Esprit - 8 - 11 - Humeau, Edmond - Le Jeu Des Dupes

ESPRIT - Mai 1933 - Page 1 sur 5

LE JEU DES DUPES
par Edmond HUMEAU
Les accès de fureur que provoque, chez les communistes
de stricte observance, l'apparition d'une troisième force
et propre ne peuvent masquer les coups
qu'ils reçoivent des événements et des hommes. Après
les fulminations du camarade Nizan dans Europe, Carlo
Suarès vient nous apprendre au sommaire de la nouvelle
revue belge, Documents 33, qu'il y a Révolution et
tians. Sans compter les mesquines perfidies de l'apprenti
surréaliste Gaston Derycke dans le Rouge et le Noir de
Bruxelles ...
Cette hostilité franche nous plaît mieux que le silence
de certains périodiques aux allures indépendantes et
libérales dont l'ostracisme révèle un singulier mauvais aloi.
f.tre pris pour les << réactionnaires de la démocratie l),
comme nous le sommes par M. André F ra::1k dans Marianne.
ne vaut guère rn: eux que de porter l'uniforme fasciste, d'après
Nizan et Suarès. Nous avons d'ailleurs appris que les
listes démocrates sont maintenant des traîtres sociaux
fascistes, que T rostky figure au service de la bourgeoisie,
que Guilbeaux est vendu à la police française, etc. De toute
évidence, nous ne sommes pas des bolchevistes comme André
Gide ou certains artistes et écrivains révolutionnaires ;
puisque nous n'acceptons pas le conformisme de gauche,
nous voici donc fascistes.
Assez d'exclusions fantaisistes. Nous ne voulons pas
continuer le jeu de dupes que l'on prétend nous imposer
au nom du prolétariat et qui mène ce prolétariat à des
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échecs continus dans le monde entier. Adhérer au
nisme ? S'il faut renouveler l'erreur du socialisme dans un
pays qui, techniquement, n'était pas au point d'industria-
lisation nécessaire et qui doit regagner le temps perdu,
par l'admirable sacrifice du prolétariat russe; s'il faut
recommencer les erreurs tactiques de la révolution italienne
étouffée par le fascisme, celles du soviétisme en Chine,
dans les colonies et dans les pays balkaniques ; s'il faut
céder comme le P. C. A. devant le nazisme, nous ne sommes
pas dupes.
Des mots, toujours des mots. Cependant le syndicalisme
a perdu de sa vigueur. Cependant les circonstances
lutionnaires existent. Cependant le fascisme progresse
comme la peste et les esthètes de la révolution pure ne
trouvent pas mieux, pour procéder au front unique, que
des discussions byzantines couvrant les raisons d'une défaite
généralisée.
Ceux qui demain feront la révolution nécessaire, ce
ne sont pas les casuistes de la lutte des classes, tout occupés
à compter les défaillances des réformistes sans voir que la
moindre mystique de croix gammée et de fanfares
tiques suffit à remuer certaines masses prolétariennes ;
sans prendre conscience que la classe moyenne se paupérise
et qu'elle sera conquise par de médiocres aventuriers au
avantageux, si l'on néglige les aigreurs de tout
cet hinterland économique aveugle sur ses intérêts, liès
pourtant à ceux du prolétariat. Et il y a l'immense déception
d'une jeunesse intellectuelle, sortie d'une bourgeoisie dont
elle a renié l'esprit conformiste et que le nationalisme ne
tente pas ; une jeunesse qui veut se construire, dans la
justice et la libe..-té, un monde habitable.
Mais nous voulons comprendre ce qu'on nous demande :
il s'agit de notre vie- toute personnelle qu'elle soit-
et il y va aussi des intérêts du prolétariat dont il ne suffit
pas de se couvrir benoîtement pour en assumer la défense.
Nous n'accusons pas Marx, ni une hypothèse scientifique,
des erreurs que laissent aux hommes le désespoir et l'atonie.
Nous accusons des faits.
Les erreurs de vitesse comptent, aujourd'hui.
vous d'événements qui se précipitent. Mais vous voulez
entraîner le prolétariat à conquérir le pouvoir et quelle
mystique lui ? Luttez contre votre propre
impérialisme, défendez J'U. R. S. S. patrie des travailleurs.
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Oui, demain vous nous entraînerez aux pires aventures
sous le prétexte de secourir le prolétariat russe. Nous ne
sommes pas dupes.
Nous avons compris que la partie était perdue, si tout
un redressement de la pensée et de l'action révolutionnaire
ne s'opérait. Vous croyez gratuitement que la réalité nous
ennuie. Pas plus que vous, nous ne sommes gênés de la
dure réalité policière et militariste. Disons, simplement
qu'un romantisme de barricades et de manifestations ratées
nous semble aussi grotesque à l'Humanité qu'à l'Action
Française. Les mensonges intéressés ne changent rien aux
actes.
donc se contenter, avec Carlos Suarès, de
répéter la leçon de catéchisme : << Chaque force engendre
son contraire qui la détruit. Il ne peut pas exister d'an
capitalisme en dehors de ce conflit biologique du capital.
Le seul de fait est son opposé dialectique
le prolétariat. >> Lénine ne vous rien appris en
biologie sociale ? Le prolétariat continuera donc d'exister
dans son abaissement parce qu'il manque de cohésion
syndicale, de buts immédiats et surtout d'initiative. Vous
continuerez aussi à écarter de la lutte prolétarienne, tous
ceux qui ne vont pas, tête baissée, dans votre ligne
treuse.
Il est très beau d'ironiser sur la résignation chrétienne et
le régime des termitières auquel vous nous condamnez.
Tout de même, pas assisté à des résignations
massives d'autant plus graves qu'elles venaient précisément
d'hommes qui prétendent risquer la vie et la mort des
taires. Quant au fameux « enfer des termitières », nous
en appelons au contrôle des naissances, à r embrigadement
culturel, à la dictature des bureaucrates. Pas d'utopies
physiologiques. On ne tuera pas les termites, tant que le
dèterminisme biologique ne sera surmonté.
Certes vous voyez juste quand vous dites que, pour nous
« l'essence du monde est en dehors et << » de lui. »
Nous n'avons pas encore compris, tout comme vous, qu'une
coquille d'œuf intacte puisse donner naissance à un poussin.
Mais il vous suffit que l'animation vienne du milieu social,
alors que nous croyons à la fécondation de chaque être
par une force transcendante et que cette autre force joue
dans l'homme, selon sa liberté.
C'est alors que M. Gaston Derycke intervient : <<
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vous donc crever de faim, vous aurez quand même
nité béatifique pour vous rattraper. n Ce Monsieur est bien
naïf de cmire le bonheur promis à:des gens qui n'ont rien
fait pour le mériter. Mounier, donc votre Éloge
de la Foree. Nous n'avons pas plus que vous envie de crever,
cher Monsieur Derycke, et nous croyons même qu'il ne
suffit pas de payer une cotisation au Parti, d'écrire des papiers
cent pour cent dans la ligne, de fonder des revues pour
agir et que nous verrons ainsi le paradis sur terre. Nous
voulons vivre sur terre, sans croire cependant que l'arrêt
du nerf cardiaque résout l'abîme de l'éternité et que la con-
templation est << un itinéraire de fuite n. Mais nous croyions
travailler à un approfondissement des valeurs spirituelles
et voir quelles révolutions temporelles sont ainsi justes et
nécessaires. Il est vrai que la dialectique du moi est une
trouvaille pour donner aux hommes du travail et du pain ...
Carlo Suarès comprend mieux la dignité de l'homme,
son authenticité réelle. Comment ne pas signer : << Chaque
homme véritablement conscient, s'il devait absolument
sir, choisirait de mourir de faim dans la plénitude de toutes
ses facultés ramassées en un acte, un seul, mais où tout son
être se tendrait jusqu'à rompre, plutôt que d'être un estomac
qui digère. )) D'accord, mais Carlo Suarès est sûr que l'op-
position entre la matière et l'esprit vient de l'opposition
entre les classes et que cette opposition n'existera plus
dans une société sans classes où l'homme se développe
gralement. Il s'agit toujours du fatalisme économique.
Mais je ne comprends plus que Carlo Suarès parle de
liberté. <<Il s'agit de ne pas opposer au mouvement dialec-
tique social l'arrêt statique de l'individu termite. )) Seulement,
quand la dialectique du prolétariat et du capital ne
tionnera plus, où prendre un autre dynamisme humain ?
Je ne peux croire à la spontanéité de la coquille intacte.
Aucune mystique nouvelle. Car la machine, libératrice du
Grand Mythe, n'empêche pas l'homme de penser à sa vie
et à sa mort.
Il y a heureusement la parabole du grain mis en terre
qiu pourrit et porte la moisson, ou reste sec et c'est la mort.
Carlo Suarès ajoute ingénieusement: <<La sève n'accepte
sous aucune forme la survivance de ce grain particulier,
de ce grain personnel. )) Mais cette haine de la personne
n'explique en rien le phénomène de la germination. Si nous
sommes comparables au grain de blé, je vois qu'à l'origine
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c'est un grain de blé et qu'à la fm, l'épi mûr, ce sont des
grains de blé identiques. Le blé semé est de la même nature
que celui de la moisson : la qualité en varie avec l'engrais,
l'exposition du terrain ; la quantité s'est augmentée. Mais
quoi de neuf ? Il me semble que le ferment révolutionnaire
de l'Évangile avait plus de vertu : on y admettait l'horrible
primauté du spirituel. D'ailleurs les mots révolutionnaires
sont faciles et il y a des gens qui ne peuvent attendre la
réussite de deux ou trois Piatiletka, avant de disparaître très
physiquement.
Ces gens-là ont le tort de ne pouvoir se duper et de ne
pas ioueraux fanfarons qui monopolisent le destin du prolé-
tariat. Carlo Suarès croît à son triomphe sur « cette force
vaincue par nous autres, les porteurs du Doute triomphant
et des guerres civiles. » Ta nt mieux pour Documents 33.
On ne demande qu'à voir ce que l'homme gagne de pro-
fond et de tangible, d'inspiration et d'action réelle à cette
phraséologie. On ne demande qu'à comprendre comment
des guerres civiles sont << l'affirmation véhémente de l'unité
de l'homme intégral ll, D'ici là, ni les transferts, ni les subli-
mations ne parviennent à expliquer les divisions des partis
ouvric::-s, la faillite présente de la révolution prolétarienne
et son refoulement catastrophique. Je laisse à Carlo Suarès
sa vie dialectique, mais ce n'est guère ainsi que le libre déve-
loppement de tous sera possible. Pas de commission, disait
Rimbaud : nous ne marchons pas ainsi.
Edmond HuMEAU.

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