Ce qu'on appelle la Presse

Dans YÊclaireur du soir, de Nice, (bulletin financier du 2 février 1933) on peut lire ce commentaire de la situation politique allemande et de ses répercussions financières :
« On est d'accord pour penser que la présence de Hitler au

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LA CITÉ

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pouvoir, du moment qu'il est solidement encadré, comme c'est le cas, par un groupe de généraux, est une garantie d une longue période d'armements progressifs dont les affaires ne pourront que bénéficier ». Voilà qui est net. A tout prendre, nous préférons ce naïf aveu aux hypocrites manifestations patriotiques d'un journal comme le « Temps ».

Nous relevons, dans le numéro du 23 janvier 1933 du Temps cette conclusion d'un article de M. Georges Meyer : « Institution du monopole d'État, intervention gouvernementale, substitution de l'économie dirigée à l'économie libre, fusion des réseaux, telles sont les seules solutions qui semblèrent devoir être adoptées dans le plus prochain avenir pour sortir de l anarchie ruineuse dans laquelle se débattent à l'heure actuelle les chemins de fer du monde entier ». Voilà donc une preuve nouvelle du grand désarroi des forces capitalistes qui ne s'effraient pas de présenter de si éclatantes contradictions entre les doctrines périmées que leurs journaux s'obstinent à défendre en première page et les nécessités que leur imposent en troisième page les réalités de 1 heure présente.

La MATIN (Journal humoristique quotidien, Boulevard Poissonnière, Paris IX e ) du 5 avril nous tait un portrait de la guerre en dentelles qui ne peut qu'exciter notre impatience à en goûter les joies. Comment ? On parlait de guerre ? Mais, pas du tout. Il y avait de vagues armées chinoises, précisons, des « hardes indisciplinées seulement avides de pillage, de soi-disant volontaires, simples bandits d'occasion ». Elles ont fait « ce qu'elles font toujours » : « les unes ont passé avec armes et bagages du côté des Japonais, les autres ont filé comme des lapins ». Il y a aussi un maréchal qui jouait au golf, qui est « tombé en pâmoison » en apprenant tout à coup que le drapeau du soleil Levant était hissé sur la grande Muraille puis qui, pour faire oriental, a « fait charger ses trésors sur des camions ». « En somme » [admirons cet en somme] « c'est à qui courrait le plus vite ». « A proprement parler il n'y a pas eu de combats ». On sait même qu'à proprement parler, proprement comme on parle à Genève et dans le Code de civilité japonaise,
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LES ÉVÉNEMENTS ET LES HOMMES

il n'y a pas de guerre. « Les petits soldats nippons [il ne s'agit plus de bandits] ont simplement exécuté une marche militaire un peu rude ». S'ils n'y étaient pas allé plus fort à Chapei, où les Chinois résistèrent des semaines, c'est par scrupule d'envoyer leurs projectiles dans la concession étrangère (sic). Somme toute, cette firme de T. S. F. qui eut la délicate pensée d'offrir à ses auditeurs le régal sonore d'une vraie bataille n'a transmis qu'une course de fond. « Quant aux Chinois, pensez-vous qu'ils se lamentent ? Croyez-vous que les trois millions de célestes de Changhaï aient pris l'affaire au tragique ou même à cœur ? Jamais de la vie ! Hier j'ai circulé dans la cité chinoise, j'ai vu les dancings regorgeant de jeunes étudiants et de jolies filles, les magasins chinois pleins d'une foule affairée et souriante. On se serait cru au lendemain d'une grande victoire. En fait tout le monde se moque pas mal de la Mandchourie et du Ichd et par dessus le marché de Genève... Et c'est ce qui pouvait arriver de mieux ». Tous ceux qui visitèrent les boîtes de Bordeaux et d ailleurs, en août 14, savent, en effet, que Charleroi et la Marne n'étaient que de petites parades folles de gaîté.

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