Séminaire Casa de Velázquez Modèles de gouvernement et acteurs politiques.

La construction des finances hispaniques (XVIIIe et XIXe siècles)

Comité Scientifique Anne DUBET (Université Blaise Pascal-CHEC-IUF), coordinatrice Michel Bertrand, (Université Toulouse-FRAMESPA-IUF) Sergio Solbes Ferri, (Universidad de Las Palmas de Gran Canarias) Rafael Torres Sánchez, (Universidad de Navarra)

Nous nous proposons d’examiner la question de l’existence d’un modèle de gouvernement des finances dans le monde hispanique, aux XVIIIe et XIXe siècles. Ce modèle a-t-il existé ? Quelles en étaient la teneur et les origines ? Afin de répondre à ces questions, nous souhaitons combiner l’histoire comparée et l’histoire croisée, en mettant l’accent sur la circulation des idées et des pratiques de gouvernement des finances entre les pays d’Europe et les Amériques. Par ailleurs, nous concevons les finances comme un espace de négociation entre les groupes politiques et les différents acteurs de la monarchie. Il s’agit donc de comprendre la construction des finances non du point de vue économique, mais comme le résultat de l’action politique et sociale d’acteurs et de communautés politiques.

Modèles et communautés d’intérêts politiques
Notre projet met en avant deux catégories d’analyse. D’une part, le modèle, qui a pris des sens variés dans les sciences sociales 1. Les dictionnaires contemporains lui donnent jusqu’à cinq acceptions. Pour notre part, nous nous référons à la circulation et à l’échange de références et de pratiques, telles que les analysent depuis deux décennies l’histoire croisée et l’histoire globale. Dans cette perspective, nous pourrons partir d’une échelle nationale ou territoriale, celle d’un modèle qui sera décrit en termes de formations politiques, sociales et culturelles liées entre elles2. Nous nous proposons de mettre l’accent sur le croisement de ces dimensions, en nous attachant aux finances des monarchies de l’Ancien Régime et du premier XIXe siècles. La seconde catégorie est celle d’acteurs politiques et sociaux maniée par les sociologies de l’action3. Elle renvoie aux logiques de l’action, invitant à prendre en
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Michel Armatte, « La notion de modèle dans les sciences sociales anciennes et nouvelles significations », Mathématiques et Sciences humaines, Mathematics and Social Sciences (43e année, n° 172, 2005 (4), p. 91-123 Michael Werner et Bénédicte Zimmermann, « Penser l’histoire croisée ; entre empire et réflexivité », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/1, p. 7-36. Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.

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considération les stratégies de choix des acteurs et la pluralité des dimensions de leur action, culturelles et historiques. Dans ce cadre, les acteurs sont conçus comme des agents individuels ou collectifs qui se mobilisent pour atteindre des fins. Ces fins ne sauraient se réduire à des objectifs utilitaristes. Ce qui nous intéresse, c’est la signification que les acteurs donnent à leur action et à l’ensemble de leurs objectifs, ainsi que leur capacité d’évaluer la relation entre leurs principes théoriques et leurs stratégies. Dans cette perspective, le travail de modélisation que développent ceux qui comparent entre elles diverses pratiques financières demande à être analysé, en prenant en compte l’interprétation que les acteurs donnent à leurs projets et à leurs actions, indépendamment de leurs résultats. Les échecs sont ainsi intéressants pour l’historien pour ce qu’ils peuvent révéler, de l’accès insuffisant à l’information à une négociation désavantageuse. Nous souhaitons mettre en lumière les conditions dans lesquelles les acteurs sociaux développent des stratégies conduisant de l’action individuelle à l’action collective. Une partie des acteurs qui nous intéressent ici appartiennent à l’administration des finances. Il s’agit de reconstruire le cadre social de leur action, leurs familles, leurs moyens professionnels, leurs réseaux de clientèles. Les modèles de gouvernement des finances hispaniques seront analysés dans le cadre de l’action de ces acteurs sociaux, dans celui des confrontations politiques et du conflit social. Il ne s’agit donc pas d’écrire une histoire des idées sur les finances ni une histoire institutionnelle désincarnée.

Le cadre spatio-temporel retenu
Ce séminaire examinera la question de l’existence d’un modèle de gouvernement des finances dans le monde hispanique, de l’Ancien Régime aux nouveaux Etats hispaniques nés des Indépendances. Existe-t-il un modèle commun à la monarchie espagnole ? Convient-il au contraire d’insister sur les différences entre les territoires de la monarchie ? Doit-on opposer un modèle hispanique à des modèles français, britanniques, autrichiens, etc. ? Comment peut-on penser les comparaisons ? Nous nous attarderons sur le XVIIIe siècle afin de prendre la mesure de la reconstruction du modèle politico-administratif espagnol initiée lors de la Guerre de Succession. L’on peut en effet s’interroger sur l’originalité des réformes des Bourbon dans la Péninsule et dans l’Amérique espagnole, et étudier la négociation et les résistances suscitées par l’implantation d’un nouveau modèle de gouvernement des finances. La longue transition du premier XIXe siècle constituent un deuxième objet d’attention. L’émancipation progressive des territoires de l’ancien empire espagnol se traduit par des changements dans le domaine des finances. Les pays émancipés présentent-ils des caractéristiques communes ou bien doit-on parler de modèles singuliers et différents ? Quel rôle jouent les interactions entre eux et avec l’Espagne dans la construction de (nouveaux ?) modèles de gouvernement des finances ? Quelles sont leurs relations avec les autres puissances occidentales ? En dépit de leur intérêt historiographique, le XVIIIe siècle et le premier XIXe siècle n’ont guère été étudiés dans la perspective qui nous intéresse. Si l’on dispose d’excellentes études des pratiques habituelles en matière de recouvrement des impôts, de dépense ou de dette, l’on n’a pas de vision synthétique du ou des modèles de gouvernement des finances espagnoles au XVIIIe siècle ni de comparaison systématique avec le reste du monde. De même, il convient d’analyser la construction de modèles de gouvernement dans les nouveaux états américains indépendants. Dans ce travail de comparaison, il serait réducteur de se borner aux frontières du monde

hispanique, sachant que nombre des protagonistes de l’histoire des finances — et notamment les membres de la haute administration — ne le faisaient pas.

Justification scientifique du projet de séminaire
Notre problématique s’inscrit pleinement dans l’axe 3 des programmes pluriannuels de la Casa de Velázquez, intitulé « communautés d’intérêts politiques ». La recherche actuelle ne sépare pas l’histoire des finances de celle de la construction des états et de leurs systèmes politiques. Il ne s’agit pas seulement de décrire les institutions financières et les systèmes fiscaux sur un registre technique ou pour en dresser un bilan quantitatif, comme le fait l’historiographie traditionnelle, mais de mieux comprendre la création et le développement des états en analysant les finances comme un espace politique. Par ailleurs, au rebours d’une historiographie convaincue de l’existence de modèles financiers nationaux singuliers, il convient de rendre compte des influences mutuelles, de la circulation des idées et des pratiques politiques entre divers espaces de pouvoir, quitte à reconstruire, comme aboutissement (et non comme postulat a priori) des finances nationales dans certains cas.

La construction de l’Etat et des systèmes financiers
L’historiographie des trois dernières décennies a mis l’accent sur l’intérêt de l’histoire des finances à l’époque moderne comme espace de relation entre les autorités politiques et les sujets. La demande de fonds, l’organisation de leur recouvrement, l’exécution de la dépense, sont en effet l’une des occasions les plus fréquentes de relations entre les gouvernants et les gouvernés, d’où l’intérêt d’étudier les pratiques politiques et les représentations qui y sont attachées. Les historiens modernistes des finances consacrent une attention nouvelle à la négociation et aux conflits entre pouvoirs concurrents, au rôle de médiation politique joué par diverses élites, à l’ambivalence des relations entre les états et le monde des affaires ou encore à la moralité et à la justification des obligations, régies par des relations inégales et parfois empreintes de violence. Ces études s’inscrivent pleinement dans le renouvellement de l’histoire politique qui a conduit à remettre en cause l’application de concepts contemporains — notamment celui d’état moderne — aux siècles antérieurs au XIXe. Quoique la sphère d’action des états contemporains soit plus grande, l’étude des finances au XIXe siècle est pour sa part l’un des domaines les plus susceptibles de nous donner la mesure des ruptures initiées par les mouvements révolutionnaires depuis la fin du XVIIIe siècle, parce qu’il offre aux chercheurs la possibilité d’étudier les pratiques politiques concrètes en s’attachant à l’activité et aux représentations des acteurs. En ce qui concerne l’aire hispanique au XIXe siècle, les travaux consacrés à la négociation de l’impôt, à l’organisation de l’administration des finances, à la fraude ou au contrôle financier soulignent souvent la permanence de conceptions anciennes, voire réactionnaires, même si ces dernières ont pu être à l’origine de profondes réformes administratives. Ils insistent aussi sur les ruptures postérieures aux guerres d’Indépendance, entre les années 1820 et les années 1850, ruptures qui contribuent à la construction d’états libéraux. Ce faisant, ils contribuent à une compréhension plus fine du changement politique.

« Histoire croisée » des finances des Etats
Quoique la majeure partie des travaux se concentrent sur des territoires singuliers, certains d’entre eux, en analysant la circulation des individus ou de projets

de réforme au sein de la monarchie espagnole, alimentent l’hypothèse qu’il est difficile de raisonner en termes nationaux pour comprendre les finances de l’époque moderne. Depuis le début du XXIe siècle, les travaux consacrés à la circulation, la réception et l’adaptation de modèles politiques dans la sphère hispanique et dans d’autres aires culturelles se sont multipliés. Ceci a conduit à remettre en cause le cadre national en histoire moderne et, pour ce qui concerne le XIXe siècle, à le concevoir comme le résultat d’un long processus de construction qui n’était ni progressif ni inévitable. De même, la nouvelle histoire des frontières et des métissages oblige à reconsidérer la division habituelle entre aires culturelles4. Dans le domaine de l’histoire des finances, de nouvelles formes d’histoire comparée cohabitent avec des histoires de la circulation des formes de gouvernement. Les organisateurs de ce séminaire en sont partie prenante. D’une part, nombre de travaux collectifs invitent, dans leurs préfaces, à prendre en considération la similitude entre des processus observés dans les territoires hispaniques et dans d’autres espaces confrontés à des réalités apparemment semblables, comme les affaires de la guerre5. Il s’agit cependant d’ébauches de comparaison, guère d’exercices systématiques. Ce qui est significatif ici est que l’on ne considère plus a priori que l’Espagne est différente, même si l’analyse peut conclure à la mise en lumière de ses particularités. Le fait que les spécialistes d’autres territoires révisent, pour leur part, les images traditionnellement attachées à l’histoire financière et politique de ces pays contribue à réduire la différence. Ainsi, la déconstruction du mythe colbertien autorise à penser qu’il peut y avoir des affinités entre la France et la monarchie espagnole6. Certaines similitudes peuvent s’expliquer par l’appartenance à des aires culturelles communes, dont les frontières tendent à s’agrandir, mais demandent encore à être définies. Ainsi, les travaux récemment consacrés à la construction d’un état fiscal-militaire suggèrent des comparaisons entre l’Espagne et l’Angleterre au XVIIIe siècle qui étaient impensables il y a vingt ans7. Dans le même ordre d’idées, au sein de l’aire hispanique, le dialogue entre américanistes et hispanistes « péninsulaires » gagne en profondeur8. Une autre stratégie d’analyse consiste à étudier la circulation de formes politicoadministratives d’un espace à l’autre. Nombre de chercheurs spécialistes de l’aire hispanique aux XVIIIe et XIXe siècle s’y sont adonnés, mettant en évidence la densité
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La Casa de Velázquez a contribué à l’organisation de la réflexion collective sur ces questions et publié les fruits de ce travail. Anne Dubet et José Javier Ruiz Ibáñez (dir.), Las monarquías española y francesa (siglos XVI-XVIII). ¿Dos modelos políticos?, Casa de Velázquez, livre publié avec le concours de l’Université de Murcie - Projet Red Columnaria, Madrid, 2010. Michel Bertrand et Natividad Planas (dir.), Les sociétés de frontière de la Méditerranée à l’Atlantique (XVIe-XVIIIe siècle), Madrid, Casa de Velázquez, 2011.

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  Agustín González Enciso et Rafael Torres Sánchez (eds.) (2012), La construcción de un Estado Militar : la monarquía española (1648-1814). R. Harding et S. Solbes (éd.) (2012). The Contractor State and Its Implications, 1659-1815, Las Palmas de G.C.: service des Publications de l’ULPGC.
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Anne Dubet et Jean-Philippe Luis dir., Les financiers et la construction de l’Etat en France et en Espagne (milieu du XVIIe siècle-milieu du XIXe siècle), Rennes, PUR, 2011. Rafael Torres Sánchez éd., War, State and Development. Fiscal Military States in the Eighteenth Century, EUNSA, Pampelune, 2007. Bowen H.V. et González Enciso, Agustín éd., Mobilising Resources for War: Britain and Spain at Work During the Early Modern Period, Pampelune, EUNSA, 2006. Le colloque organisé par Framespa et la Casa de Velázquez en octobre 2011 (Changement institutionnel et fiscalité dans le monde hispanique, 1750-1850) a été ainsi l’occasion d’un fructueux dialogue.

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des relations entre l’Espagne péninsulaire, l’Amérique, le reste de l’Europe. Toutefois, peu de choses ont été faites dans le domaine des finances. L’analyse des réformes initiées en Espagne et en Amérique par l’entourage français de Philippe V a conduit a questionner l’idée d’une importation française, pour inviter à interpréter autrement les discours des acteurs qui promeuvent l’imitation du voisin9. Les réseaux d’individus qui vertèbrent les institutions de la monarchie espagnole au XVIIIE siècle ont fait l’objet d’études minutieuses, notamment les groupes des Basques et Navarrais, omniprésents dans l’administration des finances hispaniques des deux rives de l’Atlantique10. En revanche, peu de travaux sont consacrés aux hommes qui pensaient les finances à l’échelle impériale. Actuellement toutefois, la genèse des réformes américaines de José Gálvez (notamment en matière de finances) fait l’objet d’une thèse doctorale qui allie les sources espagnoles aux sources européennes11. A mi-chemin entre l’histoire comparée et l’histoire de la modélisation, un projet collectif d’études des formes et des finalités du contrôle financier entre le bas Moyen Âge et le milieu du XIXe siècle a vu le jour voici quelques années. Ce travail, dans lequel la monarchie hispanique occupe une place non négligeable, a mis en relief l’existence de concepts et d’usages communs au monde occidental jusqu’au XVIIIe siècle12. Ce bilan dessine des orientations pour une recherche future. Il est difficile de comprendre les formes de gouvernement des finances de l’aire hispanique sans embrasser un cadre chronologique assez large pour rendre compte de leur structure institutionnelle et de la chronologie des changements. Si la circulation des idées et des usages au sein de l’aire hispanique semble une évidence aux chercheurs, elle a été peu étudiée dans le domaine des finances et les quelques cas étudiés vont toujours dans le même sens, celui de l’imitation du vieux monde par le nouveau.

Forme du projet
Afin de donner forme au projet décrit, nous proposons l’organisation d’un séminaire annuel destiné à faciliter le travail de comparaison que nous voulons susciter. L’organisation du séminaire pourrait être la suivante : -Chaque rencontre sera une session thématique dans laquelle interviendront des spécialistes de l’aire hispanique pour présenter des exposés concernant leurs aires de
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Anne Dubet, Jean Orry et la réforme du gouvernement de l’Espagne (1701-1706), ClermontFerrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2009. Guillaume Hanotin, Au service de deux rois. L’ambassadeur Amelot de Gournay et l’union des couronnes (1705-1709), thèse de doctorat sous presse, 2011.
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  Aquerreta (Santiago), Negocios y finanzas en el siglo XVIII: la familia Goyeneche, Pampelune, EUNSA, 2001. González Enciso (Agustín) éd., Navarros en la Monarquía española en el siglo XVIII, Pampelune, EUNSA, 2007. Torres Sánchez (Rafael) dir.: 2010, Volver a la “hora Navarra”. La contribución Navarra a la construcción de la monarquía española en el siglo XVIII, Pampelune, EUNSA.
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Thèse de doctorat de Philippe Castejón (Casa de Velázquez), Penser l'Empire : projets politiques et perceptions des élites impériales espagnoles sous Charles III (1759-1788). Projet ANR-Jeunes chercheurs, « Les grandes réformes de la comptabilité publique : racines, techniques, modèles » (2006-2010). Ses principales publications sont : Marie-Laure Legay dir., Dictionnaire historique de la comptabilité publique, 1500-1850, Rennes, PUR, 2010 (avec la collaboration d’Anne Dubet, Joël Félix, Sébastien Kott, Yannick Lemarchand, Bernard Lutun, Natalia Platonova) ; Anne Dubet et Marie-Laure Legay dir., La comptabilité publique en Europe, Rennes, PUR, 2011 ; A. Dubet et M.-L. Legay dir., dossier de la revue Comptabilité(s), 3, 2012 (« Objets et formes du contrôle en Europe à l’époque moderne »), http://comptabilités.revues.org/716.

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recherche. Seront invités des spécialistes d’autres aires (monarchie autrichienne, France, empire britannique…) qui offriront un contrepoint. -Les textes des exposés circuleront entre les participants plusieurs semaines avant la rencontre afin que la session soit consacrée avant tout au débat et pour faciliter la résolution d’éventuelles difficultés conceptuelles liées à la langue. -Chaque session sera organisée par la coordinatrice, Anne Dubet, et par un responsable dont la mission sera de proposer une synthèse comparative, soumise à discussion. -Les participants seront invités par les organisateurs et pourront changer d’une session à l’autre, en fonction de la thématique retenue. Nous envisageons des réunions de douze à quatorze personnes, organisateurs inclus. -Les réunions se tiendront à la Casa de Velázquez. -Leur fréquence sera annuelle : une réunion par an pendant quatre ans, à compter de l’automne 2013.

Session 1. Finances des Etats, finances locales et contribuables. Casa de Velázquez, Madrid, 17 et 18 octobre 2013
Il s’agit d’étudier les finances à l’échelle locale comme base de la relation entre les autorités locales, les contribuables, les monarchies ou les nouveaux états issus des processus révolutionnaires, pour rendre compte des différentes formes d’intégration territoriale liées à ces dynamiques de négociation et de conflit. On s’intéressera aussi bien aux finances des villes ou des assemblées d’états qu’à la mise en œuvre locale des finances des Etats. Les chercheurs ont montré tout l’intérêt d’une étude des modes de gestion des finances des villes et de celles des assemblées territoriales dès lors que l’on veut comprendre les équilibres de pouvoirs locaux et leurs enjeux sociaux, mais aussi mesurer le degré d’autonomie des communautés locales à l’égard de l’Etat. Les mêmes travaux ont souvent mis en lumière l’imbrication entre les finances de la monarchie ou de l’Etat et les finances locales, qu’il s’agisse de confier le recouvrement des impôts du roi aux institutions contrôlées par les oligarchies locales, de recourir aux mêmes réseaux de gens d’affaires ou d’utiliser les patrimoines locaux comme hypothèques de la dette « publique ». Les recherches consacrées à la négociation des contributions versées au roi ou à l’Etat et aux discours de justification de l’impôt qui l’accompagnent permettent enfin de décrire une relation qui ne se borne pas au dialogue bilatéral entre des élites locales et un pouvoir central qui serait d’un seul bloc. Les tensions entre les communautés locales (celles qui sont représentées directement et les autres) et les assemblées qui les représentent — dont les Etats savent parfois tirer parti —, les conflits de compétences entre les différents organes de l’administration des finances — instrumentalisés par les contribuables —, obligent à construire des modèles plus complexes. Le fait que les réseaux du roi ou ceux du ministre soient aussi ceux des villes ou des évêques contribue à cette complexité. L’étude de ces objets n’a pas seulement mis en avant le rôle d’intermédiation des élites locales entre les contribuables et l’Etat et les bénéfices multiples (politiques, sociaux, économiques, jugés légitimes ou frauduleux par les acteurs) qu’elles en retirent, au détriment des contribuables les moins bien représentés. Elle a aussi conduit à reconsidérer notre représentation de la territorialisation du pouvoir. Les modernistes ont renoncé à un schéma qui faisait de la monarchie, forcément

extérieure à la sphère locale, la source de l’initiative et de la décision, tandis que les pouvoirs locaux, plus ou moins « périphériques », seraient réduits à un rôle passif – l’exécution ou la réaction contre la décision venue d’en haut. Pour les spécialistes du premier XIXe siècle, l’analyse des nouveaux discours de légitimation de l’impôt et des débats suscités par l’organisation territoriale des contributions et la représentation des contribuables a contribué à affiner l’analyse de la transition politique qui se joue à cette époque. L’objet de cette session est de dresser un état de la question concernant les différents territoires hispaniques et la France afin d’établir des bases de comparaison. Nous demanderons aux participants de le faire pour leur aire de spécialité, en s’attachant à tout ou partie des points suivants : -les institutions de gestion des finances locales ; les acteurs de cette gestion ; les pratiques et les discours relatifs à la bonne administration. -les voies (institutionnelles ou pas) de la négociation de l’impôt et de la dette entre l’Etat et les communautés locales, les dynamiques de cette négociation. -les formes locales de gestion des finances du roi ou de l’Etat : services administratifs, acteurs, relation avec la gestion des finances locales, organisation territoriale du recouvrement. Responsable : Anne Dubet

Session 2. Acteurs politiques et acteurs privés dans le gouvernement des finances
Cette session abordera les relations entre administrations des finances et groupes d’intérêts privés, dans leurs dimensions financière, politique, sociale, et dans tous les secteurs dans lesquels interviennent les hommes d’affaires. Il s’agit de définir quelle relation les responsables politiques prétendent établir et établissent avec les gens d’affaires, comment ces derniers influent sur ces projets et quels changements peuvent être observés entre le XVIIIe siècle et le premier XIXe siècle. Les études des finances modernes des deux dernières décennies ont alimenté une histoire politique et sociale qui nuançait la séparation classique entre l’Etat et la société et entre sphère publique et sphère privée, quand elle ne la donnait pas pour nulle. Dans le domaine des fiances, cela implique que l’action de l’Etat est le fruit d’un dialogue ou d’un affrontement avec des affaires qui, pour être privées, ne sont pas nécessairement étrangères à l’Etat. En d’autres termes, les hommes d’affaires et les élites politiques et sociales peuvent peser sur les priorités de l’action politique des Etats modernes sans que les acteurs y voient un amoindrissement de l’Etat. Les agents économiques sont aussi des acteurs politiques qui peuvent influencer l’évolution des finances. Les modernistes ont étudié dans cette perspective diverses facettes de la relation entre finances des Etats et groupes d’intérêts « privés », dans les territoires de la monarchie espagnole et dans d’autres pays occidentaux. Pour leur part, les histoires des finances du XIXe siècle ne présentent pas la séparation entre finances publiques et intérêts privés et son corollaire, la condamnation morale de l’ « affairisme » ou de la corruption, comme un dénouement inévitable, mais plutôt comme le résultat de processus politiques complexes. Cela dit, les études menées dans ce domaine sont loin d’être exhaustives. Elles n’ont pas donné lieu à une réflexion sur l’existence d’un modèle commun (ou non) à la monarchie espagnole ou, au XIXe siècle, à l’aire hispanique, ni à une comparaison

systématique avec les pays voisins. L’objet de cette session est d’ouvrir la voie à une réflexion dans ce sens. Responsables : Sergio Solbes Ferri et Anne Dubet.

Session 3. Le gouvernement des finances
Cette session portera sur les modèles politico-institutionnels de gouvernement des finances. L’on analysera les institutions. Il s’agit d’examiner leurs origines et leurs processus de constitution, leurs modes d’organisation et les objectifs qui leur étaient assignés, en s’appuyant sur l’interprétation qu’en donnaient les acteurs. L’on s’attachera tant à la forme des institutions qu’aux pratiques de travail quotidien, aux relations sociales des acteurs et à leur culture professionnelle et oolitique. Dans la perspective d’une histoire croisée, il serait souhaitable d’étudier les influences réciproques qui sont à l’œuvre dans la formation des institutions des différents territoires. Responsables : Michel Bertrand et Anne Dubet.

Session 4. Finances impériales, guerre et finances coloniales
L’historiographie traditionnelle a mis l’accent sur le rôle de la guerre dans le développement des Etats. Il est moins évident de comprendre pourquoi, pour certains Etats, la guerre est devenue un problème, voire un obstacle à leur développement, tandis que pour d’autres elle contribuait à leur construction. Dans le cas hispanique, cette dimension militaire est aussi impériale. Notre objectif est double dans cette session. D’une part, nous souhaitons analyser l’évolution d’une politique financière globale dans le contexte hautement conflictuel du XVIIIe siècle. D’autre part, il s’agit d’évaluer les modalités de l’application des ordres de l’Etat en comparant différents territoires. L’examen du cas de plusieurs territoires autorise à supposer que les choix de modes de gestion différentes de leurs ressources expliquent en grande partie les différences entre les Etats. Il est ainsi important de comprendre dans quelle mesure l’augmentation des besoins financiers de l’Espagne, liée à la guerre, accroît les différences entre les solutions régionales et contribue à rompre l’unité d’action. Il s’agit ainsi de placer le débat sur l’existence de finances coloniales dans le cadre plus large de finances impériales, dans lesquelles coexistent disparité et unité. Nous voudrions ici comparer les solutions hispaniques à celles d’autres empires contemporains, de l’Autriche à l’empire britannique. Responsables : Rafael Torres Sánchez, Michel Bertrand et Anne Dubet.