Avertissement.

L’histoire qui va vous être proposée ci-après est, bien évidemment une œuvre de fiction, même si le contexte historique semble réaliste et cohérent. Ce « conte » m’a été inspiré par un jeu de rôle en ligne sur Internet. Eh, oui, modernité oblige… Peu de gens échappent à cette technologie en voie de « banalisation ». Ce jeu a pour théâtre, le Royaume de France au XV é siècle, 1456 actuellement, pour être précis. Et les personnages qui y évoluent sont parfois assez crédibles, même si les impératifs de la programmation informatique obligent les concepteurs du jeu à prendre quelques libertés par rapport à ce que nous savons de la « vérité historique ». Le personnage de McTYLE est, lui aussi fictif. Mais il me paraissait intéressant, dans le contexte du jeu, de lui donner une « épaisseur », une réalité et une cohérence Une certaine crédibilité aussi. C’est pourquoi, à force de le « manipuler en jeu » (ingame, comme on dit ici) je m’y suis attaché et j’ai eu envie de le faire mieux connaître. Pour cela, il me fallait apprendre à le connaître moi-même. Je ne voulais pas qu’il débarque en Royaume de France médiévale amnésique et orphelin, comme la plupart des personnages de ce jeu. Il lui fallait, une enfance, une famille… Une mémoire et une culture. Donc, un passé. Et c’est ce à quoi je me suis attaché en écrivant ses pages. Je ne visais ni l’originalité à tout prix, ni la Vérité historique avec un grand « V », mais juste une histoire peu banale et propice à rebondissements passionnants. Propice au rêve et à l’évasion… Un divertissement, en somme. Sans prétention ni fatuité. J’ai cependant souhaité approcher au plus près la réalité médiévale, sans tomber dans les poncifs du genre, ni jouer la carte du « médiéval fantastic ». Mais il se peut que, de ci de là, des incohérences apparaissent. Elles sont dues au fait qu’il m’a aussi fallu adapter-- avec quelques complaisances, avouons-le - l’histoire de mon héros aux exigences du « role play » dans lequel je fais évoluer ce personnage. Cela dit, la majorité des éléments descriptifs, tant dans les costumes que les bâtiments, les armes et les événements ont fait l’objet de recherches et de documentation attentive (merci Wikipedia, notamment) De même les mœurs et coutumes, bien que nous ne sachions pas réellement ce qu’elles étaient, ont fait l’objet d’une phase de recherche documentaire. L’Irlande de cette époque reste un pays assez mystérieux aux faits historiques peu marquants à l’échelle européenne. Il me fut donc aisé d’imaginer une Irlande profonde encore empreinte de traditions ancestrales et, sans aucun doute, il me sera fait de nombreuses remarques quant à la justesse de mes propos concernant ce pays attachant et légendaire. Mais comme je suis un grand curieux, toujours à l’affût de renseignements, j’espère que mes lecteurs me feront la faveur de me faire parvenir ces remarques. À mesure que j’écrivais son histoire, que je décrivais ses aventures, je me suis attaché à McTYLE, je suis tombé sous le charme– littéraire, entendons de ce géant plein de qualités, mais aussi bourré de travers qui, de nos jours en feraient un être infréquentable.

J’ai donc fini par découvrir cet Irlandais têtu comme une mule et candide comme une damoiselle, parfois, comme s’il m’avait été présenté par quelqu’un d’autre, à mon grand étonnement d’ailleurs. Je pensais l’avoir crée de toutes pièces et voilà qu’il se révèle presque vivant à mes yeux et que je me surprends à me relire comme si ces écrits venaient de McTYLE himself… Oups… « Lui-même ». Je ne peux que vous souhaiter de prendre autant de plaisir à lire ces lignes que j’ai eu à les écrire.

L’auteur, LJD* McTYLE.

LJD = Le Joueur De …

Prologue.
Dans la pénombre de son bureau, Mac, assis à sa table de travail éclairée par la lueur dansante d'une chandelle, se redresse lentement... Devant lui, une liasse de parchemins couverts d'une écriture nette et déliée ... Il pose la plume qu'il tient à la main et s'étire voluptueusement... apaisé, soulagé, sans doute. - Curieux comme une vie tient si peu de place, tant dans l'espace que dans la mémoire, murmure-t-il. Son passé, proche encore, hante ses souvenirs... Même la présence réconfortante de son neveu, Miotas, n'arrive pas encore à en effacer les séquelles, il lui faut exorciser ce passé douloureux... Et, sans doute, la meilleure façon de le faire n’est-il pas de tenter de se remémorer chaque instant de sa vie afin de s’y plonger rétrospectivement et ainsi mettre en exergue toutes ces choses qui l’ont façonnée, construite. C’est bien plus à travers les épreuves qu’à travers les moments de béatitude que l’on prouve ce que l’on vaut vraiment. Mac sent que, une fois son histoire narrée, elle ira rejoindre le placard aux fantômes du passé, ne gardant en son esprit que les meilleurs moments de sa vie. Une fois lavé de ces souvenirs, il sera pur comme l'enfant qui vient de naître et pourra se consacrer corps et âme à sa nouvelle vie. Dans la quiétude du manoir, nul autre bruit que celui de sa propre respiration à cette heure tardive, toute la maisonnée dort paisiblement… Tout à l’heure, il ira prendre un peu de repos dans cette chambre qui aurait dû abriter ses amours. À cette pensée, un pli mélancolique barre son front… Louve, Alcyone, Vyviane, Hamaranth… Les seules femmes, sa mère exceptée, qui comptèrent vraiment pour lui… Quatre sourires… Quatre déchirures ! Quel gâchis ! Un sourire amer déforme un instant son visage et, enfin, retournant la liasse avec précaution, il considère, songeur, la première page. Puis, comme pour s'assurer de n'avoir rien omis se relit posément...

McTYLE - Chr oniq ue d 'un Irlandais au R oyau me d e France.
Avant-propos.
La mémoire est une chose étrange... tantôt vive et précise, tantôt déformée et floue. Serait-ce que l'on désire ou non se rappeler faits douloureux ou heureux ? Aujourd'hui, cependant, loin de toute émotion, le coeur exempt de tout désordre, l'esprit lucide et détaché, le temps pour moi est venu de faire un bilan, un état, des événements qui m'apportent ce jour à coucher par écrit ce que fut ma vie, mes espoirs, mes douleurs et mes joies. Puissent ceux qui me liront en tirer les leçons et en tirer le meilleur parti. Voire me comprendre... mais, de cela, je doute... L'homme est un être, par définition, égoïste et vaniteux au point de ne pas entendre les cris de l'âme de ses semblables en détresse. Je ne prétends pas faire exception à cette règle, car, comme tout le monde, j'eus ma part d'orgueil aveugle et égoïste. Mais voilà, à l'heure des bilans, lorsqu'on voit approcher le moment de poser sa besace pour un autre voyage, il se trouve que le brouillard de vanité qui nous masquait la vue se dissipe brusquement, éclairant d'une Vérité cruelle, quoique paradoxalement réconfortante, nos yeux, enfin dessillés. Et, comme à toute histoire, il faut un début, la mienne commence, il y a quarante ans dans le Comté de Munster, en un petit village paisible de la Verte Erin... l'Irlande !

Premièr e Ep oque

1e Partie – Enfance.
Cork, un matin d'avril 1415.
Grande effervescence dans le village, L'Ours et la Louve ont reçu un cadeau des Dieux : Un fils ! L'oracle lui prédit un avenir glorieux, mais tourmenté... se réservant pour plus tard - à ses vingt ans le soin de dévoiler en détail quelle sera sa destinée, lors d'une cérémonie rituelle. Bébé robuste et braillard - comme tout Irlandais qui se respecte - il grandit rapidement, en force et intelligence, entouré de l'affection bourrue de parents frustes mais bienveillants, entouré du Clan tout entier qui lui prodigue conseils et enseignement. Bosan McTYLE, fils de Chef de Clan, devient rapidement un adolescent vigoureux et turbulent mais attachant. Turbulent, car, comme tous les enfants irlandais, il a une forte tendance à se lancer dans des défis destinés surtout à prouver sa supériorité physique. En d'autres termes, les bagarres, les plaies et les bosses deviennent rapidement son lot quotidien. Oh, il ne sort pas toujours intact de ces “ joutes ”, ni toujours vainqueur. En cela, il apprend à respecter la force et l'intelligence de ses adversaires. Plus tard, cela lui permettra de ne jamais sous-estimer ses semblables lui offrant ainsi la faculté, soit de les comprendre, soit de les vaincre. Un jour, sans doute lors d'un de ses premiers affrontements, il rentre chez lui, les lèvres tuméfiées et un oeil au beurre noir. Il se précipite, en pleurs, dans les bras de Mère Louve, cherchant une consolation, un réconfort... peine perdue... l'Ours est là ! - Alors Fils... qu'as-tu appris aujourd'hui ?... Bosan tourne un visage pitoyable vers son Père, espérant de lui un geste bienveillant. - C'est O'Connor Père, du village voisin... Ce fils de mule a insulté le Clan ! Il nous a traité de “ poules mouillées ” !... Sans avertissement, la gifle s'abat sur la joue de Bosan ! Violente, sèche, inattendue ! Aussitôt, l'incompréhension allonge le visage du garçon, lui faisant oublier ses larmes... stupeur, indignation... peine... - Fils, tu apprendras que ce n'est pas à tes ancêtres de laver leur Honneur, mais à toi de faire en sorte qu'il ne soit pas bafoué ! Deux jours plus tard, sur la route fort fréquentée de Cork, des passants, hilares, détachèrent le jeune O'Connor de l'arbre où il était ligoté... nu, le corps couvert de mélasse et de plumes avec au

cou une pancarte grossière où l'on pouvait lire : “ The Wet Hen's Clan's revenge ” - La revanche du Clan des Poules mouillées. Voilà comment le jeune McTYLE apprit que l'honneur, et la fidélité à cette valeur, serait à jamais le moteur de sa vie. Jamais il n'y dérogerait, quoi qu'il lui en coûte. Très tôt, il sait qu'il succédera un jour à son père à la tête du Clan. En tout cas, selon la tradition, c'est ce qui devrait se passer. Cependant, à sa naissance, et selon la coutume, une Devineresse lui prédit un avenir différent, ce qui n'empêcha pas son Père de l'élever en tant que successeur potentiel en conformité avec les us en vigueur dans le village. Aussi, dès qu'il fut en âge de tenir en selle, on lui enseigna l'art équestre. Son père lui-même forgea sa première épée, ses maîtres d'armes furent des guerriers expérimentés. Si bien que, dès l'âge de douze ans, il maîtrisait avec brio les éléments qui devaient faire de lui un Chef avisé et pugnace. D'autre part, un barde lui enseigna l'art de la parole, de la musique et de l'écriture, lui apprit les traditions et légendes de son pays. De son côté, le Druide du village lui enseignait l'art de guérir, la connaissance de la nature et de la Tradition Religieuse encore en vigueur au coeur de l'Irlande profonde, malgré l'avancée permanente de cette nouvelle religion que l'on nommait alors : Christianisme. Cette religion nouvelle se répandait sans incidents notoires tant les principes qu’elle prônait alors étaient proche de la philosophie Celte encore fort incrusté dans les esprits à cette époque. La tolérance des irlandais, teintée d’un peu d’ironie, permit à de nombreux missionnaires Chrétiens de répandre « la bonne parole ». La tenue des moines et leur coupe de cheveux si particulière – la tonsure – prêtait un peu à sourire, mais ces braves missionnaires contaient de si belles histoires que les irlandais, friands de contes et de légendes, les accueillirent sinon avec enthousiasme, du moins avec tolérance. Si bien que, en ces temps heureux, loin encore de ces atrocités que furent les guerres de religion et que seront les exactions de l’Inquisition, l’harmonie régnait en Irlande. C’est donc dans cette harmonie que grandit le jeune Bosan McTYLE. Ainsi, enfance et adolescence s’écoulent sans faits marquants. Bosan McTYLE est élevé avec les autres enfants du village, sans privilège particulier, dans une parfaite harmonie où nulle différence de classe sociale ne vient entacher ses relations avec ses pairs. Certes, il est fils de Chef, mais dans le Clan, il n’est alors qu’un jeune garçon comme les autres. Cette situation lui enseignera l’humilité et le respect de ses semblables. Loin d’être un privilégié, son enseignement sera même plus ardu que celui de ses camarades. On exigera bien plus de lui puisqu’il sera appelé , un jour, à prendre la tête du Clan. La vie en Irlande à cette époque est rude. Les conditions climatiques souvent ingrates. Hivers rigoureux, étés pluvieux…. Les saisons et leur climat éprouvant contribuent à endurcir les corps et les âmes. Seules la solidarité et la conscience d’appartenir à une société soudée vient atténuer les effets de cet apparent inconfort de vie. Le peuple irlandais, dans son ensemble, est un peuple heureux malgré la rudesse des conditions de vie de ce pays. Il faut, en effet un moral et un tempérament bien trempés pour s’épanouir dans de telles conditions.

À vingt ans, McTYLE est un homme robuste, athlétique haut de près d'une toise. De longs cheveux bruns - qui a dit que tous les Irlandais sont roux ? - encadrant un visage anguleux, volontaire, au menton orné d'une courte barbe soigneusement taillée. Mais ce qui frappe le plus chez le jeune homme, c'est son regard gris acier, pénétrant, inquisiteur, tranchant. Regard qui, sous le charme d'un spectacle attendrissant peut s'adoucir en une caresse immatérielle... paternelle, même. À cet âge, il est prêt à succéder à son père à la tête du Clan, il en a les qualités de droiture, de sagesse et de force. Mais, l'Ours n'est pas à l'article de la mort, loin s'en faut et c'est en tant que Chef de Guerre qu'il l'assiste au Conseil des Anciens. L'enseignement qu'il a reçu et la volonté qu'il a montrée à en appliquer les principes fait de lui un homme sage et avisé. Il a l'honneur et la fidélité chevillés à l'âme : c'est devenu, chez lui, une seconde nature ! Jamais il n'abandonne une tâche, aussi rebutante soit-elle, du moment qu'il en perçoit la pertinence et la justesse. Sa bonté naturelle et son sens aigu de la Justice le pousse à se faire le chantre et l'ardent défenseur de la cause qu'il embrasse. La droiture d'âme, la défense du faible et de l'opprimé, font de lui un chevalier dans ce que ce terme a de plus noble, en cela comparable à la plus pure tradition Arthurienne, si l'on excepte l'aspect religieux de la Tradition. Il ne s'agit ici que de développer et appliquer des principes d'Honneur et de Justice. Ce qui ne l'empêchera pas, tout au long de sa vie de s'insurger avec véhémence contre toute forme d'injustice ou de totalitarisme. Adepte de la liberté de pensée et d'expression, tolérance et impartialité seront ses Muses, guideront ses actes.

Vingt ans après. Printemps 1435.
Bosan McTYLE est prêt. Et, bien que, impatient de succéder à son Père, en fils respectueux, il le seconde efficacement, avec dévouement et vénération car il n'est pas vénalement ambitieux... Il sait que son heure viendra et qu'en attendant, il doit respect et obéissance aux traditions du Clan... l'amour qu'il porte sans réserve à ses parents le pousse à se surpasser quotidiennement car il sait la fierté que ressentent l'Ours et la Louve à chaque fois qu'il surprend le regard qu'ils posent sur lui... C'est le temps du bonheur... total, ineffable ! Mais voici que vient le moment d'accomplir une nouvelle “ formalité ”. Mac sait ce moment inévitable, mais il est sans crainte, confiant. Tradition ancestrale, indiscutable, non négociable. Chaque mâle du Clan y passe au seuil de sa vie d'Homme accompli. Il ne peut y faire exception... surtout pas lui, eu égard à sa position sociale au sein du Clan. Passage obligé, ultime initiation : La sentence de l'Oracle... la Devineresse, celle qui, porte-parole des Dieux, décidera de son avenir. Pour la circonstance, Bosan a revêtu ses plus beaux atours, un Tartan neuf, tissé par la Louve ellemême, savamment ajusté, chemise immaculée aux manches bouffantes, baudrier de cuir luisant supportant son épée au pommeau étincelant, et, déjà, coiffé de son bonnet de feutre orné de cette plume de coq de bruyère qu'il portera tout au long de ses voyages. Sa grande taille impressionne. La façon dont il porte le kilt lui confère une allure noble et altière. Si bien que lorsqu'il sort de la demeure familiale ainsi paré, des murmures d'admiration se répandent dans la foule de ses amis et proches qui l'attendent. - Bosan… Bosan... Bosan... BOSAN !!!!... Ce cri, ainsi scandé de plus en plus fort, gonfle sa poitrine d'une fierté non dissimulée... une larme perle au coin de ses paupières, tant son émotion est grande. C'est que l'instant est solennel. De cette entrevue dépend désormais son avenir.Et, bien qu'il sache cette tradition incontournable, un serrement de coeur lui comprime douloureusement la poitrine... le trac. Une haie humaine se forme lui faisant ainsi une allée vers la chaumière de la Devineresse. Il s'avance lentement suivi de son père du Barde et du Druide. À mesure qu'il avance, il entrevoit, comme dans un rêve les visages souriants de ses amis, des anciens, des enfants, pour qui il représente l'avenir du Clan. C'est donc d'un pas qu'il veut assuré qu'il parvient à la porte de l'Oracle. Celle-ci surgie comme par enchantement du fond de sa chaumière se tient sur le seuil. Elle le dévisage de son regard perçant. Une grimace aux lèvres. Mélange d'admiration, de bienveillance, mais aussi d'une pointe de mélancolie. Bosan tout à son émotion ne voit que ses yeux à l'iris si pâle qu'on la croirait aveugle. Enfin elle s'efface en prononçant : - Entre Fils de l'Ours et de la Louve. Il sait cet instant inéluctable. C'est donc d'un pas résigné, mais ferme qu'il pénètre dans la chaumière suivi du trio de ses mentors.

La vieille ferme la porte derrière elle et se glisse entre le quatuor vers l'âtre. Elle s'assied sur sa couche et dévisage les nouveaux arrivants avec insistance en s'attardant sur le jeune homme, mal à l'aise, mais faisant des efforts pour paraître serein. Cet examen semble une éternité pour Bosan. Enfin, l'Oracle baisse le regard sur un plateau dans lequel gisent épars des os de poulet. Elle les saisit délicatement dans ses mains réunies en coupe et, d'un geste empreint de solennité les répand à nouveau sur le plateau. Sans un mot, elle examine la position des ossements... elle est la seule à pouvoir en interpréter la signification, tous le savent. Après un long, si long moment, elle lève un regard vide sur le jeune homme, elle semble en transe, absente... ses yeux transpercent Bosan, paraissent ne pas le voir... ses lèvres tremblent lorsqu'elle se met à parler : - Je vois la mer... une nef... un pays, au-delà de la mer... Je vois... une femme, une Louve... la démence l'habite... elle attend la guérison, mais elle ne le sait pas ! Le malheur est sur elle, le mal rôde... Les Dieux la protègent, mais ne peuvent la guérir... Un homme peut... Son amour, sa foi, peuvent la guérir, la sauver... À mesure que l'Oracle parle, sa voix se fait plus intense, profonde, son buste s'incline d'avant en arrière, elle hoche la tête, ses mains tremblent... Tous la regardent, fascinés, même le Druide, pour qui ce rituel est pourtant familier, est impressionné. Elle marque une pause, semble rassembler ses pensées, les yeux fermés, elle s'immobilise soudain... Chacun retient son souffle, nul ne comprend les propos de la vieille, mais tous savent que les explications viendront, que le verdict tombera, inéluctablement. `Bosan est impressionné car, bien qu'on lui eût déjà relaté cette cérémonie, jamais il n'y fut encore convié. De ses mains tremblantes, l'Oracle saisit les mains de Bosan, lève le visage vers lui, ouvre enfin les yeux. Son regard semble pénétrer le jeune homme au plus profond de ses pensées, fouillant son intimité, perçant le moindre de ses sentiments. Bosan, malgré son émoi, ne cille pas, il soutient le regard de l'Oracle, confiant quoique anxieux, mais il a appris à regarder les choses et les gens avec intensité. Ce qu'il devine dans le regard de la Devineresse le fait frissonner... il sait que l'Oracle va parler, mais que ce qu'il aura à entendre n'est pas ce qu'il espère...

La Révélation.
L'Oracle parle à présent. Elle s'adresse directement à Bosan, le regard vrillé au sien, comme pour mieux faire pénétrer ses paroles dans l'esprit du jeune homme : - Bosan McTYLE, fils du Clan de l'Ours et de la Louve, il te faudra trouver une femme... CETTE femme. T'en faire aimer afin de la guérir, la prendre pour femme et lui donner un enfant. Elle est ton double, ton complément, elle ne peut vivre sans toi, ni toi sans elle... Elle t'attend, mais ne le sait pas. Mais, elle saura te reconnaître comme tu sauras la reconnaître toi aussi... la Déesse y veillera. Elle vit en un pays étrange, au-delà des mers du sud de Cork. Il te faudra voyager au pays des Pictes, des Scots et des Angles pour atteindre un grand port et t'embarquer au pays de la Fleur de Lys. Là, il te faudra errer jusqu'à ce que tu la trouves. Et tu la trouveras, sois-en sûr. Et, lorsque tu l'auras trouvée, tu sauras ce que tu as à faire. Si ton imagination manque, l'Amour prendra le relais et guidera tes actes. L'Oracle se tait... nul ne dit mot car tous savent qu'elle n'a pas terminé sa prophétie. Elle semble à nouveau rassembler ses pensées et prononce enfin avec une certaine nuance de douceur dans la voix : - Mon fils, tu es promis à une vie longue et un avenir glorieux, n'en doutes pas. Mais hélas, ce n'est pas en Eire qu'il sera accompli... Ton destin se réalisera loin de chez toi, loin d'ici ! La Déesse t'a choisi pour mener une quête sacrée, car celle qui t'est promise appartient à la Vieille Religion... Païenne en terre d'Aristote, hérétique en Terre de France - car c'est le nom de ce Royaume à la Fleur de Lys - Brebis égarée, déchirée entre deux cultures, deux religions. C'est à toi de l'aider à retrouver notre foi, nos traditions. Et, lorsque ce sera fait, alors, et alors seulement, tu l'emmèneras hors de ce pays et la présenteras devant tes pairs. Ta quête sera alors accomplie. L'Oracle marque une nouvelle pause... Le plus dur reste à dire : - Fils... tu ne pourras revenir chez toi si tu ne peux arriver au terme de ta quête... si tu échoues... l'exil sera ton destin... aussi glorieux soit-il. Un silence encore... lourd, poisseux... Bosan réprime un frisson... les derniers mots de l'Oracle résonnent en son cerveau comme un glas... Son regard, ferme cependant, ne quitte pas celui de la femme, espérant secrètement que celle-ci se fût trompée, ou qu'elle adoucisse au moins ses propos... mais hélas... - Les Dieux sont avec toi, agenouilles-toi. Bosan s'exécute. L'Oracle se lève et, d'un geste tendre passe une lanière de cuir au cou du jeune homme. Pendu à ce lien, un Triskèle de bronze se détache sur la blancheur de sa chemise. - Va à présent... La Déesse veille sur toi, désormais... Fais honneur à ton Clan et tes Ancêtres... Sois fier de tes origines, portes-en les couleurs et laves dans le sang les affronts qu'on pourrait leur faire !

Bosan McTYLE, après une hésitation, se lève... le coeur lourd, la tête pleine de confusion. Il porte la main à sa poitrine, serre le bijou offert par l'Oracle. Il s'incline sans un mot, se retourne lentement, passe entre ses pairs et mentors et ouvre la porte. Il s'arrête sur le seuil, ébloui par le soleil printanier... tous ses amis, ses compagnons, ses parents sont là. Ils attendent. Silencieux... comme si les révélations de la Devineresse parviennent jusqu'à eux... les visages sont graves, mais chaleureux. Bosan les regarde, l'un après l'autre, sans en oublier aucun... comme pour graver leurs traits à jamais dans sa mémoire. Une lourde main se pose affectueusement sur son épaule... L'Ours... son Père... première, et sans doute dernière, marque d'un amour sans faille de la part de celui qui sera à jamais son modèle de droiture et son guide. Dans la foule... le Louve... C'est la première fois qu'il voit pleurer sa mère... ses yeux brillent de fierté cependant... Amour maternel, âpre sans doute, mais tellement profond... le jeune Miotas, son, neveu, trop jeune pour comprendre ce qui se passe et qui tire les tresses de sa petite soeur... touchants... Sale gamin en visite avec l'oncle de Bosan... Sale gamin, mais si attachant, lui aussi... Et tous les autres... ses camarades de jeu devenus des hommes fiers et durs, eux aussi... O'Malley, le charron... Mc Ninch, rouquin teigneux, barde à ses heures et meunier de son état... O'Connaly, ah, celui-là... avec son nez cassé - cadeau de Bosan - combien de fois se sont-ils colletés... pour le simple plaisir de savoir qui cognait le plus fort... personne n'a jamais su les départager... un ours, lui aussi ! La douce Fionna McAuliffe... la fille de l'aubergiste, courtisée par tous les gars du comté... ardente rouquine trop farouche, inaccessible, mais si serviable. Bosan leur adresse un sourire un peu triste... tous sentent que quelque chose d'important vient d'arriver, mais nul n'en mesure encore l'ampleur... même pas lui, en fait. Enfin, il avance vers eux, il lit la curiosité dans leurs regards, tous aimeraient savoir, mais ce n'est pas encore le moment de leur annoncer la nouvelle, et ils le savent. La haie humaine se reforme. Mac, d'un pas qu'il voudrait bien assuré marche vers la maison familiale... Il sait que la Louve y est déjà, qu'elle prépare sans doute les objets et simples qu'il devra emporter... Le Druide et le Barde sont restés sur le seuil de la chaumière de l'Oracle... Seul son père marche dans ses pas... il sent sa présence, sans avoir à se retourner. Enfin, il rentre chez lui... la Louve l'attend, en effet... droite fière mais les yeux embués de larmes. À cette vue, Mac craque soudain : - Mère !... La Louve écarte les bras... Bosan s'y précipite. Pour la première fois depuis l'enfance il y cherche refuge... et alors, sans qu'il puisse contrôler son émotion, il laisse les larmes jaillir, sans honte ni retenue... et, pour la première fois de sa vie... l'Ours, ce vieux brigand plus coriace qu'une corne de taureau s'approche d'eux et enlace les siens dans ses bras puissants avec une tendresse infinie et inhabituelle. Il pleure, lui aussi, avec cette dignité d'homme bon et généreux qu'il est, dissimulé derrière cette façade impassible, ferme, inébranlable. La première, La Louve reprend ses esprits, d'un geste comme seules les mères peuvent en avoir, elle essuie les larmes de son fils, jette un regard malicieux à son mari, puis s'adressant à Bosan :

- Raconte, fils... car, on dirait que ton père n'est pas en état de le faire... Tous éclatent d'un rire nerveux, comme pour briser la tension qui règne en ce moment... L'Ours, visiblement gêné d'avoir été surpris en flagrant délit de tendresse paternelle gronde d'une voix bourrue, mais non dénuée d'humour : - Tais-toi donc, pie bavarde !... Apporte-nous donc à boire... Nous en avons tous besoin, je crois... avec un clin d'oeil à son fils.

Le Départ.
Tout le village avait été convié à une grande fête en l'honneur du départ de Bosan... On eût pu croire que cette fête serait empreinte de tristesse, de mélancolie... mais c'était mal connaître le tempérament des McTYLE et des habitants de Cork, pour qui le moindre événement pouvait servir de prétexte à se livrer à des libations parfois excessives. Cela dit, chacun avait à l'esprit que le départ prochain de Bosan McTYLE représentait une déchirure et en chagrinait plus d'un, à commencer par l'intéressé lui-même. Voyager pouvait être agréable, certes, mais ce départ ressemblait plus à un exil qu'à un voyage d'agrément. Aussi chacun se soucia de ne point donner à cette fête le caractère solennel et austère d'un enterrement... encore que... en Irlande, même les enterrements étaient prétextes à beuveries et festivités. Cette douce soirée de printemps incitait à la tendresse et l'amabilité... on sortait à peine d'un hiver plus rigoureux que de coutume, et, cette année-là, tout le monde voulait profiter de la douceur et la clémence du renouveau printanier. Les rires fusaient de toute part, les garçons lutinaient les filles, les Anciens, en les regardant amusés, se souvenaient de leur jeunesse avec une certaine nostalgie... les autres échangeaient des propos plaisants dans la joie et la bonne humeur, essayant sans doute d'oublier un peu que cette fête précédait le départ d'un des plus estimés des membres du Clan de Cork. Bosan avait préparé sa besace... n'emportant que le strict nécessaire. L'Oracle, quelques jours plus tard, en précisant qu'il ne partait pas en conquérant, mais comme une sorte de pèlerin, lui avait conseillé, à la fois pour sa sécurité et son confort de ne s'encombrer d'aucun objet de valeur, ni d'aucune arme, à l'exception peut-être d'un couteau. Objet utile s'il en est quand on voyage sans bagage. Cependant, Bosan se munit d'un grand bâton. Entre ses mains, c'était une arme redoutable. D'aspect inoffensif, cet objet se révélait aussi efficace qu'une lame. La majorité des garçons irlandais maniaient le bâton avec une dextérité remarquable... Des joutes étaient d'ailleurs régulièrement organisées, où s'affrontaient les plus habiles d'entre eux. Il emportait dans sa grande besace un tartan de rechange sachant qu'il avait peu de chance d'en trouver en Royaume de France. Il déplorait de ne pouvoir emporter sa harpe. Il en jouait merveilleusement et connaissait tous les chants traditionnels de son pays... il s'était même mis à la composition. Comme quoi, Barde et Guerrier pouvaient faire bon ménage ! Mais ce soir, il n'avait pas le coeur à chanter ni à jouer. Malgré sa bonne humeur apparente, il était mélancolique... on le serait à moins ! Demain, à l'aube, il enfourcherait un cheval qu'il vendrait à Belfast avant de s'embarquer pour la Terre des Scots, puis l'Angleterre d'où il chercherait une nef en partance pour la France. Le voyage ne lui faisait pas peur outre mesure. Il ne redoutait ni les Scots, ces renégats originaires d'Irlande, ni les Pictes, malgré leur redoutable réputation. Il se savait protégé des Dieux, du moins y croyait-il intensément et il avait appris à se défendre des hommes et des bêtes. Sa stature impressionnante avait fait reculer plus d'un de ses adversaires et il était conscient de cette force tranquille qui l'habitait. De plus, à la dure école de la vie du Clan, il s'était forgé un caractère trempé dans l'acier. Sa seule faiblesse résidait, selon lui, dans sa grande compassion. Il répugnait à achever un ennemi à terre, faiblesse qui avait déjà failli lui coûter la vie.

Mais il connaissait ses travers et savait s'en accommoder habilement. La prudence, la méfiance, palliaient à ce défaut. Toutes ces pensées traversaient son esprit tandis que les rires et les éclats de voix fusaient de toute part autour de lui, le ramenant soudain à la réalité de l'instant, à l'imminence de son départ. Bosan se lève, saisit une chope, la lève et assène un vigoureux coup de poing sur la table. Tous les rires et les voix tombent brutalement... le silence se fait soudain... des dizaines de paires d'yeux se braquent sur lui... Bosan McTYLE parcourt l'assistance d'un regard amène... un sourire un peu mélancolique aux lèvres. Tous, en cet instant reconnaissent en lui un Chef... chef qui ne les guidera jamais, ils le savent les uns et les autres, mais leurs regards sont empreints d'un profond respect. Bosan est l'un des leurs... le meilleur sans doute. Et tous savent qu'en cet instant, ils perdent le fleuron de la génération montante du Clan. Tous voyaient en lui le digne successeur de l'Ours, son Père... estimé et vénéré de tous. La déception est collective, mais, en même temps, qui eût osé braver les décisions des Dieux ?! Mac, enfin parle : - Santé et prospérité... honneur et fidélité à tous. C'est tout le mal que je vous souhaite. Une pause, très courte... chacun lève sa chope, boit, Mac fait chorus, s'essuie la bouche d'un revers de manche, poursuit : - Les Dieux, dans leur sagacité immense, m'ont désigné pour accomplir une quête. Vous dire que cela me réjouit serait mentir puisque vous savez à présent que cela signifie pour moi un exil dont il est possible que je ne revienne pas. Je ne m'attends pas à réussir cette entreprise, mais j'ai fait le serment d'aller jusqu'au bout de cette quête et de tout mettre en oeuvre pour arriver à l'accomplir. Ce qui me permettra, tôt ou tard de revenir parmi vous. Chacun sait ici que le moment venu, je prendrais la succession de l'Ours, mon vénéré Père. Vous savez aujourd'hui qu'il n'en sera rien. Car même si je devais revenir dans un, cinq ou dix ans, je ne pourrais prétendre à cette succession, en conformité avec nos traditions. C'est pourquoi, ce soir, je vous demande à tous de continuer à accorder votre confiance à celui qui sut, tout au long de ces années mener le Clan dans la voie de la Prospérité et la Paix, de l'Honneur et de la Fidélité ! Le moment venu, c'est lui qui désignera son successeur, je gage que vous saurez lui faire confiance dans son choix, comme vous lui avez accordé sa confiance jusqu'ici. En ce qui me concerne, sachez que ma patrie restera à jamais en mon coeur et que tous vos visages seront gravés en ma mémoire jusqu'à mon dernier souffle. C'est en mémoire de vous que je fais mienne désormais cette devise : HONNEUR ET FIDÉLITÉ ! Priez les Dieux mes amis, pour que jamais je ne fasse injure à cette devise et que je puisse rester digne de porter nos couleurs ! Bosan porte la chope à ses lèvres et la vide d'un trait imité par toute l'assemblée. - Allons !... Buvons... que cette fête reste gravée à jamais dans nos souvenirs... FEMMES... À BOIRE !!!

Une immense clameur venue du fond des coeurs de ses fiers Irlandais accueillit ses dernières paroles, les noyant sous des avalanches de rires et de cris joyeux, tandis que servantes et domestiques apportaient des tonneaux de cervoise et d'hydromel, aussitôt mis en perce. Ce soir-là, quoiqu'il savait devoir se lever matin, Bosan McTYLE se prit la plus fabuleuse torchée dont Irlandais eût pu rêver !...

Les adieux.
Étrangement lucide, compte tenu des libations de la veille, Bosan se réveille dès l'aube. Non pas qu'il soit pressé de partir, mais sachant que ce départ est inévitable, autant en finir une fois pour toutes et ne pas prolonger les adieux douloureux. La Louve s'affaire déjà dans l'office, l'Ours grogne déjà... Visiblement, il a moins bien encaissé les excès de la veille que lui. C'est à peine si Bosan n'a pas dû le porter pour rentrer ! - By Jove ! s'exclame-t-il à mi voix... il en tenait une bonne, le Père ! Après une toilette réparatrice, Mac s'habille lentement, soigneusement, il a revêtu son tartan de voyage, un peu plus lourd, car il sait que les nuits sont fraîches en cette saison. Il a troqué son habituelle chemise blanche en coton pour une ample chemise de flanelle écrue. Touche finale, il réunit sa longue chevelure en queue-de-cheval retenue par un catogan assorti à son tartan. Il est prêt. Dans la pièce commune, la Louve s'affaire au fourneau, une bonne odeur d'oeufs frits et de jambon grillé lui chatouille les narines... L'Ours à son habitude est assis à la lourde table de chêne, le regard perdu, un grand bol de lait chaud devant lui. Mac sourit... Voilà qui va le retaper, à coup sûr. À son entrée, ses parents lèvent les yeux sur lui... regards inhabituellement pleins de tendresse, de fierté aussi, tempérés par une indéfinissable lueur de tristesse. Pas un mot... Mac embrasse sa mère, la retient un instant dans ses bras, il sent sa main se crisper sur son poignet, imperceptiblement... ensuite, il se penche sur son père, pose la main sur son épaule et l'embrasse sur le front... L'Ours lui tapote le dos, sans un mot. Enfin, il s'assied à la table, entre ses parents. Face à l'écuelle posée par sa mère à la place qu'il occupe habituellement. Il remarque posé devant lui un tissu qui semble contenir un objet... Il lève un regard interrogateur vers ses parents. La Louve lui lance : Ouvre... Bosan s'exécute. Le tissu déroulé dévoile un objet lourd, étincelant : un torque - collier celte - en or massif !... Il ne comprend pas... - Mère, tu sais que je ne porte pas ce genre de parure ! dit-il gaiement. - Grand idiot ! Avec quoi penses-tu apprivoiser une Louve ?... avec de l'ail des ours ? L'Ours s'esclaffe un peu stupidement - reste des libations de la veille - en entendant prononcer son nom dans ces circonstances... Mac les regarde stupéfait. - Mais, ce bijou... - C'est celui que ton nigaud de père m'offrit pour me séduire... et, comme tu vois, ça a marché ! Remarques, même sans ce présent, je l'aurais épousé !... la Louve éclate de rire devant la mine ahurie de ses hommes.

- Il me vient de ma mère, dit l'Ours plus sérieusement, qui le tenait de mon père en guise de cadeau de mariage... Il se transmet ainsi de génération en génération... Ta femme devra le remettre à votre fils aîné lors de son mariage, afin que la tradition se perpétue. Bosan retourne délicatement la lourde parure entre ses doigts puissants, admirant le fin travail d'orfèvrerie et la délicatesse des lignes élégantes du bijou... - Il est exceptionnel, murmure-t-il... Je n'en avais jamais vu de si beau ! Il lève des yeux embués de larmes vers ses parents. Il sait que les mots sont inutiles, ils ont compris à quel point il est ému et savent que l'objet est en de bonnes mains... nul ne pourra tenter de s'en emparer sans y perdre la vie. Rapidement, Bosan enfile son déjeuner, sans un mot... dernier repas en famille... dernière scène de bonheur. Tout en mangeant, il examine les lieux comme pour en imprégner sa rétine. Il sait qu'il n'en oubliera jamais le moindre détail. Ses parents n'ont rien mangé, il devine que, la gorge nouée, ils ne peuvent rien avaler. - Il est temps, grogne l'Ours. Il faut aller maintenant. Bosan soupire. - Oui... cela ne sert à rien de traîner, cela me sera de plus en plus difficile de partir sinon... Bosan McTYLE se lève lentement, déroulant sa grande carcasse en un mouvement souple et puissant comme un grand fauve. Il attrape son bonnet, s'en coiffe et, décrochant sa grande pèlerine, la jette sur ses épaules en un geste élégant, enfin, il empoigne son bâton ramasse sa lourde besace. Sa mère s'avance vers lui : - Je t'ai mis une miche ou deux et de quoi te sustenter jusqu'à l'étape suivante... voici une outre... c'est de l'eau, Bosan. ajoute-t-elle avec un clin d'oeil complice. - Et voici une bourse, lui dit son père, en lui tendant un sac de cuir assez pesant. Cela devrait te permettre d'acheter ce qui te manque éventuellement. Bosan s'avance vers eux, écarte les bras et enlace ses parents, les serrant fort contre sa poitrine... L'émotion est forte, mais cette fois, point de larmes, ils savent que c'est inutile, tout comme le seraient les mots qu'ils évitent de prononcer. Leur étreinte est intense... c'est sans doute la dernière fois qu'ils seront réunis et ils le savent... mais ils savent aussi que l'on ne peut aller à l'encontre de la volonté des Dieux. Aussi, c'est avec détermination que Mac s'écarte de ses parents. Le sort en est jeté. Son destin l'appelle, il ne s'en détournera pas... - Honneur et Fidélité ! dit-il en reculant vers la porte. - Honneur et Fidélité, fils… Répète l'Ours... triste et fier à la fois.

- Que la Déesse te protège, Bosan. ajoute la Louve. Bosan ouvre la porte en grand... au-dehors, la foule des villageois l'attend... Mac sourit largement... ils sont tous là... il n'en manque pas un... Même ce fichu rouquin de McNinch... c'est lui qui tient les rênes d'un superbe hongre bai foncé. - Hey, McTYLE... voici la pire carne que le comté ait portée... j'suis trop heureux de m'en débarrasser ! dit-il en riant. Bosan s'approche, il sait que jamais le rouquin ne lui aurait offert un canasson, saisit les rênes des mains de son ami, hilare. - Qui te flanquera des raclées à présent que je ne suis plus là, vieux brigand ?... Soudain, les rires tombent, McNinch attrape Bosan par les épaules et le serre en une accolade bourrue. Bosan ne s'y trompe pas, l'irascible rouquin est bien plus ému qu'il ne le laisse paraître. Ils se regardent intensément : - Qu'est ce que j'ai pu te détester McTYLE... mais qu'est-ce que tu vas me manquer... Casses-toi, avant que je chiale comme un “ green horn"... Le grand bai est sellé et porte de lourdes fontes... Mac les remarque, se retourne vers McNinch, interrogateur ... - Ouaip... on s'est dit, avec les copains que t'aurais besoin de provisions, et puis, comme tu es un grand distrait et que t'as une cervelle de pie, on a tous gravé nos noms sur une planchette de buis... tu pourras t'en servir comme pense-bête ! - Parce que tu crois que je pourrais vous oublier ?... le plus beau ramassis de bons à rien que l'Eire ait nourri ?... Éclat de rire général... besoin de rire pour ne pas pleurer... ces hommes sont rudes, certes, mais pas insensibles... des mains se tendent, se serrent intensément, des accolades, étreintes viriles, amitié noble et sincère... Des enfants aussi sont là qui ne comprennent pas très bien pourquoi le grand Bosan s'en va... des filles... larmes aux yeux... plus d'une avait espéré séduire le grand Bosan... lui même en avait lutiné plus d'une sans jamais pouvoir fixer son choix sur l'une d'elle... fini tout cela... ils le savaient tous. Bosan les regarde enfin... rien à ajouter... tout a été dit. D'un mouvement souple, il saute en selle... L'Ours lui tend son bâton et sa besace. Mac saisit l'un et l'autre. - Fare thee well, father Béar... - Goddess bless you, son...

La Louve se tient à l'écart, droite et fière, elle a dénoué sa longue chevelure de feu... le vent les fait voleter élégamment, elle semble avoir rajeuni, soudain, comme pour donner à Bosan l'envie de revenir au plus vite avec sa promise... Il sait qu'elle ressemblera à sa mère. Par tous les Dieux que c'est dur de quitter tout cela !... Bosan fait faire une volte au grand bai... talonnade légère, l'animal, docile allonge le pas... Mac, sans se retourner lève son bâton à bout de bras en guise d'adieu... une immense clameur le salue... ne pas se retourner, ne pas s'attarder, ne pas penser... ne pas faiblir... Honneur et Fidélité... Honneur et Fidélité... Honneur et Fidélité...

Le Voyage.
Bosan McTYLE est seul... Se sent seul, plutôt. Cette belle journée de printemps n'est pas encore fort avancée. Il a chevauché au pas afin de ménager le grand bai et aussi apprendre à le connaître... Il n'est pas vraiment pressé. Il sait qu'il lui est inutile de penser à rebrousser chemin, même son père ne pourrait accepter son abandon et selon les lois du Clan, devrait le bannir pour avoir manqué à son devoir. Mais il sait aussi que la route sera longue et semée d'embûches. Enfin, il arrive aux limites du Comté, le soleil lui apprend qu'il n'est pas loin de midi. Un ruisselet proche serpente en un bruissement joyeux. Mac décide de faire halte en cet endroit et de manger un morceau. Cela permettra à sa monture de souffler un peu, elle aussi. Bosan saute en bas de son cheval en un mouvement souple, fait quelques pas afin de se dégourdir les jambes. Ensuite, il débarrasse son compagnon de sa charge et le laisse brouter et s'abreuver. Les chevaux irlandais dociles, en général, ne se sauvent pas lorsqu'on les lâche ainsi dans un pré... Bien dressés, ils sont certes vigoureux et vifs, mais les hommes de ce pays savent tirer de leurs montures le meilleur sans brutalité, si bien que, comme de braves animaux domestiques, ils répondent à l'appel de leur maître. il sait que le grand bai - mais comment s'appelle-t-il donc, le rouquin ne le lui a pas dit - restera à portée de voix. Bosan s'assied sur une grosse pierre plate sur la berge du ruisseau, ouvre sa besace et en retire une miche de pain. Dans un parchemin graissé, il découvre un fromage de brebis à l'odeur forte et au goût intense... Un régal. Il s'en octroie une part généreuse qu'il étale sur un quignon de pain et mastique calmement s'imprégnant de la sérénité de l'endroit. Son repas frugal mais nourrissant achevé, il attrape l'outre en peau de chèvre... se ravise en regardant l'eau claire du ruisseau. Il se lève, s'agenouille, le visage au dessus de l'eau et, de ses mains réunies en coupe, prélève un peu du frais liquide, s'en asperge le visage afin de se rafraîchir puis, se désaltère et, enfin, va se rasseoir sur la pierre, songeur mais, contre toute attente, serein. Après tout, cette aventure n'est pas banale. Elle peut être enrichissante, n'eût été la séparation d'avec ses proches. Mais comme il ne peut échapper à son destin, autant y faire face avec joie et courage. - Au fond, je penses que beaucoup de mes amis m'envient un peu, se dit-il. Je vais voyager, rencontrer des gens intéressants, vivre des expériences nouvelles... peut-être devrai-je affronter des dangers... mais, cela ne fait-il pas partie de l'ordinaire de chacun d'entre nous ?... Seuls les lieux et les gens changent... le Destin est immuable et affecte la vie de chacun d'entre nous. Certes, mes amis et mes parents vont me manquer, mais je sais qu'ils seront fiers de moi si je réussis et me pleureront si j'échoues... Dans tous les cas, personne n'y perdra... ni honneur, ni fidélité... Ainsi rassuré, Bosan savoure cet instant... Machinalement, il gratte le sol... sa Terre... son Pays... son Âme... Il tient au creux de sa main une petite poignée de terre d'Irlande, la porte à ses narines, en hume le parfum un peu âpre mais prenant. Une idée lui vient soudain. Il se lève se penche sur sa besace, la fouille un instant, en retire une petite bourse de cuir fermée par un long lacet. Elle est vide. Il ne sait pas au juste pourquoi il l'a

emportée, elle est trop petite pour contenir des pièces. Il devait l'avoir confectionnée lorsque, vers ses quinze ans, le vieux savetier du village l'avait quelque peu initié au travail du cuir... - Cela peut toujours servir, lui avait-il, il un jour... si la bride de ton cheval se casse, tu pourras ainsi la réparer. Il sourit à ce souvenir car, à présent, cette petite bourse allait devenir un objet précieux pour lui. Revenant près de la pierre sur laquelle il s'était assis, il avise le sol fouillé quelques instants auparavant. Il se baisse, ramasse une poignée de sa Terre natale et l'enfouit au creux de la bourse. Ensuite, il passe le lacet par dessus sa tête. À présent, il porte contre son coeur son bien le plus précieux ! Mais afin de rendre ce récit plus vivant, je me propose de laisser la parole au principal intéressé qui, jusqu’ici avait un peu « subi » les événements, avouons-le. La Destin de McTYLE est entre ses mains à présent… Laissons le donc conter son histoire.

La Mer.
On dit que les peuples heureux n'ont pas d'Histoire... Il en est de même pour les voyages. Le mien, jusqu'à Belfast que j'atteignis au début de l'été, se déroula sans encombres, sans incidents notoires. Il me suffisait de révéler l'objet de mon voyage - une Quête - pour que, la plupart du temps, on ne me cherchât pas noise. Cette tradition imposait le respect, voire une certaine crainte, si bien que, pensant que j'étais sous la protection de la Déesse, personne n'osait s'attaquer à moi... une sorte de pestiféré béni des Dieux... Je parvins à vendre le cheval de McNINCH un prix acceptable, l'acheteur fit une excellente affaire car le grand bai n'avait nullement souffert du voyage, au contraire, musclé et puissant, ce bel hongre de 8 ans ferait le bonheur de son nouveau propriétaire, et nous le savions tous deux. Je conservai les fontes encore bien garnies et lui laissai la selle et la bride en cadeau, je n'en aurais plus besoin désormais, car il n'était pas envisageable pour moi d'embarquer ma monture sur le rafiot pourri qui allait m'emmener au pays des Scots et des Pictes... réputés pour être de fieffés voleurs de chevaux. Je n'avais jamais mis les pieds sur un bateau. L'élément liquide pour moi se résumait alors à ce que j'étais capable d'ingurgiter au cours des ripailles villageoises ou à la Taverne du Trèfle. Aussi, lorsque je vis la coquille de noix qui était supposée me porter jusqu'à Stranraer, j'eus un mouvement de recul... Allais-je confier ma vie et mon destin à cette épave flottante nauséabonde ? La mine patibulaire des marins, dont je devinais les origines Scots, ne m'inspirait aucune confiance, ces pirates irlandais n'étaient pas dignes de foi... ils n'en avaient pas eux-mêmes, et leur seule loi était la rapine. Cependant, je n'avais pas le choix, je ne pouvais pas me rendre là-bas à la nage, et c'était le seul bateau en partance, disponible avant un moment. Je dus donc me résigner à palabrer avec son capitaine, une espèce d'escogriffe puant la sueur, édenté et borgne, afin de ne pas me faire délester de mes précieux deniers. Il dut être impressionné par ma stature et mon bâton car il ne discuta pas le prix de la traversée. Les quelques marins avinés et loqueteux qui le secondaient n'auraient pas fait le poids face au guerrier que j'étais déjà alors. Et, ils durent le sentir, car jamais durant la traversée ils ne m'importunèrent. L'un d'entre eux se proposa même de m'aider à porter mes fontes au moment d'embarquer. Confiant en l'issue d'une rixe, je lui lâchai ma charge dans les bras... le pauvre homme faillit crouler sous son poids, tandis qu'elle paraissait légère dans les miens... cela dut l'impressionner, et, sans aucun doute, il dut en faire état à ses compagnons, car tous me considérèrent avec respect, sinon avec aménité. Je me calai le plus confortablement possible dans un coin du rafiot et attendis avec appréhension le moment du départ. Contre toute attente, la traversée me parut agréable. Le capitaine, malgré son aspect peu engageant, s'avéra finalement un compagnon de voyage assez courtois. Il m'offrit même un gobelet de prune de sa réserve personnelle me dit-il car il était bien honoré d'accueillir à son bord un Seigneur aussi prestigieux que moi... Je souris sous cape à ses propos... Vil flagorneur !

Enfin, après une traversée sans histoire, nous arrivons en vue des terres d'Ecosse... pays des Pictes et des Scots de sinistre réputation. Le capitaine s'était pris d'amitié pour moi - allez savoir pourquoi. Il me posa peu de questions, mais il semblait soucieux de ma sécurité : - McTYLE, je ne sais pas pourquoi, mais je vous aime bien. Je sais que vous avez un long voyage devant vous... il serait dommage qu'il se termine avant même d'avoir commencé, aussi, allez à l'auberge du Chardon à Stranraer, présentez-vous au tenancier de ma part, il saura vous aider et vous conseiller la meilleure route pour atteindre le pays Anglois. Le forgeron est un ami, lui aussi... il lui arrive d'avoir d'excellents chevaux. Je ne doutes pas que vous puissiez y faire une bonne affaire. Je regardai l'homme avec une certaine sympathie, vrillant mon regard dans le sien. Il ne cilla pas. Ou il était sincère, ou il avait une maîtrise de sentiments incomparable. Je me risquai à opter pour la première éventualité et décidai de lui faire confiance. - Merci, McDuff - il m'avait dit se nommer ainsi - Et je veux vous prouver que vous n'avez pas affaire à un ingrat. Ce disant, je glissai dans sa dextre crasseuse quelques deniers, ma foi bien mérités... en espérant que ses informations fussent dignes de foi. Je ne pus m'empêcher d'ajouter d'un air mi-figue, mi-raisin : - Mais, si d'aventure, il s'avérait que vous avez tenté de me rouler, croyez bien que McTYLE a la dent dure... si vous passez un jour à Cork... on vous le confirmera !... et je partis d'un grand éclat de rire afin d'atténuer un peu mes propos. McDuff ne fut pas dupe et me regarda attristé : - Je n'ai pas toujours été l'homme que je suis devenu, McTYLE et j'ai couru sur toutes les mers connues... j'ai eu mes heures de gloire et aussi des heures noires... des creux de vagues... c'est le cas de le dire... Mais, j'ai appris à reconnaître les hommes d'honneur, ainsi que les brigands. Le peu que vous m'ayez appris me laisse penser que j'ai affaire à un gentilhomme... et un guerrier. Cela m'impose un respect sincère, car vous êtes de la trempe de ceux qu'un jour, j'avais rêvé d'être... la vie en a décidé autrement. Acceptez donc mon amitié, elle vaut ce qu'elle vaut... mais, si d'aventure nos routes se croisent à nouveau, j'aurai une immense joie à vous serrer la main... Je suis soudain un peu ébranlé par les propos du capitaine... son langage n'est pas celui d'un rustre, on sent derrière ses paroles un homme instruit, cultivé, contre toute attente. Une leçon de plus pour moi : Ne pas systématiquement se fier aux apparences. Aussi, c'est avec une certaine émotion que je lui tends la main. Il me regarde, une lueur de joie éclaire son regard, il prend ma main et la serre franchement... Poigne calleuse, ferme, son regard soutient le mien, semble sincère, ouvert, presque heureux. Nous nous sourions sans un mot, une étrange complicité s'installe, tacitement. Il se retourne vers le pont où s'affairent ses marins tandis que la manoeuvre d'accostage s'achève : - Holà marauds, vous aiderez le Seigneur McTYLE à débarquer... et toi, le Frison, tu conduiras mon ami au Chardon... et gare à toi s'il lui arrive des ennuis.

McDUFF se retourne vers moi. Il tient toujours ma main serrée dans la sienne... me murmure sans me quitter des yeux : - Les Dieux te gardent, fils... puisses-tu réussir dans ton entreprise... quelle qu'elle soit et... méfies toi des Scots, ce sont des filous... Les Pictes... pouah... - ce disant, il crache par terre - des lâches, des pleutres, mais surtout méfies-t'en... ne leur tourne jamais le dos ! Allez, bon vent... je deviens sentimental, mes hommes ne me respecteront plus... J'appris plus tard que cet homme avait tragiquement perdu un fils qui aurait eu mon âge à cette époque. Il me lâche enfin la main et m'envoie une bourrade amicale dans le dos... riant tous deux, je prends congé d'un salut de la main et d'un pas ferme, je mets pied à terre. Le Frison m'attend avec mes lourdes fontes sur l'épaule... je le suis de près afin de ne pas le perdre de vue, bien que les quais soient peu fréquentés à cette heure.

À l'enseigne du Chardon.
La bâtisse semble délabrée, les fenêtres garnies de papier huilé ferment mal.. L'une d'elle est borgne - entendez qu'elle pend lamentablement sur ses gonds de cuir - l'enseigne rouillée sur laquelle on devine plus qu'on ne lit le nom de l'auberge, pendouille et bat au gré du vent dans un grincement sinistre. "Auberge du Chardon"... Ce nom ne manque pas de piquant, pensai-je en souriant. Mon guide s'impatiente sur le seuil de l'auberge, il est pressé de se débarrasser de l'encombrant voyageur quelque peu inquiétant que je suis. La main sur le heurtoir de la lourde porte, il attend que je me décide à le suivre dans ce qui me paraît davantage tenir du coupe-gorge que d'un asile de repos. Enfin, je lui fais signe de la tête et m'avance... Il ouvre la porte. Prudemment, je le laisse pénétrer le premier. Sur le seuil, je marques un temps d'arrêt afin de permettre à mes yeux de s'habituer à la pénombre. Face à l'entrée, un comptoir branlant fait d'une grossière planche de chêne posée en équilibre relatif sur deux énormes barriques. Du sol de terre battue émane des relents de cervoise et de vomissements, voire d'urine de chien... quelques tables sur lesquelles sont posées des chandeliers, des bancs et tabourets bancals constituent le seul mobilier de cette établissement. Aux murs, deux ou trois torches fumantes prodiguent chichement une lumière dansante. Mais ce qui frappe le plus, c'est la clientèle.... La cour des miracles ! D'abord le tenancier : Une espèce de géant roux à la carrure impressionnante, arborant une moustache “ à la gauloise ” qui doit tremper dans sa chope lorsqu'il boit, le crâne lisse comme les fesses d'un nouveau-né - c'est évidemment sa moustache qui me permet d'affirmer qu'il est roux un anneau de cuivre à chaque oreille et un bandeau sur l'oeil lui donne l'aspect d'un pirate. Ses origines sont Irlandaises à n'en pas douter... Scot ?... Probablement... Son oeil unique semble me percer de sa noirceur jusqu'au fond des entrailles. J'en ai vu d'autres et lui montre que cela ne m'impressionne pas en le fixant à mon tour... sans provocation, mais avec détermination. A cet époque, je me sens invincible, mais sans ostentation... simplement sûr de moi et de l'enseignement que je reçus, conforté de plus dans la noblesse de ma quête. Il semble me jauger. Enfin, son regard s'adoucit et fait semblant de s'affairer à sa tâche... histoire de ne pas perdre la face... de même, je le quitte du regard lentement, puis refermes doucement la porte de l'auberge. À présent, ma vision s'habitue à la pénombre et, enfin je distingues les autres consommateurs, tandis que mon “ cicérone ” pose son fardeau sur une table se dirigeant vers le comptoir. J'en profites pour jeter un coup d'oeil circulaire. À ma gauche, un couple de marins bavardent sans prêter davantage attention à notre irruption... ceux-là sont inoffensifs... Un peu plus loin un trio de faces patibulaires à la mise négligée, attablés, jouent aux dés... trop sérieusement à mon goût... s'en méfier.

À ma droite, j'avises une table vide sur laquelle mon guide, le Frison, a posé mes fontes, enfin, plus loin, au fond de la taverne, un homme de corpulence mince devise avec une femme parée de beaux restes mais dont le métier ne laisse guère de doutes quant à son honorabilité... source d'ennuis potentiels... méfiance également. Sans réfléchir, je pose mon bâton contre le mur derrière la table où sont posés mes effets, enveloppé dans ma pèlerine, je m'avance calmement vers le comptoir où Le Frison est déjà en discussion avec le patron. - Bonjour, lui dis-je d'un ton neutre mais aimable, le Capitaine McDUFF m'a affirmé que vous pouviez m'aider à poursuivre mon voyage... et, en tous cas, que vous pouviez me loger avant de reprendre la route. Le géant roux me dévisage sans hostilité, sans doute afin de compléter son examen, toussote, s'empare d'une chope, la remplit, et la pose devant moi en prononçant d'une voix de basse rauque : - Si vous ne buvez pas, je doutes que nous puissions faire affaire... trinquons, nous parlerons plus tard... Ce disant, il avance le menton en direction du trio joueurs de dés. - Euh... si v's'avez plus b'soin d'moi, j'retournes au bateau, le Cap'tain risque de l'ver l'ancre sans moi... couine Le Frison d'une voix étrangement ténue, au vu de sa stature relativement imposante. D'un signe de tête, je donnes congé au matelot en lui glissant discrètement une pièce dans la main... - Va... et, mes amitiés au Capitaine. Le Frison ne se fait pas prier, craignant sans doute que je changes d'avis et sort rapidement de la Taverne, sans demander son reste, me laissant seul face au Tenancier, dans un coupe-gorge en pays Scots... Songeur, je portes la chope à mes lèvres... la cervoise est, ma foi, et contre toute attente, agréable et se laisse avaler sans une grimace... j'apprécies en connaisseur, vides ma chope d'un trait et tentes un sourire courtois au rouquin en lui tendant la chope vide : - Une autre, dis-je et... trinquez avec moi, si cela vous tente, c'est ma tournée. Un sourire furtif éclaire le visage du tenancier, il se retourne pour attraper une autre chope. C'est à cet instant que je constates qu'il lui manque une jambe. À sa place, un pilon de bois. Claudiquant à peine, il revient avec nos deux chopes remplies, en saisit une et la cogne sans brutalité à la mienne. - Santé l'Irlandais... prononce-t-il. - Santé. Dis-je sans autre cérémonie. Nous buvons silencieusement.

Un mouvement derrière moi ponctué du regard du tenancier m'incite à me retourner lentement. Un silence pesant s'installe. Je perçois un frémissement familier au creux de mes reins, annonciateur d'ennuis. Je connais bien cette sensation qui se manifeste depuis longtemps à chaque fois qu'un épisode “ mouvementé ” se prépare. Peur ?... Certes non... les McTYLE ne connaissent pas la peur, en tous cas pas celle qui paralyse ou qui fait trembler. Un certain ennui, une contrariété, sans plus. Je ressens cette situation plus comme une entrave à ma quête que comme une agression personnelle. Or, j'ai fait le serment de ne laisser personne se mettre en travers de la voie que les Dieux m'ont tracée. Le dos à présent tourné au comptoir, épiant toutefois les mouvements du tenancier que je ne tiens pas encore tout à fait en confiance, j'aperçois les joueurs de dés qui, faisant mine de sortir se sont approchés de mes fontes, toujours posées sur la table. L'un des joueurs a déjà posé la main dessus. Je me flanquerais des claques, j'ai imprudemment posé mon bâton contre le mur derrière la table... il est hors de ma portée... impardonnable négligence. Qu'importe, il me faut réagir. Je ne peux permettre de me laisser dévaliser sans rien tenter, d'autre part, les malfrats n'ont pas clairement manifesté leur désir de me délester de mes biens, même si, dans mon esprit, leurs intentions sont claires. Celui qui a posé la main sur mes fontes, sans doute le meneur, me regarde d'un air arrogant, confiants en leur supériorité numérique, les deux autres, un sourire cupide aux lèvres se regardent d'un air entendu... la main se referme sur la bandouillère de mon bagage.... Cette fois, c'en est trop. Messire, je crois que vous vous trompez de besace... celle-là m'appartient ! J'ai lâché ces mots d'une voix froide mais sans agressivité. Si une rixe peut être évitée, cela m'arrange. Il n'y a que les imbéciles et les fats pour avoir envie d'en provoquer. L'homme ne suspend pas son geste, au contraire. Il tire les fontes à lui les faisant glisser sur la table, s'appuyant sur celle-ci de l'autre main... Il ne me quitte pas des yeux et son sourire se transforme en ricanement. Elle vous appartenait peut-être, Messire..., mais, elle traîne là sur la table... abandonnée, la pauvre !... Je l'adopte ! Et, ce disant, il part d'un éclat de rire vulgaire et sarcastique. Mon sang ne fait qu'un tour... Le Torque de ma mère... Pas aux mains de ces jeanfoutres ! D'un mouvement si vif et inattendu que les malfrats en restent bouche bée, j'écartes les pans de ma pèlerine, dans le même mouvement, mon couteau jaillit de son étui et, d'un geste puissant et précis s'envole et vient se ficher en vibrant dans la main posée sur la table clouant ainsi le bandit comme un papillon sur un bouchon... Un couinement suivi d'un cri déchirant sort de sa bouche... les deux autres, médusés restent immobiles... Mal leur en prend, en deux enjambées je suis sur eux. D'une droite imparable dans les dents, j'étales le plus proche, tandis que de la gauche, j'arraches le couteau de la table sans ménagement pour le blessé, et, pivotant en me retournant vivement dans un même mouvement, je portes un coup fatal à la gorge de l'autre... le sang bouillonne, l'homme s'écroule,,. Mort.

Je me retournes vers le blessé qui grimace atrocement tenant de l'autre sa main mutilée d'où le sang coule abondamment. Je l'empoigne par le vêtement et le colle au mur, la pointe de mon couteau sur la gorge. - À qui est la besace ? Grincé-je avec une lueur de meurtre dans les yeux... L'homme, complètement affolé, urine dans ses braies crasseuses... Je dois avoir l'air d'un démon..., déjà la pointe de mon arme a pénétré dans sa chair... sa vie ne tient qu'à un fil, il le sait... je perçois un raclement au sol, derrière moi, un bruit sourd suivi d'un grognement se fait entendre. Sans hésiter, j'empoignes ma victime par le cou et la fait vivement pivoter devant moi pour m'en protéger éventuellement, la pointe de mon arme toujours au contact de sa gorge. La scène que je découvres alors m'arrache un sourire, malgré le tragique de la situation : Mon troisième agresseur qui devait avoir récupéré quelque peu et s'apprêtait sans doute à me sauter dessus par derrière, gît à nouveau au sol au milieu des débris d'un lourd tabouret, le crâne couvert de sang... assommé. Un rapide coup d'oeil vers le comptoir... le rouquin, hilare, me regarde avec un air entendu. Faisant à nouveau face à l'homme à la main blessée, je grondes : - Débarrasses le plancher des ordures que tu as laissé traîner là, et arranges-toi pour ne plus jamais te trouver en travers de ma route... Je pourrais réellement me mettre en colère. D'une bourrade, je le repousses, l'envoyant rejoindre son camarade blessé au crâne. Il se relève péniblement et, traînant l'homme par les épaules, il sort à reculons. Bon prince, je lui ouvres la porte. - N'oublies pas l'autre... Si tu as un peu de religion, tu sauras lui donner une sépulture digne de lui... Ayant abandonné le blessé sur le seuil à l'extérieur de la taverne, il revient et, le tirant par les pieds cette fois, sort le cadavre de son acolyte. Je refermes doucement la porte sur eux. La scène n'a pas duré plus de deux minutes... Les autres clients médusés n'ont pas bougé... tétanisés, et peu soucieux d'intervenir. J'essuies mon couteau aux pans de ma pèlerine et le rengaine négligemment. Je me tournes alors vers le rouquin : - Merci.. dis-je simplement. - Fichtre, me dit-il après un moment de silence, c'est comment quand tu es en colère ?... - Nous aurions dû sortir trois cadavres, camarade... lui répondis-je avec un clin d'oeil... Donnes à boire à tes clients pour les remettre de leurs émotions... c'est ma tournée !

Au Pays des Scots et des Pictes.
Le sol en terre battue avait absorbé le sang de ma victime, y laissant toutefois une trace noirâtre... Ce ne devait pas être la première fois que cela arrivait en cet endroit comme en témoignaient de-ci de-là d'autres marques identiques. Le calme était revenu... insolite, comme si rien ne s'était passé... les consommateurs restants dans la taverne évitaient de me dévisager de manière trop appuyée craignant sans doute mon irascibilité. Mais je ne leur accordai pas un regard afin d'éviter de les mettre dans l'embarras... assez d'ennuis pour aujourd'hui. Je plongeai le nez dans ma chope, songeur et, dois-je l'avouer, un peu désemparé. Cette quête, si elle ne commençait pas vraiment mal s'avérait mouvementée, me laissant présager que j'aurais, sans doute maintes fois, à faire face à ce genre de situation. Certes, je ne m'attendais pas à un voyage d'agrément, mais, il y avait à peine quatre mois que j'avais quitté Cork et j'avais déjà un cadavre sur les bras. Et, même si le malandrin avait mérité son sort, je ne pus m'empêcher de secouer la tête, grognant intérieurement sur la cupidité des hommes qui leur faisait commettre l'irréparable. Cet homme m'avait obligé à lui prendre la vie... et j'en ressentais une grande tristesse. Une nouvelle chope atterrit sous mon nez dans un bruit mat, me faisant légèrement sursauter. - Tiens, pèlerin... Je sais ce que tu ressens... j'ai, moi aussi tué plus d'un homme dans ma vie... ces victoires laissent toujours un goût amer... Je levai les yeux vers le borgne avec une lueur de reconnaissance dans le regard. Cet homme ne devait pas avoir une vie facile, lui non plus et je lui sus gré de m'épargner des propos moralisateurs. - McDUFF, ce satané pirate m'a dit le plus grand bien de toi... en quoi puis-je t'aider ? dit il enfin en souriant. - Ma foi, j'ai besoin de me reposer quelque peu... et il me faut une monture... ma route est longue, l'ami... - Pour le gîte, tu es à la bonne adresse, la boîte ne paie pas de mine, mais les lits y sont confortables et sans punaises... dit-il en riant... Pour ce qui concerne le cheval, tu trouveras ton bonheur chez le Teuton, j'en suis sûr... - Le Teuton ?... - On l'appelle ainsi car il vient de Germanie... on ne lui connaît pas d'autre nom..., mais il est bon forgeron et s'y connaît en chevaux... Demain, j'enverrai mon garçon le prévenir... Il a une dette envers moi, il n'osera pas te rouler. Ajouta-t-il avec un sourire entendu. C'est ainsi que trois jours plus tard, reposé et chevauchant une énorme jument pommelée, je quittai Stranraer à l'aube...

Sur le seuil de l'auberge, le rouquin borgne, Staunton - c'est le nom sous lequel il s'identifia enfin et son jeune fils Henry, me regardèrent partir. Dans un geste qui allait chez moi plus tard, devenir coutumier, et sans me retourner, je levai la main en guise d'adieu... un pincement au coeur toutefois... La grande jument avançait d'un pas décidé et souple sans que j'eusse à la pousser. Volontaire et confortable elle se révélera une alliée efficace et docile. Très vite, une grande complicité naquit entre nous. Le Teuton ne m'avait, en effet, pas roulé. Il s'était vite rendu compte que j'aimais les chevaux et qu'en décelant en moi un connaisseur, il ne fallait pas me conter de fariboles. Il n'essaya pas de me fourguer une carne désossée car il comprit que mon voyage n'avait rien d'une promenade de santé. Avec un accent horrible, il me dit : - Ach... Zeigneur, zette chéwal fous gonduira en Chine zi fous lui demandez !... L'affaire fut conclue rapidement en une poignée de main énergique pour une somme raisonnable. En fait, je regagnai le prix de la selle que j'avais laissée à Belfast. Nous avions donc quitté Stranraer et gravi le chemin des collines en direction du nord-est, espérant ainsi joindre le Comté de Dumfries au sud de l'Ecosse. Par chance je laissais les Highlands sauvages et dangereux loin derrière moi. Néanmoins, j'étais encore en pays Picte et Scot... tout danger était loin d'être écarté. Staunton m'avait tracé un itinéraire relativement précis mais, hélas, incomplet puisque, au delà du Mur Hadrien, le tenancier borgne ignorait la meilleure route à suivre. - Dans le doute, me dit-il, longes la côte et arrêtes-toi dans un village de pêcheurs... en général ce sont des gens paisibles et serviables... ils sauront te renseigner. Mes fontes et ma besace regorgeaient de nourriture prodiguée par le brave homme qui ne voulut jamais un denier en échange à ma grande gêne, mais je n'avais pas le coeur de discuter, tant je sentis que cela lui était agréable de me rendre ce service. L'été rendait mon périple agréable, et, n'eût été le motif de ce voyage, je me serais cru en vacances. La campagne écossaise est très belle, la proximité de la mer donne à l'air une fraîcheur vivifiante et tonique, si bien que, la journée, je voyageais torse nu, laissant ma pèlerine roulée au troussequin de ma selle et ma chemise de flanelle dans mes fontes. Parfois, je mettais pied à terre et marchais à côté de ma monture que je décidai d'appeler Brit, en hommage à la Déesse aux trois visages, protectrice et omniprésente. Curieuse prémonition, du reste. Je venais de quitter Dumfries - la ville - où j'avais passé trois jours afin de faire réparer ma bride, et, obliquant vers le sud, je me dirigeais vers le fameux Mur Hadrien, témoin de l'occupation romaine. Ouvrage monumental coupant l'Angleterre en deux depuis le golfe de Solway jusqu'à la Tyne river, destiné à protéger l'Empire Romain des invasions Pictes. Vers la fin de l'après-midi, je décidai de faire halte pour la nuit aux abords d'une petite rivière. Un bouquet de bouleaux abritant une petite éminence constituerait un abri confortable. J'attachai Brit à un arbre, la débarrassai de sa charge et la bouchonnai énergiquement. Ensuite, j'allumai un feu et

mis à frire quelques tranches de lard fumé enroulées autour d'une baguette de noisetier.... une miche de pain garnie de fromage de brebis et de l'eau fraîche compléta ce repas frugal mais nourrissant. La nuit s'annonçait belle... pas un souffle de vent, pas un nuage. Je décidai, avant de m'étendre, de descendre à la rivière afin de m'y rafraîchir... Le soleil couchant baignait le paysage dans une luminescence flamboyante du plus bel effet. Des oies sauvages en vol triangulaire descendaient vers le sud... on entendait les crissements des grillons et, au loin, parfois, le bêlement de mouflons sauvages... À une cinquantaine de mètres, sous le bouquet de bouleau, Brit arrachait de petites touffes d'herbe courte et les mastiquait tranquillement. Je me laissai aller à rêver, non sans nostalgie, à mon pays, pas tellement différent, en somme de cette région... Je poussai un profond soupir... Puis, secouant la tête comme pour me détacher de ce rêve, j’entrepris de me dévêtir et me plongeai avec délices dans l'eau fraîche du ruisseau.

Impardonnable imprudence.
Sous le charme de ce paysage enchanteur, je me détendais, mes muscles un peu endoloris par les jours de chevauchée précédents retrouvaient leur souplesse. Je me préparais à sortir de l'eau lorsqu'un hennissement sonore attira mon attention... tous les sens en éveil, je braquai les yeux en direction de mon campement... quatre hommes avec leurs chevaux entouraient ma jument... leurs intentions ne faisaient aucun doute ! J'étais proprement en train de me faire dévaliser !! Par les Dieux... quel imbécile je faisais... trop confiant McTYLE ! Nu comme un ver, sans me soucier de ma tenue, je me précipites vers le groupe... en vain... trop tard ! Les quatre malfrats ont emporté mon bagage et ma jument... il ne me reste rien... Je peux m'estimer heureux d'être vivant, car les bandits se sont sauvés en me voyant accourir. Ils savent que dans ma situation, à pied et dépouillé, je n'ai guère de chances de m'en tirer, le village le plus proche est à trois jours de cheval au nord. Essoufflé, je m'adosses à un arbre, j'ai juste le temps d'apercevoir le groupe qui, décrivant une boucle se dirige vers l'est. Je m'en veux, je me flanquerais des claques... A-t-on idée de relâcher ainsi sa vigilance... À croire que je n'ai rien appris de mes maîtres... Bosan McTYLE, tu es une mule... un âne bâté !!! Je redescends dare-dare vers la rivière où, grâce aux Dieux, je retrouves mon kilt et mes chausses lacées. Je m'habilles prestement et fais l'inventaire de mon bagage : c'est vite fait... il ne me reste que ce que j'ai sur moi et... ô miracle, mon bâton posé sur le sol... Cela me fait une belle jambe... sans eau ni nourriture, je ne donnes pas cher de ma peau. Le découragement m'envahit un instant... mon regard se perd vers l'est... au faîte d'une colline, je distingues dans le couchant cinq silhouettes... À cette vue, je sens une rage incontrôlable me vriller les entrailles... mes mâchoires se serrent à m'en donner mal aux dents... mes mains se crispent sur mon bâton à en blanchir les jointures... Une pensée traverse mon esprit, fulgurante, douloureuse : Le Torque de la Louve !!! Ma Quête !... Honneur et Fidélité ! À partir de cet instant, je sais que je n'ai plus que la vie à perdre. Le reste est aux mains des brigands... Une espèce de rage froide, déterminée, aveugle s'empare de moi soudain : - Non !... Non !... NON !... Et c'est une espèce de fauve au rictus cruel et implacable qui se met en mouvement... au pas de course, en direction de l'Est... Les derniers flamboiements du soleil prolongent le jour, tandis qu'une lune ronde présageant un luminaire nocturne propice se lève déjà. Le bâton à bout de bras, je cours... sans me presser, mais sans faiblir avec en point de mire, la colline où j'ai aperçu les cavaliers pour la dernière fois... elle semble ne pas vouloir se rapprocher, mais je n'en ai cure... je cours !

J'ai réglé ma cadence et ma respiration s'y conforme... je ne sens pas la fatigue... tétanisé vers ce but : rattraper les fuyards ! Un homme ordinaire n'y eût même pas songé..., mais McTYLE n'est pas un homme ordinaire... et son destin ne l'est pas non plus. Je le sais, cette volonté d'accomplir ma quête est plus forte que tout... je ne vois plus rien que cette ligne de colline, elle est gravée dans ma rétine, elle est mon unique but à présent. La nuit est à présent tombée... je cours toujours, à peine essoufflé... Plus tard, en revivant cette scène en pensée, je me demanderai comment j'ai pu accomplir cet exploit... Je ne sens pas la fatigue, je suis devenu une machine à courir et à tuer... un fauve... une bête féroce... le Loup est en moi... et je ressens la ténacité de l'Ours... Mère... Père !!! Les dents serrées, le visage éclairé d'un rictus cruel et impitoyable, je cours... je cours... je cours... Je cours vers mes proies, mes futures victimes... Je ne songes même pas à un échec : Ils paieront de leur vie... dussé-je les poursuivre toute ma vie ! La nuit est tombée depuis un bon moment lorsque j'atteins la crête des collines. Là, enfin, je m'arrêtes, à peine essoufflé. À la clarté de la pleine lune, j'examines le sol... des traces... cinq chevaux se dirigeant toujours vers l'est. Mon regard se porte dans cette direction. Le paysage blême est uni, bien dégagé, la vue porte loin. Une sente descend des collines en pente douce en direction d'un petit bois situé à environ deux lieues de l'endroit où je me trouves. Soudain, un point rougeâtre attire mon attention à l'orée de ce bosquet... - Par tous les Dieux ! grincé-je... Je vous tiens ! Un rictus sinistre tire mes lèvres serrée en une grimace terrible. Le Guerrier McTYLE se réveille... dur comme l'acier, glacial comme la Mort. Sans attendre, je dévales la colline silencieusement. Sans hâte excessive, mais à allure soutenue, prenant garde à ne pas trébucher. J'y serai en moins de deux heures... La position de la lune m'indique que j'arriverai sur eux dans leur dernier sommeil... - Oui... le dernier... dis-je entre mes dents serrées. Par chance, ces gredins m'ont laissé mon couteau que j'ai glissé dans les lanières de ma chausse droite depuis mon départ de Stranraer. Placé à cet endroit, il reste à portée de main lorsque je suis à cheval et ne risque pas de me blesser en cas de chute. La proximité du but me donne des ailes. Cependant, nulle impatience... de gibier, je suis devenu chasseur. Mes voleurs ne peuvent se douter que je suis à leurs trousses, que j'ai repris mes esprits si rapidement... de plus, ils doivent penser qu'un homme à pied ne peut se déplacer aussi vite qu'eux... Ils doivent être confiants en leur avance... Pauvres imbéciles... Ils ne connaissent pas Bosan McTYLE ! Je distingues à présent nettement les derniers rougeoiements de leur feu, ils ne doivent pas avoir pris la moindre précaution, trop sûrs de leur avance... et c'est bien là-dessus que je comptes pour les surprendre. À présent, trois cents mètres me séparent du feu... à la clarté de la lune, je distingues la silhouette des montures... Brit est là, je la reconnais à sa robe plus claire. Je m'arrêtes à une centaine de mètres du campement des brigands. Cinq chevaux... quatre formes couchées au sol autour des braises mourantes. Les montures semblent attachées à quelques mètres d'eux et paraissent dormir.

Une odeur familière me chatouille les narines, je tâtonnes la sol du bout des doigts, ils rencontrent un amas de crottin... je souris... Par Lug... la chance est avec moi. Je me débarrasses de mon kilt, ne gardant que mes chausses. Je saisis à pleines mains le crottin et m'en barbouilles le corps. Grattant la terre grasse, humide de rosée nocturne, je me couvres le visage et le corps d'une boue noirâtre. Arrachant une baguette d'un arbuste, je la tailles en pointe à l'aide de mon couteau et, nouant mes cheveux en chignon les maintiens en les piquant avec celle-ci. Je saisis mon couteau entre mes dents et, négligeant mon bâton trop encombrant, je m'avances courbé vers les chevaux. À une dizaine de pas de ceux-ci, je me couches au sol et poursuis ma progression en rampant silencieusement. La première, Brit a senti ma présence... le brave animal ne bronche pas, mais dresse les oreilles et pointe le nez dans ma direction. Les autres, trompés par l’odeur de crottin dont je me suis “ parfumé ” ne décèlent ma présence que lorsque je me dresse entre eux lentement, calmement. - Là... là... murmurai-je, apaisant en les flattant doucement. Je détaches silencieusement les chevaux et les pousse sans brutalité... Se sentant libres, ils s'éloignent paisiblement en broutant de ci, de là. Un coup d'oeil à mes proies... un deux trois, quatre... Ils n'ont pas bougé. Néanmoins, je me tapis au pied d'un arbre et étudies méticuleusement les lieux tout proches à présent. La tâche n'est pas aisée, ces bougres se sont couchées autour du feu formant une espèce de carré.. L'un d'eux ronfle paisiblement... un autre, sans doute incommodé par la fraîcheur nocturne, remue un peu. Les deux autres, immobiles dorment profondément. Cependant, les derniers événements m'ont incité à une prudence exacerbée. Je m'octroies donc quelques minutes d'observation supplémentaires épiant les quatre corps endormis. Bien m'en prend car un bruit ténu attire mon regard... Une silhouette apparaît dans mon champ de vision... Ils sont cinq !... L'homme ajuste ses braies en grognant... il a dû se lever pour se soulager derrière un fourré... mais alors, où est son couchage ? Il s'avance vers les braises, attrape quelques brindilles, les jette sur les braises. Une fois les brindilles enflammées, il pose sur les flammes une ou deux branches mortes afin de raviver le feu. Enfin, me tournant le dos, il s'assied sur le quatrième dormeur !... Quel idiot, je fais... ce que j'avais pris pour un corps couché n'était autre qu'une couverture grossièrement roulée... ouf. Un rapide coup d'oeil derrière moi... le chevaux se sont éloignés silencieusement en broutant. Je reprends l'examen des lieux et constates que tous les bagages - les miens y compris - sont entassés au pied d'un arbre à cinq mètres de moi. Je distingues deux épées courtes sans fourreau.. l'acier étincelle à la lueur du feu. L'homme qui me tourne le dos, à présent assis en se réchauffant les mains aux flammes, m'en barre l'accès... Un rictus aux lèvres, je me dis : - C'est toi qui seras tranquille en premier...

Le massacre.
L'homme devant moi s'étire paresseusement, baille, éructe vulgairement. C'est maintenant ou jamais ! D'un bond silencieux, je suis sur lui.. Il n'aura jamais le temps de réaliser ce qui lui arrive... un flot de sang jaillit de sa gorge tranchée d'une oreille à l'autre. Un nouveau bond, je m'empares des deux glaives. J'ai glissé mon couteau entre mes dents, le goût âcre du sang de ma victime se répand dans ma bouche réveillant en moi une espèce d'ivresse bestiale... remontant de mes entrailles du plus profond de la mémoire des hommes à l'époque où ils étaient encore proches de la bête. Je ne suis plus Bosan McTYLE, mais une sorte de monstre assoiffé de sang ! Je fais face aux trois formes allongées au sol, prêts à les massacrer sans état d'âme... froidement, sauvagement... Une sorte d'inconscience m'envahit et, au lieu de les assassiner sournoisement dans leur sommeil, je me dresses et pousses un hurlement sauvage... rauque... puissant... bestial ! Les trois vauriens se lèvent brusquement, épouvantés... le spectacle qui s'offre à eux doit les glacer d'effroi : Devant leur yeux médusés se dresse une espèce de géant barbouillé de boue et de sang, nu, un couteau entre les dents et un glaive dans chaque main... un rictus cruel aux lèvres et les yeux étincelants de rage. Le premier mouvement est la fuite... Deux d'entre aux me tournent le dos, prêts à s'enfuir... le troisième... Oh... celui-là !!! Le troisième a la main gauche bandée... à la lueur du feu, je le reconnais... Stranraer... l'auberge du Chardon ! À peine ému par ces retrouvailles, j'agis. D'une main ferme et puissante, je lances un glaive en direction du plus éloigné des fuyards... ma lame le rattrape et se fiche en un bruit mat entre ses omoplates... l'homme tombe, son corps est agité de soubresauts désespérés, tandis que fébrilement sa main impuissante tente d'ôter de son dos l'objet de son agonie. Le deuxième voyant son compagnon tomber se retourne, tente de faire face, trop tard, je suis déjà sur lui, glaive en avant... Je le fixes dans les yeux au moment où le fer pénètre ses entrailles. Je regardes la vie s'échapper à gros bouillons de son ventre déchiré, sans le quitter des yeux... D'un coup de pied, je le jettes au sol laissant l'arme fichée dans son abdomen... l'homme pousse un râle laissant échapper un flot de sang noirâtre de sa bouche ouverte en un cri muet de stupéfaction. Je me retournes enfin, lentement vers le quatrième larron... Il ne me reste que mon couteau... toujours entre mes dents serrées. L'homme me regarde... Il roule des yeux fou, cherchant à gauche et à droite une issue, une échappatoire... il sait mon adresse au lancer de couteau, le bandage qu'il porte à la main l'en convainc davantage... douloureux souvenir, main mutilée... humiliation... Contrairement à ce que je pensais, il ne s'écroule pas, sans doute l'énergie du désespoir ou l'inconscience de l'approche de la Mort... car il sait que je suis ce soir sa main vengeresse... Mais, à part la vie, qu'a-t-il à perdre ?

Et là, Bosan McTYLE, galvanisé par une ivresse assassine, imprégné du sentiment que cette nuit, il est à la fois juge et bourreau, incarnant le bras vengeur de la justice lavant son honneur dans le sang... Bosan McTYLE commet une nouvelle imprudence... Mais cette fois, en pleine conscience ! Je me redresse de toute ma taille, saisis le couteau d'entre mes dents et le jette derrière moi, puis, toisant le bandit avec arrogance : - Alors l'ami... Que désires-tu que je t'arraches en premier lieu ?... les oreilles, les yeux, la langue ?... L'homme tremble... balbutie des mots sans suite et, à mon étonnement met un genoux en terre en couinant : - Pitié My Lord... pitié... Je ne voulais pas... ce sont eux... Je considères l'homme sans aménité... Il va payer de sa vie... c'est ainsi... Je sais que je le tuerai de mes mains nues s'il le faut... j'aurais déjà dû le faire à Stranraer. Je n'ai pas d'état d'âme, même pas de cruauté... il va mourir car si je ne le tues pas, il risque de recommencer... Je ne peux plus montrer de faiblesse... une fois a suffi... J'en suis là de mes réflexions... oh, l'espace d'une seconde... tout cela tourne si vite dans mon esprit... L'homme sait qu'il va mourir, il l'a lu dans mes yeux glacés... En cet instant précis, il sait qu'il n'a plus rien à perdre et, à l'instant même où, muscles bandés, je me prépares à fondre sur lui, il se redresse brusquement, et me projette au visage une poignée de cendres chaudes... dans le même temps, il bondit sur moi qui, dans un mouvement de protection lèves le bras pour m'en couvrir la face... J'entrevois un éclair argenté... Une Lame !... Pas le temps de réagir vraiment... Une douleur à la face... aiguë, vive... Je recules vivement alors que l'homme se fend, dague pointée sur mon ventre... Un réflexe, je roules en arrière, me redresse mi-courbé deux pas plus loin... deux mètres nous séparent... mon oeil gauche est fermé par du sang qui colle mes paupières... pas le temps d'estimer la gravité de ma blessure... l'homme s'avance, lame pointée, un air triomphant sur le visage... Je baisses la tête sans le quitter du regard, le souffle court, lui laissant penser que je suis touché et à sa merci... À son tour cette fois de commettre une erreur... il se redresse d'un air victorieux et s'avance prêt à m'achever, une lueur cruelle dans le regard... D'un geste trop lent, trop sûr de sa victoire, il lance son bras armé vers ma poitrine, de haut en bas... C'est alors que je me redresses vivement à mon tour, levant les bras en croix devant moi à la rencontre de son bras que je bloques puissamment... il passe, à cet instant précis, une lueur de stupéfaction dans son regard... et, lorsque d'une poigne irrésistible je refermes la main sur son bras armé, il sait qu'il va mourir... De sa main gauche mutilée, il tente de desserrer l'étau de ma dextre... rien n'y fait... À nouveau, la rage, décuplée par la blessure infligée galvanise mes muscles... je le fixes intensément dans une espèce de détermination implacable et, lentement, fais pivoter son bras, le tordant de manière à amener la pointe de la dague contre sa poitrine. Je le regardes... je le regardes intensément et je lui parles... d'une voix glacée comme un tombeau :

- Bosan McTYLE est mon nom... et je suis celui qui est en train de prendre ta vie... Je serai la dernière chose que tu verras et entendras ici-bas... Ce disant, je pousses l'homme contre un arbre tout proche... et là, lentement... si lentement, j'enfonces millimètre par millimètre la dague dans sa poitrine... Il me regarde... incapable d'articuler le moindre mot... il sait qu'il ne peut invoquer ma pitié... je n'en ai plus... nous nous regardons... je vois lentement la vie s'échapper de son regard, tandis qu'un liquide chaud et gluant coule le long de ma main... Enfin, je pousses la longue dague jusqu'à la garde... elle traverse son thorax et, à travers lui, se fiche sous ma poussée implacable dans l'arbre derrière lui. L'homme vit encore... il agonise, mais il m'entend, son regard se trouble... sa main se crispe sur la poignée de l'arme qu'il tient toujours, sa main gauche pend inerte... je m'écartes de lui... il reste cloué à l'arbre... pantin lamentable... dérisoire, inutile. - Tu vois, l'ami... c'est à cela que tu avais échappé à Stranraer... Que ne t'es-tu contenté de cet enseignement alors ?... L'homme me regarde encore... il sait que, même si je retires la lame de son corps il mourra... il est déjà mort... mais il n'en a pas encore conscience... Un flot de sang coule de sa bouche entr'ouverte noyant les mots qu'il ne prononcera jamais... son corps se raidit soudain... sa tête retombe brutalement... C'est fini. Il reste là... cloué à l'arbre avachi en une pose grotesque, pitoyable. Je le regardes encore... sans haine cette fois... Le jour pointe... je ne m'en suis pas rendu compte... Dans la lumière crue du matin, je découvres le théâtre de la lutte... comme me réveillant d'un mauvais rêve... Quatre cadavres... quatre vies prises... sacrifiées au dieu de la cupidité et de la vanité... Je secoues la tête comme pour chasser ces images... un cri de douleur... dans ce mouvement, je réveilles la blessure que m'a infligé le gredin... j'y portes la main et, du bout des doigts, je tâtonnes délicatement la plaie... - By Jove... il ne m'a pas raté ce vaurien !... À première vue, l'entaille n'est pas profonde, mais l'acier a glissé le long de mon visage de haut en bas, du front au menton, ratant l'oeil gauche de peu. La blessure a saigné abondamment, le sang coagulé me ferme l'oeil... J'avise mon outre dans le tas de bagages posés contre un arbre. J'en fais couler de l'eau dont je m'asperges prudemment le visage... enfin, mes paupières se décollent... Ouf... mon oeil est intact ! À cet instant, sans crier gare, la fatigue et les émotions accumulées ont brutalement raison de moi... mon organisme trop longtemps et trop intensément sollicité refuse tout effort supplémentaire... Je m'écroules à genoux, une lassitude incommensurable s'empare de moi et, dans un mouvement incontrôlable, je m'affales à même le sol et m'endors d'un bloc... sans une pensée pour un danger éventuel... exit McTYLE... vainqueur, mais brisé de fatigue...

Un goût amer.
Je ne sais combien de temps, j'ai dormi ce jour-là... C'est la chaleur du souffle de Brit qui me réveilla au crépuscule. Le feu était éteint, des essaims de mouches bourdonnaient autour des cadavres épars autour de moi. Me redressant sur mon séant, toujours nu et puant de crottin et de sang, je devais faire peur à voir. Le spectacle de désolation que je découvris alors me plongea dans une sombre mélancolie... cinq cadavres à présent jalonnaient ma quête. Et la liste ne s'arrêterait pas là, je le craignais. Oh, bien sûr ils l'avaient cherché... mais je frissonnai au souvenir de la manière dont je m'étais acquitté de ces meurtres... Je me surprenais moi-même de la froideur et de la cruauté avec laquelle j'avais pris la vie de ces bandits... j'y avais pris plaisir... Quelle horreur ! Je sentais confusément que quelque chose en moi était mort avec cette tragédie. Je me souvenais des combats auxquels j’avais participé en Irlande. Ils ne me semblaient pas aussi cruels, aussi implacables… Un voile se déchirait soudain ! Je frissonnai, de froid et d'effroi. Bosan McTYLE avait subitement cessé d’être ce combattant magnanime qui épargnait ses ennemis vaincus. Il était devenu une machine à tuer ! Voilà ce que je me disais à cet instant précis. La perspective de voir le torque de ma mère tomber aux mains de ces brigands m’avait ôté toute pitié. La dernière faiblesse qui eût pu me valoir des désagrément venait de tomber avec le dernier ennemi vivant de ce massacre. Jamais plus je n’épargnerais un ennemi blessé. Je le savais désormais, mais cela ne me réjouissait pas, je me sentais sale, tant en dehors qu’en dedans. Il me fallait à tout prix me laver de tout cela... au sens figuré comme au sens propre. Je me levai lentement, le corps endolori, l'esprit vide. Un gargouillis sonore me rappela soudain qu'une faim de loup me tenaillait les entrailles... Depuis combien de temps n'avais-je plus mangé ?... Je fouillai parmi les bagages et retrouvai mes fontes, apparemment intactes, les brigands n'avaient pas encore eu le temps d'en faire l'inventaire. Je sortis une miche de ma besace et, récupérant mon couteau, me tranchai un morceau de lard que je mastiquai avidement. Ma faim calmée, je jetai enfin un regard circulaire sur les lieux entourant le campement. Il me sembla apercevoir un ruisseau et je m'y rendis immédiatement. Je me lavai abondamment afin de faire disparaître toute trace des combats de la veille - à moins que ce fût l'avant-veille. Puis, toujours nu, je partis à la recherche de mon kilt que j'avais laissé non loin de là... je m'en revêtis rapidement, heureux de reprendre figure humaine... Ah, oui... parlons-en de la figure... avant de me laver, le m'étais penché sur une partie calme du ruisseau et tentai d'y apercevoir mon visage... ce que je découvris me fit faire la grimace : Bosan McTYLE, porterait désormais le surnom de “Balafré"... En effet, une longue estafilade barrait à présent mon visage de haut en bas, de la racine des cheveux à la naissance de la barbe... - Bravo Mac, murmurai-je un peu amer... ça va être facile de séduire ta promise, à présent ! Il n'y avait plus qu'à espérer qu'en cicatrisant, la plaie s'efface peu à peu avec le temps. Je me souvins alors que le Druide m'avait confié des onguents aux propriétés “ magiques” m'avait-il assuré... c'était sans doute le moment d'en tester l'efficacité... En souriant, malgré tout, je fouillai

ma besace et mis la main sur un pot contenant une pommade nauséabonde destinée à cicatriser et désinfecter les plaies... J'en appliquai une couche généreuse sur la blessure et priai Birgit pour que notre Druide ait dosé correctement les ingrédients constituant son remède. Propre, rhabillé, repu et, plus ou moins reposé, il me restait encore quelques tâches à accomplir. D'abord, les chevaux... Brit broutait non loin de là... je l'appelai doucement. La brave bête vint vers moi en poussant des petits hennissements de joie. Lui passant la bride, je l'enfourchai souplement et explorai les environs... les autres chevaux paissaient tranquillement à une centaine de mètres de là... à l'aide de ma jument, je les ramenai au camp et les attachai tous à nouveau. Ensuite, les bagages. Je fis l'inventaire de mes biens et constatai avec soulagement que rien ne manquait. Dans les affaires des malfrats, je récupérai tout ce qui me parut utile à mon voyage, je vendrais le reste, les chevaux et les selles à la ville la plus proche. Enfin, les corps. Je ne me sentais pas le courage de leur donner une sépulture digne de ce nom, je me contentai donc de les aligner sous un vieux chêne en les recouvrant de branchages après les avoir fouillés. Leurs bourses contenaient quelques écus dont je les délestai sans scrupules... après tout, là où ils étaient à présent, ils n'en avaient plus besoin ! Au moment de décrocher le corps de mon voleur de Stranraer, j'eus une pensée émue pour ce malheureux qui ne put tirer les leçons de l'altercation de la Taverne... J'avais la certitude qu'il avait recruté des acolytes pour me suivre et me dévaliser, attendant le moment propice... vengeance... stupidité... cupidité ?... nul ne le saura jamais. D'un geste sec, je retirai la dague... le corps s'effondra comme un pantin désarticulé. Je restai à le contempler un moment, l'arme en main. J'eus un mouvement pour m'en débarrasser... Puis, me ravisant, je l'examinai avec soin... D'origine écossaise, à n'en pas douter, c'était une arme splendide à la longue lame effilée et gravée de fines arabesques, la garde étroite en bronze ciselé était, elle aussi décorée. Quant à la poignée, elle avait été façonnée dans un noeud de noyer et avait noirci, ce qui lui donnait un aspect patiné du plus bel effet, un pommeau de bronze complétait l'ensemble et équilibrait l'arme agréablement. Elle était à la fois lourde et légère en main. Je la soupesai longuement, en appréciant la prise en main et, finalement, décidai de la garder... cette décision se confirma lorsque, traînant le corps du brigand vers ceux de ses comparses, je découvris le fourreau de l'arme qui pendait à sa ceinture... Il était lui aussi ouvragé avec art et constituait avec la lame, un ensemble élégant. Le campement reprend une allure acceptable. Néanmoins, je ne souhaites plus m'attarder en ces lieux : j'ai assez perdu de temps. Je décides toutefois d'y passer la nuit, je me mettrai en route à l'aube. Et c'est ainsi qu'au lever du soleil, à présent reposé et après un déjeuner copieux, je me remets en selle, les quatre chevaux des malfrats longés me suivant à la queue leu leu, obliquant résolument vers le sud. Au bout de quelques jours de marche sans histoire, j'atteins enfin le Mur Hadrien, limite des Terres écossaises. Je décides d'y passer la nuit.

2èm e Partie - E xil.
Au Pays Anglois.
Il m'avait fallu à peine cinq mois pour atteindre la limite des Terres Ecossaises. Il me faudra cinq années pour traverser l'Angleterre du nord au sud et atteindre la côte méridionale de ce pays. En effet, après le voyage de Cork à Belfast qui s'était déroulé sans encombres et mes sanglantes mésaventures écossaises, je décidai de prendre tout mon temps. D'une part, pour ménager ma grande jument, et d'autre part, je devais à présent vivre sur le pays, mes provisions étant depuis un moment épuisées. Je ne suis pas un grand chasseur et, à part poser des collets et pêcher, il me faudrait désormais gagner ma pitance en travaillant de ci de là. Aussi, décidai-je de ne pas voyager en hiver, mais de me fixer durant cette saison dans les villages que je rencontrai au long de ma route. Dire que cette période fut de tout repos serait mentir, car, je dus encore me battre maintes fois pour préserver mes biens et ma vie de la cupidité des brigands. Ma route se jonchait de cadavres à mesure de mon avance. Mais, depuis l'épisode de la tuerie de Stranraer, j'avais acquis une espèce de sixième sens qui me permit, fort heureusement, d'éviter que la liste de mes victimes s'allongeât immodérément, préférant souvent éviter les conflits qu’aller au devant d'eux. Non pas que je sois devenu lâche, mais plutôt las de tuer. Car, si je n'hésitais pas à le faire, cela ne me laissait aucune satisfaction, si ce n'est celle de rester en vie. Mais, ce “ pacifisme ” apparent me laissait un peu frustré car, plus d'une fois je dus faire semblant d'ignorer les remarques désobligeantes que ma tenue vestimentaire provoquait. En effet, le kilt n'était guère apprécié dans le Royaume d'Angleterre et les porteurs de ce vêtements étaient souvent l'objet de quolibets désobligeants, voire insultants. Les remarques et moqueries, fort heureusement, se manifestaient discrètement sous formes de murmures ou de ricanements discrets que je mettais un point d'honneur à ignorer, aidé en cela par mon allure farouche et sauvage. Approchant de la trentaine à mon arrivée aux alentours de Brighton dans le Sussex, le personnage que j'étais devenu alors n'avait plus rien de commun avec le jeune homme un peu candide et, disonsle, inconscient, voire suffisant, qui, près de six ans auparavant avait quitté Cork emmenant avec lui, espoirs et illusions. Mon visage, à présent marqué de cette sinistre balafre avait pris un aspect farouche, presque cruel. Buriné par les saisons et la vie au grand air, marqué par les épreuves. Des rides s'étaient formées aux coins des paupières à force de plisser les yeux à scruter l'horizon cherchant à déceler des dangers potentiels... de même que la commissure des lèvres masquées en partie par ma barbe et ma moustache donnait à ma bouche un air cruel, voire cynique. Mon regard, lui aussi s'était durci au point qu'il suffisait souvent que je portes les yeux sur un agresseur potentiel pour que celui-ci se détourne et s'en aille en quête d'une autre victime. Mes tempes, déjà, s'ornaient de quelques fils argentés. Les combats et les épreuves avaient endurci mon corps et développé mes muscles de manière impressionnante et, même si je dissimulais ma stature, la plupart du temps, sous ma vieille pèlerine, il

ne faisait aucun doute que je devais avoir une allure inquiétante. Aussi, la plupart du temps, ma laissait-on en paix. Je n'avais pas conservé les épées de mes agresseurs, en revanche, je portais toujours à ma ceinture la longue dague qui faillit prendre ma vie. Cela suffisait à en décourager plus d'un.

Hiver 1441.
Je m'installes donc à Brighton, ville portuaire assez animée et relativement paisible. Je travailles, tantôt à le mine, tantôt comme métayer d'une grosse propriété terrienne. Ma robustesse, mon endurance et mon sérieux au travail font de moi un travailleur estimé, respecté, même. Aucune tâche, aussi ingrate soit-elle ne me rebute... ma Quête est toujours en point de mire et me donne la force morale de persévérer, malgré le temps qui passe. Curieusement, à l'opposé, une confiance en ma réussite me galvanise et jugule mon impatience à débarquer au Pays de la Fleur de Lys... Le temps ne compte pas, il joue même en ma faveur dans la mesure où je sais inconsciemment que ma promise sera bien plus jeune que moi... sans doute en ce moment, n'est-elle encore qu'une enfant. Aussi, je m'attardes une année de plus à Brighton. Les gens, de prime abord méfiants à mon égard, finissent par s'habituer à moi. Il faut dire qu'à cette époque, je ne cours pas les Tavernes mal famées et ne cherches pas les ennuis... Les ai-je jamais cherchés, au fait ?... Sans quitter une méfiance devenue chez moi une seconde nature, je me “ civilise ” au contacts des pêcheurs et paysans de la ville et, de ces deux années, je gardes un souvenir agréable sinon heureux... deux années sans cadavres... ça me change et j'y gagnes en notoriété et apprends ainsi la courtoisie et la sociabilité... encore que, les choses eussent pu mal tourner dès mon arrivée en ville. Mais, trêve de digression. J'avais donc décidé de ne pas voyager en hiver. Mais cette année là, j'arrivais au terme de mon périple Anglois et, arrivé dans une ville portuaire, je me décidai à tenter le voyage par mer au plus tôt. Le calcul était hasardeux. Mais j'étais alors, sans doute à cause de la proximité de la France, décidé à embarquer au plus tôt, me fiant à ma bonne étoile qui avait su, jusque là me guider sans trop de déceptions. Me disant avec une certaine insouciance que je trouverais de quoi subvenir rapidement à mes besoins dans ce pays que l'on disait à l'époque riche et prospère. Cependant, une inquiétude me tenaillait l'esprit : Quelle langue parlait-on dans ce pays ?... Déjà, le parler Anglois était assez différent de notre langue encore fort teintée de gaélique dialecte que je parlais couramment à l'époque - Les années passées sur les routes d'Angleterre m'avaient familiarisé avec la langue de ce pays et, je m'exprimais alors aisément dans cet idiome. Des voyageurs débarqués à Brighton m'avaient, en effet, contés que le françois, issu d'un mélange de grec et de latin était la langue véhiculaire de cette nation. Fort curieusement, ils m’apprirent que cette langue était couramment parlée à la Cour d’Angleterre… On disait que c’était la langue de la diplomatie.. Leurs coutumes, elles aussi étaient alors fort différentes des miennes... il me faudrait sans aucun doute m'y adapter.. Attablé à la Taverne du port, à l'enseigne de Brighton's Crown, je réfléchissais à ces éléments troublants et, j'hésitais à m'embarquer de manière impulsive, précipitée. Je ne connaissais encore personne dans cette ville et l'hiver s'annonçait... Il fallait que je prennes une décision sans tarder.

C'est alors que le Destin - ou les Dieux - me mirent en présence d'un personnage pittoresque dans des circonstances qui eussent pu mal se terminer. Je venais donc d'arriver en ville, la tête encore pleine de souvenirs tragiques. Je ne m'étais pas encore décidé à me séparer de ma fidèle Brit qui, doucement commençait à se faire vieille, bien que je savais qu'elle ne pourrait pas me suivre en Terre de France. Malgré que, depuis quelques mois, je n'avais plus eu à devoir me servir de ma force ou de mes armes pour me faire respecter, je conservais une vigilance aiguë quant à mon entourage, dans l'appréhension d'un affrontement toujours possible. Je sortais de la taverne, les idées confuses et plein d'incertitudes et déambulai sur les quais animés cherchant sans doute un signe qui me permît de prendre une décision... Ce signe apparut sous les traits d'un petit voleur à la tire ! Je venais de m'arrêter devant une barcasse dont la figure de proue en forme de sirène attira mon regard... je me mis à rêver devant cette allégorie qui, sans le vouloir me rappelait que je cherchais une femme et que pour la trouver, il me fallait prendre la mer... était-ce LE signe ?... J'en étais là de mes réflexions lorsque, imperceptiblement, je me sentis frôlé, tandis qu'une main se glissait sous ma pèlerine entr'ouverte... J'ai dit que mes expériences passées m'avaient laissé leur empreinte de manière indélébile et que, malgré moi, je restais constamment sur les gardes. D'un geste si vif qu'il surprit le personnage qui, bien évidemment, tentait de me délester de ma bourse, ma poigne d'acier se referma implacablement sur son poignet gracile. Un léger couinement de douleur se fit entendre et, baissant les yeux, mon regard tomba sur un personnage fluet au visage de souris... les yeux qu'il leva sur moi - le pauvre, du haut de sa petite taille - me fit sourire malgré moi. Il tenta bien de se dégager, mais sut rapidement qu'il ne le pourrait pas... la lutte était par trop inégale. Je le fixai avec toute la noirceur de mon regard, je l'avoues, faussement courroucé, destiné davantage à l'impressionner qu'avec l'intention de le molester. Le pauvre n'en menait pas large et je m'apprêtais déjà à le lâcher avec pour toute leçon, un bon coup de chausses dans l'arrière-train.. Il n'y reviendrait plus. Mais ce qui me fit me raviser furent les mots qu'il prononça alors : - Aaah... Pitié mon bon Seigneur... soyez clément avec le pauvre Louis... je n'ai plus mangé depuis deux jours !... Le fait que le “ pauvre Louis ” soit affamé ne m'émeut pas outre mesure... Non, c'est son accent qui m'empêcha de le lâcher, au contraire, je resserrai mon étreinte. - Tu as faim, dis-moi ?... - Si fait, Messire... et je suis sans le sou !... prononça-t-il avec une grimace de douleur. - Crois-tu que c'est de cette manière que tu pourras t'en procurer ?... Ne peux-tu donc pas travailler ?

- Travailler ?... Il me dévisage d'un air catastrophé et poursuit... M'avez-vous bien regardé mon bon Seigneur ?... Nul ne veut m'embaucher... je suis trop faible, disent-ils... - Bon, je veux bien... mais, regardes tous ces bateaux... je suis certain que leurs capitaines cherchent des mousses... - Las, Seigneur dit-il, m'interrompant... j'ai le mal de mer et puis... tous ces bateaux partent pour le Royaume François... je ne veux y retourner !... Nous y voilà !... Car, en effet, c'est son accent qui me poussa à engager la conversation avec lui. - Tu viens de France ? demandai-je, déjà certain de la réponse. - Oui Seigneur, je viens d'une ville nommée Calais, sur la côte, dit-il en se calmant un peu.... Mais Monseigneur est-il obligé de me serrer ainsi le poignet ?... Je le regardai avec une lueur inquiétante dans le regard : - Obligé ?... non... du tout... mais tu viens de me donner une idée. Devant sa mine ahurie et, disons le fort inquiète, je me détendis et lui sourit aimablement : - Tu as essayé de me dévaliser... je me demandes ce que la Milice ferait de toi si je te dénonçais... À ces mots, mon “ prisonnier ” se mit à trembler... - Pitié, Messire... non... pas la milice... Les geôles du sheriff sont remplies de rats et de bandits... Tout ce que vous voudrez, mais pas cela... Il fait mine de s'agenouiller en me prenant la main et la baisant... Je dus détourner la tête pour masquer mon hilarité naissante... - Des bandits... vraiment ?... bah... tu y serais en bonne compagnie, non ?... Devant sa mine réellement catastrophée, je me décidai à tenter une approche moins punitive : - Soit... mais que vais-je faire de toi et comment te punir pour ton geste indélicat... As-tu une idée qui serait susceptible de me rendre enclin à la mansuétude ?... - Prenez-moi à votre service Monseigneur... je vous promets que vous ne le regretterez pas !... Ce disant, il me regarde implorant, les yeux humides... - Comédien, en plus... dis-je en riant franchement, cette fois. Soit... j'acceptes... Mais, ne t'y trompes pas... je t'ai à l'oeil et j'ai la dent dure... je suis capable de retourner le Royaume Anglois pour te retrouver et te frotter les oreilles !

Je me risquai à relâcher quelque peu mon étreinte... il n'essaya pas de s'y soustraire. Je ne risquais pas non plus de voir ce personnage malicieux utiliser la force contre moi, et, d'autre part, je ne pouvais le retenir indéfiniment... Je le lâchai donc, m'attendant à le voir vivement prendre ses jambes à son cou... à mon grand étonnement il n'en fit rien... Il se contenta de masser son poignet endolori en grimaçant... - Par Aristote... quelle poigne !... lâcha-t-il non sans une pointe d'admiration. Et c'est ainsi que, deux années durant, je me trouvai affublé d'un domestique pittoresque, mais efficace et, contre toute attente, dévoué ...

Lewis the Weasel.
Louis la Belette... ou encore, Louis la Fouine... c'est le nom qu'on lui donnait en son pays et qui le suivit en Angleterre. Il parlait peu de lui-même, de son histoire... comme s'il ne voulait pas avoir de passé ou ne souhaitait pas s'en souvenir. Il m'avoua cependant à mesure que nous apprenions à nous connaître, qu'il n'avait jamais connu ses parents et que sa petite taille lui causa bien des vexations... Si bien que, très vite, il fut mis au ban de la société et considéré comme quantité négligeable... le bon côté des choses fut que, trop insignifiant pour représenter quelque danger, les gens ne s'en méfiaient pas... s'amusant plutôt de ce handicap et, la plupart du temps se contentant de se moquer de lui sans le molester vraiment. Il apprit à tirer parti de sa petite taille en se faufilant parmi la foule pour soustraire quelque bourse de-ci de là et glaner tout renseignement qu'il vendait au plus offrant. Puis un jour, il se cacha à fond de cale d'un navire en partance pour l'Angleterre, plus par inadvertance que par réelle volonté de s'exiler car il s'était caché là pour échapper à des poursuivants à qui il avait, négligemment omis de restituer un bien indûment acquit. Las d'attendre que ses poursuivants se fussent fatigués de le chercher, il s'était paisiblement endormi serrant dans ses doigts cupides une bourse bien remplie. À son réveil... le bateau voguait en pleine mer, à son grand désespoir et celui de son estomac retourné. Il parvint à débarquer sans se faire voir et, fort débrouillard, s'adapta aisément aux coutumes et à la langue de ce pays. Et, c'est précisément cela qui me fit prendre la décision de rester un moment encore en Angleterre, car je comptais sur mon nouveau compagnon pour m'en apprendre un maximum sur le Royaume où j'allais devoir évoluer jusqu'à l'aboutissement de ma quête. Nous avions conclu une sorte de contrat tacite au terme duquel, je lui rendais sa liberté avec une prime substantielle et sa promesse de rentrer dans le droit chemin... je m'engageais en outre à le protéger et l'entretenir, moyennant quoi, il m'enseignait le françois et me mettait en main le “ guide de l'Irlandais en voyage au Royaume de France ” ! Si bien que lorsque je débarquai sur le sol Français, je ne fus pas trop dépaysé, je parlais la langue presque sans accent et j'en connaissais les us et coutumes dans les plus grandes lignes. Durant ces années, une étrange amitié nous lia... Il me craignait et m'admirait pour ma force et ma bravoure et semblait me vouer une fidélité sans bornes. Pour ma part, je le trouvais attachant et j'étais sidéré de l'étendue de ses connaissances. Sa débrouillardise n'avait d'égale que sa faculté de tirer des renseignements de tous ordres.. quelle que fût la difficulté pour se les procurer. Nous faisions une curieuse paire et, ma foi, contre toute attente fort complémentaire. Ce fut, pour tous deux, une période heureuse et enrichissante à plus d'un point de vue. J'avais décidé que, dans un premier temps, nous logerions à l'Auberge. Je gagnais assez ma vie pour pouvoir entretenir mon “ domestique ”. De plus, j'avais réussi à tirer un bénéfice substantiel de la vente des chevaux des bandits Pictes et m'étais constitué un pécule assez confortable. D'un naturel peu dépensier, je n'étais pas sans le sou. Cependant, il me fallait assurer la survie de Louis après mon départ. J'eus donc, un soir à l'auberge une conversation avec le tenancier, un brave homme paisible du nom de Brad O'Hara... père inconnu, mère Irlandaise... cela nous rapprocha, bien évidemment !...

Louis semblait, indépendamment de son manque d'aptitudes physiques, allergique au travail... excepté tout ce qui concernait les tâches pouvant me rendre service. Cependant, je lui expliquai que s'il voulait se “ racheter une conduite ”, il fallait qu'il trouvât un moyen honnête de subvenir à ses besoins une fois que je serais parti. Lorsque je lui fis part de ces considérations, il prit un air sinistre, mais résigné et me dit avec un air pitoyable : - Mais, Messire, qui voudrait de moi comme travailleur ?... Nous en avons déjà parlé ... Je l'interrompis gentiment : - Louis, Je sais cela. Aussi, je penses avoir trouvé une solution satisfaisante. Il me fixa de ses petits yeux de fouine et m'écouta, résigné et, quelque peu inquiet... - J'ai bavardé avec le père Brad hier soir. Son fils, qui l'aidait à l'auberge a décidé de s'engager dans l'armée et va quitter Brighton pour Londres. O'Hara se retrouve donc seul à gérer l'établissement. Il a accepté de t'engager comme tenancier. Logé, nourri et tu seras payé 10 écus par jour de travail.... À mesure que je parles, le visage de Louis s'éclaire... - Le travail ? eh bien... servir les chopes, les repas, nettoyer la cambuse et la salle et, surtout, ouvrir les oreilles... mais cela, tu sais le faire à merveille ajoutai-je en riant. O'Hara n'était pas homme à exploiter son personnel, l'établissement avait bonne réputation et les bagarres y étaient rares, c'était l'emploi idéal pour Louis.. Ne requérant pas une force physique exceptionnelle et lui laissant toutefois une assez grande liberté d'action, dans la mesure où le patron était souvent présent. Rares seraient les moments où Louis devrait gérer l'auberge seul... d'autant plus qu'une jeune fille, parente éloignée de Brade venait chaque jour s'occuper de la cuisine. Louis accepta donc l'emploi en se confondant en remerciements sincères... le pauvre, il en avait les larmes aux yeux !... C'est que, sans doute pour la première fois de sa vie, on lui témoignait respect, confiance et gentillesse. Puis un jour d'avril 1443, j'allais avoir 28 ans, J'annonçai à Louis que le moment pour moi était venu de poursuivre mon voyage... J'avais une mission à remplir. Il avait beau s'y attendre, car je ne lui avais, finalement pas caché grand'chose de ma vie, Il eût les larmes aux yeux... moi-même, j'avoues avoir été plus ému que je ne l'aurais voulu. Les longues soirées d'hiver passées à bavarder et jouer aux cartes ou au dés nous avaient rapproché plus que nous le pensions... Nous étions devenus amis. Mais, malgré cela, lorsque nous parlions françois, il ne put jamais me tutoyer - la langue anglaise ne connaît pas le tutoiement à proprement parler. Il ne put jamais m’appeler par mon prénom et trouvait que « Messire McTYLE » sonnait un peu trop pompeux. Il me donnait donc du : “ Mac, vous... ” dans ses moments les plus familiers, sinon, c'était ; “ Messire ” ou " Seigneur"... sans flagornerie... juste par respect sincère. Aussi, quelle fut ma surprise lorsque, au moment des adieux il me lâcha :

Putain, Mac... tu vas me manquer !

Portsmouth - été 1443.
Louis avait fait de moi un être polyvalent. Entendez que, de l'espèce de guerrier farouche que j'étais resté, au fond de moi, malgré tout, se métamorphosa en gentilhomme françois du meilleur aloi... mipaysan, mi-chevalier, j'avais parfois du mal à retrouver ma réelle personnalité... Il avait poussé la métamorphose jusqu'à me persuader d'abandonner le kilt traditionnel pour une tenue plus... “ continentale ”. À cet effet, il revint un soir, l’avant veille de mon départ avec un volumineux paquet sous le bras : - Mac, j'ai pensé que ceci vous serait utile pour voyager en Terre de France... ayant déposé le paquet, il me laissa le soin de le déballer moi-même. Quelle ne fut ma surprise d'y découvrir des braies, chausses, chemise et mantel en usage à cette époque sur le continent et le sud de l'Angleterre... Je le regardai avec reconnaissance... ses économies avaient dû y passer ! - Je sais, me dit-il ce que représente pour vous votre Tartan, Seigneur, mais, en France, vous allez vous faire remarquer de manière provocatrice au yeux de pas mal de gens... Un jour vous pourrez vous en parer à nouveau, sans doute... Mais dans un premier temps, essayez de vous fondre dans la masse... passer inaperçu... ça aide... j'en sais quelque chose ajouta-t-il avec un sourire malicieux... déjà qu'avec votre taille vous vous ferez remarquer... c'est un pays de nains... D'ailleurs, j'ai eu du mal à trouver des vêtements à votre taille !... et il éclata de rire. Je lui sus gré de cette attention. À vrai dire, je n'avais guère songé à cela. Il avait raison. Maladroitement, je m'habillai donc, mais je gardai toutefois mon bonnet orné de sa plume de coq... un trèfle en argent y était épinglé et une bande de tartan de Cork en ceignait la coiffe... ce fut ma façon de garder mes couleurs jusqu'à ce que j'entre au service de l'armée du Limousin douze ans plus tard. Mais, n'anticipons pas. Je quittai donc Brighton... nouveau pincement au coeur... nouvelle déchirure. Je me consolai en me disant qu'au retour - si retour il y avait - j'aurais des étapes où des amis seraient là pour m'accueillir. O'Hara, au courant des raisons de mon voyage me conseilla, plutôt que d'embarquer sur les coquilles de noix de Brighton, davantage destinées à la pêche et au cabotage, de me rendre par la côte à la ville portuaire de Portsmouth où de nombreux bateaux effectuaient régulièrement la traversée vers le continent. - De plus, affirma-t-il, tu vendras ta jument un meilleur prix qu'ici. Je suivis donc ses conseils et, après de courts adieux afin d'abréger la déchirure de la séparation, je me mis en route non sans avoir le coeur gros. Je me réconfortai, une fois de plus, en me persuadant que, bientôt, avec l'aide des Dieux, je sillonnerais les routes de France à la recherche de ma promise.

Le trajet fut paisible, il me fallut à peine quelques jours pour arriver en vue de cette ville. À mesure de mon avance la route devenait de plus en plus fréquentée. Mais hormis ma grande taille qui attire toujours les regards, personne ne me remarqua outre mesure. Je fis mon entrée à Portsmouth aussi discrètement que possible et m’enquis d'une auberge. Je pensais prendre mon temps pour bien préparer le voyage et tirer le meilleur prix de ma jument. Pour cela, je ne pouvais faire les choses dans la précipitation. Un marin sympathique me conseilla l'Anchor Inn, réputée pour être une auberge de renom et bien fréquentée, de plus, me dit-il, il y a une écurie à l'arrière... Tout ce qu'il me fallait ! Je trouvai acquéreur pour Brit plus vite que je l'escomptais. J'avais décidé de ne la vendre qu'à une personne digne de confiance et qui saurait lui donner une retraite heureuse. Je la trouvai en la personne d'un militaire à la retraite - lui aussi - qui avait la passion des chevaux... C'est lui qui m'aborda à la sortie de la ville alors que je me préparais à effectuer une promenade dans la campagne environnante. Tout de suite, nous sympathisâmes alors que nous discutions de choses et d'autres sur un ton amical. Et, lorsqu'il sut mon intention de me séparer - à contrecœur - de ma compagne de voyage, il m'emmena chez lui et me proposa de la lui confier. Lorsque je vis l'état de sa propriété et la manière dont ses chevaux étaient soignés, je sus qu'elle mourrait heureuse... et le plus tard possible. J'abrégeai les adieux avec Brit... trop de souvenirs... Et, c'est le coeur rempli d'un immense chagrin que je la vis partir pour son nouveau “ home".... Ce soir-là, à l'auberge, je me pris une cuite comme cela ne m'étais plus arrivé depuis mon départ d Cork... Dans ma chambre - où l'on dut me monter - je m'écroulai sur ma couche tout habillé et pleurant à chaudes larmes... Quelques jours plus tard, fin août, je m'embarquais pour la France dans des circonstances quelque peu insolites...

La Fringante.
Cette caraque imposante battant pavillon à la Fleur de Lys se trouvait à quai depuis une semaine déjà. Je rencontrai le capitaine de ce bâtiment à l'auberge alors que je commençais à désespérer de trouver une voile en partance pour le continent.

Je reconnus l'accent françois lorsque l'homme bavarda un instant avec le tenancier de l'auberge qui semblait le connaître et commanda à boire pour lui et son second qui l'accompagnait. Le capitaine D'Oultremont, de son prénom Henry - je l’appris plus tard - était un homme d'une quarantaine d'années, jovial et un peu rondouillard. Il portait un feutre délavé par les intempéries qui cachait mal une calvitie importante et avait une mise assez correcte sans être luxueuse. Les yeux pétillants de malice, il devait être d'une compagnie agréable. On ne pouvait en dire autant de son second. Imaginez une espèce d'asperge qui porterait le deuil toute l'année ! Vêtu de noir, des bottes au chapeau, un mantel serré autour d'un corps maigre mais sans doute musclé. Une large ceinture lui ceignait la taille à laquelle pendait une bâtarde d'un côté et une dague de l'autre. Mais ce qui frappait, c'était son visage. Long d'une aune et blafard comme la Mort. Il arborait une fine moustache et une courte barbiche, noires comme sa tenue... un nez aquilin lui donnait un air de rapace et, sous des sourcils épais, on entrevoyait des prunelles noires elles aussi, à travers des paupières perpétuellement mi-closes, comme si l'homme cherchait à vous percer... la bouche était mince.. Si mince que l'on eût dit une fente sans lèvres serrées dans un sempiternel rictus cynique... les tempes grisonnantes, mais d'allure générale encore jeune, sans doute due à sa minceur, il était impossible de lui donner un âge précis. D'emblée, il me déplut. Cependant, je n'avais guère le choix, il me fallait trouver une navire pour continuer mon voyage et, si l'homme avait une allure inquiétante et antipathique, je n'en avais pas peur... Il me suffirait de l'éviter durant la traversée. Pour l'heure, il me fallait aborder le capitaine français et négocier le prix de mon passage. Je fis donc signe au Tavernier d'offrir à boire aux deux hommes de ma part alors qu'ils s'étaient attablés à quelques mètres de moi. Le tenancier me désigna du menton lorsque, sans doute, le marin lui demanda d'où venaient ces boissons. Ils levèrent leurs verres, le capitaine en m'adressant un large sourire et l'homme en noir une grimace que je fus bien forcé d'interpréter comme tel. Après un moment, je me levai et me dirigeai vers leur tablée, puis, les saluant courtoisement, je m'adressai au Capitaine en français : - Pardonnez à l'importun que je suis d'interrompre votre conversation, mais j'ai entendu, involontairement, que vous vous apprêtiez à lever l'ancre pour le continent... je suis en quête d'une voile qui pourrait m'y déposer... et, ajoutai-je en souriant et en tapotant ma bourse... J'ai de quoi payer le voyage. L'homme en noir toussota et ses pieds raclèrent le sol nerveusement, semblant trouver mon intervention dérangeante. Cependant, il ne dit mot. Le capitaine, par contre sembla intéressé par ma demande et m'invita cordialement à m'asseoir à la tablée... ce que je fis sans me faire prier et sans un regard pour l'homme en noir. - Je suis le Capitaine d'Oultremont, me dit-il en me tendant la main... et voici mon second, Maître Blackmore. - McTYLE, Bosan McTYLE dis-je en serrant franchement la main tendue.

Le second m'accorda à peine un signe de tête auquel je répondis de même. Les rapports ne seraient guère aisés, me dis-je, mais j'en avais vu d'autres... Il m'importait de pouvoir embarquer, bien plus que de me lier d'amitié avec le Second Blackmore, le bien nommé. L'affaire fut prestement conclue, le capitaine me disant que j'avais de la chance, car il y aurait de quoi me loger dans le carré des officiers depuis le décès de l'un deux survenu en mer lors du dernier voyage. - Sinon, me dit-il avec une petite moue de dégoût, j'aurais dû vous loger avec l'équipage. Non pas que ce ne soient pas de braves gens, mais, vous savez... euh... enfin, bref... c'est réglé. Le second ne semblait pas partager l'enthousiasme de son Capitaine, il m'adressa un regard qui en disait long sur sa désapprobation, mais je n'y décelai point d'agressivité déclarée, je pense que mon allure froide et déterminée, quoique pacifique avait dû le dissuader d'entrer en conflit ouvert avec moi. Mais, je me promis de me défier de lui durant la traversée. Je sentais confusément que ce personnage était une potentielle source d'ennuis... L'avenir allait me donner, une fois de plus, raison. N'ayant pas d'adieux déchirants à effectuer, je demandai donc la permission au capitaine d'embarquer mon maigre bagage immédiatement et d'élire domicile jusqu'à l'heure du départ au quartier des officiers dans la “ cabine » qui allait être la mienne le temps que durerait le voyage. Ayant réglé ma note à l'auberge, je suivis donc les deux hommes jusqu'à la Fringante - la bien nommée - pour y établir mes quartiers. La caraque, avec ses châteaux avant et arrière impressionnants était un vaisseau de belle allure. Gréée de deux mats, l'artimon arborant une voile latine triangulaire, la misaine de deux voiles carrées, le dolon, situé sur la proue et débordant de celle-ci au delà de l'étrave, se parait d'une élégante voile triangulaire. La nef semblait bien tenue et les matelots expérimentés. Lors de mon embarquement, quelques uns, affairés à leurs tâches, levèrent les yeux vers moi avec un brin de curiosité, mais sans hostilité. C'étaient des marins professionnels - je pus m'en rendre compte lorsque nous essuyâmes un grain au large de Portsmouth deux jours plus tard - pour qui l'embarquement de passagers de tous ordres était chose banale. Je m'installai donc dans la cabine qui m'était destinée et, afin de m'instruire sur les manoeuvres d'un bateau de haute mer, je m'installai sur la dunette du château arrière et observai les allées et venues de ces hommes d'expérience. Le capitaine d'Oultremont vint m'y rejoindre et, soucieux de mon confort et, avouons-le, piqué par la curiosité qu'un personnage aussi étrange que moi éveillait, engagea la conversation. - Alors Messire, que pensez-vous de ma Fringante ? me dit-il avec un bon sourire. - Ma foi, Capitaine, elle porte bien son nom, j'ai connu bien pire dans le nord lui dis-je en me rappelant l'ignoble tas de planches pourries qui m'avait amené à Stranraer quelques années auparavant.

Tout en devisant, des poches de son mantel, il sortit un objet oblong constitué d'un tuyau et d'une espèce de cuvette creusée dans une matière inconnue de moi... Il sortit également une petite bourse de cuir de laquelle il extrait une ou deux pincée de ce qui me parut être de l'herbe séchée. Il entassa ces herbes dans la cuvette, puis, ayant battu son briquet, le porta au sommet de ce qui était en fait un fourneau et, aspirant par le tuyau, il attisa les braises ainsi formées exhalant de sa bouche une fumée odorante qui me chatouilla agréablement les narines. Devant mon air un peu ahuri, avouons-le, m'apostropha aimablement : - Vous ne fumez pas, Messire, McTYLE ?... Un peu gêné de mon ignorance, je lui avouai d'un air navré : - C'est que... euh... Je vais vous paraître bien inculte, mais, c'est la première fois que je vois un homme... fumer, comme vous dites. Il rit sans moquerie de ma candeur : - Voulez-vous essayer ?... Je vous rassures, c'est absolument sans danger. Il me tendit l'objet et m'expliqua la manière d'en tirer la fumée, ce que je fis prudemment, un petit peu méfiant tout de même... J'avoues que ce fut pour moi une révélation. Je le regardai avec un air ravi : - C'est ma foi bien agréable lui dis-je en lui rendant son bien... Mais comment s'appelle cet objet ? et, qu'y mettez-vous pour en tirer une telle saveur ?... Au point où j'en étais de mon ignorance, autant poser les bonnes questions. - Cela s'appelle une pipe, Messire et ce que j'y brûles est un mélange d'herbes odorantes exotiques dont j'ignores la provenance exacte. Je m'approvisionne à Londres chez un herboriste de ma connaissance Cela dit, il m'est arrivé de fumer du maïs. C'est, du reste, ce que l'on fume le plus couramment sur le continent. Quant à la pipe, elle est taillée dans un bloc d'écume... mais il en existe en terre cuite et en bois également. J'étais vivement intéressé et le lui dis. - Eh bien, Messire, cela fait plaisir de partager cette détente en bonne compagnie...Mais, attendezmoi un instant... je reviens immédiatement. Il disparut en direction de sa cabine et revint quelques instants plus tard tenant en ses main une boîte oblongue en bois sculpté et me la mis dans les mains... Un peu surpris, j'hésitai à l'ouvrir et posai sur lui un regard interrogateur... - Ouvrez. Me dit-il avec un sourire où perçait une pointe de malice.

Je m'exécutai donc et, quelle ne fut ma surprise de découvrir, posée dans un écrin de velours cramoisi une splendide pipe en bruyère sculptée. Longue et légèrement recourbée, elle se terminait par un élégant fourneau représentant une tête de cheval... - Elle est splendide ! murmurai-je sincèrement admiratif... - Elle semble vous plaire, en effet... puis après un court silence ... Eh bien... elle est à vous McTYLE ! Je sursautai à ses paroles et levai vers lui un regard incrédule : - Vous... Je... non, je ne peux accepter, elle est trop belle... vous m'embarrassez, Capitaine... Je restai là, très ennuyé, tandis que d'Oultremont m'observait d'un air amusé, mais plein de bonhomie, paternel presque.... - Allons McTYLE... faites moi la faveur d'accepter ce présent... j'ai entendu dire à la Taverne que vous étiez grand connaisseur et amateur de chevaux... Oui, le tenancier est un de mes amis et... un peu bavard, avouons-le. De plus, je sais que votre route sera longue... vous fumerez ainsi en pensant à moi... Puissent alors ces moments être pour vous d'un certain réconfort... et, tenez, voici une petite réserve d'herbes que vous semblez apprécier... tut... tut... ajouta-t-il en prévenant un mouvement de refus de ma part... Vous ne m'en privez pas... j'en ai une pleine réserve dans ma cabine, de plus, je sais où m'en procurer à mon retour en Angleterre... Il brisa mes dernières résistances et, finalement, j'acceptai son présent, réellement touché par son geste. Je le regardai droit dans les yeux avec toute ma sympathie, adoucissant mon regard et lui serrai la main chaleureusement. - Soit. Je n'ai rien d'autre à vous offrir en échange que mon amitié sincère... Mais Bosan McTYLE n'a qu'une parole et vous venez de vous faire un ami dévoué, soyez-en certain. C'est ainsi que, de ce jour, je ne me séparai plus de ce qui allait devenir ma compagne des bons et mauvais jours.

Discipline et châtiment.
La Fringante appareilla le 1er septembre. Le ciel limpide était frangé de fines bandes de nuages diaphanes... Un bon vent de nord-ouest la propulsant sur une mer peu agitée... La traversée s'annonçait sous de bons auspices. Le Capitaine, cependant pensait qu'un grain pouvait menacer, mais il avait toute confiance en son navire et en l'expérience de son équipage. La veille du départ, il m'invita dans sa cabine et me convia à un repas digne d'un Prince. Deux de ses officiers, Maître Labarre, le bien nommé, timonier de son état et Maître Blackmore, le second, déjà décrit plus haut. Étrange quatuor que rien ne semblait lier, si ce n'est la promiscuité du navire et qui, bon gré, mal gré allaient devoir cohabiter quelque temps. Si le capitaine et moi avions trouvé une amitié mutuelle, Blackmore et le timonier ne pouvaient, visiblement pas se supporter. Ils faisaient un effort de civilité, sans doute par respect pour d'Oultremont. Aussi, le repas se déroula sans anicroche notoire. Maître Labarre s'esquiva d'ailleurs tout de suite après le dessert, prétextant un devoir de contrôle sur les derniers préparatifs de départ. Le repas s'acheva calmement - Blackmore faisant des efforts de courtoisie qui ne me laissèrent pas dupe quant à ses sentiments à mon égard - tandis que nous sirotions une mirabelle capiteuse et que, pour la première fois, je goûtai au plaisir de fumer. Nous voguions plein est à belle allure depuis deux jours, la Fringante devant faire escale à Hastings avant de se diriger vers Boulogne, en France, destination finale de notre équipée. D'Oultremont, voulant profiter des courants favorables avait mis le cap plein sud, puis, une fois en pleine mer avait obliqué à l'est. Nous venions de doubler la pointe de Eastbourne quand le vent se leva... Le grain annoncé par le capitaine nous assaillit assez brutalement. Cependant, tout l'équipage s'y attendait et ne fut pas pris au dépourvu... Les gabiers dégringolèrent des mâts, une partie des voiles furent amenées... La nef craquait de toutes part, mais nul ne semblait s'en inquiéter. Je fus rassuré lorsque d'Oultremont, passant le nez dans ma cabine me dit d'un ton jovial : - Belle brise, hein, McTYLE !... L'estomac au bord des lèvres, je me contentai de pousser un grognement douloureux, mais ses paroles eurent le don d'apaiser mes inquiétudes. Et, de fait, le grain ne dura guère plus d'une heure... Nous retrouvions un temps clair et un vent favorable. Je sortais de ma cabine et me plantai au sommet du château arrière, respirant la bonne brise vivifiante et observai distraitement les allées et venues sur le pont quand mon regard fut attiré, involontairement, par la silhouette de Blackmore... il se dirigeait à grands pas vers un matelot lui tournant le dos, visiblement affairé à dénouer un cordage récalcitrant, car il semblait peiner à en défaire un noeud. Le matelot paraissait jeune et arborait une longue chevelure de jais, vêtu de braies et d'un gilet sans manches, il était nu-pieds. La scène se déroula très vite... trop vite pour que je puisses intervenir.

Je remarquai que Blackmore tenait en main un fouet enroulé... en un instant, je compris. Déroulant brusquement la lanière, il en cingla d'un geste sec et précis le dos du matelot. Celui-ci sursauta et se retourna vivement, le visage déformé par la colère et la douleur. Il pouvait avoir quinze, seize ans, tout au plus... un visage fin encadré de cheveux noirs - aile de corbeau, dirais-je - une mèche rebelle lui masquait le haut du front et retombait sur l'oeil droit lui donnant un aspect farouche. Il était finement musclé et paraissait assez grand. Il se redressa et, lâchant le cordage, porta la main à sa ceinture. Je devinai qu'il devait porter une lame. Il n'acheva pas son geste, car, reconnaissant le second, il ne voulait visiblement pas envenimer les choses... Quelques mots firent échangés au terme desquels Blackmore monta dans une colère épouvantable. Levant son bras, il fouetta le jeune homme qui, comme il le pouvait, tentait de se protéger de ses bras. Soudain, en un geste désespéré, il fonça sur le second et le bouscula d'une bourrade de l'épaule... surpris et déséquilibré, Blackmore se retrouva cul par dessus tête tandis que le matelot grimpait prestement dans le gréement, sachant très bien que dès que l'homme en noir aurait repris ses esprits, il n'aurait de cesse de le punir pour cet affront. Je perçus un léger mouvement sur ma droite quand une voix familière, teintée de tristesse prononça : - Quelle sinistre brute !... - Ne pouvez-vous intervenir , dis-je en connaissant déjà la réponse. - Làs, Mac, cet homme est le diable - il se signa - Je... j... Il me fait peur... avoua-t-il en baissant la tête. Je ne pouvais blâmer mon nouvel ami... les exigences de la discipline et la promiscuité d'un bateau rendent parfois le contrôle des homme difficile et, d'Oultremont n'était pas homme à diriger par la terreur ou la brutalité... cela n'était certes pas le cas de son second. - Mais, hasardai-je, vous êtes le Capitaine et... Il leva une main en signe d'impuissance : - Quelques uns de ces hommes - les plus dangereux - lui sont tout dévoués... il me faut tenir l'église au milieu du village, mon ami... me répondit-il visiblement découragé. Dans l'entre temps, une espèce d'escogriffe au visage cruel avait grimpé dans le gréement et menaçait de jeter à l'eau le pauvre matelot... finalement, celui-ci descendit contre son gré, sachant quel châtiment l'attendait. Dès qu'il fut sur le pont, deux hommes l'empoignèrent et l'attachèrent au mat de misaine, face à celui-ci lui arrachant son gilet et le laissant, dos nu... exposé à la rage du second. Je bouillais intérieurement... mes mains agrippées au bastingage de la dunette, les jointures blanchâtre à force de le serrer de rage impuissante. J'avais beau me dire que tout ceci ne me regardait pas, j'étais révolté par le comportement bestial de Blackmore.

Le bras de celui-ci se levait pour frapper... les coups cinglaient sur le dos du malheureux laissant à chaque fois une marque sanguinolente. L'homme frappait avec un rictus sauvage de cruauté sans se lasser, y prenant un plaisir sadique évident... C'en était trop... quelle que fût la faute du jeune homme, la punition était disproportionnée ! Avant que le capitaine ait pu faire un geste pour me retenir, je dévalai prestement les escaliers du château arrière et me précipitai vers le lieu du supplice. Les marins, surpris par mon irruption n'eurent pas le temps de réagir et, au moment où le bourreau levait son bras pour frapper encore, je l'agrippai de la main gauche dans une poigne dont je savais que peu d'hommes eussent pu se dégager. Je fis brutalement pivoter l'homme et, de tout mon poids, lui expédiai le poing dans la figure, lui broyant le nez et lui pulvérisant plusieurs dents. Les marins, médusés n'osèrent pas intervenir... je devais avoir retrouvé le masque de guerrier qui me tenait lieu de visage dans mes moments de colère froide. Sans lâcher le poignet qui tenait le fouet, retenant ainsi l'homme pour qu'il ne tombât point, je levai à nouveau la main, mais, cette fois, je lui assénai une paire de gifles retentissantes, bien plus humiliantes qu'un coup de poing. Je le pris ensuite par la gorge et amenai sa figure tuméfiée tout près de mon visage et martelai mes paroles afin qu'il ne les oubliât point : - Tu me parais bien audacieux face à un gosse attaché... Tu as un adversaire à ta mesure face à toi... c'est le moment de prouver que tu n'es pas un lâche ! La fente déjà mince de ses paupières et de sa bouche ensanglantée se rétrécit encore... Il me fixa d'un regard plus noir encore, mais, face à ce qu'il lut soudain de détermination et de fureur dans le mien, il détourna les yeux et murmura : - C'est bon McTYLE... tu as gagné... je sais que tu es plus fort... lâche-moi. Le ton de l'homme n'avait rien d'aimable, il ravalait sa double frustration de n'avoir pu assouvir son sadisme sur le matelot et sa vengeance sur moi car il savait qu'au corps à corps il n'avait aucune chance. Mais il ne me laissait d'autre choix que de le relâcher... ce que je fis à contrecoeur. Se détournant le plus dignement possible eu égard à l'humiliation qu'il venait de subir, il grinça aux matelots rassemblés : - Allez bande de larves... au travail... ce rafiot ne va pas naviguer tout seul ! Je venais de me faire un ennemi mortel ! Le gamin était resté attaché et saignait par ses nombreuses plaies, j'entrepris de le détacher et l'emmenai vers le château arrière en fendant le reste de l'équipage qui commençait à se disperser. Je les toisai durement, intimidés, ils s'écartèrent et me laissèrent passer... je percevais sur le visage de certains d'entre eux une réelle sympathie : Blackmore ne devait pas faire l'unanimité parmi eux... Mais je savais que quelques uns de ses sbires étaient présents... je les reconnus sans peine au regard qu'ils me lancèrent au passage. Nous arrivions à ma cabine lorsque d'Oultremont apparut. Il regarda le gamin, examina ses plaies, puis me regarda avec un mélange d'admiration et de tristesse :

- Mac... Mac... dit-il en secouant la tête... vous venez de vous faire un ennemi, et pas le moindre !... - Je sais, Henry... je sais... mais au moins, à présent, je suis prévenu lui répondis-je avec une fausse bonne humeur... Laissez-moi soigner ce garçon à présent... et, s'il vous plaît, envoyez chercher ses affaires, si vous n'y voyez pas d'inconvénients, je le prends à mon service. Il logera dans ma cabine jusqu'à notre arrivée à Boulogne. D'Oultremont eut un geste d'impuissance face à mon ton sans réplique et opina du chef en guise d'assentiment... sans un mot de plus. La Fringante n'était plus un navire heureux !

Mutinerie.
Arrivés dans ma cabine, je fis asseoir le jeune homme et farfouillai un instant dans ma besace. J'en tirai un pot contenant un onguent cicatrisant. J'en connaissais l'efficacité pour l'avoir maintes fois expérimenté sur mes propres plaies. Je m'apprêtais à en appliquer une couche sur les blessures du garçon, lorsque des coups discrets frappés à ma porte me firent porter la main à ma dague. Prudemment j'ouvris la porte et, dans l'encadrement de celle-ci apparut le visage sympathique et basané d'un matelot souriant. - Z'apporté les affaires dou yeune homme !... dit-il avec un accent épouvantable qui me fit sourire malgré moi. Je lui donnai congé en lui glissant quelques pièces. L'homme me sourit, puis, plus sérieusement et regardant autour de lui avec inquiétude, comme s'il avait peur d'être entendu, d'un air de conspirateur, ajouta avant de s'éclipser : - Zé entendou dés sauzes... Zé né pou rién dire… méfier dé Blaquemore... Ma... attenzioné dans dué zours... tou dois té

Ses paroles me laissèrent fort perplexe un moment, je me dis que j'en toucherais un mot au capitaine dès que possible, mais, pour l'heure, j'avais un blessé à soigner. Je me tournai donc vers lui. Il n'avait pas bougé et, stoïquement, attendait que je m'occupes de lui. Prudemment, afin de ne pas lui faire mal exagérément, j'appliquai l'onguent salvateur. Ensuite, j'entourai son torse de bandages destinés à retenir le pansement généreusement enduit de pommade que j'avais posé sur ses plaies. Il ne cilla pas et se laissa soigner sans broncher... ce gamin avait du caractère et de la résistance, je l'admirai intérieurement. - Voilà, dis-je... as-tu dans ton bagage un vêtement de rechange ?... Une chemise, que sais-je... Il me dévisagea avec un peu d'étonnement, puis du menton me désigna son sac de marin... je le lui donnai. Il l'ouvrit et en sortit une chemise déchirée à la propreté douteuse. Je fis la grimace. - Bon sang... ne me dis pas que tu ne possèdes que cette.. euh... Devant son air résigné, je conclus qu'en effet, il ne devait pas posséder plus que ces quelques hardes malpropres. C'en était plus que je ne pouvais supporter. J'allai fouiller mes fontes et en sortis une chemise propre. Au cours de mon périple, j'avais ainsi fait l'acquisition, au gré des bonnes affaires qui s'offraient parfois à moi, de quelques chemises de rechange dont l'une me gênait un peu aux entournures. Le garçon avait une belle corpulence malgré son apparente maigreur, le vêtement devait lui aller. - Enfile cela... dis-je d'un ton qui ne supportait pas la moindre discussion.

Il enfila la chemise... elle flottait un peu, mais au moins il reprenait figure humaine. Je me tournai vers un meuble au fond de la cabine et en sortis une bouteille de prune et deux gobelets... posant le tout sur la table, je luis dis d'un air anodin : - Sers-nous un verre... nous en avons besoin, je crois... Ce disant, je fis semblant de faire un peu de rangement.je sentais son regard posé sur moi, interrogateur sans doute, puis, je perçus le bruit de la bouteille qu'il débouchait et le “ glou glou ” de la liqueur alors qu'il nous servait à boire. Je voulais ainsi qu'il se détende un peu... ce qui me permettait également de faire le point sur la quantité de sottises que j'avais faites en très peu de temps, reconnaissons-le. Finalement, je m’assis en face de lui, et, levant mon gobelet, trinquai avec lui. Il cogna doucement le sien et, sans un mot, le porta à ses lèvres... je fis de même puis, l'ayant reposé sur la table, je me décidai à passer aux choses sérieuses. - Je m'appelles McTYLE, Bosan McTYLE. Je suis Irlandais, et je vais en Royaume de France pour une affaire importante me concernant. Si tu n'en as pas envie, ne me racontes pas ta vie... dis-moi simplement commet tu veux que je t'appelles, ce sera plus simple... Je supposes que tu as un nom... Il me regarda étrangement, secoua la tête pour ramener en arrière la mèche de ses cheveux qui lui cachait la moitié du visage. Un moment qui parut interminable, il me considéra avec intérêt me sembla-t-il, mais aussi avec l'air de me jauger. Son examen dut le satisfaire, car je le subis sans impatience ni gêne. Si bien que, me regardant dans les yeux et d'une voix grave, trop mûre pour un garçon de son âge, il me parla enfin : - Je m'appelle McClure, Peter McClure... c'était le nom de ma mère... j'ai pas connu mon vieux... j’sais même pas si ma mère l'a connu... enfin... tu vois... J'crois bien qu'elle était Ecossaise ou que c'est mon grand'père... Elle m'a jamais parlé d'la famille... voilà. Il avait lâché ces phrases d'un bloc, comme si ce qu'il me disait ne le concernait pas vraiment. Je l'écoutais attentivement et devinais que la vie ne devait pas l'avoir gâté, lui non plus. Puis, avant que je puisse lui poser une autre question il me demanda : - Pourquoi ?.... - Pourquoi... quoi ?... lui rétorquai-je. - Ben... tout à l'heure, sur le pont... pourquoi t'as frappé le Second ? Il me laissa sans voix... Pourquoi ?!... Mais par tous les Dieux... Comment lui expliquer que McTYLE ne supportait pas que l'on molestât les plus faibles ? Comment lui dire que je ne pouvais rester insensible à l'injustice et aux châtiments injustifiés ou disproportionnés ?... S'il l'avait su... il ne me poserait pas la question... Bon sang... n'avait-il jamais connu autre chose que cette misère ?... Je choisis donc un ton badin qui ne put le tromper, pour affirmer : - Il a une tête qui ne me revient pas... C'est tout !

- Il va te tuer... me dit-il avec une lueur étrange dans le regard. - Bah... quelqu'un le fera un jour... lui ou un autre... Je ne m'attends pas à mourir dans mon lit, mon garçon ! Il parut méditer mes paroles un instant, puis, voyant qu'il ne tirerait pas d'autre explication, il me dit sans détour, d'un ton anodin, comme s'il m'annonçait de la pluie pour demain : - Dans deux jours, y aura une mutinerie... Je ne fus pas surpris outre mesure de cette révélation. Déjà les paroles du matelot à l'accent bizarre avaient tinté comme une sonnerie d'alarme, mais tout à mes préoccupations du moment, je n'y avais pas pris garde exagérément... Ce que me disait Peter confirmait donc les dires du matelot. - Comment le sais-tu ?... - Je l'ai entendu... tout le monde croyait que je dormais... ils parlaient à voix basse... ils me font pas confiance... c'est Blackmore et une dizaine d'autres... ils disent que le cap'tain est trop mou, que c'est un vieux molasson sans couilles et qu'il ne mérite pas de commander la Fringante... j'crois que ces gars sont des pirates… C'est l'Second qui les a embauchés à Portsmouth... pas assez de matelots qu'il disait... et le vieux l'a laissé faire... voilà ! Je fis la grimace. L'affaire ne me plaisait pas et d'Oultremont était un brave homme. J'étais partagé entre l'envie de me tenir à l'écart des ennuis, et le désir d'aider mon ami. Mais, je savais qu'après l'humiliation qu'il avait subie, le Second n'aurait de cesse que de me voir pendu ou jeté à la mer... Ma décision fut, dès lors vite prise. Il fallait prendre ces gredins de vitesse, avant que l'irréparable fut commis. Je retrouvais subitement les réflexes du guerrier : vaincre avant d'avoir à lutter pour se défendre ! Mais avant, je voulais m'assurer d'une chose. - Quelle est ta position dans cette affaire ? - J'te l'ai dit... ils me font pas confiance... en plus depuis cette histoire, pour sûr qu'ils vont pas me rater... - Sais-tu te battre ? - La vie m'a appris me dit-il sans autre commentaire. - Dernière chose... Pourquoi dans deux jours et pas demain ?... - Dans deux jours, on sera en vue de Hastings... j'crois bien que Blackmore va y changer l'équipage... Ils ont prévu un signal pour prévenir leurs complices... un pavillon, j'crois bien... À ce qu'il parait, ils vont même pas accoster... les autres doivent venir à bord de la Fringante avec une barcasse à un mille de la côte... Ils veulent pas aller à Boulogne...

Ses dernières paroles furent déterminantes quant à la décision que j'allais prendre. D'une part, si la mutinerie réussissait, il y avait de fortes chances que je ne survives pas... d'autre part, même si j'y survivais... ma quête était compromise... il FALLAIT que je débarques à Boulogne. - Viens avec moi. Dis-je d'un ton qui ne supportait pas le moindre refus. Il dut prendre conscience que je ne plaisantais pas et se leva docilement. Nous sortîmes de ma cabine et allâmes frapper à la porte du Capitaine, aussi discrètement que possible. Je priai les Dieux que Blackmore ne fut pas dans les parages... Quoique... un rictus cruel me déforma la bouche un instant... un goût amer me vint au palais... un goût que j'espérais ne plus jamais avoir à éprouver... le goût du sang !

Seul... ou presque.
Lorsque j'eus rapporté à Henry les informations fournies par Peter un silence pesant s'installa dans la cabine du Capitaine. Un pli soucieux barrait son front et ses traits avaient perdu leur bonhomie naturelle. Derrière ce paisible officier de marine se cachait un combattant. D'Oultremont était un ancien militaire à la retraite qui tenait de sa famille un legs important lui ayant permis d'affréter la Fringante. En effet, le rêve de cet homme se situait sur la mer. Lassé des guerres et des batailles il avait décidé de se vouer au commerce maritime et avait développé un réseau modeste mais rentable, de comptoirs commerciaux entre la France et l'Angleterre. Cette mutinerie mettait cette entreprise en péril. Il était affligé de voir ses efforts réduits à néant par une poignée de bandits sans scrupules. Il posa sur moi un regard désemparé : - Mac, j'ai mis tous mes espoirs dans la Fringante... mais, tu le sais, mes marins ne sont pas des combattants... ce sont de braves travailleurs dévoués, mais incapables d'affronter ces requins... tout au plus peuvent-ils se sortir de rixes de tavernes... Je t'avoues mon désarroi... et mon impuissance... - Un loup suffit à éparpiller un troupeau de moutons, Henry... Je le sais.... Nous allons donc traquer le loup ! Sur qui pouvons-nous compter ? Il parut réfléchir un instant... - James “ Labarre ”, le timonier, C'est un ancien militaire qui servit sous mes ordres. Taylor, le charpentier, et... il baissa la tête, gêné... c'est tout Mac... Les autres... ce sont des moutons, comme tu dis... ils ne se mouilleront pas et obéiront au Capitaine... quel qu'il soit ! - Bon... on est quatre contre une bonne dizaine de malfrats... - Cinq ! Nos regards se tournèrent vers celui qui venait de parler. - Non Peter... pas toi... c'est trop dangereux, mon garçon dit Henry d'une voix douce. - J'en suis, insista le garçon avec une mine entêtée... cette espèce de brute a été trop loin... Et puis, s'il prend le navire, je vais y passer de toute façon... j'ai rien à perdre ! Il n'avait pas tort. - Bien, dis-je... Alors, voici ce que nous allons faire...

Au petit jour, Henry, Peter, Labarre, Taylor et moi-même nous retrouvâmes dans la vaste cabine du capitaine tenant conseil de guerre. Le plan adopté était simple : privés de chef, les mutins seraient muselés. Il fallait frapper la tête. Pour l'atteindre, je comptais bien sur la haine que le Second me vouait.

Si la nouvelle d'une mutinerie ne semblait pas “ officielle”, il était certain que l'équipage devait être au courant, aussi, confiai-je à Taylor et Labarre la mission de tenir l'équipage à l'oeil et d'empêcher quiconque de tenter d'approcher ou de pénétrer dans le château arrière. d'Oultremont leur prêterait main forte le cas échéant. Peter et moi allions déclencher les hostilité... à ma manière. Si nous n'avions pas l'avantage du nombre, au moins, nous avions une longueur d'avance sur les mutins, puisqu'ils ignoraient que nous étions au courant. De plus, la révolte ne devait se déclarer que le lendemain. Nous déjeunâmes donc tranquillement, comme à l'accoutumée dans la cabine qui servait de salle à manger. Et, pour ne pas éveiller les soupçons, Henry invita son second à partager le repas. Pour les mêmes raisons, ce dernier se joignit à nous arborant un énorme ecchymose violacé autour du nez magnifiquement éclaté. Sa bouche tuméfiée avait doublé de volume, et, l'absence de deux ou trois dents rendait sa mastication douloureuse. Ostensiblement, je lui jetai un regard ironique, marquant ainsi clairement mon intention de le narguer. Comme je m'y attendais, il ne répondit pas à mes provocations, ne voulant pas risquer de compromettre ses desseins. Décidé à le pousser à bout, j'orientais sans cesse la conversation vers des sujets où il était question de nez et de dents... les autres comprirent rapidement mon jeu et abondaient dans le même sens... seul Peter restait silencieux... Blackmore bouillait intérieurement, je le sentais. Mais il gardait assez de maîtrise pour ne rien révéler de sa rage, se consolant sans doute en pensant au lendemain qui, pour lui, sonnerait l'heure de la vengeance. Mais je n'avais pas l'intention d'en rester là, aussi, je poussai le jeu plus loin encore. À la fin du repas, je m'adressai directement à lui d'un ton suave, mais franchement sarcastique : - Messire Blackmore, j'espère que notre ... prise de bec d'hier ne vous a pas laissé un parfum de dépit aux narines... Il me déplairait que vous gardiez une dent contre moi !... L'homme blêmit soudain... c'en était trop pour lui... Jusque là, personne ne s'était adressé directement à lui... Il me fusilla du regard et je vis le moment où il allait se jeter sur moi, j'y étais préparé... À dire vrai, je n'attendais que cela. Mais il parvint à garder sa maîtrise à grand renfort de volonté et surtout ne voulant pas risquer de voir prématurément échouer ses plans. Néanmoins, pour la première fois il me manifesta son hostilité ouvertement... cela dut le soulager... du moins pour un temps : - McTYLE, je ne vous aime pas chuinta-t-il à cause de l'absence de deux ou trois incisives... et s'il n'avait tenu qu'à moi, vous ne seriez pas sur ce bateau ! Cela avait le mérite d'être clair... mais je partis d'un énorme éclat de rire dans lequel je mis tout mon mépris et mon sarcasme : - Mon pauvre ami... Si j'avais eu affaire à vous à l'auberge, je me serais abstenu de chercher à voyager dans une nef en si piètre compagnie que la vôtre... Les mules de mon pays n'ont guère plus de conversation que vous, mais au moins, elle savent se rendre utiles !

C'en était trop pour mes compagnons jusqu'ici assez discrets, mais après ma saillies ils éclatèrent tous d'un rire tonitruant... Le Second se leva brusquement... je me tenais prêt à l'action la main discrètement posée sur la poignée de ma dague. Il se calma soudain... respirant bruyamment, nous regarda d'un air furieux et, sans un mot quitta la pièce en claquant la porte. - Il est à point... dis-je soudain très sérieusement... Ne pas laisser refroidir le bouillon... Les rires retombèrent aussitôt. Tout le monde connaissait son rôle pour le suite des événements, mais tout reposait sur moi à présent... et sur une bonne synchronisation de nos actions. - J'ai juste le temps de me changer... Peter, tu ne me lâches pas d'une semelle dès que nous serons sur le pont... Labarre, n'oubliez pas... la cloche de midi !... C'est à dire, dans moins d'une heure... Taylor, ne laissez personne accéder au château arrière ! Labarre acquiesça d'un signe de tête, Taylor le charpentier, une espèce d'ours taciturne fit de même. Je ne doutais pas que le charpentier s'acquitte de sa tâche honorablement, il ne pouvait pas sentir le second et vouait une fidélité à toute épreuve au Capitaine. Cela faisait plus de cinq ans qu'il naviguait sous ses ordres. De plus, l'homme avait une stature réellement imposante. Aussi grand que moi, il était deux fois plus épais, de tous les hommes que je rencontrai dans ma vie, il fut le seul dont je fus soulagé d'être son allié... tant sa force était grande. De plus, il ne quittait jamais une hachette tranchante comme une dague dont il se servait avec une habileté rare. Tout le monde à bord le respectait, le second, lui-même, évitait de le contrarier. Le château arrière serait bien défendu. Je pris congé de mes compagnons et, avant de descendre, sur le pont fis un crochet par ma cabine. Quelques instants plus tard, sous les yeux ébahis de Peter, j'en sortis vêtu de mon kilt, pour la première fois depuis mon départ de Brighton. - Ben... si tu penses passer inaperçu, c'est raté me dit le garçon d'un air catastrophé. - Qui a dit que je voulais passer inaperçu, Peter ?... rétorquai-je en riant... Puis, plus sérieusement... Allons-y... ne faisons pas attendre Messire Blackmore !

Du sang à la hune.
Nous débouchons donc sur le pont. En un instant, j'embrasse les alentours du regard. Je remarques trois mutins non loin de l'escalier d'où nous descendons... du gibier pour Taylor... trois de moins, comptai-je mentalement. Fort intelligemment, les autres mutins étaient dispersés par groupes de deux ou trois afin de ne pas attirer l'attention. J'aperçus le Second avec deux autres au pied du château de proue, c'est donc dans cette direction que je me dirigeai, Peter sur mes talons. Tous les regards se portent sur moi, bien évidemment. Peu de gens à bord devaient savoir mes origines Irlandaises, donc mon kilt fit sensation... Sourires en coin, regards ébahis ou moqueurs... je devais être, aux yeux de la plupart d'entre eux, une espèce de curiosité de foire. Mais, je m'attendais à cette réaction, mieux, je l'espérais. Je m'approchai donc de Blackmore et de ses sbires d'un pas nonchalant de promeneur, observant deci de-là les hommes affairés - ou faisant semblant de l'être - à des tâches diverses inhérentes au fonctions de l'équipage d'une nef de cette importance. Un des compagnons de Blackmore, une espèce d'escogriffe décharné me dévisagea avec insolence, fort de la présence de ses acolytes. Blackmore me tournait le dos et ne m'avait vu arriver qu'au dernier moment. Il parut un instant décontenancé, mais ne broncha pas. Ne prêtant pas attention aux mutins qui l'entouraient, je m'adressai à lui d'un ton faussement offensé : - Dites donc, Blackmore... vous savez que c'est extrêmement impoli de quitter la table comme vous l'avez fait, en claquant le porte de surcroît... C'est un manque de civilité que je désapprouves totalement ! Il s'apprêta à me répondre lorsque l'escogriffe, lui coupant la parole lui dit en désignant ma tenue du menton : - S'cusez moi, Sir... j'savais po qu'y avait une femme à bord !... Je vis le visage du Second s'éclairer d'un sourire mauvais, suivi immédiatement d'une grimace de désapprobation... visiblement, il voulait éviter l'incident... trop tard : je n'en attendais pas plus : - Où donc vois-tu une femme maraud ?... répondis-je sèchement, lui faisant ainsi comprendre que j'avais saisi l'allusion... à part une femelette incapable de distinguer une robe d'un kilt, je n'en vois pas, moi ! L'affront avait porté. Le coup était bas, je l'admets, mais j'avais trouvé la faille dans l'organisation de Blackmore. Dès cet instant, tout alla très vite. L'homme blêmit sous l'insulte et dégaina son couteau, il semblait savoir s'en servir... méfiance. Mais aussi je surveillai les trois autres qui, imperceptiblement tentaient de m'encercler. Le second se tenait prudemment à l'écart, mais, voyant que cette altercation risquait de compromettre ses plans, il lança : - Cela suffit, Le Gall ! Rangez-moi ce couteau !!

- Oui, Le Gall... il a raison, ajoutai-je avec un sourire ironique... il ne faut pas jouer avec ça, vous pourriez vous blesser... c'est pas un jouet pour femelette... Le Gall se décomposa sous l'insulte. Et, sans réfléchir, aveuglé par une colère soudaine, se fendit brusquement, lame en avant pointée sur mon estomac. J'avais prévu le coup, bien évidemment, aussi, ayant fait un pas de côté, son arme ne rencontra que le vide et ma poigne qui se refermait sur sa main armée. En un éclair, je lui retournai le bras violemment dans le dos, dirigeant vivement la lame vers ses reins où elle vint se ficher jusqu'à la garde. La scène avait duré moins de temps qu'il me faut pour la décrire, et, le premier moment de stupeur passé, alors que l'homme tombait lourdement sur le pont dans une mare de sang, deux autres mutins se ruaient sur moi. Je m'étais adossé à la paroi du château avant afin de ne pas me laisser surprendre par derrière. Je reçus le premier de mes assaillants d'un vigoureux coup de pied dans les testicules... je ne me préoccupai plus de lui, concentrant mon attention sur le suivant qui, lame haute allait me porter un coup fatal... je m'accroupis pour le recevoir. L'homme émit un grognement d'aise, croyant que je mettais genoux en terre et, déjà certain de sa victoire, abaissa le bras. Le pauvre... Me redressant brusquement, je déviai son coup de l'avant-bras gauche, tandis que jaillissait dans ma dextre le couteau que je portes dans les bandes molletières de mes chausses... Le coup fut imparable... la lame pénétrant de bas en haut dans son thorax, sous les côtes atteignit son coeur en une morsure mortelle. Il me regarda, étonné... incrédule... puis, s'écroula. .Mort. Et de deux, pensai-je. Le troisième, plié en deux, se tenait toujours le bas-ventre. Au passage, je lui assénai un violent coup de pied au visage... j'entendis l'os de sa mâchoire craquer... Et de trois..; Blackmore ?... où est ce chien ? Je ne voyais plus Peter... en revanche, trois autres mutins accouraient suivis de la silhouette sinistre du second. Deux d'entre eux tenaient une bâtarde à la main... Les choses se gâtaient, mais, il me fallait tenir un moment encore. J'arrachai le couteau du dos de Le Gall et, récupérai mon propre couteau dans le thorax de l'autre mutin et attendis de pied ferme mes assaillants... Quatre contre un... Hé hé, pensai-je... Mac, c'est le moment de vérifier si tu n'es pas rouillé. Les bandits semblaient se méfier car, arrivés à trois mètres de moi, ils s'arrêtèrent... mal leur en prit ! Simultanément, les deux couteaux que je tenais dissimulés derrière mon dos s'envolèrent en sifflant.... L'un se ficha dans la gorge d'un de mes assaillants tandis que l'autre lame, lancée avec un peu de précipitation, je l'avoues, se planta dans l'oeil de l'autre mutin... et de cinq ! Le dernier des attaquants se retourna vers Blackmore, désemparé... Fatale erreur... je fus sur lui en deux pas. Lui saisissant le crâne entre les mains, je fis pivoter sa tête si violemment que ses vertèbres cervicales se rompirent... l'homme s'écroula comme un pantin désarticulé. À cet instant, Blackmore comprit que le succès de la mutinerie était compromis... Il jeta un regard désespéré autour de lui... La vue de cinq de ses compagnons se dirigeant vers moi sembla le rassurer un peu. Nous ne savions pas le nombre exact de mutins... cinq ne feraient plus de mal à personne...

cinq se présentaient à moi, mais je distinguais encore les trois autres qui avaient sans doute mission d'envahir le château arrière. Le pont était rouge de sang... les marins, attirés par les bruits de la bataille accouraient... Ils seraient du côté du vainqueur, je le savais... ils ne bougeraient pas, ne prendraient pas parti tant que l'issue du combat serait incertaine... Des paris allaient bon train, je le savais aussi ... mais cette fois, j'allais avoir affaire à forte partie : six agresseurs - si toutefois le Second s'y mettait, enfin - la tâche serait malaisée... mais rien n'est impossible pour un McTYLE... et ils allaient le savoir ! J'avais récupéré les bâtardes des mutins tombés. Une épée dans chaque main, je faisais face au groupe menaçant qui s'avançait en arc de cercle vers moi. Mon visage avait repris cet aspect cruel et farouche - Peter m'avoua plus tard ne pas avoir reconnu en moi cette espèce de machine à tuer que je redevenais - un rictus déformait à nouveau mes lèvres et ma balafre me donnait un air plus bestial encore... Mes assaillants ne semblaient pas rassurés, ils jetaient un regard inquiet, tour à tour vers les cadavres de leurs compagnons, vers moi et vers le second qui les houspillait... C'est à ce moment que tout bascula pour les mutins. La cloche retentit faisant sursauter tout le monde... je restai impassible, moi seul savais ce que cela signifiait : La Fringante virait de bord et mettait cap au sud ! Blackmore le premier s'en rendit compte. Il jeta un regard enragé vers le château arrière du sommet duquel, le capitaine d'Oultremont lui adressa un petit signe comique, signifiant quelque chose comme : Tu es fichu Blacky... Les mutins comprirent, eux aussi qu'ils avaient été joués... deux d'entre eux rengainèrent leurs armes... Ils savaient le sort que l'on réservait aux mutins... et deux de moins... Les trois autres indécis restèrent figés là... sans trop savoir quoi faire. Les trois bandits restés près du château arrière durent tenter une attaque désespérée... j'en vis un dégringoler des escaliers la poitrine en sang... le corps d'un deuxième... puis, tout de suite après, sa tête... le troisième larron dévala les marches affolé, une hache plantée entre les omoplates... Brrrrrrr... décidément, j'étais bien content d'avoir Taylor comme allié !! Devant la tournure des événements, le reste de l'équipage comprit que la mutinerie avait fait long feu et se rangea à nos côtés... les plus téméraires d'entre eux entreprirent de désarmer les mutins vivants et les entravèrent... Seuls Blackmore et celui qui, sans doute lui servait de bras droit, un nommé Friedel étaient libres encore. Blackmore se tourna vers moi une haine cruelle déformait ses traits déjà ingrats. - L'Irlandais... tout ceci est de ta faute... tu vas payer... on va me pendre sans doute, mais je t'aurai tué avant ! grinça-t-il La foule menaçante des marins se pressait autour de nous... Blackmore avait sorti une dague de sa botte et la pointait dans ma direction, à cinq pas de moi... il commença à se déplacer afin de ma contourner... Je ne le perdais pas de l'oeil car je le devinai fourbe, mais habile. De plus, il était certain de mourir tôt ou tard à cause de la mutinerie... non, il n'avait plus rien à perdre... il était un

mort en sursis et le savait... J'avais fait échouer ses plans... il voulait ma peau... je l'avais humilié... Il voulait s'en venger avant de mourir... Tout en tournant moi aussi, pour ne pas le perdre du regard, je fis signe à la foule de reculer afin de nous laisser de l'espace... mano à mano... Lame contre lame... un combat singulier... cela ne me déplaisait pas... de plus, l'homme n'avait pas peur, cela promettait un beau combat. Blackmore continuait de tourner, je pivotais avec lui. Je savais qu'il me testait, qu'il observait la manière dont je bougeais... je faisais de même et il le savait aussi ... les choses sérieuses allaient commencer ... C'est alors que je commis une erreur... confiant dans le fait que les mutins avaient été, pour la plupart, rendus inoffensifs par les marins, j'avais oublié Friedel... Deux bras puissants me ceinturèrent, emprisonnant mes bras du même coup... je me maudis pour ma trop grande confiance... Une lueur de victoire dans les yeux, Blackmore se jetait sur moi, lame en avant... Friedel était fort... moins que moi, mais je savais ne pas pouvoir me dégager avant que la lame du second m'eût atteint ... C'est à ce moment-là que le second perdit l'équilibre et s'étala de tout son long laissant échapper son arme à la stupeur générale, au point que mon agresseur desserra légèrement son étreinte... Sans m'occuper de l'homme en noir, à présent désarmé, je projetai violemment ma tête en arrière, je sentis sous l'impact les cartilages du nez de Friedel éclater... il me lâcha et recula sous le choc se tenant le nez qui saignait abondamment. Il ne m'en fallait pas plus... je me retournai vivement et, passant derrière lui me servant de son corps comme bouclier éventuel, lui tranchai la gorge. Blackmore se relevait et essayait de se débarrasser du fouet qui lui enserrait les jambes... je compris soudain ce qui avait provoqué sa chute en voyant le visage hilare de Peter. C'était fini... le second désarmé tentait vainement de se dépêtrer de son entrave... mais déjà, Taylor l'avait attrapé par la peau du cou et lui liait les mains dans le dos. L'équipage se précipita soudain sur moi... Je fus enlevé et porté en triomphe à grands coups de sifflets et de cris joyeux jusqu'aux pieds du Capitaine d'Oultremont hilare. Les mutins furent emmenés à fond de cale et mis aux fers en attendant la sentence qui les punirait de leurs actes. Le capitaine me félicitait, me serrait les mains... le brave homme m'eût embrassé ! Une rumeur venant de l'avant attira notre attention. Un groupe de marins entourait la misaine et scandaient des “ HAN” sonores de manière rythmée... que se passait-il... nous nous précipitâmes donc... la scène que nous découvrîmes alors nous cloua sur place. Le second lié, face au mât de misaine essuyait les coups de fouets que lui portait sauvagement Peter ! Boudiou... comme il y allait... froidement, sans colère, sans haine, méthodiquement... il s'arrangeait pour faire éclater la peau d'un coup, puis, visant le même endroit y allait d'un coup plus puissant... l'homme en noir avait la peau du dos lacérée régulièrement... on eût presque pu en détacher des lanières tant les coups étaient précis et profonds... Nous hésitions à arrêter le jeune homme... les marins semblaient y prendre grand plaisir tant l'homme les avait fait souffrir. Henry me regarda et voulut s'avancer... je le retins par le bras :

- Laisse... Il l'a mérité... j'aurais aimé le tuer moi-même en combat régulier, mais, ce genre d'homme n'a pas assez d'honneur pour se battre proprement... Je vis les yeux de Blackmore se révulser et son corps s'affaisser dans ses liens, évanoui… - Peter ! criai-je... c'est bon... il a son compte... ne le tues pas... il sera jugé et pendu... c'est la loi ! Peter me fixa sans expression dans le regard, mais, je sus qu'il s'était vengé... Il jeta le fouet ensanglanté au sol et vint me rejoindre : - T'as raison Mac... et il s'en fut vers notre cabine...

Hastings - Peter lève le voile.
La suite ?... Les cadavres des mutins furent jetés à la mer... le pont nettoyé et briqué... Les mutins survivants furent jugés coupables de mutinerie et pendus à la misaine. Ils devaient y rester jusqu'à Hastings. Quant à Blackmore, je me réservai son sort personnellement avec la permission d’Henry qui ne sut pas me refuser ce que je lui demandai. Avec l'aide de Peter et Taylor, j'attachai le second, toujours vivant, nu à l'exception de ses braies, sous le beaupré... comme une figure de proue. Je voulais que les pirates qui devaient monter à bord de la Fringante vissent l'état de leur futur employeur. À cet effet, nous ne dépendîmes pas les condamnés non plus. Et, de fait, la barcasse qui devait nous aborder rebroussa chemin dès qu'elle fut à portée de voix sous les huées de nos marins. L'escale de Hastings se déroula des lors sans incident majeur. J'avais décidé de ne pas descendre à terre, nous restâmes donc, Peter et moi à bord de la Fringante, Je voulais éviter tout incident avec des éventuels complices de Blackmore. Ce dernier fut emmené par des soldats afin d'être conduit devant le Sheriff d'Hastings... jugé et, plus que probablement pendu après un procès expéditif. Henry accompagna les soldats afin d'exposer les faits au magistrat local. L'ambiance sur la Fringante était redevenue paisible. Les marins, soulagés des tensions des jours précédents vaquaient à leurs occupations en sifflotant joyeusement. Nous en profitâmes, Peter et moi pour faire plus ample connaissance. Je lui contai mon histoire. Il m'écoutait attentivement hochant la tête et ponctuant mon récit de “ Ben, mon vieux ” ou encore “ Putain ! C'est pas vrai ! ?” qui me faisaient sourire... C'est vrai que ma vie n'avait pas été banale jusqu'ici. Lorsque j'évoquai mes combats, il me regarda sinon avec admiration, du moins avec un grand respect. Et lorsque je lui avouai ma répugnance à prendre la vie d'un de mes semblables, il parut incrédule : - C'est marrant ce que tu me dis, Mac... Je t'ai vu régler le compte de ces bandits, tu paraissais y prendre plaisir ! - Détrompes toi, Pete. Certes, je n'hésites pas à tuer, mais je n'en éprouves aucune satisfaction, sinon celle de rester en vie. Cela dit, tu as raison sur un point : Je ne suis plus le même dans ces moments-là... pas réjoui, mais implacable, ce qui peut me faire paraître cruel... et je veux que cela se sache... cela peut en dissuader plus d'un... Mais en dehors de cela, je suis quelqu'un de paisible. Il parut songeur, mais je crois qu'il comprit ce que je voulais dire. - Je n'irais pas jusqu'à dire que je t'envies, me dit-il, mais au moins, toi, on hésite à te chercher noise... Moi... il eut un regard vague et poussa un profond soupir n'achevant pas sa phrase... J'en devinai pourtant le sens : - Tu sais, mon garçon, dans ce monde, c'est souvent la loi du plus fort qui prime... mais, être fort ne suffit pas toujours. Et si cela aide de savoir se battre, il est tout aussi utile d'apprendre à éviter les bagarres. Cela impose aussi le respect... Quel âge as-tu ?

- Je sais pas vraiment. Dit-il d'un air gêné... J'ai pas connu mon vieux, et ma mère... son visage s'assombrit soudain... Une larme perlait à ses paupières. C'est ainsi que, tranquillement assis au sommet du château arrière, les yeux tournés vers le large, Peter me conta sa courte et douloureuse histoire. Peter naquit dans une petite bourgade des environs de Badmin dans les Cornouailles. Sa mère, servante de la taverne locale se fit “ engrosser ” - c'est le terme - par un voyageur de passage... Erreur de jeunesse. Elle prit la route avec son bébé pour cacher sa honte, puis, de village en village, elle gagna sa vie en acceptant des petits boulots mal payés et avilissants. Elle échoua à Londres dans un bouge infâme où elle travailla comme tavernière. Enfin... Tavernière... elle fut chargée des plus basses besognes et le tenancier l'obligea plus d'une fois d'honorer certains clients de ses faveurs. Le petit Peter était, la plupart du temps confié à la soeur du tenancier. Souvent livré à lui-même, il grandit trop vite et acquit une maturité bien en avance pour un enfant de son âge. Élevé dans la rue, il dut souvent se battre pour un quignon de pain ou voler des pommes. Il devenait farouche et brutal... sa force et sa grande taille le mettait à l'écart des enfants de son âge et on le voyait plus souvent en compagnie de jeunes adolescents... sans être foncièrement malhonnête, il était promis à un avenir plus que douteux... rapines, voire brigandages, allaient sans aucun doute devenir son mode de vie. Mais le malheur avait décidé de frapper Peter à nouveau. Dans sa dixième année, lors d'un hiver particulièrement rigoureux, sa mère fut atteinte d'un mal poitrinaire qui l'emporta en quelques semaines. Orphelin, il était livré à lui-même... mais la même année, une disette terrible, suite à une épidémie de peste, ravagea le sud de l'Angleterre. Trouver de la nourriture relevait du miracle. Peter travaillait à la taverne, mais, les clients se faisaient rares, le commerce périclitait.Le tenancier ne trouva rien de mieux, pour se faire quelque argent, que de vendre Peter à un Capitaine qui cherchait des mousses... C'est ainsi qu'après quelques années sur des bateaux de tous ordres, il se retrouva sur la Fringante... Il avait accepté son sort comme une fatalité, sans trop se plaindre, s'endurcissant davantage. En général, il n'était pas trop mal traité et avait appris son métier avec application... Le bon côté des choses, c'est qu'il apprit à rentrer dans le droit chemin. Rebelle, mais exécutant les ordres tant qu'ils lui paraissaient sensés, il entra vite en désaccord avec Blackmore. Non pas ouvertement - c'était le second, après tout -, mais quand il y avait moyen de contourner un ordre inadéquat, Peter ne s'en privait pas. Il avait acquit un sens judicieux du travail et était bien organisé. Il aimait le travail bien fait, mais trouvait que Blackmore n'était pas cohérent. Le jour où il fut fouetté, il s'échinait à défaire un cordage qui avait été mal noué selon les ordres du Second... Il avait eu le malheur de le lui faire remarquer devant d'autres matelots... cela avait suffi à déclencher sa colère !

Je passes les détails sordides de cette vie qui faillit être gâchée, mais donc, voilà l'histoire de Peter que j'écoutai avec attention. Lorsqu'il se tut, je gardai un moment de silence, tirant quelques bouffées de ma pipe. Les yeux au loin, il semblait passer ses souvenirs en revue.. Puis soudain, se tournant vers moi : - Mac... Please, let me come with you !... Surpris - il m'avait adressé la parole en anglais - je le regardai bouche bée... si je m'attendais à ça... - Je me ferai discret, je pourrai t'être utile... je sais me battre et aussi cuisiner... je porterai ton bagage... je... D'un geste apaisant, j'arrêtai sa phrase, et d'une voix douce je lui dis : ` - Peter, je ne voyages pas pour mon plaisir, tu le sais... tu sais aussi que ma route est parsemée de morts, de danger... Oh oui... je sais tu n'as pas peur. Mais... moi, j'aurai peur pour toi. Je devrai veiller sur toi aussi car, même si tu es fort et courageux, tu n'as pas l'expérience des combats. Nous risquons notre vie tous les deux... De plus, je ne sais même pas où diriger mes pas en France... Devant sa mine profondément déçue, je lui dis doucement : - Je ne te dis pas non formellement... laisses-moi y réfléchir un peu... attendons d'être à Boulogne et nous en reparlerons. Devant son visage qui s'éclairait soudain, j'ajoutai avec un sourire malicieux : - Je n'ai pas dit “ OUI ” non plus! apprends la patience et apprends à réfléchir... Enfin, la Fringante leva les voiles à l'aube du 15 Septembre. Nous étions restés à quai quelques jours, le temps d'embarquer des passagers et du fret. La nef ne souffrait d'aucune avarie majeure et, après les dernières vérifications d'usage, nous mîmes le cap plein Est vers Boulogne... Traversée sans histoire qui ne dura que quelques heures malgré un vent contraire. La côte française était déjà en vue vers midi. Mes affaires étaient prêtes, Peter, débarrassé du Second reprit son poste parmi l'équipage qui depuis les événements le considéraient, à présent, avec respect et bienveillance... Il souriait tout le temps, heureux de pouvoir à nouveau participer à la vie de l'équipage sans crainte de se faire molester... Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles...

Boulogne 1443 - Nouvelle déchirure.
Pourquoi Boulogne reste-t-il pour moi un souvenir douloureux alors qu'enfin je débarquais en Terre de France, but de mon voyage ? Les événements qui suivent y apportent une cuisante réponse ! Nous venions d'accoster. Et, déjà, les marins commençaient à décharger les marchandises destinées aux comptoirs commerciaux de Boulogne. Henry surveillait distraitement les phases du débarquement. Il avait une entière confiance en son équipage plus soudé que jamais après la tentative larvée de mutinerie d'Hastings. Henry et moi devisions de choses et d'autres. J'avais du mal à me décider à quitter cet homme sympathique et je retardais, un peu vainement, avouons-le, le moment des adieux lorsque Peter s'approcha de nous en souriant : - Capitaine, j'ai terminé ma besogne, j'aimerais me rendre à terre, avec votre permission. Henry le regarda avec bienveillance et acquiesça d'un signe de tête... puis, il ajouta : - N'oublies pas que nous appareillons demain matin dès l'aube !... Peter eût une moue gênée et jeta un regard suppliant vers moi... Je toussotai légèrement : - Hem... Henry... euh, voilà... Je penses que Peter souhaiterait voyager avec moi... Je lui avais promis d'y réfléchir et... eh bien, voilà, j'acceptes... À condition que tu me marques ton accord, évidemment ! D'Oultremont nous dévisagea l'un et l'autre d'un regard paternel... puis, enfin, il soupira : - Soit... si tel est son désir, je ne peux m'y opposer... puis s'adressant à Peter : Va, tu es libre, mon garçon... de plus, tu ne pourrais voyager en meilleure compagnie ! Peter sautait de joie.... - Mac... merci... euh... Capitaine... merci... Le pauvre ne savait que dire, une larme perlait au coin de ses paupières... Henry et moi souriions malicieusement tant la joie de Peter était belle à voir. - Bon, dans ce cas, descends à terre et va nous réserver deux chambres à l'Auberge, je t'y rejoins bientôt... et, tiens, va t'acheter des chausses convenables, ajoutai-je en lui tendant une petite bourse... Il y a assez pour l'auberge aussi. Son visage rayonnait, il me serra la main avec chaleur, puis il salua Henry respectueusement : - Ce fut un honneur de servir sous vos ordres Capitaine, je ne vous oublierai jamais...

Enfin, il se sauva en riant et en nous adressant un merveilleux sourire... Cette image de bonheur restera gravée à jamais en ma mémoire... Ce fut la dernière fois que je le vis... Henry tenait absolument à me retenir à déjeuner, je n'eus pas le coeur de lui refuser. Le temps passait trop vite et, le soir tombait presque lorsque je me levai de table. - Je dois y aller, Henry... Peter doit m'attendre et s'inquiéter ! Enfin, je pris congé d'Henry et de sa Fringante avec un gros pincement au coeur. C'est sans me retourner avec un signe de la main que je descendis à quai dirigeant mes pas vers l'auberge. Une grande animation régnait encore sur les quais, cela faisait plaisir à voir, je flânai donc un peu, observant les allées et venues de tout ce petit monde bigarré qui peuplait le port. Il y avait beaucoup de soldats, certains avaient une belle prestance, d'autres, au contraire ressemblaient plus à des vanu-pieds qu'à une noble soldatesque... Des nouveaux engagés, sans doute ou des malfrats en voie de se reconvertir à défaut de rentrer dans le droit chemin. Enfin, la foule parut se dissiper... les soldats quittaient la ville, en apparence, du moins d'après les bribes de conversation saisies çà et là... Un contingent d'hommes armés était en partance pour le pays Ottoman tout à l'Est, où, semblait-il des troubles régnaient... Je pensais à tous ces hommes déracinés - comme je l'étais moi-même - avec une pensée émue. Je savais ce qu'ils devaient ressentir, une fois l'enthousiasme du départ estompé... Je me rendis enfin à l'auberge où Peter devait m'attendre avec impatience sans doute. Dès mon entrée, je suis que quelque chose clochait... j'avais beau scruter les moindres recoins de l'auberge, pas de Peter... je m'adressai directement au Tenancier : - Excusez moi, Messire, je me nomme McTYLE quelqu'un est-il venu se présenter de ma part aux fins de vous louer une chambre ? L'aubergiste parut ennuyé, il me regarda d'un air contrit : - Làs, Messire, s'il s'agit d'un jeune homme aux cheveux noirs, en effet, il est passé et m'a remis une somme d'argent pour cela, mais... Un instant je fus soulagé, me disant que Peter fort de sa nouvelle indépendance avait dû aller encore faire un tour en ville... mais la mine contrite de l'aubergiste eût tôt fait de m'inquiéter à nouveau : - Mais ... mais quoi, Messire ?... Parlez, voyons !.... Je m'énervai un peu et le pauvre homme s'en rendit compte... mon regard avait pris cette couleur sombre qui impressionnait pas mal de monde. - Par Aristote, Messire... les soldats... ils...

- Mais bon sang, vas-tu parler maraud !... hurlai-je soudain hors de moi. - Des soldats l'ont emmené... de force... Pitié Messire... je n'ai rien pu faire pour les empêcher... Ils allaient tout casser ici !... - Depuis combien de temps quand ?... Et où sont-ils allés ?... - Làs... fort tôt dans l'après-midi... Je ne sais où ils se rendent... vers l'est je crois la Flandre ou la Germanie je ne sais... Je vous le jure !... - Gardes mon bagage, je ne serai pas long !... Sans me retourner je quittai l'auberge en courant, me renseignant çà et là... Oui, les soldats étaient partis... Oui, on les avait vus se dirigeant vers l'Est, mais ils devaient avoir une belle avance. Je me rendis au bureau de la Maréchaussée où j'expliquai la situation, l'officier qui me reçut fort aimablement, du reste, me dévisagea d'un air contrit : - Hélas, Messire, nous ne pouvons rien tenter pour ce garçon... Si l'armée l'a enrôlé de force, ce ne sont pas les autorités civiles qui peuvent intervenir... Seul l'état-major militaire pourrait... mais, en ce moment, l'Armée recrute par tous les moyens - ce que je déplores - et je doutes que vous obteniez satisfaction... tout ce que vous risquez en intervenant, c'est de vous voir enrôlé vousmême... de force... je suis navré... Et il paraissait l'être réellement. Les épaules basses et une larme perlant au coin des yeux, rageant sur ma légèreté et mon impuissance, je retournai à l'auberge... Je m'en voulais d'avoir laissé Peter livré à lui-même. Un instant, je fus tenté de partir sur les traces des troupes en marche afin d'essayer de soustraire mon ami des mains de l'armée... mais, rapidement, je me rendis compte de la vanité de cette entreprise, si bien qu'à contrecoeur, je me résignai à abandonner ce projet insensé... Je ne pouvais pas, dès mon arrivée en France me mettre l'Armée du Roy à dos... je n'y survivrais pas... et Peter non plus, sans doute. La mort dans l'âme et la rage au coeur, je montai mes bagages à ma chambre exigeant du tenancier que l'on ne me dérangeât sous aucun prétexte. Je restai prostré plusieurs jours dans ma chambre, me faisant monter des repas auxquels je ne touchais que du bout des dents. Mon arrivée en Terre de France se présentait sous des auspices sinistres... Sans doute eus-je dû y voir un signe, une malédiction car, à quelques exceptions près, mon voyage, ma quête, serait parsemée d'échecs et de désillusions... mais à ce moment-là, je ne pouvais encore prévoir les dégâts que cette quête occasionnerait en mon âme. Je ne doutais certes pas de ma faculté à affronter les pires situations, mais j'étais à cent lieues de prévoir à quel point cette quête allait m'en coûter. Je restais confiant en ma bonne étoile pour ce qui me concernait personnellement, les épreuves passées m'avaient donné confiance en moi et mes capacités d'adaptation. Mais, après l'enlèvement - il n'y a pas d'autre terme - de Peter, je passai plusieurs jours à réfléchir à la vanité des choses... et ma propre vanité.

Certes, les Dieux m'avaient "confié" une mission sacrée - je n'avais guère eu le choix, avouons-le et, eu égard à mon éducation et au respect de la devise qui était mienne désormais, je ne pouvais abandonner si près du but - du moins, le croyais-je. Aussi, reprenant peu à peu courage et me consolant en espérant croiser la route de Peter - avec l'aide des Dieux - je me décidai enfin à prendre la route. Je ne savais dans quelle direction aller... J'ignorais à peu près tout de ce pays et la Devineresse de Cork ne m'avait donné aucune indication quant à l'endroit où je trouverais ma promise. D'instinct, je me dis que je ne la trouverais pas dès mon arrivée, ce ne pouvait être aussi facile... Une Louve, avait dit l'Oracle... Je ne sais pour quelle raison, je m’enquis de savoir sans quelle région du Royaume on trouvait des Loups. - Un peu partout, me répondit l'aubergiste... Dans le centre du pays, sans aucun doute et aussi dans les Pyrénées... des ours aussi... mais on les chasse de plus en plus, c'est un fléau... Vers le sud, Messire à coup sûr... Le renseignement était maigre, mais il me fallait bien commencer ma quête un jour. Aussi, dès le lendemain je me mis en route.

3èm e Partie – Terre de F rance.
De l'Artois en Normandie
Relater par le menu ce périple qui me prit une dizaine d'années serait une injure à la patience de mes lecteurs. Non point que ce voyage fut de tout repos... Parsemé d'anecdotes, de combats, de peines et de joies aussi, mais, une certaine routine s'installait : travail dans les fermes et mines rencontrées au hasard de ma quête, hivers pénibles, étés torrides parfois, je m'endurcissais encore, et, mû par une force et une volonté inébranlables, je poursuivais ma route inlassablement au hasard des renseignements que je glanais au passage. Je rencontrai des villages, tous susceptibles d'abriter ma promise, sans succès. Ainsi de ville en ville, je sillonnai la France avec l'espoir de trouver celle qui, enfin, me rendrait la paix.... Mais, n'anticipons pas. J'avais décidé de voyager à pied, dans un premier temps. Octobre s'annonçait frileux et, avant de m'aventurer plus loin, je cherchai un endroit où passer l'hiver en travaillant. Je ne voulais pas gaspiller mes précieuses économies. Je trouvai mon bonheur non loin d'Amiens dans une métairie sympathique où je mis mes divers talents au service du propriétaire. Ma connaissance du bétail et des chevaux me procura la confiance de ce brave homme et, c'est dans la sérénité que je passai mon premier hiver en Terre de France. Bien sûr, ces longues soirées ravivaient souvent des souvenirs douloureux, car mon employeur me demandait, à la veillée, de conter mes voyages et mes aventures. Je m'y pliais avec plaisir malgré tout car les distractions étaient rares et, avouons-le, mon histoire n'était pas banale. Puis, vint le printemps et, avec lui, le moment de reprendre la route. Les adieux furent brefs, sobres mais néanmoins empreints d'un peu de peine... ce long hiver avait tissé des liens. Mon employeur voulut, en récompense de mon travail m'offrir une prime. Il m'offrit un bel hongre alezan, plus tout jeune, mais robuste et très brave répondant au sobriquet de Frisé... eu égard à sa crinière et sa queue dont les crins ondulaient joliment ... Je le baptisai Curly... ce qui signifie … .Frisé ! histoire de ne pas perdre entièrement mon identité. Je n'étais pas pressé. Je m'arrêtais dans chaque village, cherchant du travail journalier, je vivais ainsi sur le pays sans toucher à mon pécule. D'autre part, cela me permettait de me familiariser avec le pays, ses lois et ses coutumes. Je m'abstenais d'intervenir dans les rixes de tavernes, sauf quand on m'agressait directement - ce qui, je l'avoues était assez rare compte tenu de ma stature impressionnante. Je posais discrètement des questions desquelles j'espérais ainsi obtenir des indices qui me permettraient de trouver la femme que je cherchais... en vain. Je n'avais pas d'itinéraire précis. Me fiant à mon instinct, je parcourrais les comtés et duchés au hasard, me disant que les Dieux veillaient sur moi et que, tôt ou tard, je finirais par LA trouver.

Les mois passèrent donc sans incident majeur jusqu'à ce jour de septembre où, dans la campagne normande, Curly trébucha vilainement et s'effondra sous moi. Le pauvre animal s'était pris le pied dans un terrier de lapin. Il parvint à se remettre debout, mais, malgré son courage, il ne pouvait marcher sans boiter. J'eus beau lui masser les tendons, lui baigner les pieds dans une rivière proche, rien n'y fit. Le boulet gonflé lui refusait tout appui. La larme à l'oeil, je m'apprêtais à lui enfoncer la dague dans la carotide afin d'abréger ses souffrances lorsqu'un homme me héla. - Des ennuis, Messire ! ? L'homme qui m'interpellait montait un superbe étalon zain. Il avait une mise correcte et l'on sentait une assurance certaine dans sa façon de monter. - Làs, Messire, lui dis-je d'un air navré, mon pauvre compagnon vient de se blesser... je crains qu'il ne puisse s'en remettre sans soins appropriés.. Et ici... ce disant, je désignai les alentours d'un large geste du bras... où trouver un endroit pour le soigner ?... L'homme descendit de cheval et vint examiner le pied meurtri de Curly... il fit la moue... - En effet, si cet animal n'est pas soigné au plus tôt, il risque de voir sa carrière s'achever prématurément... Mais, pardonnez-moi, je manques à tous mes devoirs. Hubert Desforges. me dit-il me tendant la main. - McTyle... lui répondis-je en la lui serrant. - Étranger ?... - Irlandais, Messire. Son ton était aimable, sans un soupçon de curiosité ni d'hostilité... Cela ne devait pas être courant de voir des individus de mon genre, mais il n'en laissa rien paraître. - Écoutez, me dit-il, ma propriété n'est pas loin d'ici, nous allons y amener votre monture sans trop la fatiguer et nous aviserons, je vous offre l'hospitalité pour ce soir car je vois que vous semblez être attaché à votre ... euh... Curly... c'est cela ? - En effet... oui aux deux questions, Messire... je vous remercie dis-je avec un sourire aimable. Je retirai mes lourdes fontes du dos de Curly et les mis sur mes épaules sous le regard satisfait du Sieur Desforges. Nous nous mîmes donc en route marchant lentement afin de permettre à l'alezan de marcher sans trop prendre appui sur son antérieur blessé. Enfin, nous arrivâmes en vue d'une jolie propriété. Des bâtiments agréables entourant un manoir coquet et, ô surprise, des pâtures à perte de vue où paissaient tranquillement des troupeaux de chevaux magnifiques... Je restai bouche bée tant ce spectacle me ravissait. Mon étonnement n'échappa point à mon guide qui, avec une réelle fierté dans la voix me dit :

- Bienvenue au Haras de la Braize ! - By Jove, m'exclamai-je enfin... quelle beauté !... Je restai bouche bée, car pour l'amoureux des chevaux que j'étais, cet endroit était un vrai paradis. Pour peu que l'éloignement me le permit, j'admirai ces nobles animaux à la robe luisante et aux formes élégantes. Visiblement, cet élevage faisait honneur à son propriétaire. Enfin, mettant un terme à mon enchantement, Hubert Desforges, me prit par le bras et d'une voix douce me dit : - Allons, venez à présent, Curly a besoin de repos... et, vous aussi, je penses. Je le gratifiai d'un sourire reconnaissant et lui emboîtai le pas. Nous arrivâmes bientôt dans l'allée qui menait aux bâtiments principaux. Un garçon d'environ dix-huit ans vint à notre rencontre : - B'jour, m'sieur Hubert… 'jour Messire... - Messire McTyle, je vous présente Etienne... ne vous fiez pas à son jeune âge... il en sait autant que vous et moi sur les chevaux... ajouterai-je qu'il est né ici - ses parents sont à notre service depuis deux générations - j'ai toute confiance en lui. S'adressant au jeune homme et désignant l'alezan : - Nous aurons un pensionnaire de plus ce soir. Il s'est blessé cet après-midi, vois avec Mathieu ce que l'on peut faire pour lui. Etienne caressa le museau de Curly, je lui tendis les rênes et flattai le brave animal en lui murmurant : - Va, mon ami... tu es en bonnes mains... Curly parut comprendre le sens de mes paroles et poussa un petit hennissement de satisfaction. Il suivit le garçon sans se faire prier, et je les vis s'éloigner vers ce qui me semblait être les écuries. Le Sieur Desforges avait, lui aussi donné les rênes de son cheval à Etienne. Il m'entraîna vers sa demeure où il m'invita courtoisement à entrer. - Débarrassez-vous et mettez-vous à l'aise, je vais donner des instructions aux cuisines. En attendant, servez-vous donc une prune. Me dit-il en désignant une jolie carafe et des gobelets en étain sur un bahut.... Et, tant que vous y êtes, servez m'en un verre également.... ajouta-t-il avec un sourire complice. Je lui rendis son sourire et m'exécutai. Mon hôte revint bientôt et il m'invita à prendre place dans un siège confortable face à la cheminée dans laquelle crépitait un agréable feu de bûches.

Nous trinquâmes et sirotâmes la liqueur silencieusement. L'arrivée d'Etienne interrompit notre rêverie. Le garçon arborait un grand sourire : - Ben, vot' Curly... il a eu de la veine... il va s'en tirer... Seulement, ça risque de durer un moment avant que vous puissiez le monter, Messire. Ma mine s'assombrit soudain... L'automne approchait et il me fallait trouver du travail avant l'hiver... je ne comptais pas m'arrêter si tôt dans la saison et il me fallait du travail... à moins que ... Devant ma mine déconfite, Hubert Desforges s'enquit de ce qui semblait me causer une contrariété... je le lui expliquai, mais j'ajoutai : - La seule solution serait que je vous achète un cheval et vous paie la pension de Curly... ou, en tous cas, les frais que vous pourriez avoir pour ses soins... - Il y en a une autre Messire, m'interrompit-il... Il sourit gentiment devant mon air interrogateur. - Nous en parlerons après le dîner, si vous le voulez bien... vous êtes mon hôte au moins pour la nuit, donc ne vous tracassez pas, nous trouverons solution à votre problème, n'ayez crainte. En attendant le repas, je vous propose de vous installer dans la chambre d'amis, puis, si vous le désirez, je vous ferai faire le tour du propriétaire. Il avait raison... Rien ne servait de broyer du noir... Curly était entre bonnes mains et moi-même aurais pu tomber plus mal. C'est donc avec sérénité que j'installai mon bagage dans la chambre d'amis, au demeurant fort douillette. Après une toilette réparatrice, je descendis rejoindre Sieur Hubert qui, me chopant par le bras avec bonne humeur me dit : - Messire McTYLE, j'ai l'immense joie de vous faire découvrir un des plus beaux élevages de chevaux Normands du Royaume... Si, si, si... cela peut paraître présomptueux, mais, savez-vous que la Cour, elle-même vient se pourvoir en remonte dans mon haras ?... J'étais, je l'avoues assez impressionné par cette révélation me disant que Hubert Desforges ne se serait pas vanté de choses qu'il n'eût pu prouver à l’amateur de chevaux qu'il avait deviné en moi. Aussi le suivis-je avec curiosité et, avouons-le, avec une certaine envie de trouver une faille à ce que je pensais de prime abord être des propos de vantard. Il m'emmena d'abord vers les écuries... Les boxes abritaient des chevaux splendides à la robe baie pour la plupart... luisante, soyeuse... les crins soigneusement trimés... pas un crottin au sol, les allées nettes. Cela ne sentait pas l'écurie, mais la paille fraîche. Quant aux chevaux... Il m'avait été donné de voir, et même monter, des chevaux splendides aux allures nobles et au caractère sociable, l'Irlande possède des élevages donnant des spécimens remarquables. Mais là, il semblait que les plus beaux chevaux du Royaume étaient ici rassemblés ! Je ne savais où donner des yeux, j'étais à la fois abasourdi et ravi... Mon guide dut s'en rendre compte, il rit doucement :

- Allez-vous vous en remettre McTYLE ?... - Ah Messire... vous ne pouviez me faire plus plaisir qu'en m'accordant le privilège de cette visite !.. - Oh... vous n'avez encore rien vu... ici sont les animaux âgés, convalescents ou souffrants de petits bobos sans gravité, ainsi que les chevaux qui seront travaillés demain où dont le débourrage est à peine commencé. Votre Curly, lui jouit d'appartements privé, eu égard à sa boiterie. Il est dans un autre bâtiment réservé aux “ grands malades ” ou aux animaux qui demandent un soin particulier.. Mais, venez, la visite n'est pas terminée. Je lui emboîtai donc le pas et, traversant les écuries, nous débouchâmes sur une vaste esplanade entourées de bâtiments... Infirmerie, sellerie, fenils, réserves de nourriture, hangars abritant des attelages et l'outillage... Le tout d'une netteté irréprochable, des parterres de fleurs décoraient agréablement l'esplanade en bordant les chemins qui s'y croisaient. Les fenêtres et soubassements des bâtiments étaient garnis de même, donnant à l'ensemble un charme incontestable. Derrière les bâtiments, on devinait, à perte de vue des pâturages clôturés par des barrières de bois. Aussi loin que pouvait porter le regard, on voyait des prairies peuplées de chevaux ! Hubert Desforges me fit visiter tous les bâtiments, si bien qu'après plus d'une heure nous en avions fait le tour... J'étais émerveillé par la propreté et la netteté des lieux... évidemment le Haras occupait un personnel nombreux et expérimenté car le seul bâtiments que nous ne visitâmes point, par discrétion - fut le bâtiment abritant le personnel (dortoir, salle à manger, cuisine) qui vivaient à demeure dans la propriété. Seule la conciergerie, à l'entrée du domaine étaient habitée par un couple bien sympathique. Le reste du personnel, célibataires pour la plupart et aussi quelques saisonniers, était donc logé là. Et, si ces locaux étaient aussi bien entretenus que les écuries - ce dont je ne doutais pas - les gens qu'employaient Messire Hubert devaient se sentir aussi bien que les chevaux. En cette belle soirée de fin d'été, je me sentais bien... vraiment bien. La sérénité de l’endroit, la courtoisie du maître des lieux, la proximité des chevaux et tous cet agréable tapage bucolique hennissements, chants d'oiseaux, sifflotements joyeux des travailleurs - tout cela ma faisait presque oublier pourquoi j'étais là. Je mâchonnais un brin de paille et me régalai du spectacle de ces paisibles animaux broutant dans ces verts pâturages ombragés, de-ci, de-là, de bouquets de peupliers et de bouleaux ... J'en étais là de ma rêverie champêtre lorsque mon hôte toussota discrètement : - Hem... Messire McTYLE, je suis désolé de vous tirer de vos songes, mais il va être l'heure du repas. Demain, je vous emmènerai faire une balade dans la propriété. Vous verrez de plus près ces animaux dont je pressens que vous êtes un grand amoureux ! - En effet, Messire, j'ai une passion pour les chevaux qui me vient de mon père... Chez nous, il y en avait beaucoup et je fus mis en selle dès l'âge de quatre ans... c'est vous dire combien j'y suis attaché... Parfois, enfant, il m'arrivait même de m'endormir dans la paille tout près du cheval de mon père. Eh bien, dans ce cas, demain vous serez gâté. C'est une joie pour moi de partager cette passion avec un connaisseur... En attendant, venez... Un bon repas nous attend. Ajouta-t-il joyeusement.

Dearg te.
Le repas fut joyeux. La femme de Messire Hubert, Dame Elizabeth, était une maîtresse de maison courtoise et, ma foi, fort jolie. Ils n'avaient pas d'enfants, mais ils avaient “ adopté ” Mathieu, orphelin ayant perdu ses parents suite à l'incendie de leur ferme toute voisine. Ce garçon de 18 ans avait un don, il n'y a pas d'autre terme, pour soigner les chevaux. Il faut dire que son père était un rebouteux bien connu dans la région... Avait il hérité de ses “ facultés ” ?... Toujours est il que, malgré son jeune âge, Messire Hubert lui faisait entière confiance lorsqu'un de ses chevaux tombait malade : Mathieu savait y faire ! Le garçon mangeait avec nous, silencieusement. Nous devisions gaiement de tout et de rien... évidemment, on me posa un tas de questions sur les raisons de mon périple et l'on me demanda de parler de mon pays, ce que je fis sans me faire prier. J'évitais les détails trop “ sanglants ”, me contentant d'évoquer brièvement les agressions dont je fus victime et, tout naturellement, nous en vînmes à parler chevaux. Mathieu qui, jusqu'ici buvait mes paroles bouche bée lâcha : - M'sieur McTyle, vot' Curly... il en a bien pour six à huit semaines avant de pouvoir trotter normalement... vilaine entorse, mais y aura pas de séquelles ! - Six à huit semaines !... Mais, nous serons au seuil de l'hiver... je ne peux pas attendre jusque là ! - Pardonnez ma curiosité, Messire, mais, êtes-vous attendu en quelque lieu pour une date précise ? - Non certes, Messire, mais je pensais descendre un peu plus vers les sud afin de trouver du travail avant l'hiver, comme je le fais à présent tous les ans depuis mon départ. Voyager en hiver est bien trop risqué. - Dans ce cas, voici ce que je vous propose : Contrairement à bien d'autres fermes et installations agricoles, l'hiver nous apporte un surcroît de travail car nombre de chevaux ne peuvent rester en pâture par trop grand froid. Il faut donc s'en occuper davantage. De plus il faut parfois apporter le fourrage aux animaux qui restent malgré tout dehors... Bref, cet hiver, je vais devoir engager du personnel supplémentaire... Accepteriez-vous de travailler pour moi ? Je ne m'attendais pas à une telle proposition. Je marquai une brève hésitation avant de répondre : - Ma foi, Messire Hubert... je suis confus... je vous apporte un souci et voilà que ... Mais oui, votre proposition me séduit, en effet... rien ne me ferait plus plaisir que de vous aider. Mais je me contenterai du gîte et du couvert... Avant que je ne pus achever ma phrase, Hubert m'interrompit : - Que nenni Messire... J'ai d'autres projets, eu égard à votre connaissance des chevaux... j'aurai des poulains de deux ans à travailler, j'aimerais vous voir, vous atteler à cette tâche... De plus, vous logerez ici, sous mon toit... je vous engage comme dresseur et vous m'assisterez dans ce travail. Logé

et nourri, évidemment, avec un sus, un salaire de 25 écus par jour... cela ne supporte pas le moindre refus ! Et il éclata de rire. Je n'avais guère d'autre choix que d'accepter sa proposition ou de lui acheter un cheval et m'en aller dès le lendemain, mais j'avoues que l'endroit et son propriétaire m'avaient séduits... et si, en plus je pouvais m'occuper de chevaux... j'allais passer un hiver édénique... - Soit.. Je me rends, vous savez être persuasif, Messire Hubert lui répondis-je en riant. - Tope la !... Vous commencez dès lundi. Nous sommes vendredi, cela vous laissera quelques jours pour vous familiariser avec les lieux et le personnel auquel je vous présenterai. C'est ainsi que McTYLE devint, pour un hiver, une sorte d'écuyer-dresseur-palefrenier. Après une nuit réparatrice, Je me présentai dans la salle à manger du manoir où une domestique avait dressé une table bien garnie et où m'attendaient déjà mes hôtes. - Prenez place Messire... - Messire Hubert, puisque nous allons passer quelques mois ensemble, appelez moi Mac et foin des civilités... c'est comme cela que mes amis m'appellent ! - D'accord Mess... euh Mac... mais rendez-moi la politesse dans ce cas... laissez tomber le “ Messire"... Hubert suffira ! Je le remerciai d'un signe de tête. Le repas terminé, Hubert, comme promis la veille, m'emmena visiter le domaine... nous en avions pour la journée et il s'avéra utile de prendre de quoi se sustenter en chemin. Devant le perron du manoir nous attendaient deux magnifiques chevaux à la robe baie luisante. Les naseaux frémissants et les yeux vifs, je devinai que ces animaux devaient être parmi les préférés d'Hubert. Celui-ci me désigna ma monture, une jument très douce de fort belle taille - dois-je rappeler que McTyle n'est pas spécialement petit ? Je m'en approchai et la flattai doucement en lui murmurant quelques mots d'apaisement, ce dont elle n'avait visiblement pas besoin tant elle paraissait sereine. - Hubert, dis-je à mon employeur, cela vous pose-t-il un problème si j'ôtes la selle ? - Euh... Mac, c'est la vôtre... - Je sais, et ce sont aussi mes fontes que vous avez eu la gentillesse de faire garnir de provisions... mais j'aime monter à cru... vieille habitude de chez nous... sauf pour de longs voyages, évidemment. - À votre guise, mon ami, Hémione vous en sera reconnaissante, j'en suis sûr... me répondit-il dans un sourire.

Je désellai donc Hémione - puisque c'est ainsi que se nommait la jument - et, d'un mouvement souple, l'enfourchai aisément sous le regard approbateur du palefrenier et d'Hubert. Réunissant les rênes je souris et déclarai : - Voilà... nous pouvons y aller ! La promenade fut des plus agréables et enrichissantes. Les terres d'Hubert se répartissaient sur plusieurs centaines d'hectares Riches pâturages à chevaux et à vaches, entrecoupés de champs d'orge, d'avoine et de luzerne. Le Haras de la Braize vivait en parfaite autarcie se suffisant à lui même pour tous ses besoins majeurs. La gestion du domaine était parfaite et l'on avait l'impression que ce paradis champêtre évoluait dans une sereine harmonie. La plupart du temps, nous chevauchions botte à botte, au pas de nos montures en devisant de tout et de rien, mais principalement de chevaux, on s'en doute un peu. Parfois, nous poussions nos montures au galop pour le plus grand plaisir de celles-ci... et du nôtre, faut-il le souligner. En fin d'après-midi, Hubert donna le signal du retour. Nous avions visité la quasi-totalité du domaine. Mais mon guide me réservait encore une surprise. - Nous allons faire un crochet par Avranches, si vous le voulez, Mac... Nous n'en sommes pas loin ! - C'est vous le patron ! lui répondis-je en riant. Avranches est située presque en bordure de mer non loin de ce lieu étrange que l'on nomme Mont St Michel accessible par marée basse ou par bateau. On disait qu'il fallait prendre garde aux marées car elles montaient à la vitesse d'un cheval au galop ! Malheur à celui qui par insouciance n'y prenait garde... il périssait noyé à coup sûr. Hubert m'emmena dans un petite auberge bien sympathique où il semblait être bien connu. Il me présenta comme son collaborateur et nous trinquâmes joyeusement avec les clients habitués de l'endroit. L'auberge s'ouvrait sur une petite place où régnait depuis notre arrivée une certaine effervescence. Tandis que nous devisions, je remarquai par la fenêtre que la place se remplissait de chevaux. - Excusez-moi, dis-je, pouvez-vous m'expliquer la raison de ce rassemblement, Hubert ? - Aah... mon ami, je voulais vous faire une petite surprise... ce sont des marchands de chevaux des alentours qui viennent proposer leurs bêtes à la vente... On y fait parfois de bonne affaires, voulezvous y jeter un coup d'oeil ? Demandez donc à un Irlandais s'il faut avoir soif pour boire !... Évidemment que je voulais voir cela ! Et je le dis à Hubert avec enthousiasme. Nous avons donc ainsi fait le tour des marchands et nous apprêtions à retourner à l'auberge récupérer nos chevaux pour rentrer au haras avant la nuit, lorsque des hennissements sonores se firent entendre au milieu de clameurs véhémentes.

Attirés par ce tapage nous approchâmes des lieux de ce désordre et découvrîmes avec stupeur un spectacle affligeant : Au milieu d'un enclos rudimentaire, un homme aviné et brutal s'acharnait à coups de canne sur un grand étalon rouan. Celui-ci se cabrait et jetait ses antérieurs pour se défendre de la violence des coups qui pleuvaient sur lui... l'homme le tenait à la longe d'une main et frappait de l'autre en vociférant, crachant des insultes grossière au pauvre animal qui roulait des yeux fous ! - Sale carne... j'aurai ta peau !... À l'équarrissage... c'est sa place ! Satané mulet ! Avant qu'Hubert ait pu faire un geste pour me retenir, je suis sur l'homme et, au moment où il va lever le bras pour frapper encore, je lui attrape le poignet vigoureusement, interrompant son geste. - Holà, l'ami... tu n'en tireras rien de cette façon ! -De quoi j'me mêles, maraud ! Occupe toi de tes fesses !!!... Et, lâche-moi ! Le cheval roulait toujours des yeux apeurés... il était maigre et mal soigné, le crin emmêlé et la robe rouge terne... les oreilles couchées et les dents en avant, il était prêt à mordre qui l'approcherait. Un licol rudimentaire en grosse corde lui meurtrissait la peau sensible des ganaches et du chanfrein. Hubert s'approcha de nous. - On se calme !... Que se passe-t-il ici ? Je lâchai le poignet de l'homme qui se tourna vers Hubert en maugréant : - C'est c'te carne, elle m'a mordu à l'épaule... Il est bon à rien ce canasson... Y veut pas la bride... y veut pas l'attelage... et la selle, même pas la peine d'y penser !... Y a même pas assez de viande pour le bouffer ! Et personne veut me l'acheter !... - Est-ce une raison pour le maltraiter ainsi ? dis-je sur un ton dur. - C'est pas toi qu'il a mordu, Monsieur le mêle-tout !... Et puis qui tu es pour me donner des leçons... tu me fais pas peur... minable !! Tires-toi d'là avant que j'te fasses goûter de mon bâton ! Disant ces mots, l'homme lève à nouveau le bras en un geste menaçant. - On dirait bien, l'ami que sans ton bâton, tu ne dois pas avoir plus d'assurance qu'une poule mouillée... lui dis-je en ricanant. J'avoues avoir provoqué cet homme sciemment. Mais s'il ne me faisait rien -ou presque - de prendre la vie d'un homme, je ne supportais pas voir maltraiter un animal..; À fortiori un cheval... aussi rébarbatif soit-il... L'homme blêmit sous l'insulte. Il jette son bâton, lâche la longe du cheval et se précipite sur moi me lançant son poing à la figure.

J'avais évidemment prévu sa réaction, mon insulte l'ayant provoquée. J'esquivai donc facilement cette attaque et, au lieu de frapper l'homme, je m'esquivai et, emporté par son élan, il perdit l'équilibre an avant... j'avoues l'y avoir aidé quelque peu en tendant la jambe et en lui donnant une bourrade dans le dos au moment où il passa devant moi. Il s'étala de tout son long et son visage rencontra un énorme crottin tout frais sous un éclat de rire général ! Il se relevait lourdement le visage, maculé de crottin, déformé par la haine... Il n'en avait pas eu assez et se préparait à un nouvel assaut lorsque deux sergents de la milice de la ville apparurent. La colère de l'homme tomba aussitôt. Il ne voulait visiblement pas avoir d'ennuis avec la maréchaussée. Il se contenta de me jeter un regard noir en grommelant. Pendant ce temps, le grand rouan semblait s'être quelque peu apaisé, mais il frissonnait et piaffait nerveusement, je m'en approchai prudemment et, sans le regarder, ramassai la corde qui lui servait de longe, j'allais la tendre à l'homme en signe de paix, lorsque je me ravisai : - Tu veux t'en débarrasser disais-tu ? - Bah... qui voudrait de ce cuir ? répondit-il d'un air las, tout à coup. - Je t'en offre 30 deniers... - Hein ?... mais... c'est pas le prix de la corde que tu tiens, l'ami !... - 25 deniers... sans la corde... dis-je en riant - 50 deniers... ou je le saigne ici devant toi !... - Tu mériterais que je te saignes pour avoir eu ces mots... mais pour 50 deniers, j'aurai épargné à cet animal une fin honteuse... tiens maraud... et changes de métier... la race chevaline t'en sera reconnaissante !... Tiens ! Sortant les pièces de ma bourse, je les jetai à ses pieds. - Estimes-toi heureux que je ne les aies jetés dans le crottin... tu semblais t'y complaire... Je le défiai du regard un instant espérant pouvoir lui donner une correction publique, mais la vue des uniformes tout proches le calma... Il ramassa ses deniers et je m'en fus, tenant ma nouvelle acquisition par la longe, fendant la foule rejoindre Hubert qui m'attendait près des chevaux. Je vis à la moue désapprobatrice d'Hubert que je venais de faire une belle sottise... Pourtant, en y regardant de plus près, le cheval rouan, malgré son air rébarbatif et peu ragoûtant avait une certaine allure... je me mis à imaginer cette bête pansée, bien nourrie, soignée et entourée d'amitié et, ma foi, ce que je voyais démentait l'aspect actuel de cet animal. C'est ce que j'arguai à Hubert pour justifier cet achat impulsif, outre le fait que le maraud qui le molestait avait provoqué chez moi cet élan d'indignation.

- Mon pauvre ami, me dit-il, vous vous êtes mis un travail d'Hercule sur le dos... je ne vous donnes pas un mois pour que vous vous débarrassiez de cet animal ! - Je sais, Hubert, je sais.... Mais, je tenterai ma chance en bon Irlandais têtu que je suis, dis-je en riant... si toutefois, vous m'en donnez la permission... sinon, je m'occuperai de lui en dehors de mes heures de travail, ajoutai-je. - Soit, je sais que vous êtes homme de parole... si vous avez besoin de mes conseils, je suis prêt à vous aider... mais, ne vous réjouissez pas trop vite, à mon sens, vous ne tirerez rien de cet animal... il me semble tellement traumatisé que je crains qu'il soit irrécupérable. Nous rentrâmes donc au haras avec celui qui allait devenir mon compagnon de misère et qui m'aida à supporter bien des vicissitudes au cours des années à venir. Je profitai des deux jours de liberté qui me restaient avant de commencer mon travail pour tenter de donner plus belle allure au rouan. Hubert avait mis à notre disposition un stalle confortable. Big Red me suivit, non sans renâcler et tirer sur sa longe vigoureusement, mais, sans brutalité, avec persuasion, je réussis à l'amener à y pénétrer... Sans doute, la bonne odeur de paille fraîche dut l'apaiser. Je tentai de lui ôter le licol qui le blessait,... il essaya de me mordre à plus d'une reprise, mais j'y parvins enfin. Ensuite, je lui apportai une solide ration de picotin sur laquelle il se rua littéralement dès que j'eus le dos tourné. Le lendemain, je tentai une nouvelle approche, picotin à l'appui. L'animal semblait plus calme, reposé, mais néanmoins farouche. Les oreilles couchées, il me présenta sa croupe dès que j'eus tenté d'ouvrir la porte de son stalle, prêt à botter. Je lui parlai doucement et prudemment, entrai dans son domaine. Contre toute attente, il me laissa l'approcher... il renâclait bruyamment, mais ne tenta aucune agression... Visiblement, il avait peur, c'était à le mettre en confiance que je devais à présent m'atteler. Je versai son picotin dans son auge et, tandis qu'il mangeait, méfiant et surveillant mes gestes, je posai délicatement la main sur son encolure. M'enhardissant davantage, je le flattai doucement... remontant vers la tête, je continuai à le caresser en le grattant légèrement. Au bout d'un moment, le rouan releva les oreilles, j'en profitai pour lui gratter la tête, tandis que je laissais glisser l'autre main, le long de son flanc. Il broncha à peine... Il semblait que le farouche animal ait accepté sinon mon amitié, du moins ma présence. Fort de ce succès, et désireux de ne pas lui imposer trop de contraintes en une fois, je quittai lentement le stalle pour le laisser tranquillement terminer son repas. Tout à l'heure, vers midi, je reviendrais le voir.

Une nouvelle amitié.
Toutes les quatre heures environ, j'allai donc voir mon protégé. À chaque fois, je lui apportais de la nourriture, de l'eau ou une croûte de pain, si bien que le dimanche soir, entendant mon pas, il passait la tête par la porte de son stalle pour me voir arriver. Dire qu'il hennissait de joie serait présomptueux, mais, de ce moment-là, il ne coucha plus les oreilles et ne se montra plus jamais menaçant.... Le plus dur semblait accompli. Je savais qu'il me restait un long chemin à parcourir pour m'en faire un ami, mais, j'avais bon espoir, le rouan n'était pas vicieux, juste traumatisé par les mauvais traitements. Le dimanche soir, je voulus tenter l'expérience de le panser et lui donner une meilleure allure. Je profitai du moment où je venais de changer la litière pour le panser avec de la paille fraîche et un bouchon humide afin de lui lustrer la robe. À mon grand étonnement, il se laissa faire, non sans broncher de temps en temps. Mais je lui parlais doucement, le flattais et le caressais comme j'avais vu faire mon père et les anciens du Clan. Alors que je me baissais pour ramasser un peu de paille, je sentis soudain son museau se poser sur mon épaule... je frissonnai m'attendant à une morsure, mais je ne bougeai pas craignant de l'effaroucher. Puis, lentement, je me redressai et lui fis face, sa tête m'accompagna dans ce mouvement, sans heurt et j'osai alors entourer son encolure de mon bras en le flattant posément sans cesser de lui parler à voix basse. L'étreinte fut brève, un pas résonnait dans l'écurie. Immédiatement aux aguets, le grand rouan releva la tête, oreilles couchées roulant des yeux inquiets dans la direction du bruit. Je maugréai intérieurement. Mais je gardai le contact avec l'animal sans lui lâcher l'encolure ni cesser de lui prodiguer des caresses et des paroles lénifiantes, si bien qu'il se calma soudain et c'est ainsi qu'Hubert Desforges, venant aux nouvelles, nous trouva dans cette position, à sa grande stupéfaction ! Le cheval le regarda tranquillement, ma présence semblait le rassurer, aussi lorsque je m'adressai à mon nouvel ami, il remua à peine les oreilles : - Hubert, vous tombez bien. Lâchai d'une voix douce. Regardez-moi ce fauve assoiffé de ruades ! - Alors, là !! dit-il sur le même ton... Mac, vous êtes un magicien ! Chaque fois que vous venez voir ce... cheval, je m'attends à devoir venir vous ramasser à la cuiller !... - Cet animal a besoin que l'on s'occupe de lui et qu'on l'aime, tout simplement. Maintenant, le monter... ça, c'est une autre affaire. Et, à mon avis, ce n'est pas pour tout de suite... il faut qu'il se fasse du lard ! Mais le plus dur est fait, il accepte ma main et ma présence... la vôtre aussi dirait-on. Ajoutai-je en souriant. Je finis par lâcher le rouan et sortis calmement après lui avoir octroyé une ou deux tapes amicales sur la croupe auxquelles il réagit à peine. - Pour le printemps, dis-je avec assurance, Je le montes ! Sacré diable d'Irlandais têtu... je n'oserais même pas prendre le pari... vous êtes capable d'y arriver ! me lâcha-t-il en riant. -

Réhabilitation.

Oh, ce ne fut pas un hiver de tout repos. Partagé entre les nombreuses tâches du Haras et la rééducation du rouan, je n'avais guère le temps de m'ennuyer. Après mes journées, je m'écroulais, parfois tout habillé, sur mon lit, tant ces longues journées m'épuisaient. Mais au matin, mû par une volonté de ne point faillir à mes obligations, je reprenais le collier sans geindre. De jour en jour, mon nouvel ami se transformait. Les horribles creux qui lui donnaient cet aspect famélique se remplissaient. Si bien qu'en moins de deux mois, cet étalon de quatre ans était devenu un des chevaux du haras les plus admirés. Il avait une allure impériale. Sa robe lustrée avec soin et ses crins méticuleusement trimés lui donnaient une majesté incontestable. Sa musculature était puissante et harmonieusement répartie. Sa belle tête fine surmontait une encolure puissante gracieusement galbée. Sa crinière et sa queue avaient poussé et offraient à l'animal une parure d'une rare élégance. Solidement campé sur des jambes musclées, son corps aux lignes parfaites achevaient de faire de lui un représentant hors-pair de la race chevaline. De plus, son comportement avait radicalement changé. Certes, il restait encore un peu farouche visà-vis de la plupart des gens qui l'approchaient, mais il acceptait à présent qu'un garçon d'écurie entre dans son stalle pour en changer la paille ou lui apporter son picotin. Par contre, il ne se laissait caresser par personne et, à cette époque, nul autre que moi ne pouvait le panser ou lui passer un licol aux fins de l'amener en prairie de temps en temps. Dès que j'arrivais, il hennissait de joie, à présent et manifestait des signes évidents de contentement en ma présence. Hubert n'en revenait pas... tous les rieurs des premiers jours avaient remisé leurs moqueries au placard et me considéraient avec respect sinon avec admiration. J'avoues que ma modestie en prit un coup. Vers la fin du mois de Novembre, par un des derniers beaux dimanches de la saison, je me décidai à tenter une nouvelle expérience. Après le repas de midi, j'allai chercher Dearg Te - que, plus familièrement j'avais rebaptisé " Big Red ” - le Grand Rouge - eu égard à la couleur flamboyante de sa robe. Je lui passai un caveçon qui est une espèce de licol garni de plusieurs anneaux destinés à recevoir une longue corde - une longe grâce à laquelle on pouvait, de loin, agir sur les aides. Permettant ainsi de faire évoluer le cheval sans avoir à le monter. Les installations d'Hubert étaient remarquables tant sur le plan de l'esthétique que sur le plan pratique. Le Haras jouissait d'une piste sablée, couverte. De dimensions respectables, (environ 20 mètres sur 30) elle permettait d'y faire évoluer plusieurs chevaux simultanément. Le grand rouan était familiarisé à présent avec l'ensemble des lieux. À plusieurs reprises, je l'avais lâché dans la piste afin qu'il put se défouler un peu et l'animal s'en donnait à coeur joie !

Mais, cette fois, j'allais lui demander de passer un cap important dans sa rééducation. Je m'étais muni d'un long fouet souple terminé d'une mèche effilochée appelé chambrière. Destiné à produire des claquements et non à punir l'animal, cet objet pouvait également servir à caresser le cheval ou solliciter de sa part des mouvements précis. En des mains expertes, cet instrument était l'outil indispensable à tout dresseur (je préfères le terme d'éducateur) de chevaux. Tout en flattant le rouan, je fixai la longe au caveçon. Puis, lentement, je m'écartai de lui. Comme je l'avais pressenti, il me suivit. Je le repoussai fermement, mais sans brutalité, puis je fis légèrement claquer le fouet derrière lui... il tira sur la longe, et s'éloigna en trottant, décrivant un cercle autour de moi. Peu à peu, je laissai filer la longe entre mes doigts, lui laissant une dizaine de mètres de liberté. J'étais au centre d'un cercle de 10 mètres de rayon. Je passes les détails de cette “ mise en mains ”. La séance dura une heure au terme de laquelle, je flattai le rouan et lui donnai une carotte en récompense de son travail. Les mois passèrent ainsi entre travail et récompenses. Je passais avec lui autant de temps que mon travail me le permettait. Si bien que vers la fin du mois de février, une amitié - il n'y a pas d'autre mot - naquit peu à peu entre nous qui jamais ne se démentirait, jusqu’à ce jour. J'en demandais chaque jour un peu plus à Big Red, mais je ne lui avais encore jamais imposé la selle. Il acceptait à présent la bride et, bien souvent, j'utilisais des rênes longues pour lui apprendre les aides. Cet enrênement me permettait de le guider en marchant derrière lui. Il comprenait rapidement ce que j'attendais de lui et se révéla fort docile. Une autre fois, je posai mes lourdes fontes sur son dos pendant les exercices afin de le préparer à accepter la selle... J'avoues toutefois qu'il n'acceptait pas grand chose d'un autre que moi. Il avait perdu toute agressivité et toute crainte, mais je penses que je devais être le seul dont il acceptât les contraintes. Si je le mettais en prairie, nul autre que moi n'arrivait à l'attraper, il tolérait les soins des garçons d'écurie, mais pas un d'entre eux ne réussit jamais à lui mettre la bride. Ce dimanche matin-là - le 10 février - je me décidai à tenter la phase finale de sa rééducation. J'avais eu le malheur d'en toucher un mot à l'un des travailleurs du haras. Et plus d'un se souvenait de mes paroles lorsque j'avais émis la certitude que je monterais Big Red au Printemps. Aussi lorsque j'approchai du stalle avec la selle, j'eus un peu le trac, je l'avoues... avais-je été présomptueux ou bien les attentions et soins apportés au grand rouan allaient-elles porter leurs fruits ?... J'allais très rapidement le savoir. Big Red avait été pansé par mes soins juste après le repas de midi. Quand il me vit arriver, il hennit joyeusement sans se préoccuper de ce que je tenais dans mes bras.... un simple reniflement, à peine... Je le bridai comme à l'habitude sans problème... puis, avec des gestes d'une douceur infinie, je posai l'épais tapis de selle.... il frissonna légèrement, mais ne bougea pas. - Well, old chap... it's now or never... lui dis-je doucement. Je ramassai la selle et la posai délicatement sur son dos... il frémit à peine, tourna la tête vers moi, me regarda de ses grands yeux, sans doute pour s'assurer que c'était bien moi qui le chipotait de la

sorte. J'attrapai la sangle par dessous son ventre et la fixai, sans la serrer, aux sanglons de la selle. Le plus dur semblait être fait. J'entrepris alors de serrer la sangle, cran après cran, sans brusquerie... de temps à autres il m'interrompait en poussant un petit hennissement de protestation. `Enfin, après m'être assuré que la selle ne tournerait pas lorsque je mettrais le pied à l'étrier, je pris le rouan par les rênes et le fit sortir de l'écurie vers la piste couverte. Arrivés au centre de celle-ci, j'arrêtai l'étalon. Je lui parlai doucement, le flattant de l'encolure à la croupe. Il semblait calme, en confiance. Aussi, je m'enhardis en pesant de tout mon poids sur une étrivière... Il fit un léger écart, mais sans brusquerie... un : “ Là... Làààà ” apaisant le calma. Enfin, puisqu'il fallait bien y passer, je réunis les rênes dans ma main gauche et, m'agrippant à sa crinière, je posai un pied dans l'étrier. Petit à petit, je poussai et m'élevai le long de son flanc, prenant garde à ne pas le chatouiller... - Good boy... good boy... murmurai-je... Ses oreilles allaient dans tous les sens. Mais mon calme et la quiétude de l'endroit l'apaisa et je me retrouvai en suspension sur un étrier. Doucement, je passai la jambe droite par dessus sa croupe en la frôlant légèrement... enfin... je m'assis délicatement en selle et chaussai l'étrier droit... Ouf !... J'étais aux anges !... je me penchai sur son encolure et le flattai en lui parlant doucement.... Mais le plus difficile, du moins le croyais-je, restait à faire... j'allais rapidement être fixé... D'une légère pression des jambes, je lui demandai d'avancer... je le gardais au contact de ma main et... à ma grande surprise, l'animal se mit au pas... fièrement ! Bon sang, quelle sensation... j'étais sur un petit nuage... Il avait une allure souple sans heurts... j'avais l'impression de flotter... Doucement, je le pressai un peu, le forçant au trot, ce qu'il fit sans à-coup, naturellement... il semblait même y prendre du plaisir. Il avait des allures tellement confortables que je ne décollais pas de la selle... vous ne faisions qu'un !... Enfin, au sortir d'un virage, je le talonnais légèrement... Bon sang !... un boulet de canon !... Je dus le retenir en agissant sur les rênes et en portant le poids de mon corps en arrière. Il ralentit l'allure et, en parfait accord, nous fîmes quelques tours de piste au petit galop rassemblé. C'en était assez pour une première fois. Je repris les rênes et le remis au pas. Il ne soufflait pas, n'avais pas l'air fatigué. Je l'amenai cependant au milieu de la piste et me préparais à descendre en douceur, lorsque des applaudissements emplirent la piste, rompant le silence de manière intempestive : Tout le personnel, Hubert y compris, s'était, peu à peu approché et nous regardait silencieusement... Mais Big Red était encore impressionnable... et, dès qu'il entendit les applaudissements, il se cabra presque à la verticale !... Il me fallut toute ma maîtrise pour rester en selle et le calmer... J'y parvins néanmoins, puis lançai un regard noir vers les spectateurs improvisés, qui, impressionnés, mais aussi soudainement conscients de leur erreur se calmèrent aussitôt. Je fis refaire un tour de piste au rouan, au pas, au trot puis au galop, avant de l'arrêter en milieu de piste. Je le flattai et descendis sans heurts. Une fois que j'eus mis pied à terre, tout le personnel entra sur la piste calmement cette fois. Big Red, le premier moment de surprise passé se laissa caresser par tous, mais il restait quasiment collé à moi, en quête de protection... situation assez cocasse, avouons-le. Évidemment, je le rassurai de mon mieux et il se plia sereinement à ces soudaines marques de sympathie.

Hubert s'approcha : - Eh bien, mon ami, vous avez toute mon admiration et mon respect... mais à cause de vous, j'ai perdu 100 écus !! - Pardon ?... Nous sommes dimanche, Hubert, je ne me souviens pas avoir pris du temps pour Big Red sur mes heures de travail !... Hubert éclata de rire, imité par tout le personnel : - Non, non, Mac, ce n'est pas de cela qu'il s'agit... j'ai perdu un pari ! Je devais ressembler à une carpe qu'on a tiré de l'eau... bouche bée et l'air complètement perdu : - Un pari ?... mais... en quoi suis-je concerné ?... - Eh bien, dit-il l'air ennuyé, j'avais parié que vous ne pourriez pas monter cet animal à la date prévue... ou même que vous n'y arriveriez jamais... Les avis étaient partagés et Louis, le métayer, a relancé le pari, prétendant le contraire... Il a gagné... Mais, c'est la première fois que je suis heureux de perdre un pari !!! Je m'esclaffai : - Cela vous apprendra à douter des compétences de votre personnel, mon ami ! dis-je en riant. - Je m'inclines de bonne grâce, Mac... vous nous avez à tous donné une leçon de courage et d'abnégation... sans compter que vous nous avez tous impressionné par votre savoir-faire. - N'oubliez pas le rouan... c'est un animal exceptionnel ! - C'est vrai... et je déplores d'en avoir douté. Cela dit, il vous doit beaucoup Mac... vous lui avez donné une seconde chance, une seconde vie !

Vers le sud – Printemps 1445.
À partir de ce jour, je montai Big Red tous les jours. Le fier animal, à force de travail et de nourriture saine, avait acquis une musculature impressionnante... il avait achevé sa croissance et mesurait pas loin d'une toise... nous dirions 1m80 au garrot... Il lui fallait bien cela pour supporter ma carcasse. J'avais envisagé de quitter le Haras vers le mois d'Avril, me proposant de voyager durant l'été jusqu'au pied des Pyrénées. Hubert, et avec lui tout le personnel du Haras, insista tellement pour que je restes encore une année, prétextant des arrivages de chevaux importants et une année particulièrement faste en matière de naissances. Je n'eus pas le coeur de refuser, au vu de la manière dont j'avais été accueilli à mon arrivée que, finalement, je cédai et acceptai de reporter mon départ au printemps suivant. Curly avait été soigné avec compétence et ne se ressentait plus de sa blessure, j'étais donc propriétaire de deux magnifiques chevaux et, avouons-le, je n'en étais pas peu fier ! Malgré tout, mes préférences allaient sans conteste au grand rouan. Une étrange amitié, une complicité, était née entre nous. Il répondait à ma voix et réagissait comme s'il prévenait mes désirs. De plus, cerise sur le gâteau, cet animal exceptionnel allait l'amble naturellement - nous ne l'avions pas remarqué immédiatement - ce qui lui conférait un confort inégalable. Il était, pour moi, la monture idéale pour le voyage que je désirais poursuivre. Aussi, lors de mon départ, l'année suivante, je n'hésitai pas à faire un choix et j'offris Curly à Etienne qui s'y était attaché - c'est lui qui l'avait soigné - et, ces deux-là s'entendaient à merveille. C'est tout juste si le garçon ne me sauta pas au cou... Il avait SON cheval à lui !!! Une fois de plus, les adieux furent pénibles... Chacun voulut me serrer les mains, m'étreindre... certains essayèrent de me retenir encore... mais je ne pouvais davantage reculer mon départ... j'avais une quête à accomplir. J'avais pu goûter à deux années sabbatiques durant lesquelles j'avais encore arrondi mon pécule et acquis de nouvelles connaissances sur les coutumes de France. Deux années... qui passèrent en coup de vent... mes dernières belles années, en fait. Big Red se révéla, comme je le pressentais, un animal exceptionnel... on eût dit que la fatigue n'avait pas de prise sur lui. Il avait le pied sûr et était attentif à tout ce qui se passait autour de lui... il me servit même de “ chien de garde ”, me prévenant la nuit lorsque des rôdeurs s'approchaient de mon campement en hennissant bruyamment, me réveillant à coup sûr. Bien décidé à poursuivre mon voyage vers les Pyrénées, je pris franchement la route du sud et, bien que n’ayant de renseignements que glanés de ci de là, au hasard des rencontres, c’est sans appréhension que notre équipage s’enfonçait vers le Midi. Le printemps nous offrait des pâturages abondants et nous passions par villes et villages souvent accueillants. Je n’étais pas pressé et chaque auberge était un endroit béni pour le voyageur avide de rencontres que j’étais devenu à présent que je pensais toucher au but. Je prenais le temps de lier connaissance avec toute personne susceptible de me renseigner sur l’objet de ma quête. Je croisais de nombreuses femmes, belles, attirantes, charmantes… Mais hélas, aucune ne semblait correspondre à l’image que je m’étais faite de l’élue de mon cœur, de la femme de la prophétie.

Je restais parfois plus d’une semaine dans le même village me rendant utile chaque fois que c’était possible, allant même jusqu’à m’engager dans la milice du village ; mon expérience des combats me fut bien utile et me valut souvent le respect des villageois. Il est clair, qu’à cette allure, mon voyage risquait de durer encore un moment, mais, n’ayant pas de but précis, il était évident que brûler les étapes n’eût servi à rien. Une seule chose importait : atteindre les Pyrénées avant l’hiver. Cela me permettrait d’y passer la saison froide et je comptais bien pouvoir trouver un travail saisonnier en attendant le printemps suivant pour me remettre en route comme je l’avais fait jusqu’ici avec succès, faut-il le dire. Hubert, avec sa prévenance coutumière, m’avait mis en garde contre les Bretons dont on disait le plus grand mal dans le reste du Royaume et m’avait conseillé d’éviter de franchir les frontières de la Bretagne car, me dit-il : « Ces gens-là n’aiment point les François » Je le rassurai en lui rappelant que j’étais Irlandais, donc, comme les Bretons, d’origine Celte. C’est la raison pour laquelle je n’hésitai pas à pénétrer dans ce territoire dont on se plaisait à dire qu’il était dangereux. Je n’y fis cependant aucune mauvaise rencontre. Mieux même, mes origines et le port du Kilt, que j’avais revêtu pour la circonstance, me permit de me lier d’amitié avec nombre de Bretons. D’autant que beaucoup d’entre eux parlaient le Gaélique. Fougères, Rennes, Rieux et Nantes furent de villages où je passai de bons moments. Les Tavernes y étaient accueillantes et mon histoire passionnait les villageois. Les veillées se passaient dans la bonne humeur car chacun y allait de son anecdote où, la plupart du temps, les « François » étaient tournés en dérision… Dois-je avouer que j’y prenais un malin plaisir à savourer les quolibets dont on affublait ici les Royalistes. Je n’étais pas alors assez impliqué dans les affaires du Royaume pour m’en formaliser. Cependant, je mettais un point d’honneur à défendre les amis « françois » que je m’étais faits depuis mon arrivée sur la terre de France. Hubert en faisait partie et je ne manquais jamais de souligner combien cet homme passionné par son métier était droit et honnête. Mais il m fallait poursuivre ma route et la saison avançait… Pour peu, je ne m’en serais pas rendu compte. Et c’est ainsi que, poursuivant ma route vers le sud, j’arrivai au début de l’automne à St Liziers, au pied des Pyrénées. Les montagnards sont des gens rudes et méfiants, aussi, je me préparai à passer la nuit à la belle étoile afin de ne pas arriver au village à la tombée de la nuit. Le paysage était somptueux en cette fin de journée, mais la nuit promettait d’être fraîche. J’avais repéré, un peu plus haut sur les contreforts de la montagne, un petit bouquet de pins et des rochers où je savais pouvoir me mettre à l’abri du vent et des regards… Les routes ne sont pas toujours sûres pour le voyageur isolé et un feu se remarque de loin. Je gravis donc la pente et découvris, en effet, un endroit parfait pour y passer la nuit. Si bien qu’après avoir réuni assez de bois sec pour allumer un feu et y faire rôtir un lapin attrapé au collet quelques heures plus tôt, je dessellai Big Red et installai mon campement.

J’avais, jusqu’ici traversé des régions hantées par des loups– puisque le cherchais une « louve » mais ces splendides canidés ne m’avaient jamais inquiété outre mesure. À la belle saison, la nourriture est abondante et ils ne s’attaquent guère à l’Homme. Par contre, j’avais appris que ces montagnes abritaient des hôtes bien plus redoutables : les Ours ! Aussi je décidai de faire un feu assez important afin de les tenir à l’écart, comptant aussi, je l’avoues, sur la vigilance du Rouan qui ne manquerait pas de me prévenir en cas d’intrusion insolite. Pas trop inquiet, je m’enroulai donc dans mon tartan dès mon repas avalé, bien décidé à me lever de bonne heure.

La peau de l'Ours.
Un hennissement sonore me tire brutalement du sommeil, déjà, ma main s’est refermée sur la poignée de ma dague. Je me redresse prudemment, les rochers qui m’entourent me masque quelque peu la vue. Je me lèves et, immédiatement, attiré par des cris de panique et des bêlements apeurés, mes yeux se tournent vers le bas de la colline découvrant une scène terrible à une centaine de mètres en contrebas. Une jeune femme aculée à des rochers, fait face en hurlant à un ours immense qui se dresse à quelques mètres d’elle toutes griffes dehors. L’animal émet des grognements de colère… Non loin de là… Des brebis éventrées nageant dans leur sang, les pattes agitées de soubresauts d’agonie. La jeune fille épouvantée tente désespérément de se protéger de son bâton… Le fauve se fait de plus en plus menaçant… À moins d’un miracle, dans quelques secondes, la bergère périra sous les griffes et les crocs de la bête ! Cette scène, je la découvres en une fraction de seconde… Et puis…. Tout se précipite. Bien plus tard, je me poserai la question– sans réponse– de savoir ce qui m’a pris alors de foncer tête baissée dans la gueule… de l’ours. Car ce qui se passa ensuite me fut rapporté par les villageois accourus alertés par les cris de la jeune fille… Impuissants à intervenir car trop loin de la scène ils me contèrent les faits. Bondissant de derrière les rochers, armé de ma seule dague– pas le temps de chercher ma bâtarde– je sautai sur Big Red et le talonnai au grand galop vers la scène du drame en hurlant à en perdre les poumons. L’ours marque un temps d’arrêt, alors qu’il s’apprête à broyer la bergère entre ses pattes puissantes, le galop du rouan et mes hurlements le font hésiter un instant, décontenancé par cette apparition inattendue, il hésite. D’un côté, une proie facile, mais de l’autre, un danger… Il le sent… Hésite encore… Enfin, se tourne vers moi… La bergère est sauvée, je hurles à son intention : FUYEZ !... FUYEZ… VITE !!!... La jeune fille reprend ses esprits et, profitant que l’ours détourne son attention, elle dévale la pente vers le village dont on aperçoit le clocher de l’église. Pendant ce temps, j’ai franchi la centaine de mètres qui me séparait de l’ours… Le mouvement de la jeune fille ne lui a pas échappé et il commet une erreur : Il se retourne, espérant encore l’attraper ! J’en profites pour franchir les derniers mètres qui me séparent de lui et, bondissant du dos du rouan, je me précipites sur l’échine de la bête lui plongeant ma dague dans le flanc. Je m’agrippes de toutes mes forces à lui, enserrant son cou puissant dans mon bras gauche, les jambes refermées autour de ses flancs tandis que ma dextre frappe, frappe encore, faisant jaillir un flot de sang à chaque fois. Je sens sous moi sa musculature puissante… Je n’en viendrai point à bout aisément, je le sais. Il se secoue en tous sens, essayant de me désarçonner. Jusqu’ici, il était retombé à quatre pattes ce qui me « facilitait » un peu la tâche, mais soudain, l’animal fou de rage et de douleur se redresse brutalement en une pirouette et un sursaut désespéré.

Je m’accroches avec l’énergie du désespoir sachant que si je lâches prise, je perdrai l’avantage ténu que je gardes encore sur lui. Hélas… De sa patte avant droite, il frappe vers son épaule gauche touchant le bras qui l’enserre…La douleur est violente et mon bras endolori desserre son étreinte, c’est plus qu’il ne lui en faut pour se débarrasser de moi en se secouant violemment. Je tombes de son dos, j’essaie tant bien que mal de me recevoir en souplesse sans lâcher ma dague, je roule en arrière et, c’est accroupi que je m’apprêtes à recevoir l’assaut de la bête. L’ours me regarde, les babines relevées découvrent des crocs impressionnants. Je dois l’avoir touché aux poumons car de sa gueule suinte une mousse rougeâtre. Je sens son souffle sur mon visage… Nous ne sommes qu’à quelques pas l’un de l’autre… Son flanc droit ruisselle de sang par les entailles que ma dague ont ouvertes dans sa chair. Depuis qu’il m’a éjecté de son dos, il est retombé sur ses quatre pattes, je ne peux l’attaquer dans cette position sans risquer de me trouver à la portée de ses crocs… J’attends son assaut, prêt à bondir soit pour lui échapper, soit pour lui porter un coup mortel, mais l’animal semble soudain apathique… Les coups que je lui ai portés lui auraient fait plus de mal que je ne l’espérais ?... Il semble se désintéresser de moi et se balance d’une patte à l’autre… Il tique… Indécis, j’attends… Cette situation ne peut s’éterniser… Secrètement, j’espère que le fauve va se lasser et prendre la fuite. Confusément, j’entends des murmures derrière moi… Les villageois sont arrivés et regardent la scène de loin… La bergère doit être sauve, à présent. Néanmoins, nul ne bouge, me laissant seul face à face avec le monstre. Soudain, un hennissement familier attire mon attention : Big Red ! Je tournes le regard en direction du hennissement, juste pour vérifier que mon compagnon est bien sauf, lui aussi…Une fraction de seconde…Le temps d’un soupir…. Une seconde de trop ! Une douleur fulgurante me déchire le torse, une poussée d’une brutalité inouïe me fait rouler culpar-dessus-tête et je me retrouves sur le dos à trois mètres de là la poitrine déchirée par quatre griffes acérées… Le sang gicle et coule à torrent de mon torse déchiqueté… Je me suis fait avoir comme un débutant ! La douleur et la rage m’aveuglent… Rage de m’être laissé surprendre. Et c’est cette rage qui, supplantant la douleur, me force à me relever alors que l’ours croyant avoir vaincu son adversaire se redresse dans une attitude de triomphe en poussant des grognements sonores. Mes doigts se crispent sur la poignée de ma dague… Ma vision se trouble, je suis au bord de l’évanouissement tant la douleur est intolérable… Non !... je ne veux pas finir comme ça… Pas en victime… Mais en combattant ! La rage me submerge… Si je dois mourir aujourd’hui, je ne serai pas seul… J’emporterai le fauve avec moi…. Le McTYLE de la Fringante se réveille… Je n’ai plus un ours devant moi, mais un ennemi, un Picte, un Pirate… En un éclair, toutes ces scènes de tueries me reviennent en mémoire, brutalement, implacablement… Implacable instrument de mort… Voilà ce que je redeviens… L’instinct de survie… Donner la mort pour ne pas la recevoir ! Et, soudain, tout s’enchaîne très vite… Je fonces tête baissée pour éviter les crocs avec une rapidité telle que l’ours en reste immobile, surpris… C’en est assez pour que j’enfonces ma dague jusqu’à la garde, sous ses côtes au plus profond en visant le cœur… Je m’agrippes à l’ours, la tête calée sous sa mâchoire pour éviter sa morsure et je pousses de toutes mes forces tandis que les bras puissants du fauve se nouent autour de moi espérant, dans un dernier sursaut m’étouffer.

Mais je tiens bon… Jambes arc-boutées, je pousses encore, cherchant à faire reculer, voire tomber la bête… Je ne sens plus la douleur, comme mû par une force intérieure que je ne contrôles pas… Je restes dans cette attitude, galvanisé, tétanisé, cherchant à passer à travers l’animal, mais, malgré moi, mes yeux se ferment, mon souffle se fait plus court, la poitrine vrillée de douleurs lancinantes, broyée entre les pattes monstrueuses, je me sens défaillir… NON… Pas maintenant… Tenir… Tenir encore… Puis… Soudain…Tout bascule…Je me sens tomber en avant… Attiré dans un trou noir…Un voile sombre passe devant mes yeux, puis… Plus rien… Le néant…

Il était une bergère…
- Fils... tu ne pourras revenir chez toi si tu ne peux arriver au terme de ta quête... si tu échoues... l'exil sera ton destin... aussi glorieux soit-il. …... L'exil sera ton destin... …... L'exil sera ton destin... J’ouvres les yeux… Les referme aussitôt… Une douleur fulgurante me vrille le cerveau… La lumière me blesse les rétines… J’entends la voix de l’Oracle…. Cette Voix…. Venue de nulle part… Je dois partir, j’ai déjà trop tardé… Ma Quête… Je vais être banni… La honte, le déshonneur sera sur moi…. Je tentes de me redresser…. Nouvelle douleur, aiguë, lancinante, qui me barre la poitrine… Mon bras gauche ne m’obéit plus… Je retombes sur ce qui me semble être une couche douillette…. Me réveiller… Me lever…M’habiller… Prendre la route… MERE !... J’ ai crié dans une sorte de torpeur mi-consciente…. Je suis incapable de garder les yeux ouverts… Tout est flou…. Un visage… Un Ange… Nouvelle douleur… Je bascules à nouveau dans un néant ouaté immatériel… Impalpable… Tout est noir, une immense lassitude s’empare de moi et je me laisses entraîner dans une chute tourbillonnante…. L’impression de tomber lentement… Si lentement. Enfin, des images apparaissent… Confuses, tout d’abord, puis, de plus en plus nettes… Cork… Ma mère, mon père, mes compagnons…. Tous semblent me regarder, m’observer…. Leurs mains se tendent vers moi, implorantes….. Mais que me veulent-elles ?... Qu’attendent-elles de moi ? L’Oracle et ses yeux vides…. Puis, la mer… Des chevaux naissent sur l’écume des vagues bondissantes… Un Homme s’enfuit… Je tentes de le poursuivre…. Il tient un objet à la main… Un bijou… Un lourd torque en or…. Je tentes de courir pour le rattraper… En vain ! Il se retourne en ricanant, découvrant des crocs acérés… Son visage se transforme, se couvre de poils noirs… Ce n’est plus un homme mais un ours gigantesque qui soudain fait volte-face et se précipite sur moi toutes griffes dehors… Je sens son souffle pestilentiel alors qu’il tente de m’enserrer dans ses pattes broyeuses… Il me serre, m’étouffe…. Ma poitrine se déchire en une douleur violente, atroce m’arrachant un hurlement rauque… Étouffé par le manque d’air… Je suffoques… Cauchemar… Soudain, j’ouvres les yeux…. Je me retrouves assis dans un lit aux draps trempés de ma sueur… Les temps battantes, le cœur, dans ma poitrine bandée, battant une chamade douloureuse …. J’ai pris appui sur mon bras droit, le gauche me refusant tout service– il est immobilisé par un bandage qui le colle à mon torse…. Un douleur me vrille l’épaule… Chaque respiration m’arrache un râle sourd et m’afflige d’un mal terrible…. J’essaie de me calmer et réalises que je suis dans une chambre aux volets mi-clos laissant passer une douce lumière…

Puis, soudain, la mémoire me revient… L’Ours ! En une fraction de seconde, je revois la scène qui précéda ma perte de conscience…. Vivant… Je suis vivant ! Mais comment suis-je arrivé dans cette chambre, dans ce lit, le torse et le bras bandés…. Je réalises soudain que la porte s’est ouverte et que deux paires d’yeux me regardent avec anxiété… Visages inconnus noyés dans la pénombre… Un homme et une jeune femme… Je les regarde, mais ma vue se brouille… Une soudaine lassitude m’envahit et je retombes sur ma couche, épuisé, brisé… Je fermes les yeux, mais je perçois un mouvement feutré. Des pas légers s’approchent de mon lit, puis, une voix… Douce, caressante…. Messire, Messire…. Calmez-vous…. Tout va bien…. Vous nous avez fait une belle peur !.... Une voix de femme, dans laquelle pointe une nuance d’inquiétude, malgré les propos rassurants. Où suis-je ?.... Demandai-je assez bêtement, je l’avoue. En sûreté, Messire, soyez sans crainte…Vous avez crié dans votre sommeil et nous sommes accourus… J’ouvres à nouveau les yeux et je peux enfin dévisager celle qui me parle avec tant de douceur. Un visage d’ange encadré de longues boucles d’or… De magnifiques yeux bleus, qui me regardent avec une tendresse infinie… Dix-huit ans, vingt, tout au plus. Sa main tiède et douce se pose sur mon front inondé de sueur en une caresse réconfortante, un linge immaculé apparaît comme par enchantement dans cette menotte et éponge mon front brûlant. Elle se penche sur moi et reprend d’une voix douce : Grand’peur vous nous fîtes, Messire… Nous n’espérions plus vous voir reprendre conscience…. Depuis combien de temps suis-je ici ? Demandai-je d’une voix sourde. L’automne touche à sa fin, Messire, Décembre frappe à notre porte. Dit-elle gentiment. Je sursaute… Mâchoire crispée… Trois mois ! J’ai été inconscient trois mois. Car, avec la mémoire des faits me revient aussi celle du temps… Je devrais être à l’œuvre pour l’hiver afin de ne pas me trouver surpris par la neige sur les routes…. Bon sang… Puis, soudain, une folle inquiétude, ma dextre agrippe sa petite main, la serre sans brutalité mais fermement : Mon cheval ?!... Qu’en est-il de mon cheval ? Doucement Messire. Ne vous inquiétez pas… Il va bien, il est en de bonnes mains. Vous lui devez la vie en réalité. Comment cela ?... Expliquez-moi, je vous en conjure… J’ai l’impression de sortir de nulle part… Que s’est-il passé et puis… Qui êtes vous et où suis-je… Je ne me souviens de rien depuis ….

Depuis quand, en fait ?.... La dernière chose dont je me souviennes est la sensation d’avoir été broyé entre les pattes d’un ours. La jeune fille me considère avec tendresse. L’homme qui l’accompagnait est venu s’asseoir sur un tabouret de l’autre côté de ma couche. Lui aussi me regarde avec aménité. C’est un homme d’une cinquantaine d’année au poil blanc et à la peau tannée. Visage buriné et marqué par le labeur et les épreuves… Il a le même regard que la jeune femme… La même douceur dans les yeux… Une vague ressemblance semble les réunir. Je devines le père et la fille. L’Homme est robuste mais de petite taille apparemment. Une main noueuse se pose sur mon épaule endolorie avec douceur. On me nomme Garon. Je suis meunier ici, à St Liziers. Et voici ma fille, Aurore. C’est elle que vous avez sauvée des griffes de la bête…. La bergère, murmurai-je. Tous deux sourient. Oui, reprend l’homme avec un léger ton de reproche destiné à sa fille. La bergère imprudente qui s’est approchée trop près de… Père, d’habitude les ours ne descendent pas si bas en cette saison… Et il y avait une si belle luzerne là-haut…Dit-elle, l’interrompant. Sans doute, sans doute, mais pourquoi ne pas avoir prévenu que tu partais si tôt ? J’aurais pu t’accompagner… La jeune fille baisse la tête comme une enfant prise en faute, regarde son père, puis me regarde comme pour trouver en moi un défenseur potentiel. Malgré moi, je souris. Ces deux-là sont touchants, ils s’adorent, cela se voit. Ne vous chamaillez point, dis-je d’un ton amusé… La demoiselle est sauve et sera plus prudente à l’avenir… N’est-ce pas ? Assurément, Messire… La leçon portera ses fruits… J’ai eu si peur…. Puis, s’assombrissant soudain, Mais j’y ai perdu quatre brebis… Je ne me le pardonnerai jamais ! Tu aurais préféré que ce soit toi qui restes couchée dans les rochers, baignant dans ton sang ? La jeune fille frissonne. Une peur rétrospective l’envahit soudain. Elle secoue la tête violemment en signe de dénégation sans mot dire, le yeux humides, se remémorant sans doute la scène. Et si vous me contiez ce qui s’est passé ?... Car, j’ai perdu connaissance au moment où la bête me broya dans ses pattes. - Ma foi, me dit Garon, les choses se sont passées tellement vite… Nous arrivions sur les lieux alertés par les cris d’Aurore– les sons portent loin dans ces montagnes– au moment où vous vous précipitiez dague en avant sur la bête. Nous avions remarqué votre chemise lacérée et rougie de votre sang mélangé à celui de l’ours qui saignait abondamment.

Votre cheval hennissait à nous en déchirer les oreilles et s’avançait vers vous tandis que vous plongiez votre lame dans le poitrail de la bête. Nous nous étions munis de fourches, mais ne savions comment intervenir sans risquer de vous blesser et, c’est impuissant que nous assistions à la scène. Ah, vous nous avez donné une belle leçon de courage… Mais nous pensions que vous étiez fou de vous attaquer à cet ours. Nous n’en avions jamais vu de si gros. C’est ma fille qui nous conta brièvement comment vous aviez surgi de nulle part en vous précipitant sur l’animal. Puis, votre cheval a soudain foncé vers vous et l’ours… Il s’est cabré et a frappé le fauve de ses antérieurs tandis que vous tentiez de le renversé dague enfoncée dans son poitrail. L’ours a perdu l’équilibre, a commencé à reculer. Alors votre cheval s’est retourné et à lancé une ruade inouïe vers la bête et l’a touché au mufle achevant de le déséquilibrer. Il est tombé en arrière en vous entraînant dans sa chute car il vous serrait entre ses pattes, en tombant sur lui, vous avez, inconsciemment enfoncé votre dague dans son cœur… L’instant d’après, il s’écroulait… Mort. C’est alors que nous avons pu approcher et vous délivrer de son étreinte. Votre cheval tournait autour de nous en hennissant, affolé, mais sans hostilité envers nous… Il semblait nous houspiller pour que nous nous occupions de vous. Et, lorsque nous vous emportâmes, il nous suivit mais ne se laissa approcher par personne. Ce n’est que le lendemain que le forgeron– un amoureux des chevaux– parvint à saisir une de ses rênes et l’emmena à l’écurie où il se trouve en ce moment, pansé, nourri et choyé. Garon reprend son souffle, mais sa fille prend aussitôt le relais : - On vous a amené ici et le rebouteux est venu voir l’état de vos plaies… Vous aviez l’épaule gauche démise et le torse tailladé de quatre énormes traînées sanglantes, sans compter trois côtes cassées et de nombreuses griffures plus légères… Mais vous aviez perdu tellement de sang que nous ne pensions pas que vous puissiez vous en tirer, d’autant plus que vous étiez inconscient. On vous a recousu, pansé, remis l’épaule en place et… prié pour votre guérison…. Le curé du village est passé maintes fois à votre chevet tandis que, à tour de rôle, nous vous veillions.Nous avons soigné vos plaies qui sont aujourd’hui guéries… Vous garderez de vilaines cicatrices, mais vous êtes guéri… Les bandages vous seront ôtés dans une semaine et vous pourrez alors reprendre des forces. J’ai réussi à vous faire ingurgiter de herbes qui donnent du sang et des potages épais que vous avaliez dans une demi-conscience en délirant les yeux écarquillés mais vous étiez absent… Ailleurs… Vous teniez des propos incohérents pour nous… Et, jusqu’à ce matin, nous désespérions vous voir reprendre conscience… Vous nous avez fait une belle peur. Répète-t-elle. Je remettais à présent les pièces dans le bon ordre et ma lucidité reprenait le dessus. Néanmoins, cette conversation m’avait épuisé et je me sentais sombrer dans un sommeil irrésistible. Aurore et son père s’en rendirent compte et se levèrent pour prendre congé. Je retins la main de la jeune fille et la portai à mes lèvres. Merci…. Je vous dois la vie… Je ne l’oublierai jamais. Dis-je d’une voix faible. Taisez-vous… Et dormez à présent, vous en avez besoin… Elle se penche sur moi et pose alors ses lèvres sur mon front en murmurant :

Moi aussi, je vous dois la vie… nous sommes quittes, Messire ajouta-t-elle avec un petit sourire malicieux…. Ils sortirent sans bruit… À moins que, m’étant endormi soudainement, je ne pus les entendre sortir de la chambre….

AURORE.

Je fus réveillé par une douce lumière et une bonne odeur de pain chaud. Aurore se tenait devant la fenêtre dont elle venait d’ouvrir les volets. M’entendant remuer, elle se retourna vers moi et me dit : Bonjour, Messire. Je vois que vous reprenez figure humaine… Vous avez faim, j’imagines ? En effet Damoiselle… Une agréable odeur me chatouille les narines ! Elle s’empara alors d’un plateau sur lequel étaient disposés des tranches de pain blanc, un bol de lait fumant quelques tranches de jambon et un appétissant fromage de brebis. S’approchant de ma couche, elle m’aida à m’asseoir et posa le plateau sur mes genoux. Elle sentait bon et respirait la douceur, j’avais l’impression d’être entre les mains d’une bonne fée. La jeune fille m’aida à manger– mon bras gauche immobilisé encore me rendait fort maladroit. J’engloutis mon petit déjeuner avec gourmandise. Je n’avais plus fait un vrai repas depuis bien longtemps et je me sentais faible comme un nouveau-né. Aurore me regardait dévorer en souriant, attendrie de me voir revenir parmi les vivants : Allez-y doucement Messire, vous allez vous étouffer ! dit-elle en partant d’un rire cristallin. Je la dévisageai gentiment, ému de cette délicatesse. Elle me choyait et me couvait comme si j’eus été un bien précieux. Je devinais qu’elle avait dû me veiller maintes nuits guettant un signe de mon retour à la vie et j’en fus retourné. Le repas achevé, je fermai les yeux, plongé dans une douce sérénité. Mes douleurs semblaient vouloir me laisser en paix et, peu à peu, je reprenais goût à la vie. Je me surpris à vouloir me lever et le lui dis. Il est encore trop tôt pour cela, Messire. De plus, le Père Loth doit passer vous examiner. L’état de vos plaies le préoccupait beaucoup. Le Père Loth ?... Notre curé et aussi le « rebouteux » du village… Il a appris la médecine avant d’entrer au service d’Aristote et c’est lui qui soigne les malades de notre village. Vous verrez, c’est un homme charmant et fort compétent.

Mon repas terminé, Aurore me débarrassa du plateau et revint s’asseoir sur le bord de mon lit en me dévisageant avec une certaine curiosité non dénuée d’admiration : Tout de même, Messire, nous nous sommes posés bien des questions à votre sujet depuis tout ce temps. Vous sembliez surgir de nulle part et j’avoues que vous m’avez fait presque aussi peur que l’ours quand je vous ai vu dévaler la montagne en hurlant. Ce n’est que lorsque vous m’avez crié de fuir que j’ai réalisé que vous me sauviez la vie au péril de la vôtre…

Le mémoire me revenait depuis mon réveil et je réalisais soudain ce que mon irruption sur la scène de l’attaque de l’ours avait pu offrir de quoi impressionner à cette jeune fille déjà tellement affolée par l’attaque de la bête. Ma foi, Damoiselle, je campais dans la montagne lorsque mon cheval me réveilla alerté par vos cris et les bêlements de vos brebis… J’avoues ne pas avoir réfléchi longtemps à la conduite à tenir dans ce cas. Votre vie était en danger… N’importe quel gentilhomme, dans ma situation, eût agi de la sorte. Détrompez-vous, Messire, seul un homme courageux, qu’il soit ou non gentilhomme, aurait agi de votre manière… Notre monde est peuplé de lâches et les hommes de votre trempe se font rares de nos jours. Je n’aurais pu me présenter en votre village la conscience en paix si je n’étais intervenu. Assister à votre mort sans avoir rien tenté m’eût empêché de me regarder dans un miroir sans rougir de honte… C’est tout à votre honneur, Messire et je suis la première à m’en réjouir, évidemment. Dit-elle en riant… Mais je vous avoues avoir de la peine à vous voir alité et blessé à cause de mon imprudence. Je suis réellement votre obligée et n’aurai de cesse de vous voir guéri. Vous avez toute ma reconnaissance et jusqu’à votre complet rétablissement, je resterai à vos côtés… et puis aussi, ajouta-t-elle en rougissant un peu, votre compagnie m’est agréable… Je me sens en sécurité avec vous. J’étais fort embarrassé par ses propos, mais, inconsciemment, j’éprouvais pour Aurore une tendresse inhabituelle qui n’avait rien à voir avec le fait que je l’avais sauvée d’une mort atroce. Les soins et attentions qu’elle me prodiguait, la douceur de sa voix, sa grande beauté et la manière dont elle m’entourait de prévenances me ravissait et rendait mon infirmité supportable. Pour peu, j’aurais souhaité rester sous sa coupe des lustres durant, pourvu qu’elle restât à mes côtés. Je fermai les yeux un instant, une bouffée de chaleur me montait au front. Un peu fiévreux encore, sans doute. Aurore dut s’en apercevoir car, aussitôt, je sentis sa douce main éponger mon front luisant d’un linge soyeux. De ma main valide, je saisis délicatement la sienne et y posai le lèvres en un baiser de reconnaissance puis je la regardai. Un tendre sourire inondait son visage et ce que je lus alors dans ses yeux me troubla plus que je ne l’aurais voulu…. C’était la première femme que je rencontrais depuis mon départ de Cork qui me témoignât une tendresse sincère. Une pensée folle me traversa l’esprit subitement : Se pouvait-il que ce soit ELLE ?... Les Dieux, satisfaits de mon attitude, auraient-ils décidé de mettre sur ma route la femme que je cherchais ? Je n’osais y croire. Pourtant, il me semblait, sans arrogance ni fatuité, qu’après toutes les épreuves passées je méritais la récompense du succès de ma quête…. Je respirais le parfum délicat de sa peau et frissonnais à son contact sous mes lèvres, perdu dans de folles pensées lorsque des coups léger furent frappés à la porte de la chambre… Aurore retira sa main sans brutalité m’octroyant un sourire complice en s’exclamant : Ah… Ce doit être le Père Loth ! Elle se lève prestement et va ouvrir.

Entrez, mon Père… Notre malade est éveillé !...

Le Père Loth.
Aurore s’efface pour laisser passer un homme de grande taille au corps mince et musclé, vêtu d’une longue robe de bure grossière. Il s’approche de mon lit et me dévisage un moment. Son regard franc ne cille pas lorsque je pose le regard sur lui. Nous nous jaugeons, essayant de voir l’un en l’autre… Premier contact, joute silencieuse et pacifique. Nous sommes deux étrangers et nous essayons de trouver l’un en l’autre ce qui nous rapproche ou ce qui pourrait nous éloigner. L’homme porte barbe blanche et de longs cheveux de neige lui tombent sur les épaules encadrant un visage anguleux et buriné. Une bouche à la lippe sensuelle surmontant un menton que l’on devine volontaire sous la blancheur de la barbe. Il arbore une moustache tombante et si le bas du visage témoigne d’une certaine bonhomie, le front dégarni et large et les yeux noirs et perçants noyés sous des sourcils broussailleux lui confèrent un air plus austère un peu atténué par les rides des commissures des yeux témoignant d’un tempérament jovial. Le Père Loth semble âgé et son allure rappelle davantage celle d’un Druide que d’un prêtre chrétien. Nous restons un long moment à nous regarder sans mot dire. Je tentes un sourire aimable et lui tends la main. Bonjour, mon Père, je m’appelle McTYLE, Bosan McTYLE. J’ai appris ce que vous aviez fait pour moi… Je suis votre obligé. Dis-je d’une voix ferme. Irlandais, n’est-ce pas ? Sa voix est grave et douce. Il serre ma dextre dans une main noueuse à la poigne virile sans être brutale. Poignée de main franche, je le constate avec plaisir. Malgré ma faiblesse, je lui offre une main ferme qui ne tremble pas. Il semble en être satisfait et me gratifie d’un sourire chaleureux. Oui, Irlandais… Et fier de l’être… Et Païen j’imagines ? ajoute-t-il dans un fin sourire en désignant le Triskèle de bronze que la main prévenante d’Aurore a délicatement placé sur la table de nuit avec la bourse de cuir. En effet, mon Père… Dans mon pays, les vieilles traditions n’ont pas encore totalement disparu. Mais, chez moi, nous respectons toutes les croyances et nous accordons plus d’importance à la valeur d’un homme qu’à sa religion. Il hoche la tête sans cesser de sourire semblant vouloir approuver mes dires… Mais dans sa position, il ne peut ouvertement me donner raison. Mais bon…Nous ne sommes pas là pour faire de la théologie, Monsieur l’Irlandais…. Voyons ces blessures plutôt. Ce disant, il se penche sur moi et commence à défaire le pansement qui retient mon bras gauche collé à ma poitrine. Vous avez eu l’épaule luxée par un coup de patte de l’animal. Je l’ai vu vous frapper lorsque je suis arrivé sur les lieux, alerté par Aurore. Tout s’est passé tellement vite, nous n’avons pas eu le temps

d’intervenir. Dès que nous avons pu vous dégager et vous emporter au village, inconscient, j’ai réduit la luxation profitant de votre perte de connaissance. Mais, ce qui m’inquiétais le plus, ce furent vos blessures au thorax… Il ne vous a pas raté l’animal ! Vous avez perdu beaucoup de sang et vous aviez des côtes cassées… J’ai cru un moment que l’une d’elle vous avait perforé le poumon. Mais, Aristote soit loué, il n’en était rien. Vous avez perdu connaissance suite à un coup violent porté à la tête par la ruade de votre cheval… La pauvre bête a tenté de vous sauver en frappant l’ours, mais il semble que, emporté par la chute de celui-ci, votre étalon a vu son coup dévié vers votre crâne… Cela dit, la réputation de « tête dure » des Irlandais n’est pas surfaite !... Le Père Loth part d’un éclat de rire en voyant ma mine réprobatrice… Je grimace un sourire un peu forcé… D’autant plus que le dernier bandage vient de libérer mon bras. Ce dernier retombe lourdement sur le lit sans que je puisses l’en empêcher. Je grimace. Non de douleur mais de dépit. Il me semble avoir perdu le contrôle sur ce membre et j’en éprouves une grande contrariété…. Et cela doit se lire sur mon visage catastrophé. Allons… Ne vous inquiétez pas. Votre bras a été immobilisé pendant longtemps– il le fallait– d’ici peu, vous en retrouverez l’usage. Il vous faut reprendre des forces. Vous avez perdu du sang et du poids… De l’exercice et une bonne alimentation devraient vous remettre sur pieds d’ici le printemps. Le printemps !!! m’exclamai-je… Mais que vais-je faire de cet hiver… Je ne peux même pas penser à travailler dans cet état… Je vais être une charge pour votre village… Cette idée m’est intolérable ! - Qui vous dit que vous serez un fardeau pour nous ?... Vous savez lire et écrire, je crois. La Mairie saura vous utiliser, rassurez-vous… Vous gagnerez votre pitance. Et puis, vous devez vous remettre en forme car, une fois rétabli, j’aurai des travaux à vous confier… L’Eglise tombe en ruine… mes ouailles sont presque aussi païennes que vous ! ajoute-t-il en riant franchement. Et puis, je vous apprendrai à tondre mes brebis, Monsieur l’Irlandais renchérit Aurore qui semblait s’amuser de ma déconfiture. McTYLE, vous êtes une force de la nature. Vous êtes vivant là où aucun d’entre nous n’aurait survécu … C’est un vrai miracle. Et, entre nous, vous avez déjà rendu un fier service à notre village, cet ours était une vraie terreur. Chaque année il tuait des brebis et l’an dernier, il a arraché la tête d’une mule d’un coup de patte. Il y a deux ans, il a tué deux voyageurs pourtant fortement armés. Croyez-moi, tout le monde ici vous considère comme un héros, un sauveur… D’autant plus que vous avez sauvé la vie de notre chère Aurore. Son père qui est aussi Maire du village voue à votre personne une admiration et une reconnaissance sans bornes. Alors, soyez rassuré quant à votre « utilité » dans le village. Nous vous devons les soins que nous vous prodiguons, mon ami. Les paroles du Père Loth eurent le don de me réconforter et me rassurer : du moment que je n’étais pas considéré comme un fardeau par la communauté villageoise, mon honneur ne pouvait être sali et je n’aurais pas la sensation de « profiter » de l’hospitalité de ces pauvres gens. Le prêtre prit ma main gauche et souleva mon bras inerte :

Essayez de l’empêcher de retomber à présent. Me dit-il. Je fixai toute mon attention sur le membre amorphe et bandai mes muscles autant que je le pouvais… Làs… Je ne pus qu’en ralentir la chute. Bravo, Mac… C’est déjà mieux… Vous verrez, à force d’essayer, vous y arriverez ! De fait, je n’avais plus mal, mais il m’était impossible de soulever mon bras. Par contre, mes doigts bougeaient sans peine, je pouvais fermer et ouvrir la main même si la forces n’y était pas. Je pouvais tenir des objets, mais je sentais que je ne pourrais serrer bien fort. De ce jour, je me mis à faire des exercices destinés à rendre à mes muscles actifs. Progressivement, méthodiquement. Voyons ces blessures, à présent. Le Père Loth se mit en devoir d’ôter les bandages qui enserraient mon torse. À mesure que le pansement tombait, il me semblait pouvoir respirer plus aisément. Je compris que pour que mes côtes brisées puissent se ressouder correctement il fallait au maximum réduire les mouvements de ma poitrine. Ce qui justifiait que le pansement soit serré et comprime ma cage thoracique. Et lorsque le dernier bandage tomba, je pus gonfler mes poumons librement sans éprouver la moindre gêne. Je regardai Aurore d’un air un peu gêné, j’étais nu devant une jeune femme et, bien que le bas de mon corps soit caché par les draps et la couverture, j’éprouvais une gêne évidente. Aurore détourna pudiquement le regard non sans m’avoir adressé un sourire mutin. Cela n’échappa point au regard du prêtre qui sourit finement lui aussi. Le regard tourné au dehors et me tournant le dos, la jeune femme ne put s’empêcher de me jeter en riant : Vous savez, Monsieur l’Irlandais, durant tout ce temps, il a bien fallu que quelqu’un s’occupât de vous laver et de vous panser…. Et, ce n’est pas le Père Loth qui s’en est chargé ! J’étais devenu rouge pivoine ! Tous deux éclatèrent de rire devant ma mine déconfite et catastrophée. Aurore se retourna dans un air de défi et me regarda droit dans les yeux avec une tendresse émouvante. Évidemment…. Il fallait bien que quelqu’un prenne soin de moi durant mon inconscience… Ma pudeur, soudain, en prenait un coup rétrospectivement. Je grommelai quelques mots incompréhensibles où il était question de gêne et de honte et je baissai la tête comme un enfant pris en faute… Par tous les Dieux !.... Mon regard tombe sur ma poitrine dans ce geste et je vois… Je vois quatre longues traînées rougeâtres barrant mon torse de gauche à droite ! Quelle horreur ! Aurore s’est approchée de moi. Elle s’assied à mon côté et me prend la main. Le Père Loth pose sa main sur mon épaule. Tous deux me regardent avec compassion.

Allons mon fils… Vous êtes vivant, c’est le plus important ! Vos plaies sont cicatrisées et vous n’êtes pas mutilé…. Songez que la bête eût pu vous arracher la tête comme à cette pauvre mule. Vous l’avez échappé de peu.Remerciez donc vos Dieux d'être toujours parmi nous. Il avait raison. Mais j’avais presque oublié le coup de patte de l’ours. Ayant perdu connaissance peu après avoir été blessé, je n’avais pas mesuré la gravité de ma blessure… Je ne m’étais pas préparé à cette révélation. Vous n’en êtes pas à votre première estafilade, Monsieur le Guerrier…. Me dit Aurore en souriant et en passant un doigt sur la cicatrice qui me barrait le visage…. Cela n’ôtera rien à votre charme Messire ! ajouta-t-elle dans un rire cristallin. Certes, dis-je dans un souffle, mais… je ne m’attendais pas à cela. Oui, je l’ai échappé belle. Et surtout, j’ai eu la chance d’avoir été recueilli par des gens de bien. Je vous dois la vie. Bah…Vous êtes vivant, c’est le principal… Guérissez vite si vous voulez nous prouver votre reconnaissance. Ajouta le Père Loth avec un bon sourire. Vous êtes ici chez vous. Disons…. Comme un citoyen d’honneur, en quelque sorte. Nous savons que vous partirez un jour… Dans vos délires, vous avez parlé. Faites nous la grâce de nous conter votre histoire lorsque vous vous en sentirez la force. Elle doit être bien passionnante. Nous aimons les belles histoires… Surtout lorsque l’hiver nous cloue au village… Les soirées y sont monotones. Je suis certain que vous saurez les agrémenter du récit de vos aventures, au coin du feu, à la veillée. En attendant, je vous autorise à vous lever… Pour moi, vous êtes guéri. Il vous reste à vous remettre en forme. Venez me voir quand vous voulez, ma porte vous est ouverte. Ce disant, il se lève et prend congé. Aurore le suit me faisant un petit signe de la main. Je reviens dans un moment, reposez-vous. La tête vide soudain, je me retrouve seul dans cette chambre douillette. Je passe machinalement les doigts sur ma poitrine, découvrant au toucher ces marques indélébiles qui désormais font partie de moi…. Oui… J’ai eu de la chance…. L’Oracle avait raison… Les Dieux veillent sur moi.

Hiver 1446-47 - Convalescence.
Jamais hiver ne me parut plus long. J’étais affaibli, perpétuellement las et morose. Seule la bonne humeur d’Aurore rendait la vie supportable. J’avais retrouvé mon bagage intact posé dans un coin de la chambre. Mes vêtements soigneusement lavés et pliés dans un coffre parfumé aux senteurs de lavande. Mes objets personnels posés sur une petite table à mon chevet. Dès que je fus en mesure de me lever, je m’habillai et, à la grande surprise de mes hôtes, me présentai au petit déjeuner sinon en pleine forme, du moins le sourire au lèvres, fort satisfait de cet exploit. - Mac ! s’exclama Aurore… Que je suis contente de vous voir debout ! Aaah… Notre grand blessé revient à la vie… Asseyez-vous donc…. Le déjeuner va être prêt. Renchérit Garon. Je les gratifiai d’un sourire reconnaissant et me mis à table… La tête me tournait un peu, je l’avoues. Dès la fin du repas, accompagné d’Aurore qui me servit dès lors de garde-malade, j’allai voir Dearg te. Le brave animal hennit longuement en me voyant et vint frotter affectueusement sa bonne tête contre moi au point que j’en perdis presque l’équilibre. Il faut dire que je ne tenais pas encore fermement sur ms jambes. Trop faible pour pouvoir m’en occuper moi-même, un jeune palefrenier allait prendre soin de lui un moment encore. C’est déjà lui qui, dès mon arrivée au village alors que j’étais inconscient, l’avait pris en charge. L’étalon nous avait suivi lorsque mes sauveteurs m’avaient emmené au village, mais personne ne put l’approcher immédiatement, l’animal gardait ses distances, mais rôdait autour de la maison d’Aurore. Quelques jours plus tard, affamé et attiré par un bon picotin, il consentit à suivre le petit Jean à l’écurie où il se laissa déseller et débrider. Depuis, il était soigné, pansé, mais nul n’osa le lâcher dans un pâturage de peur qu’il se sauve. Si bien que je le retrouvai un peu empâté mais en pleine forme. Hello Old chap… Faudra encore attendre un peu avant de pouvoir galoper. Lui murmurai-je à l’oreille. Il sembla me comprendre et poussa un petit hennissement de contentement comme si ma présence suffisait déjà à son bonheur. Dès ce jour, j’allai lui rendre visite quotidiennement. Nous avions été séparés trop longtemps et il se passerait encore un bon moment avant que nous puissions aller nous balader. Je ne voulais pas qu’il se sente délaissé. Vous semblez très attachés l’un à l’autre, me fit remarquer Aurore. En effet, Aurore…. Une longue histoire d’amour, en quelque sorte. Nous sommes inséparable depuis bientôt quatre ans. Je vous conterai comment nous avons fait connaissance… Nous avons tout le temps.

Nous échangeâmes alors un regard dans lequel passait un étrange courant… Mélange de tendresse et de reconnaissance mutuelle– ne nous devions nous pas la vie l’un à l’autre, en quelque sorte ? Mais aussi quelque chose d’indéfinissable, une sorte de complicité spontanée. Je la surpris, dans la pénombre de l’écurie à rosir en me regardant, tandis que sa menotte venait se réfugier dans ma main. Ému par ce contact, je me sentis rougir à mon tour et lui serrai délicatement la main. Je ne sais ce qui aurait pu se passer– ou plutôt, je ne le sais que trop bien– mais nous fûmes interrompus par l’arrivée de Petit Jean. B’jour Messire, B’jour Aurore… Salut Rouquin !... c’est l’heure du picotin ! Rouquin !... voilà comment ce garnement avait appelé le rouan… Je partis d’un éclat de rire. Son nom est Dearg Te, mon ami. Mais, en effet, sa robe rouge appelle ce sobriquet… Et, il ne semble pas t’en vouloir… Appelle « Red »… Il y est habitué. Dis-je en m’adressant au garçon. Bah, pour moi ce sera toujours « le rouquin »… L’a pas l’air de le prendre trop mal, vot’ cheval, Messire Mac… L’ est bien brave, quand on l’ connaît un peu. Nous sortîmes de l’écurie en riant, Aurore et moi. Ce gamin était fort sympathique et déluré pour son âge. De plus, Big Red l’avait adopté. Je n’avais donc aucune inquiétude quant à son bien-être. Dearg te était entre bonnes mains. L’hiver s’annonçait assez rude d’après les habitants du village. Nous allions sans doute devoir rester murés dans les maisons une bonne partie de la saison. Aussi, avant les premières chutes de neige, Aurore m’emmena faire des promenades dans les alentours du village, veillant sans cesse à ce que je ne me fatigues point outre mesure. Mais, grâce à cela, je repris vigueur et de jour en jour, mes jambes me portaient avec plus d’assurance. Mon bras gauche ne pendait plus lamentablement le long de mon flanc. Peu à peu, j’en retrouvais l’usage. Avec la complicité de Petit Jean, j’avais installé à l’écurie une poulie avec une corde au bout de laquelle nous avions accroché des poids. Chaque jour, je venais à l’écurie pour voir mon cheval, mais aussi pour faire de l’exercice. Je faillis me décourager car au début, je n’arrivais même pas à soulever une livre. Les muscles atrophiés de mon bras refusaient encore tout service. Je pouvais juste serrer la main sur la corde, mais, malgré mes efforts, je n’arrivais pas à décoller le poids du sol. Mais, grâce aux encouragements du garçon, je m’obstinai…. Puis un jour, le poids décolla de quelques centimètres ! À partir de ce jour, je multipliai les séances d’entraînement. Si bien que vers le mois de février, j’avais recouvré, sinon toutes mes facultés, du moins un usage équilibré de mes deux bras. Il me restait à retrouver une musculature en harmonie avec ma taille et ma corpulence d’origine. En effet, à force d’inactivité, je m’étais un peu empâté et la graisse avait remplacé les muscles. Aussi, chaque fois que cela était possible, je me proposais pour effectuer des travaux physiques. J’allais à la grange couper du bois, désormais, c’est moi qui changeais la litière de Big Red, laissant à Petit Jean le soin de donner son picotin à l’étalon.

J’aidais les paysans à nourrir le bétail et Garon à charrier les sacs de farine. Chaque effort me laissait assez fatigué, mais je m’acharnais à la tâche jusqu’à ce que celle-ci fut achevée. Si bien que peu à peu, ma mauvaise graisse fondait tandis qu’à l’inverse, mes muscles se redessinaient harmonieusement. Vers le mois de Mars, dès la fonte des neiges, je partais dès le matin pour une promenade de deux heures en montagne adoptant une allure soutenue. Je rentrais essoufflé et me ruais sur le petit déjeuner, affamé, harassé mais ravi de retrouver la forme petit à petit. Aurore et Garon étaient souriants de voir leur « protégé » revenir à la vie avec ardeur et bonne humeur. Il me faut ici faire une digression, car, du moment où je pus me lever et aller et venir au village, il est évident que je ne restai pas cloîtré dans la demeure de Garon. Celui-ci, en tant que Maire du village, me présenta à ses concitoyens. J’étais un peu la curiosité locale et tout le monde brûlait de savoir mon histoire et surtout d’entendre comment j’avais occis l’Ours. Je dus leur raconter mes voyages, mes aventures, mes combats. Je ne pus, cette fois, leur épargner les détails sanglants de ces derniers, car dans la manière dont j’avais affronté l’ours, on se doutait bien que je n’étais pas un novice dans l’art de me servir d’une lame. Je fus dès lors considéré avec crainte et respect malgré ma faiblesse passagère et si, parfois, un gaillard tentait de me chauffer les oreilles– l’un d’entre eux, sans doute par souci de s’affirmer, laissa sous-entendre que j’étais un menteur– les autres avaient tôt fait de le faire taire. Fais attention que Messire Mac ne veuille s’offrir ta peau aussi !... Remarque suivie d’un immense éclat de rire général, aux dépens du railleur. Il faut dire que la peau de l’animal me fut offerte par un des villageois qui en avait dépouillé l’Ours pour la tanner : Cela vous fera une bonne pelisse pour l’hiver, Messire Mac. Me dit-il. Et puis comme ça, vous penserez à nous plus tard ! Comme si j’eus pu oublier ce charmant village et ses habitants reconnaissants et accueillants. Le brave homme avait poussé la gentillesse jusqu’à y fixer deux plaques de bronze auxquelles on pouvait attacher une chaîne afin que la pelisse se transformât en une cape épaisse. Plus tard, elle me servit de manteau, de couverture. Je ne m’en séparai jamais jusqu’à ce jour. Ainsi donc, je devenais un citoyen à part entière. J’aidais le maire dans sa gestion du village, je rendais de menus services à mesure que mon état me le permettait. Je ne voulais pas être un fardeau pour cette communauté laborieuse et je crois que, dans l’ensemble, les villageois m’appréciaient. Fin de la digression. Ce matin-là, le 21 Mars, eh oui… le jour du printemps 1447, je décidai de tourner une nouvelle page, de franchir un nouveau pas vers la guérison totale.

Je m’étais levé avant le chant du coq et, à pas feutrés, je suis sorti de la maison pour me rendre aux écuries. Le jour commençait seulement à poindre au dessus des Pyrénées. L’air vivifiant du matin me piquait le visage, ma bouche exhalait une vapeur hivernale et, malgré moi, je frissonnai car le froid était encore vif. J’avais revêtu mon kilt le plus lourd, car pour ce que je voulais faire, les braies m’eussent gêné aux jambes. Comme un voleur, j’entrai donc dans l’écurie, prenant soin de ne faire aucun bruit. Malgré mes efforts, Big Red m’entendit et poussa un léger hennissement de joie en me reconnaissant. Chut… Vieux brigand…. Tu vas nous faire remarquer. Ce disant, je lui caressai le museau doucement. Puis, j’avisai la bride, m’en emparai et la passai au rouan qui se lassa faire comme à l’accoutumée. Mais aux petits grognements de satisfaction qu’il émit, je compris aisément que mon ami sentait qu’il y avait du changement dans l’air. Je souriais de le voir ainsi frétillant. À plusieurs reprises il frotta sa belle tête sur ma poitrine… Semblant me dire : Allez, allez… On y va…. M’efforçant de faire le moins de bruit possible, je fis sortir le rouan de l’écurie, j’avais laissé la selle à sa place, je savais ne pas en avoir besoin– et, le cœur battant, je m’apprêtai à sauter sur le dos de mon vieux compagnon. Allais-je y arriver sans devoir m’aider d’une marche ou d’une main secourable ?... C’était le moment de vérité. Mac, mon vieux, si tu y arrives, c’est que tu es guéri, marmonnai-je dans ma barbe. La main droite serrée à la crinière du rouan, les rênes dans la gauche posée sur le garrot… Un élan….. HOP…. Une douleur dans la poitrine, fugace mais légère… Juste une crispation, un tiraillement dans l’épaule gauche… Mais… Victoire… Je suis en selle… Enfin… sans selle, mais à califourchon sur l’étalon qui, comprenant, sans doute que cet instant est crucial pour moi n’a pas bronché. Je le flatte gentiment. Bien sûr, ce n’est pas la souplesse ni l’élégance d’antan, mais bon… Ne soyons pas trop exigeant… Cela reviendra. Je le sais maintenant. Les jambes manquent un peu de fermeté encore, mais l’assiette est bonne, je retrouves rapidement la bonne position et les sensations qui firent de moi un cavalier émérite. Je me félicite d’avoir troqué les braies pour le kilt, la monte à cru en est favorisée car on sent chaque réaction de sa monture. Un coup d’œil circulaire pour m’assurer que je n’ai alerté personne… Tout va bien, le village est encore désert. D’une légère pression des jambes, je demandes à Big Red d’avancer. Docile, l’animal se met en route et, au pas, le plus silencieusement possible, nous sortons du village. Dès la dernière maison passée, je pousse l’étalon au trot… Dire qu’il se fait prier serait mentir ! Le chemin serpente entre des

bouquets d’arbre, mais au sortir d’une courbe de la route, j’entrevois une longue ligne droite qui monte vers les collines. Sans nous concerter, le rouan et moi sommes bien d’accord… : Galop !!!... L’étalon, sans à-coup se met au galop, je jurerais qu’il « sait » qu’il lui faut prendre des précautions avec moi qui suis encore convalescent. Mais je me sens bien, ce que j’ai perdu en force, je le retrouve en instinct de cavalier, le vent piquant gifle mon visage, m’oblige à plisser les yeux. Mais je n’en ai cure, je suis trop heureux de pouvoir à nouveau monter mon cheval et au bout de cent mètres, je talonnes Big Red qui n’en demandait pas autant. Le voilà comme jadis, volant littéralement, semblant ne pas toucher la route. Je me couches sur son encolure, hilare, riant tout haut d’un rire qui résonne sur les contreforts de la montagne, heureux, le cœur gonflé de joie. Tout à mon bonheur, je ne remarques pas un groupe de cinq hommes débouchant d’un petit sentier, caché par un bouquet d’arbre. Nous passons en trombe devant leurs yeux médusés. Enfin, arrivé au sommet de la colline, j’arrêtes le rouan. Lui aussi devrait se remettre en forme. Il souffle bruyamment, l’écume fumante dégoulinant de son encolure. Mais je le sens heureux. Ses jolies oreilles bien droites et son regard dominateur me le prouvent. Il regarde les alentours comme un conquérant regarde le territoire qu’il vient de soumettre. Je me suis moi-même redressé et calmement, j’admires le paysage alentour. Ces montagnes sont magnifiques.. Ça et là, des plaques de neige, témoignant encore de la proximité de l’hiver qui refuse de se laisser enterrer sans combattre…En contrebas, j’aperçois le village. Des maisons montent les fumées des âtres que l’on vient d’allumer. Chacun se prépare au repas du matin… Un gargouillis sinistre provenant de mes entrailles me rappelle qu’il est temps pour moi aussi d’aller me sustenter un brin… D’ailleurs, la fatigue m’envahit un peu… Je me demandes si je n’ai pas présumé de mes forces. Mais non, je me sens bien. D’ailleurs, après le déjeuner, j’irai me reposer un peu. C’est donc calmement, au petit trot que nous reprenons le chemin de St Liziers.

La Bergère et le Guerrier.

Paisiblement, nous abordons l’orée du village. Le rouan a séché, il a repris une respiration normale. Je me sens un peu engourdi… Est-ce le froid ou la fatigue, je ne sais, mais, je ne suis pas une mauviette et je me dis qu’il aurait bien fallu, tôt ou tard, me remettre en selle. Un bon repas et un peu de repos et on n’en parlera plus. Làs, moi qui croyais faire une entrée discrète, c’est raté… Un groupe gesticulant se précipite à ma rencontre… Cinq hommes en armes et, à leur tête, la gracieuse silhouette d’Aurore ! Que se passe-t-il donc ?... aurais-je enfreint une loi du village ?... Inquiet tout à coup, je presse le rouan et, au trot, nous venons à la hauteur du groupe. MAC !.... d’où venez-vous ?... Vous n’avez rien ?... Aurore se précipite sur moi… Prestement je saute du rouan et reçois la jeune fille tremblante dans mes bras… Étonné, surpris, mais … ravi, avouons-le. Par la Déesse, ma mie…. Je vais bien, rassurez-vous ?... mais, pourquoi cette effervescence ?... Que se passe-t-il ? La jeune fille recule brusquement, me regarde intensément, des larmes inondent son visage…. Sans prévenir, une gifle me brûle la joue… Sa menotte est partie comme un coup de fouet… Mal ?... non, certes… Surpris… Je ne comprends pas ce qui me vaut cette agression subite. L’instant d’après, Aurore se jette à nouveau dans mes bras, s’agrippe à mes vêtements, le corps secoué de sanglots… Oh Mac… Pardon… Je… j’ai eu si peur… Vous êtes un monstre de me donner de telles frayeurs !... J’ai refermé les bras sur la jeune fille et la berce doucement essayant de l’apaiser.Je lui caresse les cheveux avec tendresse et lui baise le front, troublé par ses pleurs et par son parfum sans prêter attention aux hommes qui nous entourent et qui, l’air goguenard, se regardent avec des clins d’yeux entendus. Là, là, ma douce… Calmez-vous… Il ne m’est rien arrivé. Je voulais juste nous dégourdir les jambes, à Big Red et moi. Je… je ne voulais inquiéter personne, ni surtout déranger quiconque…. Je me suis fat discret, pensant être rentré pour le repas… Voilà tout… Rien de bien grave, en somme. Les miliciens vous ont vu passer en trombe… Ils pensaient que votre cheval s’était emballé…. Vous filiez à une telle allure …. Et dans votre état… Je la saisis gentiment aux épaules et l’oblige à me regarder. Je plonges mon regard au plus profond de l’azur de ses yeux.

Belle Damoiselle, Dearg te et moi ne faisons qu’un… S’il allait aussi vite, c’est que je le lui avais demandé. Nous avions besoin tous deux de nous rassurer quant à notre état ! Et c’est concluant… Nous allons très bien ! Je me mis à rire doucement en lui caressant le visage. Par contre, si vous ne séchez point ces pleurs, votre visage va geler… Rentrons, voulez-vous… Oh Mac… J’ai eu si peur… Je ne vous ai pas entendu sortir… J’ai voulu aller vous réveiller pour le repas… Personne… Sans réfléchir, je suis sortie pensant vous voir dehors…. Puis, j’ai croisé Petit Jean qui m’a dit que votre cheval n’était plus à l’écurie… Je n’ai même pas vérifié si vos affaires étaient encore là…. Puis les miliciens sont arrivés racontant qu’ils avaient croisés une monture dont le cavalier semblait avoir perdu le contrôle tant il s’époumonait, couché sur son encolure…. Par tous les Dieux, Aurore, dis-je en riant… Je ne m’époumonais pas… Je riais… Je pressais le rouan d’aller plus vite encore… J’avoues que cela nous a fait un bien fou, ma mie… Je revis, et cette brave bête aussi … Je me tournai vers Big Red qui, les naseaux frémissants regardait vers l’écurie. Bon… Après toutes ces émotions, un bon picotin pour lui et un petit déjeuner d’ogre pour moi, ajoutai-je en entraînant Aurore et Big Red vers l’écurie. Je pris la main de la jeune fille dans la mienne, enfin apaisée par ma bonne humeur et rassurée quant à ma santé, elle me suivit en me serrant la main, me jetant, de temps en temps un regard comme pour s’assurer que je ne la bluffais pas. Mais j’étais heureux, en forme, la compagnie de cet ange me comblait d’un bonheur ineffable… Son inquiétude à mon égard m’attendrissait tant je percevais que cette adorable jeune femme tenait à moi…. Je sentais bien que cet attachement n’était plus lié au seul fait que je lui avais sauvé la vie… Quelque chose était en train de se produire qui allait sans aucun doute bouleverser nos vies. Du moins, c’est ce que je pensais alors. Le Destin ne semblait pas en avoir décidé ainsi… J’allais le savoir de manière bien douloureuse… Mais, une fois de plus, n’anticipons pas. Nous pénétrâmes donc dans l’écurie et, à peine dans sa stalle, le rouan se roula dans la paille fraîche, me faisant ainsi comprendre qu’il état inutile que je le bouchonne. À peine relevé, il plongea son museau dans l’auge bien garnie et, sans plus s’occuper de nous, se mit à manger goulûment. Aurore et moi nous regardâmes un instant en souriant d’un regard complice voulant dire sans doute : Voilà bien les amis… Une fois qu’ils sont devant un bon repas, ils oublient tout… Je lui pris la main pour l’emmener hors de l’écurie, mais elle me retint, me faisant faire volte-face. Dans ce geste, je me retrouvai tout près d’elle… la main prisonnière de la sienne… Elle avait les yeux rivés aux miens…. Les pommettes rougissantes, les narines dilatées, les lèvres humides, je voyais sa poitrine se soulever au rythme des battements de son coeur que je devinais emballé soudain.

Il eût fallu que je sois aveugle et complètement idiot pour ne pas comprendre ce qui se passait en elle à ce moment-là. D’autant plus que j’étais moi-même en proie à un émoi dont je ne parvenais pas en contrôler les effets. Imperceptiblement, je m’étais approché d’elle… nos corps se frôlaient à présent… Soudain, elle jeta ses bras autour de mon cou… et je reçus ses lèvres ardentes et fébriles sur ma bouche en feu… Je la serrai dans mes bras, la soulevant presque. Nous échangeâmes alors un baiser interminable… je sentais ses bras noués à mon cou comme si elle voulait s’y attacher à jamais… son corps se colla au mien avec passion tandis que nos lèvres se dévoraient avidement. A bout de souffle, nous nous séparâmes un instant… A nouveau, nos regards se croisèrent… Il y avait une telle intensité au fond de nos yeux que le temps semblait s’être arrêté… je pouvais lire en elle la passion qui la dévorait en ce moment… Mais aussi quelque chose de plus profond encore, plus intérieur… Une immense tendresse… qui lui fit monter des larmes perlant au coin de ses paupières… Larmes de bonheur, mais aussi de peur… de crainte que ces instants ne fusent qu’un rêve. Je voulus la rassurer… Je lui caressai le visage délicatement, recueillant les perles de ses yeux du bout des doigts… elle ne cilla pas, le regard éperdu noyé au plus profond de mes yeux comme pour tenter d’y lire la même passion que la sienne… Et ce qu’elle y lut dut la rassurer… Car, moi aussi, depuis longtemps j’éprouvais pour elle un sentiment trouble que je n’osais même m’avouer et que je prenais grand soin de dissimuler. Sans un mot elle posa à nouveau ses lèvres sur les miennes en un baiser tendre cette fois… puis elle glissa son visage dans le creux de mon cou où, enfin, brisée par l’émotion, elle se mit à sangloter doucement…. Mais cette fois, je savais que c’étaient des larmes de bonheur. Je lui caressais doucement les épaules et le dos tout en lui embrassant délicatement les cheveux… Jamais je n’oublierai son doux parfum…. Elle sentait le pain chaud… l’été émanait de ses boucles d’or avec cette présence ensoleillée et vibrante comme les champs de blé avant la moisson… Nous en étions là de cet instant d’éternité lorsque Garon nous héla depuis la porte de l’écurie : Mac !... Aurore !.... Où donc vous cachez-vous… coquins !... Garon riait, nous le savions… Mais, néanmoins confus de risquer qu’il nous trouve dans une posture compromettante, nous nous écartâmes brusquement et, sans nous concerter, ramassâmes de la paille pour la déposer dans le box du rouan. Ici, Père, clama Aurore, nous soignons le cheval… et elle pouffa… Je dus faire de gros efforts pour garder mon sérieux… Mais nous avions sauvé la face, - enfin, nous le pensions – car quand Garon pénétra dans l’écurie, nous étions, effectivement, occupés à pailler le box de Big Red. Eh bien… il vous en faut du temps ! C’est que…Red a pas mal sué, Garon… je ne pouvais pas le laisser ainsi… Et Aurore tenait à me donner un coup de main… j’avoues avoir eu un étourdissement…Mais voilà… nous avons terminé… J’espérais avoir pu donner le change, mais je n’en étais pas plus sûr que cela à voir la façon dont Garon nous dévisagea avec un regard non dépourvu d’ironie.

Nous le rejoignîmes à la porte et, commentant mon escapade, nous rentrâmes à la maison où un copieux repas nous attendait. La journée se passa sans autre incident notoire. J’évitais de croiser le regard d’Aurore et, en fin de journée, je prétextai une grande fatigue pour demander la permission de me retirer afin de me reposer. En quittant la pièce, je perçus le regard mutin de la jeune femme qui me murmura au passage : Eh bien, Messire, vous semblez plus courageux face à un ours que devant une faible femme… Je dus rougir en essayant de marmonner une vague excuse car la jeune femme émit un rire cristallin qui me troubla davantage encore… Enfin, dans ma chambre, je me déshabillai et, après une toilette méticuleuse, je me couchai en proie à une grande perplexité. Depuis longtemps, la jeune femme m’attirait et, confusément, je sentais que c’était réciproque, mais, jusqu’ici, j’avais mis cette attirance sur le fait que nous nous étions sauvé la vie mutuellement. Moi en tuant l’Ours et elle en rameutant les secours venus du village. Mais ce matin, il n’était plus question de reconnaissance, mais bien d’amour… puisqu’il faut bien donner un nom à ce sentiment qui venait de nous jeter dans les bras l’un de l’autre. Je n’arrivais pas à aligner deux pensées cohérentes. Tiraillé entre les paroles de l’Oracle et la réalité actuelle des événements, je ne trouvais pas de réponses à mes questions…. Aurore était-elle la femme de la prédiction ?... Le but de ma Quête ?... Étais-je condamné à la chasteté jusqu’à ce que je trouves cette femme, si ce n’était pas Aurore ?... Outre la chasteté, m’était-il interdit d’éprouver un sentiment amoureux envers une femme dont je ne savais pas si elle était celle que je cherchais ? Comment savoir ? A cette époque rien d’autre que ma Quête ne comptait. J’avais en moi, chevillés au corps et à l’âme l’Honneur et la Fidélité aux traditions de mon Clan puisque c’est pour Honorer ces Traditions que je me trouvais depuis si longtemps en exil. Tout cela tournait dans mon cerveau torturé jusqu’à m’en donner le vertige. Le sommeil se refusait à moi et mes sens enflammés enfiévraient mon corps m’interdisant un repos réconfortant. La nuit était tombée depuis belle lurette, tout était silencieux dans la maison du meunier. J’en suis là de mes réflexions lorsque la porte de ma chambre s’ouvre doucement… Un rayon de lune pénètre dans la pièce, diffusant une douce lueur…Les yeux grands ouverts, je fixes l’huis dans l’entrebaillement duquel je distingues une silhouette… Par la Déesse, je la distinguerais entre mille… Aurore… Elle s’approche de ma couche, un doigt posé sur les lèvres… Je suis trop stupéfait pour pouvoir émettre le moindre son. Sans mot dire, à ma grande honte, car je dors nu – mais je réalises soudain qu’elle le sait - la jeune femme se glisse auprès de moi sous les draps et vient coller son corps enveloppé d’une longue chemise de nuit contre le mien… Je sens ses petits pieds nus chercher à se réchauffer au miens, tandis qu’elle se blottit dans mes bras le visage enfoui au creux de mon cou. Malgré moi, mes bras se referment sur elle et avec une infinie tendresse je la serre contre moi. Je l’entends pousser un profond soupir tandis qu’elle murmure mon nom.

Aurore… murmurai-je à son oreille… c’est de la folie… si votre père… Un doigt impératif s’est posé sur mes lèvres, immédiatement suivi d’une bouche gourmande… Vaincu et troublé, je me rends à cette attaque imparable et c’est avec passion que je lui rends son baiser… La présence de ce corps de femme aimante contre le mien achève de mettre mes défenses à mal. Mes mains, incontrôlables, partent à la recherche des siennes… les doigts se nouent, les jambes s’emmêlent en une danse lascive et sensuelle. Dans ce mouvement son vêtement de nuit se soulève nos peaux se frôlent, se cherchent, se trouvent et tandis que nos lèvres soudées se grignotent, se mordent, nos mains partent à la découverte de nos corps enflammés… Un instant, à la lueur de la lune, nos regards brillants de passion se croisent, Nous y lisons le même désir et nous savons que nous n’y résisterons pas. Un tourbillon d’amour nous emporte balayant mes derniers scrupules et fébrilement, mes mains avides achèvent d’effeuiller celle qui, de sa propre volonté, ce soir, en m’offrant sa première étreinte, devient ma maîtresse. Je découvres un corps de déesse…. Pour laquelle, en offrande, je sacrifies au rite de l’amour avec toute la tendresse dont je suis capable… avec toute la passion qui m’anime et avec tout l’amour que, jusqu’ici, je n’ai pu donner à une autre. Je ne sais combien de temps dura cette étreinte… ces étreintes…. Nous avons dû nous endormir dans les bras l’un de l’autre car j’ouvres les yeux alors qu’un joli soleil de printemps inonde ma chambre… Il me faut quelques secondes pour réaliser qu’Aurore, nue, blottie contre mon flanc est toujours là… Son visage est souriant, détendu. Ses lèvres sensuelles, entr’ouvertes sur un sourire serein sont encore humides de nos baisers. Je recouvres pudiquement un joli sein laiteux qu’un drap indiscret a découvert pendant nos ébats. La vue de cette adorable jeune femme à mes côtés me remplit de bonheur car, même si elle n’est pas l’objet de ma Quête, la Déesse l’a mise sur ma route… quelle qu’en soit la raison. Et, comme tout bon Irlandais, il ne me viendrait pas à l’idée de contrarier la Déesse ! Je regardes, attendri, la jolie dormeuse… vision de quiétude en ce matin de printemps…. Matin !... Bon sang… Garon !.... S’il nous voyait !... et Aurore qui dort du sommeil du juste sans sembler se préoccuper de l’heure…. Je n’oses cependant la réveiller et je me prépares à me lever doucement lorsque une main soyeuse se pose sur ma poitrine tandis qu’une toute petite voix murmure : Mac… mon aimé… embrasses-moi…. Une fois de plus, je suis vaincu… Je me penches vers son doux visage encadré d’or…. Elle a entrouvert les yeux et me regarde entre ses cils mi-clos, avec toujours ce doux sourire aux lèvres. Je poses les miennes sur ses yeux en un baiser délicat puis, avec tendresse l’embrasses amoureusement. Enfin, je me redresses tandis qu’Aurore s’étire paresseusement comme une chatte au soleil en ronronnant : J’ai dormi comme un charme… Et… j’ai passé une nuit… mmmmm… merveilleuse…. Grâce à toi. Aurore… je… tu m’as fait le plus beau cadeau qu’un homme puisse rêver… Je ne sais si je le mérites…

A nouveau un doigt impératif m’impose le silence en douceur… Elle prend mon visage à deux mains et me regarde au fond des yeux : Je t’aime, Bosan McTYLE … Je crois que même sans l’Ours je t’aurais aimé immédiatement… Je veux être tienne… à jamais… Envers et contre tout…. Même si je ne suis pas celle que tu cherches… tu m’as trouvée, et je t’ai trouvé… Et si tu veux de moi, je serai ta compagne, ta maîtresse, ta femme… comme il te plaira…. Moi aussi, Monsieur l’Irlandais, je suis têtue !... Elle part d’un immense éclat de rire qui me fait sursauter. Aurore !... ton père !... Il va… Oh… je ne te l’avais pas dit ?.... lâche-t-elle négligemment. Il est parti ce matin au lever du jour pour Muret afin d’y livrer des sacs de farine… Il ne rentre que dans deux jours. Maraude !... Non, tu ne me l’avais pas dit… tu m’as bien eu !... Plains-toi, vilain tueur d’ours ! La chambre s’emplit alors de nos rires…. et fut encore témoin, ce matin-là, de nos ébats les plus fous. Je me pris à croire que ma quête était enfin arrivée à son terme.

Le sort s’acharne…
Garon ne rentra pas deux jours plus tard, mais quinze jours plus tard. Un voyageur venant de Muret remit une missive à Aurore dans laquelle son père nous demandait de l’excuser car des affaires le retenaient dans ce village. Il nous demandait à sa fille et moi de prendre les affaires de la Mairie en main en attendant son retour. Dire que cette nouvelle nous attristait serait mentir. Nous profitâmes de cette absence pour vivre notre amour sans retenue en prenant garde toutefois de ne pas éveiller l’attention des villageois. Mais ce serait faire injure à ces braves gens que d’imaginer qu’ils n’avaient pas compris ce qui se passait entre la jeune femme et moi, nos regards étaient bien plus éloquents que la moindre parole indiscrète. Dans notre candeur et notre innocence, nous ne nous en rendions pas compte. Nous faisions tous les efforts possibles pour éviter tout contact physique évidemment, mais je sais aujourd’hui que les villageois savaient que nos sentiments étaient profonds, bien avant même que nous ne le sachions nous-mêmes. La journée, nous vaquions à nos occupations communes et individuelles comme par le passé, mais dès le soir venu, nous vivions comme mari et femme et je sais aujourd’hui que ce furent-là des moments de bonheur ineffable où je goûtai à la vie de couple avec une rare intensité, si l’on excepte le côté « clandestin » de notre liaison. Aurore et moi partagions tant de points communs. Elle alla même jusqu’à affirmer qu’elle souhaitait m’accompagner en Irlande pour y rencontrer ma famille… Un soir, nous parlâmes même de mariage. Je commençais à croire qu’elle était la femme de la Prédiction et je rêvais déjà à notre voyage de retour à Cork. Je lui avais affirmé que son père y serait le bienvenu et que, s’il le souhaitait, il pourrait nous accompagner. Aussi, nous décidâmes, dès son retour de lui avouer notre amour. J’étais déterminé à lui demander la main de sa fille. Lorsque je fis part de mes intentions à la jeune femme, elle me sauta au cou en pleurant de bonheur. Nous avions pris la décision d’en parler au Père Loth afin de lui demander conseil et aussi, je l’avoues, afin de mettre notre conscience en paix. Nous ne voulions pas entamer cette union sur la base d’un mensonge, mais j’hésitais sur la manière d’en parler à Garon. L’avis du prêtre nous aiderait sans aucun doute à aborder le sujet avec lui. De plus, c’est ce brave ecclésiastique qui devrait nous marier… sans compter que, selon les coutumes en vigueur en Terre de France, il me faudrait me faire baptiser pour pouvoir convoler en juste noces avec mon aimée. La veille du retour de Garon, on frappe à l’heure du repas, on frappe à la porte. Surpris, Aurore et moi nous regardons. Nous n’attendons personne. Je me lèves et vais ouvrir la porte. - ça par exemple ! Mon père…. Aurore et moi finissons de parler de vous… nous souhaitions justement vous voir !... Bonsoir Mac. me dit le Père Loth d’un air sombre… puis-je entrer ?...

Mais bien sûr, mon Père, vous êtes toujours le bienvenu, vous le savez. Je m’efface pour laisser entrer l’homme de Dieu et l’invites à s’asseoir à notre table. Vous mangerez bien un morceau avec nous ?... L’homme refuse d’un geste. Je devines à sa mine sévère qu’il n’est pas ici pour une visite de courtoisie. Aurore et moi échangeons discrètement un regard inquiet…. Je crains que nos amours aient scandalisés les habitants du village et que le prêtre est ici pour nous sermonner… Mais nous sommes prêts à affronter ses réprimandes, puisque nos intentions sont pures. Nous n’avons rien à craindre. Si Garon était rentré plus tôt, nous lui aurions tout avoué, de toute façon. Que nous vaut le plaisir de votre visite, Père Loth ? demande Aurore gentiment. Las, ma fille… une bien triste nouvelle, je le crains. Cette fois, les regards que nous échangeons, Aurore et moi sont empreints d’inquiétude. Nous sentons que nos amours ne sont pas en cause dans les motifs de la visite tardive du Père Loth. Parlez,mon Père, dit-elle avec une pointe d’angoisse dans la voix. Il s’agit de votre père, Aurore… Aurore blêmit… Mon père ?... Que voulez-vous dire… il ne lui est rien arrivé, au moins ?... Il rentre demain matin ! Le prêtre dont le visage s’assombrit encore regarde Aurore de ses yeux noirs avec intensité, lui prend la main… Il vous faut être courageuse, mon enfant, prononce-t-il d’une voix sourde Aurore fixe le prêtre, son regard se trouble… ses yeux se tournent vers moi, suppliants, éperdus de douleur déjà, cherchant dans mon regard un soutien, un secours. Sans même savoir ce que le Père Loth a à lui dire, elle comprend qu’un malheur vient de se produire. Mon Père, dit-elle, parlez…. Qu’est-il arrivé à Papa ?... Est-il …. Un sanglot noue sa gorge, l’empêchant de continuer sa phrase. Le Prêtre baisse les yeux… la douleur de la jeune femme l’émeut plus qu’il n’en laisse paraître. Il poursuit de la même voix sourde, tandis que je m’attends au pire… j’ai tellement l’expérience de ces choses-là… Je sais déjà ce qu’il va dire… et je me prends à maudire les Dieux ! Votre père a été agressé par des malandrins sur la route du retour ce matin… dépouillé et laissé, battu à mort, dans un fossé…. Ce sont des voyageurs découvrant son corps gisant dans les rochers qui viennent de le ramener au village il y a une heure.

Aurore est prostrée. Abattue soudain…. Étrangement calme tout-à-coup… Elle semble ne pas réaliser la portée des paroles du prêtre… Comme en transes, elle articule : Papa… Sa main s’agrippe à la mienne. Elle serre avec une force inouïe… se raccroche à moi… roule soudain des yeux fous, me regarde… hallucinée. Mac…. Papa… non… NON !!!... Je veux le voir… Où est-il ?.... JE VEUX LE VOIR !!! Elle a hurlé ces derniers mots en se levant brusquement sans lâcher ma main… Je me lèves avec elle et la serre dans mes bras…. Elle s’accroche à moi en levant vers moi des yeux implorants… Des larmes jaillissent à torrents… Elle martèle ma poitrine de ses poings en scandant : non !... Non !... NON !.... Ce n’est pas vrai… ce n’est pas possible…. Mac… dis-moi que ce n’est pas vrai !... Une douleur immense étreint ma poitrine… je connais si bien cette douleur impuissante à changer le cours du Destin… Impuissance face à l’inéluctable vérité, à l’implacable Vérité ! Aurore sait que le Père Loth ne serait pas venu lui annoncer une telle nouvelle si elle n’était pas vraie… Mais la jeune femme dans sa détresse ne veut encore l’admettre, elle veut encore croire à une erreur, à un miracle… même si, au fond d’elle même, elle sait que la fatalité a frappé de manière irréversible avec une froide cruauté. Le Père Loth s’est levé, lui aussi et vient à mon secours, car je suis moi-même attéré par cette nouvelle et tout ce qu’elle implique pour nous. Il pose sa main sur l’épaule d’Aurore avec compassion. Ma petite Aurore, je t’ai baptisée, je t’ai vu grandir et je te connais bien. Je sais ce que tu ressens… moi-même je suis éprouvé au delà de ce que tu peux imaginer… Ton père était plus qu’un ami pour moi. Je l’ai aidé à survivre lors du décès de ta maman qui nous quitta en te mettant au monde. Je l’ai aidé à t’élever. Je t’ai vu devenir une jeune femme merveilleuse et aujourd’hui, je sais qu’un homme comble ton cœur de bonheur – ce disant il me regarde avec intensité – A travers cette épreuve, Aristote est le juge de nos actes et, dans sa grande bonté, il nous offre toujours la possibilité de grandir et de nous affirmer. Les épreuves sont là pour que nous apprenions à nous aguerrir, même si, souvent, la douleur nous étouffe et nous poussent à souhaiter mourir…. Aurore s’est calmée. Les paroles du Père Loth, si elle n’apportent pas le miracle, ont le mérite d’être justes et lénifiantes. Je berces tendrement la jeune femme. Elle pleure en silence… résignée. Lentement, elle lève vers moi son beau visage baigné de larmes… Je devines une détresse immense… Elle vient de perdre un morceau de sa vie, en une fraction de seconde… Je partages sa peine avec une intensité profonde. Je sais ce qu’elle endure car la vie m’a, plus d’une fois, confronté à ce genre de douleur. Je la regardes avec tendresse… Je la soutiendrai, quoi qu’il arrive et je veux qu’elle le sache. Je veux être à ses côtés maintenant et à jamais… Solide, et fidèle aux sentiments qui nous unissent. Elle semble comprendre le sens de mon regard et s’apaise. Elle se détache de moi sans lâcher ma main :

Mac… c’est affreux… jamais il ne saura…. J’aurais dû lui écrire… j’aurais dû… Il sait, Aurore ! Le Père Loth nous regarde avec un sourire triste mais bienveillant. Devant notre mine étonnée, il ajoute : Ne pensez pas que le célibat des prêtres empêche qu’ils comprennent les choses de l’amour… Personne dans le village n’ignore ce qui vous unit !... J’avais écrit à ton père pour lui confirmer ce dont il se doutait déjà. C’est pour cela qu’il a retardé son retour… Il voulait vous laisser le temps d’apprendre à vous mieux connaître… Dans sa réponse, il m’avait écrit : « Mon Père, si vous ne mariez pas ces deux-là, c’est moi qui entrerai dans les Ordres ! Et, s’ils vous en parlent avant mon retour, bénissez-les pour moi.» Partagés entre le désir de rire et le chagrin nous nous regardons stupéfaits sous le regard gentiment ironique du prêtre. Le vieux Garon avait tout compris, bien avant nous, qu’un sentiment profond nous rapprochait depuis bien longtemps… Et nous qui pensions pouvoir nous cacher, donner le change… Décidément, l’amour rend aveugle…. A cause sans doute du tragique de la situation, Aurore et moi étions plus proches que jamais, réunis dans une épreuve qu’il nous faudrait affronter ensemble désormais. Les obsèques de Garon eurent lieu dès le lendemain. Il fut épargné à Aurore l’épreuve de la vision du pauvre corps mutilé de son père – les brigands n‘y étaient pas allés de main morte – je fus seul autorisé à le voir. Les bandits s’étaient acharnés sur le pauvre homme à coups de bâton et lorsque je vis les sévices qu’on lui avait infligé, je sentis une rage meurtrière monter en moi. Un voile rouge passa devant mes yeux, semblable à celui qui me poussa à poursuivre les voleurs Pictes au Mur Hadrien… Je serrai les poings enfonçant mes ongles dans mes paumes. Le père Loth à mes côtés s’en aperçut et posa sa main sur mon épaule, la serrant doucement : Paix, mon fils… vous ne pouvez plus rien pour lui…. Sauf respecter son repos et ses dernières volontés. Je hochai la tête. Je savais qu’il avait raison, mais des dernières volontés de Garon, j’ignorais tout. Au retour de l’enterrement, nous allions nous retrouver dans la maison du meunier – qui devenait désormais celle d’Aurore et sans doute, bientôt la nôtre – car nous avions convié les villageois à prendre une collation en hommage à celui qui avait, avec justice et clairvoyance, su mener les destinée du village à une prospérité sereine. Avant de rentrer à la maison, j’avais demandé à Aurore la permission de m’isoler un moment. Elle m’avait regardé avec inquiétude. Mac… ne me laisses pas seule… j’ai besoin de toi… Je n’ai plus que toi !... Je ne serai pas long, je te le promets… Je ne t’abandonnerai pas… je n’ai que toi, moi aussi mon ange. Et je l’embrassai tendrement au vu et au su de tous… Qu’importait à présent que l’on sache ou non.

Dès que la foule des villageois se fut dirigée vers la maison d’Aurore et que je fus hors de vue, je marchai à grands pas vers l’Auberge où je savais pouvoir rencontrer certains voyageurs. Lorsque, quelques minutes plus tard, j’entrai dans la maison, tous les regards se tournèrent vers moi. Je saluai l’assistance d’un hochement de tête sobre. Je pouvais lire un certain étonnement sur le visage de nombre d’entre les villageois présents. Aurore, elle-même, auprès de qui je m’étais faufilé et à qui je pris la main tendrement, me dévisagea curieusement. Mais la voix du Père Loth détourna l’attention de tous, à mon grand soulagement car je ne tenais pas à donner d’explication quant à la mine que j’arborais alors. Mes amis… Mes amis… répéta le prêtre afin de capter l’attention de tous. Nous sommes réunis ici pour rendre un dernier hommage à notre regretté Garon. Il n’entre pas dans mes intention de faire un long discours pour vanter les qualités du défunt, vous le connaissiez tous assez pour en juger avec sagacité. Une pause, puis… - Il y a une semaine, je reçus une missive de Garon dans laquelle, par une étrange prémonition, il me demandait de vous faire part de certaines volontés qui, m’affirma-t-il lui permettrait de partir l’âme en paix. Je ne penses pas qu’il croyait trépasser aussi tôt, mais certains événements firent qu’il me dit ne pas avoir assez pensé à l’avenir de sa fille. Aurore sursauta en entendant parler d’elle et me jeta un regard interrogateur… je lui répondis de même… J n’étais, bien évidemment au courant de rien. Mais le Père Loth poursuivait déjà : - Aurore, ce n’est plus un secret pour personne et, dans les circonstance actuelles il serait puéril de le nier, McTYLE et toi êtes devenus… euh… fort proches depuis un moment, je crois… Ton père le savait et m’avoua un soir en être fort heureux. Il me confia n’avoir jamais espéré gendre plus idéal. Et je peux affirmer au nom d’Aristote, que cela n’a rien à voir avec le courage de Mac qui te sauva la vie. Car c’est bien de ses qualités de droiture, de courage, d’honneur et de fidélité qu’il s’agit et non d’une banale reconnaissance pour un service rendu. Garon souhaitait vous voir unis par les liens sacrés du mariage et espérait bien que Mac lui ferait sa demande à son retour… ce dont, je ne doutes absolument pas ! Mais aussi, il espérait vous voir reprendre la meunerie ensemble et, Mac, il aurait aimé que tu lui succède à la Mairie. Avec le sens de la Justice qui le caractérisait, il insista pour que le Conseil Municipal se réunisse aux fins d’approuver son souhait. Le Père Loth laissa un silence afin que chacun puisse mesurer la portée de ses paroles. Les villageois présents se regardaient, certains hochant le tête en guise d’assentiment, d’autres, perplexes, cherchant une réponse muette dans les regards qu’ils croisaient. Je décidai d’intervenir afin de clarifier certaines choses. Je toussotai pour attirer l’attention de l’assistance. Hem… Je suis à la fois surpris et flatté… Flatté de la confiance de cet homme qui fut pour moi un deuxième père à la suite de mon… « accident ». Surpris aussi qu’en si peu de temps il m’ait accordé une telle confiance. Surpris, enfin que sa confiance aille jusqu’à me confier de telles responsabilités, moi qui ne suis qu’un étranger.

Le hasard a conduit mes pas à St Liziers. Il n’était pas dans mes intentions de m’y fixer et vous savez aussi bien que moi ce qui m’a fait y demeurer jusqu’ici. Je ne regrettes pas d’être parmi vous, bien au contraire, je remercie le Destin d’avoir mis cet ours sur ma route car il me permit de vous connaître et surtout de rencontrer Aurore. Je dois à la vérité et à la mémoire de Garon d’avouer, qu’en effet, des sentiments puissants nous ont réunis, Aurore et moi et, pas plus tard qu’hier soir, avant d’apprendre la triste nouvelle, nous avions décidé de parler à Garon dès son retour avec l’intention de lui annoncer notre idylle. Il s’ensuivrait que je lui demanderais la main d’Aurore. D’ailleurs, nous nous préparions à aller trouver le Père Loth afin de confesser notre liaison et lui demander conseil et pardon. Quant au Conseil Municipal, mon honnêteté me pousse, hélas, à décliner cette proposition. Certes, je suis prêt à continuer d’apporter mon aide aussi longtemps que la municipalité en aura besoin, mais de là à endosser l’écharpe de Maire, il y a une marge que je ne franchirai pas. Je l’ai dit tout à l’heure, je suis étranger et je ne souhaites pas prendre une charge qui pourrait aussi bien – mieux peut-être – être attribuée à un natif de notre village pour son plus grand bien. En ce qui concerne la meunerie, ce sera pour moi un honneur de continuer l’œuvre de Garon et ainsi d’honorer sa mémoire. Je me tus. Je n’avais rien à ajouter. Je sentais la main de ma douce amie serrer la mienne. Nos regards se croisèrent… Je lus dans le sien de la fierté. Elle se redressa, comme débarrassée d’un fardeau. Son regard se porta sur l’assistance avec une pointe de défi voulant dire : « Si quelqu’un n’est pas d’accord, qu’il parle ou qu’il se taise à jamais ! » Et chacun sembla l’interpréter ainsi. Un villageois, cultivateur de son état, du nom de Gontrand Bressac était Premier Conseiller municipal. Mais aussi l’Oncle d’Aurore. Il prit la parole : - Messire McTYLE, vos paroles témoignent d’une grande honnêteté, en effet. Nous avons appris à vous apprécier, même si, il faut bien l’avouer, vous êtes un personnage qui inspire un peu de crainte. Les aventures dont vous nous avez narré les péripéties au cours de nos veillées nous ont laissé penser que vous étiez un être violent et sanguinaire. Mais, je m’empresse de l’ajouter, ce que nous avons vu de vous ici, parmi nous, me laisse croire que la vie ne vous a pas donné le choix d’agir comme vous le fîtes. Nous avons découvert en vous un homme droit et fidèle à sa parole. Vous êtes des nôtres désormais. Et, à ce titre, l’écharpe de Maire trouverait juste place sur vos épaules. Néanmoins, et cela aussi est tout à votre honneur, puisque vous déclinez cette fonction, ôtez de votre esprit que votre statut d’étranger doivent y être une entrave. Cela dit, nous comprenons vos scrupules et si vous l’acceptez, je sais que le Conseil tout entier sera heureux de vous accueillir en son sein, même dans une fonction subalterne. Et, eu égard à votre grande expérience en matière de combats, oserai-je vous proposer un poste dans la Milice du village, voire même le poste de Lieutenant dans la police du village ? - Je suis tout dévoué à notre village… J’y ai trouvé une seconde patrie. Vous pouvez compter sur moi, Gontrand. Je vous sais gré de votre confiance et ferai l’impossible pour en être digne. Aurore me dévorait du regard, elle semblait si fière de moi que j’en fus retourné.

- Nous reprendrons la meunerie familiale, dit-elle, et si Monsieur l’Irlandais sanguinaire veut bien de moi, je serai son épouse et fière de l’être…. Je n’ai qu’un regret ajouta-t-elle tristement… Mon père ne sera pas là pour mon mariage…. Elle vint se blottir contre moi et, le visage enfoui dans mon cou se remit à pleurer doucement. Afin de ne pas rester sur une note trop triste, le Père Loth reprit la parole : - Bien… Voilà qui est entendu… nous règlerons les détails de tout ceci une fois les émotions apaisées, si vous le voulez bien. En ce qui me concerne, je sens que je vais avoir du travail sous peu… Un baptême et un mariage, je crois… Des voisins, des proches avaient préparé des tartes et des collations. Un tonneau de vin fut mis en perce et le restant de la soirée se passa dans une bonne ambiance nonobstant les circonstances. Une bonne chaleur humaine nous réunissait tous dans le malheur et cette saine solidarité réconforta Aurore. Plus d’une fois, au cours de la soirée, je croisai son regard redevenu serein malgré la tristesse qui se lisait au fond de ses beaux yeux d’azur. J’y lisais un amour immense, une tendresse intense mais surtout, paradoxe flagrant, un bonheur total… la certitude d’âtre aimée. Elle ne se trompait pas. J’aimais Aurore comme jamais je ne pensais pouvoir aimer encore… Elle était pour moi la première et la dernière femme que j’aimerais ici-bas….

Le bras de la Justice
Je pris mes fonctions de Lieutenant de police dès le lendemain avec une fébrilité qui surprit un peu Aurore. La veille, une fois le dernier invité parti, nous fîmes un brin de toilette et nous couchâmes épuisés par les émotions. Blottie dans mes bras, elle me regarda intensément : - Mac… ce que je t’ai dit tout à l’heure…. Ce n’était pas sous le coup de l’émotion… Je n’ai plus que toi désormais. Je suis à toi… à jamais. Je la serrai avec tendresse, ému aux larmes… je n’avais plus qu’elle, moi aussi… D’ailleurs, je n’avais jamais eu personne depuis mon départ de Cork qui m’eût témoigné un tel amour, une telle passion et je le lui prouvai. Je lui fis l’amour avec tendresse, avec douceur. Mesurant chaque geste, chaque caresse, chaque baiser et chaque étreinte. J’y mis tout l’amour dont je me sentais capable. Nous nous sommes endormis enlacés, repus et épuisés. Certains d’avoir trouvé en l’autre l’âme sœur, le complément… Indissociable dualité, osmose parfaite des corps et des cœurs unis dans une même passion sincère et forte. Dès le petit déjeuner englouti, je pris congé de ma compagne. Courageuse, elle savait que mes nouvelles fonctions ne supporteraient pas de délais. Elle me regarda m’apprêter avec un mélange de fierté et de crainte dans le regard. Fierté due au fait que j’allais occuper un poste important… crainte, lorsqu’elle me vit ceindre mon baudrier où pendait ma bâtarde et glisser ma dague dans ma botte. Mac…. Oui, ma douce ?... Sois prudent… Je ne veux pas te perdre…. Je posai un doigt sur ses lèvres suivi d’un tendre baiser en guise d’apaisement. Elle me regarda de façon étrange : Mac… tu me caches quelque chose… Il y a dans ton regard… quelque chose… comme une lueur que je ne connais pas… On dirait … on dirait un chasseur…. Il y a du sang dans tes yeux… Du sang ?... Allons mon ange…. Tu te fais des idées… je n’ai rien à te cacher… je vais prendre mes fonctions et chasser ?... Bah … s’il y a du gibier de potence… oui, sans doute devrai-je chasser… disje en riant.

Mais je savais qu’elle n’était pas dupe… trop fine mouche , elle me connaissait déjà trop ben pour ne pas comprendre que je m’apprêtais à accomplir une besogne qui n’entrait pas nécessairement dans mes nouvelles fonctions. Mais je ne pouvais pas lui avouer la vérité maintenant… c’était prématuré. A ce soir ma douce… lui dis-je simplement avec un sourire dans lequel je mis toute la tendresse dont j’étais capable. Le poste de police était à l’autre bout du village, je passai donc à l’écurie. Je sellai le rouan et l’enfourchai jusqu’à mon bureau. Les miliciens m’attendaient déjà. Bonjour Mac… dirent-ils avec un bel ensemble. Bonjour Messieurs… J’espère que vous êtes en forme. J’ai prévu une patrouille ce matin…. Nous allons sur la route de Muret… Les hommes me regardaient étonnés… L’un d’eux, Guillaume, sergent de police aguerri m’interrompit : Mais Mac… Nous ne patrouillons jamais là-bas, d’habitude, les miliciens de Muret s’y rendent. Il faut croire qu’ils manquent à leurs devoirs ou qu’ils sont aveugles, Guillaume… On m’a signalé des allées et venues inhabituelles aux environs du Bois des Sources. Rétorquai-je. Allons… en selle, j’aimerais y être avant midi. Il ne fallut pas dix minutes pour que notre petite troupe soit prête et prenne la route vers Muret au petit trot. Peu avant midi, nous étions en vue du petit bois. Je levai la main. La troupe s’arrêta. Guillaume, tu m’accompagnes, nous allons faire une reconnaissance. Les autres, repos… Mais soyez prêts à reprendre la route prestement. En avant. Une fois hors de portée de voix des autres, je m’adressai à Guillaume : Sais-tu où nous sommes, Guillaume ? Bien sur, Mac… nous sommes au Bois des Sources… mais… `Sais-tu ce qui s’est passé ici… précisément là… du doigt, je lui désignai quelques rochers en contrebas. - Euh… n’est ce pas ici que l’on a retrouvé le cad... le corps de Garon ?... Je vis que mon compagnon venait subitement de comprendre ce que nous faisons là…

Oh… non !?... Mais… ça ne sert à rien Mac… Les brigands sont loin à l’heure qu’il est… Tout en parlant, nous nous étions approché des rochers qui furent le théâtre du drame… sur le sol sec, on apercevait encore es traces de sang brunâtres… De la main, je fis signe d’arrêter Alors, expliques-moi pourquoi ils n’ont pas laissé le chariot de Garon sur place après l’avoir vidé… et dis-moi pourquoi il y a des traces de roues qui se dirigent vers le bois…. Guillaume était ébranlé. Je mis pied à terre l’invitant à m’imiter. Je vais t’apprendre à chasser un gibier particulier… le gibier de potence. De mes sacoches, je retirai deux couteaux que je glissai, lame nue dans ma ceinture. Je décrochai mon baudrier et le laissai au pommeau de ma selle. M’assurai que ma dague glissait bien dans ma botte et fis signe à Guillaume de me suivre sans bruit. Il me regardait éberlué, mais, par réflexe, s’assura qu’il pouvait saisir ses armes – une dague et une bâtarde – sans peine. Nous nous engageâmes dans un sentier rocailleux. Les traces de chariot étaient cependant nettement visibles même pour un œil moins averti que le mien. Le sentier serpentait en direction du petit bois. Nous marchions silencieusement. Arrivés à l’orée du bois, je fis signe à Guillaume de s’immobiliser et d’écouter… le bruissement du vent dans les feuilles semblait couvrir même le chant des oiseaux. Mais soudain, le vent tomba un instant… c’en était assez pour que nous puissions entendre assez nettement des éclats de voix provenant, selon mon estimation d’environ deux cent mètres sur notre gauche au beau milieu d’un bouquet de bouleaux dont on distinguait la blancheur des troncs au travers de la futaie environnante. Un regard acéré pouvait y voir de légers scintillements qui ne pouvaient être dûs qu’à l’éclat d’une lame ou d’une pièce d’armure. Guillaume croisa mon regard triomphant, une lueur interrogative au fond des prunelles…. Je lui fis signe de battre en retraite. A peine arrêté à hauteur de nos montures, il m’apostropha : Mac… tu es le Diable ou tu es devin… comment savais-tu ?... Laisse tomber les démons et les sorciers, mon ami. Hier, des voyageurs à la taverne m’ont révélé des indices troublants. Des voyageurs ?...Ceux qui ont ramené le pauvre Garon ?... Tout juste, mon ami… mais ces pèlerins n’ont pas la conscience tranquille… Ils m’ont dit avoir vu le chariot de Garon se diriger vers Muret mené par des hommes à la mine patibulaire… Ils étaient au nombre de quatre me dirent-ils. Et j’ai compté six chevaux… le chariot de Garon est tiré par deux mules… De plus… depuis hier soir, les voyageurs ont quitté St Liziers… nul ne les a vu partir… tout le monde était chez Garon !....

Guillaume me regarde stupéfait… le regard allant du petit bois à la route pour se poser à nouveau sur moi : Qu’allons-nous faire, Mac… nous ne sommes que deux…. Les autres… Tu vas aller les chercher… mais… en silence, tu m’entends ?... Le vent porte vers le bois. Je ne veux entendre aucun bruit. Je t’attends ici… Et, si je ne suis pas là, attendez un signal pour agir, les bandits doivent passer par ici pour sortir du bois… ils sont coincés. A mon avis, ils se cachent en attendant que l’on mette fin aux recherches et doivent penser que la maréchaussée locale est bien incapable de les trouver. Ce en quoi, ils n’ont pas tort. Ajoutai-je avec un rictus amer. A peine Guillaume eût-il tourné bride que je laissai le rouan à l’abri des rochers pour m’engager dans le sentier que nous avions emprunté peu avant, Guillaume et moi. Il me fallait m’assurer de ces gredins et surtout, savoir exactement à qui nous avions affaire. Je ne voulais pas exposer mes hommes inutilement. Je les savais braves, mais peu expérimentés. En quelques minutes, je me retrouvai à l’endroit que nous avions atteint. A partir de là, il me fallait redoubler de prudence. L’endroit était très tranquille et le moindre bruit insolite devait s’entendre de loin.. Je me dirigeai vers la gauche d’où m’avaient semblé provenir les éclats de voix. Avançant demi courbé veillant à ce que mes pieds ne brisent pas une branche morte, je me rapprochais de la cache des brigands. J’avais l’habitude de ce genre de traque - quatre malandrins en avaient fait les frais quelques années auparavant – et c’est sans encombre que je parvins à l’orée d’une petite clairière au centre de laquelle trônait un chariot que je reconnus sans peine : le chariot de Garon. Mon sang se glaça soudain et je dus faire un effort immense pour ne pas me précipiter au beau milieu du camp, dague levée, prête à tuer quiconque se mettrait en travers de mon chemin. Mais je repris vite le contrôle de mes pulsions meurtrières. Cela ne servirait pas mes desseins de me précipiter tête baissée dans la gueule du loup. Je jouissais de l’effet de surprise et tenais à le garder jusqu’au bout. De plus, cette fois, il ne s’agissait pa d’une tuerie aveugle inspirée par la vengeance – encore que – mais bien d’une action de justice. Il me fallait remettre ces bandits aux mains du Prévôt afin qu’ils soient jugés. Garon n’eût pas approuvé une froide vengeance. Mais, au fond de moi, j’espérais que ces bandits tenteraient de vendre chèrement leur peau, me donnant ainsi l’occasion d’en estourbir l’un ou l’autre. Tandis que ces pensées me traversaient l’esprit, mon cerveau avait déjà enregistré ds renseignements précieux. Les bandits, au nombre de six, comme je l’avais pressenti, étaient groupés autour d’un feu discret, à demi protégé par des grosses pierres. Peu de fumée en émanait. Ces bougres savaient se faire discrets. Ils devisaient à mi-voix et je n’arrivais pas à saisir le moindre mot des propos échangés. Parmi eux, je reconnus les « voyageurs » de la taverne… les salauds… ils avaient eu un culot inouï. Le fait de ramener le corps de Garon et de nous lancer sur une fausse piste devait les écarter de nos soupçons et égarer aussi nos recherches… Ah, ils avaient bien calculé leur coup, et s’ils avaient eu affaire à un autre que moi, ils s’en tiraient sans peine. Un léger bruissement sur la droite du campement attira mon attention. Les chevaux !... Bien sûr, je les avas presque oublié. Les mules de Garon devaient s’y trouver, elles aussi. Et cela allait m’aider à

surprendre les bandits. Je les connaissais bien ces mules. Elles logeaient dans la même écurie que Big Red, si bien que, déjà, un plan germait dans ma tête. J’en avais assez vu pour l’instant. Je savais que les malfrats n’étaient pas prêts à lever le camp, rien ne le laissait supposer pour ce matin, en tous cas. S’ils devaient bouger, ils ne le feraient qu’à la tombée du jour. J’avais imprégné mes rétines de la topographie des lieux, elle y resterait gravée tout au long de l’attaque. Car, je savais à présent que les méfaits de ces brigands s’arrêteraient ici même, au Bois des Sources. Je refis donc, tout aussi silencieusement le chemin, en sens inverse jusqu’aux rochers, pour y rejoindre mes compagnons qui m’attendaient déjà non sans inquiétude, une lueur interrogative dans les yeux. Ecoutez moi attentivement. La moindre erreur peut nous faire rater l’affaire. Je me tus un instant pour m’assurer de l’attention soutenue de mes hommes. Nous devons jouer l’effet de surprise, nos gaillard se croient en sécurité et semblent ne pas se tracasser outre mesure… Ils n’ont même pas posté de guetteur. Ils sont six, faiblement armés. Des bâtons pour quatre d’entre eux, et, sans doute, une dague ou un couteau pour l’un ou l’autre. Par contre il y en a deux qui portent une bâtarde – ce sont les « voyageurs » qui ont ramené le corps de Garon – et semblent savoir s’en servir. Je me chargerai d’eux en cas de résistance de leur part. Je m’accroupis sur le sol et, saisissant une baguette, j’entrepris de leur brosser un tableau le plus précis possible de la topographie de la clairière en le dessinant par terre. Voilà comment nous allons procéder… Et je traçai notre plan de bataille avec force précisions et recommandations. Au bout de quelques minutes, chacun savait son rôle à la perfection et si tout se passait sans imprévu, dans moins d’une heure, les brigands devaient être à notre merci… morts ou vifs. Rappelez-vous… ceci est une action de Justice et non une basse vengeance. Il nous faut, dans la mesure du possible ramener ces individus vivants, aux fins d’être jugés. Nous ne pouvons, de par les pouvoirs qui nous sont conférer, faire justice nous-mêmes… mais, ajoutai-je avec un sourire cruel, nous ne sommes pas obligés de nous laisser assaillir sans riposter fermement… Tant pis pour les récalcitrants… du moment que nous en ramenons quelques uns vivants. Nous avons le droit pour nous et, en cas de résistance, je ne veux pas de pitié : Tuez s’il le faut. Personne ne vous en tiendra rigueur… je m’en porte garant ! Allez maintenant. Préparez-vous, et, chacun à son poste ! Attendez mon signal pour agir. Mac, demanda Guillaume, quel sera le signal ? Les braiments d’une mule ! lâchai-je en ricanant…

La Mule et le Chardon.
En quelques instants, ma petite troupe fut prête. J’avais ôté la selle de Big Red, ne lui laissant que la bride. Mes compagnons et moi-même nous étions débarrassés de tout objet susceptible d’émettre un bruit intempestif – pièces d’armure, boucles et baudriers – nous avions enduits les lames de nos armes de boue afin d’en ternir le brillant. A mon exemple, mes compagnons, nus jusqu’à la ceinture, s’étaient enduits le visage les bras et le torse de boue séchée en arabesques irrégulières afin de mieux se fondre dans la nature ombragée du sous-bois. J’avais déchiré ma chemise en lambeaux et en avais confectionné des bandages que je fixai aux pieds du rouan afin que ses sabots ne puissent résonner sur le sol encore durci. Nous avions une mie effrayante ! Nous nous regardions en souriant, et ce sourire, sous notre grimage, prenait l’allure d’un rictus d’une cruauté du plus bel effet… Les malandrins en auraient les moyens coupés. Je me remémorais les faces terrorisées des Pictes lorsqu’ils me virent jaillir de nulle part en hurlant. Et je comptais bien sur ces apparitions inattendues pour les décontenancer, ne serait-ce qu’un moment. Cela nous donnerait un avantage certain, compensant ainsi leur supériorité numérique… Mais, cette fois, je n’étais plus seul contre quatre… La lutte serait plus équilibrée. Prestement j’enfourchai le rouan. C’était le signal. Chacun se mit en route vers son poste en silence. Les chevaux entravés ne risquaient pas de nous suivre. Seul Big Red allait se déplacer. Je fis un long crochet destiné à m’amener à l’arrière du camp des bandits, là où se trouvaient leurs montures et les mules de Garon. Il me fallait pour cela faire un détour à travers bois en direction d’une petite source près de laquelle les chevaux semblaient être attachés. Au bout de quelques centaines de mètres, je bifurquai en direction du camp. Le rouan marchait silencieusement, posant les pieds doucement, comme s’il eût compris que le moindre bruit pouvait compromettre notre action. Aussi, c’est sans avoir éveillé l’attention de notre gibier que je me trouvai en vue des montures au repos. La chance était avec nous…. La source jaillissait d’un groupe de rocher en une cascade élégante, mais… bruyante ! Les Dieux étaient avec nous… du reste, le vent portait dans ma direction. Je mis pied à terre en silence et menai le rouan tout près de la source. Ce n’est qu’au moment où j’arrivais à quelques mètres des animaux que l’un d’eux releva la tête et vit mon cheval. Big Red renâcla doucement, imperceptiblement. Les autres chevaux, reconnaissant un des leurs, bronchèrent à peine. Les mules, quant à elles continuaient à brouter les pousses d’un jeune bouleau sans se préoccuper de notre présence. Laissant Big Red se désaltérer en compagnie de ses semblables, je m’approchai doucement des mules qui, enfin daignèrent se formaliser de ma présence et levant une tête sereine…. Elles m’avaient reconnu ! Je les caressai affectueusement en implorant les Dieux qu’elle ne me tiennent pas rigueur du traitement que j’allais leur faire subir. Mais auparavant, délicatement, je libérai les chevaux des bandits, un par un et les poussai doucement vers la forêt, en les éloignant du camp… Sans se presser, ils prirent de la distance, en grignotant, de ci, de là une feuille, une brindille ou un peu d’herbe, glanés au hasard de leur liberté retrouvée… Big Red les accompagnait. L’intelligent animal semblait comprendre qu’il fallait qu’il m’aide à éloigner ces montures qui représentaient pour leurs cavaliers, une retraite possible. Une jolie jument alezane semblait avoir jeté son dévolu sur le rouan qui l’entraînanit à sa suite, mine de rien…

Rassuré quant à cette phase de notre attaque, je me tournai vers les mules. Elle avaient regardé les chevaux s’éloigner avec indifférence. De temps à autres, elles jetaient un coup d’œil en direction du camp… Pour elles, le chariot était un centre d’intérêt bien plus important que batifoler dans les bois. Ce chariot représentait le mouvement et je savais que si je les libérais, elles iraient tout droit vers lui. Je les caressai affectueusement, implorant leur indulgence car, j’avais avisé un bouquet de chardon auprès de la source et déjà, j’en avais cueilli une belle brassée. Je les liai, grâce à une des cordes qui retenaient les chevaux entravés, à leur croupe, en évitant de les piquer trop vite. C’était l’instant ou jamais… Je savais que mes compagons étaient en place et attendaient le signal. Il me fallait agir. Prestement, je détachai les mules, puis, soudain, je serrai les cordes retenant les chardons… Ceuxci, instantanément plantèrent leurs épines dans les croupes des pauvres bêtes… Il n’en fallait pas plus ! Elles partirent au galop en exécutant des cabrioles dignes d’un acrobate tentant, en vain de se débarrasser des chardons qui les torturaient de la sorte… Elles jaillirent au beau milieu du camp des brigands en ruant de quatre fers et en poussant des braiments à déchirer le cœur de l’être le plus insensible, semant sur leur passage une panique indescriptible. Elles éparpillèrent les braises et les pierres du feu, le piétinant et faisant vler des escarboucles et des tisons fumants en tous sens, menaçant même d’incendier tout ce qui se pouvait enflammer aux alentours. Conter cette scène dans un ordre chronologique et impossible, tant tout cela se déroula vite !... Sous les yeux ébahis des malfrats, deux mules en furie et un chaos indescriptible les laissa sans réaction, ou presque…. Ce n’est que lorsqu’ils nous virent qu’ils réalisèrent qu’ils avaient été joués. Celui qui paraissait être leur chef, un gaillard assez costaud, vêtu d’un mantel rapiécé, sans couleur définie et portant une courte épée au côté, tentait, en vain, de limiter les dégâts en invectivant ses hommes pour tenter de maîtriser les pauvres mules affolées et meurtries… Il n’avait même pas vu mes hommes entrer dans le périmètre du camp. Il fut assommé d’un violent coup de gourdin asséné par un de mes hommes. Et d’un ! Un des malfrats reçut une ruade de mule en plein visage avec une telle violence que l’on entendit les os de sa boîte crânienne craquer lorsqu’elle éclata sous l’impact. Et de deux ! Lorsque Guillaume eût planté sa dague dans l’épaule de l’un des « voyageurs » cloué au sol et étouffant sous son poids , je sus que le combat serait de courte durée, car l’homme proprement assommé – dans sa chute, son crâne heurta une grosse pierre – ne se releva pas. Et de trois ! Trois bandits étaient encore valides, mais seul l’un d’entre eux avait repris assez ses esprits pour réaliser exactement ce qui se passait…. Il regarda en direction de mes hommes et comprit qu’il ne pourrait les affronter tous les quatre, d’autant plus qu’il vit qu’il ne pourrait compter sur les deux compagnons valides qui lui restait.. Ces derniers avaient jeté leurs lames en signe de reddition et se présentaient à Guillaume les mains sur la tête… résignés. Aussi, il se tourna résolument dans la direction de l’endroit où se trouvaient les chevaux, avec l’intention très nette de prendre la fuite sans demander son reste… hélas pour lui… mauvaise initiative… Il se retrouva nez-à-nez avec moi, l’estoc de ma bâtarde pointée sur son abdomen.

Il s’arrêta net. Il réalise soudain qu’il est perdu…. Un regard par dessus mon épaule… les chevaux ne sont plus là… Un instant, ses épaules s’affaissent. Et puis… nous nous reconnaissons. C’est que, la veille, nous avons devisé courtoisement à la Taverne du village… Il était l’un des « voyageurs » qui ramenèrent la dépouille du pauvre Garon. Mon sang ne fait qu’un tour… Une envie de meurtre passe soudain dans mes yeux, un haut-le-cœur me soulève la poitrine… cette ordure porte les chausses de Garon ! L’homme, plus fûté que ses compagnons, s’en aperçoit et, il commet une erreur irréparable : il me nargue, espérant que je perdes le contrôle de mes actes : Héhé, l’ami… tu admires mes chausses toutes neuves ?.... Trop belles pour le manant qui les portait… - Toi… tu… je… Les mots s’étranglent dans ma gorge nouée…. Je baisse ma garde un instant, décontenancé, malgré moi… Garon… un manant… le Père de ma bien-aimée… Non content de l’avoir dépouillé et tué, voilà qu’il raille et salit sa mémoire… C’en est trop pour moi… Mais ce bref instant d’indécision risque de m’être fatal, car l’homme qui n’a pas perdu une miette de mes réactions, lève sa lame avec un sourire de triomphe… Hébété, je ne réalises pas immédiatement la portée de son attaque et c’est de justesse, par instinct, que je lève ma garde recevant ainsi un coup de taille porté de haut en bas, sur la lame de ma bâtarde. Le métal tinte, hurle, crisse, à mesure que je reprends mes esprits et que je repousses son attaque. Une rage soudaine décuple mes forces. D’une violente bourrade, j’envoie l’homme rouler au milieu du camp… Une lueur d’une cruauté inouïe embrase mes yeux, plus noirs que jamais… je m’avances lentement sur lui tandis qu’il se relève, surpris de la brutalité de ma réaction inattendue… Il croyait en sa victoire, à présent, il ne sait plus…. Mais il est trop tard pour lui de reculer…. Derrière lui, quatre homme fortement armés… devant lui, une espèce de fauve… un géant dont les traits déformés par un rictus de haine disent trop bien que son sort est désormais fixé. Il se remet en garde, mais, cette fois, il a tout perdu de son arrogance… il va devoir lutter pour sa vie… Et, s’il veut vivre, il sait qu’il doit d’abord me tuer… les autres… des sous-fifres, le feront prisonniers, même s’il me tue. C’est avec l’énergie du désespoir qu’il m’attaque en tentant une feinte du corps et une fausse attaque haute. A la dernière seconde, il exécute un moulinet croisé, pensant me décontenancer. Mais, il m’en faut plus pour me désorienter. Son attaque de flanc passe devant moi qui me suis prestement reculé d’un pas. L’homme est tellement certain de m’avoir touché qu’il se laisse emporter par son élan… Si bien que d’un pas, je franchis la distance qui me sépare de lui et je me retrouves dans son dos, lame haute. Dans un hurlement d’une sauvagerie inouïe, j’abats ma bâtarde tenue à deux mains sur son épaule droite. Le coup est porté avec une telle violence que son bras, tranché net au niveau de l’épaule, se détache de son corps dans un craquement d’os brisés et un bouillonnement sanglant horrible. Il pousse un hurlement de douleur en regardant son bras dont la main serre encore la poignée de sa lame tomber au sol devant lui, agité de soubresauts convulsifs… Il tombe à genoux en serrant la senestre sur son épaule mutilée… des larmes et des cris mêlés lui échappant sans contrôle

Je m’avance doucement vers ma victime et m’agenouille à son côté… Je lui saisis le visage d’une poigne implacable, je le forces à me regarder, et dans un ricanement sinistre je lui lâche : De la part d’un manant…. Pauvre mutilé… ` Je le repousses d’un coup de pied au milieu de la mare de son sang et des restes de son bras, désormais inutile. La scène n’a pas duré une minute… Je réalises soudain que le campement est figé dan un silence de mort… Les yeux de mes compagnons et des bandits, écarquillés en une expression d’horreur posés sur moi…. Immobiles, ils semblent sortir d’un cauchemar. Je les regarde… les yeux vides, soudain… en colère… contre eux… contre les bandits, mais surtout contre moi-même. Je m’étais promis que cela n’arriverait plus… mais, à l’évidence, ma nature a repris le dessus… implacable, froide, impitoyable…. Il ne manquerait plus que je me retourne sur l’homme et l’achève… Le visage d’Aurore passe soudain devant mes yeux glacés… Non… pour elle…. Rester un Homme… pas une bête comme ces gens-là…. Et d’une voix sèche : Et alors, bande de bons à rien… allez-vous bouger ?... Cet homme a besoin de soins…. On amène le manchot près du feu… Guillaume a posé un bandage sur la plaie qui continue cependant de saigner abondamment… Si l’on ne fait rien, cet homme mourra, exsangue. J’ai saisi un large coutelas et j’en ai plongé la lame au beau milieu des braises… au bout de quelques minutes, j’en ressors l’arme rougie à blanc. Je fixes le blessé dans les yeux… il me regarde… ses yeux implorent la pitié… Si tu meurs… on ne pourra te juger et te pendre… je veux que tu vives ! Prononçant ces mots, j’approches vivement la lame brûlante de la plaie et l’y applique fermement… l’homme, solidement maintenu immobile par mes compagnons hurle à nouveau… puis, vaincu par la douleur s’évanouit dans leurs bras… La plaie est cautérisée… Il vivra…. Du moins jusqu’à son jugement. Embarquez-moi tout ce beau monde… les morts et les blessés sur le chariot, les autres, ligotés à leur selle… Que pas un ne s’échappe… vous en répondrez devant moi ! Ainsi fut fait…. Mes hommes tétanisés sans doute par la crainte que je leur inspirais soudain s’exécutèrent avec diligence… Les chevaux récupérés, les mules attelées et nous-mêmes débarbouillés de la boue et du sang du combat, notre équipage avait repris un aspect plus humain. Mais, désormais, plus personne ne me vit avec les mêmes yeux… je n’étais plus un étranger blessé, recueilli et soigné… mais une sorte de machine implacable, aveugle comme le bras de la Justice. Je n’avais qu’une consolation… Garon était vengé.

Aimer pour Oublier…
J’avais envoyé Guillaume en avant afin d’alerter le Prévôt de la capture des brigands. Aussi quand notre sinistre équipage arriva à la Prison de la Mairie, une foule nombreuse nous attendait… Aurore au premier rang. Des Miliciens et des Maréchaux eurent tôt fait de prendre les malfrats en charge et les poussèrent sans ménagement dans les cachots. Je sentais sur moi les regards craintifs mêlés d’admiration des villageois posés sur moi… Mais dès que j’en regardais un dans les yeux, il baissait la tête ou détournait vivement le regard. Seuls Aurore et le Père Loth osèrent me fixer intensément. De toute évidence, Guillaume leur avait conté la manière dont nous avions défait les bandits, et j’appréhendai qu’il n’avait pas ménagé ses effets ni dissimulé les détails de l’embuscade. Le Père Loth posait sur moi un regard désapprobateur, mais indulgent, toutefois… je savais qu’il comprendrait. Il m’avait jaugé avec clairvoyance et sa mentalité lui permettait de faire fi des préjugés que mon attitude au combat pouvait inspirer. Après tout, nous vivions alors une époque de grande insécurité dans un monde où il n’y avait guère de place pour les faibles. Je redoutais bien plus la réaction de ma compagne à qui j’avais tu mes intentions de retrouver les assassins de son père, sous le couvert d’une patrouille de police. Oui, j’avais vengé Garon de manière bestiale, certes, mais j’avais un tel respect pour cet homme que l’annonce de sa mort m’avait laissé un goût si amer dans la bouche que, instantanément, je m’étais juré de n’avoir de repos avant d’avoir châtié ses agresseurs. Aussi, lorsque le soir des obsèques de Garon, on me dit que les voyageurs qui avaient « découvert » le corps de mon beau-père en devenir étaient en taverne, je n’eus de cesse que de les rencontrer afin d’en tirer un renseignement qui m’eût mis sur la piste des bandits… cette entrevue alla, comme on l’a vu, au-delà de mes espérances. Pour comble de chance, je me vis confier le poste de Lieutenant de Police. Cela me permettait à la fois de donner la chasse aux brigands, mais aussi, le cas échéant, d’assouvir ma vengeance, transgressant ainsi une loi d’impartialité dans l’exercice de mes fonctions… Et c’est en cela que je craignais les reproches d’Aurore… et ceux du Prévôt aussi, d’ailleurs. Celui-ci me fit mander dans son bureau et m’accueillit avec froideur… je m’y attendais. McTYLE, j’ai deux choses à vous dire…. Je vous admire… et je vous plains ! Devant ma mine déconfite et un peu surpris, je l’avoues, il sourit… Je vous admire pour la manière dont vous mettez votre honneur au service de la Justice et le courage qui vous pousse à prendre d’énormes risques. Je vous admire pour la manière dont vous avez organisé et géré cette chasse à l’homme et aussi pour votre sens tactique… même si vos méthodes relèvent parfois d’une certaine … euh… ne soyez pas choqué… barbarie. Je le dévisageai, boudeur et indécis… Mes méthodes, Messire Prévôt, sont celles qui m’ont permis de reste en vie jusqu’ici… Ce sont celles que j’ai hérité de mes pairs Irlandais… ne vous en déplaise !

Là, là, McTYLE… je ne vous critiques point, croyez-le… Disosns que nous ne sommes pas accoutumés à ces… méthodes ancestrales Irlandaises.. même si leur efficacité n’est désormais plus à démontrer. Me dit-il avec un bon sourire. Son sourire s’effaça soudain pour laisser place à une expression de grande compassion, il me regarda un moment avec douceur, puis : Et, oui, je vous plains…. Car ce doit être un vrai calvaire de vivre avec en vous un monstre assoiffé de sang qui se réveille à chaque combat ! J’allais lui répondre. Il m’arrêta d’un geste. Ne dites rien, Mac…. Nous avons tous une bête qui sommeille en nous… certaines nous font commettre des crimes, des actes répréhensibles… la vôtre semble être au service du bien…. Et c’est une chance pour les honnêtes gens. J’ai grande confiance en vous, même si je réprouves ce qui s’est passé aujourd’hui. Garon était un homme aimé de tous ici et vous lui avez rendu justice. Nos concitoyens vous en seront reconnaissants, n’en doutez point… Mais, jamais plus ils ne vous verront du même œil… vous vous en doutez, j’en sus sûr… Comme je suis certain que vous en souffrez… et c’est en cela que je vous plains. Il avait raison…. Chaque fois que j’avais laissé des morts dans mon sillage, il en avait été ainsi… même en Irlande. Au combat, je n’étais plus le même… Ce qui me sauvait, c’est que je ne cherchais jamais l’affrontement et que je ne me battais que pour sauver ma vie ou protéger celle des autres…. Voire pour réparer une injustice. Jamais je n’aurais mis ma lame au service du mal, j’en avais la certitude… Non, c’était dans la manière que je devenais hors norme… Et jken souffrais atrocement une fois le combat terminé… Remords, regrets, honte… toute une panoplie de sentiments douloureux et contradictoires me hantait longtemps après un combat mortel, au point que parfois, je souhaitais y rester. J’étais né guerrier et je mourrais guerrier, avec tout ce que cela comportait de souffrance et d’amertume… Je savais que je ne mourrais pas dans un lit et, depuis longtemps, je m’étais fait à cette idée…. Seulement, voilà… Les temps avaient changés… Ma vie avait changé… je n’étais plus seul… Aurore !... Qu’allait-elle penser de moi après cela ?... Le Prévôt sembla lire dans mes pensées : Mac, vous avez vengé un innocent et aussi, vous avez sauvé sa fille d’un mort atroce… Tous ici vous en sommes reconnaissants, sachez-le. Ce qui s’est passé aujourd’hui n’ôte rien à l’estime que l’on vous porte déjà. Et, en ce qui concerne votre bien-aimée, soyez tout aussi rassuré… A l’annonce de vos exploits, j’ai décelé sur son visage un sourire d’une cruauté dont je ne la croyais pas capable… Sans doute auriez-vous dû vous ouvrir à elle quant à vos intentions de traquer les bandits… Si elle a quelque chose à vous reprocher, c’est sans doute de lui avoir dissimulé vos desseins. Allez, maintenant… et allez l’âme en paix, car vous avez fait votre devoir… malgré tout.

Messire Prévôt, Je crains de devenir un fardeau pour la municipalité à cause de ce… travers de ma personnalité. Si vous le jugez utile, je vous présente ma démission. Je comprendrais que vous l’acceptiez et ne vous en tiendrais rigueur en aucune sorte… Tut… tut, McTYLE… Il n’en est pas question ! Je vous avoues qu’avec un homme de votre trempe et la réputation qui risque de vous coller à la peau, le Comté risque de connaître des jours de paix… Ce n’est pas de sitôt que les brigands hanteront les routes de la région. Me voilà donc promu au grade d’épouvantail municipal, si je comprends bien ? rétorquai-je avec un sourire amer Allons, Mac… voyez le côté positif de la chose… la Paix pour nos villageois ! En effet, vu sous cet angle… Autant qu cela serve à quelque chose qui permette à nos concitoyens de vivre heureux. Je me levai pour prendre congé du Prévôt et m’inclinai avec déférence. Il me tendit la main et serra la dextre que je lui présentai avec fermeté et chaleur… sans doute dans le but de mettre un peu de baume sur mes plaies. Mais je le sentis sincère. Nous nous quittâmes sans un mot de plus. Il me tardait de retrouver Aurore… Cette journée n’avait que trop duré… j’avais besoin de douceur… je me sentais vidé et sale. Dehors, la foule s’était dissipée et, secrètement, je fus reconnaissant au Prévôt de m’avoir retenu dans son bureau. Il me paraissait évident, à présent, qu’il m’avait retenu afin de m’éviter un bain de foule dont je me serais bien passé. Quelqu’un – Petit Jean, sans doute – avait emmené le rouan et c’est à grandes enjambées que je me dirigeai vers ce qui allait devenir désormais ma maison… notre maison.. Sur le pas de la porte, j’hésitai un instant… le ventre noué, je redoutais le regard d’Aurore. J’allais poser la main sur la poignée de la porte lorsque celle-ci s’ouvrit doucement, encadrant la silhouette gracieuse de ma bien-aimée. Je levai les yeux sur elle… pitoyable, m’apprêtant à recevoir une volée de reproches… Entre… entre, et sois le bienvenu chez toi, Monsieur mon compagnon… me dit-elle gravement en s’effaçant. A peine eus-je franchi le seuil qu’elle me débarrassa de ma pelisse, la pendit soigneusement à une patère et, comme je ne bougeais pas, vint se camper devant moi me fixant de son regard limpide dans lequel brûlait un volcan d’amour. Brisé, vaincu, toute tension tombée, je me jetai dans ses bras comme un enfant meurtri et me mis a pleurer à chaudes larmes. Au lieu de s’en formaliser, elle me reçut avec tendresse me caressa les cheveux et la nuque… puis, dans un souffle : Viens…

Et elle me prit gentiment la main pour m’attirer vers notre chambre au beau milieu de laquelle trônait une énorme bassine remplie d’eau chaude… Une agréable odeur de thym et de lavande en émanait. Un peu surpris, je mis un moment à réaliser qu’elle s’était mis en devoir de m’ôter mes vêtements trempés de sueur nauséabonde et maculés de boue et de sang…. Un quelques instants, je me retrouvai nu. Trop las pour m’en formaliser, je me laissai guider jusqu’à l’énorme bassine et, un pied après l’autre, j’entrai dans le bain chaud… Elle me força gentiment à m’asseoir. Puis, dégrafant son corsage et ôtant sa chemise et sa longue cotte, elle me rejoignit, nue et ardente dans l’eau purificatrice. Elle entreprit alors de me savonner de la tête aux pieds avec des racines de saponaire traitées aux herbes odorantes… Il ne lui fallut guère plus d’un quart d’heure pour faire de moi un homme neuf et, malicieusement, éveiller en moi une ardeur virile dont les effets se révélèrent tellement communicatifs que nous ne pûmes attendre de rejoindre notre couche pour nous aimer violemment, passionnément… comme si ce devait être la dernière fois que nous nous étreignions. Quelques instants après nos ébats, alors que blottie dans mes bras, baignant tous deux dans l’eau devenue tiède, elle tourné son visage rayonnant vers moi et, plongeant son regard au plus profond du mien murmura : Je t’aime…. Merci… merci d’être ce que tu es… ne changes jamais ! C’est elle alors qui, soudain fondit en larmes de bonheur en se blottissant au plus près de moi. De ce jour, je sus que nous étions en parfaite osmose, à tous points de vue. Elle ne me parla plus jamais de cette journée atroce… tout avait été dit ce soir là… sans même prononcer un mot. La Déesse avait enfin entendu mes prières et exaucé mes vœux. J’avais trouvé ma femme… Ma Quête était terminée.

4èm e Partie – L e Cercle devient Spiral e
-

Dans l’Oeil du Cyclone

On dit qu’au centre d’une tornade il existe un endroit de quiétude totale. On appelle ce lieu « L’œil du Cyclone ». car alors que, tout autour, tout n’est que fureur et destruction, il règne là, comme dans un autre monde, une autre dimension, un calme étonnant. C’est là que, au milieu de la tourmente d’un Royaume en pleine mutation, Aurore et moi vécûmes des années d’une sérénité presque insolente. Tout semblait nous réussir. La meunerie prospérait, j’avais, finalement acquis un champ de blé et, à côté de cela, j’élevais des chevaux car, l’année qui suivit la capture des assassins de Garon, j’avais recueilli les chevaux des bandits parmi lesquels cette fameuse petite jument alezane si mignonne dont Big Red,- allez savoir pourquoi – s’éprit follement au point de lui donner un poulain. Cette même année, un autre de ces chevaux, un bel étalon bai engrossa une autre jument à la belle robe grise… si bien qu’en un an, je me trouvais à la tête d’un cheptel d’une dizaine de chevaux de belle allure. Ce fut Aurore qui m’en donna l’idée et qui, grâce aux bénéfices que la meunerie nous avaient prodigués, fit l’acquisition de belles pâtures situées au nord du village. Nous avions même émis l’idée de faire bâtir un petit manoir aux alentours de celles-ci pour ne garder la meunerie que comme installations commerciales nanties d’un pied à terre où il nous serait loisible de passer l’hiver, éventuellement. La venue de ces naissances nous donna une furieuse envie d’imiter nos couples équins…. Et, plus d’une fois, je surpris les regards attendris que ma compagne jetait sur tout nouveau-né qui passait à portée des yeux. Mais à chaque fois que nous tentions une approche de ce sujet, les mêmes objections revenaient : Mon baptême, le mariage, le travail aux champs, l’élevage et la meunerie… sans compter que, malgré le temps qui passait, ni Aurore, ni moi, n’arrivions à faire tout à fait notre deuil de Garon dont l’esprit planait toujours dans la maison sans que cela ne nous perturbe outre mesure. Mais voilà… Tout cela était encore trop frais dans les mémoires et, d’un commun accord, nous avions décidé que nous sentirions quand le moment serait venu de « fonder une famille » dans le sens le plus large du terme. Le Père Loth, qui ne manquait pas une occasion de nous houspiller car, disait-il, cela manquait de baptêmes à l’église, le Père Loth, lui-même avait renoncé à nous exhorter à officialiser notre liaison et semblait s’être rendu à nos arguments. Du reste, personne, dans le village, ne se formalisait de notre situation de vie « dans le péché ». Depuis l’affaire des bandits – qui, soit dit en passant, furent jugés et pendus de manière fort expéditive dès le lendemain de leur arrestation – chacun nous témoignait un respect et une courtoisie non feints. Nous vivions comme mari et femme, j’occupais toujours le poste de Lieutenant de police à la plus grande satisfaction de la prévôté. De plus, notre élevage de chevaux prenait une belle allure et l’on venait d’assez loin pour le visiter avec tout ce que cela pouvait comporter de positif pour le commerce du village.

L’ordre régnait, les brigands, comme l’avait escompté le Prévôt, n’osaient s’aventurer dans nos contrées : le Lieutenant de Police était un tueur d’ours et ne plaisantait pas avec la loi. Cet état de choses suffisait au bien-être des villageois… Le reste, n’était pas leur problème… Si quelqu’un avait des comptes à rendre à Aristote, c’étaient Aurore et son compagnon… Pas eux. D’autre part, alors que la plupart des couples voient une certaine routine s’installer dans leurs relations, à l’inverse, Aurore et moi étions plus amoureux que jamais… De vrais gosses… Les villageois nous surprenaient bras dessus, bras dessous nous promenant sur le marché et échangeant des baisers passionnés. Lorsque, certains soirs en taverne, nous avions la chance de recevoir des musiciens de passage, les tablées riaient de nous voir danser comme des forcenés jusqu’au chant du coq… Plus d’une fois, je pris plaisir à affronter mes concitoyens dans des concours de beuveries homériques dont je sortais invariablement vainqueur – Irlande oblige – mais dans un état plus que douteux. Et, plus d’une fois, Aurore dut faire appel à Guillaume et d’autres costauds du village pour me mettre au lit. Nous avions acquis une complicité rare, au point que, parfois les paroles même, étaient inutiles pour nous comprendre. Petit à petit, nous devîmes LE couple modèle de St Liziers… et, peu à peu, l’image de McTYLE sanguinaire et implacable s’estompa pour laisser la place à Mac, bon vivant et citoyen modèle et respectable. A la grande satisfacion du Prévôt qui ne manqua pas un soir de me le faire remarquer avec un grand sourire aux lèvres. L’estime des autres et l’amour vrai peuvent faire des miracles, Messire lui répondis-je.

Le Ry des Ombres devient The Rise of Love
En cet été 1452, Aurore et moi avions enfin reçu les clefs, si l’on peut dire, de notre manoir. Nous pensions tout d’abord faire bâtir, mais, le hasard d’une promenade à cheval nous fit découvrir les ruines d’un ancien manoir abandonné. Dans la région, on avait entendu parler des propriétaires il y avait bien longtemps déjà, mais ceux-ci avaient disparus sans laisser de traces depuis une trentaine d’années. Les terres à l’abandon, elles aussi, n’avaient jamais été revendiquées par personne, faute d’héritiers, sans doute, si bien que la municipalité s’en rendit acquéreuse après avoir rempli les formalités d’usage. Les immenses prairies entourant les ruines servaient de pâturages municipaux lorsque l’herbe venait à manquer ailleurs. Gontrand Bressac, prenant les fonctions de Maire à la suite de Garon était devenu un ami cher et, lorsque je lui parlai du manoir, avec l’intention de m’en rendre acquéreur, il me regarda d’un air soucieux. Mac, on dit cette maison hantée et maudite… sais-tu comment on la nomme ici ? Non, du reste, je n’en avais jamais entendu parler depuis mon arrivée ici… même lors de mes patrouilles, nous ne passions jamais par là… Hantée dis-tu ?...… Il y a de bonnes raisons à cela. Ce manoir s’appelle « Le Ry des Ombres », à cause du bassin qui donne naissance à une petite rivière au nord de la bâtisse…. On dit que les anciens occupants se sont noyés dans ce bassin dont personne n’a jamais vu le fond… c’est un gouffre ! On dit que parfois, les nuits de Sabbat, des Ombres en sortent pour venir chercher des vivants et les emmener avec eux dans leur demeure infernale ! Je partis d’un rire franc teinté d’un peu d’ironie… Bravo Gontrand… tu ferais un bon barde Irlandais… Si tu savais le nombre de légendes de ce type que l’on raconte chez nous aux veillées… Nos landes sont hantées de Korrigans qui taquinent les humains… On raconte chez nous que l’un d’eux, fier de son abondante chevelure de jais, rencontra un Korrigan si laid et effrayant qu’en une nuit, ses cheveux virèrent au blanc de neige !... Ne ris pas Mac… on n’a plus jamais entendu parler des derniers occupants de cette demeure… Lorsque les miliciens y sont passés s’inquiétant de ne plus voir leurs habitants, ils trouvèrent les lieux abandonnés avec encore des restes de repas sur la table… comme si ils s’étaient évaporés sans terminer de manger… tout était là… même l’argenterie ! Les chevaux avaient, eux aussi disparu, ainsi que les domestiques et tous les animaux de basse-cour… Allons, Gontrand… ce sont des contes pour effrayer les enfants… Les occupants du manoirs sont partis, tout simplement, leurs domestiques, ne les voyant pas revenir, sont, eux aussi partis sans demander leur reste en emportant quelque objet de valeur pour se payer de leur peine… voilà tout… Et puis, tout le monde m’a dit qu’on ne savait rien de ces gens-là, pas même leur nom… Sans doute sont-ils partis loin, dans leur famille, dans le nord, que sais-je… Regardes, moi je viens bien d’Irlande… qui sait ce que sont devenus les miens ?... Est-ce pour celà que Cork est hantée ?

Mon ami hoche la tête dubitatif… Visiblement, je ne l’ai pas convaincu… Allons Gontrand, selles ton cheval et accompagnes-moi là-bas… je n’ai pas voulu commettre l’indélicatesse d’y pénétrer sans témoin objectif. Malgré ses réticences, Gontrand céda à ma demande. Au passage, je priai Aurore de nous accompagner. Ella avait adopté la jolie jument alezane qu’elle avait baptisée Alizé parce que son galop souple et léger donnait l’impression de voler sur les ailes de ce vent si doux. A bonne allure, nous arrivâmes rapidement sur les lieux. J’avoues, à y mieux regarder, que l’endroit paraissait austère, mais, Aurore et moi avions déjà imaginé comment remédier à cette austérité. Tout d’abord en abattant plusieurs arbres qui empêchaient le soleil d’éclairer la demeure, mais aussi en couvrant les façades, après restauration, d’un crépi couleur coquille d’œuf qui ne manquerait pas de rendre ce bâtiment plus lumineux. Nous mîmes pied à terre et commençâmes la visite du bâtiment. En effet, dans l’état où il se trouvait alors, il était franchement sinistre. Mais nous n’en avions cure, car, décidés à l’éclairer en y agrandissant les fenêtres, nous savions que le logis orienté plein sud recevrait une belle lumière, tant en été qu’en hiver. Les toitures étaient à refaire complètement… les dégâts occasionnés par les infiltrations étaient importants, mais les murs étaient sains. De plus, les cheminées monumentales étaient intactes. La restauration et les aménagements intérieurs semblaient moins importants qu’il y paraissait à première vue et aucune des objections de Gontrand ne nous découragea. Nous avions déjà fait des plans, aussi bien dans notre tête que sur parchemin et sous nos yeux pleins d’espoirs se dressait la demeure telle qu’elle serait après les travaux et non comme elle se présentait ce jour-là. Elle sera magnifique ! s’exclama Aurore en battant des mains comme une petite fille Gontrand en fut attendri, malgré ses réticences. Montres-nous ce fameux… « gouffre » lui demandai-je enfin. Mac… tu y tiens réellement ? Bah… autant que nous nous fassions une idée complète de l’ambiance des lieux, mon ami… Je te préviens, cet endroit est dangereux ajouta-t-il comme pour nous décourager… Voyant que nous ne changerions pas d’avis, il soupira et noue emmena par une sente mal dessinée vers un endroit sous les arbres où l’on percevait le bruit d’une petite cascade. L’endroit se révéla exceptionnel malgré qu’en effet, l’accès au bassin s’avérât dangereux…. Mais d’un œil expert, je remarquai qu’il y avait moyen, en nivelant le sol de rendre le bassin accessible. Quelques barrières de protection empêcheraient les imprudents d’y glisser malencontreusement.

Certes, il y a de l’ouvrage pour rendre ce bâtiment coquet et moins sinistre, mais reconnais que cette demeure ne manque pas de charme et de caractère ! Oui, renchérit ma compagne… même cet endroit est splendide et pittoresque… En aménageant les abords et en retraçant les allées, cela fera un merveilleux endroit de repos…. Quelques arbres à abattre pour permettre à la lumière de passer… Quelques taillis à débroussailler pour donner un peu d’espace ... Voilà un bien joli parc en devenir… J’y vois bien des paons et de la volaille… et elle partit de son rire cristallin qui me charmait toujours autant qu’aux premiers jours. Gontrand semblait vaincu, mais il tenta une dernière estocade afin de nous dissuader malgré notre enthousiasme : - Mes amis, réfléchissez encore… Il n’y a pas de fumée sans feu… Vous avez bien vu que les meubles, bien que pourris, sont restés en l’état… les pièces regorgent encore d’effets personnels et je ne serais pas surpris qu’on y trouve des documents… On y trouverait même des noms, sans doute… voire l’histoire de cette famille mystérieusement disparue… Aristote seul sait quel drame ont vécus les anciens habitants de cette demeure… et il se signa vivement. Eh bien, si la municipalité accepte de nous céder ce bien, je te promets que nous ferons tout pour tenter de retrouver des traces de cette famille… ce ne serait que justice. Mais je serais bien surpris que nous trouvions quelque chose d’intéressant. Allons,Tonton Gontrand, minauda mon amie comiquement, acceptes… s’il te plaît… Elle ponctua sa phrase d’un battement de cils auquel, Belzébuth lui-même n’eût pu résister Malgré lui Gontrand ne put réprimer un sourire… Il secoua sa bonne tête et regarda sa nièce : Soit… tu as gagné… dès lundi, j’en parlerai au Conseil … Tu sais que je ne peux céder un bien municipal sans l’accord unanime du Conseil… Mais, par tous les Saints, mes enfants… soyez prudents… cette bâtisse me donne la chair de poule ! Promis ! Promis, Tonton !

Gontrand tint donc parole… Mieux, il obtint du Conseil Municipal que les autorités nous cèdent le bien, terres y compris, en récompense, pour service rendus à la communauté villageoise… les travaux de restauration restant, bien évidemment à notre charge. Ainsi donc commencèrent les travaux dès que l’acte de propriété nous fut remis dûment pourvu des sceaux municipaux et Royaux… car la municipalité ne pouvait se défaire d’un bien sans en aviser l’autorité suprême et sans son accord. Toute l’année précédente vit le Ry de l’Ombre fourmiller de corps de métiers divers et, les premiers moments d’hésitation passés, les ouvriers et artisans se mirent de bon cœur à l’ouvrage.

Les plans que nous avions dessinés, Aurore et moi persuadèrent ces braves gens que l’endroit deviendrait rapidement un petit paradis ensoleillé et riant. C’était donc devenu en cet été, une jolie bâtisse spacieuse mais coquette. Flanquée de belles écuries et entourée de pâturages verdoyants dans lesquels, déjà, nos chevaux et les brebis d’Aurore paissaient paisiblement. Les murs extérieurs blanchis lui donnaient une nouvelle jeunesse. Les jardins avaient été savamment aménagés et la sinistre cuvette glissante s’était muée en un joli bassin d’agrément dans lequel filaient de jolis poissons argentés. Le parc, dont on avait redessiné les allées et éclairci les taillis avait une allure noble et sereine, peuplé d’une belle futaie ombragée. Les pièces complètement restaurées aux murs garnis de lambris et de belles tapisseries offraient un confort douillet et discret. Nous les avions meublées sobrement, mais avec goût. Les fenêtres élargies laissaient entrer la lumière à flots généreux. C’était la maison du bonheur. Il n’y manquait que des cris d’enfants. Et, le Père Loth ne manqua pas l’occasion de nous le faire remarquer lors de la pendaison de la crémaillère. Nous avions convié nos amis les plus proches à un grand dîner et le reste du village à venir passer la soirée en notre compagnie. Un immense buffet avait été dressé et chacun se servait à volonté… J’avais décrété qu’il ne serait pas question que quiconque s’en aille tant que les plats et les tonneaux de cervoise et de vin ne seraient vidés. Nous avions fait venir des musiciens et la fête promettait d’être réussie. Même Gontrand dut reconnaître que nous avions gagné là un beau pari. Il ne reconnaissait pas en ce manoir riant la sinistre demeure d’antan et, beau perdant, ne manqua pas de nous en féliciter. Il fut notre invité d’honneur… Nous lui devions bien cela. La fête se prolongea fort tard dans la nuit. Et, lorsque les derniers invités, étourdis par les danses et les boissons capiteuses, quittèrent le manoir, nous laissant enfin seuls, ma douce Aurore et moi, nous nous précipitâmes dans les bras l’un de l’autre, éperdus de bonheur… Nous allions, ce soir-là passer notre vraie nuit de noces… à l’apogée de notre amour…. Tel que le clamait le nouveau nom de notre nid d’amour.

Ombres et nuages.
L’automne s’annonça tôt cette année, présageant un hiver plus rude que de coutume. Tout à notre bonheur et nos occupations, nous n’y prîmes point garde et c’est dans l’euphorie que nous vaquions à nos occupations habituelles. Les travaux de restauration du manoir avaient engloutis la quasi-totalité de nos économies et il nous fallait sérieusement envisager de rentabiliser nos affaires au maximum.. La tonte des brebis d’Aurore nous permit de stocker pas mal de laine de bonne qualité et nous pensions pouvoir écouler la marchandise sans peine, comme chaque année.. La meunerie tournait à plein régime et la farine s’entassait dans les greniers. La municipalité nous rachetait le surplus de nos réserves et les boulangers de St Liziers étaient de bons clients. De plus, j’attendais la visite d’Hubert Desforges à qui j’avais écrit pour l’informer de mon devenir et aussi lui signaler que j’avais acquis une propriété dans laquelle j’’exploitais un élevage de chevaux, lui signalant au passage qu’une de mes juments allait mettre bas un poulain du rouan. Je l’invitais à venir passer quelques semaines chez nous avec son épouse, si toutefois ses affaires le lui autorisaient. Car, outre le fait qu’il m’était agréable de trouver là l’occasion de revoir mon ami et bienfaiteur, je savais qu’il était susceptible, sinon de m’acheter des chevaux, du moins d’en parler autour de lui. Sa réponse ne se fit pas attendre. Il m’annonça sa venue pour le mois de novembre, car, me dit-il, il ne pourrait attendre le printemps pour voir cela.. Je souriais de bonheur à la perspective de revoir mon ami et je lui envoyai donc une missive en l’assurant qu’ils pourraient, son épouse et lui, passer l’hiver au manoir. Il n’était pas question pour eux de voyager dans nos régions en cette saison rude et cette proposition ne souffrait pas la moindre objection.. Aurore me fit remarquer qu’il se pourrait qu’il neige déjà à cette époque et me pressa d’en avertir Hubert afin qu’il ne soit pris au dépourvu. J’ajoutai donc cette remarque en post-scriptum en ajoutant que s’il le jugeait nécessaire, il pouvait évidemment reporter sa venue au printemps prochain. Son dernier courrier, daté du 25 Octobre m’annonçait son départ du Haras pour le lendemain. Ce qui promettait son arrivée à St Liziers pour le 13 ou le 14 novembre… Cet entêté semblait bien trop impatient de me retrouver pour avoir la sagesse de remettre ce voyage… Je secouais la tête en souriant et tendis la lettre à Aurore : Il est presque aussi têtu que moi, dis-je en riant. Le mois de Septembre aurait dû attirer notre attention, cependant, et nous obliger à remiser notre insouciance. En effet, le Béarn, la Gascogne et la Guyenne semblaient alors en proie à des troubles. On disait que ces Duchés avaient fermé leurs frontières et que des Compagnies Franches rançonnaient les voyageurs… de plus, le temps, dès la fin du mois d’Août devint franchement infect au point de menacer certaines récoltes. Les signes avant-coureurs d’une disette se manifestaient imperceptiblement. Nos propres cultures n’avaient pas donné ce que nous escomptions et le fourrage pourrissait sur pied. Je n’étais pas trop inquiet car nous avions des réserves, mais les pâtures gorgées d’eau nous obligeaient à rentrer fréquemment les chevaux à l’écurie. Certes, il y avait encore de l’herbe, mais je ne voulais pas courir le risque de voir les pieds de mes chevaux pourrir. Les moutons d’Aurore, eux aussi rentraient souvent à la bergerie. Si bien que, à notre grande inquiétude, nous voyions nos réserves de foin fondre prématurément.

L’espoir d’un automne malgré tout clément, nous gardait assez sereins et optimistes. Nous avions l’habitude des hivers assez rudes dans cette région et cet automne pourri n’était qu’une contrariété, sans plus. Du moins, nous le pensions. Aussi, sans toutefois négliger nos affaires, nous nous préparions à recevoir nos amis Normands., en toute simplicité, mais avec chaleur…. Au sens propre comme au figuré : Les réserves de bois, encore grossies par l’abattage des arbres morts et inutiles autour du manoir, nous permettraient de tenir au moins deux hivers. La proximité de la source nous garantirait une eau potable en permanence, même au plus fort des plus fortes gelées. Ces points positifs balayèrent avec insouciance les quelques inquiétudes que nous pouvions avoir. Jusqu’au jour où, en ce jour maudit du 30 Octobre, alors que nous rentrions de St Liziers après une journée éreintante de travail à la meunerie, nous essuyâmes, de manière imprévisible car le temps s’était curieusement adouci, une véritable tempête de neige. Surpris à mi-chemin, il ne nous était plus possible de faire demi-tour. Les mules tiraient péniblement le chariot sur lequel nous nous étions emmitouflés tant bien que mal. Un froid piquant nous mordait les chairs malgré le vêtements chauds que nous portions. Aurore se pelotonnait contre moi en grelottant. Moi-même, pourtant endurci, je n’en menais pas large, mes doigts gourds pouvant à peine serrer les rênes de notre attelage. Le chariot, heureusement vide s’enfonçait dans le sol soudain détrempé par l’averse glacée de neige fondante. Le ciel s’était obscurci et les rafales de neige nous aveuglaient tous, hommes et mules. Il me fallait écarquiller les yeux pour veiller à, de temps à autres remettre notre équipage sur le droit chemin., au point même que parfois, je devais descendre de chariot pour marcher courbé aux côtés des pauvres mules afin de les encourager et les mener. Enfin, après un temps qui nous parut interminable, nous arrivâmes en vue du manoir. Galvanisés par la perspective d’enfin trouver un abri confortables, nous redoublâmes d’efforts et c’est presque au trot que nous fîmes notre entrée dans la cour des écuries. J’aidai Aurore transie de froid à descendre du chariot et la conduisis rapidement à l’office où je m’empressai d’allumer un grand feu. La débarrassant de ses vêtements trempés et glacés, j’entrepris de la masser énergiquement, nue devant l’âtre crépitant. Puis, je l’enveloppai dans une chaude couverture et la laissai se réchauffer tandis que j’allais m’occuper des mules. Heureusement à l’abri du vent et de la neige sous les arbres de la propriété , elles attendaient patiemment que je les délivre du harnais. J’étais trempé jusqu’aux os et transi de froid, la tempête semblait avoir attendu que nous soyons à l’abri pour redoubler d’intensité et je m’empressai de rentrer les mules dans leur écurie où je les pansai vigoureusement. Après quoi, je leur donnai un picotin bien mérité et me précipitai vers le manoir. Il devenait impératif que je me changes, moi aussi et surtout, je voulais m’assurer qu’Aurore allait bien.. Elle était toujours dans l’office, la couverture serrée autour d’elle, les pieds nus posés sur un tabouret, face à l’âtre. Il régnait une bonne chaleur dans la pièce et dès que j’y entrai, elle leva vers moi un petit museau pitoyable, pâle et défait. Elle ressemblait à un oiseau tombé du nid et me sourit faiblement. Puis, voyant mon état : Mac, mon amour, ôtes ces vêtements trempés et viens te réchauffer… tu vas attraper la mort !

Sa phrase se termina dans une quinte de toux déchirante. J’allais le faire, ma douce, mais il me fallait rentrer les mules d’abord… J’arrive, laisses-moi le temps d’aller quérir des vêtements secs. Je ne fus pas long à me frictionner et me changer. J’emmenai de notre chambre, une chaude chemise en flanelle et des chausses d’intérieur pour ma compagne, tandis que j’avais revêtu un kilt pesant sur une épaisse chemise de laine. Je rejoignis Aurore anxieux car sa toux se faisait entendre jusque dans la chambre. Je m’approchai d’elle et posai ma main sur son front. Il était brûlant. Je la fis se lever et je l’aidai à enfiler l’épaisse chemise après quoi, je l’enroulai à nouveau dans la couverture, puis je la chaussai et dès qu’elle fut à nouveau assise, posai ses pieds sur le tabouret. Ensuite, j’attisai l’âtre et remis quelques bûches.. Elle se laissa faire, un peu amorphe, puis, le regard vide, abattue par l’épreuve que nous venions de traverser, me regarda faire, sans un mot. Je lui préparai une tisane brûlante à base de sauge et de thym dans laquelle je fis fondre une grosse cuillerée de miel. J’y ajoutai ensuite, une bonne rasade de cognac. Je lui tendis le bol fumant : Bois mon ange… le plus chaud possible puis après… au lit. Elle leva sur moi un regard reconnaissant et s’empara doucement du récipient y buvant à petites gorgées prudentes. Au bout d’un moment, ses joues s’empourprèrent, en réaction au chaud et froid, mais aussi sous l’effet du grog. Pendant qu’elle buvait, je me frottais les mains au dessus des flammes… mes doigts engourdis commençaient à me picoter. La circulation du sang revenait normalement. La pièce était chaude et silencieuse, aussi, nous percevions nettement le bruit des bourrasques violentes qui fouettaient les fenêtres et le toit.. Je vais aller faire du feu dans notre chambre., puis nous irons nous coucher ma douce. Nous ne pouvons plus rien faire ce soir. Aurore soudain sursauta, le visage défait : Mac… les moutons… ils sont dehors !!! Et les chevaux aussi ! Mon Dieu… les pauvres bêtes ! Je m’étais servi un verre de prune et m’apprêtais à le porter à mes lèvres. Je suspendis mon geste. Par tous les Diables… Les moutons… en effet…. Et les chevaux aussi oui… Seuls le rouan, Alizé et l’autre jument pleine sont aux écuries…. Les autres sont…. J’hésitais … Dehors…. Oh non ! Je tendais déjà la main vers ma pelisse, décidé à aller chercher les animaux quand Aurore cria : NON MAC !... N’y vas pas !... Il fait nuit noire à présent… Tu n’y verras rien et les moutons sont trop loin…

Elle s’était levée et s’agrippait à moi pour m’empêcher de sortir. Elle me savait assez fou pour tenter l’impossible. Laisse-moi au moins aller ouvrir les barrières afin que les animaux puissent se rapprocher du manoir… Non, Mac… Ne me laisses pas… J’ai peur… Si tu ne revenais pas…. Aurore, si nous perdons des bêtes, je ne me le pardonnerai jamais… c’est ma faute, j’aurais dû les rentrer ce matin… Et puis de quoi as-tu peur ?... Si je n’y arrives pas, je reviendrai aussitôt… Mais comme pour donner raison à ma compagne, les rafales de vent et de neige redoublèrent de violence et, comme si cela ne suffisait pas, nous entendîmes un coup de tonnerre assourdissant qui ébranla les murs du Manoir, immédiatement suivi d’un éclair qui sembla s’abattre sur notre toit tant il était proche. Je dus me rendre à l’évidence : Il m’était impossible de tenter une sortie sans risquer d’y laisser sinon la vie, au moins ma santé. J’espérais seulement que les animaux avaient pu trouver un abri sous les arbres qui se dressaient un peu partout dans les pâturages. De plus, si ma mémoire ne me jouait pas de tours, il me semblait qu’un abri en planches se trouvait dans quelques une des prairies. Nos bêtes pouvaient y avoir trouver un abri provisoire. La mort dans l’âme, je me résignai prendre mon mal en patience, bien décidé, toutefois à aller, dès l’aube m’assurer que nos troupeaux s’en étaient tirés sans trop de mal. Soit… tu as raison, mon cœur. J’irai voir demain, dès qu’il fera jour. Elle me sourit faiblement. De larges cernes lui mangeaient le visage. Elle devait être épuisée par les quintes de toux qui ne cessaient pas, malgré la tisane. Allons dormir… Nous en avons bien besoin… Toi surtout. Elle fit oui de la tête et tenta de se lever. Je la retins de justesse, ses jambes se dérobaient sous elle. Je la pris dans mes bras et l’enlevai jusqu’à notre chambre. Il y faisait froid. Je la couchai sous l’édredon de plumes, la bordai et me mis en devoir d’allumer le feu dans la vaste chminée. Bientôt, une douce chaleur envahit la pièce. Aurore me regardait faire avec une tendresse infinie dans ses pauvres yeux bouffis par la fatigue. Je me déshabillai rapidement, ne conservant que ma lourde chemise et vins la rejoindre. Je la serrai dans mes bras afin de la réchauffer. Elle blottit sa frimousse au creux de mon épaule et s’endormit d’un bloc… Enfin apaisée. Il me fallut un moment pour m’endormir… Il me semblait entendre, entre deux rafales, des bêlements et des hennissements de détresse. Je bouillais d’impatience et de rage devant mon impuissance à aller au secours de nos bêtes. Je les imaginais transies de froid… gelées sur place peut-être…. Je dus faire un effort immense pour ne pas céder à la tentation d’aller braver la tempête pour tenter de les sauver. Enfin, je me raisonnai, me disant que lorsqu’il neigeait, la température ne descendait pas trop bas et que nos animaux auraient eu sans doute l’instinct de se grouper pour affronter la tourmente.

Je finis par m’endormir d’un sommeil agité. J’étais las… plus que de raison. Etrangement, je redoutais le réveil du lendemain… Un pressentiment sinistre me disait que demain serait une journée pénible… J’étais loin en deçà de la réalité….

Les nuages s’amoncellent.

Aurore dormait encore lorsque j’ouvris les yeux. Ce fut le silence qui me réveilla. Non pas un silence de fin d’orage, mais un silence de mort… Nul bruit, ni bruissement de feuilles, ni chants d’oiseaux… Rien. Silence ouaté, étouffé , oppressant… L’angoisse me nouant le ventre, je me levai, allai à la fenêtre…. Par tous les Dieux ! Le paysage, sous un ciel gris et si bas qu’on aurait cru pouvoir le toucher, était d’une monotonie glacée… Blanc comme un linceul… La neige recouvrait tout, nivelant chaque colline, comblant chaque creux de terrain. J’étais attéré, stupéfait… Aussi loin que pouvait porter mon regard, ce n’était que blancheur immaculée… pas un seul point sombre excepté les troncs des arbres. Bien sûr, de la fenêtre de notre chambre, je ne pouvais embrasser toute l’étendue de notre propriété, mais je frémissais déjà de peur à l’idée que nos bêtes pouvaient avoir été englouties par ce raz de marée glacé… Fébrilement, je rechargeai le foyer, puis, je m’habillai chaudement, bien décidé à ne plus me laisser prendre au dépourvu. Le froid ne me faisait pas peur - j’y étais habitué depuis mon plus jeune âge, car l’Irlande ne jouit pas d’un climat tendre – mais, conscient que l’hiver est un tueur d’hommes et de bêtes, je savais comment me préserver de la froidure. M’assurant que ma compagne dormait paisiblement, je descendis rapidement et empoignai ma lourde pelisse dont je me couvris et ouvris la porte de derrière afin d’aller chercher le rouan à l’écurie, bien à l’abri derrière la demeure… Un paquet de neige dégringola dans l’entrée… Elle m’arrivait aux genoux ! By Jove… m’exclamai-je… Ce n’est pas croyable !... Je repoussai tant bien que mal la neige qui avait envahi l’entrée et refermai soigneusement la porte. Je me hâtais comme je pouvais vers l’écurie. Un hennissement familier m’accueillit dès que j’en eus, à grand peine franchi l’entrée. Il régnait ici une température assez douce et les trois chevaux qui y étaient ne semblaient pas avoir été affectés par la tornade de la veille. Je bridai rapidement l’étalon et, pour une fois, le sellai. Je ne voulais pas courir le risque d’être désarçonné… le sol pouvait receler des pièges qui eussent pu nous faire tomber. C’est donc avec une grande prudence que je dirigeai le rouan vers les pâtures où devaient se trouver nos bêtes. Big Red marchait péniblement, mais d’un pas assuré… Il levait les jambes très haut et repoussait la neige de son poitrail puissant. Par bonheur, je savais parfaitement la topographie de la propriété et je repérais les chemins grâce aux arbres qui les bordaient. Le silence était effrayant. Je tendais l’oreille espérant percevoir un bêlement ou un hennissement familiers… Rien… Il faut dire que notre progression était lente et que l’impatience me tiraillait douloureusement le ventre. Nous avions parcouru cinq cent mètre lorsque je perçus un faible bêlement… L’étalon l’avait entendu, lui aussi… Il releva l’encolure, dressa ses fines oreilles et poussa un hennissement sonore…. Que tous les Dieux soient remerciés… un concert de hennissements et de bêlements nous répondit aussitôt. J’avais envie de pousser ma monture, pressé de secourir nos bêtes et les mettre à l’abri, mais je me retins… ce n’était pas prudent.

Enfin, nous arrivâmes aux limites des pâtures nord…. Nos animaux étaient bien là…. Mais prisonniers de la neige qu’ils n’avaient pas réussi à tasser suffisamment pour se ménager un espace de liberté.. Les brebis étaient regroupées, serrées les unes contre les autres… Quant aux chevaux, ils avaient eu plus de chance et avaient trouvé refuge sous un énorme tilleul.. Les barrières étaient collées par la neige et le gel. Il me fallut un bon moment, aidé de ma dague pour arriver à en ouvrir une…. Les moutons d’abord… Ils étaient comme enfermés dans une gangue glacée, la toison recouverte de glace, un nuage de vapeur émanant de leurs narines… Ils avaient l’air terrorisés… Le vieux bélier – que nous avions baptisé Jason, allez savoir pourquoi – tentait vainement de se frayer un passage vers moi. Il semblait épuisé et me regardait avec une détresse immense, semblant me dire : « J’ai essayé, mais je n’y suis pas arrivé… » Derrière lui se pressaient des brebis prêtes à le suivre dans sa tentative de se frayer un passage dans la neige. Les bêtes avaient l’air épuisées et il était évident qu’elles n’auraient pas la force de se frayer un passage dans cet élément glacé. Il fallait leur ouvrir un passage. Me tournant vers les chevaux qui avaient réussi à franchir l’espace qui les séparait de leur abri vers la barrière de leur pâture dès mon arrivée, j’eus une idée. Je poussai le rouan vers cette barrière que j’entrepris d’ouvrir de la même manière. Dès que le passage fut un peu dégagé, les chevaux s’y engagèrent à notre suite. Je réussis à les diriger vers la barrière des moutons. Derrière eux s’ouvrait un passage que les pauvres ovins pourraient emprunter à leur suite. Il ne me restait plus qu’à leur dégager un passage vers la sortie. Je poussai donc Big Red vers le troupeau de moutons, tandis que les chevaux nous suivaient… en quelques minutes, une brèche dans ce désert glacé fut ouverte dans laquelle se précipita Jason bientôt suivi de ses brebis. Faisant faire une volte au rouan, je pris la direction du manoir en marchant dans nos pas… Nos bêtes nous suivirent toutes docilement et, me retournant fréquemment je surveillais leur progression. C’est alors que je réalisai l’étendue du désastre ! Tout à ma joie d’avoir retrouvé nos animaux vivants, je réalisai soudain que quatre chevaux manquaient à l’appel… J’eus beau scruter les environs, je ne les vis nulle part, mais là où je réalisai pleinement la portée de cette catastrophe, c’est quand je dénombrai les brebis… Nous avions perdu les trois quart de notre cheptel ! Sur la centaine de têtes que nous possédions, une vingtaine avaient survécu à la tempête… Il me fallait à tout prix sauver les survivants. Et, après un trajet qui me parut interminable, je parvins à ramener les rescapés à bon port. Je bouclai rapidement les moutons dans la bergerie, puis ensuite, les chevaux dans leurs box respectifs. Cela fait, je leur donnai un double ration de picotin et de foin… j’étalai trois énormes ballots de paille dans la bergerie afin d’absorber la glace qui allait fondre des toisons des brebis. Big Red était en forme, malgré les efforts qu’il avait dû fournir pour se frayer un passage dans la neige, aussi je n’eus pas de scrupules à lui demander un effort supplémentaire. Nous retournâmes sur les lieux du drame. Nous y parvîmes plus aisément, la route avait été dégagée par le retour du troupeau.. Je poussai ma monture jusqu’à l’endroit où s’étaient rassemblés

les moutons. Big Red renâcla… à ses pieds. Gisaient les dépouilles de brebis. Mortes gelées, elle avaient été piétinées par les survivants !... J’en eus la nausée… Les pauvres bêtes… quelle mort atroce !... je devinai plus que je les vis vraiment, des monticules incongrus… Je savais que sous chacun d’eux gisait le cadavre gelé d’une de nos brebis… J’en aurais pleuré ! Redoutant ce que j’allais y découvrir, je rebroussai chemin et me dirigeai vers la prairie des chevaux. Làs…. J’avais beau m’y attendre… Quand je les vis, j’eus un haut-le-cœur… Mes quatre chevaux manquants gisaient eux aussi terrassés par le froid… Il n’y avait plus rien à faire… Seul, je ne pourrais réussir à les ramener. L’âme en peine et la rage au cœur, je rentrai, tête basse au manoir…. Je frissonnais de froid et de chagrin…. Car la perte des animaux m’affectait bien davantage que la perte financière que cela n’allait pas manquer d’occasionner… En fait, je ne le réaliserais que bien plus tard… à notre plus grand désespoir. La matinée était déjà fort avancée quand je rentrai au manoir. Aurore m’y attendait impatiemment une lueur inquiète dans le regard. La pauvre ! Elle avait les yeux rougis et le visage bouffi. Elle se tenait prostrée devant l’âtre de la cuisine emmitouflée dans des vêtement amples et bien chauds. Mais malgré cela, elle grelottait. Elle essayait de me dissimuler ses tremblements pour m’éviter de m’inquiéter, mais je n’étais pas dupe… Elle était malade comme un chien et tentait de n’en rien laisser paraître. C’est cependant d’une voix rauque qu’elle me dit dans un pauvre sourire : Te voilà mon amour… Tu dois être transi de froid… Viens te réchauffer… Je vins m’asseoir lourdement à ses côtés… Froid ?... oui, certes, j’avais froid, mais j’avais presque honte d’avoir dormi si confortablement alors que nos bêtes tombaient sous les coups de la tempête et à ma mine catastrophée, elle sut que le malheur nous avait frappé. Et je n’osais pas encore lui dire à quel point. As-tu trouvé nos bêtes, mon amour ? me demanda-t-elle doucement Oui… dis-je simplement d’une voix atone… Elles sont en sécurité à présent A mon expression, elle comprit que quelque chose n’allait pas. Je ne savais pas mentir ni cacher mes sentiments et elle le savait bien. Elle me força à la regarder, une infinie tendresse dans le regard. C’est si grave que cela ? Je soutins son regard car je ne suis pas homme à me défiler lâchement et lui pris délicatement le visage. Nous sommes pratiquement ruinés Aurore, lui dis-je gravement. Il nous reste vingt deux brebis et Jason, et nous avons perdu quatre chevaux… en espérant queles survivants aient assez de force pour se remettre de cette épreuve….

Elle me regarda étrangement, puis doucement vint se coller à moi en se blottissant dans mes bras . Elle caressait ma nuque, je lui caressais les épaules et posais de temps à autres un baiser tendre dans les cheveux. Nous restâmes un long moment silencieux, chacun perdus dans nos pensées, accusant le coup et tâchant de trouver une pensée positive qui nous aiderait à nous relever de cette fatalité. Je me redressai soudain : Aurore , Je… je suis désolé… c’est ma faute… j’aurais dû… Elle posa doucement un doigt sur mes lèvres… Non… tu n’y es pour rien, sois en paix mon amour… Nul ne pouvait prévoir cette tempête… Dis-toi que nous ne pouvions pas délaisser la meunerie… Il nous reste toujours cela et les villageois ont toujours besoin de farine. Certes, nous allons avoir dur, mais tu verras… nous nous en sortirons… Elle fut interrompue par une violente quinte de toux qui sembla lui déchirer la poitrine et je fus soudain plus inquiet encore. Aurore !... Tu n’aurais pas dû te lever… tu es souffrante… ne me mens pas… Ne t’inquiètes pas mon chéri… tu es bien trop pessimiste… C’est juste un refroidissement. Cela passera… je vais me reposer et tu vas t’occuper de moi, je le sais. Me dit-elle avec un sourire un peu forcé qu’elle voulut espiègle. Je vais préparer un bon repas, cela te fera du bien et, dès que le temps le permettra, j’irai au village demander au Père Loth qu’il passe te voir. Il a toujours de bons remèdes. Bonne idée mon amour. Et, Mac… Oui, ma douce ?... Je t’aime. … Nous allons nous battre, ensemble… Et nous gagnerons. Rien ne pourra nous abattre tant que nous serons ensemble et que notre amour nous portera. Je t’aime aussi mon amour… En mémoire de Garon… oui et au nom de notre amour… nous lutterons et gagnerons. Nous nous serrâmes dans les bras l’un de l’autre avec une intensité à la mesure de notre détresse. Car nous étions prisonniers d’un désert de glace d’où ne pouvions nous échapper et où nul ne pourrait pénétrer pour nous secourir. Seule la solidarité que nous offrait la force de notre amour nous permettrait de sortir de cette épreuve. A ce moment là, j’y croyais encore dur comme fer ! L’état de santé de ma douce amie sembla se stabiliser dans les jours qui suivirent. Je la dorlotais, la couvais, la soignais avec tout l’amour que j’éprouvais pour elle. Et aussi les rares potions et

remèdes encore en ma possession depuis mon départ de Cork et dont j’avais eu fort peu besoin pour moi même. Je me chargeais de toutes les besognes pénible, ne lui laissant que des tâches ménagères légères afin qu’elle ne se sentit point inutile. Je lui avais interdit de sortir et ordonné gentiment de se reposer chaque fois qu’elle en ressentirait le besoin. Je devais souvent la gronder tendrement car la courageuse jeune femme transgressait mes recommandations trop souvent à mon goût. Elle toussait encore beaucoup et parfois, sa respiration était sifflante d’une manière qui m’inquiétait beaucoup. Je tâchais cependant de n’en rien laisser paraître pour na pas l’alarmer. Mais, en réalité, j’étais mort d’inquiétude et je maudissais le temps qui me forçait à demeurer au manoir m’empêchant ainsi d’aller quérir le Père Loth. J’étais d’autant plus tracassé que je me doutais que notre isolement devait susciter une vive inquiétude chez nos amis au village.. Les chemins enneigés interdisaient tout déplacement. En effet, depuis cette tempête, la neige s’était mise à tomber en abondance et la température baissait de jour en jour de façon inhabituelle. Nous ne manquions pas de combustible, heureusement et les fenils étaient pleins à craquer… Dame, c’est que nous avions prévu du fourrage pour plus de cent bêtes et il nous en restait à peine une trentaine. Les rescapés s’en tiraient plutôt chanceusement. Seule ombre supplémentaire à ce tableau peu réjouissant, il me faudrait me résoudre, au printemps, à abattre un des chevaux survivants - s’il ne trépassait pas avant cela – car il souffrait d’une épouvantable bronchite. La pauvre bête avait à peine la force de se lever entre deux quintes de toux déchirantes et elle maigrissait à vue d’œil. Elle était irrémédiablement condamnée. Deux brebis de plus avaient péri également des suites de la tempête. J’avais aussi une raison supplémentaire d’être inquiet : On approchait du 15 Novembre, date à laquelle était supposé arriver mon ami Hubert et son équipage. Je n’avais aucun moyen de m’assurer s’il était en sécurité. Je me doutais bien qu’il devait être immobilisé en quelque lieu entre Avranches et St Liziers et priai tous les Dieux pour qu’il soit, lui et les siens, à l’abri des intempéries. Encore que je n’avais aucun moyen de savoir si ce temps pourri sévissait sur l’ensemble du Royaume. Mais, en tout état de cause, il ne pourrait guère aller plus loin que St Liziers. La route du manoir était bloquée, recouverte d’une couche de neige de plus d’un mètre cinquante. J’avais tenté une sortie avec le rouan sur la route du village… en vain. L’étalon, malgré sa puissance et sa grande taille n’arrivait plus à repousser la neige qui lui arrivait au garrot par endroits. J’avais donc renoncé à cette folle entreprise vouée à l’échec, à coup sûr. Nous ne pouvions que ronger notre frein et prendre notre mal en patience. Les travaux quotidiens ne prenaient guère de temps et je passais le plus clair de mon temps auprès d’Aurore. Son état de santé était stationnaire. Certains jours, elle était abattue, tant moralement que physiquement, d’autres elle débordait d’énergie. Mais cette toux éprouvante ne la quittait pas. Parfois, je l’observais à la dérobée, le cœur déchiré de mon impuissance à la guérir, et je n’osais intervenir, elle m’avait plus d’une fois repoussé gentiment disant qu’il n’y avait rien à faire et que cela passerait comme c’était venu. Un jour, lors d’une de ces crises, je la vis crisper les mains sur son ventre en grimaçant de douleur… Subitement inquiet car je craignais qu’à force de subir ces spasmes violents, elle se déchire un muscle, je me précipitai vers elle. Elle me repoussa alors avec une violence que je ne lui soupçonnais pas :

Mac !... Laisse-moi en paix !... Je ne suis pas en porcelaine, bon sang !... Cet accès de colère me laissa pantois et désemparé… Je la laissai donc et me retirai dans la pièce dont j’avais fait mon bureau. C’était une pièce semi-circulaire à l’étage d’une tourelle qui flanquait le Manoir sur la façade sud-ouest et dans laquelle s’ouvraient deux fenêtres. Entre elles j’avais placé une table de travail. Cela me permettait, lorsque j’y étais assis, d’avoir une vue panoramique sur la presque totalité du domaine. Un lit, une couchette plutôt en occupait un pan de mur, deux étagères contenant quelques livres achevaient de meubler l’endroit et, enfin un âtre de taille modeste permettait de chauffer la pièce. C’était là que je me réfugiais parfois lorsque je voulais m’isoler alors que, dans de rares accès de mélancolie, je pensais à ma patrie. Aurore respectait pudiquement cette retraite car elle savait quelles pensées moroses me poussaient à agir de la sorte. Je m’étais campé face à la fenêtre, le regard perdu au loin dans cet infini laiteux qu ‘était devenu le paysage alentour. Les nuages semblaient se dissiper… De larges pans de ciel bleu apparaissaient çà et là tandis que l’on devinait que le soleil, dans un combat farouche tentait de déchirer le ciel de sa gangue de nuages noirs… Le calme après la tempête… Ce jour-là, ce n’est pas l’exil de mon pays qui m’y poussait, mais un désarroi profond. Il me semblait que quelque chose était en train de changer dans nos relations. Depuis le soir de la tempête et la perte de notre cheptel j’avais l’impression que l’euphorie qui nous berçait jusque là avait subitement disparu, déchirant le voile d ‘insouciance qui, jusqu’ici, nous tenait un peu à l’écart des dures réalités de la vie. De plus, la maladie d’Aurore la laissait épuisée et , à peine couchée, elle plongeait dans un lourd sommeil, si bien que j’évitais de manifester le moindre désir charnel afin de respecter son état. J’en étais là de mes réflexions, quand de petits coups discrets furent frappés à la porte de ma tour d’ivoire.

Le ciel se déchire…
Entre. Dis-je d’une voix douce. Tu es fâché ?... Mac… je suis désolée… j… je ne voulais pas te peiner… Je me retournai et la dévisageai tendrement. Elle arborait une mine pitoyable… Le visage amaigri et les larges cernes qui lui mangeaient les joues lui donnaient un aspect inquiétant. Je me sentais impuissant à y remédier et j’étais rongé par ce sentiment d’inutilité. Je n’étais pas médecin et je n’avais sous la main aucun remède efficace pour la soigner… Je ne savais même pas de quoi elle souffrait à l’exception de cette toux éprouvante dont elle était victime. Elle mangeait peu disant que tout ce qu’elle avalait lui donnait un mal de gorge horrible… Seules quelques aliments liquides comme des soupes que je lui confectionnais passaient sans trop la faire souffrir. Non, ma douce, je ne suis pas fâché… mais triste et inquiet. Ce n’est pas ce que tu m’as dit qui me peine. Tu n’as pas à être désolée. J’enrages de rester bloqué ici sans pouvoir rien faire d’autre qu’attendre. Le temps passe, la meunerie ne tourne pas sans nous… La laine risque de moisir avec une telle humidité dans les greniers…. Mais ce qui me tracasse le plus c’est toi… ta santé ! Et ton insouciance apparente à cet égard…. Je ne suis pas dupe Aurore… Certes tu n’es pas en porcelaine, mais tu es malade et nous ne savons pas quel est le mal qui t’affecte… Reconnais-le ! Elle baissa les yeux en s’avançant vers moi et vint tendrement se blottir contre moi. Pardon mon amour… tu as raison… Je suis sotte … Mais je ne voulais pas te tracasser outre mesure, me dit-elle d’une petite voix rauque à peine audible. Mon mouvement d’humeur ne t’était pas adressé tu sais. Je pestais contre la maladie qui me ronge et qui me rend inutile… Je deviens un fardeau pour toi… Tais-toi… Tu n’es pas un fardeau… Tu es ma femme et je t’aime. J’ai mal pour toi et il est normal que je m’inquiètes et que je te soignes, comme tu le ferais – comme tu l’as déjà fait d’ailleurs – pour moi. Je la serrai doucement contre mon cœur, puis, je l’entraînai gentiment hors de la tourelle et l’emmenai au rez-de-chaussée, vers la grande salle du manoir où l’immense cheminée dispensait une bonne chaleur. Nous allâmes nous asseoir devant le feu sur l’amoncellement de couvertures de laine de peaux de bêtes que j’y avais disposé.. Il nous arrivait trop rarement de nous reposer là, trop occupés que nous étions à gérer les affaires que nous gérions en commun. La tempête nous forçait à l’inaction et nous n’avions encore su en tirer un parti bénéfique. J’avais envie d’oublier les revers que nous subissions en ce moment, j’avais envie de retrouver notre insouciance et les moments de tendresse qui nous avaient rapprochés depuis ces dernières années. Et, ce soir-là, seule sa maladie m’empêchait de lui faire l’amour au pied de cette flambée qui crépitait joyeusement, indifférente à nos malheurs. Tout cela, je le lui dis d’une voix sourde, atone… Je me sentais las et découragé, mais cela, je ne voulus pas lui dire afin de ne pas encore ajouter à sa propre détresse. Mais au fond de moi, je savais qu’elle l’avait perçu comme je savais aussi qu’elle souffrait autant que moi de cette inactivité forcée.

Au fond, une fois de plus, nous étions en parfait accord. Nos caractères fiers nous empêchaient de nous plaindre et même de nous en ouvrir l’un à l’autre. Nous venions ce soir de le comprendre. Nos regard se croisèrent avec une intensité accrue. Et c’est elle, cette fois qui, surmontant son mal, nous dévêtit et me fit l’amour. La lueur dansante du feu donnait à nos corps luisants des reflets cuivrés. Embrasés de l’extérieur comme en dedans, la passion, une fois de plus nous emmena hors du monde et du temps, nous laissant, pantelants mais repus, enlacés au milieu des peaux éparses devant l’âtre. Nos étreintes avaient redonné quelques couleurs à mon aimée. Elle me souriait tendrement et paraissait sereine sinon reposée. Elle s’était enroulée dans une grosse couverture et m’observait tandis que je me bourrais une pipe vêtu de ma seule longue chemise de flanelle. Je fumais rêveusement les yeux perdus dans les étincelles dansant une sarabande gracieuse avant de s’envoler dans le conduit de la cheminée en arabesques élégantes. Dehors, le soleil en cette fin d’après-midi avait enfin pris le dessus sur l’ombre et la lumière entrait à flot dans notre demeure redevenue sereine. La paix semblait être revenue, et je me pris à penser que ce coup du sort n’affectait pas notre amour. Mieux, il s’en trouvait renforcé, car dans cette épreuve nous avions réussi à nous rapprocher encore. Aurore s‘était redressée et avait posé sa tête sur mon épaule. Elle aussi semblait fascinée par le feu. Le silence n’était troublé que par le crépitement et les sifflements des bûches. Le bonheur habitait à nouveau sous notre toit. Soudain, un fracas inattendu nous fit violement sursauter. C’était un bruit violent et feutré à la fois… Indéfinissable, mais angoissant… Nous nous regardâmes inquiets. Mac… Que se passe-t-il ? s’exclama Aurore soudain anxieuse. Je me levai brusquement et me vêtis prestement. Je ne sais, ma douce… cela venait de dehors, je vais aller voir. Par prudence, je décrochai une bâtarde pendue dans son fourreau et me dirigeai vers la source du bruit sans toutefois sortir de la maison. Le bruit semblait provenir de l’extérieur mais semblait fort proche de la fenêtre ouest de la bâtisse. Là où s’étalait une terrasse mi couverte sur laquelle nous avions passé bien des soirées d’été à admirer les étendues méridionales du domaine. Ne voyant rien d’anormal, je me préparais à ouvrir l’huis quand Aurore m’arrêta… Fais attention Mac… Ne crains rien mon ange… je ne prendrai pas de risques inutiles….

Et, prudemment, j’ouvris la porte. Légèrement d’abord, puis, ne voyant toujours rien, je l’ouvris en grand et fis un pas sur le perron. Je fus surpris par la douceur soudaine de la température… En comparaison avec la veille, il faisait presque chaud. C’est alors que je reçus sur la tête un choc feutré qui ne me fit point grand mal, mis qui me glaça brutalement tandis qu’u éclat de rire tonitruant me parvenait aux oreilles. Je venais de recevoir sur la tête un énorme paquet de neige qui s’était détaché du toit et Aurore, devant ma mine ébahie, riait à gorge déployée de me voir ainsi transformé en bonhomme de neige ! Je m’ébrouai et m’extirpai de ce déguisment incongru et la regardant d’un air faussement courroucé : Maraude ! C’est mal de se moquer ainsi du malheur d’un Irlandais transi de froid… Je me précipitai à l’intérieur et vint frotter mon visage trempé à son museau moqueur… Nous éclatâmes d’un rire joyeux… La neige fondait ! En effet, je n’étais pas encore sorti aujourd’hui car j’avais pris l’habitude de soigner les animaux un jour sur deux en leur laissant de quoi tenir deux jours afin de ne pas devoir répéter les sorties trop souvent. Evitant ainsi de risquer un refroidissement qui m’eut cloué au lit également. De ce fait, je n’avais pas remarqué que le temps s’était brutalement adouci et que le soleil faisait fondre la neige détachant ainsi des toitures d’énormes paquet de manteaux immaculés. Aurore s’était rhabillée et semblait aller mieux tout à coup. Elle avait toujours une petite mine, mais, le moral retrouvé, elle en oubliait sa maladie et souriait à pleine dents. `- J’ai faim !... faim de toi… mais aussi d’un bon repas…. Nous allons le préparer ensemble ! … Si, si, si… Je veux !... Je la pris dans mes bras et l’embrassai longuement. Des flammes dansaient dans son regard amoureux et, bras dessus bras dessous, nous allâmes à l’office en nous léchant les babines à l’avance et en riant comme des enfants. La table regorgeait de mets succulents et le repas fut joyeux malgré que mon aimée eut quelques accès de toux trop violents à mon goût. Une fois le dîner achevé, nous nous couchâmes de bonne heure : j’avais de l’ouvrage au domaine avant de pouvoir prendre la route le lendemain. Lorsque j’eus mouché les chandelles, je dis à Aurore : Demain, vers midi, j’irai à St Liziers et je tâcherai de ramener le Père Loth et des remèdes. Je peux aller avec toi ? minauda-t-elle Ah non, pas question, ma belle… Tu restes ici… bien au chaud… Si les chemins sont praticables, ce ne devrait pas être long… Le Père Loth a une chariotte légère, il ne me retardera guère.

Elle eut une moue boudeuse et me lança un regard noir : Vilain tueur d’ours qui laisse sa petite femme toute seule dans une grande maison vide… Fi de vous, Monsieur l’Irlandais cruel ! Et elle me tourna le dos, l’air faussement courroucé. Mais Aurore, dis-je lamentablement, tu n’es pas encore en état de voyager, mon ange… Essaie de comprendre… c’est pour ton bien… Elle me faisait marcher, et je courais, mais je ne le compris que lorsqu’elle se retourna hilare en voyant ma mine déconfite et navrée. Elle se blottit dans mes bras en riant. Mais moi, mon chéri, je comprends… Mais que tu es susceptible… je te taquinais !... Avant de nous endormir, elle voulut encore goûter aux douceurs d’une étreinte passionnée… Son amour était plus fort que la maladie et elle me le montra d’une manière qui ne pouvait laisser aucun doute sur l’intensité de ses sentiments. Je n’eus évidemment pas le cœur de la lui refuser. J’étais moi-même éperdu d’amour pour cette femme admirable… Une fois de plus, nous nous laissâmes emporter dans ce tourbillon enivrant qui à chaque fois nous laissait plus amoureux l’un de l’autre… Epuisés, mais engloutis dans un océan de tendresse. Elle s’endormit la première, un sourire serein aux lèvres. Son beau visage détendu était rose et lisse… On eût dit qu’elle était guérie. Douce Aurore, tendre Aurore… Merveilleuse Aurore… Elle était bien à l’aurore de ma vie… Son étoile brille toujours au firmament de mes souvenirs. Rien ni personne ne pourrait jamais la remplacer. Je la regardai longuement avant de m’endormir, ravi par cette vision céleste… Un Ange partageait ma couche…

… et se referme à jamais.
Je me levai de bonne heure et m’habillai sans bruit. Enfouie dans les oreillers, Aurore dormait paisiblement, je voyais les draps se soulever régulièrement au rythme de sa respiration calme.. Descendu à l’office, j’avalai rapidement un frugal mais consistant repas. Dans le même temps, je préparai un en-cas pour la route. Le temps était d’une douceur quasi printanière et la neige avait encore fondu, malgré la fraîcheur de la nuit. Je n’avais pas de temps à perdre. J’allai soigner les bêtes avec enthousiasme. Ce fut rapidement expédié. Je travaillais avec une telle ardeur que j’en étais en sueur. Quel contraste par rapport aux jours précédents ! Vers onze heures, j’avais terminé ma besogne et le rouan était sellé, prêt à prendre la route. Je l’amenai devant le manoir et l’attachai à l’entrée. Je voulais m’assurer qu’Aurore allait bien et l’embrasser avant de prendre la route. Rien ne bougeait dans la maison. Je montai donc silencieusement les escaliers menant à notre chambre et, ouvrant délicatement la porte de celle-ci, je vis les boucles blondes de ma compagnes, éparses sur l’oreiller. Elle dormait toujours. Je m’approchai à pas de loup et, me penchant sur elle je caressai doucement ses cheveux. Elle ne bougea pas. Elle dormait encore profondément. Je ne voulus pas troubler son repos et déposai un baiser léger sur son front…. Il était brûlant ! Par la Déesse, me dis-je… Il est grand temps que le Père Loth arrive et la soigne !... Un moment, j’hésitai à la laisser seule… Quel autre choix avais-je ?... Je n’avais aucun moyen de la guérir sans l’aide d’un médecin… Attendre signifiait permettre à la maladie de s’installer plus encore… au risque de l’emporter. Rester auprès d’elle, impuissant à la guérir, équivalait à la condamner sans doute. Car je ne connaissais pas la gravité de son état. Je ne pouvais courir ce risque car si l’on s’inquiétait de notre situation, je ne savais pas quand on allait venir prendre de nos nouvelles. Attendre une hypothétique visite relevait de l’inconscience. Nous étions le 18 Novembre et je savais que Hubert ne viendrait pas. Il devait avoir été bloqué par la neige Les Dieux seuls savaient où. Enfin, dans le meilleur des cas, je risquais de croiser une patrouille de Miliciens à qui je pourrais demander secours… A part cela, je ne pouvais compter que sur moi-même et sur ma monture. De cela au moins, j’étais certain… Et puis, je n’en avais pas pour si longtemps. Après tout, St Liziers n’était qu’à une heure de marche du manoir. Si la route le permettait, je franchirais cette distance en moins de temps encore… Le grand rouan en avait vu d’autres. Cela acheva de me décider, d’autant plus que, plus j’hésitais, plus le temps passait. Je n’étais pas certain de trouver le Père Loth immédiatement… D’autres pouvaient avoir eu besoin de ses services. Je quittai donc la chambre sur la pointe des pieds en jetant un dernier regard à ma tendre compagne….. Comme si elle avait senti l’approche de mon départ, elle ouvrit un œil et me vit. Elle m’adressa un gentil sourire et m’envoya du bout des lèvres un baiser tendre… Comme pour me dire : « Va… et reviens-moi vite ! »

Je lui murmurai : Je ne serai pas long… Je t’aime… Et je soufflai vers elle un baiser que j’avais posé au creux de ma paume…. Elle sourit encore, mais seules ses lèvres semblaient sourire…. Une faible lueur brillait dans ses yeux presque éteints et j’en fus alarmé soudain. IL ne fallait plus traîner… Je lui adressai un dernier regard débordant d’amour qu’elle me rendit du mieux qu’elle put… Et ce fut la dernière fois que je vis l’éclat de ses yeux…

Je dus me faire violence pour quitter le manoir. Aussi, dès que j’eus enfourché le rouan, je le pressai et le guidai fermement vers la route.. Il sembla comprendre la gravité de la situation et, docilement, se mit en route à grandes enjambées. La neige, en fondant s’était tassée et crissait sous ses sabots. Le sol n’était pas glissant et le rouan s’enfonçait à peine jusqu’aux pâturons dans la neige molle. Dès que nous fûmes sur la route, je jetai un dernier regard au manoir et je poussai Big Red au galop. Je ne voulais pas l’épuiser aussi avais-je réglé notre allure de manière à adopter un galop rassemblé mais soutenu. Le rouan affectionnait particulièrement cette allure et pouvait ainsi couvrir des distance remarquables tant son endurance était grande. La régularité de ce galop confortable aurait pu presque m’endormir n’eût été le tragique de la situation. J’étais impatient d’arriver à St Liziers et le rouan devait s’en rendre compte car, imperceptiblement, son allure se faisait plus vive. Je ne m’en étais même pas aperçu., si bien que, perdu dans des pensées moroses, lorsque, au loin, j’aperçus le clocher de l’église, je fus surpris de la rapidité avec laquelle nous avions couvert la distance qui nous séparait du village. Il faisait presque trop chaud pour la saison et je transpirais abondamment. J’arrivai au village en nage à l’inverse de l’étalon qui lui, se portait comme un charme, à peine essoufflé… Quel paradoxe ! J’arrêtai ma monture devant l’église. Les villageois me virent arriver et se précipitèrent à ma rencontre. Mac… Bon sang !…ça va ?... Que vous est-il arrivé ?... On s’inquiétait… Je ne pouvais ni ne voulais répondre à tous… j’avas plus urgent à faire… je lançai : Aurore est souffrante…. Où est le Père Loth ?.... Je n’entendis pas les questions, ni les remarques … le Père Loth, attiré par le brouhaha venait d’apparaître sur le parvis. Je sautai à terre et, fendant la foule des villageois, j’allai droit sur lui : Mon Père… Aurore a besoin de vous… elle va très mal !

A mon ton angoissé, il sut que c’était grave. Entre, mon fils et dis-moi ce qui se passe. Je le suivis dans l’église et, à peine entrés, je lui expliquai du mieux que je pus les symptômes de la maladie d’Aurore. Il marqua un moment de silence dès que j’eus achevé mon récit et parut réfléchir. Il se leva enfin et se dirigea vers la poete qui donnait sur la cour du presbytère, sa demeure privée. Attends moi un instant… ou plutôt…. Va atteler ma chariotte… tu sais où elle est. Je ne m le fis pas dire deux fois et je sortis rapidement de l’église. Gontrand approchait des badauds, il m’interpella de loin : Mac… attends… que se passe-t-il ? A lui, je ne pouvais taire la vérité non plus et d’une voix forte, à l’intention des autres aussi je dis : Aurore est très malade, Gontrand… Cela dure depuis que nous sommes rentrés il y a un mois et que nous avons été surpris par la tempête à mi-chemin entre ici et le manoir. Nous avons été bloqués làbas jusqu’à ce jour. J’ai soigné Aurore comme je pouvais, hélàs mes remèdes sont inopérants.. Tout en parlant, il s’était approché et me suivait alors que je me dirigeais vers la chariotte du curé. Tout en attelant son cheval, je continuais mon récit. Les villageois nous avaient suivis et écoutaient l’histoire, la mine abattue. Je poursuivais : Nous avons perdu presque toutes nos bêtes cette nuit-là… La laine est dans un triste état, et je ne sais ce qu’il est advenu de la meunerie…. Je le regardai fixement, gravement, interrompant mon travail afin qu’il saisisse bien le sens de mes paroles : Gontrand… Nous sommes ruinés ! Et Aurore est au plus mal… J’ai peur, mon ami… j’ai peur !... Le laissant abasourdi, j’achevai d’atteler le cheval du curé. Ce dernier, une lourde besace à l’épaule et vêtu chaudement apparut sur le seuil. Allons y sans tarder. Sans un mot de plus, il grimpa dans sa chariotte et fit claquer son fouet. Au moment où elle se mettait en branle, Gontrand sauta sur le siège à côté du Père Loth sous l’œil étonné de celui-ci. C’est ma nièce… Je viens avec vous. Dit-il d’un ton qui ne supportait pas le moindre refus. Puis se retournant vers les villageois il dit d’une voix forte :

- Louis, Simon… Réunissez quelques hommes et rejoignez nous chez Mac… Il a besoin d’aide ! Ah oui… emmenez la Jehanne… Aurore aura besoin d’elle aussi… Allez ! A peine Gontrand eut-il prononcé ces mots que tous se mirent en mouvement prestement… je fus ému de cet élan de solidarité… Nos ennuis étaient finis… Je le croyais encore alors. J’enfourchai rapidement Big Red et suivis au trot l’attelage du prêtre. Me portant à la hauteur des deux hommes, j’achevai de leur conter nos mésaventures et répondis à leurs questions. Il me tardait de retrouver ma douce amie, j’étais mort d’inquiétude et je piaffais d’impatience à peine contenue… J’avais l’impression que nous nous traînions alors qu’Aurore était en danger. Le Père Loth s’en rendit compte : Allons Mac, ça va aller à présent. Aurore est solide, malgré les apparences et n’a jamais été malade. Nous allons lui apporter remède, rassures-toi, mon fils. Me dit-il avec un sourire qu’’il voulait rassurant. Mais je n’étais pas dupe, il était aussi inquiet que moi et je le surpris plus d’une fois à chatouiller son cheval du bout de son fouet pour raviver son allure. Gontrand avait une mine sinistre et ne cachait pas son inquiétude, il nouait et dénouait ses mains nerveusement. Je le savais… Je le savais… Marmonnait-il comme pour lui-même. Le prêtre se tourna vers lui : Tu savais quoi, vieux bougon ?... lâcha-t-il Que ce manoir était maudit ! L’Antre du Malin ! Jeta Gontrand excédé et abattu. Je m’en voudrai le reste de mes jours de vous l’avoir octroyé. Ajouta-t-il d’un air désespéré. Sottise, blasphème et superstition gronda le Père Loth…. Comme si le manoir était responsable de la tempête… Gontrand… Ne sois pas ridicule. Aurore a pris froid et nous allons la soigner… De plus, elle n’a pas attrapé la maladie au Manoir, mais bien sur la route… Nous y sommes sur cette route, Mac l’a faite à maintes reprises et il est toujours vivant… tout comme nous ! Ah oui ?... Et les bêtes ?... Et la laine… La meunerie ?... Je sursautai : Quoi… Quoi, la meunerie ?... Le Père Loth lança un regard furibond à Gontrand qui ne le remarqua même pas et poursuivit dans son envolée tragique : La meunerie, Mac ?... Pfuit… envolée… en fumée…

Comment !?... Mais bon sang… Parle Gontrand… que s’est-il passé ? Le Père Loth intima l’ordre de se taire à Gontrand et me regarda avec beaucoup de compassion : Mac… Décidément, il est dit que je serai toujours porteur de mauvaises nouvelles…. Il soupira avant de poursuivre Des soudards errants, ivres et affamés l’ont dévalisée et mise à sac puis incendiée… La Milice a eu grand peine à les repousser et les empêcher de prendre la Mairie. Ces va-nu-pieds n’ont plus reçu de solde depuis des semaines et sont forcés de vivre sur le pays…. Mais au lieu de demander… Ils prennent et si l’on refuse…. Eh bien, ils deviennent violents. Guillaume a été blessé… Ta présence nous aurait bien aidés. Je n’en croyais pas mes oreilles. Nous étions bel et bien ruinés cette fois. Par la Déesse, il ne fallait pas qu’Aurore l’apprenne. Pas maintenant. Pas dans son état, en tous cas. Nous chevauchâmes un moment en silence, chacun perdu dans ses pensées. Les Irlandais sont superstitieux, m=ais pas crédules. Cependant, la pensée insidieuse qu’une malédiction planait sue le Manoir faisait son chemin dans mon cerveau torturé par les épreuves… Et si Gontrand avait raison ?... J’allai même jusqu’à imaginer que Mes Dieux me punissaient de trop de suffisance eu égard au bonheur de ces dernières années… En quoi avais-je péché… En quoi avais-je failli à ma Quête ? Car même si Aurore n’était pas la femme de la Prédiction qu’y avait-il de mal à l’aimer et être aimé d’elle ?... Nos Dieux valaient bien celui du Père Loth et n’étaient pas plus mauvais que lui… Eux aussi demandaient aux hommes de s’aimer et de faire le bien… Où avais-je fait le mal ?... Je n’avais jamais tué pour le seul plaisir de prendre la vie d’autrui. Mes attitudes au combat étaient celles de mes ancêtres et m’avaient été enseignées par mes pairs… Je ne combattais que pour le bien. Ne mettais mon arme qu’au service du bien…. Je ne comprenais plus rien à rien. J’allais avoir trente huit ans au printemps suivant et j’avais soudain l’impression d’avoir vécu dix vies ! Et le bilan de toutes ces années était loin d’être positif…. Que de malheurs !.... C’est moi et non le manoir qui devais être maudit ;.. c’est sur moi que plane une malédiction… L’Oracle m’avait éloigné de Cork afin que le malheur ne s’abatte point sur mon village et les miens par ma faute !... Ce que je voyais soudain comme une vérité m’éclata au visage comme un tonneau de poudre, comme la foudre ! Sans m’en rendre compte, j’avais arrêté le rouan. Attéré par ce constat. Mac… MAC !... ça va ?.... Le Père Loth me hélait quelques mètre devant moi. Sortant soudain de ces pensées, je poussai à nouveau le rouan à hauteur de l’attelage, sans un mot… Nous arrivons, dit Gontrand, je vois la tourette. En effet. Notre demeure apparaissait au loin et je dus refréner une furieuse envie de talonner Dearg te et me précipiter auprès de mon ange blond.. J me fis violence et j’accompagnai mes amis jusqu’au bout.

A peine arrivés, je pris les rênes des chevaux : Elle est à l’étage, mon Père… je m’occupes des chevaux et j’arrives… Laisses, Mac… je connais les lieux… va avec le Père… je vous rejoindrai. J’eus un sourire reconnaissant pour Gontrand et j’emboîtai le pas au Prêtre qui, la besace à l’épaule entra sans hésiter dans le Manoir. Attends-moi un instant, mon fils, je préfères la voir seul d’abord si tu n’y vois pas d’objection…. Et sans me laisser le loisir de répondre, il gravit pesamment l’escalier.

Ténèbres
Je ne comprenais pas pourquoi le prêtre souhaitait voir Aurore seule , mais je lui faisais confiance, il devait avoir ses raisons. Il m’expliquerait cela plus tard, sans doute. Mais je brûlais d’impatience de voir ma douce Aurore et, pour tuer le temps, j’entrepris de rallumer les feux dans toutes les pièces. Gontrand revint des écuries et m’aida dans cette tâche. Nous nous occupions en silence comme si nous avions peur de parler. Les derniers mots que nous avions échangés sur la route semblaient lui peser. Il devait s’en vouloir de m’avoir annoncé la perte de la meunerie de manière si abrupte. Je ne lui en voulais pas. Je l’aurais appris tôt ou tard. L’abcès était crevé. De toutes façons, seul à présent me préoccupait l’état de ma compagne… le reste n’était, finalement que soucis matériels, car même s’il fallait revendre le manoir et ce qu’il contenait, il nous était toujours possible de remonter la pente, pourvu que nous soyions ensemble, Aurore et moi. Nous avions toujours su nous encourager mutuellement dans les difficultés et c’était devenu un jeu que d’aider l’autre à se remonter le moral. Sans elle, je réalisais soudain que je n’étais rien qu’un exilé Irlandais à la poursuite d’une chimère. Je m’étais assis en compagnie de Gontrand dans la grande salle . Le regard perdu dans les flammes de la cheminée monumentale, plongés tous deux dans nos pensées dont on peut aisément imaginer qu’elles n’avaient rien de réjouissant quand le Père Loth entra doucement dans la pièce et vint s’asseoir près de nous,les épaules soudain voûtées, la mine triste. Je n’osais l’interroger, mais il lut l’angoisse de mon regard et leva vers moi des yeux éteints. Mac… Mon Père ?... Je… je ne sais comment dire… Aurore ? demandai-je subitement angoissé Oui, me dit-il dans un souffle Je m’attendais au pire. Les malheurs qui nous frappaient depuis bientôt un mois m’avaient rendus pessimiste comme jamais je ne l’avais été auparavant. Je ne faisais bonne figure que face à Aurore afin de ne pas entamer son moral davantage. Je regardai le Père Loth, résigné d’avance, avec les yeux d’un condamné à mort. Sans un mot. Il toussota légèrement : Mac elle est très mal et… Vous a-t-elle parlé ?... Elle est vivante au moins ?.... Parlez sans détour, je vous en supplie… cette attente est intolérable. ! - Elle est consciente, oui… mais son état est critique. Elle souffre d’un mal poitrinaire qui semble la ronger de l’intérieur… Mais elle m’a fait promettre de ne pas vous alarmer… Je ne peux m’y résoudre, mon fils… Je crains que ses jours soient comptés….

Vous voulez dire que vous ne pouvez pas la guérir ?... C’est cela ?... Le prêtre baissa la tête en signe d’affirmation et d’impuissance. Je ne sais même pas quelle est la nature de son mal, si ce n’est qu’elle souffre de toux violentes et se plaint de douleurs terribles dans le thorax…. J’ai heureusement pu lui administrer un remède qui va les calmer. Elle dort à présent et ne souffre plus. Mais… Mais ?... Y a-t-il autre chose que je devrais savoir et que vous me taisez, mon Père ?... Parlez, je m’attends au pire… je suis si las et désespéré…. Le Père Loth s’approcha de moi et passa son bras par dessus mes épaules me serrant contre lui avec une compassion infinie…. Sa voix tremblait et ses yeux s’embuèrent lorsqu’il parla à nouveau. Mac…. Aurore ne survivra pas à ce mal, à moins d’un miracle … Mais, je crois qu’Aristote seul peut les sauver… Je sursautai violemment. LES sauver ?.... J’avais peur de comprendre…. Par tous les Dieux !... Je me retournai d’un bloc vers le prêtre et le regardai avec une détresse soudaine. Aurore attend un enfant… Elle est enceinte de trois mois environ, Bosan. C’est la première fois depuis longtemps que quelqu’un m’appelait par mon prénom… J’en avais presque perdu l’habitude. Dans la bouche du Père Loth j’avais l’impression d’entendre mon père… J’étais abasourdi, anéanti… Aurore… Enceinte de trois mois…. Et elle ne m’en avait rien dit… Je n’arrivais pas à réaliser la portée de ce que m’annonçait le prêtre… Ou plutôt , je ne le réalisais que trop bien : Si Aurore mourait, l’enfant mourrait avec elle !... Et si elle survivait jusqu’à sa naissance, elle risquait, dans son état de faiblesse, de périr en lui donnant la vie… Comme sa mère ! Je regardais le Père Loth hébété sans le voir… j’avais la sensation de planer sur un nuage ouaté sans consistance, sans avoir rien à quoi me raccrocher… Je n’arrivais pas à croire à ce malheur… Je n’arrivais plus à croire en rien…. Le sol se déroba sous moi et je m’écroulai… Inconscient, terrassé par la douleur. Je ne sais combien de temps dura mon évanouissement. Une forte odeur de vinaigre et des claques vigoureuses sur les joues me tirèrent brutalement de cet état. Gontrand et le prêtre étaient penchés sur moi, le visage anxieux et tendu.. Le père Loth tenait sous mes narines une fiole d’om émanait une odeur nauséabonde. que j’écartai d’un geste las. Je reprenais contact avec cette sinistre réalité malgré ma volonté d’y échapper. Hélas, les événements étaient bien présents et il m’était impossible de m’y soustraire. Et je me redressai, la

tête vide et un vertige au cœur… Je rêvais d’un mauvais rêve et j’allais me réveiller, sans aucun doute., retrouver ma douce Aurore et combattre à nouveau à ses côtés pour remonter la pente… Rebâtir notre meunerie, racheter des moutons et des chevaux… vivre et élever notre enfant…. Notre enfant… La mémoire,, telle un coup de poignard me revint soudain…. Une immense douleur me vrilla le cœur… La patte de l’ours ne m’avait pas fait aussi mal que ce que le Père Loth venait de m’annoncer… Je secouai la tête, obstiné, répétant : « Non, Non, Non » comme un idiot en regardant les deux hommes la mine défaite. Ils devaient penser que j’avais perdu la raison…. Et ce n’était pas loin d’être le cas. Gontrand m’amena un verre de cognac que j’avalai d’un trait. L’alcool me brûlait la gorge. Je me levai d’un bond. Aurore !... Laissant mes amis sur place, je me précipitai dans l’escalier. Arrivé, essoufflé à la porte de notre chambre, j’hésitai…. J’avais peur de d »couvrir la vérité, mais en même temps, il me fallait voir mon aimée… Le cœur battant une chamade douloureuse, j’ouvris doucement la porte et entrai sans bruit. Quelques lampes à huile éclairaient la chambre. Aurore reposait, à demi couchée sur le dos. Ses jolies boucles d’or répandues sur l’oreiller autour de son visage d’une blancheur mortelle. Les yeux clos, elle semblait dormir… A moins que…. Je n’osais imaginer le pire et je m’approchai à pas feutrés. Elle avait les mains croisées sur son ventre… Depuis la révélation du prêtre, il me semblait qu’il était plus volumineux… mais il n’en était rien, évidemment… mon imagination me jouait des tours puisque la veille, nous nous étions aimés et je n’avais rien remarqué. Délicatement, mais avec crainte, je posai la main sur les siennes… Elles me semblèrent si froides ! Je m’approchai de son visage et je fus soudain soulagé de percevoir le bruit de sa respiration… si faible qu’on eut dit un souffle de vent léger. J’étais déchiré entre le désir de la laisser se reposer et le besoin de lui parler, de l’entendre, de la serrer dans mes bras… Le Père Loth qui était entré à ma suite discrètement posa la main sur mon épaule, et, dans un souffle : Mac… viens… elle dort. Tout à l’heure quand elle se réveillera, nous viendrons la voir… Et il m’entraîna gentiment hors de la chambre. Je la quittai à regret en me retournant dans l’espoir de voir ma tendre compagne ouvrir les yeux… Hélas… Nous nous retrouvâmes au salon… Je ne savais que dire, j’étais anéanti, brisé, mais aussi épuisé par la route et les émotions. Enfin, j’articulai : Ne devrions-nous pas la veiller… Si elle se réveillait… Mmh… Pourquoi pas. Dit le Père Loth pas convaincu

Allez prendre un peu de repos tous les deux, je la veillerai ce soir, dit Gontrand , je n’arriverai pas à dormir, de toute façon. Je ne pensais pas pouvoir dormir non plus, mais soudain, une lassitude terrible m’envahit. Les événements de ce dernier mois m’avaient épuisé, tant moralement que physiquement et ce n’est que ce soi que j’en ressentais les effets. Mon Père, prenez la chambre d’amis, vous savez où elle est… Moi, je vais m’étendre ici au pied de la cheminée . Je n’ai pas le courage de monter dans la tourette et d’y rallumer du feu.. En réalité, je voulais m’étendre dans les peaux et les couvertures qui avaient abrité notre dernière étreinte et y retrouver SON parfum. Il fut donc fait ainsi. Une fois mes amis partis, je m’enroulai devant le feu dans la couverture qui avait entouré Aurore la veille. Elle était imprégnée de sa présence… Il me semblait qu’elle était là… près de moi. Peu de temps après m’être allongé, je fus terrassé par la fatigue et m’endormis lourdement d ‘un sommeil agité, peuplé de rêves étranges… Le visage de ma bien-aimée m’apparut soudain… Serein, souriant. Elle semblait heureuse, mais une grande tristesse assombrissait ses merveilleux yeux bleus… …. Puis, j’entendis sa voix alors que son visage se penchait sur le mien en une soyeuse caresse de ses cheveux d’or sur ma joue : Mac. Mon doux compagnon, je t’aimerai toujours… Nous t’attendrons à jamais, pardonnes-moi… Tu ne peux nous suivre là où nous allons… Il te faut marcher seul, à présent. Rappelles-toi de nous et suis ta route sans te retourner. Nous serons toujours auprès de toi…. Le visage d’un enfant, blond comme elle m’apparut soudain, en surimpression… Au bout d’un moment, les visages s’estompèrent, devinrent flous, tandis que sa voix disait encore : Sur la butte, le feu purifie toute chose, Mac… le feu… le feu… Je me réveillai brusquement en criant de douleur. Une brûlure au pied. Une cendre incandescente venait de voler sur mon pied dépassant de la couverture. Le soleil venait de se lever et déjà, Gontrand était là. Le Père Loth, sortant de l’office le suivit : Que se passe-t-il, Mac ? Un rêve… un rêve étrange…. Et aussi une braise qui m’a brûlé le pied… mais ce n’est rien… Mais ce rêve… J’avais du mal à reprendre mes esprits. Je me levai enfin et allai à l’office. Le Père Loth avait préparé un petit déjeuner improvisé. Bientôt, silencieux, nous nous retrouvâmes assis à la table de chêne sirotant un grand bol de tisane. Je levai la tête vers Gontrand :

Aurore ?... Elle dormait quand je suis descendu me dit-il. J’allais aller la voir quand tu as crié ajouta le prêtre en se levant. Je fis mine de me lever aussi, mais le Père Loth posa la main sur mon épaule pour m’en dissuader. Je t’appellerai mon fils, n’aies crainte. Je le remerciai d’un pâle sourire et me rassis, les épaules voûtées…. Les images de mon rêve revenaient sans cesse et la voix d’Aurore martelait mon cerveau… : « Le feu… le feu… ». J’avais murmuré ces mots sans m’en rendre compte. Gontrand me regardait avec douceur et compassion. Il posa sa lourde patte sur mon avant-bras et le serra affectueusement. Quoi, le feu, Mac ?... Je réalisai soudain que j’avais pensé tout haut. Et, après un moment, je lui contai mon rêve. C’était tellement frais, tellement vivant que je m’en rappelais comme si cette scène s’était réellement déroulée. Et de fait, c’est vraiment l’impression que j’avais. Il me regarda d’un air étrange.. Gontrand… Elle était là… elle me parlait vraiment !... Tu dois me croire fou, n’est-ce pas ? Non Mac… je te crois tellement affecté et malheureux… Je te comprends. Mais pourquoi le feu ?... dis-je comme à moi-même. C’est un rêve mon ami… bien malin est celui qui peut en déchiffré le sens… à moins que tout simplement ton imagination t’aie joué un tour… Non Gontrand… c’était bien elle, j’en jurerais… Et ce visage d’enfant… c’était le nôtre ! Gontrand relava soudain la tête. Le Père Loth venait d’apparaître dans l’entrée de l’office. Je me retournai d’un bloc et le regardai. Et, soudain, je compris…. C’était fini.

Le Feu sur la Butte.
Aurore nous quitta sans avoir repris connaissance cette nuit-là. Je sus alors que c’était bien elle qui, en songe vint me dire adieu, ou plutôt « Au revoir ».. Une masse de douleur s’abattit sur moi soudain. Incapable de la moindre réaction, je restai prostré sur mon siège à l’office. Mes amis sortirent discrètement me laissant seul avec ma peine. Je les en remerciai intérieurement. Au bout d’un moment que je ne saurais définir, je me levai pesamment et gravis le escaliers qui menaient à l’étage d’une démarche chancelante, m’agrippant à la rampe pour soutenir mes jambes défaillante. Le Père Loth avait ouvert les volets en grand, illuminant la pièce. Elle était là. Sereine. Et, excepté sa pâleur, on eut pu croire qu’elle vivait. Je faillis m’y tromper et, un instant, croire au miracle.. Mais hélas, je ne savais que trop bien qu’il n’en était rien. Je tombai à genoux à son chevet et posai la tête sur son cœur en serrant ses menottes froides dans mes mains tremblantes. La tension de ses derniers jours tomba soudain. Quelque chose en moi se brisa instantanément et je fondis en larmes en criant son nom. Je ne sais combien de temps je restai là me vidant de toutes mes larmes. Je sombrais dans une douce folie. Jelui murmurais des mots d’amour, la priant de se réveiller… J’implorais la Déesse pour qu’elle me rendit mon aimée… J’allai jusqu’à prier ce Dieu inconnu que vénérait le Père Loth… Bien sûr, rien n’y fit… Aurore s’en était allée, emportant avec elle ce merveilleux cadeau qu’elle voulait me faire pour le printemps… pour mon anniversaire… J’en jurerais. Ma douleur se raviva encore à cette pensée. Et je fus submergé par une nouvelle crise de larmes. Le Père Loth, enfin, se pencha sur moi et avec des gestes d’une infinie douceur, m’emmena hors de la chambre. Viens, mon fils… nous ne pouvons plus rien pour elle à présent…. Sinon prier pour le repos de son âme.. Comme un somnambule, je le suivis sans réaction.. Sur le palier, nos regards se croisèrent… Mes yeux allaient des siens la porte. J’étais hébété. Je ne voyais plus rien. Toute volonté brisée, j’étais devenu une loque. Incapable de la moindre initiative, perdu, anéanti. Soudain, les yeux fous, je le repoussai sans brutalité mais fermement. Je tournai les talons et courus me réfugier dans la tourette.. J’en refermai la porte à clef et m’y adossai haletant. Soudain pris d’une nausée, je vomis tripes et boyaux à m’en déchirer les entrailles. Je tombai à genoux et m’écroulai au sol, pataugeant dans mes déjections… La poitrine vrillée de douleurs atroces, les tempes battantes… au bord de l’inconscience. Je me remis sur les genoux, les mains crispées sur ma face, me griffant le visage de désespoir.

Soudain, je saisis ma dague et la dégainant, j’en posai la pointe sur mon cœur, prêt à me laisser tomber en avant lorsque tout à coup, je vis Son visage devant mes yeux incrédules. Sa voix me parvint à nouveau : - NON !... Mac… tu DOIS vivre… en mémoire de nous… Je le veux !!! Stupéfait, je laissai s’échapper l’arme de mes mains tremblantes et retombai face contre terre, pleurant de plus belle. - Par tous les Dieux… Pourquoi ?... POURQUOI ?... Pourquoi Elle et pas moi !.... Enfin terrassé par la douleur, je m’écroulai à nouveau… évanoui. C’est le froid et des coups violents assénés à la porte, ponctués de cris qui me tirèrent de mon évanouissement. - Mac… Mac… MAC !!! ALLEZ AU DIABLE ! Hurlé-je dans une sorte de demi conscience. LAISSEZ-MOI CREVER !!! Les coups cessèrent soudain et la voix douce du Père Loth me parvint : Mac… Allons, sois raisonnable… Cela ne la ramènera pas et… Mon sang ne fit qu’un tour… dans un éclair de folie, je saisis la dague qui traînait au sol et la lançai avec une violence inouïe. La lame vint se ficher dans la porte en vibrant, la traversant de part en part. Par bonheur, elle rata de justesse le prêtre qui y était adossé.. Je perçus des pas qui redescendaient l’escalier et des voix étouffées… Puis, le silence. Enfin, le regard perdu au dehors, je m’assis à ma table de travail et ne bougeai plus…. La tête vide, le corps amorphe. Je ne sais combien de jours je restai ainsi prostré., sans boire ni manger, j’avais perdu toute notion de temps et d’espace. - quatre jours et quatre nuits, me dit Gontrand plus tard lorsque je revins à la vie. Ce matin-là, je vis le jour poindre sur le domaine. Avais-je dormi ? Je ne sais. J’étais halluciné, les yeux rougis par les larmes et la fatigue et le regard fixé sur un endroit précis du domaine. Je ne m’en étais pas rendu compte. C’était une petite éminence rocheuse située au beau milieu des pâtures. On y découvrait la totalité de notre propriété. C’est de cet endroit que nous avions découvert, Aurore et moi, le manoir en ruine la première fois que nous allâmes nous promener à cheval dans la région.. Les rochers y étaient disposés en croissant de lune. Une fois assis dessus, on avait la sensation de se trouver au sommet de l’Univers et nous avions appelé cet endroit la Butte aux Rêves car c’est là, précisément que nous avions imaginé d’acquérir la propriété.

La Butte aux rêves !... Des coups violents me tirèrent soudain de mes pensées. On essayait de défoncer la porte ! Je me levai brusquement envoyant valdinguer mon siège et allai ouvrir la porte d’un geste brutal. Je me trouvai nez-à-nez avec Guillaume et plusieurs habitants du village qui, à l’aide d’un bélier improvisé tentaient de forcer la porte. Ils s’arrêtèrent net, effrayés, en me voyant. J’avais une mine atroce… la barbe si soigneusement taillée d’habitude me mangeait les joues creusées par la faim et la fatigue. Les yeux rougis, exorbités aux cernes larges et profondes creusaient encore mon visage lui conférant un aspect terrifiant. Aspect encore accentué par ma balafre. Je puais… la pièce empestait de mes déjections et mes vomissures… Ils eurent un mouvement de recul lorsque, d’un geste rageur, je retirai ma dague de la porte où elle était fichée. Guillaume porta même la main à sa bâtarde. Je les regardai sans les voir, le regard halluciné et je marmonnais : La butte aux rêves… Le feu…. La Butte aux rêves… le feu…. Je m’avançai vers eux…. Ils s’écartèrent prudemment et, comme un automate, je descendis l’escalier… au pied de celui-ci, je m’écroulai, une nouvelle fois… inconscient. Lorsque j’ouvris les yeux, il faisait nuit et on m’avait couché dans la chambre d’amis. Quelques fioles garnissaient la table basse à côté du lit. Une lampe à huile trônait sur le bahut et dispensait une lumière douce dans la chambre. J’étais lavé et rasé et vêtu d’une chemise de flanelle. Je me redressai avec l’intention de me lever lorsque la porte s’ouvrit lentement. La silhouette du Père Loth apparut dans l’embrasure. Il me dévisageait d’un air inquiet. Entrez. Lui dis-je d’une voix sourde. Tu vas mieux ? Je ne sais pas… répondis-je. J’ai l’impression de sortir d’un cauchemar… Je sais Mac. Je comprends… Quel jour sommes-nous ? Le 6 Décembre, mon fils… pourquoi me demandes-tu cela ?... Je me levai et, avisant des vêtements propres posés sur un siège, je m’habillai prestement. Le Père Loth m’observait sans mot dire, attendant une réponse. Parce que ce jour est celui de la mort de McTYLE Mon Père..

Je descendis à l’office et dévalisai le garde manger, puis je me dirigeai vers la grande salle. Des bruits de voix me parvenaient et, m’encadrant dans la porte, je vis plusieurs personnes assises bavardant calmement. A mon entrée, tous se turent et se levèrent. Il y avait là, Guillaume, Gontrand, Simon , Dame Jehanne et quelques autres. Je les saluai d’un hochement de tête… Ils firent de même en murmurant un bonsoir discret mais prévenant. Je pouvais lire une immense compassion dans leurs regards. Et, me remémorant vaguement les événements derniers, je regrettais mon attitude envers eux…. Tout était confus dans mon cerveau embrouillé, mais il me revenait des bribes de souvenirs. J’avais dû être un sujet d’inquiétude pour nombre d’entre eux. Aussi c’est avec douceur que je m’adressai à eux : - Asseyez-vous mes amis et pardonnez mes écarts de ces derniers jours… Gontrand posa sur moi un regard affectueux : - Ne t’inquiètes pas mon ami… personne ici ne t’en tient rigueur, nous savons tous ce que tu endures en ce moment. Je le remerciai d’un hochement de tête. - Mais, cela dit, tu vas devoir nous supporter encore un moment, Mac… Je le regardai sans comprendre. La neige s’est remis à tomber en abondance. Nous sommes encore bloqués ici et nous ne savons pour combien de temps. Vous êtes ici chez vous, dis-je, il y a des provisions en abondance et assez de fourrage aussi. Oui, à ce propos dit Simon, nous avons soigné les bêtes et nous avons pu évacuer les animaux morts hors des pâtures…. Devant mon visage qui se fermait soudain, Simon se tut, gêné d’avoir abordé ce sujet…. Je ne pouvais lui en tenir rigueur, il était dévoué et ne pensait qu’à aider. Merci Simon, lui dis-je le plus gentiment possible.. Vous devez être las… allez prendre un peu de repos.. J’aimerais m’entretenir avec Le Père Loth et Gontrand. Tout le monde m salua poliment et chacun se retira en silence. Nous restâmes tous les trois nous dévisageant d’un air grave, mes deux amis attendaient que je prenne la parole. Mes amis, je vais partir. Je pus lire la consternation sur le visage des deux hommes. Ils se regardèrent tristement, puis, attendant que je m’expliques, reportèrent leur regard sur moi.

Je sais, je pourrais rester parmi vous et continuer, comme par le passé, occuper mes fonctions, voire te succéder, Gontrand. Mais, le souvenir de ma douce Aurore me hanterait jour et nuit car chaque endroit de ce pays me la rappellerait sans cesse…. Déjà, je ne pourrais plus vivre en ce manoir… Tu avais raison Gontrand… il ne nous a pas porté chance. Je ne pourrai sans doute jamais retourner en Irlande. Je vais donc poursuivre mes errances jusqu’à ce que la Déesse juge bon de me rappeler auprès d’elle et me permette de rejoindre ma bien-aimée. Le prêtre voulut parler. D’un signe amical, je le fis taire : Mon Père, vous fûtes pour moi un réel soutien dans tout ce que j’entrepris ici – toi aussi Gontrand, rassures-toi- Garon fut un père pour moi et St Liziers une nouvelle patrie. Je vous dois à tous des années merveilleuses et, en hommage à cela, j’ai choisi de vivre, alors que je fus à deux doigts, il y a quelques jours de mettre un terme à ma vie. Du reste, Aurore ne me l’eût pas pardonné. Un lourd silence s’installe. Je me sers un verre de prune et en offre également à mes amis. Je lèves mon verre à ce que j’ai de plus cher en ce monde et qui désormais fait partie de mes souvenirs. Nous buvons en silence, puis, d’une voix mal assurée, Gontrand prend la parole. Rien ne t’oblige à partir Mac… Tu sais, le temps arrange bien des choses… Et tu n’es pas obligé de vivre ici… Il y a d’autres maisons à St Liziers et…. Mon ami, mon cher ami Gontrand… tout ce que tu me dis, je le sais… je ne suis plus un enfant et bien que tu sois mon aîné, tu ‘as pas idée de ce que j’ai pu endurer jusqu’ici ni ce que représentait pour moi ce que je vivais ici… avec ma douce Aurore… Ma vie est une succession d’échecs cuisants… Certes, je suis toujours en vie… mais tu n’imagines pas le prix que je paies pour cela. Si tu savais… Si tu savais comme j’ai prié la Déesse pour qu’elle me rappelle…. A défaut de me rendre ma bien-aimée ! Le Père Loth ému, toussote, Gontrand essuie une larme. Je poursuis. Ma décision est prise, mes amis. Je partirai demain. Je ne pourrais rester un jour de plus dans cette demeure. Mac… les routes sont bloquées par la neige, objecte le prêtre… Attends le printemps… ou au moins que la neige …. Non, mon Père… Si je dois vivre, je vivrai… et si je dois mourir dans un linceul de glace… Eh bien qu’il en soir ainsi… nous verrons bien. A moins que l’un de nos dieux – le vôtre ou les miens – en décide autrement, demain, je serai sur la route… Ma décision est prise. Soit… tu es maître de toi, mon fils, mais es-tu certain qu’Aurore approuverait ta décision ?

Je regardai le prêtre gentiment. La peine m’oppressait encore la poitrine et je savais que je ne ferais jamais mon deuil de ma compagne défunte, mais je trouvai la force de sourire en pensant au songe dans lequel elle m’apparut. Oui mon Père… je sais qu’elle m’approuverait… Elle me l’a dit… Dans la Tourette !

La lune rougeoie
Le ciel s’était dégagé. Un pâle soleil d’hiver illuminait la campagne et jetait sur le paysage enneigé une lumière froide, mais bienfaisante, eu égard aux bourrasques des jours précédents. La température s’était quelque peu adoucie. Tout le monde se retrouva dans l’office, Dame Jehanne avait préparé un petit déjeuner pour tous et nous y faisions honneur avec reconnaissance. Je me tournai vers le Père Loth : Mon Père, Il est temps de rendre un dernier hommage à notre douce Aurore. Oui, Mac. A ce propos, et je n’ai pas osé aborder ce sujet plus tôt, elle repose toujours dans sa chambre… Il parut soudain ennuyé… Mais… vois-tu… avec ce gel et cette neige… nous, enfin, je… Oui, je sais… le sol est gelé et les routes sont impraticables… Le village est trop loin et… Voilà aussi pourquoi je te demandais d’attendre le dégel pour… Mon Père, ma décision est prise. Rien ne m’en fera changer et vous le savez. En ce qui concerne Aurore, je sais ce que j’ai à faire également. Que vous y coyiez ou non, elle m’a exprimé ses dernières volontés. Dis-je fermement. Demandez donc à Aristote qu’il vous le confirme. Ajoutai-je avec une pointe de sarcasme… Je ne sais s’il vous répondra… en tous cas, moi, il ne m’a pas entendu ! Je savais avoir été quelque peu blessant et le brave prêtre n’était, évidemment en rien responsable de ces malheurs, mais, à mesure que se rapprochait le moment de trancher définitivement toute attache avec la vie que j’allais quitter, je redevenais McTYLE le guerrier. Je m’endurcissais le cœur pour ne plus pleurer et souffrir. Je lus la consternation sur son bon visage, mais je n’arrivais plus à en éprouver de peine. Toute source de chagrin semblait s’être tarie en moi. Enfin, me tournant vers les hommes venus en renfort. J’ai besoin d’aide. Qui veut me suivre ? Personne n’ose refuser et j’emmenait out le monde dehors à ma suite. Sur le perron je lançai : Père Loth, Gontrand tenez compagnie à Jehanne en attendant notre retour. La neige était assez molle et ne rendait pas notre marche trop pénible. Nous allâmes aux écuries et, après avoir flatté le rouan qui semblait s’ennuyer ferme, nous attelâmes les mules au chariot. Je

réussis à y atteler deux de no chevaux en plus et avec cet équipage, nous nous dirigeâmes vers la Butte aux rêves. Les hommes ne comprenaient rien à ce qui se passait et se jetaient des regards interrogateurs. Nul n’os me poser de question. Une fois arrivés à destination, je fis rebrousser chemin à l’attelage. L’aller avait frayé un passage dans la neige, le retour allait tasser celle-ci dégageant la route. De retour au manoir, je fis charger le chariot de bûches sèches et de fagots. Il nous fallut trois voyages pour amener sur la butte une douzaine de stères de bois et quelques autres choses dont je savais avoir besoin pour ce que je voulais faire. Je renvoyai les hommes au manoir pour qu’ils se réchauffent et je restai seul au centre du croissant de lune. Je m’agenouillais et priai la Déesse afin qu’elle accepte et bénisse mon geste. Puis, je me mis à l’ouvrage. Deux heures plus tard, je rentais à pied au Manoir. Tout le monde me regarda étrangement. Sans mot dire, je montai dans ma, dans NOTRE chambre. La fenêtre était grande ouverte, il y régnait un froid de canard. Ma douce compagne reposait sur le lit les mains croisées sur la poitrine.. Jehanne avait fait sa toilette et, à part une pâleur extrême, ou eut u la croire endormie tant ses traits étaient sereins. Elle portait une jolie robe d’été bleu azur et Jehanne avait noué un ruban assorti dans ses cheveux d’or. Ses épaules rondes étaient délicatement recouvertes d’un châle blanc dont les pas étaient retenus serrés par une fibule en argent ornée d’un croissant de lune. Elle était nu-pieds et on aurait dit qu’elle se reposait au retour d’une promenade champêtre. Je remerciai mentalement la brave Jehanne d’avoir su lui rendre cet hommage à sa beauté. Quittant ma compagne des yeux, je sortis de ma malle un tartan propre et une chemise immaculée. Je me changeai calmement, lentement, malgré le froid piquant qui régnait dans la pièce. Je mis un soin particulier à ajuster mon tartan. Je coiffai mon bonnet de feutre arborant toujours cette plume de coq de bruyère. Je ceignis enfin le baudrier de cuir fauve auquel pendait ma bâtarde.. Enfin prêt, je me penchai sur ma compagne et, délicatement, comme si j’avais peur de la réveiller, je l’enlevai dans mes bras. Comme elle me semblait légère. Je descendis les escaliers lentement. Arrivé dans le hall, j’appelai doucement : Mon Père, Gontrand… venez… venez aussi, mes amis et vous aussi Jehanne…c’est l’heure. Tout le monde jeta sur nous un regard stupéfait… mais, subjugués tous me suivirent sans un mot. Je marchais dans la neige crissante, giflé par le vent hivernal qui s’était levé soudain et suivi de mes compagnons incrédules…. Je savais qu’ils se posaient de questions, je savais qu’ils ne comprenaient pas ce que j’avais en tête, mais ils me suivaient… ils NOUS suivaient, sans comprendre, mis avec respect. Au bout d’un moment qui sembla interminable pour eux, mais trop court pour moi, nous arrivâmes au pied de la butte. Je m’arrêtai et me retournai, faisant face à mes amis :

C’est ici qu’il nous faut dire adieu à notre tendre Aurore. En haut de la Butte aux Rêves, comme nous baptisâmes cet endroit, en haut de cette butte, s’envoleront avec elle les cendres de ce rêve. Venez à présent. Solennellement, j’emportai ma compagne au sommet de la butte. Le vent y soufflait plus fort et me piquait furieusement. Je ne sentais rien. Galvanisé, tétanisé, comme en transes, j’étais tout entier dans ce rituel de mort venu d’un autre âge… Devant les regards médusés de mes amis se dressait un bûcher énorme flanqué d’une échelle. Non loin de là, une énorme torche à l’extrémité enduite de goudron était fichée dans la neige. Au sommet du bûcher, j’avais disposé une table de chêne aux pattes courtes recouverte d’une nappe de lin immaculée. Le bûcher se situait au centre de cette demi-lune de rochers mais fort décentré vers l’extérieur. Arrivé au sommet de la butte, je me tournai vers me amis et leur demandai de s’asseoir sur les rochers. Puis, sans un mot, toujours chargé de mon tendre fardeau, je gravis prudemment l’échelle. Sous les yeux ahuris de mes compagnons. Là, je posai délicatement Aurore sur la nappe et arrangeai ses cheveux et sa robe. Je m’agenouillai un moment et priai avec ferveur. Toutes mes croyances et mes traditions me revenaient en mémoire, instinctivement. Il nous arrivait fréquemment de brûler nos morts. Le sol aride et pierreux d’Irlande ne permettait pas toujours l’inhumation surtout en hiver quand la terre est gelée. Enfin, je me relevai et m’approchai d’Aurore… pour la dernière fois. Et, pour la dernière fois, je posai un baiser plein de tendresse et de ferveur sur ses lèvres glacées… Un instant, j’eus un vertige… j’aurais juré qu’elle répondait à mon baiser ! Je dus me forcer à quitter ma compagne et lentement, je redescendis l’échelle. Sans un regard pour mes compagnons frigorifiés mais subjugués, j’allai prendre la torche, puis, battant mon briquet, je l’enflammai. Je me tournai alors vers le Père Loth : Mon Père… Si vous avez quelque chose à dire pour le repos de notre douce amie… c’est maintenant ou jamais. Le prêtre me regarda étrangement et, péniblement se remit sur ses jambes. Il fit quelques pas vers moi et s’agenouilla, imité par les autres…. Je restai seul debout, le regard tourné vers le Manoir… devant moi passaient des images… un carrousel infernal de souvenirs de bonheur à jamais perdus. La voix du prêtre me parvenait comme dans un rêve : - Ô Seigneur, Tu as jugé bon de rappeler à toi l’âme de notre douce Aurore… Toi seul sait pourquoi et, malgré notre peine immense, pauvres pêcheurs que nous sommes, nous prions pour que tu la prennes en Ta Sainte Garde… Aies pitié de l’âme de notre sœur… Prends la en Ta Sainte Protection et permets qu’elle vive à jamais en ton Paradis pour les siècles des siècles… Amen. Tous se signèrent et restèrent agenouillés la tête basse, les mains jointes en une prière fervente. D’un geste solennel, j’abaissai enfin ma torche vers les fagots entassés au pied du bûcher..

Rapidement, ils se mirent à flamber. Je jetai ma torche dans le brasier et me reculai vers les rochers au milieu de mes compagnons. Là, je m’agenouillai, puis après une courte prière, je me couchai dans la neige, face contre terre, les bras en croix et restai ainsi, immobile, sans un mot. Le brasier s’enflait, ronflait et dégageait une chaleur terrible. Même à cette distance, nous sentions son souffle ravageur nous brûler la peau. Les flammes atteignirent le sommet du brasier tandis que le bûcher se tassait peu à peu. La face dans la neige, je ne voyais rien, mais je savais que déjà, les cendres d’Aurores voletaient légères et se répandaient dans la campagne, au gré du vent. Enfin, le bûcher s’effondra dans un craquement feutré et s’enflamma de plus belle attisé par la brise hivernale… La neige avait fondu jusqu’auprès des rochers et une herbe maigre et roussie apparaissait autour du brasier. Mes compagnons, indécis, ne me voyant pas me relever hésitaient sur le parti à prendre… Ils durent se concerter et décidèrent enfin de rentrer au manoir. Ils ne comprenaient pas grand chose à ce qui se passait et estimèrent qu’il valait mieux me laisser seul… Que pouvaient-ils encore faire de plus ? Enfin, du brasier, ne restait plus qu’un tas de cendres fumantes. C’est à ce moment que, lentement, je me relevai, les yeux embués de larmes. Je m’avançai vers ce qui restait du bûcher et me penchai sur les cendres encore chaudes. Je n’arrivais pas à me détacher de cet endroit… quelque chose m’y retenait encore et je ne savais pas que faire…. Quand soudain, mon regard fut attiré par un éclat brillant. Je me penchai et du bout des doigts, délicatement, je dégageai un petit morceau de métal fondu et déformé par la chaleur. Il me brûla les doigs, mais je ne le lâchai point… Je reconnus le métal… De l’argent !... Ce qui restait de l’objet me fit immédiatement penser à un bijou… Et la forme, malgré sa déformation faisait penser à une demilune. La fibule d’Aurore ! Je levai les yeux au ciel en remerciant la Déesse et, me penchant à nouveau, je pris une pincée de cendre à l’endroit où j’avais ramassé le bout de métal et, avec lui, glissai respectueusement les cendres recueillies dans la petite bourse qui pendait à mon cou. Je pouvais enfin quitter cet endroit. Plus rien à présent ne m’y retenait… Dans une dernière volute de fumée, je crus voir un visage s’élever vers les nues…

5e Partie – Des cent e aux Enfers
La route de l’Oubli
Lorsque je rentrai au Manoir, tous les regards se tournèrent vers moi. Sans un mot, je montai à ma… notre chambre… Bon sang que c’était dur de prononcer ce mot… » NOTRE « Je fis rapidement l’inventaire de ce qui allait constituer désormais mon bagage et en remplis soigneusement fontes et besace. J’avais ôté mon tartan el l’avais religieusement plié. Désormais, je ne le revêtirais, pensai-je probablement jamais plus. Mais il faisait partie de moi et ne pouvais envisager de le laisser ici. Je m’habillai donc « à la française » et descendis dans le grand salon où tout le monde, indécis et soucieux de mon avenir m’attendait. Je posai mon bagage dans le hall avant d’entrer. Tous savaient la décision que j’avais prise et, résignés ils ne purent se résoudre à tenter de m’en dissuader. Mais, je ne pouvais les quitter sans un mot, sans leur témoigner ma reconnaissance et l’estime que j’éprouvais envers eux. Depuis la cérémonie d’incinération, j’étais apaisé, transfiguré . Certes le chagrin me rongerait longtemps encore. Mais dans mes prières, j’avais fait le serment à Aurore de vivre, en mémoire de notre amour, en mémoire de nous. Vivre… Suivre ma route et avancer en la gardant en mon cœur comme un jardin secret. De fait, jusqu’à ce jour où j’écrivis mes mémoires, jamais je ne parlai d’elle. D’une part parce que ce souvenir m’était trop douloureux à évoquer, d’autre part, je ne voulais pas que l’on me prenne en pitié. Notre idylle était restée un secret pour nous si longtemps que je considérais comme parjure le fait d’en parler après qu’Aurore eut quitté cette vallée de larmes. Je m’adressai donc à mes amis : Voilà, dis-je. Une page vient de s’écrire qui marque pour moi un nouveau moment crucial de ma vie. Je dois vous paraître bien égoïste de ne penser ainsi qu’à moi et vous abandonner dans les malheurs qui nous ont frappés. Mais, comprenez-moi, vivre dans les traces de ma bien aimée, revoir les endroits où nous vécûmes si heureux fera de moi un homme aigri et asocial. Je ne veux pas vous mettre sous les yeux un spectacle aussi affligeant que celui d’un homme désespéré et pitoyable. Je ne veux pas de la pitié ! Mais Mac… me dit Guillaume, Il ne s’agit pas de pitié… Nous sommes tes amis, tes frères… Dans les bons comme dans les mauvais moments. Je sais Guillaume, mais, c’est face à moi-même que je dois affronter les démons du passé. Un jour, peut-être j’en serai débarrassé. Sans doute alors pourrai-je revenir parmi vous. Ce n’est pas un adieu, mais un au revoir que je vous dis ici. S’il me faut retrouver espoir et goût de vivre, c’est ailleurs que je les trouverai… pas au milieu des cendres de mon bonheur passé. Essayez de me comprendr, je vous en pries…. Ne me rendez pas ce départ encore plus pénible… Je comprends ce que tu ressens mon fils, me dit le Père Loth et je penses que si nous nous mettons à la place de notre frère, nous pourrons tous le comprendre. Je voudrais simplement e rappeler que nous sommes en plein hiver et que voyager dans les conditions présentes constitue un risque

immense. Penses à ton cheval … IL risque sa vie dans cette aventure. Il est innocent de ce qui s’est passé, lui… Je savais cela et, normalement, cet argument eut dû me faire réfléchir, mais, j’avais tout prévu. Le brave curé ne pouvait le savoir. Ne vous souciez pas du rouan mon Père, nous sommes trop attachés l’un à l’autre pour que l’un d’entre nous néglige l‘autre… Rappelez-vous comment il me secourut face à l’Ours… j’en aurais fait autant pour lui… et il n’y a rien de changé. Le prêtre eut une moue dubitative, mais déjà, je poursuivais : Gontrand, j’ai préparé un document attestant que je fais don à la mairie de St Liziers du manoir et de ses terres. A mon avis, eu égard à l’aspect actuel de cette demeure ; il te sera facile de la céder à bon prix. Je te fais don personnellement de son contenu, tu es en réalité l’héritier des biens d’Aurore puisque tu es son seul parent. IL reste aussi les ruines de la meunerie dont le terrain appartenait à Garon. Ce terrain te revient personnellement aussi Gontrand. Père Loth. J’avais acquis un champ à mon nom non loin de l’église. Voici un legs pour la paroisse. Ce terrain vous appartient désormais. Guillaume, je te cèdes les chevaux qui restent ainsi que les pâtures que nous avions acquises il y a quelques années. Quant aux brebis… partagez-vous celles qui restent mes amis. Je sais qu’elles seront en bonnes mains. Une volée de protestations véhémentes provoqua un beau brouhaha auquel je mis fin d’une voix forte : STOP ! Assez !...Dois-je vous rappeler où vous êtes ?... Aurore aurait aimé que j’agisses de la sorte, je le sais. Alors, acceptez et considérez cela comme ses dernières volontés. Je crois que Mac a raison dit enfin le Père Loth. Et, connaissant Aurore sans doute mieux que quiconque ici, je suis, en effet persuadé que c’est ce qu’elle aurait souhaité…. Mais, Mac… le chariot et les mules ?... As-tu pensé à… Elles m’accompagnent. Le coupé-je. C’est le seul moyen d’épargner mon étalon. Les mules sont plus résistantes et traceront une voie dans la neige. Le Père Loth secoua la tête et marmonna : - Sacrée tête de mule d’Irlandais… J’aurais dû me douter que tu y avais pensé… - Croyez-moi mes amis, d’une part, il m’est impossible de rester, vous l’avez compris et d’autre part, je ne suis pas inexpérimenté en matière de voyages. Certes, il y a des risques… mais j’en prends tous les jours depuis bientôt vingt ans… Un de plus, un de moins… Mais je parles, je parles, je devrais déjà être sur la route… - Attends au moins le matin, Mac tenta une dernière fois Gontrand sans grand conviction, mais avec tant de tristesse dans le regard que j’eus pitié de lui.. Je passai mon bras par dessus ses épaules :

- Gontrand, toi aussi tu es plus qu’u ami pour moi. Mais passer une nuit sous ce toit sans ma bienaimée, je ne le pourrais. Ce n’est pas vous qui me faites fuir, mais Elle qui m’encourage à aller de l’avant… Je ne peux, en mémoire d’Elle, lui désobéir. Il parut s’affaisser et semblait avoir vieilli de dix ans… Résigné, il me regarda les yeux humides et marmonna : - En trois mois, notre village a perdu trois êtres irremplaçables…Que tes Dieux te gardent mon garçon… jamais nous ne t’oublierons. Et il sortit de la salle pour cacher ses larmes après m’avoir étreint brièvement. Le Père Loth s’approcha, lui aussi et me prit dans ses bras et murmura : - Laisses les Dieux s’occuper des crédules, et prends-toi en mains comme par le passé, cela t’a toujours réussi, jusqu’ici. Je n’ai pas peur pour toi… Mais bon sang, tu vas nous manquer mon fils. Et il alla, sans un mot de plus, rejoindre Gontrand. Guillaume s’approche de moi et me serra lui aussi dans ses bras et pour masquer son émotion me lâcha : Si tu croises encore un ours… prends lui sa peau et apportes-la moi… Puis, plus sérieusement. Mac je suis fier d’être ton ami. Je tuerai de mes mains quiconque salira ta mémoire… tant que je vivrai ! Lui aussi se retira pour cacher ses larmes. Les autres m’étreignirent aussi brièvement. La brave Jehanne avait la gorge tellement serrée qu’elle ne put articuler un mot, mais ses yeux inondés de pleurs étaient bien plus éloquents que nul discours. Tout à coup seul dans la grande salle, j’hésitai un court instant. Mais mon destin était désormais tracé et, comme pour m’inviter au départ, le soleil, jusqu’ici caché par des nuages, illumina la pièce. Aurore me faisait signe qu’il était temps pour moi de partir. J’empoignai donc mon bagage dans le halle et je chargeai le chariot de tout ce que j’avais décidé d’emporter qui pourrait m’être utile pour un voyage hivernal ? C’était en effet la première fois que je me déplaçais en cette saison redoutable. Je n’avais pas peur, si la Mort devait me prendre, eh bien, qu’elle le fasse qu’importe la saison, après tout. J’attachai Big Red au chariot à l’aide d’une longe, grimpai sur le siège et fis claquer le fouet donnant ainsi le signal du départ aux mules qu ne se firent pas prier. Et je pris résolument la route se l’Est, vers Foix.

Les Fuyards

Le Comté de Toulouse semblait en paix et je voulais encore profiter de la protection des montagnes pour me déplacer. Je ne fuyais pas, mais j’espérais mettre une bonne distance entre St Liziers et moi au plus tôt. Je craignais de ne plus pouvoir trouver le courage de quitter ce village adorable si je ne m’en éloignais pas rapidement. Aussi, je brûlai les étapes et marchai une bonne partie de la nuit. La lune s’était levée et éclairait faiblement ce paysage lunaire garni d’une maigre végétation dépouillée de ses feuilles. Les bêtes semblaient en forme et le chariot peu chargé n’était pas trop difficile à tirer malgré la neige épaisse. De plus, pour soulager les mules, parfois, j’enfourchais Big Red et menais l’attelage à la longe. Sa chaleur, de plus me réchauffait. Parfois, je marchais aux côtés des mules afin d’alléger le chariot, surtout dans les côtes qui étaient fréquentes dans ce pays accidenté. Au petit jour, nous arrivâmes en vue d’un petit bois. Je décidai d’y prendre un peu de repos. Je n’avais pas libéré les mules mais, j’avais déposé auprès d’elles une bonne ration de picotin et de fourrage. J’en fis de même pour l’étalon. Puis,soudain las, je grimpai dans le chariot et m’enroulai dans une couverture et dans ma pelisse. Je m’endormis d’un bloc d’un sommeil sans rêves. Le soleil était déjà haut lorsque je me réveillai. Je grignotai une miche de pain avec un morceau de lard, puis je remis l’équipage en route. Nous traversâmes Foix sans nous y arrêtet, obliquant vers le nord, je me dirigeai vers Toulouse. Pourquoi Toulouse ?... Je n’en savais rien moi-même. Sans doute la vue des montagnes commençaitelle à me peser… Dans certains endroits, je retrouvais le même type de topographie que dans les collines de St Liziers … Et puis, j’avoues que je ne tenais plus à me colleter avec un plantigrade ombrageux. J’avais eu de la chance la première fois, mais, je ne trouverais pas toujours une bergère pour me sauver…. Je m’arrêtai soudain, en proie à une montée de larmes incontrôlable… Ma bergère… Aurore… Ma pauvre, ma douce oiselle… mon aimée… Par les Dieux comme elle me manquait… comme je me sentais seul soudain ! Je me mis à maudire l’humanité entière, d’un bloc… Je ne voulais plus voir personne tout à coup… Les gens me faisaient soudain horreur !... Que pourrais-je leur dire, qu’avaient ils à m’offrir et que pouvais-je encore donner, moi qui avais tout offert à une femme… MA femme ?! J’en étais là de mes sombres pensées lorsque je réalisai que le soir tombait. Le froid commençait à m’engourdir, il me fallait rapidement trouver un endroit pour camper. Nous approchions d’une épaisse forêt qu’il nous faudrait traverser. Mais je voulais attendre le jour pour cela. Aussi, dressai-je le camp à la lisière de la futaie, deux cent mètres à l’écart du chemin afin de ne pas me faire voir trop aisément. J’entravai les mules, leur donnai un bonne ration de picotin sans oublier mon fidèle compagnon et je fis un petit feu afin de rôtir quelques tranches de lard accompagnée d’une miche et d’un savoureux fromage de brebis.. Je recouvris le chariot d’une toile épaisse et me glissant dessous, je m’enroulai dans mon couchage, comme la veille.

Moins fatigué que la nuit précédente, je mis un moment avant de trouver le sommeil. Je tremblais de fièvre on eût dit qu’une forte tension interne se relâchait soudain… Un moment, je crus avoir attrapé la maladie d’Aurore… Cela me fit un peu sourire… j’allais peut-être pouvoir la rejoindre plus tôt que prévu… Je finis par m’endormir avec une sensation étrange au creux de l’estomac… une angoisse irréfléchie qui me gratifia d’une nuit épouvantable peuplée de cauchemars et de rêves étranges… Je brûlais un ours sur un bûcher et de sa fumée s’envolait la silhouette d’un ange et d’un angelot blonds aux yeux bleus… L’instant d’après, j’immolais une jeune fille sur un autel… la sacrifiant à un Dieu-Ours… Enfin… je me retrouvais perdu dans une forêt inconnue… Je n’arrivais pas à en sortir… J’étais perdu… Cette forêt était un labyrinthe en perpétuel mutation… rien ne ressemblait plus à rien et, chaque fois que je croisais quelqu’un aussi perdu que moi, je le fuyais... J’avais conscience que je cherchais quelque chose que je ne trouvais pas. Parfois, je voyais l’orée de la forêt… la sortie du labyrinthe, je me dirigeais vers elle et, au dernier moment, la forêt semblait se replier sur ellemême et me gardait prisonnier. Résigné mais soulagé, je revenais en son centre dans une espèce de cahute dans laquelle je me réfugiais fuyant le monde , mon passé, mes souvenirs et les Hommes… A mon réveil, j’étais en transes car la dernière vision de mon rêve était le visage souriant d’Aurore qui me regardait d’un air bienveillant. Elle semblait si réelle que je croyais pouvoir la serre dans mes bras… Mais la friponne s’esquivait en riant gentiment et me disait : Non, Mac, non mon amour… tu n’es pas encore prêt… Et elle s’évanouissait dans un filet de fumée bleuâtre parfumé… J’en étais là de ce réveil fiévreux lorsque j’entendis le bruit de sabots de chevaux sur la neige… Je passai le nez hors de la toile qui recouvrait le chariot et j’aperçus quelques cavaliers au loin.. J’avais machinalement posé la main sur la poignée de ma bâtarde et m’apprêtai à devoir défendre mon maigre bien. Les cavaliers, au nombre de quatre ne semblaient pas avoir remarqué ma présence et dans peu de temps, ils auraient disparu dans la forêt. J ‘émis un soupir de soulagement lorsque soudain, une des mules poussa un braiment à fendre l’âme… Par tous les Dieux.. ; Stupide animal maugréai-je dans mes dents… Trop tard, alertés par les cris de cette satanée mule, les cavaliers s’étaient arrêtés et regardaient dans notre direction. Nous étions repérés. Je maudissais l’imprudence qui m’avait fait négliger une règle élémentaire de sécurité à savoir : Ne jamais camper à l’orée d’un bois, mais quelques mètres à l’intérieur de celui-ci… Trop confiant McTYLE… Ou alors trop aveuglé par la douleur… murmurai-je contrarié. Car les cavaliers, à présent, se dirigeaient vers moi, Ils avaient aussi remrqué la robe du rouan qui devait se détacher dans la neige. En soupirant, je m’armai comme à l’accoutumée et descendis lentement du chariot, bêtarde au clair et bien en vue. Espérant ainsi prévenir les cavaliers que je ne me laisserais pas dépouiller sans me défendre.

Mais ils ne semblaient pas avoir d’intentions hostiles, à bien y regarder. Leurs armes étaient au fourreau et ils arrivaient d’un pas décidé sans agressivité apparente. Néanmoins, je ne voulais pas me laisser prendre au dépourvu et je plissai les yeux pour tenter d’en apprendre davantage sur me visiteurs matinaux.. A mesure qu’ils approchaient, je distinguais les détails de leur équipage… En tête venaient deux hommes à la mine assez engageante, dois-je le reconnaître. Mais à leur suite, cachées par eux, je ne distinguais pas très bien les deux autres silhouettes… Soudain, un détail me frappa qui ne m’avait pas sauté aux yeux immédiatement… les deux autres cavaliers montaient en « amazone »… c’étaient des cavalières !... Et l’une d’elle semblait en proie à un malaise car elle se penchait sur l’encolure de sa monture en grimaçant de douleur pour autant que je pusses en juger à cause de la distance. Allons bon… deux couples en voyage par ce temps… quels insensés… L’hiver, depuis cette nuit tragique était devenu pour moi une saison maudite et voir des femmes sur les routes par ce temps relevait de l’inconscience. Mais déjà, le premier cavalier approchait à portée de voix : Hola, Messire !.... Pouvons-nous approcher ?... Bon… des brigands ne demandent pas la permission de détrousser les passants… Ceux-là n’étaient pas des brigands, assurément. Je rengainai ma lame et leur fis signe de venir sans toutefois quitter de la main le pommeau de mon épée. Je me nommes Bertrand du Castel et voici mes compagnons, mon frère Hugues et sa Dame Aude du Puy et enfin, Dame Lise des Essarts, mon épouse. S’il y avait en ce moment deux choses que je désirais éviter à tout prix, c’étaient bien les mondanités et la présence de mes semblables auprès de moi. J’avais grand besoin de solitude et je voulais garder ma peine pour moi seul… m’e repaître, m’en nourrir. Il me semblait instinctivement que c’était là le seul moyen de l’exorciser afin de reprendre goût à la vie, ainsi que me l’avait suggéré Aurore en songes. Je n’avais pas envie d’être courtois ni aimable… Mais ces gens-là ne m’avaient rien fait qui puisse justifier une telle attitude à leur égard . C’est donc contre mauvaise fortune bon cœur que je lâchai : Mon nom est McTYLE et je suis Irlandais. J’avais précisé mes origines car je ne souhaitais pas être confondu avec un Scot ou un Picte dont les patronymes ressemblent à ceux d’Irlande. Me comparer à ces gens-là m’eût irrité et je ne voulais pas devenir plus désagréable encore. Mon aspect farouche et le ton bourru que j’avais employé sembla les refroidir un peu car à l’inverse de mes visiteurs, nul sourire n’avait éclairé ma face sombre mangée par une barbe de plusieurs jours. Pardonnez cette intrusion Messire, mais, votre chariot est une providence pour nous… Allons bon, dis-je… Si les brigands se mettent à s’exprimer comme les nobles pour détrousserr les honnêtes voyageurs… Aristote n’y retrouvera plus ses jeunes !...

Brigands ?!!... Où donc en voyez-vous, Messire ?...Et ce disant, il jeta un regard inquiet aux alentours Ne disiez-vous pas vouloir vous servir de ma chariotte Messire ? Par le Ciel, Messire… pas sans votre consentement… Vous vous méprenez sur nos intentions, et… Celui qui se présentait comme Bertrand fut soudain interrompu par la lourde chute d’une des cavalières… Lui et son frère mirent prestement pied à terre et se précipitèrent vers la Dame qui, visiblement prise d’un malaise s’était évanouie. Méfiant, je restai prudemment à distance… Le coup du malade qu’il faut secourir, on me l’avait déjà fait… Je ne me laisserais pas avoir. La deuxième cavalière mit également pied à terre et rejoignit les deux hommes… Après un instant, elle se tourna vers moi l’air implorant. Messire, notre amie est… enceinte… et… Enceinte !!! Mais vous êtes inconscients de la faire voyager dans cet état, m’emportai-je soudain… Il ne manquait plus que cela !... Rien ne me serait donc épargné… Faisant fi de la prudence, je me précipitai vers le groupe, écartai fermement les hommes et saisis la jeune femme dans mes bras sans un mot ni un regard pour les autres. Je la posai délicatement dans le chariot sur la pelisse et posai la lourde couverture sur elle. Je me retournai vers le trio et les foudroyai du regard : Avez-vous la moindre idée de ce que vous faites endurer à cette femme ? Leur dis-je en grondant Mais, Messire, nous… je… balbutia Bertrand… Le beau père de mon frère s’est opposé à leur mariage, Messire… et nous le fuyons car il veut tuer mon frère pour avoir séduit sa fille. Ils se sont mariés en cachette, mais làs… ce fou-furieux l’a appris et a lancé des hommes à nos trousses. Hugues, plus âgé et plus posé venait, en quelques mots clairs de me résumer la situation, je lui en sus gré. Tous trois posaient sur moi des regards implorants. Mon cerveau tournait à toute allure. Il me fallait bien cela ! Tous semblaient attendre une réaction de ma part, mais il me fallait gagner du temps et, tandis que je réfléchissais à la meilleure conduite à tenir, je les dévisageai enfin… Par tous les Dieux… c’étaient des gosses… Enfin… ils ne devaient pas avoir plus de vingt deux ans pour le plus vieux… Je me rappelais mes compagnons en Irlande, nous n’étions guère plus vieux que ceux-là que déjà, nous allions au combat. Moi-même, à quinze ans, j’avais combattu aux côtés de mon Père lorsqu’une bande de pirates Normands avaient accosté sur une plage de Cork et avaient tenté d’enlever une des filles du village et ses brebis… En pensant aux brebis, je me mis à penser à celles d’Aurore… Ma douce… morte en emportant avec elle notre enfant…

Cette pensée me remit de plein pied dans la réalité… brutalement. Je secouai la tête pour en chasser ces souvenirs. Vous êtes poursuivis, si je comprends bien ? Oui, Messire, répondit Hugues… Six hommes… des brutes, des anciens soudards. Le père de Dame Lise les a embauchés en leur promettant bonne récompense pour ramener sa fille en son château à Béziers dans le Comté de Languedoc à quatre jours d’ici. Quelle est votre avance ? Pas plus de deux jours, Messire, moins peut-être… Nous ne voyageons pas vite à cause de l’état de Dame Lise, vous comprenez ? Je ne comprenais que trop bien… j’étais en train de me mettre de fameux ennuis sur le dos. Car, en cas de combat, je ne pensais pas pouvoir trop compter sur ces enfants déjà encombré de deux femmes dont l’une enceinte de surcroît… Bon sang, j’avais l’art d’attirer les embrouilles et les coup de pieds au cul pensai-je un peu grossièrement. Et où pensiez vous allez comme cela ?... Vus avez au moins un endroit où vous réfugier, je supposes ? Je n’eus pas besoin de leur réponse… Leurs mines consternées en disaient long sur la précarité de leur situation… Nous avons fui sans réfléchir, le père de Lise a mis nos têtes à prix… Et puis… ils s’aiment, Messire.. vraiment… croyez-moi… Cet homme est un monstre… ça va… ça va… Laissez-moi réfléchir…. D’abord, se soustraire aux regards pensai-je car si ces jeunots m’avaient remarqué, des hommes plus expérimentés ne manqueraient pas de nous découvrir plus aisément encore. Une fois à l’abri, il serait toujours temps d’aviser. Suivez-moi, dis-je sur un ton qui ne supportait pas la discussion. A moins de cinq cent mètres dans la forêt, nous trouvâmes une petite clairière dans laquelle nous nous arrêtâmes afin de dresser un camp improvisé que nous dissimulâmes du mieux que nous pouvions. La jeune femme avait repris connaissance et allait mieux… L’anxiété et la fatigue avaient provoqué son malaise. Mais son bébé ne risquait rien.. Il ne faudrait cependant pas qu’elle tarde à trouver un endroit où elle pourrait attendre son enfant en paix.. Je réfléchissais à m’en faire exploser le cerveau et restais silencieux. Les autres assez désemparés ne disaient mot… Visiblement, il s n’avaient aucune idée de comment échapper à leurs poursuivants.. J’avais allumé un feu discret à l’abri du chariot et partagé un peu de nourriture avec mes visiteurs. Ils se sentaient en sécurité avec moi et avaient décidé de s’en remettre à moi, de toute évidence car ils attendaient mes directives anxieusement.

Un plan avait germé dans ma tête et j’allais leur en faire part. Mais auparavant, il me fallait rédiger une missive, ce que je fis dans le chariot à la lueur d’une chandelle. Sitôt cela fait, je me joignis à eux à nouveau et les regardai les uns après les autre afin qu’ils soient attentifs à mes paroles. Voici ce que vous allez faire. Vos poursuivants n’ont pas moins d’un jour de retard sur vous. Et sans doute s’attendent-ils à vous rattraper avant Toulouse de peur de vous perdre dans cette ville et comptant sans doute que vous allez tenter de vous noyer dans la foule… C’est en effet ce que nous pensions faire, Messire McTYLE. m’interrompit Hugues. Nous allons donc le leur laisser croire. Et pour cela, vous allez suivre mes instructions à la lettre. : Vous allez, de cet endroit, couper à travers bois vers l’Ouest . Au bout d’un moment, vous allez croiser la route qui va Toulouse à Muret. Vous allez vous rendre à Muret et y passer la nuit. Il y a une sympathique auberge en face de l’église allez-y de ma part, puis dès le lendemain, vous reprendrez la route pour St Liziers. Là, vous irez à la mairie et demanderez à parler à Gontrand Bressac. Vous lui remettrez cette missive et suivrez ses instructions. Mais, comment nos poursuivants sauront-ils que nous continuons sur Toulouse , Messire McTYLE ? Parce que je leur aurai dit !... Je marcherai lentement et nos ennemis ne manqueront pas de me rattraper. Je serais bien étonné s’ils ne me demandaient pas des renseignements sur quatre voyageurs que j’aurais rencontré ! Car moi, je continuerai sur Toulouse, puis au delà… Pardonnez-moi, Messire, me demanda Dame Aude, comment pouvez-vous affirmer que nous serons en sécurité à St Liziers ? Parce que j’en viens. Gontrand Bressac est un ami fidèle et grâce à cette missive, il vous conduira dans mon ancienne demeure. Personne, sauf lui, ne saura où vous vous cachez.. Vous y resterez aussi longtemps qu’il le faudra… Ensuite… Ce sera à vous de juger de la décision à prendre. Je pouvais lire un nouvel espoir sur leurs visages juvéniles et j’en fus réconforté. Ces enfants me touchaient. Mais il fallait faire vite. Dame Lise, vous sentez vous capable de reprendre la route ? Je le crois Messire… Surtout que vous venez de nous donner un nouvel espoir… Je serai forte. Bien. Alors, mettez vous en route sans tarder. La journée n’est pas encore trop avancée, vous devriez rejoindre la route de Muret en début de soirée. Essayez de trouver une ferme et prenez-y un peu de repos, mais si vous le pouvez, brûlez les étapes. Plus vite vous serez à St Liziers, plus vite vous serez en sécurité. Et pour les inciter à agir, je me levai et éteignis le feu. Puis, rassemblant les rênes de mon attelage, je grimpai sur la chariotte et poussai les mules cers la sortie du bois, en direction de la route de Toulouse.

Ils se mirent en selle et me regardèrent les yeux brillants de reconnaissance. Messire, jamais nous ne pourrons oublier ce que vous faites pour nous… Fasse le Ciel que, un jour, nous puissions vous prouver notre reconnaissance… Vivez et soyez heureux… Là est ma récompense… Allez filez à présent !... Je fis claquer mon fouet, et, sans me retourner, avec un petit signe de la main, je m’engageai résolument vers Toulouse.

Folie et solitude
Ce soir là, je dressai mon campement bien en vue de la route. Je voyageais lentement et je restais sur mes gardes, attentif au moindre bruit pouvant venir de la route derrière moi. J’avais essayé de brouiller les traces des chevaux des jeunes gens et, normalement, leurs poursuivants ne devraient pas tarder à me rattraper. Je fis un grand feu sur une petite éminence à cent pas de la route afin de pouvoir surveiller celleci, mais sans me dissimuler. Le froid était redevenu piquant, mais l neige ne tombait plus depuis la veille ; la route assez fréquentée était praticable sans efforts pour mon attelage. Les trace des roues de ma chariotte étaient bien visible et j’étais certain d’être aisément repérable. J’attendis donc tranquillement en mangeant mon repas du soir alors que le soleil n’était pas encore couché. Soudain, le rouan dressa l’oreille et hennit doucement comme à son habitude lorsqu’il voulait me prévenir d’un danger éventuel. Je levai la tête et portai mon regard sur la route en contrebas. Immédiatement, des éclats de voix et des cliquetis d’armes me parvinrent. Ils étaient là ! Six hommes en armes se concertaient et jetaient des regards scrutateurs alentour. Il ne leur fallut pas longtemps pour me repérer et s’engagèrent résolument vers mon campement, forts de leur supériorité numérique. Leur chef un homme de mon âge, autant que je pus en juger, à la mine rébarbative et aux vêtement assez soignés m’adressa la parole de manière assez arrogante. Mais je décidai de ne pas m’en formaliser. Holà, manant… es-tu seul ici ? Si fait Messire… comme vous le voyez… D’où viens-tu ? Du sud Messire. Répondis-je vaguement ce qui parut irriter l’homme. Je m’en doutes bien, imbécile… mais de quelle ville ? Réponds ou il t’en cuira ! Ma foi, Messire, la dernière ville que j’ai rencontrée s’appelait Foix, je crois… Mais je ne m’y suis pas arrêté… Foix… Tudieu… N’aurais-tu pas rencontré quatre cavaliers venant de cette ville ? Si fait, Messire, répondis-je en mordant dans une miche de pain… Mais, vous semblez épuisés, voulez vous profiter de mon feu et partager mon repas ? Je n’ai pas le temps de m’attarder en compagnie d’un gueux… Je suis pressé… Où allaient ces cavaliers ? Et, y avait il des femmes parmi eux ?

Un gueux ?... je fis une grimace réprobatrice, mais acceptai l’injure sans sourciller… Il y avait deux femmes parmi eux… dont l’une semblait malade…. J’ai voulu les inviter à partager mon repas, mais… Je ne te demandes pas de détails, manant, mais la direction qu’ils ont prise ! Là, Messire, ne cous fâchez point… Je voulais juste vous expliquer… Enfin, dis-je dans un soupir… Ils ont pris cette direction et je tendis mon bras vers le nord, vers Toulouse… Ils m’ont dit être pressés et, tout comme vous ont refusé mon hospitalité… Les vauriens ! Le cavalier parut très contrarié et me regarda d’un air sinistre : Je suppose que tu n’oserais pas me mentir ? Vous mentir ?... Et pourquoi le ferais-je ? Je ne vous connais pas plus que ces gens que vous cherchez… Je voyage et ne demande rien à personne… Je suis étranger dans ce Royaume… Je viens d’Irlande. Tu t’exprimes plutôt bien pour un étranger… J’ai bien envie de te frotter les oreilles pour m’assurer de ta sincérité… Tu me parais un peu suspect et trop poli pour être honnête… Toujours assis, je le dévisageai tristement en hochant la tête avec un sourire légèrement narquois. Je voulais éviter un combat, mais cet homme était arrogant et me déplaisait souverainement. En d’autre temps, je lui aurais fait ravaler son arrogance à coups de poings. Mais je ne voulais pas mettre les jeunes gens en danger. Il fallait que j’évites l’affrontement à tout prix… Mis il m’en coûtait de me laisser traiter de la sorte. Je souhaitais gagner du temps pour favoriser la fuite d’Hugues et de ses compagnons. Ma foi, doux Seigneur, lui dis-je en le fixant dans les yeux, vous pourriez sans danger me ... « frotter les oreilles » comme vous dites, eu égard à votre supériorité numérique. Mais pourquoi perdre votre temps avec moi, alors que vous venez de me refuser l’hospitalité sous prétexte d’urgence ?... Tu es impertinent, manant… Insinuerais-tu que face à moi seul tu oserais résister ?... Je le fixai d’un regard noir comme la cendre. J’avais parlé d’une voix posée tandis que mon interlocuteur haussait légèrement le ton. Ses compagnons jusqu’ici à l’écart s’approchaient imperceptiblement mais ne pouvaient m’encercler mon campement était adossé à un énorme amas rocheux faisant léger surplomb et le protégeant en partie. Je me levai lentement en déroulai ma grande carcasse souplement. Dans ce geste, ma pelisse s’entrouvrit et ma bâtarde apparut à mon côté tandis que dépassant de ma botte, le pommeau de ma dague devint visible. Messire, sans vouloir vous offenser, sachez que je ne crains rien ni personne en ce monde. La mort est ma compagne depuis plus de vingt ans et je n’espère pas mourir dans un lit. Je ne cherches jamais

le combat, mais si vous tenez absolument à vous mesurer à moi en combat singulier, sachez que je ne reculerai pas. L’homme parut décontenancé. Il ne s’attendait pas à ma réaction. Lui, juché sur son cheval et moi assis le dos courbé, il avait mal estimé ma force et ne se doutait pas qu’un « manant » puisse porter épée. Il jeta un coup d’œil à ses hommes qui n’avaient pas entendu notre conversation. Je lui sauvai la face en ajoutant à voix haute : M’est avis, Seigneur que si vous voulez rattraper vos amis avant le soir, il faudrait profiter des dernières lueurs du jour… Toulouse ne doit pas être bien loin, je penses… Il était joué et s’en rendit compte et lança avec arrogance : Ce ne sont pas mes amis, manant… Et je n’ai pas d conseils à recevoir de toi ! Prends garde que nos chemins ne se croisent pas à nouveau ! Brutalement il fit faire volte-face à sa monture et lança à ses hommes : Allez, vous autres, nous avons assez perdu de temps avec ce gueux… Je riais dans ma barbe tandis que les cavaliers s’éloignaient au galop en direction de Toulouse. Hugues et ses amis étaient sauvés. Je venais, une fois de plus de me faire un ennemi mortel, je le savais… En d’autres circonstances, je me serais arrangé pour l’affronter. Ce genre d’homme me rappelait étrangement le sinistre Blackmore. Enfin assuré de ne plus être inquiété par ces hommes, je me couchai car je voulais prendre la route au plus tôt le lendemain. Mon sommeil fut encore agité et peuplé de rêves. Je me réveillai brusquement à l’aube, frissonnant et morose. Après un petit déjeuner frugal, je levai le camp et filai droit sur Toulouse que je dépassai sans m’y arrêter. Je ne voulais pas tomber sur les cavaliers de la veille.. À la tombée du jour, je dressai le camp au beau milieu d’une clairière bien loin de la route. J’en avais assez du pain et du lard, Un gibier, quel qu’il soit changerait agréablement mon ordinaire. Aussi, je m’éloignai du camp pour poser des collets. Au hasard de mes recherches d’endroits propices à la pose de mes pièges, je tombai sur une cahute délabrée. Elle se situait sur une petite butte au beau milieu d’une jolie clairière en arc de cercle, elle était adossée à une petite falaise et une source naissait à quelques pas de là. L’endroit était tout à fait charmant et tranquille. L’intérieur de la cahute était sommairement aménagé, mais elle était visiblement abandonnée depuis des lustres. Seule la protection de la falaise lui avait permis de ne pas subir les outrages du temps et des intempéries. Dans un coin, un amoncellement de grosses pierres noircies témoignaient d’un ancien foyer. Un lit de branchages gisait en face du foyer. Le sol avait été tassé et n’était pas humide.

La neige aux alentours de la cabane était rare, les frondaisons et le léger surplomb de la falaise l’avaient empêché d’envahir le périmètre. Je ne sais pas ce qui me passa alors par l’esprit, mais je décidai d’y transplanter mon campement. J’allai donc chercher mon attelage et le rouan et j’installai tout le monde pour la nuit. Puis, j’allumai un feu dans la cahute et me réchauffai un peu. Ensuite, juste avant que la nuit tombe, je relevai mes pièges… J’eus la chance d’attraper un lièvre. Le repas terminé, j’allai me coucher, la tête vide et le moral au plus bas. Une fois de plus mon sommeil ne me procura aucun repos salutaire. Roulé dans mes couvertures, le regard fixé sur les dernières braises du feu, je revoyais sans cesse d’autres flammes sans trouver le sommeil… Parfois, je m’assoupissais et me réveillais brutalement, en proie à des tremblements convulsifs incontrôlables. Enfin, presque au petit jour, je m’écroulai, épuisé. Je ne sais combien de temps je dormis, mais le soleil était déjà haut à mon réveil…. J’étais vaseux… Sans courage, sans énergie… Amorphe. Je réalisais la vanité de mes ambitions passées, l’inutilité de mon existence et j’allais même jusqu’à considérer ma Quête comme vaine et stérile. Certes, j’étais vivant. En cela, en effet, la Déesse avait veillé sur moi… Mais dans quel état étais-je ?... Il eut mieux valu que je sois mort. Je n’avais plus envie de voir des hommes… Je ne voulais plus parler à quiconque… Je voulais cesser d’affronter mes semblables aussi bien socialement que les armes à la main… Vanité de toute chose… Fatuité des Hommes… Mensonges et ronds de jambes me dégoûtaient… Quand pris-je cette décision ?... Je ne le sais plus précisément, mais trop apathique pour reprendre la route, je décidai de rester un peu en cet endroit serein… Loin de toute vaine agitation.. Plusieurs jours durant, je passai mon temps entre sommeil et occupations domestiques sommaires. Je nourrissais les bêtes et je me nourrissais. Ma vie se résuma à cela quelques temps encore. Les nuits ne m’apportaient pas le repos et je restais de longues heures prostré devant le feu que je prenais garde à ne pas laisser éteindre… Le feu… Le feu… Ces paroles revenaient sans cesse dans mon cerveau qui lentement partait à la dérive… Je perdais toute notion du temps. Toute envie, tout désir, toute ambition m’avaient quittés. Je mangeais, je dormais… Évitant de penser, j’en avais presque perdu la sensation… Vide… Voilà… J’étais vide. Sans ressort, sans existence. Je n’attendais rien, ni la vie, ni la mort… Perdu entre deux mondes, je survivais et, imperceptiblement, je plongeai dans une espèce d’isolement involontaire. Je ne sais combien de temps je restai en cet endroit. J’étais devenu une sorte d’ermite prêt à basculer dans la folie. Les bêtes, en quasi liberté restaient près de moi car, dans cette demi conscience, elles étaient sans doute les seules choses qui me rattachaient encore à la vie. Je gardais inconsciemment l’instinct qui me poussait à les soigner. Gestes machinaux, automatiques. Je chassais pour survivre, moi qui étais un piètre chasseur, je devins assez habile à lancer un épieu dont la pointe avait été durcie au feu. Cela me permit de me procurer du gibier. Mais je n’éprouvais aucun plaisir à la chasse. C’était juste un moyen de survivre… Par instinct. Je me nourrissais aussi de baies et de racines.

J’étais devenu un homme des bois, taiseux et solitaire… Ma barbe et mes cheveux avaient poussé me donnant un aspect hirsute et sauvage. Mes vêtements tombaient en loques et je ne me lavais plus. Je n’avais plus aucune notion du temps et les saisons passaient sans que je m’en aperçoive. Du reste, je n’en avais cure. Je n’en avais même pas conscience. Et si ma mémoire semblait s’effacer me faisant oublier même qui j’étais, mes nuits étaient toujours peuplées de cauchemars. Peu à peu, j’en arrivais à ne plus en comprendre le sens ni même à en avoir le souvenir à mon réveil. Fou… Je devenais fou. Mais paradoxalement, je n’en étais pas affecté. Ni mentalement, ni physiquement. Je n’existais plus… Tout simplement. Ainsi donc s’acheva cet hiver maudit de l’an 1452. L’an 1453 me vit errer dans les forêts entre Montauban et Cahors, là où j’avais, dans ma folie élu domicile. L’hiver de cette même année s’annonçait déjà que, coupé du monde des vivants, j’allais entamer ma deuxième année de réclusion volontaire mais inconsciente… ou presque. Dans cet état, mes souvenirs s’estompaient, je l’ai dit, mais cela devint au point que je perdais même le sens de toute autre réalité que celle que je vivais alors. J’avais même oublié que j’avais eu une autre vie avant celle-ci. Amnésique ! Seul comptait pour moi le présent. Je vivais sans passé et sans avenir. Sans conscience et sans émotions. Indifférent à tout. Mon univers se résumait alors à cette cabane dans la forêt, entouré de trois animaux dont j’avais même fini par oublier pourquoi ils étaient là. Comme pour favoriser cet état d’abandon total, rien, aucun fait marquant ne vint jusqu’en cet été 1454, briser cette monotonie.

Réveil
Il m’arrivait souvent de cueillir des baies, mais parfois aussi, je récoltais des champignons. Un savoir aujourd’hui oublié, me poussait à les cueillir pour m’en nourrir. Mais un jour, sans doute par mégarde, je dus en cueillir l’un ou l’autre moins comestibles que de coutume. Il s’ensuivit des douleurs atroces au ventre. Par chance, je vomis mes aliments et avec eux, le poison qu’ils contenaient. Mais des effets inattendus se manifestèrent qui me plongèrent dans des hallucinations effrayantes. Et alors que les cauchemars m’avaient laissé en paix depuis un temps indéfinissable, la nuit qui suivit ce malaise, je fus hanté par des visions épouvantables. Un visage de femme, les yeux lançant des flammes me vrillant les entrailles m’apparut. Je connaissais ce visage, mais j’étais incapable de me souvenir qui elle était. Sa chevelure bouclée d’or en fusion voltigeait autour de son visage… Puis, ses cheveux se muèrent en un nœud de serpents. La femme secouait la tête et les serpents se jetaient sur moi essayant de me dévorer le ventre. Enfin une voix féminine qui me parut familière mais déformée par la colère m’invectiva furieusement : - Tu as failli à ta parole !... Tu avais promis !... Tu es un lâche et un pleutre… Une larve !.... Réveillestoi ou sois maudit à jamais !... Réveillé soudain, haletant et fiévreux et roulant des yeux fous, j’éprouvai une terreur inouïe et, de manière fort incongrue, une furieuse envie de me désaltérer. Chancelant, je titubai jusqu’à la source qui naissait dans un petit bassin d’eau calme et limpide et me penchai pour boire à même la mare d’eau calme. Ce que je vis alors me rejeta brusquement en arrière, terrorisé. Je venais d’apercevoir, à la surface de l’eau un visage effrayant. Assis sur mon séant, j’essayais de reprendre mes esprits quand une voix d’outre-tombe me fit sursauter : By Jove !... Quelle horreur ! Cette voix semblait venir de nulle part, mais je la sentais si proche que, vivement, je jetai un coup d’œil affolé autour de moi… Personne. Mais à nouveau la voix se fit entendre : Par Lug… Je deviens fou… Il me fallut un bon moment avant de réaliser qu’il s’agissait de ma propre voix !... Abasourdi, comme sortant de léthargie, j’osai m’avancer vers la source et me penchai à nouveau sur le miroir d’eau limpide. Brutalement, comme dans un carrousel infernal tout me revint !... Ce visage dans l’eau… C’était le mien… Amaigri, les joues mangées par des cernes profondes entourant des yeux sans vie, dévoré par une longue barbe hirsute, encadré d’une toison de cheveux fous… Un visage de mort-vivant…. Brusquement quelque chose se brisa en moi et je m’écroulai en pleurant… Épuisé et meurtri par ce réveil brutal.

En proie à des tremblements incontrôlables, je me tordais sur le sol… La conscience me revenait enfin… mais de quelle cuisante et douloureuse manière. J’avais l’impression d’avoir dormi des siècles et je ne réalisais pas ce qui m’avait conduit là, ni ce qui m’avait mis en tel état. Par bribes, des images et des événements me revenaient dans un ordre incohérent ajoutant encore à ma confusion. Perdu, hébété encore, un mouvement à mon côté me fit tourner la tête vers la droite… Je me trouvai nez à nez avec un museau soyeux et affectueux. Une cheval… Mon cheval … Dearg te… venait frotter ses naseaux à ma joue. Par tous les Dieux … Red… Quel cauchemar… Reprenant peu à peu mes esprits, je réalisai enfin, la mort dans l’âme, l’état dans lequel je me trouvais. Je puais le fauve, mes vêtements n’étaient plus que des oripeaux dont on eut point voulu pour habiller un épouvantail. Je n’arrivais pas à réaliser pourquoi j’étais dans un tel état… Et ma barbe, mes cheveux… J’avais la sensation d’être dans la peau d’un autre– c’était presque le cas. Lentement, je me relevai et revins vers la cabane, suivi par l’étalon… Il n’avait plus été pansé depuis belle lurette, mais était en forme comme à son habitude. La corne de ses sabots était trop longue, Il me faudrait y remédier rapidement. Il devait en être de même pour les mules, assurément. Je les vis non loin ; l’une était couchée et semblait dormir, l’autre broutait tranquillement. Je revins vers la cabane… Par les Dieux… Quelle porcherie… Et quelle odeur… Je réalisai soudain que c’est moi qui avais vécu là et j’en fus anéanti ! Si Père et Mère me voyaient !... et Aurore !... que diraient-ils ?... Aurore !... le rêve… Sa signification me sautait soudain au visage… Je lui avais promis de vivre et d’aller de l’avant… C’est encore elle, du lieu de son repos qui me rappelait à la vie… Qui me rendait ma dignité !... J’avais honte de moi soudain. Je manquais à tous mes principes et je faisais honte aussi à tous ceux qui, vivants ou morts, avaient cru en moi. Cette pensée acheva de me réveiller. Il fallait que je me reprenne… En mémoire des êtres aimés, il fallait que je vives… Que j’ailles jusqu’au bout de mon destin… malgré tout. Comme s’il se fut agi d’un environnement étranger, je contemplai mon habitat. J’étais atterré et je me demandais comment j’avais pu me laisser aller de la sorte ! Il était impératif que je me reprenne. Il me fallut un bon moment avant que cet endroit reprenne un visage sinon souriant, du moins décent. Les tâches les plus ardues terminées, je tentai de reprendre figure humaine. À commencer par une toilette en profondeur, ensuite trouver des vêtements convenables. Je me mis à ces tâches avec courage - il m’en fallait pas mal – si bien que, vers la tombée du jour, j’avais repris une apparence humaine « civilisée ». Si extérieurement, je ressemblais de nouveau au McTYLE d’antan, psychologiquement, je me sentais encore en décalage avec les événements et je me demandais avec angoisse combien de temps j’étais resté dans cet espèce de coma éveillé, hors du monde et du temps.

Pour le savoir, il me faudrait à nouveau affronter le monde et ses habitants… À cette pensée, l’appréhension me nouait le tripes… N’allait-on pas me montrer du doigt ?... À cette pensée, j’opposais un reliquat de bon sens, me disant : Mac, mon vieux… qui sait d’où tu viens et qui tu es ?... Qui, désormais, peut se douter de ce que tu as vécu ?... Tu vas vers l’inconnu et tu y seras un inconnu aussi… Cette pensée me réconforta un peu et, après avoir méticuleusement vérifié l’état de mon équipement, je décidai de quitter cet endroit dès le lendemain à l’aube. J’avais du, machinalement, continuer à entretenir mon équipement - sellerie, cuirs, chariot – car, en effet, je n’eus pas de mal à harnacher les mules, les cuirs étaient restés souples et les roues de la chariotte n’étaient pas grippées, les essieux étaient pleins de graisse… J’avais sans doute, mécaniquement continué à exécuter ces tâches par habitude plus que par réelle conscience de leur utilité, mais je ne m’en plaignis pas, évidemment. Si bien que dès les premières lueurs du jour, je repris la route… En réalité, je n’avais plus aucune notion de l’endroit où je me trouvais et, instinctivement, je me dirigeai vers le nord. Je ne sais ce qui m’y poussa, mais, bien m’en prit car, vers midi, au sortit de la forêt, je me retrouvai sur une route qui me semblait fréquentée à en juger par les nombreuses traces de chariots et de chevaux. Je ne croisai personne, et nul ne me dépassa non plus. Si bien que, en fin de journée, j’arrivai en vue d’une ville dont j’ignorais le nom. J’appréhendais d’y faire une entrée trop remarquée et, déjà, je m’apprêtais à rebrousser chemin pour établir mon campement à un endroit éloigné, lorsque, au détour du chemin, une auberge m’apparut. Elle était située aux abords de la ville et semblait isolée et peu fréquentée.. J’en avais assez, d’autre part, de dormir à la belle étoile. Aussi prenant mon courage à deux mains, je décidai de m’y arrêter pour y passer la nuit et, qui sait, y glaner quelques informations qui me permettraient de faire le point sur ma situation. Dans l’inventaire de mes biens, j’avais constaté avec satisfaction que, sans être riche, j’étais quand même à la tête d’une somme assez coquette. Je poussai donc l’attelage jusque devant la taverne et descendant du chariot, je me dirigeai d’un pas mal assuré vers l’entrée de l’établissement, lorsqu’une voix de jeune garçon me héla : Messire… Messire… Voulez-vous que je mène votre attelage à l’écurie ?... Je me retournai et vis un garçon d’une douzaine d’années qui me dévisageait aimablement, attendant ma réponse. Euh… l’écurie ?... Ah… Oui… Bien sûr, mon garçon… Je te remercies. J’entrai discrètement dans l’auberge. Elle était, ma foi, fort bien tenue, mais personne n’y était attablé… à ma plus grande satisfaction. À peine avais-je refermé la porte, sans cependant faire plus de brut que nécessaire, qu’une jeune femme, sortant de l’office, vint se faufiler derrière le comptoir. Bonsoir, Messire, bienvenue à Cahors. Me dit-elle avec un aimable sourire.

Cahors… Je n’étais qu’à cinq jours de St Liziers ! Se pouvait-il que je n’aie marché que cinq jours depuis mon départ ?... Mais non… Il ne pouvait en être ainsi… L’hiver était loin, nous étions en plein été. ! J’avais dû passer le reste de l’hiver, le printemps et une partie de l’été dans ma cahute au fond de bois… Au moins sept mois d’isolement total… J’en étais abasourdi et désemparé… Car, si la mémoire des faits me revenaient progressivement, je n’avais toujours aucune notion du temps qu’avait duré mon exil au fond des bois. Messire ?... Messire ?... Vous allez bien ?... La voix de la tenancière me parvenait comme dans un brouillard. Vivement, je me ressaisis. Euh… Oui, oui… Je vais bien, merci… Juste un peu las de la route… Excusez cette absence Madame… Dis-je embarrassé. Eh bien dans ce cas, un bon repas et une bonne nuit et il n’y paraîtra plus, Messire… Que voulez vous manger ? Ma foi, je vous laisse le soin d’en décider, Madame, j’ai grand faim, mais je m’en remets à vous… Je posai ma besace au sol et me laissai lourdement tomber sur un banc, les jambes en coton…La tenancière s’en aperçut et m’apporta aussitôt une miche de pain blanc et une chope de bière en me dévisageant discrètement. Tenez, Messire, cela vous aidera à patienter… Je vais voir en cuisine ce qui s’y prépare… Je la remerciai d’un signe de tête et me mis à grignoter le pain en sirotant ma bière… Par Lug.. . Cela faisait bien longtemps que je n’en avais bu. Au bout d’un moment, la tavernière revint, souriante : Une omelette au lard avec un lit de pommes de terre vous tenterait-il, Messire ? Avec joie, Madame… Je n’ai plus mangé d’œufs depuis un moment. Dis-je en souriant. Elle me dévisagea un instant puis s’en fut donner des ordres à l’office, après quoi, elle revint derrière le comptoir s’affairant à quelques tâches. Je la regardai distraitement, l’esprit perdu dans mes pensées. J’avais envie de lui poser un tas de questions quant là l’endroit où je me trouvais et la date de ce jour, mais j’avais peur de paraître idiot, aussi, je lui fus intérieurement reconnaissante lorsqu’elle me demanda : Vous semblez étranger, Messire… Sans vouloir vous offenser. Il n’y a pas d’offense, rassurez-vous… En effet, je ne suis pas de la région… Pour tout dire, je viens d’Irlande et je voyages depuis… Je m’interrompis soudain… Depuis quand avais-je quitté l’Eire ? Je me demandai même quel était mon âge… Et je dus faire un effort pour me rappeler que j’avais quitté St Liziers l’hiver précédent…

En 1452…. Voilà… c’est cela… Un rapide calcul me permit de déduire que nous devions être en été 1453 et, je répondis à la tenancière : … depuis dix huit ans… J’ai quitté mon pays dans ma vingtième année… Cette année, j’ai eu trente huit ans… Je vois qu’il n’y a pas que les femmes qui sont coquettes, me dit-elle en riant. Plait-il ?... Je veux dire que, même les hommes trichent sur leur âge, dirait-on… Car, si vous avez quitté votre pays il y a dix huit ans, vous avez trente neuf ans, Messire… ne vous en déplaise… Et elle partit d’un rire joyeux, sans trace de moquerie. Je ne comprenais pas en quoi cela était risible, mais je pris le parti de ne m’en point formaliser… Toutefois, elle se trompait… J’en étais certain… Sans être un savant, je savais compter et pour moi, le calcul était simple. Je le lui dis aimablement et, plus sérieusement, elle refit mentalement le calcul. Avec une pointe d’irritation, elle me dit : Messire, si ce que vous me dites est exact, vous êtes parti il y a dix huit ans, donc en l’an 1436, donc… Excusez moi, je suis parti dans ma vingtième année, en 1435… Je sais ma date de naissance, Madame, tout de même : 1415, donc… Elle partit d’un nouvel éclat de rire et m’interrompit. : Donc Messire l’Irlandais qui ne sait compter, en cette année 1454, vous avez bien trente neuf ans… Mais baste… On est pas à un an près… Je respecterai cette coquetterie et…. Pardon ?... En quelle année dites vous que nous sommes ?... Euh… Eh bien.. ; en 1454, voyons, Messire… Chacun sait cela, non ?.... Elle me regarda soudain étrangement. Messire, vous semblez troublé… N’ayez crainte, je ne dirai vote âge à personne et… Je la regardai et je devais avoir un air fort désemparé car elle interrompit son bavardage… 1454… Deux ans de réclusion… Deux ans hors du monde… Deux ans de vie perdue… Et deux ans que ma douce compagne m’avait quitté… Bon sang quel gâchis !... La pauvre tenancière semblait désolée, mais elle n’avait pas la moindre idée de ce qui me troublait. Non, ce n’est pas cela, Madame… C’est que, j’ai été … disons… Souffrant… Oui, c’est cela… Souffrant et plus longtemps que je ne l’imaginais et je dois avoir, un moment donné, perdu la notion du temps… Vous semblez, en effet troublé, Messire… Je… je suis vraiment navrée de vous avoir ainsi perturbé…

Ce n’est rien… Il aurait bien fallu que, tôt ou tard, quelqu’un m’en fasse la remarque, mais je vous avoues que j’ai eu un choc, en effet… Comme pour me tirer d’embarras, le jeune garçon – son fils probablement – apporta la repas et tous deux se retirèrent pour me laisser manger tranquillement.. Sitôt mon repas terminé, je demandai à ce que l’on me mène à ma chambre. J’avais besoin d’être seul et réfléchir. 1454… Certes, un an, ça en compte guère dans la vie d’un homme. Sauf si cette année semble avoir été effacée de sa mémoire – ce qui semblait être le cas. Je ne pourrais rattraper ce temps perdu, évidemment et il me fallais, dès à présent m’en accommoder si je voulais rester fidèle à la promesse faite à Aurore. Avancer !... Telle devait être, à présent ma conduite. Il me faudrait désormais vivre avec mes souvenirs et cesser de me lamenter sur mon sort. Après tout, d’autres que moi avaient, eux aussi, eu leur part de misère et finissaient par s’en remettre. Mais il me fallait désormais me défier de ma trop grande propension à m’investir dans une relation sentimentale. Cela m’éviterait sans doute bien des désillusions et des chagrins, à l’avenir. C’est ainsi que, décidé à ne plus m’attacher à une personne ou à un lieu, je quittai Cahors des l’aube. Sans me retourner.

Épilogue
En ce printemps 1455, au moment où j’arrives en terre Limousine, je suis, évidemment bien loin d’imaginer ce qui m’attend désormais – et quand bien même l’eus-je su, je n’avais d’autre choix que de continuer ma Quête si je voulais un jour espérer revoir mon Irlande natale. Toutefois, mon pays me paraissait alors un rêve inaccessible… Un mythe. Je me surprenais parfois à en oublier l’existence. Comme si toute ma vie s’était déroulée en Royaume de France. Il m’arrivait de constater avec horreur que j’en oubliais jusqu’à mes traditions ancestrales… Même ma langue natale, à force de ne plus en entendre les accents, me paraissait étrangère. Je pensais en français et j’avais perdu quasiment toute trace d’accent : je perdais mon identité et j’en souffrais. Non seulement j’étais déraciné, exilé, apatride, mais en plus, assez paradoxalement, je me sentais étranger ici. Je n’avais plus de culture, plus de passé, presque plus de souvenirs. Et sans doute aucun avenir. Aujourd’hui, en relisant ces lignes, la mémoire me revient, précise, implacable et, malgré la peine qui m’étreint en repensant à ce passé tourmenté, j’ai la grande joie, la surprise, de replonger au cœur même de mes racines. La présence à mes côtés de mon neveu m’oblige à redevenir Bosan McTYLE… Ensemble, nous reparlons la langue du pays, nous renouons avec nos traditions, bien à l’abri dans ce manoir, espèce d’enclave Irlandaise en Terre Limousine. Deux longues années viennent de passer. J’ai dit : ’ longues », mais ce soir, elle me semblent être passées à la vitesse de l’éclair, tant elles furent touffues et fertiles en événements de toutes sortes. Les conter par le menu prendrait sans doute autant de temps que j’ai passé à narrer mes aventures depuis mon départ de Cork. C’est pourquoi j’ai décidé de faire une pause dans ce récit. Deux années en Terre Limousine ont ajouté de nouvelles douleurs et semblent m’éloigner de plus en plus de ma Quête initiale… À vrai dire, je ne sais plus où j’en suis ! Je me surprends à me résigner, à accepter mon échec, à courber l’échine sous le poids de ma défaite. Je ne reverrai sans doute plus jamais mon pays. La consternation et le désespoir m’envahissent lorsque je penses que la cause de tout cela est la recherche de l’idéal féminin… L’Oiseau Bleu de la légende… Un mythe, sans doute… Un symbole. Certes, je n’ai rien perdu de ma combativité, de mon ardeur, de mon énergie vitale… Seules les illusions se sont envolées. Cependant, à mon arrivée en Limousin, ces illusions restaient intactes. La perte d’Aurore, si douloureuse fut-elle, fut pour moi une source de force et de courage car, en mémoire d’elle, je voulais dépasser ma peine. Si, par je ne sais quel miracle des Dieux, elle pouvait me voir, je ne voulais pas la décevoir. C’eût été trahir sa confiance. C’est donc, sinon en conquérant, du moins avec courage que je m’installai à Tulle.… Mais ceci est déjà une autre histoire.

Fin d e la Premièr e Ep oqu e.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful