Qui s’éclipse au théorème … Du discours addict, du clinicien et de son zenthome (d’une morale provisoire et poubelliquante)1

Ulrich KOBBÉ
Argument Cette intervention se charge – en cannibalisant Lacan – du discours courant des addictions. L’auteur discourt la transformation du toxicomane dans un drogaddict, les conséquences de compréhensibilité paradigmatique et l’éventuelle position éthique. Il constate que le discours capitaliste, en court-circuitant les autres discours, institue les addictions comme éléments, symptômes et organisateurs d’une grande machine désirante. Mais que ceci ne justifie pas d’inventer un addict quasiment fantomatique, de commercialiser un proto-sujet artificiel de l’addictologie. L’argument part d’une holophrase de l’objet fétichisé avec son sujet et discute • s’il n y a pas une adaptation tout à fait différente des sujets capitalistes aux conditions non-discursives, • s’ils ne s’investissent plus dans un effort de se flexibiliser sans cesse mais accomplissent une plasticité autotransformateure, • s’il y résulte une mêmeté de surconsommateurs divers avec une différence entre l’excès et une pathologie de l’excès, • si le discours addict ne risque pas d’instrumenter le sujet pour un discours scientifique qui suit les lois tyranniques d’un marché monopolisé. Un clinicien sensé pourrait – pour ne pas devenir l’otage d’une science faisant fonction comme un appendice télescopique du discours capitaliste – être censé rester zen. En cadavérisant sa position, il maintiendra une vérité renforçant sa propre structure fiction et progressant de celle-ci, voire, la véracité que le discours contemporain trahit et défigure les sujets classifiés ›addict‹. Un clinicien qui présentifie – quasiment en pose de dragon enroulé à la rencontre de l’aboiement du zen – la mort, tiendra sans espoir, sans crainte, la béance interrogative en lui-même, ceci en se confrontant à la réalité elle-même, à celle des leurres du théorème d’addictions généralisées.

« Tous addicts!!! » nous lance l’équipe des XXIXèmes Journées de Reims en questionnant si la toxicomanie viendrait d’être destituée au cours du discours tendance – du disque-ourcourant2 – dans une addiction entre autres, si le toxicomane ordinaire serait transformé dans un drogaddict3 postmoderne. Ce défi est d’une qualité assez spéciale. Permettez-moi de vous rapporter une association intrusive éprouvée pendant l’ouvrage de cette discussion. Il s’agit de l’expérience existentielle de Jean-Paul Sartre subissant en 19364 à Venise une hallucination d’être suivi toute la nuit, jusqu’au petit jour, par une langouste.5 Une langouste grande comme un teckel ou plus, non, ce n’est pas beau. Finalement c’est absurde. C’est aussi absurde que la mystification provoquée par un théorème d’addiction poursuivant les sujets, les menaçant avec ses attributions diagnostiques et leur imposant des traitements modularisés, programmés, standardisés, dont on nous affirmera qu’ils seraient basés d’évidence … J’y reviendrai. Ce défi – je le prends comme un appel. Comme un appel du vide, d’un vide pas évident du tout. Comme un appel au vide d’une vie de désir auprès de l’objet perdu. Pour maîtriser une situation de désorientation dans le vide, René Descartes6 nous propose la méthode d’une ›morale par provision‹ qui cherche à
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Document de travail préparant une intervention lors les XXIXèmes Journées de Reims : CAST, 06.-07.12.2012. Avis : L’auteur prie d’excuser les germanismes inévitables et – hélas ! – les fautes (de grammaire / d’orthographie / de frappe) incluses malgré toute attentivité stylistique. 2 Lacan, Jacques. 1973. La fonction de l’écrit (p. 46), in Lacan, J. 1975. Le Séminaire, Livre XX: Encore (pp. 37-50). Paris: Points-Seuil. 3 Le terme ›drogaddiction‹ est prêté de l’Espagnol où on trouve l’expression ›drogaddición‹, voir p. ex. : http://www.sada. gba.gov.ar/produccion/adiccionespdf/carballeda.pdf. 4 Est-ce que ça serait un hasard qu’il s’agit dans notre contexte d’une réminiscence associative concernant un effetdrogue, une expérience de Sartre, en son temps sous forme d’un essai contrôlé de mescaline ? 5 Beauvoir, Simone de. 1986. La force de l’âge (pp. 313-314). Paris : Gallimard Folio. 6 Descartes, René. 1996 [1637]. Discours de la méthode (p. 45). Paris : Garnier-Flammarion.

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suivre avec détermination une direction en questionnant la pensée sur ses règles pour la pratique. Immanuel Kant dirait qu’il s’agissait de s’orienter au ›principe subjectif de la raison‹.7 C’est-à-dire ma morale provisoire s’oriente à une doctrine opposée aux politiques d’un discours scientifique du mainstream, disons à un jacobinisme qui désigne ses adversaires sur son cours – cours de bricolage, cours philosophique, cours dense et de danse à la cancan : danse lacancanesque – toujours de nouveau. Ce qui signifie que je me hasarde d’interroger cette bulle paradigmatique, de la mettre en perspective, de proposer des dénouements aberrants, d’agencer des repères. Le motif du révolver avec son vide sucré de Kata Legrady8 fait part d’un projet scandalisant une alliance de l’art de tuer avec une pop’art tout sucre tout miel, un projet qui rend publique et démasque les leurres de la vérité. Se pouvait-il, retournant cette allusion, que l’art-gueil9 du paradigme d’addiction serait plus militant que pressenti, serais plus vide que digeste ? Restons encore dans le con-texte prometteur du préprogramme : Il nous impose un monde d’addictions généralisées et toute une liste d’arts de vivre, de – sûr – vivre addict. De quoi s’agit-il dans ces domaines, ces cliniques d’addiction qui paraissent banalisées, ces cliniques floues sans appui ? Nouveauté, nouveau-né, ce ›néo‹ symptomatique ne concerne plus un symptôme du sujet, mais un sinthome social, un sinthome comme cet ek-sistant qui dépasse le sens en contenant du jouis-sens … L’addiction serait – avec un mot de Fabien Naparstek10 – une stratégie subjective de traiter le réel par le réel, c’est-à-dire de conserver l’illusion que l’objet perdu n’a pas disparu à l’aide d’une drogue banale fonctionnant comme l’objet original.11 En ce qui concerne ce ›néo‹, Regnier Pirard12 émet l’hypothèse que le lien social se noue – dans la mesure où il se noue encore et n’est pas défait psychotiquement – non plus sur le mode de la névrose mais sur celui de la perversion.13 Il nous propose l’idée d’une ›perversion ordinaire‹, un terme qui désignerait une structure néo-perverse devenue largement prévalente : Ce qui se trouve parqués comme des hétérotopies de jeux, internet, sexe, travail, alcool, drogues dures et douces, tabac, sport, lecture, écriture, cosmétiques et animaux dans ce préprogramme, tout ceci seraient les pivots de modes contemporaines de jouir, d’une pulsionalité polymorphe qui y perpétue ses collages à l’objet en se faisant son abject objet : Il s’agit – nous lance Pirard14 – d’un désir aux abois qui ne sait plus où donner de la tête, entraîné par une meute de pulsions lancées aux trousses de l’objet. Jouir vite, immédiatement, tous azimuts et dans la défonce. C’est cool, c’est speed et on s’éclate. S’il n’y a pas de diagnostic ready-made dans les petites machines freudolacaniennes, s’il n’y a pas seulement des sujets en états-limites, mais aussi des
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Kant, Immanuel. 1991 [1878]. Kritik der Urteilskraft (§ 76, p. 344). Stuttgart :Reclam. http://legrady.com/; Précision d’éditeur : Toute illustration / reproduction à titre de citation. Lacan, Jacques. 1979. Joyce le Symptôme (p. 566), in Lacan, J. 2001. Autres écrits (pp. 565-570). Paris: Seuil. 10 Naparstek, Fabien. 2002. Toxicomania of yesterday and today, in Psychoanalytic Notebook, nº 9 (Fictions in Psychoanaly2sis), pp. 151-162. 11 Kelly, Shannon & Malone, Kareen. 2011. Leverage of the letter in the emergence of desire : a case of addiction (p. 147), in Goldman Baldwin, Y.; Malone, K. & Svolos, T. (éd.). Lacan and addiction. An anthology (pp. 145-162). London : Karnac. 12 Pirard, Régnier. 2010. Le sujet postmoderne entre symptôme et jouissance. Toulouse : érès. 13 Pirard (2010) op. cit., p. 80. 14 Pirard (2010) op. cit., p. 82.

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cas-limites qui nous affectent et qui nous questionnent sur nos registres psychopathologiques, nous nous voyons confronté par un pousse-à-la-limite théorique qui se situe au-delà des dispositifs d’un pris en charge par l’assurancemaladie. Parce qu’on a, comme il me semble, plus affaire avec des pathologies cliniques mais avec des pathologies sociales qui résultent d’un changement du mo(n)de de la vie, d’une érosion culturelle par un capitalisme globalisé. Dans son ›Propos sur l’hystérie‹15, Lacan se questionne sur ce qui aurait remplacé les symptômes hystériques d’autrefois et il avance qu’ils se seraient probablement déplacés dans le champ social. Il rétorque par une interrogation si la loufoquerie psychanalytique ne les aurait pas remplacés. Et il ajoute que la psychanalyse se contenterait d’éblouir avec des mots qui seraient du chiqué.16 Quoi faire alors avec le défi d’un réel qui se trouve – comme une idée limite de ce qui n’a pas de sens – à l’opposé extrême de notre pratique ? Quoi faire avec la formule de Régnier Pirard17, que le sujet en état-limite serait pour le social contemporain ce que l’hystérique était pour le patriarcat, à savoir un souffredouleur fonctionnant de plus en plus, dans sa structure, sur un mode psychotico-pervers ? Surtout quand il insiste, les toxicomanes constitueraient un exemple tout à fait paradigmatique de cette errance en forçant jusqu’à la caricature mortifère le masque bienséant de la société de consommation.18 Avec ceci, il faudrait un support, à savoir quelque chose qui a du sens, qui nous oriente. Lacan nous parle d’un Ypsilon qui forme un point triple, qui est réel même si c’est abstrait.19 Cette lettre ne figurerait qu’un ›dehors‹ de la loi symbolique20 pour faire trou21, mais entre la jouissance et le savoir, la lettre – ici comme un Ypsilon – fait le littoral22 pour devenir le bord du trou dans le savoir.23 Pour aborder un savoir à la lettre, pour combler ce trou, il nous faudrait une différenciation, un différent opposé à une jouissance indifférente, un différent représenté par la lettre, par son trait unaire. Déjà la séduisante tripartition des trois catégories – perversion, névrose, psychose – condensées en un seul : pernépsy, exige de fermer les yeux sur les raccourcis inhérents. Mais il est – nous affirme Allouch24 – des progrès négatifs qui auraient lieu lorsque ce que l’on prenait pour un savoir bel et bien acquis, fût-ce au prix d’importants efforts collectifs, se trouve invalidé. Il constate : Savoir ne plus, et donc ne pas savoir est alors heuristique. Telle analyse, dit-il, n’offrait plus aucun appui à qui voudrait, à partir de sa prétendue clinique, stigmatiser telle catégorie d’individus et il demande que l’analyste s’abstienne activement de participer à certains débats pour lesquels on le sollicite et qui ne sont pas de son ressort.
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Lacan, Jacques. 1977. Propos su l’hystérie. Intervention à Bruxelles le 26.02.1977, publiée dans Quarto (Supplément belge à La lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne), 1981, n° 2, pp. 5-10. Online-Publ. : http ://www.ecolelacanienne.net/documents/1977-02-26.doc. 16 Lacan (1977) op. cit., p. 5. 17 Pirard, Régnier. 2002. La question des états-limites (p. 198), in La clinique lacanienne, nº 6 [Du symbole au symptôme], pp.183-199. 18 Pirard (2002) op. cit., p. 197, note 19. 19 Lacan (1977) op. cit., p. 10. 20 Morel, Geneviève. 2004. Ambiguïtés sexuelles (p. 235). Paris : Anthropos. 21 Lacan, Jacques. 1971a. Lituraterre (p. 13), in Lacan, J. 2001. Autres écrits (pp. 11-20). Paris : Seuil. 22 Lacan, Jacques. 1971b. Leçon sur Lituraterre (p. 117), in Lacan, J. 2006. Le Séminaire, Livre XVIII: D’un discours qui ne serait pas du semblant (pp. 113-127). Paris : Seuil. 23 Lacan (1971a) op. cit., P. 14. 24 Allouch, Jean. 2010. Jacques Lacan démantelant sa propre clinique, in Recherches en Psychanalyse, 10. OnlinePubl. : http://recherchespsychanalyse.revues.org/1735.

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N’est-on pas assez embarrassé de ne rien vouloir savoir du caractère fourretout de ce qu’on a épinglé et agrafé en le dénommant ›perversion‹, de la réduction de types comme une paranoïa, une schizophrénie, un autisme et du borderline sous l’unique titre ›psychose‹ ? Si on se trouve maintenant dans une situation clinique où la névrose ne se comprend plus comme telle, mais seulement avec l’addiction (perverse), alors elle s’interprèterait seulement encore comme une névrose avec addiction dans le sens comme Lacan25 entreprenait son analyse de Kant avec Sade. Mais ce n’est pas si nouveau du tout : Michael Miller26 colporte que déjà Sigmund Freud27 aurait constaté que tout névrotique serait également une sorte d’addict28 et il constate que l’addiction pourrait être considéré comme étant un donné névrotico-existentiel.29 Mais qu’est-ce qui se passe quand on change de sens, quand on oriente la chose autrement ? Se référant aux travaux de Rome, Lacan30 constate qu’il y avait là déjà quelque chose avant qu’Hercule oscille à la croisée des chemins entre bien et mal. Car – il suivait déjà un chemin. On a, à partir du bien, une bifurcation entre le mal et le neutre. Qu’est-ce que la neutralité de l’analyste si ce n’est justement ça, cette subversion du sens, à savoir cette espèce d’aspiration non pas vers le réel mais par le réel. Ce qui importe, ce ne serait donc pas l’énervement des questions imposées par la naissance de l’addiction. Il y en a des addicts mises en place. Ce qui y (sic) surgit, c’est cette excentricité radicale de soi à lui-même31 réactualisée par le sens non-sensé d’un Y en a qui – impliquant un fond de quelque chose qui n’a pas de forme32 - laisse apparaître l’Un qui détermine ce que Lacan interpelle comme étant la « varité » du symptôme avec un p’tit é avalé, la vérité et la variété du sujet addict et de l’addiction également.33 N’est pas fou qui veut. Il nous colle les quatre discours qui nous enchaînent comme un maître ubuesque, comme une hystérique ordinaire, comme un scientifique pataphysique, comme un psychanalyste supposé. Et il nous révèle un cinquième discours totalisant, celui du capitaliste. Visiblement, ce qui figure comme une ›perversion ordinaire‹, comme une version contemporaine d’expérience-limite au passage sur la scène sociale concerne économie et modes du jouir. C’est pourquoi on se trouve – comme déjà avancé en 2002 ici sur place durant les XXèmes Journées de Reims34 – dans la logique du discours du capitaliste : Les addictions seraient alors des éléments, des symptômes et des organisateurs d’une grande machine désirante, d’un discours qui court-circuit la logique des autres discours.35 Le paradigme lacanien du discours du marché contient – je cite – une économie fondée sur la structure de l’objet petit ", à savoir du déchet, comme excrément de la relation subjective comme telle 36 ,
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Lacan, Jacques. 1963. Kant avec Sade, in Lacan, J. 1966. Écrits (pp. 765-790). Paris : Seuil. Miller, Michael. 2011. Lost objects : repetition in Kierkegaard, Lacan, and the clinic (p. 164), in Goldman Baldwin, Y.; Malone, K. & Svolos, T. (éd.). Lacan and addiction. An anthology (pp. 163-176). London : Karnac. 27 Citation introuvable dans Gesammelte Werke, oeuvre intégral en Allemand. 28 Miller, Michael. 2011. Lost objects : repetition in Kierkegaard, Lacan, and the clinic (p. 164), in Goldman Baldwin, Y.; Malone, K. & Svolos, T. (éd.). Lacan and addiction. An anthology (pp. 163-176). London : Karnac. 29 Miller (2011) op. cit., 165. 30 Lacan (1977) op. cit., p. 10. 31 Lacan, Jacques. 1957. L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud (p. 524), in Lacan, J. 1966. Écrits (pp. 493-528). Paris : Seuil 32 Lacan, Jacques. 1972. Dans le champ de l’unien (p. 128), in Lacan, J. 2011. Le séminaire, Livre XIX : … ou pire (pp. 125-135). Paris : Seuil. 33 Lacan, Jacques. 1977. Le Séminaire, Livre XXIV : L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre. Séance du 19.04.1977 (p. 116), in L’unebévue – revue de psychanalyse, nº 21 (2003/4) pp. 114-119. 34 Kobbé, Ulrich. 2002. diction : a-diction : ad-diction ou Examen critique de l’»addicto-logique«. XXèmes Journées de Reims, 15.-16.03.2002. Online-Publ.: http://www.scribd.com/doc/25395238. 35 Pirard (2010) op. cit., p. 81. 36 Lacan, Jacques. 1969. Le Séminaire, Livre XVI : D'un Autre à l'autre. Séance du 14.05.1969 (p. 551). Online-Publ. : http://gaogoa.free.fr/Seminaires_HTML/16-Aa/Aa14051969.htm (pp. 536-566).

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comme une relation "chosique. Il s’agit d’une économie politique qui connaît ses valeurs de plus-de-jouir construits sur le modèle du „Mehrwert“, de la plusvalue, chez Karl Marx. Parce que de nos jours postmodernes, nous nous voyons bombardés de tous les côtés par des différentes versions de l’injonction ›Jouissez !‹, de la jouissance directe de l’acte sexuel à la jouissance dans la profession jusqu’à une jouissance dans l’éveil spirituel. Aujourd’hui, la jouissance fonctionne effectivement comme un étrange devoir éthique … et finalement pervers : Des individus se sentent – nous explique Slavoj Žižek37 – coupable de violer des inhibitions morales non en s’engageant dans des plaisirs illicites, mais en étant incapables de jouir, de jouir dans leur consommation imposée, de créer un plus-de-jouir aliéné par une consommation excessive qui n’a qu’une fin tautologique, une vide fin en soi. S’il fau penser le discours capitaliste comme une profonde subversion du champ de la jouissance, c’est le modèle d’une „Mehrlust“, d’un plus-de-jouir, qui se moque38 du sujet. De quel sujet ? – du sujet addict qui se trouve soumis aux structures et dynamiques du discours capitaliste. En conséquence il s’agirait d’un effet social, d’un produit de ce que Cornelius Castoriadis39 identifie comme étant une institution imaginaire : Il s’agirait donc d’un imaginaire qui ne se montre plus comme un choix propre à la société mais qui se cristallise en ayant perdu sa raison d’être, une raison sans mètre/maître. Dans une étude freudolacanienne la tension entre le principe de plaisir („Lustprinzip“) et la jouissance donne accès au rapport de la routine avec la crise : Toutes les deux relations sont caractérisées par une ambivalence, par une interdépendance, par un délai et il semble que les prétendus addicts auraient rejetés ces principes en consommant immédiatement, sans limites, sans renoncement et sans délai. Parce que si on n’a pas le droit de ne pas jouir … ne reste que sont revers : jouir excessivement, totaliser le principe pervers. L’idée de pouvoir conceptualiser ce sujet par un savoir n'est pas nouveau, mais ceci semble partir d’un accord que ces addictions existent comme un néophénomène, comme une sorte de monomanie qui connaît la toxicomanie comme ‹drogaddiction›. Si le caractéristique serait maintenant toute une clinique de la récusation, on aurait – telle semble être la logique / l’addicto-logique – à faire avec une nouvelle économie psychique. 40 Quoiqu’il y ait un nouveau terme : ›addiction‹, ceci ne désigne que les effets d’objets-simulacres, d’objets petit " fétichisés, mais il ne trahit rien de sa vérité sauf d’un accord concernant une homogénéisation des savoirs sur le marché qui nous permettent d’apercevoir enfin que la jouissance s'ordonne et peut s'établir comme recherchée et perverse.41 En ce qui concerne la vérité du savoir, remarquons avec Julia Kristeva42 qu’il n y a pas de sixième discours, celui du psychotique où la parole ne serait et ne trahirait pas du semblant, mais ou elle marque le point d’intersection de la vérité et du réel, surnommé comme le ›vréel‹ par Kristeva. Si tout discours n’est que du semblant, recourons avec Lacan au déchaînement – ‹déchet37 38

Žižek, Slavoj. 2011. Comment lire Lacan (p. 119). Caen : nous. Lacan, Jacques. 1968. Le Séminaire, Livre XVI : D'un Autre à l'autre. Séance du 20.11.1968 (p. 52). Online-Publ. : http://gaogoa.free.fr/Seminaires_HTML/16-Aa/Aa14051969.htm (pp. 30-56). 39 Castoriadis, Cornelius. 1975. L’institution imaginaire de la société. Paris : Seuil. 40 Roth, Thierry. 2011. Addictions : structures et récusation. Online-Publ. : http://www.freud-lacan.com/Champs_ specialises/Theorie_psychanalytique/Addictions_structures_et_recusation. 41 Lacan (1968) op. cit., p. 51. 42 Kristeva, Julia. 1979. Le vréel, in Ribettes, J.-M. (éd.). Folle vérité. Vérité et vraisemblance du texte psychotique (pp. 11-35). Paris : Seuil.

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nement›43 – d’un savoir qui n’est pas complémentaire avec une vérité qui souffre tout : on pisse, on tousse, on crache dedans44 tout comme l’adjectif substantivé d’addiction nous permet d’avancer notre bêtise pour trancher que peut-être elle n’est pas, comme on le croît, une catégorie sémantique, mais un mode de collectiviser le signifiant. Lacan45 rétorque : Pourquoi pas ? – le signifiant est bête, bête comme le sourire qui, comme chacun sait – il n’y a qu’aller dans la cathédrale sur lieu – se trouve incarné dans le sourire d’ange. C’est le moment qui nous confronte à notre propre vide masqué par les bouchons illusoires : Cette vérité – réveille-t-elle ou endort-elle ? 46 Ici Lacan nous confronte avec l’ignorance-passion chez l'analysant et une ignorance du coté de l'analyste47, avec une ignorance crasse sous un drapeau du non-savoir.48 Et il nous conseille de choisir une pratique où il faut retenir son foutre. Il nous recommande l’exercice d’un renoncement à la pensée elle-même parce que ça, c’est le zen, et le zen, ça consiste à ça – à te répondre par un aboiement, mon petit ami. Avec une histoire zen, la notion d’addiction ressemble au doigt qui pointe sur la lune : Confondre les mots avec la vérité serait aussi trompeur que confondre le doigt avec la lune … Comment se défendre [s’inscrire en faux] contre l’ombre gigantesque d’une langouste sartrienne ? Contre l’embarras existentiel, contre la corvée psychologique (et philosophique) causée par une chimère idéologique, par un cauchemar scientifique ? Ô, il s’agit nullement d’un fantôme halluciné mais d’un revenant, symptôme spectrale d’un réel imaginaire : Ce qui nous menace c’est l’intransigeance d’un trou dans la réalité, d’un réel qui occupe – et vide – une place béante dans la chaîne discursive. Et dans le discours courant c’est la confrontation avec un discours qui est du faux-semblant, avec une langue ouste de toute éthique … Si tout discours n’est que du lien social et sous condition que le sixième discours – celui du psychotique – ne soit pas possible mais un pas impossible, ne soit pas discursif, qu’en est-il avec les addicts comme on nous les présente ? Car le psychotique n’est pas hors du langage – il n’est que hors du discours.49 Et ce fameux addict : Ou en est-il en ce qui concerne l’opération de séparation, nécessaire pour l’inscription dans un discours ? Si on suit l’algèbre lacanienne pour les structures de la névrose, de la perversion et de la toxicomanie signé drogaddiction, on retrouve d’abord (1) le sujet névrotique en relation avec le petit autre : $&" (2) le sujet pervers dominé par son objet fétiche : "&$ Dans le cas drogaddict, cette relation sujet-objet aurait perdu son vel, ce trait & qui sépare sujet et objet50 et qui définit les fantasmes névrotiques et pervers :
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Lacan, Jacques. 1971. L’écrit et la vérité (p. 73), in Lacan, J. 2006. Le Séminaire, Livre XVIII : D’un discours qui ne serait pas du semblant (pp. 55-75). Paris : Seuil. Lacan, Jacques. 1970. Radiophonie (p. 440), in Lacan, J. 2001. Autres écrits (pp. 403-447). Paris : Seuil. 45 Lacan. Jacques. 1972. A Jacobson (p. 30), in Lacan, J. 1975. Le Séminaire, Livre XX : Encore (pp. 23-35). Paris : Points-Seuil. 46 Lacan (1977) op. cit., p. 118 47 Debray, Henri. 1987. L’ignorance comme passion et le savoir du psychanalyste (p. 2). Cartels Constituants de l'Analyse Freudienne (C.C.A.F.), Paris. Online-Publikation: http://www.cartelsconstituants.fr/contenus/documents/6822.pdf. 48 Lacan, Jacques. 1971. Le Séminaire, Livre XIX: Le savoir du psychanalyste. Séance du 04.11.1971 (p. 5). OnlinePubl.: http://www.ecole-lacanienne.net. 49 Lacan, Jacques. 1973. L’étourdit, in Scilicet, 4, p. 47. 50 Braunstein, Nestor A. 2008. Depuis Freud, après Lacan. Déconstruction dans la psychanalyse (p. 130). Toulouse : érès.
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On rencontre une inversion avec un objet de désir, un plus-de-jouir, dans une structure perverse ou l’objet déterminant ne se trouve plus en relation avec son sujet, mais où (3) l’objet et son sujet tombent en holophrase : ".$. C’est le moment où il est avéré que ce plus-de-jouir contient l’ambiguïté de ne plus jouir précisément au moment crucial où la jouissance et le mal se trouvent être échangés. Si Arthur Mary51 nous présente des soi-disant ›fixions‹ des addicts comme des signifiants structurés suivant une modalité addictive et adhésive, c’est ce que ladite holophrase veut dire. Ça peut avoir beau nous attirer, ici devient évident que les autres addictions – comme la fréquentation des mondes fantasmagorique de l’internet, des surtensions fébriles du jeu, des cordons ombilicaux de Smart- & iPhones, des endogroupes sectaires – sont différentes dans leur structure, leur dynamique, leur fonction et leur genèse de vivre un trou à remplir ou à border. Si le même auteur Mary esquisse que nous assistions dans ces modalités discursives sectaires au mouvement rétrograde d’un renoncement du sujet à l’usage du signifiant au profit d’un usage non langagier de lalangue et que cette tendance du discours à se vider de son sujet demeure une illusion collective. Ceci visant ou bien une jouissance autiste et privée ou une jouissance addictée à l’Autre comme pôles de l’axe séparation – aliénation. Il y a une différence entre l’excès et une pathologie de l’excès, mais celle-ci ne doit pas être congruente avec la mesure et la frontière de l’addiction qui délimitent ce qui est de l’ordre de l’addiction ou pas, qui prétendent établir une limite entre le normal et le pathologique. N’oublions pas que ›sujet‹ est le nom d’une outrecuidance, d’un geste excessive fondamentale, d’un excès non-équilibré, d’un clinamen qui maintient cet ordre discursif. Et que l’idée d’une ›normalité‹ consommatrice possède aussi un aspect placebo. Et il existe le danger d’un autre excès : le risque d’instrumenter le sujet comme objet de soins sous le drapeau d’une trop humaine furor sanandi sadisante.52 C’est pourquoi Richard Abibon53 remarque qu'il ne s'agit surtout pas de se fixer sur le symptôme, sur le soin, sur le produit, alcool, héroïne, ou tout ce qu'on voudra. Le produit n'est qu'un masque, une bouteille jetée à la mer en désespoir de n'être pas entendu. Il ne s'agit pas de se contenter de l'analyse de la bouteille et de son message, mais de partir à la recherche du sujet naufragé, pour l'entendre dans la totalité de ce qu'il a à dire. Mais celui – il se pourrait qu’il tienne à son île déserte de plus-consommation, se refuse à embarquer et nous confronte avec notre mise en demeure – par le discours scientifique, par les lois tyranniques du marché monopolisé, par une éthique thérapeutique et cetera ... – de sauver quelqu'un qui ne veut pas l'être. C'est dur pour le narcissisme du sauveur... et que dire du narcissisme thérapeutique ! Tout cela pose, au minimum, question : il ne s'agit pas de proposer de la réponse à tout prix, il ne s’agit pas de déclarer pathologique n’importe quel consommateur excessif – pas plus qu'il ne s'agit de soigner à tout prix.
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Mary, Arthur. 2011. La fixion sectaire, in Recherches en Psychanalyse, 12. Online-Publ. : http://recherchespsychanalyse. revues.org/3116. 52 Despax, Katherine. 2006. Clinique de la postmodernité (p. 11). Online-Publ. : http://www.groupe-regional-de-psych analyse.org/petitebiblio/K.Despax_%20Clinique%20de%20la%20post-modernite.pdf 53 Abibon, Richard. 2000. La diction manquante de l'addiction, Online-Publ. : http://quedoisjefaire.free.fr/Richard/addiction.html.

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Il y a, nous informe Lacan54, des termes qui s’en vont à vau-l’eau … En Allemagne, l’usage du terme „Sucht“ (dépendance) est de cet ordre : Avec ses racines55 de „Siechen“ (dépérir) et „Suchen“ (chercher / rechercher) il ne procure qu’une connaissance étant une connerie-sens56 et ne sert aucunement à clarifier l’étrange relation entre le sujet vide et son symptôme qui lui est inaccessible. La science exclut le sujet. En revanche, s’écartant d’une addicto-logique technoscientifique, la psychanalyse nous permet de formuler une phénoménologie paradoxale sans sujet avec des phénomènes qui – avec Slavoj Žižek57 – ne sont pas les phénomènes d’un sujet, mais apparaissant à un sujet. Et la même psychanalyse arrive pour y mettre son grain de sel : Y – c’est le sujet que la science est encline à descendre dans le trou d’un théorème idéologique. Paradoxalement, ce relativisme affirme la position lacanienne : Tout sujet est seulement l’effet d’un discours qui le conditionne.58 Mais le discours addictologique traite d’un proto-sujet artificiel, d’un addict fantomatique. Ne faisant ni discours ni semblant, ne fondant aucun lien social – qu’en résulte-t-il pour la position du clinicien ? Étant toutefois un sinthome social, il nous questionne dans notre relation avec les théorèmes des sciences très tendance : Quoi, si le psy faisait fonction comme un addict de la théorie, addict du semblant d’une vérité, d’un objet fétichisé ? N’oublions pas que la lettre lie et relie en créant une place où s’adresser, en procréant le nœud d’un moment, en exécutant un trait unaire, tout en permettant un semblant subjectif.59 Sous ce point de vue, il se pourrait bien, que la psychanalyse serait même une addiction grave préparant une place pour la vérité. À chacun des psychanalystes donc son objet d’addiction. Et c’est pour ainsi dire le choix de la drogue qui les divise en communautés.60 Or, l’identité psychanalyste est plus qu’un label, qu’une marque : Il n’y a que le choix entre le label et l’être61 et ce dernier fait acte – un acte qui fait surgir, s’inaugurer, s’instaurer le psychanalyste, mais ceci au sens de la simagrée, à faire celui qui garantit le sujet supposé savoir (SsS).62 Interpellé comme un sujet supposé demande (SsD), il deviendra – au pivot du transfert – ce sujet se mettant à l’abri du savoir.63

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Lacan, Jacques. 1968. Conférence du mercredi 19 juin 1968 (p. 5). Online-Publ : http://www.ecole-lacanienne.net. Grimm, Jacob & Grimm, Wilhelm (éds.). 1991 (1942). Deutsches Wörterbuch, vol. 20 Strom – Szische (col. 858-904). München: DTV. 56 Lacan, Jacques. 1968. Discours à l’EFP du 06.12.1968 (p. 13). Online-Publ. : http://aejcpp.free.fr/lacan/1967-1206b.htm. 57 Žižek, Slavoj. 2006. Comment lire Lacan (p. 64). Nous. 58 Gault, Jean-Louis. 1992. Pour une épistémologie lacanienne (p. 211), in Cossé Brissac. M.-P. de ; Giroud, Françoise ; Dumas, Roland et al. (éds.). Connaissez-vous Lacan ? (209-217). Paris : Seuil. 59 Kelly & Malone (2011) op. cit., p. 149. 60 La Revue Lacanienne, n° 5 (2009) : La psychanalyse est-elle une addiction ? 61 Lacan, Jacques. 1968. Le Séminaire, Livre XV: L’acte psychanalytique. Séance du 10.01.1968 (p. 150). Online-Publ.: http://www.ecole-lacanienne.net (pp. 134-163). 62 Lacan, Jacques. 1969. Paradoxes de l’acte psychanalytique (p. 352-353), in Lacan, J. 2006. Le Séminaire, Livre XVI : D’un Autre à l’autre (pp. 341-354). Paris : Seuil. 63 Lacan, Jacques. 1968. Le Séminaire, Livre XV: L’acte psychanalytique. Séance du 19.06.1968 (p. 348). OnlinePubl. : http://www.ecole-lacanienne.net (pp. 535-561).

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Mais ce transfert qui fait ce lien social, ne se produit pas. On se voit plutôt confronté avec une chaîne désirante au point mort qui écarte le psychanalyste abrité dans une position arbitraire. Si la dé-supposition de son savoir 64 se trouve être l’ironie du désir psychanalyste, comment ne pas devenir otage des ce discours courant, comment savoir y faire ? Cet y faire qui nous procure on Ypsilon encore peu clair va nous mener – suggère Lacan65 – à pousser la porte de certaines philosophies, ici du zen déjà avisé. Même aux risques et périls d’être subsumé aux graffitis mot-clé, aux marqueurs abstrus d’une philosophie et/ou psychanalyse ruinée : Tout ce qui se raconte en fait d’explications ad usum du public, c’est – nous clarifie Lacan66 – du boniment . C’est-à-dire ce sujet supposé savoir lire autrement ne se laisse aucunement réduire à ce bafouillage qu’on appelle psychologie67 mais cet ›autrement‹ désigne un manque, une façon de manquer autrement, un certain rapport à l’être qui prend un niveau opératoire.68 Sans tomber dans l’amertume des sages sur le caractère décevant du désir humain, d’un désir en fin de compte déchu, ne reste-t-il que de rester zen, de s’ébattre dans une contemplation du type 遊興三昧 : yuukyou zanmai, dans une contemplation désinvolte.69 Car c’est ce qu’il y a de mieux – nous explique Lacan70 – quand on veut naturellement sortir de cette affaire infernale, comme disait Freud. Une telle conscience individuelle reste sans un vouloir ni un savoir au service de ce qui la dépasse. C'est ce que Hegel appelle „List der Vernunft“ (›ruse de la raison‹).71 L’aboiement du zen, fait entrer en jeu par Lacan, se réfère au motif zen de l’aboiement d’un dragon, métaphore pour une énonciation parlante et muette 72 – la con-tenance du senti-maître zen avec ses échecs de tentatives de sagesse73 serait donc égal à un dragon enroulé. Alors, dans la tradition japonaise du zen, cet aboiement n’est rien d’autre que la réalité elle-même74 – 仏の声 : hotoke no koe – un perceptible marquant un abîme.75 C’est qu’on est, qu’on s’est destiné à vivre une perplexité qui manifeste une béance interrogative en nous-mêmes76 en suspendant nos certitudes jusqu’à ce que s’en consument les derniers mirages.77 Qu’il apparaisse en effet quelque
Lacan, J. 1973. Dieu et la jouissance de ð femme (p. 87). In: Lacan, J. 1975. Le Séminaire, Livre XX: Encore (8398). Paris: Points-Seuil. 65 Lacan, Jacques. 1977. Le Séminaire, Livre XXIV : L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre. [Séance du 11.01.1977] En : L’Unebévue, nº 21 (2003/04) pp. 69-74 66 Lacan, Jacques. 1967. Place, origine et fin de mon enseignement (p. 71). In: Lacan, J. 2005. Mon enseignement (pp. 9-73). Paris : Seuil. 67 Lacan, Jacques. 1978. Le Séminaire, Livre XXV : Le moment de conclure. Séance du 10.01.1978 (p. 27) OnlinePubl. : http://www.ecole-lacanienne.net (pp. 23-28). 68 Lacan, Jacques. 1958. La direction de la cure et les principes de son pouvoir (p. 615), in Lacan, J. 1966. Écrits (pp. 585-645). Paris : Seuil. 69 Zongze, Changlu. 2004. Les 120 questions (ch. Yibai ershi wen, jap. Ippyakunijumon). Online-Publ.: http://www.zenoccidental.net/pdf/ippyakunijumon.pdf. 70 Lacan. Jacques. 1972. Du baroque (p. 146), in Lacan, J. 1975. Le Séminaire, Livre XX : Encore (pp. 133-148). Paris : Points-Seuil. 71 Hegel, Georg Wilhelm Friedrich. 1837. Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte (p. 48), in Hegel, G.W.F. Gesammelte Schriften. vol. 12, pp. 46-48. Online-Publ.: http://dbswin.rub.de/personalitaet/index.php?cp=document&id=38. 72 Dogen Zenji. 1977. Shobogenzo. Die Schatzkammer des wahren Dharma, vol. 1 (p. 146). Zürich : Theseus. 73 Lacan. Jacques. 1972. Du baroque (p. 146), in Lacan, J. 1975. Le Séminaire, Livre XX : Encore (pp. 133-148). Paris : Points-Seuil. 74 Dogen Zenji. 2008. Shobogenzo. Die Schatzkammer des wahren Dharma, vol. 4, p. 309. Heidelberg-Leimen : Kristkeitz. 75 Lacan, Jacques. 1946. Propos sur la causalité psychique (p. 165-166), in Lacan, J. 1966. Écrits (pp. 151-193). Paris : Seuil. 76 Lacan, Jacques. 1946. Propos sur la causalité psychique (p. 165), in Lacan, J. 1966b. Écrits (pp. 151-193). Paris : Seuil. 77 Lacan, Jacques. 1953. Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse (p. 251), in Lacan, J. 1966. Écrits (pp. 237-322). Paris : Seuil.
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vide dans ce discours autoquestionnant, annonce qu’il s’agit de se confronter – en zen comme en psychanalyse – avec l’aliénation et de faire face à la pensée incertaine d’un vide sans limite, d’un trou sans bord, d’un rien inabordable. La science, cet appendice télescopique du discours capitaliste, ne pense pas : Elle est le versant du ›je ne pense pas‹.78 Et y opposé : Une science, ça panse quand-même – ça panse les gangrènes de ce cours (du) capital. Et ça nous lance : ›Je le panse, c’est-à-dire je le fais panse, donc je l’essuie‹.79 Ou – en paraphrasant de nouveau Lacan : Ce qui concerne le discours monopolisant de l’addiction, par un curieux effet de chiasme, cette foolery qui donne son style individuel au discours mainstream, disque-ourcourant, aboutit fort bien à une knavery de groupe, à une canaillerie collective80 qui prétend de circumnaviguer la mascarade du sujet-prototype addict. Celui n’existe pas et se trouve être un fantôme, un fantasme scientifique. Pour ne pas anathémiser la réalité sociale contemporaine : En ce qui concerne la drogaddiction, son objet est un semblant, non une substance. Et son horizon, son vrai objet de jouissance est la mort. Se gardant l’issue paradigmatique d’une névrose avec addiction peut possiblement servir d’un intermède, mais sûrement pas procurer un jugement diagnostique en provision. Pour radicaliser et – par conséquent – ridiculiser la solution en question : Le discours d’addiction inondant le monde psy se présente comme une toilette devenue folle qui crache, sans qu’on puisse la stopper, sans arrêt et sans appui sa m…, hum, sa vérité excrémentielle et immerge et la théorie et le pratique psy. S’il s’agit de marquer un point, de créer un repère, de se procurer un Ypsilon, et afin de formuler une morale provisoire, il me parait opportun de rediscuter les prémisses de ce théorème. Les logiques du discours capitaliste et de son application téléologique par le discours universitaire favorisent le fantasme d’une jouissance consommatrice, elles imposent un impératif de flexibilisation du sujet. Mais les individus – ils ne se soumettent pas comme prévu : Ils se dérobent à un déroulement sans heurts et tombent, constatent au moins les spécialistes sanitaires du social, addicts. Pourtant cette attribution de tomber, de réagir passivement, est discutable. S’il y aurait un choix actif ? Une action de se dégager ? Une, disons, autoplasticité au lieu d’une flexibilité ? C’est-à-dire un dépassement de la négativité des conditions discursives ? C’est Sigmund Freud qui nous parlait d’une „Plastizität der seelischen Vorgänge“ (d’une plasticité des processus psychiques)81 et de leur rigidité, de leur cicatrisation, mais aussi de leur option d’indiquer d’autres chemins.82 Il nous avertit que cette plasticité serait certes extraordinaire mais néanmoins pas illimitée83 et dans sa régressivité un facteur qui garantissait notre aptitude à la vie civilisée, voire, un organisateur adaptatif aux conditions sociales. Dans les dernières années, Catherine Malabou vient de reprendre ce sujet par une étude de Hegel84, de Heidegger85 et de Derrida86, de l’appliquer sur des
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Palomera, Vicente. 1998. Comment la science disculpe, in Miller, J.-A. (éd.). Le symptôme-charlatan (pp. 337-344). Paris : Seuil. 79 Lacan, Jacques. 1976. Joyce et l’énigme du renard (p. 66), in Lacan, J. 2005. Le Séminaire, Livre XXIII: Le sinthome (pp. 61-74). Paris : Seuil. 80 Lacan, Jacques. 1960. L’amour du prochain (p. 215), in Lacan, J. 1986. Le Séminaire, Livre VII: L’éthique de la psychanalyse (pp. 211-223). Paris : Seuil. 81 Freud, Sigmund. 1905. Über Psychotherapie (p. 21), in Freud, S. 1999. Gesammelte Werke, vol. V (pp. 11-26). Frankfurt am Main : Fischer. 82 Freud, Sigmund. 1932. XXXIV. Vorlesung: Aufklärungen, Anwendungen, Orientierungen (p. 166), in Freud, S. 1999. Gesammelte Werke, vol. XV (pp. 146-169). Frankfurt am Main : Fischer. 83 Freud, Sigmund. 1915. Zeitgemäßes über Krieg und Tod (p. 337), in Freud, S. 1999. Gesammelte Werke, vol. X (pp. 223-340). Frankfurt am Main : Fischer.

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processus corporels, neuropsychologiques en développant une ontologie de l’accidentiel.87 Avec ceci on se trouve au milieu d’un concept épistémique de plasticité avec – rappelons-le – les cinq niveaux d’une plasticité de la matière, du vivant, du sujet, de l’esprit, d’une métaplasticité.88 Et c’est par là que j’ose avancer la théorie qu’un part de ces néo-addicts seraient des sujets ayants saisi le choix forcé du dis/con/cours capitaliste pour s’incruster dans ce système en instrumentalisant ses contraintes. Ce serait une plasticité d’un sujet qui s’est radicalisé selon les lois consommatrices. Freud nous parle d’une „Unbezwingbarkeit durch Fluchtaktionen“89, d’un trait insurmontable par des actions de fuite et d’une „Bildung eines Fluchtversuchs“90, d’une formation d’un essai de fuite. Malabou constate que la coïncidence d’une formation d’une forme de fuite et d’une formation d’identité impliquait une identité qui se fuit, qui fuirait l’impossibilité de se fuir. Cette plasticité serait une forme d’altérité distinctement là, où il manque toute transcendance de fuite ou de d’évasion, où la seule altérité serait l’aliénation-pour-soi. Bon, revenons au toxicomane. Son mathème petit " point S barré (".$) n’indique aucun discours – il ne fonde aucun lien social et il faut se demander s’il fait encore du semblant. On discerne – nous apprend Jean Périn91 – une structure où il n’a a plus d’intervalle entre objet et sujet, une structure discursive où l’objet petit a se trouve porté par la vérité capitaliste S un (¨) et où le sujet addict se soumet tout savoir médical S deux (©). C’est pourquoi l’auteur nous propose l’esquisse suivante :

Mais ce mathème ne colle pas : Il suggère un discours à quatre places occupées qui n’existe pas comme tel. Déjà le soi-disant discours capitaliste n’est que retors car ce discours déroge à la plus fondamentale des caractéristiques que Lacan fait valoir dans sa théorie du lien social : La barrière de l’impossible de la jouissance disparaît. Sachant que cette barrière s’écrit sur le mathème entre la place de la vérité et celle de la production, elle est ici court-circuitée.92 Voici encore une fois le discours (1) du maître, (2) du capitaliste :

On voit sur le mathème que l’inversion de la partie gauche du mathème connecte le sujet à l’objet. Avec cette autre conséquence que la place de la vérité n’est plus inaccessible. C’est pourquoi il s’agit là, par exemple, d’un faux
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Malabou, Catherine. 1996. L'avenir de Hegel / plasticité, temporalité, dialectique. Paris : Vrin. Malabou, Catherine. 2004. Le change Heidegger : Du fantastique en philosophie. Paris : Scheer. 86 Malabou, Catherine. 2005. La plasticité au soir de l'écriture : Dialectique, destruction, déconstruction. Paris : Scheer. 87 Malabou, Catherine. 2009. Ontologie de l'accident : Essai sur la plasticité destructrice. Paris : Scheer. 88 Debono, Marc-Williams. 2012. État des lieux de la plasticité. Online-Publ. : http://www.implicationsphilosophiques.org/ implications-esthetiques/etat-des-lieux-de-la-plasticite/#_ftn5. 89 Freud, Sigmund. 1915. Triebe und Triebschicksale (p. 213), in Freud, S. 1999. Gesammelte Werke, vol. X (pp. 209232). Frankfurt am Main : Fischer. 90 Freud, Sigmund. 1915. Die Verdrängung (p. 258), in Freud, S. 1999. Gesammelte Werke, vol. X (pp. 247-261). Frankfurt am Main : Fischer. 91 Périn, Jean. 1997. L'objet du droit, l'objet de la psychanalyse et la drogue (p. 3). Online-Publ. : http://www.freudlacan.com/ Champs_specialises/Presentation/L_objet_du_droit_l_objet_de_la_psychanalyse_et_la_drogue. 92 Terral, François. 2003. Sur le lien social capitaliste (p. 141), in L'en-je lacanien, vol. 1 (1), pp. 139-150.

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discours. Et ce faux discours, c’est la (sur)face réelle de la topologie du faux nœud borroméen. La mathématique – l’algèbre des mathèmes – est comme de la pâte à modeler. J’ose donc entreprendre le risque d’une série de simulations, de partir de ce discours du marché, surnommé capitaliste, pour clarifier les asujettements apparents dans leurs dé-formations outrées. Commençons alors par le discours erroné se poursuivant en ce qui concerne le toxicomane : Ce qu’on rencontre est un être atomisé sans aucune relation sociale. Le mathème de notre drogaddict s’écrirait alors avec l’holophrase petit " point S barré (".$) comme agent semblant et découvrirait la place de la production vide. C’est-à-dire qu’il y a une étrange relation entre ce sujet vide, sujet non-phénoménal, et le phénomène demeurant inaccessible au sujet : Il ne s’agit plus de phénomènes d’un sujet, mais de phénomènes apparaissant à un sujet.93 Néanmoins, cette place vide conçue par le bond de l’objet petit " sur son sujet n’est pas inoccupée du tout : Si la pointe du concept lacanien du plus-de-jouir repose sur le fait que justement le renoncement à la jouissance conduit au résidu d’un ›plus‹ de jouissance, au paradoxe d’un pas-de-jouissance comme un pas jouissant, comme son surplus, cette position vide doit être comprise comme étant squattée par un rien ( ). Cette description peut bien paraître abstrait et très conceptuel, probablement même obscur … théorético-obscur. Revenons alors au sujet consommateur, à la consommation concrète et ses conditions d’existence quotidiennes : Qu’estce qu’il y a de plus banal et de plus caractéristique que la consommation de cette boisson dénommée Coca-Cola. Slavoj Žižek 94 la déclare l’objet absolument capitaliste le plus demandé, comme étant l’incarnation d’une marchandise. Il s’agit d’un liquide lancé sur le marché d’abord comme un remède. Ni son goût étrange ni son non-effet désaltèrent fonctionnent comme un attracteur évident. Coca-Cola, ce n’est pas Cacolac. Mais le fait que cette boisson transcende son immédiate valeur d’usage fait le fonctionner comme un attracteur vide et vidant95. Parce qu’il s’agit d’un superflu absolu : La soif se trouve encore plus insatiable par sa consommation, et son goût extrêmement sucré va s’incruster dans l’inconscient de notre mémoire psychophysiologique. Le slogan américain “Coke, that’s it !” – en Français « Coke, c’est ça ! » – clarifie que ce produit est une incarnation du Ça. La logique de sa plus-value se trouve perfectionnée par une Coca-Cola diététique sans caféine : Il n’y a ni une valeur nutritive ni de la caféine comme élément-clé de son goût. Ce qui reste est du semblant net, la simulation d’une substance qui ne se matérialise pas. On consomme un rien sous l’apparence d’un je ne sais quoi. Et c’est ce rien auparavant masqué par l’objet qui s’adresse au sujet ($."® ) qui re-présente la cause de son désir. D’autres addictions, plus ›perverses‹, s’écriraient probablement d’une façon inversée en ce qui concerne la relation sujet-objet S barré point petit a ($.") mais sans que ceci changerait la structure de ce faux discours. Note en marge : Quand les addictions prétendent s’étendre aussi sur la clinique des troubles du comportement alimentaire, l’anorexie pourrait être comprise
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Žižek (2011) op. cit., p. 64. Žižek, Slavoj. 2010. Fragile absolu : Pourquoi l'héritage chrétien vaut-il d'être défendu ? Paris : Flammarion. 95 Écoute la homophonie : et vidant évident.

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comme faisant la différence entre ›désirer rien‹ et le nihilisme nietzschéen de ›désirer le rien‹. Le sujet anorectique serait donc un sujet qui dans une anorexie mentale ne mange pas rien, mais qui mange – activement – le rien96, un néant qui est l’ultime objet-cause du désir97 ou – comme dans le cas du petit Hans – la manifestation d’une peur qui ne serait que l’envers du désir.98 C’est-à-dire que cette clinique ne convient pas du tout pour arborer le rôle des addictions dans les discours postmodernes. C’est pourquoi Vannina Micheli-Rechtman99 constate que ce symptôme serait contemporain dans la mesure où il vient indiquer comment le féminin peut s’affranchir de la contrainte sociale par la mise en scène de son propre corps, que ceci est incontestablement étroitement dépendante des normes du moment mais persiste néanmoins en dehors des cadres historiques et sociaux. Ces troubles révèlent quelque chose sur la structure du fantasme et du désir parce que l’anorectique qui (ne) veut rien dans un monde où tout le monde veut tout présente la même structure comme l’hystérique. Lacan 100 a proposé de l’écrire avec le mathème ò&A et il devient certain que l’objet petit " comme objet du fantasme du grand Autre (A) n’a rien à voir avec les présumés discours addicts. Et s’il faut attendre un heureux moment pour éventuellement penser – panser ? – le statut de l’objet du désir ? S’il se présente comme un objet petit " imaginaire, ça s’imagine, nous apprend Lacan101, avec ce qu’on peut, à savoir avec ce qui se suce, se qui se chie, ce qui fait le regard, ce qui dompte le regard, en réalité, et puis, et puis la voix. Ça bouche on trou, comble le vide du réel. 102 Ça concerne entre autre les accros du jeu par exemple, pour qui en outre l’expression française ›démon‹ du jeu illustre très clairement un organisateur imaginaire de ce discours. Et s’il y a un objet petit " incommensurable s'opérant au niveau de l'inconscient, ceci sera par exemple enclin à consulter des espaces sexualisés, des sites porno au internet et cetera. En ce qui concerne l’objet imaginaire, le mathème s’épèlerait probablement S barré point racine petit " ($.√")103 ; l’objet incommensurable s’écrira avec cette racine104 également, mais supplémenté par une référence numéri! que pour figurer ce qu'il a d'incommensurable (" ), d'incommensurable à ce dont il s'agit dans son fonctionnement de sujet.105 Donc, on reçoit dans la logique du faux discours capitaliste. De surcroit peut-on discuter s’il n’y aurait pas d’autres variations d’une relation holophrase du sujet capitaliste avec un objet petit " oscillant, fluctuant et/ou inconsistant, c’est-à-dire d’un objet qui – dans une logique propositionnelle et par une quantification existentielle 106 – non seulement existe (µ") mais encore
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Lacan, Jacques. 1964. La ligne et la lumière (p. 119), in Lacan, J. 1973. Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (pp. 105-119). Paris : Seuil-Points. 97 Žižek, Slavoj. 1989. The Sublime Object of Ideology (p. 95-96). London : Verso. 98 Lacan, Jacques. 1957. Transformations (p. 346), in Lacan, J. 1994. Le Séminaire, Livre IV : La relation d’objet (pp. 337-352). Paris : Seuil. 99 Micheli-Rechtman, Vannina. 2002. L’anorexie, un symptôme contemporain ? (p. 144), in La clinique lacanienne, nº 6 [Du symbole au symptôme], pp.139-144. 100 Lacan, Jacques. 1961. Le symbole … (p. 289), in Lacan, J. 1991. Le Séminaire, Livre VIII : Le transfert (pp. 277-291). Paris : Seuil. 101 Lacan, Jacques. 1974. Le Séminaire, Livre XXI : Les non-dupes errent. Séance du 09.04.1074 (p. 129). OnlinePubl. : http://www.ecole-lacanienne.net (pp. 124-138). 102 Lacan, Jacques. 1965. Le Séminaire, Livre XIII : L’objet de la psychanalyse. Séance du 15.12.1965 (p. 64) OnlinePubl. : http://www.ecole-lacanienne.net (pp. 54-89). 103 Lacan, Jacques. 1965. Le Séminaire, Livre XIII : L’objet de la psychanalyse. Séance du 15.12.1965 (p. 64) OnlinePubl. : http://www.ecole-lacanienne.net (pp. 54-89). 104 Lacan, Jacques. 1972. Le Séminaire, Livre XIX : Le savoir du psychanalyste. Séance du 01.06.1972 (p. 9) OnlinePubl. : http://www.ecole-lacanienne.net (pp. 1-20). 105 Lacan, Jacques. 1967. Le Séminaire, Livre XIV : La logique du fantasme. Séance du 19.04.1967 (p. 221). OnlinePubl. : http://gaogoa.free.fr/Seminaires_HTML/14-LF/LF19041967bis.htm (pp. 217-227). 106 Lacan, Jacques. 1972. L’étourdit (p. 465), in Lacan, J. 2001. Autres écrits (pp. 449.495). Paris : Seuil.

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n’existe pas (¸"). Quoi d’autre pourrait être indiqué par cette relation que l’excès communicative sur la base de portables sans arrêt en ligne ou l’omniprésence d’internautes dans les réseaux sociaux Twitter, Facebook, Copains d'avant, Google+ & Cie ? Et la contrainte de se faire subir des tatouages, de se répulper les lèvres, d’augmenter les seins par implantation, de relooker son corps par une chirurgie esthétique et (ré-)constructrice : une addiction aussi ? Le sujet consommant une tendance de la mode est par exemple celui qui s’inscrit dans ce discours en se marquant par ce que les Autrichiens nomment méchamment avec le néologisme „Schlampenstempel“, les Allemands avec le néologisme „Arschgeweih“ – en Français comme création auto-explicative « empreinte de traînée » ou alternativement « bois de cul ». On recevrait une autre algèbre de cette impossible addiction auto-identifiante, de cette obsession de s’incorporer son idéal du moi (i (")) par un trait unaire (√}): Il ne s’agit plus des usagers traditionnels (alcooliques, toxicomanes et cie) ni du cleptomane obsessionnel, du sexomane pervers, du pyromane passionné, du messie désespéré, de l’anorectique avide – (")vide – et/ou d’autres qui ne connaissent pas autrui. On est en-deçà d’une pathologie définie par les addictions et ne retrouve probablement que des différences de structures et/ou de degrés d’auto-transmutation et d’organisation égocentrée. Possiblement, c’est une thèse non démontrée, les soi-disantes nouvelles maladies (re)présentent la vérité d’un turbo-capitalisme subornant les acteurs de s’auto-modeler, -modifier, -moduler : C’est • pourquoi le fanatique solitaire s’identifiant à des avatars stéréotypés, des egos à gogo, des online-egos furtifs se planquant dans des jeux internet ; • pourquoi l’internaute navigant dans sa dérive d’interphone, sms, skype, communautés sociales etcétéra ; • pourquoi l’égomane se chosifiant – se corpsifiant107 – dans des tatouages, des transmutations esthético-chirurgicales, des intensifi-bronzages, des piercings ; • pourquoi le décent masturbateur fada de pornos fadasses, de cybersexe sans souvenir ; • pourquoi le command insolvable continuant de s’approprier de multiples objets d’usage courant, d’accumuler les fétiches d’une demande quasiobligatoire de marchandises ; • pourquoi le sportif accro avalant démesurément de kilomètres et de kilos, absorbant des états de tensions, abusant de son corps ; • pourquoi l’observateur excessif de m’as-tu-vus à travers les téléréalités sérialisées dans l’après-midi ; sont dans leur excès ce qu’on est poussé à appeler un ›nouveau type consommatoire‹. Parce qu’on est avec la condition postmoderne plus conditionné à l’accumulation mais à la consommation, on fait le con consomptible, on donne le con consommé. Un ›nouveau type consommatoire‹, par exemple un “shopaholic” suivant l’étiquette pénétrante et réductrice du “workaholic” déjà connue? Une telle classification n’est évidemment nullement sérieuse. Elle est une parodie presque rebutée tout comme les croquis de mathèmes différents n’était que l’usage aberrant de la boîte d’outil lacanienne pour pouvoir confronter la monomanie addicte par des alternatives pasticheuses. Des mathèmes, faits pour
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Lacan, Jacques. 1970. Radiophonie (p. 409), in Lacan, J. 2001. Autres écrits (pp. 403-447). Paris : Seuil.

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permettre vingt et cent lectures différentes, multiplicité admissible aussi loin que le parlé en reste pris à son algèbre108, ne sont que l'appât d'un travail à effectuer dans la fluctuation de l'examen de notre pratique par une réflexion théorique : Ils ne suivent que certain disent être une logique élastique.109 De tout cela, ces combinaisons structurelles bien pétries ne restent copieusement approximatifs et qu’une série de variations relationnelles en ce qui touche des variantes de surconsommation dans l’ère postmoderne sous les diktats du discours capitaliste. Le choix d’une parodie allusive dérive du fait que ce qui se veut être un théorème d’addiction n’est donc – au-delà sa lecture au premier degré – aucunement une heuristique et ne représente de ce fait qu’une théorie simpliste. Il s’agit de ni plus ni moins que la ›nouvelle simplicité‹ clinique d’une leitkultur capitale réclamant d’être économique, pragmatique, basée d’évidence et utilitariste. Sûrement sommes-nous confrontés avec la fin des grands récits – ceux des métarécits historiques, politiques, sociales, philosophiques et psychologiques. Ce n’est pas par hasard qu’à la fin Lacan ponctue sa théorie des discours par l’esquisse du faux discours capitaliste et où il présente une topologie nodale avec des variantes de plusieurs faux nœuds. La fin des grands discours (garants-discours) classiques entraîne ce qui a été caractérisé comme étant leur court-circuit par le faux discours capitaliste, par le pseudo-discours du marché. Si – sur un autre plan – James Joyce est un symptôme, selon Lacan même le sinthome, Jean-Paul Sartre en est un également avec son dernier grand récit du néant de la Moderne, avec un néantisme renvoyant le sujet sur lui-même. Après avoir rencontré les phénomènes des discours brisés, on n’a affaire qu’avec un égocentrisme qui paraît être un égotisme, voire, une addiction des égos à égaux. L’attribution d’une pathologie addicte serait donc conforme à la logique capitaliste : Jadis, en 1932, Wilhelm Reich constatait que la pulsion de mort serait l’activité caractéristique du système capitaliste. 110 Ici c’est pour ainsi dire le système qui dévore ses propres sujets, qui les exploite une deuxième fois, qui les amène à une destination rééducatrice et qui satisfait des profiteurs scientifico-thérapeutiques. Cette analyse nous mène bien plus loin faisant éclore une dialectique immanente au système sujet (")vide : Il en ressort que l’adaptation – accommodation et/ou assimilation – du sujet consommatrice est bien un effet du discours omnipotent, mais que ce sujet auto-actif développe par là une subversion, que le prétendu sujet maladif se soustrait au discours utilitaire. Le discours scientifique serait donc une force antagoniste pour contrebalancer ces résultats inopportuns. La langouste-monstre à la suite serait donc une suite elle-même, le symbole d’une obligation structurelle de fonctionner dans un système consommatrice : Elle ne serait qu’un calque mais ceci comme une indispensable épreuve du réel, comme l’ombre omniprésent du con consommateur, comme menace cotante (et cocottante) du disqu’ours111. Qui donc voudrait perdre son ombre ? Il faudra
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Lacan, Jacques. 1960. Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien (p. 816), in Lacan, J. 1966. Écrits (pp. 793-827). Paris : Seuil. Lacan Jacques. 1962. Le Séminaire, Livre IX : L'identification. Séance du 21.02.1962. Online-Publ. : http://espace. freud.pagesperso-orange.fr/topos/psycha/psysem/identi10.htm. 110 Remarque de Sigmund Freud dans une lettre à Sandòr Ferenczi du 24.01.1932. 111 Lacan, Jacques. 1974. 7ème Congrès de l’École freudienne de Paris à Rome (p. 177), in Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 16, pp. 177-203.
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alors accepter l’ek-sistence de cet ombre. S’il y a alors pas nécessairement un déficit, mais si quelques des soi-disantes addictions peuvent être considérées comme étant des adaptations autoplastiques du „Prothesengott“112, du dieu prothétique, aux conditions du marché consommateur d’une économie désirante, il ne resterait de constater avec Rimbaud113 qu’il faut être absolument moderne. Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! Et zut alors … face à l’automatique de cette dynamique sociale et de la possibilité d’une irréversibilité de ce développent reste l’option que toute analyse, psychanalyse, risque de devenir une garantie de bonne fin pour des innovations rationalistes et technicistes. C’est pourquoi il ne peut pas être opportun de reprendre le procédé louche de construire des typologies de structures de personnalités et/ou de pathologies qui seraient caractéristiques pour une époque, de prôner des pathologies soi-disant nouvelles. Il s’agit d’une dynamique sociale dont la validité des opérateurs d’un déplacement et d’une condensation dépasse le cadre référentiel d’une psychodynamique individuelle. Avec Georges Canguilhem c’est la vie elle-même qui épanouie une activité normale mais qui dans ses conduites normatives n’est pas normale dans l’unanimité. Soulignons quand-même avec Sigmund Freud dans son travail concernant la négation114 la prévalence de la fonction attributive sur la fonction assertive : La ›normalité‹, c’est une capacité à créer de nouvelles normes en contraste avec son contraire, la fixation, le rétrécissement à une seule norme de vie. Si les dynamiques de changement se réfèrent à des mouvements régrédiants ou progrédiants, c’est cette possibilité de désadaptation ou de réadaptation qui caractérise un fonctionnement soi-disant ›normal‹.115 Ceci veut dire que le ‹normal› n’est nullement l’absence d’anomalie et qu’il n’est pas aisé de décider à quel moment une anomalie devient maladie. 116 N’importe quel toubib peut (parce qu’il n’y a ni critères valables ni description opérationnalisée – correspondant aux codes utilisés dans le CIM-10 ou DSM-IV – ni définition sérieuse pour ces ‹addictions› nouvelles) diagnostiquer une telle ‹addiction› et le besoin d’un traitement symptomatique. Pour ne pas être mal compris : Ces excès d’usages d’internet, d’aliments, de marchandises, de jeux, de sexe, de travail, de cosmétiques, ça existe. Et il y a des individus ou il est indiqué d’intervenir. Mais ceci n’autorise nullement à inonder le monde psy avec une sauce collante surnommée ›addiction‹ – et à marquer ces sujets plus ou moins concernés par ce signe adhésif. Je suis – tout en scrutant les publications scientifiques – tombé sur deux recherches empiriques concernant la dépendance de médias (télévision, computer, internet) : L’auteur de l’une (qui est un mémoire de qualification pour l’enseignement supérieur à l’Université de Hanovre), Bert te Wildt, souligne dans son travail récent117 que le problème du comportement ne figurerait pas comme un phénomène de maladie mais seulement comme un signe psychosocial et négatif qui pourrait jouer le rôle d’un facteur de risque ou d’un déclencheur, mais qui ne serait pathogène comme tel et encore
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Freud, Sigmund. 1930. Das Unbehagen in der Kultur (p. 451), in Freud, S. 1999. Gesammelte Werke, vol. XIV (pp. 419-506). Frankfurt am Main : Fischer. Rimbaud, Arthur. 1873. Adieu (Une saison en enfer). Online-Publ. : http://abardel.free.fr/petite_anthologie/adieu.htm. 114 Freud, Sigmund. 1925. Die Verneinung, in Freud, S. 1999. Gesammelte Werke, vol. XIV (pp. 9-15). Frankfurt am Main : Fischer 115 Bergeret. Jean. 1972. Normalité ou pseudo-normalité (p. 381), in Revue française de psychanalyse, n° 3, pp. 381400. 116 Zagury, Daniel. 1998. Modèles de normalité et psychopathologie (p. 55). Paris : L’Harmattan. 117 Wildt, Bert te. 2010. Medialität und Verbundenheit. Zur psychopathologischen Phänomenologie und Nosologie von Internetabhängigkeit (p. 328). Lengerich : Pabst.
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moins une maladie particulière. L’auteur récuse la notion d’une cyberaddiction – en termes du futur DSM-V : “internet addiction disorder” – comme étant un manœuvre grossièrement simplifiant dont l’usage inflationniste dévoilerait un manque de sens critique et devrait être récusé par une psychiatrie scientifique et par une psychothérapie sérieuse.118 L’autre travail de recherche constate en conclusion que les personnes avec une soi-disante cyberaddiction comporteraient de manifestes écarts avec des personnes dépendantes de substances. Une analyse de comorbidité montrait que les personnes montraient plutôt une grande similitude avec des patients diagnostiqués comme étant dépressif ou souffrant d’un trouble de la personnalité. 119 Prenant ces études de manière exemplaire, il devient clair que l’idée d’une addiction généralisable et des néoaddictions suit la mode d’une idéologie sans soutien théorique et/ou empirique ; son évidence n’est qu’une probabilité d’apparence. Nous voilà de retour aux structures pernépsy, à la névrose avec une quelconque addiction par exemple. Si on insiste alors sur la différenciation avant tout qualitative et structurale du normal et du pathologique, la dynamique de ces structures implique la capacité de désadaptation, de réadaptation successive dépassant l’adaptation passive dans une dynamique active du sujet avec son milieu, avec le défi consommateur du quotidien.120 Il s’agit donc d’une adaptabilité créatrice qui caractérise la normalité du normal, d’une capacité de combiner plusieurs registres défensifs opposée à l’univocité de réactions stéréotypées.121 C’est sur cet écran qu’il faudra discuter le point (addictif) où la quantité consommatrice se change en qualité structurale. Sur un plan économique, on reconnaît le phénomène anticipé par Karl Marx122 que le produit ne sera plus séparable de l’acte de production [„Das Product ist nicht trennbar vom Act des Producirens“], ce qui se trouve maintenant réalisé sous forme d’un effet (produit) de sur-consommation ne plus dissociable de l’acte de consommation même. – Il devient évident qu’il ne s’agit plus d’une symptomatologie, d’un symptôme prothétique dans une structure nodale, comme Lacan123 nous démontre dans l’esquisse du sinthome borroméen :

Certains actes ‹addicts› seraient alors situés sur une limite de perfection / parodie de la logique capitaliste, de soumission / subversion en ce qui concerne la logique consommatrice, d’affirmation de soi / auto-asservissement. On se trou118 119

Wildt (2010) op. cit., p. 334. Schuhler, P.; Sobottka, B.; Vogelgesang, M.; Fischer, T.; Flatau, M.; Schwarz, S.; Brommundt, A., Beyer, L. 2012. Pathologischer PC-/Internet-Gebrauch bei Patient/Innen der stationären psychosomatischen und Suchtrehabilitation. Abschlussbericht eines zweijährigen Forschungsprojekts 2010–2012 (pp. 113ff.). DRV-Förderkennzeichen: AZ 8011106-31/31.94. Münchwies / Schwerin : AHG-Kliniken. 120 Zagury (1998) op. cit., p. 70. 121 Freud, Sigmund. 1924. Der Realitätsverlust bei Neurose und Psychose, in Freud, S. 1999. Gesammelte Werke, vol. XIII (pp. 361-368). Frankfurt am Main : Fischer. 122 Marx, Karl. 1863/65. Resultate des unmittelbaren Produktionsprozesses (p. 116), in Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), vol. II/4,1, pp. 24-129. Berlin: Dietz. 123 Lacan, Jacques. 1976. Joyce et les paroles imposées (p. 94), in Lacan, J. 2005. Le Séminaire, Livre XXIII: Le sinthome (pp. 91-102). Paris : Seuil.

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ve donc sur un plan politique avec ses options de subordination, d’excès, d’abus avec les intrigues à suspense de légalité / illégalité, du normal / pathologique. Si on veut, ces phénomènes pourraient être vus sous l’angle d’une action conjuguée du système et du sujet : Dans son séminaire concernant le nœud de Joyce, Lacan124 nous présente un nœud raté et la solution joycienne de le sauver par l’intégration d’un ego correcteur :

Par analogie, il se laisse discuter si les sujets (sur-)consommateurs n’investissent pas leur liberté pour ‹corriger› le faux discours capitaliste en s’engageant de façon exagérée – ou plutôt : en sacrifiant leur ego. Ce qui se trouve être différent, concerne le niveau de cette opération : Celle-ci ne se joue plus sur le plan des registres RSI, voire, sur le niveau du nœud borroméen, de la parlote, mais la façon de parlêtrer125 des sujets ›néo-addicts‹ passe à l’acte. C’est pourquoi le statut discursif et la fonction symptomatologique seraient plutôt mieux à topologiser par le schéma lacanien de l’apparole, d’un chaînœud qui fait trou, avec les dimensions angoisse : inhibition : symptôme/sinthome, sens : jouissance phallique (J„) : jouissance de l’Autre (JA), consistance : extimité : eksistence.126

Cette structure tourbe autour d’un trou central représentant la privation du sujet, son désir, son angoisse, ce qui est constamment demandé dans la demande. C’est un objet petit " en holophrase, par exemple objet imaginaire (√"), incom! mensurable (" ), oscillant, fluctuant et/ou inconsistant (µ"¸"), idéalisé et auto} identifiant (i (")√ ) et cetera, qui vide la demande : Le sujet est vide de son désir et il se vide de la demande. Donc, le sujet demandifie le désir et désirifie la demande.127 Il en résulte cette confusion de l’objet de la demande avec le l’objet
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Lacan, Jacques. 1976. L’écriture de l’ego (pp.151-152), in Lacan, J. 2005. Le Séminaire, Livre XXIII: Le sinthome (pp. 143-155). Paris : Seuil. Lacan, Jacques. 1979. Joyce le Symptôme (p. 566), in Lacan, J. 2001. Autres écrits (pp. 565-570). Paris: Seuil. 126 Lacan, Jacques. 1974. Le Séminaire, Livre XXII : R.S.I. Séance du 10.12.1974. Online-Publ. : http://www.ecole-lacanienne.net (pp. 2-16). 127 Jamet, Pierre. 2006. Le nœud de l’inconscient. Nouer la clinique (pp. 92-93). Strasbourg / Ramonville Saint-Agne : Érès / Arcanes.
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du désir qui pervertit la relation sujet-objet ($.") ou convertit cette relation (".$). Mais il ne s’agit pas d’abuser de la complexité de ce schéma dans toutes ses surfaces : Ce qui me semble être instructif, c’est la lecture du niveau de l’inhibition. C’est l’inhibition qui se trouve être liée à un effet d’arrêt résultant de l’intrusion de l’Imaginaire dans le Symbolique.128 Ceci veut dire que l’inhibition est liée à cette intrusion qui revient à une collision formant une épissure129 des registres I#S et faisant arrêt. Si Freud130 se réfère à l’inhibition relatif à ce qu’il en est de l’onanisme infantile, il nous indique une masturbation qui ne peut aller jusqu’au bout, donc un phénomène d’arrêt. C’est ce paradigme de l’autorégulation narcissique (du sujet addict) avec le modèle de l’inhibition qui se voit reflété dans cette apparole. Et, dans la structure du discours capitaliste, la fonction inhibante se voit transformée dans un ordre de consumer, de consumer comme il faut, de consumer un faux, un faux semblant vide et vidant, de consumer un rien masqué par l’objet-attracteur s’adressant au sujet ($."® ) et représentant la cause de son désir. Mais la solution (créatrice ?) de radicaliser cette offerte imposée, de s’identifier avec le choix forcé du discours du marché – cet acte addict du ›ça marche‹ s’élève dans le discours court-circuité comme un objet détonnant, comme une réparation dysfonctionnelle. Le système capitaliste réagit avec une mystification, avec l’attribution d’une gangrène psy capable de réintégrer les sujets concernés à l’aide d’un retournement des logiques adaptatives. Donc, restons zen … et lacanien comme Lacan était un freudien lacanien parce qu’il avait relu des trucs qu’il avait parcourus, ânonnés comme un nigaud, avec des oreilles d’âne.131 L’âne-neau se trouve être une métaphore zen : Là, toute affirmation peut faire fonction comme un anneau dans le nez où il ne fait aucune différence qui pose cet anneau, en quoi consiste cet anneau – quand il sera placé, la liberté aura trouvé ses fins. Alors en garde quand on nous suggère un théorème intégral d’addiction parce qu’aussi en japonais les épaves du signifiant courent sur le fleuve du signifié : C’est la vérité qui renforce la structure fiction132 et – Lacan prend le virage dialectique – cette vérité ne progresse que d’une structure de fiction, d’une structure qui est proprement l’essence de cette sorte d’interrogation, de presse, de serrage, qui met la vérité au pied du mur de vérification. Il y a là une voie qui n’est rien d’autre que la dimension de la science, une voie de vérification qui s’attache à saisir où la fiction bute, et ce qui l’arrête. Cette butée, elle s’appelle la contradiction133 et il se pourrait que ses objections fassent fonction d’une mue, d’une mutation au-delà de ladite ruse hégélienne. Notons que le défi est un défi déficitaire, défi déficient … défiscientifique. Et que la langouste-monstre, figure d’un défi exagéré, se réduit donc sur la dimension d’une langoustine …
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Darmon, Marc. 2012. La dentellière. Online-Publ. : http://www.freud-lacan.com/Champs_specialises/Billets_actuali tes/La_dentelliere. 129 Lacan, Jacques. 1976. Joyce et l’énigme du renard, in Lacan, J. 2005. Le Séminaire, Livre XXIII: Le sinthome (pp. 61-76). Paris : Seuil. 130 Freud, Sigmund. 1926. Hemmung, Symptom und Angst (p. 145), in Freud, S. 1999. Gesammelte Werke, vol. XIV (pp. 111-205). Frankfurt am Main : Fischer. 131 Lacan, Jacques. 1971. L’homme et la femme (p. 36), in Lacan, J. 2006. Le Séminaire, Livre XVIII: D’un discours qui ne serait pas du semblant (pp. 23-37). Paris : Seuil. 132 Lacan, Jacques. 1971. Leçon sur Lituraterre (p. 125), in Lacan, J. 2006. Le Séminaire, Livre XVIII : D’un discours qui ne serait pas du semblant (pp. 113-127). Paris : Seuil. 133 Lacan, Jacques. 1971. L’homme et la femme et la logique (p. 133), in Lacan, J. 2006. Le Séminaire, Livre XVIII: D’un discours qui ne serait pas du semblant (pp. 129-144). Paris : Seuil.

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Jacques-Alain Miller134 souligne, que Lacan aurait esquissé pour nous la configuration du moment contemporain, qui inclut que nous aussi sommes pragmatiques comme tout le monde aujourd’hui, mais à part pourtant, – des pragmatiques paradoxaux, qui n’ont pas le culte du ›ça marche‹. Le ›ça marche‹ ne marche jamais – ce qui signifie que nous savons que ça rate, mais nous croyons rater de la bonne façon. Restons alors zen en ce qui concerne le destin du paradigme d’une addiction généralisante, banalisante, monopolisante et altérante, voire, distanciante. Car toute „Aufklärung“ comporte quelque chose qui garde structure de fiction. Car tout savoir, réclamant d’être une vérité, est toujours à interroger sur sa structure de fiction, est toujours du semblant. Sigmund Freud135 nous assure : „Was man nicht erfliegen kann, muss man erhinken“ – en Français : Ce qu'on ne peut atteindre en volant, il faut l'atteindre en boitant. Et il ajoute, qu’il n’y aurait pas de péché, d’autres traduisent qu’il ne serait point honteux de boiter. Bon, si on parle de „Sünde“ – de ›péché‹ et pas du tout de ‹honte› – on ne se trouve pas dans une hontologie lacanienne136 mais dans la logique affective d’une faute. Lacan 137 se réfère au ”sin” anglais, dont c’est l’avantage de mon petit sinthome de commencer par là, de réaliser qu’il n y a pas de péché contre le désir, qu’il y a qu’un seul péché : celui contre l’esprit de la morale.138 Ce n’est pas par hasard que Lacan s’y réfère à l’écriture japonaise et là aux registres 音読み : on-yomi (qui indique la prononciation en caractères) et 訓読み : kun-yomi (indiquant la façon dont se dit en japonais ce que ce 漢字 : kanji, ce picto- et idéogramme, veut dire). S’il y a double structure – on-yomi et kun-yomi – qui dit la vérité par le mensonge, c’est-à-dire sans être un menteur, le signifiant s’en déchire de tant de réfractions 139 et les cas-limite lacaniens à le confirmer seraient probablement ces néo-addicts servants ici comme une essoreuse en démonstration140 et comme l’étoffe d’une sorte de serpillière à nettoyer le tableau noir d’une science qui se fait otage du discours capitaliste, qui trahit et défigure les sujets concernés … et consternés. Parce qu’il faut toujours partir de la relation d’objet et non de n’importe quel objet à l’état pur. Retenons alors la question : Qu’est-ce qui fonde cette relation addictive ? Quel en est le repérage pathologique, en quoi est-ce un excès classable comme une maladie, puisque tout peut devenir addictif – travail, jeu, sexualité, internet, téléphone et cetera ? Et puisque cette relation dépendante – ou encore, pour faire référence à un concept lacanien plus précis, cette aliénation – appartient à la constitution de tout parlêtre ? Que le terme ›aliénation‹ soit précis dans la théorie, c’est un avantage – Jean-Louis Chassaing141 commente que certains diront que ce concept serait réducteur, mais que le choix entre une réduction dans une cohérence théorique et une divagation dans la dilution de définitions
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Miller, Jacques-Alain. 2009. Vers PIPOL 4. Online-Publ. : http://ri2009.champfreudien.org/index.php?nav=288. Freud, Sigmund. 1920. Jenseits des Lustprinzips (p. 69), in Freud, S. 1999. Gesammelte Werke, vol. XIII (pp. 1-69). Frankfurt am Main : Fischer. 136 Lacan, Jacques. 1970. Le pouvoir des impossibles (p. 209), in Lacan, J.1991. Le Séminaire, Livre XVII : L’envers de la psychanalyse (pp. 209-223). Paris : Seuil. 137 Lacan, Jacques. 1975. De l’usage logique du sinthome (p. 13), in Lacan, J. 2005. Le Séminaire, Livre XXIII : Le sinthome (pp. 11-25). Paris : Seuil. 138 Lacan, Jacques. 1962. Le Séminaire, Livre IX : L’identification. Séance du 04.04.1962 (p. 350). Online-Publ. : http:// gaogoa.free.fr/Seminaires_HTML/09-ID/ID04041962.htm (pp. 346-364). 139 Lacan, Jacques. 1973. Postface (p. 311), in Lacan, J. 1973. Le Séminaire, Livre XI: Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (pp. 309-312). Paris : Points-Seuil. 140 Lacan, Jacques. 1957. L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud (p. 498 note 2), in Lacan, J. 1966. Écrits (pp. 493-528). Paris : Seuil. 141 Chassaing, Jean-Louis. 2011. Contre-addiction. L'imaginaire forcé de l'addiction. Online-Publ. : www.freud-lacan. com/ Champs_specialises/Theorie_psychanalytique/Contre_addiction_L_imaginaire_force_de_l_addiction.

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imprécises ne devrait pas être difficile. Ce discours addict accomplit la tache de nier les sujets concrets. Il cache leurs différences structurelles. Il gâche leur statut existentiel et confond le symptôme avec un fantasme : Il ne s’agit pas d’interdire le symptôme mais de traverser le fantasme radical.142 Coïncidence étrange que la publication d’une intervention de Jacques-Alain Miller se trouve être illustré par un pistolet, objet d’art de Katharina Fritsch, plasticienne allemande dont le perfectionnisme détermine une rencontre avec un vide insécurisant.143

Mais une clinique du sujet c’est une pratique, pas un ”ranking” addictionné. Un fait, commenté par Jean Allouch144 comme étant le degré zéro de la nosographie. Foin de la classification ! Si Marco Decorpéliada145 nous procure un jeu anagrammatique de classification et calcification, ce n’est pas une surcalcification en l’espèce d’un diagnostic qu’il nous faut. En psychanalyse, toute théorie se trouve indexée à une pratique et elle y est ancrée. C’est alors d’une position hésitante s’appuyant sur cet Ypsilon, d’un statut affreud, qu’il faut se mettre à l’écoute, qu’il faut (se) garder cet acte freudien tout en sauvant la dimension d’une expérience en première personne.146 Du reste, n’oublions pas que le contexte du discours capitaliste frôle sauf le registre clinicien aussi un registre politique de notre ré-action. Sur ce, la position zen ouvre ce que Paolo Virno a conceptualisé comme le modèle d’une tactique émancipatoire, nommé « exodus ».147 Il s’agit d’une « dérobade offensive » („offensiver Entzug“) représentant un acte de désertion qui devient une « démission fondatrice » („gründende Abschiednahme“),148 qui développe une ligne de fuite capable de libérer le “general intellect” (Marx) de son implication paradoxe dans les dynamiques des discours du maître, de l’université et du marché. Se retirer par cet exodus individuel du tissu consommateur, voire, accaparant, risque de se heurter à un certain vide – un vide (re-)gagnant au verso de nouvelles possibilités marqués par ce point vraiment indéterminé qui se voit visé et traversé par ladite ligne de fuite. Il s’agit d’une expérience portant les traces de ce que Lacan a décrit comme étant une traversée du fantasme.149 Cette ligne de fuite n’existe pas d’elle-même. Toute ligne serait, nous fait savoir Lacan150, en quelque sorte fomentée d’une fiction parce que cette ligne ne serait une dimension que d’être sans consistance à proprement parler. Le motif
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Lacan, Jacques, 1964. En toi plus que toi (p. 304), in Lacan, J. 1973. Le Séminaire, Livre XI: Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (pp. 293-307). Paris : Points-Seuil. http://fr.wikipedia.org/wiki/Katharina_Fritsch 144 Allouch (2010) op. cit., p. 5. 145 Decorpéliada, Marco. 2010. Schizomètre. Paris : Epel. 146 Leguil, Clothilde. 2011. Pour le sujet lacanien (p. 58), in Le diable probablement, nº 9 [Pourquoi Lacan], pp. 55-58. 147 Virno, Paolo. 2010. Exodus. Es kommt darauf an, vol 9, pp. 23-31. Wien / Berlin: Turia+Kant. 148 Virno (2010) op. cit, p. 50. 149 Heßdörfer, Florian. 2012. Das Begehren der Krise (p. 53), in psychosozial, vol. 35, n° 3, pp. 43-56. 150 Lacan, Jacques. 1975. Le Séminaire, Livre XXII : R.S.I. Séance du 18.02.1975 (p. 2). Online-Publ. : http://www. ecole-lacanienne.net (pp. 2-16).
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est déjà bien connu par les réflexions de Félix Guattari et Gilles Deleuze151 distinguant trois types de ligne. Ça se résume en quelques mots152 : Les lignes dures des dispositifs de pouvoir. Les lignes souples voguant autour des lignes dures sans les remettre en question, voire, ces liens qui s’immiscent même au cœur d’un univers de rapports, ces petits refus de respecter le règlement ou le code de la route, ces grèves ponctuelles, ces cours séchés. D’ailleurs les psychanalystes n’auraient pas besoin de faire un clin d’œil à quelconque norme ou antinorme pour faire savoir qu’ils ne sont pas ›adaptateurs‹ : S’ils adaptent, c’est le sujet à lui-même.153 C’est-à-dire : Sans cela, le sujet reviendrait, d’un passage par une ligne souple, rapidement sur la ligne dure et tout rentrerait ›dans l’ordre‹. Lacan154 ajoutera / expliquera que ceci est tout à fait de nature à nous rappeler que, géométriquement, une ligne n’est que le recoupement de deux surfaces … Les lignes de fuite d’où personne ne revient jamais au même endroit, des lignes qui ne définissent un avenir mais un devenir. La ligne de fuite tracée par la désertion est une expérimentation aussi parce qu’elle n’est pas prétracée : Le sujet devra tracer et traverser lui-même ses lignes de fuite. Parce que l’idée de la ligne droite (qu’on appelle ›le raisonnable‹) est, nous apprend Lacan155, manifestement un fantasme, un fantasme qui n’est pas un rêve mais une aspiration. C’est-à-dire que ce que le patient paye, c’est la capacité du clinicien à tenir sa position d’analyste, à retenir son souffle, à faire le mort et à cadavériser sa position156 afin de reconnaître qu’il y a trou au niveau de l’"chose. Et l’"chose justement, ça ne se montre pas, conclue Lacan : ça se démontre.157 Ceci quand on présentifie la mort – quand on ne se laisse ni hystériser ni momifier158 mais garde ses distances sur sa place du mort dans cette partie bridge analytique.159 Gagnant cette position sur un plan politique par l’exodus individuel, par une option active, procure en tout cas un espace potentiel ou transitoire, garantie l’extimité d’un trans-espace160 qui fait d’ailleurs penser au concept zen d’un potentiel contenu dans la situation. Attention ! quand-même … on est toujours le charlatan de quelqu’un ... comme le dragon enroulé se trouvant inculpé d’être la cause du 陰陽 : yin et yang , principe d’une transformation constante – voilà la ›preuve‹161 :
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Deleuze, Gilles & Guattari, Félix. 1980. Capitalisme et Schizophrénie, tome 2 : Mille Plateaux. Paris : Éditions de Minuit. 152 Simon/TRAVERSEL. 2010. Les lignes de fuite. Online-Publ. : http://www.transversel.org/spip.php?article437. 153 Zagury (1998) op. cit., p. 88. 154 Lacan, Jacques. 1976. D’une fallace témoignant du réel (p. 113), in Lacan, J. 2005. Le Séminaire, Livre XXIII: Le sinthome (pp. 105-118). Paris : Seuil. 155 Lacan, Jacques. 1977. Le Séminaire, Livre XXV : Le moment de conclure. Séance du 15.11.1977 (p. 1) OnlinePubl. : http://www.ecole-lacanienne.net (pp. 1-6). 156 Lacan, Jacques. 1955. La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse (p. 430), in Lacan, J. 1966. Écrits (pp. 401-436). Paris : Seuil. 157 Lacan, Jacques. 1971. L’écrit et la parole (pp. 78-79), in Lacan, J. 2006. Le Séminaire, Livre XVIII: D’un discours qui ne serait pas du semblant (pp. 77-94). Paris : Seuil. 158 Lacan, J. 1960. Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien (p. 826), in Lacan, J. 1966. Écrits (pp. 793-828). Paris : Seuil. 159 Lacan, Jacques. 1961. Critique du contre-transfer (p. 223), in Lacan, J. 1991. Le Séminaire, Livre VIII : Le transfert (pp. 215-231). Paris : Seuil. 160 Lacan, Jacques. 1956. Du signifiant dans le réel, et du miracle du hurlement (p. 160), in Lacan, J. 1981. Le Séminaire, Livre III : Les psychoses (pp. 147-161). Paris : Seuil. 161 http://www.lebambou.org/article-tai-ji-quan-et-symbolisme-le-dragon-4-97780033.html.

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Le principe yin & yang indique déjà que le dragon se trouve situé sur une limite : Il est aussi un sujet infradiscursif, un élément du faux discours du marché, qu’il peut et doit demeurer un sujet observateur, contemplatif, voire, distancé des machinations de ce système. Sous ceci, cette intervention attend d’aboutir dans un artéfact poubellicant162 : Si les propres mots deviennent des mots renversant – en japonais 一転語 : ichi tengo – ceci signifie de se retourner, d’abandonner les robes scientifiques, d’écaler les pelures d’un zen psychosphère163 et de pratiquer comme un débutant dans toute novicité, d’observer le nouveau monde jaillissant tout comme après un sommeil hibernal. Et avec ceci, je m’éclipse …

Dr. Ulrich KOBBÉ iwifo-Institut, BP 30 01 25, D-59543 Lippstadt ulrich.kobbe@iwifo-institut.de ulrich@kobbe.de

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Lacan, Jacques. 1968. Marché du savoir, grève de la vérité (p. 30), in Lacan, J. 2006. Le Séminaire, Livre XVI: D’un Autre à l’autre (pp. 29-43). Paris: Seuil. 163 Lacan, Jacques. 1964. Du réseau des signifiants (p. 57), in Lacan, J. 1973. Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (pp. 51-62). Paris : Points-Seuil.

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