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L’ECHO SAMEDI 8 DÉCEMBRE 2012

Out of office
Art contemporain

Bien collectionner, un art
S’adonner à la collection requiert de bonnes connaissances de base car l’achat d’œuvres, surtout d’art contemporain, n’est pas dépourvu d’écueils.
Les vitrines en verre minimalistes visent à abolir toute distance aux œuvres. © DOC

seulement de conserver des œuvres, mais d’avoir le souci des visiteurs et de prendre par la main ceux qui sont loin des pratiques culturelles», explique Henri Loyrette. L’audio-guide multimédia avec écran tactile 3D propose plusieurs chemins de découverte, en suivant la chronologie, par thématiques: Art et religion, le Nu à travers les âges... Ouvrir les portes, c’est aussi le sens de la mise à nu des réserves en sous-sol, visibles derrière une vitre ou sur rendez-vous. Lieu pour entreposer temporairement et restaurer les œuvres à exposer venues du Louvre, le Louvre-Lens en fait un lieu à vocation pédagogique, pour montrer les coulisses d’un musée, ses métiers, la «vie secrète des œuvres». Pour Henry Loyrette, Lens est l’occasion de penser l’avenir du Louvre, de prendre une distance pour se «voir autrement».

«J

GéRALDINE VESSIèRE
e me souviens de ce couple. Ils avaient acheté des œuvres d’art au gré de leurs envies ou de leurs coups de foudre. C’était une passion qu’ils avaient développée à deux et poursuivie pendant des années. En instance de divorce, ils m’avaient demandé d’évaluer leur collection espérant en tirer un bon prix… Elle n’avait aucune valeur marchande», raconte Fabienne Nicholas, head of consultancy de la Contemporary Art Society. Les histoires de ce type ne sont pas rares. Certaines personnes pensent que toute œuvre d’art a de la valeur et est un bon investissement. Loin de là. Par contre, «si on achète prudemment, les œuvres acquises devraient au moins garder leur valeur.» Fabienne Nicholas guide régulièrement les membres de la Contemporary Art Society dans ce processus. La maison a été fondée en 1910 pour développer et soutenir les collections publiques d’art contemporain en Grande-Bretagne. Elle joue aussi le rôle de consultant auprès notamment de collectionneurs publics et privés situés partout dans le monde et propose des programmes pour ses membres destinés à donner un aperçu du monde de l’art contemporain. Quelques conseils. Qu’est-ce qu’une bonne collection? À la Contemporary Art Society, nous sommes intéressés par une vision à long terme de la collection et par l’idée de collectionner pour «l’amour de l’art». Pour le reste, il est impossible d’avoir une boule de cristal prédisant à coup sûr qui sera le Van Gogh de demain. On peut, par contre, limiter les risques de faire une mauvaise acquisition. Mais pour cela, il faut faire ses devoirs. Il est fondamental pour le bon collectionneur de développer une compréhension et une connaissance de l’art et de son marché. Il faut faire des recherches, aller à des conférences, des expositions, développer de bons contacts avec les galeries et les artistes, apprendre à regarder une œuvre. Et avant d’en acheter une, il est important de se renseigner sur celle-ci et sur l’artiste. Il faut notamment se demander s’il a été dans une bonne école d’art, s’il a participé à de bonnes expositions collectives et individuelles, si ses œuvres sont dans des collections privées et surtout si elles se retrouvent dans les plus grandes collections publiques, ce qui est le sommet de la consécration. La reconnaissance et la validation de l’ar-

Les biennales internationales, comme ici à Venise, sont d’excellents indicateurs de la reconnaissance d’un artiste, plus que les foires d’art.
© REUTERS

Pour Lens et sa région, qui regroupe la moitié des friches industrielles de France, où le taux de chômage dépasse les 15%, et le dernier cinéma a fermé en 1999, le Louvre est un espoir. Celui de redresser la tête, comme Bilbao en Espagne, autre cité industrielle déshéritée, l’a fait avec le Guggenheim. Daniel Percheron, président socialiste de la Région Nord-Pas-de-Calais, a voulu ce projet dès l’origine. Dans une France où tout vient de l’État parisien, le financement du Louvre-Lens est très majo-

«La fin de l’hiver» pour le pays lensois

«On peut limiter les risques de faire une mauvaise acquisition. Mais pour cela, il faut faire ses devoirs.»
tiste par des personnes et des institutions considérées comme des autorités dans le monde de l’art – musées, critiques d’art et curateurs réputés, bonnes galeries, foires et surtout biennales internationales, plus critiques et ayant plus de validité que les foires –, sont fondamentales et sont les premiers éléments à prendre en considération. La cohérence de la collection est-elle importante? Parfois, mais pas toujours. Il existe plusieurs manières de collectionner: plus spontanée ou plus réfléchie, horizontale – en collectionnant les artistes représentant un certain moment de l’histoire – ou verticale – en se concentrant sur un petit nombre d’artistes réunis autour d’un thème particulier. Valeria Napoleone, par exemple, ne collectionne que les artistes femmes, ce qui fait de sa collection quelque chose d’unique. L’impor-

tant est d’être capable d’accéder au meilleur pour chaque période. Quelles sont les bonnes questions à se poser lorsqu’on commence une collection? Il y en a beaucoup. Certaines sont très pragmatiques. Il faut notamment se demander quel type d’art nous intéresse – conceptuel, uniquement des portraits, exclusivement des paysages? –, si on pourra prendre soin des œuvres acquises – des photos et des dessins nécessitent un soin spécifique –, si on aura le temps de gérer sa collection, si on souhaite acheter une œuvre pour un espace spécifique, comment l’assurer, ce qu’elle deviendra à notre décès, etc. Il est aussi important de fixer certains paramètres comme le prix maximum que l’on est prêt à dépenser par œuvre, voire par an. Les relations avec les galeries sont importantes… Pour un bon galeriste, l’essentiel est que les artistes qu’il représente soient placés dans les bonnes collections. Il va avant tout chercher un lieu sûr pour ses œuvres, une collection qui leur permettra de prendre de la valeur, un collectionneur qui aura déjà fait preuve de son sérieux et qui gardera le tableau ou la sculpture suffisamment longtemps. Le pire pour un artiste est de voir ses

œuvres revendues trop tôt sur le marché secondaire. Cela lui ferait perdre de sa valeur. Les bonnes galeries vont donc privilégier un musée comme la Tate à un collectionneur et un collectionneur ayant pignon sur rue à un collectionneur qui débute. Certains des meilleurs travaux ne seront donc pas accessibles à ce dernier. Il devra peut-être attendre des années avant de pouvoir acheter l’artiste qui lui plaît vraiment. Il est donc important de développer de bons contacts avec les galeries pour gagner leur confiance et avoir accès à certaines œuvres. Vous rencontrez beaucoup de collectionneurs. Observez-vous des traits communs? Ils respectent l’artiste. Le suivent comme un enfant dont ils sont fiers. Souvent aussi, avec le temps, en se rendant compte qu’ils ont rassemblé une partie de l’histoire sociale et culturelle d’une période, ils prennent conscience de leur responsabilité et de leur rôle de mécène. Plus ils développent des relations avec les artistes ou avec les institutions, plus la frontière entre le public et le privé s’estompe. Certains vont même jusqu’à céder leur collection à des institutions publiques afin qu’elle reste visible à un grand nombre. C’est d’ailleurs sur ce modèle qu’a été bâti le Guggenheim.

Les 500.000 visiteurs par an attendus devraient bénéficier au commerce local.
ritairement régional. «Il y a dans cette démesure du rôle de la Région, l’énergie du désespoir», écrit-il. Si le Parc qui entourera le musée est encore une ébauche boueuse, les promoteurs du projet espèrent que le Musée va rayonner alentour. Les 500.000 visiteurs par an attendus devraient bénéficier au commerce local et au développement d’infrastructures touristiques. «Un musée ne fait pas le printemps», admet Daniel Percheron, mais «nous avons voulu signifier que l’hiver était fini» en ce pays lensois. La Liberté de Delacroix ouvre le chemin.
Ouvert de 10h à 18h. Fermé le mardi. Gratuit jusqu’en décembre 2013, sauf les expositions temporaires (9€). À 50 km de Tournai, 130 km de Bruxelles, 2h de la gare de Bruxelles Midi.

Galeries
Plante carnivore
Formée à l’académie des Beaux-Arts de Liège, Aurélie William Levaux dessine comme elle respire. Illustratrice et artiste, née en 1981, publiée notamment à la 5ème Couche, elle expose aujourd’hui ses dessins à l’encre et brodé fil chez Pierre Hallet. Attention, explosion d’émotions et forêt touffue comme dans les contes pour enfants qui font peur. Sur papier ou sur tissu, les sujets abordés par Aurélie William Levaux sont sans tabous. On y voit des fleurs turgescentes comme des sexes dressés, qui masquent le visage d’une jeune femme, on y voit une femme sereine entourée de nuages dentés, on y lit des morceaux de phrases brodés ou peints, on y découvre une iconographie religieuse détournée, des Vierge Marie, des fauves féroces, des plantes luxuriantes. On sent la patte de l’illustratrice et dessinatrice de BD qu’elle est, son sens de la narration. Les images qu’elle produit ont un lyrisme et une violence à rapprocher des œuvres de Frida Kahlo. Oui. Parce qu’ici agit sans frein un monde de fantasmes, d’imaginaire, d’intimité. Un mélange explosif de douceur parfois amère et de dureté ironique, une boue tiède, un jaillissement. Voilà une jeune artiste qu’il faut absolument découvrir.
«Une envie pénétrante» Galerie Pierre Hallet 33 rue Ernest Allard, 1000 Bruxelles Jusqu’au 23 décembre. Mardi, jeudi, vendredi, samedi de 14h30 à 18h30, dimanche de 11h30 à 13h30.

Convaincant
Pour son exposition à la galerie Xavier Hufkens, Michel François a choisi comme point de départ une série de photos prises dans les sous-sols du Palais de Justice de Bruxelles. Là sont entreposées, identifiées, libellées un très grand nombre de pièces à conviction, allant de la hache au balai, en passant par d’autres objets prosaïques qui prennent de l’intérêt quand on sait à quelles histoires jugées ou à juger ils ont pris part. Ainsi, l’artiste explore-t-il la notion de cause à effet, ou plutôt, la notion d’imbrication d’un objet réel, banal dans une structure narrative, dans un morceau d’histoire, un événement qui se déroule. Toutes ces «Pièces à conviction», comme il les nomme, racontent aussi, par leur rassemblement en un ensemble, une deuxième histoire, celle d’un artiste qui s’empare des choses, les photographie, les emballe, les scotche, les découpe, les chiffonne. Michel François, né en 1956, vit et travaille à Bruxelles. On se souvient de l’exposition de photos sous forme de posters géants à emporter au MAC’s. À la manière d’un promeneur, Michel François s’accapare la réalité qui l’entoure, l’alchimise et la recrache en des interprétations qui ajoutent de la poésie et du sens au monde.

AUTOUR DU LOUVRE-LENS
À quelques kilomètres de Lens, on peut prolonger le séjour en Artois, avec l’exposition «Roulez Carrosses» sur les carrosses de Versailles à Arras, et le mémorial de la guerre de 14-18 à Notre Dame-de-Lorrette, lieu de la plus grande nécropole française du premier conflit mondial. Le Nord-Pas-de-Calais se revendique comme la région des musées, avec 49 musées labellisés «Musée de France» et des réalisations récentes remarquables comme La Piscine à Roubaix, Le LAM à Villeneuve d’Asq, les Beaux-Arts de Lille… Des billets groupés pour un ensemble de musées régionaux, incluant le Louvre-Lens, vont être proposés.

À l’étage, deux très belles «Instant Gratifications», des sculptures murales en bronze: comme des dentelles de métal précieux, leur structure étonnante résulte du choc thermique provoqué par la confrontation du bronze liquide coulé sur un sol de sable froid. Ainsi, musardant dans une fonderie, il détourne une technique séculaire pour créer de nouvelles formes. On pointe, à l’entrée de la galerie, les 4.000 cacahuètes de bronze, toutes différentes, réalisées en Afrique, selon la technique de la cire perdue. Arrivées à Bruxelles dans un simple sac de toile pour le charbon, leur pérégrination et leur genèse sont en soi tout un poème. MDC
«Pièces à conviction» Galerie Xavier Hufkens 6-8 rue Saint Georges, 1050 Bruxelles Jusqu’au 12 janvier. Du mardi au samedi de 11h à 18h.

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