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EDITO ∕ LAURE TOURY

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RÉDACTRICE EN CHEF

CACOPHONIE
n pouvait penser que le projet de loi « ouvrant le mariage aux couples de même sexe », une fois présenté, allait offrir un cadre propice à une certaine rationalisation des débats ; que celle-ci serait structurée grâce à l’analyse sagace et rigoureuse des juristes. C’est loin d’être le cas. Ce projet d’une vingtaine d’articles semble avoir plutôt accentué les divergences : pas assez ambitieux pour les uns, dévastateur pour les autres. Et comme les sociologues, les psychanalystes, les pédopsychiatres, les ethnologues, les maires, les représentants d’associations familiales, les assistantes sociales, et comme les homosexuels eux-mêmes, les juristes s’avèrent presque tout autant divisés. Ce n’est pas la divergence de leurs raisonnements qui étonne, mais la diversité de leurs inspirations puisant dans le positivisme juridique ou le droit naturel, et leurs variantes. Un débat de société tel que celui en cours souligne à quel point le droit est une science humaine, et rappelle que, dans une démocratie laïque, la norme même suprême reste exposée aux remises en cause essentielles. La divergence des sensibilités juridiques n’explique pas à elle seule la cacophonie des discussions actuelles. Sans aborder ici le fond de la question (pour un éclairage détaillé, v. dans ce n° l’article de Christine Bidaud-Garon, p. 30), il s’avère que les termes mêmes du débat ont été mal posés. L’intitulé du projet de loi, axé sur le mariage, masque aux yeux Le débat sur le mariage de l’opinion publique, volontairement ou inhomosexuel souffre d’un conséquemment, ses incidences en cascade, en particulier sur la filiation. Surtout, ce problème de méthode débat souffre d’un problème de méthode. Contrairement à la ligne présidentielle affichée jusque-là pour d’autres chantiers, le projet de réforme n’a pas fait l’objet d’une consultation préalable. Si des auditions ont actuellement lieu à l’Assemblée nationale, ce qui n’était d’ailleurs pas obligatoire, elles suscitent critiques et frustrations. Le débat, semblant ouvert alors qu’il ne l’est pas, apparaît biaisé aux représentants hostiles au mariage homosexuel. Un soupçon facilement alimenté par la réception minimaliste de certains d’entre eux « en privé » par le rapporteur du projet de loi ou lors d’auditions manifestement expéditives, alors qu’un lobby pro bénéficiait par ailleurs d’un traitement présidentiel. Quant au panel retenu pour l’audition dédiée à « l’approche des juristes », il a tout bonnement tourné au plébiscite : sur six personnalités, six partisans du mariage homosexuel. Un défi aux lois statistiques dans un milieu souvent décrit comme conservateur. Bref, l’organisation de ces auditions à contre-temps a été source de malentendus. Le débat est tranché depuis longtemps. Le Président tiendra l’une de ses promesses électorales. Une promesse a priori sincère, fondée sur une vision de la société, si l’on en croit le cœur qu’il met à l’ouvrage. Mais cet ouvrage touche à la trame de la société, et soulève un fil de questions essentielles méritant davantage qu’une réflexion bâclée.

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DROIT & PATRIMOINE n N°220 n DÉCEMBRE 2012