Michael Oppitz

Shangri-la, le panneau de marque d'un flipper. Analyse sémiologique d'un mythe visuel
In: L'Homme, 1974, tome 14 n°3-4. pp. 59-83.

Citer ce document / Cite this document : Oppitz Michael. Shangri-la, le panneau de marque d'un flipper. Analyse sémiologique d'un mythe visuel. In: L'Homme, 1974, tome 14 n°3-4. pp. 59-83. doi : 10.3406/hom.1974.367477 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1974_num_14_3_367477

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SHANGRI-LA,

LE PANNEAU DE

MARQUE

D'UN

FLIPPER

Analyse sémiologique d'un mythe visuel par MICHAEL OPPITZ

Avant-propos Le mythographe et le sémioclaste procèdent de manière diamétralement opposée. Ce monde d'illusions cohérent que l'un construit avec force art, l'autre n'a de cesse de le démolir. Mais l'effort de démonter les rouages d'un mythe ne répond pas seulement à un désir de destruction. C'est aussi rechercher une expé rience : comment cela fonctionne-t-il, comment est-ce agencé ? L'acte de décodage est acte de désenchantement. Mais si je veux appréhender le mythe dans sa total ité, ma technique de démontage doit être, à tout le moins, aussi efficace que celle du montage ; l'œuvre sémiologique ne doit le céder en rien à l'œuvre mythographique. Shangri-la, le mythe que nous considérons ici, est extrêmement riche ; d'où la longueur de ce travail qui se divise en deux parties. Dans la première, j'explore le vaste champ sémantique du concept de Shangri-la, préalable indis pensable à l'introduction du support matériel de mon analyse, l'icône vulgaire reproduite sur le panneau des flippers Shangri-la. J'espère démontrer que le champ sémantique tend à gagner, de proche en proche, de nouveaux supports concrets. La seconde partie consiste exclusivement en l'analyse de l'une des réali sations concrètes du mythe : en l'occurrence, le mythe visuel du flipper. L'analyse s'attache à comparer les divers éléments du montage mythique avec ceux de la réalité ethnographique qu'il prétend reproduire. Nous verrons que le détail restitue non seulement la vérité, mais aussi bien le mensonge, la supercherie. Le mythe que nous propose le nipper est le modèle réduit d'une réalité qu'il se charge de transformer en idéologie. I. — L'expansion du champ sémantique : qu'est-ce que Shangri-la ? (I.i) — Shangri-la est le modèle d'un panneau de marque de flipper, construit en iç6j par Williams & Company L'Homme, juil.-déc. 1974, XIV (3-4), pp. 59-83.

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MICHAEL OPPITZ

(1. 2) — Shangri-la est une expression anglaise A ma connaissance, c'est le seul mot emprunté à la langue tibétaine qui ait été assimilé par une langue européenne. Des Américains interrogés sur ce qu'ils entendaient par Shangri-la1 firent les associations suivantes : le paradis ; une cité cachée aux yeux du monde ; un navet du cinéma des années quarante ; le lieu où règne un éternel printemps ; des immeubles de luxe ; le nirvana ; un céleste séjour ; la paix éternelle ; le paradis ter restre ; une version orientale du paradis ; une utopie ; quelque chose de bouddhique ; ce que je dis, histoire de rire, quand je prépare un plat si délicieux qu'on se croirait à... ; un roman ; une enseigne de restaurant ; de hautes montagnes couvertes de neige ; une vallée verdoyante ; une pagode chinoise pour bouddhistes ; des visages orientaux, amicaux et sereins ; des femmes exotiques ; une retraite paisible et reposante, où l'on peut échapper aux soucis quotidiens ; recouvrer ses forces au sein d'un paysage exotique ; la résolution des problèmes psychologiques ; la possi bilité de donner libre cours à ses fantasmes personnels. Ce mélange chaotique de connotations diverses s'éclairera au fur et à mesure de notre travail. La synonymie avec le paradis revient avec insistance. Tel est, par exemple, le sujet de Shangri-la, un «tube» des Kink's en 1969. Pour ce groupe « rock », le mot évoquait le confort banlieusard et pantouflard du petit-bourgeois qui se balance passivement dans son fauteuil à bascule style Kennedy, abruti de travail et repu de rêves de confort et d'abondance : « Now that You've found Your paradise This is Your kingdom to command You can go outside and polish Your car Or sit by the fire in Your Shangri-La [. ..] Put on Your slippers and sit by the fire You've reached Your top And You just can't get any higher You're in Your place and in a way You are In Your Shangri-La . . . »2 1. Enquête menée, sur ma demande, par H. Schmidt-Brummer, à Los Angeles, en 1971. 2. « Maintenant que Tu as trouvé Ton paradis Voilà Ton royaume à portée de main Tu peux sortir briquer Ta voiture Ou rester au coin du feu dans Ton Shangri-la Mets Tes pantoufles et reste au coin du feu Te voilà au sommet Et c'est sûr, Tu ne peux pas aller plus haut Tu es à Ta place et, dans un sens, Te voilà dans Ton Shangri-la ...»

fiction ». (I. ou Baskil. mais incompatibles avec le contexte où Hilton situe son Chandapore). conçue par Evelyn Woo. en Turquie). en Amérique. est censée infléchir les fantasmes du client de passage vers les variantes malaisiennes du paradis Shangri-la. portent ce nom . Pékin. ouvert par des Anglais à Minorque.SHANGRI-LA 6l La liste ci-dessus n'inclut pas le sens : le Nulle-Part. puis de nouveau en 1972. le mot Shangri-la court le monde. dans diverses régions de l'Inde et du Népal. parce qu'il n'est pas localisable. La principale caractéristique du genre réside en l'alternance. Le vocable Shangri-la porte en lui un espoir dans le même temps qu'il confirme une déception.Kingstown entre l'Irlande et le pays de Galles. et jusqu'à la résidence d'été du président Roosevelt. Nankin. mentionnée par Marco Polo. L'ouvrage de Hilton est l'exemple type d'une forme littéraire que. Lost Horizon. Angora. je dénommerai « voyage-fiction ». Pareil en cela au commun des paradis. Oxford. Et de ce mélange d'espoir et de déception naît une nostalgie. Frisco. mais non. Bref. Changhaï. Kashmir. on en a vendu plus de deux millions d'exemplaires. Les termes géogra3. Shangri-la est Nulle-Part. il a été traduit en plus de vingt langues et porté à l'écran par Hollywood en 1937. entre toponymes réels et toponymes fictifs. motels. Espoir d'un lieu qui.3) — Shangri-la est le lieu principal ou se déroule l'action d'un roman II s'agit d'un récit de voyage. Baskul (formé probablement d'après la région de Bascia. Ostende. Hankéou. dispersés de par le monde du dollar. plus confuse. selon une séquence presque rythmique (nous mettons les toponymes fictifs en italiques) : BerlinTempelhof. Darjeeling. Le mot Shangri-la a fort bonne presse parmi les entrepreneurs de loisirs. se détruit dans l'instant même où il se construit. Dans l'ouvrage de Hilton. sans compter un tout nouveau paradis de vacances. au Kazakstan. Samarkand. Tiger Hill. Fiji. le bateau -ferry qui fait la navette Holy head. le mont . Yokohama. les premiers ayant pour fonction de rendre vraisemblables les seconds3. l'un des soixante hôtels de grand luxe de la chaîne hôtelière Western International. Peshawwr. La direction s'est empressée d'annoncer le coût des cinquante tenues différentes revêtues par ses neuf cents employés : 68 ooo dollars. Honolulu. Macao. et qu'un des commentateurs du voyageur vénitien identifie avec Peshawar . Ce livre a connu un succès prolongé . on exclura toute identification de Baskul avec Baskol. cette fois en version musicale. mais plus durable et plus exploitable. comme le suggère le roman. de l'Anglais James Hilton. hôtels et boîtes de nuit qui. publié pour la première fois en 1933. cette alternance se présente de la manière suivante. Nombreux sont les drives-in. Et comme pour souligner l'ubiquité du tourisme à l'âge du jet. pleinement concertée. Chung-Chiang (il existe une localité de ce nom au Sé-Tchouan. Jungfrau. Mùrren. La tenue de travail. Bangkok. par analogie avec l'expression « science. sur la ligne de chemin de fer Hankéou-Pékin). tels Chandapur et Chandapor. et à juste titre. des « investisseurs » américains ont ramené le nom dans son continent d'origine : il y a un an s'ouvrait à Singapour l'hôtel Shangri-la. Chandapore (on trouve des noms à consonance analogue.

Le pilote expirant explique aux passagers où ils se trouvent : non loin de la lamaserie de Shangri-la. Lanchow. le nom Karakal évoque le toponyme Karakul dans le Pamir). Par sa disposition. et sa sublime montagne Karakal couronnée de neige (Shangri-la est situé « quelque part au Tibet » — tel est le titre du roman en version allemande — ou plus précisément dans le Nord-Ouest du pays des neiges éternelles . franchit les monts Karakorum et atterrit en catastrophe quelque part dans le triangle géographique Kashgar-Kun Lun Shan-plateau tibétain. sur la frontière tibéto-chinoise). prend la direction nord-ouest. la population de la vallée est en majorité tibétaine . le costume est mi-tibétain. Koko-Nor. les délicates lanternes en papier. au cœur d'un cirque de montagnes infranchissables. proches de la réalité : un phonème. A la différence des lamas du monastère. distingue les noms de lieu imaginés par Hilton des localités réelles. mesure. Everest. des peintures et des thanka. ont adopté également pour règle de vie ce principe de douce modération. soumis à l'autorité d'un Grand Lama. Shangri-la qui su rplombe une profonde vallée subtropicale. sont rassemblés les plus admirables trésors culturels de l'Orient et de l'Occident et. les lamas se consacrent essentiellement à la méditat ion. Shangri-la compte environ cinquante lamas initiés et semi-initiés. Les indigènes guident les survivants par-delà d'im menses glaciers. Kashgar. Sikkim.62 MICHAEL OPPITZ phiques inventés sont. voici. L'avion et ses passagers sont détournés par un pilote chinois qui. le rituel du thé. Il est d'abord question de quatre étrangers qui doivent être évacués de la région de Baskul. Khartoum. Dans le monastère règne une atmosphère essentiellement chinoise : l'ornementation picturale des pavillons. Mais il est temps de visiter ce site. la lumière. pure fiction dans l'ordre géographique. la cuisine et l'ét iquette. Karakorum. nous verrons bientôt que Shangri-la n'est rien moins que tel dans l'ordre mythique . de surcroît. comme surgi du rocher. Cette ruse confère au lieu de l'action. . les vêtements des lamas. jusqu'à un étroit défilé dans l'ombre du Karakal. K2. Shangri-la. telle est la seule maxime de Shangri-la. des bains chauds. la population séculière de Shangri-la. de par leur composition phonétique. le statut très particulier d'une localité à mi-chemin entre la géographie et l'imaginaire. Ta Tsien Fu (légère distorsion phonétique de Ta Tsien Lu. au plus. au site paradisiaque nommé Shangrila. d'importantes bibliothèques contenant des ouvrages traitant de la sagesse et du savoir de toutes époques et de tous pays. Delhi. aujourd'hui K'ang Ting. Turnbridge Wells. des jardins raffinés. accessible aux seuls initiés. tout ce qui fait le confort matériel de l'existence : la plus belle porcelaine chinoise. Chung-Chiang. européennes). à la stupéfaction des voyageurs kidnappés. le chauffage central. Outre de nombreuses activités d'ordre artistique. au lieu de mettre le cap sur Peshawur. Kun Lun Shan. Baltistan. d'origine internationale. théâtre d'une insurrection. Vienne. gigantesque pyramide de glace. par l'avion spécial du Maharadjah de Chandapore. Shangri-la évoque un monastère où. Nanga Parbat. Au delà de cette passe dangereuse. Et les habitants de La la vallée. des compositions musicales (entre autres. Akron (Ohio).

une apocalypse générale semblait inévitable. Grâce à l'or qui abonde dans la vallée. inaccessible et anonyme. Enfin. Les maisons soigneusement entretenues s'ornent de pelouses luxuriantes. apprend-on. assure aux habitants de Shangri-la une longue. ils blanchissent. C'est pourquoi Shangri-la n'est pas seulement une retraite pittoresque . des bonnets de feutre et des chaussures en peau de yack. ce sont gens comblés. avec pour vedettes Ronald Colman. il reflète sous forme de mirage un aspect bien réel de l'histoire contemporaine des années trente. C'est la réponse nostalgique d'un romancier aux incertitudes de l'entre-deuxguerres. Shangri-la est un paradis clos : il est difficile d'y entrer et presque impossible d'en sortir. de fait. il incarne. On prétend que le Grand Lama.4) — Shangri-la est le lieu principal où se déroule l'action d'un film En 1937. des mangues. En cela réside sa dimension historique et politique. Quant aux habitants. Un bienfait qui toutefois se retourne contre ceux qui quittent la vallée pour une période tant soit peu prolongée car. vieillissent et meurent. la vallée produit du vin. tiré du roman de Hilton. fut relevé de ses ruines au début du xvme siècle par les soins de l'actuel Grand Lama. en version musicale cette fois. Inondée de soleil. Car le pouvoir de destruction ayant atteint son apogée en ce vingtième siècle. Shangri-la est un eschaton collectif : édifié sur la peur de l'apocalypse. Une seconde mouture de la somptueuse production hollywoodienne fut tournée en 1972 par la même compagnie. très longue vie. et conduit à cet état de perfection. Jane Wyatt. permettrait à un petit groupe de gens de survivre à la catastrophe mondiale imminente. Le film obtint un succès comparable à celui du roman. qui quittent parfois la vallée. ainsi les hommes. L'immense succès que connut le roman indique assez que Hilton n'était pas seul à ressentir le besoin de se retirer du monde. du tabac et la mystérieuse baie tangatse dont on extrait une drogue légèrement enivrante qui. Et poser en hypothèse que le processus historique est inéluctable rend plausible une telle exigence d'évasion. le bouddhisme et le christianisme. L'évasion : s'échapper du monde. de jardins tropicaux avec étangs à lotus. très vite. (I. équi librés. l'unique espoir pour l'avenir de la culture humaine. Thomas Mitchell et Edward Everett.SHANGRI-LA 63 mi-chinois . mais aussi de créer un lieu qui. ajoutée à la nourriture et mêlée à cet air de texture quasi irréelle. avec des vedettes de classe . Les femmes sont vêtues à la chinoise. de bienheureux paradisiens en somme. bosquets de bambous et kiosques à thé en bois laqué. portent des peaux de mouton. d'un pantalon étroit à mi-mollet et d'une tunique de soie fendue sur le côté. Shangri-la. entreprit de réaliser sa vision utopique de Shangri-la afin de conjoindre en une symbiose exemplaire l'Orient et l'Occident. Frank Capra réalisa le film Lost Horizon. un missionnaire luxembourgeois de l'ordre des Capucins.

Relazione inedita di un viaggio al Tibet. 1626 .64 MICHAEL OPPITZ internationale tels Peter Finch. 'ol mo lung ring. China. Sally Kellermann. Novo descubrimento de grâo catayo ou dos regos de Tibet. Liv Ullmann. 1933 : 114) mentionne explicitement les ouvrages suivants sur le Tibet : Antonio de Andrade. Athanasius Kircher. 16 et 17. signifiant le paradis ou Nulle-Part. 5. London. Hilton (Lost Horizon. Lisboa. Les autres noms tibétains pour Shambhala sont : stags gzigs. Qu'on se rappelle : le Shangri-la de Hilton est situé à flanc de coteau. vallée pro fonde » . lui-même originaire de l'Inde4. Sans doute la transformation phonétique de Shambhala en Shangri-la est-elle plus marquée que celle qui de Peshawar fait Peshawur . Berlin. Shambhala ne fait qu'un avec la capitale chiliastique de Vishnu-kalki.5. Abegg (Der Messiasglaube in Indien und Iran. (Cf. et il surplombe une vallée encaissée . le millénium tibétain (I. Il a son prototype dans le concept tibétain du paradis. Car le Shangrila de Hilton n'est pas uniquement le produit de son imagination d'auteur. Les descriptions qu'il donne dans son roman et ses références bibliographiques à des récits de voyageurs anciens5 nous confirment dans l'idée que le concept tibétain de Shambhala ne lui était pas étranger. le Karakal. . (I. la « défilé ». On emprunta non seulement le mot mais également sa signification. Anvers. mais l'opération n'en garde pas moins un 4. D'après E. George Kennedy et Charles Boyer. nous avons déjà noté que l'une de ses astuces favorites consistait à prendre des toponymes véritables et à leur imprimer une très légère distorsion de manière à créer des noms qui ne soient que partiellement fictifs. on ne l'atteint qu'en franchissant un défilé dangereux. 1667 . En outre.1) — Shambhala devient Shangri-la J'ai parlé de Shangri-la comme d'un mot anglais emprunté au tibétain en raison du roman de Hilton et de la première adaptation cinématographique. le Shambhala. Sir John Gielgud. Jean de Thévenot. cette transformation peut être traitée avec plus de liberté que lorsqu'il s'agit d'un lieu dûment consigné sur la carte . En voici la preuve : le mot Shangri-la.) Les dimensions de ce travail ne me permettent pas d'entreprendre l'analyse des variantes cinématographiques du mythe. mais aussi Shambhala est-il plus éloigné de la réalité géographique : car Shangri-la étant la transformation phonétique d'un lieu en lui-même irréel. Tous mots qui se rapportent étroitement à l'action. Voyage à la Chine des pères Grueber et d'Orville .5) — Shangri-la est Shambhala. et du on en conclura qu'il en savait plus long sur le Tibet que la plupart des Européens. Cassiano da Macerata Beligatti. n'existe pas en tibétain. yo gsum et bde byung. J. au pied d'une imposante montagne. 1928). soit gshong « gorge. Mais décomposons le mot en ses constituants. P. Mon hypothèse est la suivante : Shangri-la est une variation phonétique délibérée. forgée par Hilton. ri « montagne » . On admettra que sa connais sance tibétain ait permis à Hilton de charger le mot de ces connotations . à partir du mot shambhala. ph.

Shambhala. philosophisch-philologische und historische Klasse » XXIX. répand une lumière 6. décrit un chemin pour atteindre Shamb hala qui diffère des itinéraires classiques. de nuit comme de jour. le pays-des-merveilles. Stuttgart. Selon lui. cité par Tucci. est entouré de montagnes et de glaciers formant un lotus à huit feuilles. on trouve le passage suivant : « Au pied du versant sud des montagnes enneigées qui entourent Shamb hala. 1970).5. le haut de la cuisse gauche. de à l'eau si froide que les créatures infernales elles-mêmes en sont presque transies à mort. 2) — Description de Shambhala Les descriptions de Shambhala et des chemins qui y conduisent ne manquent pas. Un texte tibétain anonyme. au sud-ouest de Liang Chou sur la frontière chinoise. et. Une gigantesque montagne de glace transparente surplombe la capitale. certaines ardues et presque inaccessibles. blo bzan dpal dldan ye ses. nâgas. Si l'on en croit ces descriptions. 7. le voyageur qui désire se rendre à Shambhala doit traverser les régions occident ales Ngari et de Mang Yul avant d'arriver à la rivière Sitâ. Dans quelle mesure Shanïbhala. II.SHANGRI-LA 65 caractère systématique. sér. Dans cette rivière glacée. Grunwedel. Tucci & W. font l'amour de la manière suivante : le pénis est placé sur le muscle intérieur du haut de la cuisse. Heissig. Seuls ils seront à même de déjouer les ruses et les pièges des yaksas. rédigée en 1775. Elles s'accordent toutes sur un point. la comparaison entre les deux va nous permettre de l'établir. T'oung Pao. traduit par Laufer. Prenant pour point de départ le chorten blanc de Pai Ta. B. . se trouve une grande ville dont les habitants. la plus célèbre est celle du troisième abbé de Tashilhunpo. d'autres plus clémentes. « Zur buddhistischen Literatur der Uiguren ». Lozang Palden Yeshi. et accessible seulement à ceux qui sont passés maîtres dans l'enseignement tantrique. (I. Elle fait scintiller les pierres précieuses dont est constellée la façade du palais. et les organes femelles sur la partie correspondante. les habitants sont pourvus « d'or ganes sexuels mâles sur la cuisse droite et d'organes sexuels femelles sur la cuisse gauche »7. De ces descriptions. puis la naissance intervient. certains ont voulu voir le Jaxartes ou le Tarim. Die Religionen Tibets und der Mongolei. tant hommes que femmes. une autre est un désert jonché de blocs de pierre épouvantables . G. 3). Kalapa. bayerischen Akademie der Wissenschaften. Dans un autre lam yig (itinéraire). la route est pénible. à savoir que Shambhala est situé quelque part dans le Tibet du Nord-Ouest6. il se dirige vers l'est à travers la Chine et aboutit à Shambhala. 1915 (« Abhandlungen der kônigl. vol. hasardeuse. Der Weg nach Sambhala (sambhalai lam yig) des dritten Grofilama von bkra s"is Ihun po. Mûnchen. A. on doit traverser des contrées où veillent les démons. L'une est recouverte d'une épaisse forêt circulaire. ressemble-t-il à Shangri-la. » Cf. VIII : 405. Avant de parvenir au cirque de montagnes enneigées qui environnent Shambhala. en haut de la cuisse gauche. sur la frontière. Leyden. Le fœtus demeure trois mois dans cette partie du corps. dans une troisième. le pays-des-merveilles tibétain. asuras et autres créatures dangereuses embusquées sur leur passage. Laufer. formée d'arbres sala et tola . situé quelque part au nord-ouest (cf.

Shambhala fut gouverné originellement par sept rois sacrés dont le premier se dénommait Sucandra. 1961 : 365. le timonier Kulika Rudra. Malaya. Un lama bouriate nommé Dorjijew. se dresse un énorme mandata. tous les habitants de la terre atteindront l'âge de cent ans et le blé poussera dans les champs sans semis ni labours. qui régnèrent chacun un siècle. 10. Sarkisyanz voit dans le mythe de Shambhala le ferment d'un concept millé nariste dont serait porteur le lamaïsme . montera sur le trône en l'an 2327. Grunwedel. maître et conseiller du treizième dalaï-lama. (1-5-3) — Conséquences politiques de l'idée de Shambhala : le messianisme tibétain L'attente d'un messie parmi les populations tibétaines a eu des conséquences politiques concrètes au début du siècle. Dans le parc central. Il est l'auteur d'un pamphlet dans lequel il identifie explicitement le royaume de Shambhala. Berlin. Vinrent ensuite vingt-cinq souverains dits Kulika. le dernier d'entre eux. il aura pour tâche de réaliser l'union de tous les adeptes du lamaïsme et de les mener au combat dans l'ultime guerre qui les opposera aux ennemis de la religion. les habitants sont égaux devant la loi. La ville regorge de trésors . Selon le mythe. : 43a. en Russie tsariste . E. W. L'enseignement du Bouddha se répandra de par le monde. symbole des cinq (!) castes. conséquences liées directement à la notion du site utopique de Shambhala. le roi de Shambhala porte un chapeau multicolore à cinq pointes. Toutefois. De somptueux jardins agrémentent les rues où flottent les effluves du bois de santal. cit. D'après les calculs des adventistes. Leur langue est le sanscrit. Ils vivent dans l'abondance. sis vers le nord-ouest. symbole de l'enseignement kâlacakra. elle a un million de maisons dont chacune abrite de riches vêtements et tapisseries . La victoire acquise. exerça une grande influence au Tibet. op. suivant le modèle indien. D'après la traduction de Laufer. Maladie et famine sont inconnues. et plus tard. A l'est s'étend le Lac des Souhaits où l'on se rend en chevauchant des éléphants ailés. En un temps de déclin du bouddhisme. avec la Russie.66 MICHAEL OPPITZ merveilleuse sur la vallée. 9. et affirme voir dans le tsar Nicolas II la 8. Le vingt-cinquième Kulika détruira tous les Mlecchas (Musulmans) au cours d'une grande bataille eschatologique. en tant que diplomate. Ils portent des robes blanches et des turbans. mais une abondance modérée9. il sut admirablement attiser l'adventisme vague et passif contenu dans l'idée du Shambhala et la combiner avec les visées proprement matérielles d'un pouvoir politique. Chiliasmus und Nativismus. une loi douce et bienveillante. . Mùhlmann. ceci oppose un démenti à l'assertion de Mùhlmann qui maintient que l'Asie bouddhiste n'a jamais connu un concept de cet ordre10. La société est divisée en quatre castes8. et gouvernée par un monarque. Les habitants ont une espérance de vie extrêmement élevée. partout For s'amoncelle.

L'équation RussieShambhala ne cessa d'être opérante qu'avec la venue au pouvoir de Staline. On invoquait fréquemment les nombreuses analogies entre le communisme et l'idéal social du lamaïsme. Les Anglais. Expédition ou Mission de Younghousband. concluait-il. par euphé misme. il est parlé dans les mouvements millénaristes. Ces faits et d'autres. . plus particulièrement les faits mongols. Il s'est avéré que le mythe ne se laissait pas réduire à une manifestation unique dans un contexte exclusif. (1. New Haven. Nombre de Tibétains mettaient en lui tous leurs espoirs. j'ai tenté d'établir une sorte de chaîne génétique des transformations que subit le mythe. Roerich. Cela aboutit à l'invasion du Tibet par les Britanniques (1904). Cf. Par ailleurs. Dorjijew affirmait par ailleurs que le tsar Nicolas se disposait à créer l'empire bouddhiste tant attendu. souvent interprété dans son pays d'origine comme promesse millénariste réelle est 2) importé en Europe par le truchement d'un roman anglais qui. laquelle peut se formuler comme suit : 1) Shambhala. dite. Ainsi advint-il que le mythe passa de la tradition orale à l'action. Les transformations observables dans le roman. il devint un facteur déterminant de la réalité politique. Quant au langage de l'action. celles observables dans l'icône vulgaire du flipper. de l'action. par exemple G. Trails to Inmost Asia. Mais pour les populations d'Asie centrale. des images. attestent l'efficacité du mythe de Shambhala11. fondateur de la Secte Jaune. le paradis tibétain. introduisant une localité fictive. Nous avons rencontré le concept de Shangri-la au niveau des mots. exploite bon nombre de caractéristiques de la version initiale en 11. devait se considérer comme un allié du tsar russe. la Chine remplaça la Russie en tant que lieu de l'utopie. 193 1 : 157. La croyance en l'identification entre le royaume messianique de Shambhala et la Russie devait se développer au Tibet et en Mongolie durant la révolution d'Octobre et la période qui suivit.SHANGRI-LA 67 réincarnation de Tsongkhapa (1357-1419).6) — La chaîne de transformations d'un mythe Jusqu'à présent nous avons traité de diverses transformations affectant l'univers mythologique de Shangri-la. Quiconque se réclamait du bouddhisme. à la sphère du langage-image. les récits. l'adaptation cinématographique et la tenue des employés d'hôtel. virent dans les relations russo-tibétaines vivifiées par le mythe une menace pour leurs propres intérêts coloniaux en Inde et au Tibet. En s'accommodant des intérêts monarchiques et ensuite des exigences révolutionnaires. Après la révolution chinoise. le mythe était beaucoup plus qu'une belle histoire : elles s'en nourrissaient comme de paroles d'Évangile. époque où l'attitude des Soviétiques à l'égard du lamaïsme devint franchement hostile. quant à eux. les légendes et les chansons de geste appartiennent à la sphère du langage-mot . Cette interprétation servait les intérêts politiques du tsar en Asie.

devenir un réservoir d'associations mythiques et contribuer éventuellement à revivifier le mythe initial. Le mythe visuel. par exemple. appelé Shangrila. On peut admettre que chaque variante est déterminée. va dès lors.68 MICHAEL OPPITZ les situant dans un contexte historique donné (l'action se passe en 1931). En fait. des fins contraires à son dessein . Ce nouvel apport d'associations 7) en favorise de nouvelles. à condition toutefois — condition limitative — qu'elle soit connue . en tant que réservoir de significations. village de vacances) s'évanouissent à peine nés. C'est le mot Shangri-la lui-même. par la précédente. en effet. On peut schématiser la chaîne de transformations du mythe de Shangri-la par le schéma suivant. Ainsi le mot persiste-t-il. etc. Chaque transformation du mythe pouvant varier librement par rapport à chacune des précédentes. cet article pourrait-il servir. Le toponyme Shangri-la. Il lui faut en tenir compte. incarné dans le panneau. Aussi bien y a-t-il une différence qualitative entre ces transformations nouvelles [2) 4) 6)] et le motréservoir [3) 5)]. paradoxalement. et l'image représentée sur le panneau de marque ? Guère plus que le nom et le rapport ténu avec quelque chose d'agréable. le roman et le film. chaque fois qu'une nouvelle variante gagne droit de cité. 6) enrichir. connaît encore le Shambhala tibétain ? Et dans dix ans. elle rétrocède au mot-réservoir de nouvelles connot ations. Je conçois cette chaîne de transformations comme la progression d'une série de variantes solidaires. différence née du processus dynamique où s'inscrit celui-ci. qui constitue la source la plus sûre. qui connaîtra le panneau de marque Shangri-la ? Aussi bien. entre le paradis de vacances sis à Minorque. la plus riche et la plus constante de variantes nouvelles. car l'analyse. les limites sont celles qu'impose le mot lui-même. donne naissance dans les pays anglophones à 4) un signifiant qui absorbe un certain nombre d'idées-clichés émanant des deux ouvrages de fiction. ne le détruit pas pour autant. A l' encontre de ses propres intentions sémioclastiques. car aucun mythographe ne peut laisser de côté certaines connotations que le mot Shangri-la éveille dans la langue anglaise. cette analyse pourrait. Cette concentration d'idées en un seul vocable rend possible 5) la création du panneau de marque Shangri-la. où les flèches discontinues représentent les influences possibles . appauvrir ou du moins modifier le réservoir à clichés « Shangri-la ». à son tour. Quoi de commun. Le roman sert de modèle à 3) un film à grand spectacle qui constitue la première transformation visuelle du mythe (nous n'envisagerons pas ici la tradition tibétaine des thanka). qui permet de disséquer le mythe. panneau de marque. devenu en quelque sorte mot-réservoir. car ils appartiennent à cette catégorie d'objets rigides qui peuvent inspirer de nouvelles transformations sans jamais subir eux-mêmes de changements concomitants. le champ de variation entre les différentes versions est presque illimité. dans une certaine mesure. du seul fait qu'elle fournit des matériaux nouveaux. par exemple un terrain de golf miniature figurant Shangri-la. quel mythographe occidental. alors que ses divers avatars (roman. car.

américain. Transformation n (locale. global) 6. Et cette technique d'amalgame prend une forme bien spécifique : des détails exacts du point de vue ethnographique. international) Signifié II (anglais. 1) — Ethnographie et my tho graphie De même que Hilton amalgame le réel et le fictif dans l'ordre géographique. Une telle analyse confirme les expériences faites par des linguistes. ce n'est pas le détail seul qui change. dironsnous — de l'image totale. international) Signifié I (anglais) 4Flipper (américain. Comme cette technique contribue à faire du flipper tout entier une unité significative.SHANGRI-LA 69 sur les transformations à venir et les flèches continues les influences dûment établies . globale) v II. . les mots entre parenthèses indiquent l'extension spatiale de chaque variante : Millenium (tibétain) Roman (anglais. des anthropologues et des naturalistes : si l'on transporte un détail — ici un détail ethnographique — dans un contexte nouveau et étranger. Film (américain. le panneau Shangri-la amalgame le réel et le fictif dans l'ordre ethnographique. et leur agencement en tant qu'éléments constitutifs — ingrédients. international) 2. mais le contexte même qui se modifie. il importe de noter l'occurrence de chacun des détails pris tel quel. — Iconographie du panneau de marque Shangri-la (II. sont détachés de leur contexte culturel et manipulés de manière à les intégrer dans un choix syncrétique. ou partiellement exacts.

C'est « l'unité tibétaine ». Tucci & Heissig. 2). non la diversité des détails. F est sans nul doute un sha nag (chapeau noir). 145. 12. Il nomme « bonnet pandita » le chapeau de savant.70 MICHAEL OPPITZ Afin d'éviter de longues descriptions et pour permettre au lecteur de se représenter visuellement les similitudes et les différences entre le modèle et la copie. coiffure des exorci seurs (ngà pa) lors des cérémonies tantriques {cf. Ce faisant. Le sha nag est également porté lors des cérémonies de danse sacrée (lha cham). : 142. Les exorciseurs lamaïstes qui portent ces chapeaux noirs sont tous sans exception du sexe mâle. cit. la copie fidèle d'uripàn sha (chapeau de savant)12 . Notons que cette sorcière tantrique est donnée en situation diamétralement opposée à un éventuel joueur mâle. Méconnais sant règle. des bandes de tissu noir pendent dans le dos de l'officiant. La coiffure des trois personnages dans le pavillon est presque conforme à la réalité ethnographique : le chapeau A correspond à un chô sha (chapeau de moine mendiant) ou un pàn sha (chapeau de savant.i. Ceci. en admettant que la psychologie de la perception reconnaisse la possibilité de décomposer un ensemble visuel (le panneau de marque pris dans sa totalité) en différentes unités constitutives (la « gauche tibétaine » par exemple). j'ai illustré les détails ethnographiques qui figurent dans le texte par des photographies et des dessins. La couleur en est habituellement rouge. (II. voir D) aux bords relevés. 8). Associé à la femme. ph. ph. cette unité se laisse appréhender dans sa totalité. Il représente une habitation du type pavillon. Par le terme d'unité visuelle. Le chapeau doit son nom aux morceaux de tissu ou de soie noirs dont il est recouvert . Le cha peau D est. mais il en existe de bleus comme celui du panneau. mais il transforme radicalement la valeur sémiologique du chapeau en question. elle est la représentante d'un univers radicalement contraire. Tucci donne une description détaillée de l'équipement ecclésiastique propre au lamaïsme. et cela sans qu'on en soit nécessairement conscient : ce qui attire le regard c'est l'unité même.i) — La gauche tibétaine Commençons par le côté gauche du panneau. Cf. . les détails décrits dans la première partie se combinent en un groupe presque homogène du point de vue ethnographique. et le chapeau apparaît comme le terme médiateur qui conjoint cette opposition. op. je veux souligner deux aspects. toutefois. non seulement il inverse une coutume tibétaine. J'appelle cette unité visuelle « la gauche tibétaine » {cf. debout à l'angle de la balustrade. avec deux vérandas. à peu de choses près. Tout d'abord. Deuxièmement. en outre. le chapeau tantrique devient un signal qui provoque les associations suivantes : femme exotique portant un chapeau magique — sorcière se livrant à la magie — sirène magique. le mythographe qui a conçu le panneau coiffe de ce chapeau une cette femme.

mais leur bouche est du bon vieil Hollywood. nous rencontrerons entre la représentation verbale et les représentations visuelles nombre d'autres analogies qui. Vraie en ce qui concerne les deux chapeaux. 4). 1). Cette impression tient au mode d'agrafage . il est aussi appelé sha na ring (chapeau-longues-oreilles . Si tant est qu'il ne s'agit pas d'un hasard. Je reviendrai plus loin sur la calligraphie du mot Shangri-la {cf. Leur origine n'est pas clairement définissable d'après leur visage. 3) . passer pour asiatique. 6). ils s'inspirent beaucoup plus de la mode des loisirs des grands magasins euro-américains que d'un quelconque modèle asiatique. En fait. cf. que nous nommerons le « centre chinois » (ph. 9). En revanche. cette similitude entre le modèle et la copie l'est également de l'instrument de musique et. du costume des trois personnages. ph. à un degré moindre. 5) . la similitude se bornant à la disposition horizontale. ph. Il existe deux types de cor kang ling . L'instrument de musique B évoque l'instrument à vent tibétain kang ling. utilisé le plus souvent lors des cérémonies d'invocation. les visages ont bien une petite touche orientale. Les différences entre ce mode d'agrafage et celui représenté sur le panneau sont évidentes. (II. il existe en Chine un type de fermeture à brides appelé k'ou niu qu'on trouve également au Népal et au Tibet {cf. 1.SHANGRI-LA JI à cause de ses larges bords qui retombent sur les oreilles. c'est de ce dernier type que se rapproche l'instrument musical figuré sur le panneau. ce mot forme une seconde unité visuelle. l'un est fabriqué dans un tibia humain (ph. 7) et l'autre est en cuivre plaqué d'argent ou d'or (ph. dans les représentations visuelles. se reconnaisse racialement en elles. Avec les trois beautés orientales disposées au premier plan et juste en dessous. considérées dans leur ensemble. Au cours de la description. Tant par la coupe que par le style.2) — Le centre chinois Particulièrement frappant au premier abord. Elles sont ethniquement indéterminées : les traits peints sur leurs joues suggèrent vaguement une structure osseuse mongole et leurs yeux paraissent légèrement bridés. II. mais suffisamment discrète pour que le joueur blanc. Le manteau à pans croisés dont est revêtu le per sonnage féminin G est un vêtement courant au Tibet et dans l'Himalaya. appelé d'ordinaire go chen chu ha ou cham gô. tout en profitant de la vertu stimulante de l'exotisme. le mot Shangri-la s'inscrit en plein centre du panneau {cf. Considérons en premier lieu les trois beautés. la couleur bleue de la chemise E peut avoir été choisie en fonction du roman. ph. Il est porté aussi bien par les femmes que par les hommes {cf. à la rigueur. les vêtements ou chemises des hommes C et E sont purement imaginaires.4). infra. dans lequel le premier habitant rencontré par les rescapés porte précisément une tunique de soie bleue. Seule la chemise bleue de l'homme sur la véranda inférieure pourrait. Le fait d'atténuer ou d'oblitérer. ph. attestent clairement que l'iconographe connaissait fort bien l'ouvrage de Hilton. les caractéristiques les plus évidemment raciales .

Le person nage au premier plan. On retrouve ces vêtements dans le roman de Hilton : les femmes sont habillées à la mode chinoise et en particulier la pianiste Lo-tsen . Les deux autres. porte une collerette chinoise. Ceci expliquerait que la femme chinoise soit représentée sur le panneau vêtue d'une jupe et non d'un pantalon : il importe qu'elle soit femme sans équi voque possible. ph. l'étang au lotus M est un accessoire bouddhique classique. Il me paraît vraisemblable que le mot et l'objet dérivent du torana indien. . Le pont laqué I s'inscrit parfaitement dans l'unité visuelle du « centre chinois ». Mais en se contentant d'omettre le trait vertical. Le portail qui fournit le cadre de cette « droite japonaise » est une variante des portiques japonais ou torii qui se dressent à l'entrée des lieux saints shintoïstes (cf. Les torana indiens qui ressemblent aux torii remontent à l'aurore du bouddhisme. 13) occupe le côté droit du panneau. elles portent toutes la tunique de soie fendue sur le côté. telle K. tel le célèbre torana de Safichi (11e siècle av. dont la longueur varie du haut des cuisses à la mi-genoux. 14) 13. On se souviendra que Lost Horizon comportait une description d'étang à lotus. On le retrouve dans tous les pays bouddhistes. (II. n). mais il n'en va pas de même du flamant L. 10). par-dessus d'étroits pantalons. qu'on n'en voit plus guère aujourd'hui. H et J. sont vêtus de la très populaire tunique.3) — La droite japonaise L'unité visuelle japonaise (cf. et le torii représenté sur le panneau donne l'impression du bois. ph. De nombreux torii en bois sont peints 13. Aussi est-il parfaitement à sa place dans l'unité visuelle chinoise. ph. ph. en position exactement symétrique par rapport à la gauche tibétaine. sinon dans la réalité. ou le décrêpage des cheveux chez les Noirs américains. les termes de la synonymie demeurent : femme et jupe restent aussi indissociables qu'homme et pantalon. Le mot torii signifie « halte des oiseaux ». C'est par le vêtement que les trois beautés établissent indubitablement leur identité chinoise. 1. Les peuples non blancs eux-mêmes contribuent à perpétuer cette barrière ethnique : la pratique de la chirurgie esthétique de la face au Japon et en Indochine. k'u tse (cf.72 MICHAEL OPPITZ constitue une forme tacite de racisme blanc. laquelle a dû servir de modèle littéraire au dessinateur du panneau. En dépit de toutes les pratiques euro-américaines en matière d'habillement. les femmes chinoises portent des pantalons longs. courant en Occident. et alors que le port du pantalon est depuis longtemps passé dans les mœurs sans que l'on puisse en dire autant de la jupe pour les hommes. p'i chien (cf. nous verrons comment cette créature parvient néanmoins à s'intégrer dans le paysage chinois. Toutefois. généralement fendue sur le côté comme on le voit sur le panneau pour le personnage H. Enfin. Avec la ch'i pao. tout au moins dans la littérature (comme c'est le cas au Tibet). Le maté riautraditionnel des torii est le bois de camphrier ou de cèdre. le mythographe a délaissé le pantalon traditionnel en faveur de la jupe longue. J. C'est la ch'i p'ao.-C). sont autant de signes d'abdication devant la suprématie de l'idéal de beauté de la race blanche.

Ph. — Vitrine iconique du mythe visuel . i. — Le flipper Shangri-la en contexte ethnographique : un hall de jeux à Cologne Ph. o.

avec fermeture à brandebourgs . 4. — Manteau tibétain (cham gô) Ph. — Chemise asiatique. — Détail du flipper Ph. 2.Unité picturale : la gauche tibétaine Ph. 3.

en 5-.cuivre Cor de type kang ling. lors d'une cérémonie tantrique à Junbesi (Népal) . — ■ Ph. — Chapeau de moine men savant (pan sha) diant (chô sha) et chapeau de ph. à7.partirCors tibias humains ling.Ph. 8. 6. — Lamas avec leurs chapeaux noirs (sha nag). faits — de de type kang Ph.

Ph. — Collerette (p'i chien) 12.Unité picturale : le centre chinois Ph. Ph. Ph. 9. — Détail du nipper 10. — Le dieu de la longue vie (Shou-lao-shing) et ses symboles . — Ensemble classique (ch'i p'ao et k'u tse) 11.

14.Unité picturale : la droite japonaise — Détail du flipper Ph. 15. Népal) . — Pagode bouddhiste (temple de Nyatapala. Bhadgaon. — Portique japonais (torii) Ph.

— Transformations du mythe en films : scènes à Shangri-la dans Lost Horizon (1937 e ) . i 6 et 17.Ph.

musée Guimet. 1 8. Paris) . — Le paradis Shambhala. prototype du mythe de Shangri-la {Mandata du Tibet.Ph.

2. 10. 17 By courtesy of Columbia Pictures Industries. 8. 14. 5. 15 par Michael Oppitz . 1. . 0 par Candida Hôfer . 13. .Ph. o. 7. 6. 11. 4. n° 3. Inc. 9. 12. nos 16. n° 18 Réunion des Musées Nationaux. — Le flipper Shangri-la en contexte ethnographique : un bistrot de travailleurs immigrés Copyright : nos 0. cliché n° 05295/1.

SHANGRI-LA 73 en rouge. En cela aussi. De par son style. comme sur le dessin du panneau. Sous le portail. autre entorse à la règle. 1) on distingue une chaîne de montagnes enneigées.. les montants des torii japonais ne sont pas parfaitement verticaux. En la plus haute. De ces montagnes. animaux. on distingue le sommet d'une pagode. ensemble. il évoquerait un type de pagode qui a son origine au Népal. plus courte et plus fine. En effet. de type chinois et de type japonais — qui. Hilton aurait dit qu'elles se dressent « telles une douzaine de Jungfrau. le panneau présente l'ordonnance inverse : la traverse la plus longue est en dessous de l'autre et toutes deux ont l'extrémité inférieure incurvée. (II. qui est aussi la plus longue et la plus massive. tels ceux du sanctuaire shinto Fushimi Inari Jinsha près de Kyoto. mais aussi bien celles d'un pêcher ou d'un amandier. Enfin. bref : telles l'Himalaya. . Nous sommes parvenu à isoler trois unités plus ou moins homogènes — de type tibétain. Les montants sont généralement cylindriques. les branches pourraient être celles d'un cerisier du Japon. Il s'agit en l'occurrence d'une branche de l'espèce prunus. 15). les plantes et les oiseaux sont nettement subtropicaux : lotus. Tranchant avec le côté alpin du paysage. l'accessoire japonais par excellence. P. En tant que signal. paysages Nous avons considéré les unités anthropologiques du panneau Shangri-la. 2) — Plantes. on reconnaît aisément la pyramide de glace escarpée du Karakal. l'image est conforme à la réalité. forment l'aspect culturel de l'image. Elle s'en écarte seulement par l'agencement des deux traverses. Tout en haut du panneau [cf. ils sont relégués dans les coins ou à l' arrière-plan. la traverse légèrement incurvée. ce morceau de pagode flotte sur ou au-dessus de l'eau. affranchi par l'icon ographe non seulement du contexte de la pagode complète mais aussi des lois de la pesanteur. mais qu'il est malaisé d'identifier plus précisément . Alors que dans un torii de style typiquement inari ou myojin. Ce que je nommerais l'aspect naturel est confiné à la péri phérie. Quant aux plantes et aux animaux. mais inclinés vers l'intérieur. ph. se trouve au-dessus de la traverse droite. La contribution sans doute la plus frappante au cliché qui constitue l'unité visuelle de droite est le rameau fleuri O. afin de protéger les enfants contre la maladie. sous forme de taches colorées. flamants roses et oiseaux fantastiques au plumage chatoyant — tout comme dans la secrète vallée de Shangri-la décrite par Hilton. On distingue de fines banderoles rouges qui flottent aux branches. vues de Murren ». prunus. le prunus en fleurs renvoie au printemps japonais. image que l'on est tenté d'associer avec la coutume japonaise de suspendre aux branches des fils rouges enveloppés de laine. mais que Ton retrouve à travers toute l'Asie du Sud-Est et jusqu'au Japon {cf. ph. selon un botaniste.

vie) . et aux montagnes susmentionn ées. La même ignorance expliquerait l'indétermination botanique de la branche de prunus : l'équivalence pêche = longue vie n'étant plus opérante. simple attribut du cliché japonais. Nous touchons ici au nerf moteur de l'anthropologie vulgaire. Sans doute une telle représentation ne saurait être que symbolique. Il se peut que le flamant du panneau soit une version édulcorée de la grue symbolique chinoise : imaginons que l'iconographe ait ignoré la signification symbolique de la grue. 3) — Exotisme et narcissisme La transformation sémiologique des faits ethnographiques. 12). il apparaît toujours sous les traits d'un vieillard souriant. une pêche ou un pêcher = une vie longue ou éternelle . en tant que typique d'un certain exotisme. c'est-à-dire la catégorie fleur ou la catégorie montagne. Toutefois la « stylisation infant ile du panneau est plus pauvre que la plupart des dessins enfantins de ce genre. la longévité {cf. Dans l'iconographie. On se rappelle que l'espérance d'une vie longue et heureuse était l'apanage commun des habitants du Shangri-la de Hilton et du Shambhala tibétain. Les Chinois ont un dieu populaire appelé Shou-lao-shing. Si l'on demandait en effet à un enfant de peindre une fleur ou une montagne plutôt qu'une rose ou le Cervin. est un procédé qui entre pour une . sous deux formes à demi camouflées. la métamorphose d'une grue (Grus) en un flamant rose (Phoenicopterus) . une grue ou un couple de grues = l'immortal ité. peut se formuler comme suit : cette métamorphose est la transformation de deux symboles à signification identique (longévité) en deux signaux à signification différente (exotisme tropical /printemps japonais).74 MICHAEL OPPITZ Cette représentation de la nature relève de deux styles distincts. (II. Quant à la disposition malhabile des fleurs. Si mon hypothèse est juste. évoque un delta tropical plutôt qu'un paysage chinois. il y aurait toutes chances pour que le dessin ressemblât à celui qui nous occupe. Je suggère que le symbole est sous nos yeux. toute représentation visuelle de longévité semble absente de la composition. Or. Celui de gauche semble avoir été quelque peu influencé par la peinture tibétaine. sur la droite. il se serait rabattu sur le flamant rose qui au moins avait pour lui une connotation exotique. une chauve-souris = le bonheur . santé et longévité. mais à l'état latent. il ne reste que la branche fleurie. et d'une pêche (Prunus persica) en une sorte indéterminée de prunus. connu également des Tibétains sous le nom de Mi-tse-ring (Hommeà-la-longue. dont nous avons pu suivre les avatars dans le cas du flipper. Ces symboles sont : un cerf ou un couple de cerfs = la richesse . et ceci est particulièrement net si l'on compare les deux coins inférieurs du panneau. au front très haut. un sapin = la longévité . environné de symboles signifiant bonheur. » Mais revenons au flamant rose que nous avons déjà rencontré dans l'unité visuelle chinoise et qui. Il est le dieu de la longévité. ph. on serait tenté d'y voir une « stylisation infantile ».

Placé au beau milieu de l'image. Il est créé de toutes pièces par quiconque cherche à « faire exotique ». (II. les thèmes mis en évidence sont censés opérer à deux niveaux : on exige d'eux qu'ils retiennent l'attention et qu'ils se laissent facilement digérer. En décomposant l'Autre en bizarres petits fragments. En modifiant le contexte. Barthes qui l'utilise pour décrire l'idée que se fait de la Chine le petit-bourgeois français : un mélange de pousse-pousses. Alors qu'il prétend décrire un système étranger. guignol : relégué aux confins de l'humanité. Analysant la mythologie de la Droite. j' tape sur le bédouin. combinés arbi trairement et interprétés sommairement. il projette un profil aristocratique du Soi. Roland Barthes {Mythologies. Les caractères chinois 14. 1970 : 240) écrit : « Comment assimiler le Nègre. Il s'agit de nous inciter non pas à nous interroger sur notre propre compréhension de l'Autre. ils consistent essentiellement en une série de distorsions des détails ethnographiques qui sont isolés. pièce des frères Cogniard. il ne fait que confirmer le sien propre. Paris. Refrain qui provient de La Cocarde tricolore. Il a non seulement régné en maître sur toute la littérature classique de voyage. Ce ne sont pas tant les objets étranges ou étrangers en eux-mêmes qui sont exotiques. Conformément à la pratique de cette industrie. Et. il figure comme titre de l'unité visuelle chinoise. nous l'avons vu. l'exotisme est un mouvement narcissique d'auto-congratulation. mais seulement à en faire un pur objet d'amusement. le mot signifie la « sinité »16 par un processus d'assimilation des traits de l'écriture alpha bétique européenne à ceux de l'écriture picturale chinoise. spectacle. l'exotisme s'érige lui-même en modèle de saine normal ité. J'emprunte ce néologisme à R. j' suis chauvin. il n'attente plus à la sécurité du chez-soi. Déguisé en exotisme. de sonnailles et de fumeries d'opium. le Russe ? Il y a ici une figure de secours : l'exotisme. Le but de ces producteurs d'exotisme reste toujours le même : enjoliver une réalité étrangère afin de la rendre assimi lableau consommateur blanc et de confirmer celui-ci dans son ethnocentrisme. au tourisme moderne et. c'est-à-dire en reflétant la personne ou l'objet étranger dans un miroir déformant. au sens où l'entendent les promoteurs de loisirs14. . Seuil. L'exotisme est le cannibale de l'anthropologie. L'exotisme est un produit manufacturé. L'Autre devient pur objet.SHANGRI-LA 75 part essentielle dans la fabrication de ce plaisir que nous consommons sous forme d'exotisme. de fait. l'étranger devient objet de consommation. » 15. c'est la façon dont ils sont présentés ou perçus. mais à satisfaire une curiosité immédiate. mais aussi donné sa saveur propre à l'anthropologie « pop ». Une telle attitude est parfaitement chauvine : « J' suis français. 16. à l'art vulgaire. »15 Par ailleurs. Les procédés varient . Cette manipulation de l'exotisme ne vise nullement à favoriser la compréhension de l'Autre.4) — L'écriture alphabétique transformée en « chinoiserie » Le mot central du panneau est le nom Shangri-la.

Trois lettres (C. p. Dans le manie ment même du pinceau. Ces formes élémentaires se divisent en deux groupes : l'un comportant des lignes droites. sont présentes dans chaque trait de pinceau18 : tun « s'accroupir » — le pinceau est pressé sur le papier avec une cer taine force . J. soit quatre directions. tel. et huit (A. 18. en un nombre défini d'éléments graphiques que j'aimerais appeler les formes élémentaires de l'écriture alphabétique19. Georges Mounin (Introduction à la sémiologie. le style de l'écriture courante. n° 5). un Européen ne saisit que le résultat — le dessin plus ou moins épais des traits. selon les écoles de calligraphie. Autrement dit. K. J. le na horizontal {cf. il en est beau coup d'autres. les traits ou graphes. D'après l'illustre calligraphe Wang Hsi-chih (ive siècle av. par exemple. je dénombre huit formes gra phiques élémentaires {cf. sinon toutes trois. S) n'en ont qu'une seule. Le facteur déterminant dans l'esthétique et la technique de la calligraphie chinoise est la façon de manier le pinceau. Mon analyse diffère de la sienne. qui se divisent en un nombre variable de graphes-types17. alors qu'un Chinois perçoit l'action même d'écrire — la succession des pressions mises en jeu — . selon le type de caractère considéré. I. 19. On peut décomposer l'écriture alphabétique latine. Outre ce concept minimal. du large à l'étroit au large. 78. Certains types de traits font intervenir consécutivement les trois pressions.j6 MICHAEL OPPITZ procèdent de la juxtaposition précise de différents éléments. na « abaisser lourdement la main » — le pinceau est appuyé encore plus fortement que dans la pression tun.-C). M. Paris. 1970 : 135-148) les appelle « formes graphiques minimales ». yung pi ou yïïn pi. En intégrant les traits chinois ou pseudo-chinois dans notre alphabet européen. . sur un certain nombre de points. les Chinois distinguent trois pressions fondamentales. l'autre des lignes courbes. La majorité des lettres consistent en deux formes graphiques élémentaires. L'iconographe du panneau s'est efforcé de transposer ces trois principes de base dans la calligraphie du mot Shangri-la. de l'étroit au large. Les courbes se présentent sous la 17. t'i « lever » — le pinceau est levé de la position tun . ce qui n'empêche nullement le calligraphe d'exprimer sa personnalité. il suffisait de connaître la technique d'écriture des huit composants du caractère yung pour devenir maître en l'art du pinceau pour tous les autres caractères. Nous verrons qu'il s'est arrêté en chemin. Le nombre de traits-types que comporte l'écriture chinoise varie de 14 à 72. autrement dit le coup de pinceau. G. tableau ci-contre). Q. beaucoup plus générale. les traits chinois paraîtront construits selon trois critères : du large à l'étroit. dont deux au moins. La séquence des pressions est établie pour chaque trait donné. R. il aurait pu découvrir les éléments constitutifs de notre écriture alphabétique. Me référant plus particulièrement aux majuscules qui constituent le mot Shangri-la. Je parle ici de k' ai shu. Les droites peuvent être horizontales. verticales ou obliques. Y) trois. Aux yeux d'un Européen peu familiarisé avec les principes de la calligraphie au pinceau.

En effet. L'opération n'a donc rien de systé matique. 78. Le mot Shangri-la se compose de 25 éléments ne comportant pas moins de 20 formes différentes. la lettre S). ou à peine plus. Si l'on raffine les distinctions entre les formes d'après la longueur des traits. 1 — / \ D C u S B A A A B C J S D E K N D G u E F M Q O O F G V R P Q Figurent dans les lettres GHI H J L W X Y V W X Q R JKLMNPRTUY T Z Z Y JJ Occurrences i7 9 8 8 6 4 2 I forme de demi-cercles ou de demi-ellipses. il faut les fractionner. on peut conclure que l'iconographe n'a pas pris ces derniers pour modèle direct.. cette mascarade n'exigera guère plus de traits-types qu'il n'y a de formes élémentaires graphiques. 9) et le véritable graphisme chinois (cf. Après ces quelques remarques techniques. il s'est conformé aux critères mentionnés plus haut : du large à l'étroit. par exemple.SHANGRI-LA Les formes GRAPHIQUES ÉLÉMENTAIRES DES MAJUSCULES LATINES Formes élémentaires i. C'est précisément cette méthode qui a été utilisée pour la construction du mot Shangri-la (ainsi. . il n'existe pas de trait chinois qui corre sponde aux lignes courbes de notre alphabet. le dessinateur du panneau présente la ligne droite verticale de cinq manières différentes. le nombre des éléments graphiques passe de 8 à 14. ph. etc. 3456. ci-après. La liste suivante inventorie ces possibilités et montre l'écart qui existe parfois entre les lettres du panneau (cf. Par conséquent. les 20. Du peu de similitude entre les éléments des lettres et les graphes chinois correspondants. 2. considérons les lettres qui composent ce mot et voyons à quels traits-types chinois elles peuvent s'assimiler. pp. car on rencontre une petite difficulté : les lignes courbes. Pour donner à l'écriture alphabétique une apparence chinoise. Avec un peu de soin. La forme élémentaire S pourrait tout aussi bien être définie comme une combinaison des formes 5 et 620. 78-79). Cette multiplicité tient au fait que les formes élémentaires ont elles-mêmes été diversifiées. Vraisemblablement. Ainsi. le plus facile est de greffer un trait-type chinois sur chaque forme graphique élémentaire. et a combiné son dessin avec les techniques spéci fiques de la typographie chinoise qui incorpore. dans la mesure du possible. si l'on veut donner aux lignes courbes un aspect chinois.

variation très approximative sur le na inversé . variation sur le na inversé heng hua fan na ^^k A 9. le trait horizontal 8. inversion à peine modifiée du point vertical chih tien P 2. approximativement.. variation sur le na vertical shu na » fl m 7. inversion de l'aiguille suspendue hsûan chen ■ ^^^ ^^ 5. inversion du point-crochet ou crochet courbe kou tien ou yuan kou 4 ^M ■ 4.j8 ELEMENTS GRAPHIQUES DU FLIPPER MICHAEL OPPITZ GRAPHISME CHINOIS i. fan na S 3. variante du trait horizontal ou inversion du na horizontal heng hua ou p'ing na ^k 6.. variante de la rosée qui tombe ch'ui lu H ..

approximativement. variation sur le point double face 17. variation sur le na horizontal hsiang tso tien Hang hsiang tien p'ing na M 18. approximativement. variante inversée de l'arc-crochet ouvert également de manière à former un quart d'angle nu kou '^■■(^ m M J 14. variation sur l' arc-crochet. variante du point vertical 12. variante inversée du na vertical shu na ^k V 15.SHANGRI-LA ÉLÉMENTS DU FLIPPER GRAPHIQUES 79 GRAPHISME CHINOIS ^ 10. variante du na vertical shu na m 11. le point orienté à gauche ^ ^^C 16. variante du na inversé fan na ^^ ^^^^ 20. ouvert de manière à former un quart d'angle chih tien ^^ nu hou m± JJ 13. le na horizontal p'ing na . variante inversée du na vertical shu na ^L ^L 19.

il peut lire le chinois sans se fourvoyer hors de son propre alphabet. plus rigide et plus schématique — très semblable aux composants du mot Shangri-la. L'effort une de compréhension est oblitéré par la voracité de la consommation immédiate. Il n'a nul besoin de se nier lui-même. dont la position est elle-même fixée par les éléments archi tecturaux. Il devient sinologue sans effort . à la fois symboliquement et architecturalement. Chacune d'entre elles s'inscrit dans une composante architecturale : les deux rangées de gauche sont incorporées dans les deux balcons du pavillon des fêtes.5) — he décompte des points Le panneau comporte deux éléments importants dont je n'ai pas encore parlé : le décompte des points — le « score » — et l'inscription portée à la base du panneau (cf. ph. Ainsi. le (11. 1). C'est pourquoi nous les considérons au terme de l'analyse. nous n'en sommes la plupart du temps même pas conscients. La rangée supérieure droite est intégrée dans la grosse solive du torii japonais sous forme d'inscription. parce qu'elle se laisse facilement déchiffrer. Imprimés. On en voit des exemples partout : sur les enseignes de restaurant. de démontrer son immutabilité. Ce sont là les ingrédients proprement occidentaux de l'icône Shangri-la. tandis que l'analogue inférieure est logée dans la pagode. elles confèrent au panneau sa stabilité. en l'occurrence son écriture. L'astuce qui confère à l'alphabet latin un petit air chinois n'est guère nouvelle. Agencées comme les pieds d'une table. Les rangées numér iques jouent avec la métaphore visuelle de la demeure permanente. Ce faisant. et ce.6) — L'inscription au bas du panneau Ce que les rangées de chiffres disent en code numérique. l'inscription portée en bas l'explicite en langage vulgaire : « C'est amusant de concourir — faites des . de mikado ou de mah-jong. nous la rencontrons quotidiennement. les étiquettes de sauces ou d'épices. Les deux rangées supérieures sont parallèles aux deux inférieures et il en va de même verticalement entre rangées de gauche et rangées de droite. de l'étranger. Cette « chinoiserie » de l'écriture. et par là même la clef du message sous-jacent à l'ensemble. Le spec tateur est transporté d'un coup d'aile dans une atmosphère asiatique. les graphes ont un aspect plus aigu. Et il s'approprie ainsi silencieus ementréalisation de l'Autre. les boîtes de thé en provenance de l'Asie du Sud-Est. La caractéristique la plus frappante du score est sa symétrie statique : les quatre rangées de chiffres qui servent à indiquer les points des joueurs sont placées en équilibre. les rangées de chiffres. fixent à leur tour ce qu'elles sont censées signifier : l'esprit de compét ition. mais. L'influence de l'Asie pénètre par l'œil jusqu'à l'inconscient. les instructions accompagnant les jeux de go. (11.8o MICHAEL OPPITZ principes de la calligraphie au pinceau. elles renforcent l'idée qu'une des fonctions du mythe est d'immob iliser monde.

Le flipper devient dès lors un objet social. celle-ci est fondée sur le plaisir ludique. (Traduit de l'anglais par Paule du Bouchet) 21. destiné. censé signifier en fait l'Orient tout entier. Elle est aussitôt suivie de deux impératifs qui éclairent la signification profonde du flipper. il n'est nulle part s'il n'est partout. considéré dans sa totalité signifiante : l'invasion. C. le seul dans l'univers oriental du Shangri-la. dans un contexte de travail. catégorique. Paris. fabriqué à partir d'éléments tibétains. d'un amalgame fait de pièces et de morceaux. La seule et unique maxime de ces deux paradis est la modération en toutes choses. PUF. Distraction amusante. mine les forces de l'ouvrier. Venant immédiatement après la phrase « c'est amusant de concourir ». qui ne laisse pas place à la contradict ion. trouve ici son apothéose paradisiaque. Dans le paradis du flipper. » Tout d'abord un énoncé affirmatif. c'est le plaisir et la détente. par le principe occi dental de la compétition. Le principe de compétition qui. seul le score le plus élevé est gratifié d'un bonus : un jeu gratuit pour le gagnant.SHANGRI-LA 8l compétitions — jouez à des jeux d'adresse. Sur ce point. le jeu se passe en groupe. pour son propre compte. D'où la brièveté de Le la première phrase. Lévi-Strauss.plaisir de la compétition est donné pour universel. lui apprend à s'acharner au but que lui propose notre société : le succès. le flipper est également un appareil à vocation thérapeutique. l'inscription du bas acquiert un statut spécial du fait qu'elle consti tue élément étranger. nous apprend-on. Résolument occidentale — même le style de l'écriture abandonne alors toute chinoiserie — . la suivante « faites des compétitions » semble être une incitation au divertissement collectif. Bien que chacun joue seul. . la réussite. Le Totémisme aujourd'hui. Les mythographes du flipper ont réussi un coup de maître : ils sont parvenus à exporter le principe fondamental de leur propre société — la compétition à outrance — en l'insérant dans un montage synthétique de l'Asie. Et comme toute méthode d'enseignement tant soit peu conséquente. 1962 : 130. Elle vient un en troubler l'idyllique : les valeurs fictives du paradis oriental sont ébranlées (tilted) . Tel est le message sous-jacent du flipper Shangri-la. à mettre en œuvre le principe de la compétition. chinois et japonais. »21 A l'illustration de cette phrase est dédié mon travail. producteur et foyer de sociabilité. Il forme le joueur pour les luttes de la vie. elle diffère singulièrement du Shangri-la de Hilton et du Shambhala tibétain qui ignorent tout de l'esprit de compétition. Post-Scriptum : Lévi-Strauss dit : « Le sens ne se décrète pas.

le mythe prend sa source dans l'idée du paradis tibétain Shambhala. le roman fournit ensuite le scénario de deux adaptations cinématographiques . Il montre visuellement comment par deux moyens on crée l'exo tisme : le mélange de faits ou objets fictifs et réels. écriture. hôtels. expressions faciales. un « centre chinois » et une « droite japonaise ». le panneau de marque d'un flipper. which are then amalgamated into a syncretic single sign. l'une génétique. . plantes et fragments de paysage — qui forment le support matériel de la construction du mythe. comme d'un signifiant verbal dynamique. paradis de vacances. etc. Deux chaînes de transformations émergent. jaillissent à leur tour d'autres transformations telles que flipper. — Cet essai traite d'un objet bien concret de notre expérience mythologique quotidienne : un flipper nommé Shangri-la dont le panneau de marque représente une icône relevant de l'anthropologie vulgaire. action. Le contour sémiologique particulier des faits ethnographiques se trouve ainsi estompé. each of which units is consti tutedby a number of elements. —The essay deals with a material object of our daily mytholo gicalexperience: with a pinball machine named Shangri-La. le message de l'ensemble est occidental : c'est l'apologie du principe de compétition. Analyse sémiologique d'un mythe visuel. et l'utilisation d'éléments tirés d'environnements culturels différents puis amalgamés de manière à former un signe syncrétique unique. L'analyse iconographique du panneau de marque est précédée d'une étude des transformations du mythe de Shangri-la dans son ensemble. animals. animaux. Although the elements and visual units of the pinball table establish a purely synthetic Asian montage. Hilton . night-clubs. duquel. the message of the whole is Western: a eulogy on the principle of competition. plants and fragments of landscape. musical of the instruments. architectural components. Historiquement. It documents visually how exoticism is created. le panneau peut être divisé en trois unités visuelles distinctes : une « gauche tibétaine ». à partir duquel est imaginée Shangri-la.82 Résumé MICHAEL OPPITZ Michael Oppitz. Shangri-la. Signe mythologique. The panel of this pinball model represents an icon of trivial anthropology. Bien qu'éléments et unités visuelles constituent un montage purement asiatique. la ville fantastique du roman anglais de J. constituées chacune d'éléments divers — vêtements. The peculiar semiological contours of ethnographic facts are blurred. Semiological Analysis of a Visual Myth. On the pinball table this manufacture of exoticism is executed in two ways: by blending fictitious and real data or items and by extracting elements from different cultural environments. le mythe Shangri-la passe par divers moyens d'expression : mots. instruments de musique. Au cours de ses transformations génétiques. détails architecturaux. a Tibe tanleft. The panel as a mythological sign can be divided into three distinct visual units. A bstract Michael Oppitz. facial expressions. These elements are clothes. films et roman concourent à créer le mot anglais Shangri-la. The Pinball Panel Shangri-La. a Chinese centre and a Japanese right. images. l'autre ayant trait aux moyens d'expression. script. which form the material base for the construc tion myth.

. film and novel helped to create the English word "Shangri-La". on which was founded the fantastic locality ShangriLa in an English novel by J. night clubs. hotels. from which. by chains of transformation emerge. in turn sprang several other transformations such as the pinball machine.SHANGRI-LA 83 into theiconographie analysis thethe pinball panel is precededTwo an inquiry The transformations of of entire Shangri-La myth. Histori cally. as a dynamic verbal signifier. etc. Hilton. a genetic one and one of the media involved. the Shangri-La myth originated in the concept of the Tibetan paradise Shambhala. holiday paradises. the novel then served as a screenplay for two feature film adaptations. In the course of its genetic transfor mations the Shangri-La myth also evolved through various media of expression: from words to images to action.

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