COLLECTION LITTERATURES

Ouvrage traduit avec l'aide du CNL. Titre original : The Water of the Wondrous Isles © Tous droits réservés © Les Éditions Aux forges de Vulcain, 2012 ISBN : 978-2-919176-15-1 Collection « Littératures ». ISSN : 2101 – 7697 Dépôt légal – 1ère édition : novembre 2012 Illustration de couverture : Noemi Schipfer, G I R L Conception graphique : Elena Vieillard Relecture typographique : Maud Thiria Les Éditions Aux forges de Vulcain 131, avenue de Flandre, 75019 Paris www.auxforgesdevulcain.fr

DU MÊME AUTEUR aux Éditions Aux forges de Vulcain

Un rêve de John Ball, 2011. Le Pays creux, 2011. Le Puits au bout du monde : La Route vers l'amour, 2012.

Le Lac aux îles enchantées
William Morris

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Traduction de l’anglais de Francis Guévremont

les editions Aux Forges de Vulcain

Première partie La Maison qui est geôle

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Chapitre premier : Un enlèvement à Purpaille
5} On raconte que jadis un petit bourg nommé Purpaille dressait ses murailles sur les rives d’une anse, un peu à l’écart de la grand-route qui allait de la mer jusqu’au-delà des montagnes. Ce bourg se trouvait à l’orée d’une forêt, que l’on disait fort vaste, peut-être même infinie. Les quelques rares hommes qui y avaient pénétré n’en avaient rapporté que récits confus et extravagants. Aucun chemin, aucun sentier n’y était tracé, aucun garde forestier ne s’y risquait. Jamais un voyageur n’en sortit, jamais un homme de Purpaille, si pauvre, si téméraire qu’il fût, n’alla y chasser. Aucun bandit n’osa y chercher refuge, jamais ermite ne plaça telle confiance en l’Éternel qu’il y bâtît sa cabane. Tous les hommes jugeaient ces bois périlleux à l’extrême. Quelques-uns les disaient hantés par les âmes des damnés ; d’autres, par les déités païennes ; d’autres enfin, par des fées malicieuses et fourbes. La plupart croyaient que diables et démons innombrables y grouillaient, et que quiconque s’aventurait en ce désert, quelle que fût sa destination, quelle que fût la direction de sa marche, arriverait toujours à la Porte de l’Enfer. Cette forêt portait le nom de Male-Selve.

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La ville et son petit marché n’en prospéraient pas moins, car ces créatures maléfiques ne se présentaient jamais au regard des habitants de Purpaille, et de mémoire d’homme nul n’avait jamais été tourmenté par les diables de la Male-Selve. En ce bourg de Purpaille, donc, flânait par un jour de marché une femme grande et vigoureuse. Elle avait peutêtre trente ans, sa chevelure était noire, son nez crochu, son regard perçant. Belle, non, mais fière et sûre d’elle. Elle se frayait un chemin parmi la foule qui se pressait entre les étals, et menait un âne. Les deux paniers sur le dos de l’animal étaient vides, toutes les denrées ayant été vendues. Elle observait les bonnes gens d’un œil amusé – mais lorsque le hasard plaçait sur ses pas un petit enfant, qu’il fût seul ou auprès d’un parent, elle le fixait soudain avec une attention soutenue. Elle alla ainsi de-ci de-là jusqu’à la lisière du marché, où elle aperçut un bambin d’à peine deux printemps qui rampait sur le sol, vêtu d’un misérable haillon. Elle s’arrêta pour le considérer, et vit tout près une femme, seule, assise sur une pierre, repliée sur elle-même, le visage dans les mains comme si elle pleurait ou tombait de fatigue. Le petit rampa vers elle, tout souriant et gazouillant. Il étreignit la jambe de la femme et se blottit dans les plis de sa robe. Elle releva la tête ; elle avait dû être fort belle, mais son visage désormais était décharné et blême, quoiqu’elle n’eût sans doute pas plus de vingt-cinq ans. Elle prit doucement l’enfant dans ses bras, lui baisa le front et les mains, et tenta sans conviction de lui faire fête. La grande étrangère la regardait toujours. Elle nota le sordide de la mise de la mère, elle remarqua son isolement au sein de cette foule du marché et elle sourit avec aigreur. Puis elle parla enfin, et sa voix était moins âpre que ne l’eût laissé supposer son apparence :

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– Bonne Dame, dit-elle, vous me paraissez moins occupée que les autres bourgeois. Auriez-vous la gentillesse d’indiquer à une voyageuse qui n’a guère qu’une heure de loisir à passer en cette ville jolie, où se restaurer en bonne compagnie et loin de toute grivoiserie ? La pauvresse répondit : – Je n’ai que peu à dire à ce propos. Je suis trop pauvre pour fréquenter auberge ou taverne. – Un de vos voisins, en ce cas, accepterait-il de m’accueillir, sur votre conseil ? – Nul ne daigne être mon voisin depuis la mort de mon mari, et ainsi je meurs de faim, entourée de toute cette prospérité et cette abondance. La femme caressa son âne en silence, puis elle dit : – Pauvre petite ! Je commence à te prendre en pitié, et t’annonce qu’en ce jour la fortune daignera te sourire. La mère s’était déjà levée et s’apprêtait à partir, son enfant dans les bras. Mais l’étrangère tendit la main vers elle et dit : – Ne t’éloigne pas. Accepte mon aide. D’une bourse qui pendait à sa ceinture, elle tira une pièce, et dit : – Dès lors que je serai assise en ta demeure, cet écu sera à toi. Et à mon départ, je t’en offrirai trois de plus, si tu sais me contenter. La femme regarda la pièce et des larmes emplirent ses yeux. Mais elle rit et dit : – Chez moi vous trouverez bien refuge pour une heure, et je vous servirai volontiers l’eau du puits à boire, quelques miettes de pain à manger, si cela peut valoir quatre écus. Comment pourrais-je refuser, quand la vie même de ma fillette pourrait en être sauvée ? En vérité, ne me demanderezvous bien que cela ?

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– Guère plus. Mène-moi donc chez toi. Elles laissèrent la place du marché, la pauvre mère devant, suivie de l’étrangère et de son âne. Elles sortirent de Purpaille par la porte de l’ouest, qui s’élevait entre le bourg et la Male-Selve. Elles continuèrent dans la rue, qui s’élargissait jusqu’à la fin du faubourg, non loin des premiers fûts de la forêt. Les maisons, en ce lieu, n’étaient point dégradées ; cependant, à cause de leur proximité avec ce Domaine du Diable, il était impossible aux riches qui les avaient fait construire de les revendre, et ainsi était-il permis aux pauvres d’y habiter. Arrivée chez elle, la pauvre jeune femme mit la main sur le loquet et ouvrit la porte, puis elle tendit la paume vers sa compagne et dit : – Pourriez-vous me donner ma première pièce à présent ? Ce gîte est à vous, pour autant qu’il vous plaise. La voyageuse déposa l’or en sa main ; la pauvre mère le prit, l’appuya contre la joue de son bébé et baisa à la fois l’enfant et la pièce. – Pour votre âne, dit-elle en se retournant vers l’étrangère, je n’ai ni paille ni avoine. Laissez-le en liberté, il trouvera bien sa propre pitance. Celle-ci acquiesça, et elle entra, suivie de la mère et de sa petite fille. La pièce était assez grande, mais elle était presque vide : un tabouret, une chaise en bois d’if, une table et un coffre. Dans la cheminée, pas de feu, à peine quelques cendres de brindilles blanchies. Mais c’était le mois de juin, cela était donc sans conséquence. L’invitée s’assit sur la chaise. La jeune femme posa doucement son enfant sur le sol, puis se plaça devant l’étrangère, comme si elle attendait qu’on lui dise quoi faire.

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– Ton logis n’est ni laid, ni trop petit. Ton enfant, puisque c’est une fille, vivra sans doute longtemps avec toi, et elle est mignonne et bien faite. Tu verras de meilleurs jours, si tu m’en crois, et je te les souhaite de tout mon cœur. Sa voix était gracieuse et câline. Le visage de la pauvre femme s’adoucit. Bientôt des larmes coulèrent de ses yeux, mais elle ne répondit pas. L’étrangère tira alors de sa bourse non pas trois, mais quatre écus, qu’elle posa sur la table. – Amie, les trois écus que je t’ai promis, les voici ! Ce quatrième, tu vas t’en servir à l’instant pour mon confort. Va en ville, achète-moi un beau pain de mie blanche et de la bonne viande, de la poule si tu le peux, déjà cuite et apprêtée. Avec cela, du vin, et quelque sucrerie pour la petite. À ton retour, nous dînerons ensemble. Ensuite, ayant bien mangé et bien bu, nous réfléchirons au moyen de te faire retrouver la prospérité. La femme tomba en pleurant à ses genoux. Elle ne disait toujours rien, car son cœur débordait de gratitude. Elle baisa la main de sa bienfaitrice, prit l’écu, se leva. Elle étreignit sa petite fille et la couvrit de baisers, avant de sortir en toute hâte. L’invitée resta assise, écoutant les pas dont le claquement s’éloignait, jusqu’à ce que le silence ne fût plus troublé que par la rumeur lointaine du marché et les gazouillis de l’enfant. Elle se leva alors et s’empara de la fillette qui, inquiète de l’absence de sa mère, se tortilla en criant. L’étrangère lui murmura doucement quelques mots à l’oreille : – Allons, ma chérie, sois gentille et sois bonne, allons. Sortons, sortons, et allons retrouver ta maman. Dans sa bourse, elle prit une mirabelle confite qu’elle donna à l’enfant, puis elle sortit. – Tu vois, susurra-t-elle encore, regarde ce joli âne ! Tu veux bien le monter, et nous irons chercher maman ?

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Elle la coucha dans un panier, au fond duquel se trouvait un coussin douillet, et la couvrit d’un drap de soie, qui parut plaire à la petite. Elle prit la bride de l’âne et commença à marcher en direction de la Male-Selve. Bientôt, il n’y eut plus de maisons, plus de rue, et elle continua, en silence et à bon pas, vers la forêt. Trois hommes l’aperçurent. Mais quand ils virent qu’elle se dirigeait vers la Male-Selve, ils détournèrent la tête et s’éloignèrent en se signant. Aucun ne songea à l’arrêter, ou à lui adresser la parole. Personne ne la suivit donc, et en moins de temps qu’il ne faut pour dire une messe basse elle atteignit les premiers arbres, son âne derrière elle et sa proie dans le panier. Elle ne ralentit point alors, mais continua aussi vite que possible jusqu’à la nuit tombée. Les voyageurs prétendent avoir rencontré de bien étranges créatures en la Male-Selve, mais nous affirmons qu’aucune n’eût pu être aussi maléfique que cette étrangère.

Chapitre 2 : La Chaumière sur le rivage
Pendant quatre jours elles marchèrent dans la forêt, sans que survînt la moindre mésaventure. La sorcière (car c’était bien une sorcière) nourrissait soigneusement l’enfant, la caressait, lui parlait avec douceur. Parfois, elle la sortait du panier pour la placer sur le dos de l’âne, tout en prenant garde qu’elle ne tombât ; ou, dans quelque clairière herbeuse, elle la laissait courir et s’égayer, cueillir des fleurs et manger des fraises. Et pour ceux qui s’inquiètent pour elle, loin d’être malheureuse, l’enfant semblait bien s’amuser, tant tout lui était nouveau et beau.

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Au crépuscule du cinquième jour, après avoir traversé un bois particulièrement sombre et dense, la lumière se fit graduellement grise entre les troncs de plus en plus clairsemés, et de grise se fit blanche, et tout un nouveau monde de lumière s’ouvrit devant elles. Alors que le soleil se couchait, elles parvinrent enfin aux rives d’un grand lac – si grand qu’il était impossible d’en apercevoir l’autre rivage, et qu’on eût pu croire que c’était déjà la mer, si l’eau n’en avait été douce. C’était la fin des terres, sauf pour deux îlots que l’on distinguait à un quart de lieue. L’un d’eux, qui s’élevait à peine au-dessus de l’eau, était couvert de verdure et d’arbustes ; le second, à l’est du premier, et plus près du rivage, était un large monticule de rochers arides. Entre la forêt au nord et l’eau au sud s’étalait une plaine riante, dont les limites étaient marquées par une épaisse haie. Elles avaient émergé du bois à l’endroit le plus large de ce pré, qui s’étendait sur environ deux cents pas. Des deux côtés la plaine se rétrécissait tel un croissant de lune, jusqu’à ce que les arbres touchassent le bord même du lac. Par endroits, le pré avait été labouré, et de grands plants de blé ondoyaient sous le vent. Partout ailleurs poussait une herbe tendre, que paissaient çà et là un troupeau de chèvres gracieuses, cinq vaches et un taureau attaché à un piquet. Un ruisseau traversait la plaine en serpentant. Dans un de ses méandres, sur une petite élévation à moins de deux tirs d’arc de l’étendue d’eau, se dressait une petite chaumière à colombages, entourée d’un potager. Devant elle, après une berge escarpée, une petite plage de sable clair, comme une coulée de miel sur le vert de la pelouse, menait en pente douce jusqu’au lac. La sorcière alla droit à la porte de la chaumière, car c’était sa demeure. Elle ouvrit la porte, déchargea l’âne, éveilla la

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petite fille et la porta à l’intérieur. Celle-ci se mit à pleurer et à crier, mais la sorcière, indifférente, s’occupa à allumer un feu dans la cheminée, à traire une chèvre, à couper un peu de viande, puis elle soupa et fit souper la petite, qui mangea jusqu’à satiété. De ce jour, l’enfant eut toujours chère plus que suffisante, quelque méchante que fût autrement la sorcière.

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Chapitre 3 : La Mue
Il faut mentionner le fait suivant : quand, le lendemain, la vile dame se tint tout habillée dans la lumière du matin, la petite fille se précipita vers elle pour la saluer, mais, s’étant approchée, elle s’arrêta net, une expression de frayeur sur le visage. En vérité, celle qui lui avait offert du lait à boire et du pain à manger, qui l’avait mise au lit, ne ressemblait en rien à celle qui se tenait désormais devant elle. Toute grande et forte qu’elle fût elle aussi, et quoiqu’elle parût à peu près du même âge, sa chevelure n’était pas noire, son nez n’était pas crochu, ses yeux n’étaient pas ceux d’un faucon. Ses cheveux flamboyaient d’un blond presque roux, ses yeux bruns et allongés ne s’ouvraient qu’en une fente sournoise. Sa peau était très fine et blanche, presque blême, ses pommettes saillantes, ses lèvres minces et son menton fuyant ; ses hanches étaient étroites, sa poitrine, dépourvue de chair. Elle s’amusa fort de la terreur du bébé. Elle parla enfin, et sa voix était toujours la même : « Sotte petite créature ! Tu me trouves changée, et cela te fait peur, n’est-ce pas ? C’est bien moi pourtant qui t’ai amenée ici hier soir et qui t’ai nourrie. Ne te préoccupe pas de cette mue ! Sache seulement

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que je te préserverai maintenant et à jamais de la faim et que je te protégerai des éléments. Tout ce qu’il te faut faire, pour l’heure, est de manger, de dormir, et de jouer avec ardeur, et ainsi croîtras-tu sous la domination de ma volonté. » Sur ce, elle mena l’enfant hors de la maison, et l’attacha par une corde à un jeune frêne. Par ce moyen, la sorcière put aller travailler aux champs, sachant que la fillette serait hors de tout danger. À terme, la jeune fille apprit que la sorcière n’osait jamais aller dans la forêt sous la peau qui était sienne à la maison. Il lui était nécessaire de se transformer ainsi, de même qu’il lui avait fallu se transformer pour aller à Purpaille et qu’elle n’avait pu retrouver son apparence que la nuit de son retour.

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Chapitre 4 : L’Enfant volée grandit
La sorcière n’utilisait presque jamais de nom pour appeler l’enfant volée, mais quand elle le faisait, elle l’appelait Petite-Grive. Nous en userons de même. Petite-Grive vécut donc dans ce petit pré entre forêt et lac. Elle ne vit jamais personne sauf la sorcière qui, se contentant de la nourrir suffisamment, ne s’occupait pas du tout d’elle pendant de longues heures. Libre d’errer à son gré, elle se promenait tout le jour. Elle ne craignait même pas de pénétrer dans la forêt, car elle ne craignait rien sinon la vile dame. Elle apprit à connaître les coutumes des animaux, l’herbe même et les fleurs étaient ses amies, et il lui plaisait d’inventer des contes pour elles. Les bêtes confiantes en sa bonté l’approchaient calmement, les oiseaux venaient jusqu’en sa main pour se laisser aimer et caresser. C’était une jolie petite fille

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au teint incarnat, robuste et aussi joyeuse qu’un oiseau qui chante dans les feuillages. Quand la sorcière déversait son fiel sur elle, elle le supportait comme on supporte qu’un nuage couvre un instant le soleil. Les années passèrent, et bien vite elle devint une grande et mince jeune fille de douze ans, d’une force et d’une adresse qu’on n'eût guère pu soupçonner. Quand elle s’en rendit compte, sa maîtresse ne tarda pas à les mettre à profit, car des champs et des bois la petite connaissait tous les secrets. Elle qui n’avait jamais vu un bateau de sa vie, elle avait même appris à nager en observant les canards. La sorcière la força dès lors à travailler. Elle s’entêta tant à lui apprendre à tisser l’osier, activité ennuyeuse et difficile, que la petite comprit bientôt que la bonté de la dame était intéressée. Elle cessa bien vite de lui faire confiance et de la vénérer et commença plutôt à la redouter. Elle travaillait vite et bien, parce qu’elle n’était ni paresseuse ni nonchalante, et parce que l’effort ne lui répugnait pas. Mais elle ferma son cœur à cette femme colérique et malicieuse. Bien qu’elle eût vécu toute sa vie seule avec la sorcière, Petite-Grive avait réussi à comprendre qu’il existait d’autres êtres humains sur terre, que certains étaient des hommes et d’autres, des femmes, que certains étaient jeunes et d’autres, vieux. La sorcière en effet parlait peu, mais de temps en temps elle se laissait aller à raconter la vie des hommes et des femmes, des rois, des guerriers et des serfs, et de toutes ces bonnes gens qui peuplaient le monde connu – encore que souvent elle ne racontât ces histoires que pour faire peur à l’enfant. De même, lorsqu’elle tançait Petite-Grive ou l’accablait de reproches pour quelque petite faute, elle employait des mots inconnus ou faisait allusion à des choses ignorées. La fillette en prenait note, et acquérait, grâce à l’intelligence

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qui est le lot de toute la race d’Adam et que nous recevons tous en héritage avec le sang de notre père et le lait de notre mère, un peu de sagesse. Elle avait en outre bien compris que le meilleur moyen d’échapper à la furie de sa maîtresse était de s’enfoncer dans la forêt, car la sorcière n’y mettait jamais les pieds. Pour cette raison, elle aimait ce lieu plus que tout, et s’y rendait presque tous les jours. Ainsi sa vie n’était-elle pas entièrement dépourvue de joie. Toute la terre lui était un refuge, un asile où il lui était possible d’adoucir ses souffrances. Avec l’aide d’une telle amie, elle parvint à grandir en courage aussi bien qu’en force. Elle apprit à détester le mal et à ne pas se laisser accabler de ses pointes.

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Chapitre 5 : Petite-Grive adolescente
Les années se succédèrent et Petite-Grive se changea en une jolie jeune fille de dix-sept ans. Bien qu’aucun grand malheur ne lui fût advenu, la gaieté de l’enfance s’était atténuée en elle et son aspect était réservé et circonspect, comme si en tout temps de grandes pensées l’avaient habitée (en vérité, ce sérieux qui assombrissait son visage, le solennel de son regard ne contribuaient pas peu à la beauté ravissante que l’on devinait de plus en plus sous les accoutrements de la prime jeunesse). Mais en ces temps-là il devint clair que les intuitions qu’elle avait eues de la méchanceté et de la vilenie de la sorcière étaient justes, et cela la désespéra, car elle ne voyait pas le moyen d’y échapper. Elle n’était point un être libre, mais un simple outil, une bête de plus à compter au cheptel de la maison. En outre, non seulement la sorcière se servait d’elle comme l’on se sert d’un esclave, mais il

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semblait que son intention était de l’utiliser pour ses néfastes travaux, de se servir d’elle comme d’un appât pour capturer les fils d’Adam. Petite-Grive comprenait, encore que confusément, qu’elle était la prisonnière de sa sinistre maîtresse. Elle avait remarqué cependant, au cours de ces longues années, que de temps à autre, peut-être une fois toutes les deux lunes, la sorcière se levait à la mi-nuit et partait pour un jour ou deux, ou même pour deux ou trois jours, parfois même plus longtemps encore. Quand elle revenait, elle paraissait épuisée, éreintée. Jamais elle ne dit un mot à Petite-Grive au sujet de ces sorties. Le plus souvent, même, avant de partir, elle s’approchait en silence du lit de la jeune fille et l’observait une minute, comme si elle voulait s’assurer qu’elle dormait. Paralysée par la peur, Petite-Grive feignait toujours le sommeil. En grandissant, la pucelle songeait qu’un jour elle eût aimé se lever et suivre sa maîtresse, afin de connaître sa destination. Mais elle avait si peur d’elle qu’elle n’avait jamais osé le faire. De ces rêveries naquit l’espoir de fuir et de s’échapper de sa geôle. Souvent, quand elle se trouvait seule dans la forêt, loin de tout danger, elle s’abandonnait à cet espoir, et une joie immense faisait alors vibrer toute son âme et le monde tout entier : la terre ondulait comme une vague, les arbres tournoyaient en une vive farandole, tant et tant que, prise de vertige, elle finissait par tomber avant de se mettre à sangloter. Puis elle se calmait, reprenait ses esprits, et alors une terreur froide la glaçait : et si, un jour, la sorcière venait à découvrir cette fine lueur d’espoir au fond de ses yeux ? Et si par mégarde elle se trahissait elle-même ? Elle imaginait les châtiments effroyables qui lui seraient infligés, dans leurs moindres détails, jusqu’à l’épuisement. Même si ces pensées lugubres étaient toujours en son esprit, elles se manifestaient rarement dans toute leur fureur. Le

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