La notion de politique

L Littré donne huit définitions du mot politique. Le utilisé aussi bien dans un sens noble (" la politique pluridisciplinaire de l'université de Paris I ") qu'avec une acception péjorative ( " Moi, monsieur, je ne fais pas de politique! "). On parle indifféremment de la politique étrangère de la Ve République, de la politique d'investissements d'une entreprise, du monde politique ou de la finesse de telle analyse politique. C'est dire que le sens commun ne nous aide guère à délimiter le domaine de notre recherche. Mais cette incertitude générale rejaillit sur les tentatives de définition plus rigoureuse du politique. On peut les regrouper autour de deux notions : l'état, le pouvoir. Nous verrons après ce premier survol quelle définition provisoire pourra nous aider. .

I. Le politique n'est pas l'Etat
I

Définir le politique par l'état, c'est rester dans le droit fil d'Aristote qui considère la polis comme la société principale, qui renferme en soi toutes les autres et se propose le plus grand avantage possible. Ce critère organique du politique a été singulièrement conforté par l'apparition à l'issue du Moyen Age, puis le renforcement au XIXe siècle, de l'État-nation. Personne ne
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conteste aujourd'hui la prééminence de l'Etat comme cadre de l'action politique. tant interne qu'internationale. On sait à quoi on a affaire. plus précis pour lui que celui de science politique. qui en est inséparable. La théorie de la souveraineté. Sans doute faut-il fixer les contours de l'état : est-ce l'ensemble des agents publics ? Mais en quoi l'activité des gardiens de musée est-elle politique ? Et la grève n'est-elle jamais politique? Les problèmes de frontières ne sont pas simples. avant la guerre. La Bigne de Villeneuve a du reste avancé. On retrouve aujourd'hui cette conception dans les écrits de Marcel Prélot. L'étude est limitée à l'appareil d'État. est dominée par la concentration de tous les pouvoirs au niveau organisationnel qu'est l'État. la sociologie politique est l'étude de l'état et de ses institutions. moraux et juridiques. mais ils sont solubles. Ajoutons que la définition saisit l'activité politique en son essence. en précise les fondements philosophiques. Tout le monde convient que l'État se trouve au coeur du politique. l Dans cette perspective. La vie politique. On présuppose ainsi la spécificité 2 . le terme de statologie. La définition du politique par L'État présente un avantage appréciable : la précision. Pourquoi ne pas limiter le politique à l'État ? C'est que la précision et la simplicité de cette définition ne vont pas sans inconvénient.

qui vivent sans État.du phénomène de l'état. Il est curieux. En quoi l'autorité du président de la République est-elle semblable ou différente de celle d'Al Capone ou de Jésus de Nazareth ? Les Nuer. 3 . conçu avant tout du point de vue des relations de propriété. On risque de fausser l'analyse en donnant la priorité au normatif et à l'organisationnel et d'expliquer les phénomènes sociaux par les normes qui les régissent. de trouver certains marxistes aux côtés d'Aristote et de Marcel Prélot. dans ces conditions. vivent-ils sans politique? Autant de questions qu'une problématique centrée sur l'Etat rend difficiles à poser. non l'inverse. ce qui interdit d'en rechercher ailleurs et par analogie les fondements. c'est verser dans l'institutionnalisme. du moins. Le philosophe polonais Adam Schaff 2ajoute que la science politique ainsi définie est partie de la doctrine générale du développement social. C'est mettre la charrue devant les boeufs ou. A cet inconvénient théorique s'ajoute une considération d'opportunité. pour employer la terminologie marxiste. Définir le politique par l'État. La science politique est réduite à l'étude d'un ensemble de normes avec leur substrat social. Pourtant. préjuger la réponse à la question du rapport entre structure et superstructure. les sociologues de l'URSS et des démocraties populaires considèrent la science politique comme la doctrine de l'État et du droit.

au phénomène du pouvoir. Nous trouvons ici la préoccupation d'une liaison constante entre le tout et les parties. de domination ou d'autorité ".En d'autres termes. Pour reprendre la formulation la plus récente. De plus. qui caractérise la démarche sociologique. Nous y reviendrons dans le troisième paragraphe. Elle permet ainsi de 4 . II. celle de Dahl 3. il rattache la doctrine de l'État et du droit aux forces économiques et sociales analysées. d La définition s'attache à un phénomène essentiel. un " système politique est une trame persistante de rapports humains qui implique une mesure significative de pouvoir. il isole l'État et le droit de l'ensemble social considéré. de près ou de loin. Le politique n'est pas le pouvoir . Burdeau. la notion de pouvoir se retrouve dans toutes les sociétés. . Lasswell et Dahl aux États-Unis. Tout rapport politique touche sans doute. Elle n'est pas limitée à l'organisation étatique. Duverger ou Aron en France s'accordent pour considérer que la politique est l'exercice du pouvoir. en second lieu. . Schaff se livre à une double opération :en premier lieu. La majorité des auteurs contemporains ramènent le politique à la notion de pouvoir.

Nombre d'auteurs se sont contentés de décrire l'institutionnalisation du pouvoir et de proposer des typologies du pouvoir institutionnalisé. Certes. Le pouvoir apparaît davantage comme un instrument que comme un fondement du politique. la politique. Dans une version objective. par exemple. Or. On rompt ainsi avec l'analyse formelle des institutions pour se saisir d'un phénomène social : le pouvoir. nous le verrons. 5 . en outre. On a observé. que cette définition n'écarte pas le danger de la description néoinstitutionnelle. la description et la classification sont une étape essentielle dans la connaissance.comparer des phénomènes semblables. On peut objecter que cette théorie ramène la politique à la lutte pour le pouvoir. l'essence de l'autorité dans la société esquimau et au Royaume-Uni. pour qui le seul appétit de l'homme politique est le pouvoir. dans un parlement. La lutte pour le pouvoir n'est qu'un des aspects de la vie politique. on constatera que toute politique se traduit en fait par une lutte pour le pouvoir. faisant abstraction de la motivation des acteurs. c'est bien autre chose que le pouvoir. La version subjective de cette notion est incarnée par Machiavel. Une définition qui s'attacherait exclusivement à l'étude du pouvoir risquerait de passer à côté d'autres aspects essentiels de la vie politique. sinon identiques et de cerner. un parti ou un syndicat.

L'objection majeure que l'on peut opposer à cette définition du politique est son excessive compréhension. le chef d'entreprise. Darwin n'aurait jamais existé. estime que le politique est l'allocation autoritaire de choses de valeur. avec la sociologie générale. leurs voyageurs ou leurs étudiants sont politiques ? Dans la mesure où une définition doit d'abord délimiter un champ de recherche. elle se confond. Aristote lui-même. Est-ce à dire que leurs rapports respectifs avec leurs enfants. à ce stade. Il doit encore servir cette fin politique qu'est la distribution des ressources et la 6 . Il combine. la caractérise par l'autorité.Sans Linné. Tout exercice de l'autorité n'est donc pas politique. d'autant plus précieuse qu'elle est plus réduite. qui s'attache à la polis. leurs ouvriers. Remarquons simplement. Quel groupe social ignore le phénomène du pouvoir ? Le pater familias. David Easton. à la limite. qu'une définition substantielle ne suffit pas à se prémunir des limitations inhérentes à la simple description. le critère de l'État avec le critère matériel du pouvoir. Si la sociologie politique doit analyser tous les phénomènes du pouvoir. que nous aurons l'occasion de retrouver. Plusieurs auteurs ont senti les inconvénients d'une définition trop large. la définition du politique par le pouvoir reste insuffisante. ce faisant. le chef de train ou le professeur détiennent une parcelle de pouvoir.

Ainsi. comme pour le politique. Suivons le raisonnement d'un disciple de Durkheim. Une définition préalable 7 . citent des "chants religieux" et des textes rituels qu'ils y ont observés. au fond. Chaque auteur (ou presque) avance la sienne. On pourrait multiplier les définitions. Marcel Mauss 4. des ethnographes. III. Mauss observe que la définition permet de rompre avec les prénotions. La définition doit transformer cette impression indécise en une notion distincte.répartition de la pénurie. Mais. Pourquoi définir le politique ? I . à déterminer la chose à étudier. mais dont l'étendue et les limites exactes restent flottantes. de préciser la nomenclature. Elle doit limiter le champ de l'observation. qui ne peut venir qu'au terme de la science. après avoir dit que la prière est inconnue dans telle ou telle société. A quoi sert une définition? Cette interrogation préalable peut aider à préciser l'utilité et la signification de la définition du politique. Cette définition ne peut être que provisoire. la prière. d'un fait social incontestable. . Mauss se propose d'étudier un fait social. Elle est seulement destinée à engager la recherche. Elle ne saurait saisir d'emblée la substance même des faits. tant le politique est insaisissable. sans anticiper sur les résultats de l'étude. Il s'agit.

un idéaliste. à cet égard. se refusera à admettre qu'il y ait quelque parenté entre la prière et la grossière incantation magique ". d'un peuple à l'autre. ni à celles des milieux observés. aujourd'hui encore. ni à nos prénotions.épargne" ces déplorables flottements et ces interminables débats entre auteurs qui sur le même sujet. Une bonne définition limite la recherche à certains objets. Ces caractères doivent être objectifs. tout ce qui est prière. En quoi cette réflexion de Mauss peutelle nous servir? Retenons d'abord qu'il s'agit de délimiter un champ d'études. trop floue pour nous. La notion de pouvoir reste. Il ne faut se fier ni à nos impressions. c'est dans les choses ellesmêmes que nous irons chercher le caractère en fonction duquel la prière doit être exprimée… L'ancienne physique faisait du chaud et du froid deux natures différentes . suffisamment sensibles qui permettent de reconnaître. Il faut trouver quelques caractères apparents. elle change d'un individu à l'autre." De même que le physicien définit la chaleur par la dilatation des corps et non par l'impression du chaud. En second lieu. c'est-à-dire à un moment où les faits sont seulement connus du dehors elle ne peut être faite que d'après des signes extérieurs. car rien n'est plus mobile qu'une impression . Définir d'après des impressions revient à ne rien définir du tout. Puisque la définition vient au début de la recherche. presque à première vue. la définition n'a pas à saisir la 8 . ne parlent pas des mêmes choses".

nous pouvons constater. Il faut nous attacher. Comment définir cet ensemble qui a une réalité objective. ne suffit pas. On a observé que les fonctions politiques varient à l'infini. dans nombre de sociétés humaines? Ne cherchons pas à saisir l'essentiel. à des caractères objectifs. il importe de rompre avec les prénotions et impressions. L'appareil d'État est un moment dans l'évolution des sociétés humaines. De même que Mauss constate l'existence. la structure sociologique.cela ne qualifie pas la notion d'État comme définition du politique pour autant. La définition par l'organisation. tant de l'observateur que des sujets observés. Existe-t-il vraiment partout aujourd'hui ? Subsistera-t-il demain ? Les raisons pour lesquelles nous avons écarté la définition du politique par l'État subsistent. Aucun 9 . nous le trouverons à la fin de la science. c'està-dire d'un ensemble de rôles sociaux organisés à des fins très diverses et qui maintiennent leur autorité par un certain degré de contrainte. autant que possible. la présence d'un système politique. Ce n'est pas parce que nous considérons telle activité comme politique qu'elle mérite d'entrer dans le cadre de la définition. incontestables. Appliquons cette méthode à l'objet de notre étude. La définition par la fonction n'est pas plus satisfaisante. d'un rite qu'il appelle prière. dans de nombreuses sociétés. Peu importe que l'État soit le lieu privilégié de l'activité politique . tangible. Enfin.substance des faits. Comme pour la prière. dans de nombreuses sociétés.

Retenons de cette définition les notions de territoire. tout ce qui est politique. sans doute (qu'il définit plus précisément par le monopole de contrainte 10 . présentes dans toute organisation politique. nous l'emprunterons à Weber : est politique un groupe de domination dont les ordres sont exécutés sur un territoire donné par une organisation administrative qui dispose de la menace et du recours à la violence physique 5.domaine n'échappe à l'activité politique. des caractères apparents suffisamment sensibles. Le pouvoir. Même le maintien de l'ordre ou la distribution de la justice ne relèvent pas toujours du politique. nous l'avons vu. Ce sont les moyens de l'action politique selon Weber. il est trop vague. Reste la définition par le moyen. qui permettent de reconnaître. La définition de Weber limite le politique à l'exercice de certaines formes de pouvoir :l'État. Nous sommes loin des signes extérieurs de Mauss. Notre définition. comme l'a noté M. c'est déplacer le problème sans le résoudre. Weber. dit-on ? Mais ce critère est trop large. En outre. presque à première vue. trop subjectif. Et l'on ne peut pas davantage préciser des fonctions essentielles. Définir le politique par le pouvoir. Malgré sa complexité apparente. Et ces moyens sont définis d'une manière objective. qui ne souffre pas grande discussion. si personnel soit-il. d'organisation administrative et de contrainte physique. cette définition répond aux exigences de simplicité et de sécurité posées par Mauss.

les institutions sont les « manières collectiv (formes juridiques. Origine de la notion d’institution L’historien Fustel de Coulanges (1864). une loi sur l'allocation-chômage ne font pas directement appel à la contrainte physique. Largement utilisé par toutes les sciences sociales. Certes. . les formules officielles. Pour le moment. de valeurs. Il ne s'agit pas de saisir d'emblée la substance de notre matière. elles exercent sur les consciences 11 . Eglise). la définition de Weber nous convient. le clan) ou para-étatique (la corporation médiévale. de conventions de normes. le concept d’institutio compréhension ce qu’il a gagné en extension . le premier. conventions. les règles de filiation. alors qu'elle est appréhendée par les notions d'État ou de pouvoir ? Rappelons les termes de Mauss. Définition de la notion d'institution Institution est un terme générique en résonance avec les notions d’organisation communauté (famille. de traditions (mariage). devenu fuyant et insaisissable. d’entité collective (Etat) . de règles morales religieus (interdiction de crimes) . problématique[1] » : non seulement le sens qui lui est donné varie d’une disci renvoie-t-il à des réalités très hétérogènes sans pour autant qu’apparaisse clairement sa de clarification est dès lors nécessaire en revenant à l’origine de la notion d’institution. mais de la délimiter et d'organiser les hypothèses de travail à partir de la définition. en dehors de ceux-ci tendent spontanément à se conformer[4] .physique légitime sur un territoire donné). coutumes) qui ont une existence propre. un débat parlementaire. les lignage puissant[2] » qu’il appelle « la croyance » : les « institutions » ont dans la Cité antique travers les siècles au-delà même des croyances qu’elles étaient censées objectiver. L'essence du politique ne risque-t-elle pas d'échapper à cette définition. mais encore d'autres formes d'organisation pré-étatique (la tribu. la mafia). les lois. il e équivoque. pour lui. de coutumes. Le s l’étend à l’ensemble des sociétés . s’attache à décrire ces formes fixes et cité antique les rites. Une élection. la définition passe à côté d'une grande partie de l'activité politique.

« naturelle ». un ensemble cohérent et stru individus et aux groupes qui assure la cohérence de la société. Armature de la vie collective. un pouvoir s’organise qui lui procure de part.coercitive . adepte d’une pensée évolutionniste. il faut entendre l’ensemble des faits sociaux qui. L’institution n’est pas simplement une donnée constr pour toutes . l’organisation se pérennise. « Une institution est une d’entreprise qui se réalise et dure juridiquement dans un mil réalisation de cette idée. selon Berger et Luckmann (1986). les croyances et les pratiques sociales agissant « sur nous du dehors ». ré et fonde sa pérennité. par laquelle elles acquièrent l’apparence d’u l’intériorisation. institutions sont le produit d’une lente évolution sociale : à l’ d’œuvre » ou d’entreprise naît dans le milieu social qui entraîne d’organes destinés à la réaliser . au terme de laquelle elles sont incorporées au v institutions forment alors un « ordre ». l’objectivation. en en modelant les pensées et les institutions. dotées d’une consistanc des volontés qui les ont fait naître et installées dans la durée. s’opèr l’extériorisation. elle est perçue comme un processus dialectique rés permanente entre les cadres dans lesquels se déroule la vie co instituées) et les forces qui les animent et les font changer (les l’institutionnalisation traduisant le dépassement temporaire 12 . le l’expression et la garantie de cet ordre . ceux-ci reçoivent l’assentime englobe . ell aux membres de la société. Les institutions ont ainsi une his produites par les hommes mais les traces de cette genèse L’institutionnalisation. les parties d’un Tout qui les intègre et les dépasse et tiennent une certaine place. Elles se présentent comme les élémen ensemble. s’inscr ont l’apparence d’une réalité « objective ». et sont vé les individus. Les i perspective proches de la culture. entre les membres du groupe social intéressé à la réalisati produit des manifestations de communion dirigées par les orga réglées par des procédures [5]». La dynamique institutionnelle La théorie juridique de l’institution va apporter une vision dynamiqu juriste Hauriou (1925). par laquelle les institutions se détachent des indiv naître .

mais ces déchirures sont elles par la cristallisation de nouveaux dispositifs. de ce qui fai ce qui en assure la cohésion. en favorisant leur adapt contribuent à leur dépérissement et à leur dissolution. L’institution se présente d’abord sou instituées diverses. Elle est donc un processus de construction. Ainsi apparaît une r dynamique entre l’institué et l’instituant. entre lesquelles existent un ensemble de co formes sont exposées à la pression permanente de forces qu’elles dont l’action sur elle est ambivalente : tantôt elles travaillent da maintien et de leur renforcement. reconstruction incessant de ce qui forme le lien social.contradiction. en provo déchirures au sein de l’ordre social. relation qui crée un indispensable à la reproduction mais aussi à l’évolution de la société 13 .