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Peut-on faire de la philosophie quand on est privé de liberté ?
Le cas roumain : Constantin Noica et Alexandru Dragomir

Cristian Ciocan

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7 februarie 2009 Je vais parler aujourd’hui de deux philosophes roumains : Constantin Noica et Alexandru Dragomir. Il faut préciser dès le début que ma spécialité n’est pas l’historie de la philosophie roumaine. Toutefois, d’un point de vue biographique, je dois personnellement à Constantin Noica le premier impulse vers la philosophie. Plus récemment, j’ai découvert avec beaucoup d’émotion le destin et les manuscrits inédits d’Alexandru Dragomir. C’est la raison pour laquelle je ne vais pas présenter d’une manière systématique leur philosophie. Je voudrais plutôt présenter leur manière de philosopher et leur manière de se concevoir eux-mêmes en tant que philosophes, dans le cadre d’un régime politique totalitaire.

Ainsi, je voudrais lancer mon exposé, á partir d’une question générale: peut-on faire de la philosophie sans liberté ? On suppose d’habitude que la pensée, la réflexion, et surtout sa manière radicalisée comme philosophie, comme exercice spécialisé d’élaboration conceptuelle et d’interprétation, ne peut s’effectuer que dans les conditions d’un certain degré de liberté. Il ne s’agit pas d’une liberté totale dans une république idéale de philosophes, mais d’un certain degré de liberté. Aristote est le premier qui affirme cela, quand il écrit, au début de la Métaphysique, que la philosophie a commencé en Egypte, là où la classe des prêtres était dispensée de travail, obtenant le confort pour la réflexion. Mais au-delà de ce confort, et au-delà de cette liberté à l’égard des nécessités quotidiennes, il faudrait un autre type de liberté pour que l’instinct philosophique enraciné dans l’homme puisse se développer dans un exercice philosophique libre, dans une culture philosophique vive et créatrice, permettant une polyphonie des voix et un dialogue ayant une diversité de points de vue. Il s’agit, comme on peut l’anticiper, d’une liberté politique, d’une liberté civique, d’une liberté sociale. Nous pouvons constater que cette sorte de liberté a rendu possible les épisodes les plus fertiles de l’histoire de la philosophie. Si nous pensons à la Grèce antique, nous voyons que la propagation de la philosophie a eu lieu dans un climat de liberté politique. Concrètement, la philosophie s’est toujours développée sous une certaine protection, ou au moins une tolérance de la part des autorités, fut-ils rois, empereurs ou nobles, papes ou évêques, qu’il s’agisse de la philosophie antique, de la philosophie du Moyen Age ou encore de l’Idéalisme Allemand. Quand la
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protection et la liberté disparaissent, la philosophie meurt aussi ou, du moins, elle s’étouffe, comme c’est le cas de la clôture de l’école néoplatonicienne d’Athènes sous l’édicte de Justinien.

Le terrible vingtième siècle nous a mis dans une toute autre situation, où la liberté de l’homme a connu une systématicité introuvable autrefois, devenant politique d’état et dogme officiel. Quand un tel régime dure des décennies, comme fût le cas du communisme dans l’Europe de l’Est, les transformations peuvent être monstrueuses, parce que des générations naissent et meurent dans un univers concentrationnaire, sans espoir et sans lumière. La philosophie est ici réduite à l’instrument de propagande, à l’idéologie officielle.

Et on peut se demander de nouveaux : peut-on faire de la philosophie sans liberté ? Le cas roumain, et la philosophie roumaine sous le communisme, peuvent être compris dans un contexte social plus large, dans l’histoire récente des pays qui ont été écrasés par l’impérialisme soviétique. Essayons toutefois de comprendre sa spécificité2. La culture roumaine est devenue entre les Deux Guerres une culture très vitale, très créatrice, très prometteuse, une culture en pleine ascension, avec des étudiants ayant fait des études aux universités les plus fameuses d’Europe, avec des professeurs diplômés dans l’Occident, avec des revues et des publications de spécialité, en bref, une culture apte à s’intégrer organiquement dans la culture européenne. Cette période se montre très fertile, très ambitieuse et très impétueuse, affirmant des voix nouvelles et provocatrices, des voix qui, après la Seconde Guerre, sont devenues célèbres en Occident, comme c’est le cas de Mircea Eliade, de Eugène Ionesco ou de Emil Cioran.

Mais, à un moment donné, survient le désastre. Un désastre qui dure malheureusement quatre décennies et défigure tout, y compris la philosophie.

Nous sommes dans les années 1945-47, la guerre est finie, l’armée russe occupe la Roumanie, les communistes prennent le pouvoir, le roi abdique et quitte le pays. La plupart des intellectuels quittent la Roumanie pour l’Occident et forment une diaspora impuissante. Ceux qui demeurent sont menacés avec la détention politique. Les plus fameux sont arrêtés, torturés, leurs biens sont intégralement confisqués, leurs familles sont terrorisées.
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Et, la philosophie ? Demandons de nouveaux : peut-on faire de la philosophie sans liberté ? La réponse n’est pas simple, et on essayera d’entrevoir, en filigrane, à travers les destins de Noica et de Dragomir, des possibles ou des impossibles solutions.

Actuellement en Roumanie, Noica est le plus connu et le plus reconnu philosophe roumain3. Il est même Le Philosophe, c’est-à-dire la plus grande figure de la philosophie roumaine d’aujourd’hui. Mais nous pouvons le dire aussi d’une autre manière : c’est grâce à Constantin Noica que la philosophie se réjouissait en Roumanie des années soixante-dix – quatre-vingt, d’un immense prestige, incroyable pour un pays assujetti à un régime totalitaire. Noica lui-même est devenu presque un phénomène de masse: il a eu la force de transmettre à plusieurs générations de jeunes le microbe de la philosophie : milliers de jeunes rêvaient d’apprendre le grec et l’allemand pour avoir accès aux sources fondamentales de la philosophie. Centaines de personnes lui rendaient visites, des véritables pèlerinages à sa cabane, située dans un village de montagne en Transylvanie. Bref, le phénomène « Noica » a marqué de manière radicale la culture roumaine contemporaine.

Mais comment se fait-il qu’on est arrivé à une telle situation presque incroyable ? Les explications sont multiples.

D’abord, pour les intellectuels roumains, Noica représentait un lien entre la Roumanie contemporaine et la Roumanie économiquement et intellectuellement florissante d’avant la Seconde Guerre. Pour eux, même si cette Roumanie d’entre les guerres mondiales n’était pas le Paradis, ce qui s’est passé sous le communisme était certainement l’Enfer. Noica lui-même était une figure centrale dans la génération d’or des intellectuels qui animaient le Bucarest et ses cafés dans les années 30-40, auprès d’Eliade, de Cioran, de Ionesco, de Mircea Vulcănescu ou de Petre Ţuţea. Comme il a choisi de rester en Roumanie, et comme il n’a pas émigré en Occident où il était attendu par ses amis, il est devenu en quelque sorte un héritier symbolique de cette génération. Il était la preuve que notre pays avait connu vraiment la normalité, la liberté et la culture d’élite, complètement à l’opposé des décennies communistes, qui ont imposé la suprématie de la suspicion, de la peur, de la dégringolade idéologique, de l’automatisme des slogans. Il était en quelque sorte

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naturel qu’une telle figure, comme Noica, devienne légendaire aux yeux les intellectuels frustrés et angoissés par l’infinitude du socialisme scientifique.

Noica avait déjà publié 8 livres et des dizaines d’articles4. Il a débuté à 25 ans avec un volume qui a reçu le prix de la Fondation Royale, dans la même série avec Sur les cimes du désespoir de Cioran, et avec le fameux Non de Ionesco. Ensuite, comme ses collègues se sont « spécialisés » dans un domaine ou un autre – Eliade étudiait l’histoire de religions, Ionesco écrivait du théâtre et de la critique littéraire, Cioran approfondissait ses réflexions insolentes et radicales sur la mort, la finitude et le non-sens – Noica a choisi de pratiquer, comme un spécialiste, la philosophie, en traduisant et en commentant Descartes, Leibniz, Kant et Hegel.

En plus, comme il était assez riche, il avait la liberté matérielle de se laisser conduit par sa passion pour la philosophie. Il rêvait, dans les années 40, de fonder un nouveau type d’école philosophique, où, selon Léon Bloy, « on ne sait pas qui donne et qui reçoit ». Il rêvait de faire de la philosophie d’une manière vive, sans doctrines et sans matières scolaires, à l’opposé du style pédagogique lourd, de provenance allemande, qu’il a connu pendant ses études. Son Journal philosophique est la preuve pour tout cela.

Le socratisme était « chez soi » en Roumanie. Pas dans les salles de cours, pas à l’Université, mais dans les cafés célèbres de Bucarest où l’on discutait ardemment les sujets les plus absolues, les plus abyssales et spéculatives. La ligne dominante était une sorte d’existentialisme vitaliste et passionnel, concernant le sens et le non-sens de la vie, le destin de la nation, la voie de la religion, le destin de l’homme ; en somme – les problèmes qui on se pose depuis toujours.

Mais la pensée de Noica s’est individualisée par sa préoccupation ontologique, dont la fin et l’expression achevée seront visibles quatre décennies plus tard, dans son Traité d’ontologie. Quant à la dimension nationale de cette ontologie, tant contestée par ses critiques contemporains, elle repose sur un fait assez inoffensif : comme Heidegger a raffiné sa pensée à partir de la langue allemande, utilisant toujours l’exploration étymologique sur le fond profond du langage, de même, Noica a essayé de faire cela en ce qui concerne la langue roumaine et ses pouvoirs d’exprimer les nuances du verbe « être ». Car entre l’être et le non-être, entre l’être pur et le néant pur, la langue roumaine
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a, selon Noica, le privilège d’exprimer, avec une richesse tout à fait spéciale, des multiples modulations du verbe être. Ces variations ontologiques du verbe être, qui passent par plusieurs formes d’éventualité, de possibilité et d’impossibilité, constituent le fondement pour l’ontologie que Noica construit. Noica analyse et articule d’une manière systématique ces modulations du verbe être dans une ontologie qui porte ainsi une empreinte nationale, étant peut-être le dernier système philosophique du vingtième siècle. On peut trouver les racines de cette idée dans les années 40. Ici Noica était préoccupé par le rapport entre la dimension spirituelle inhérente d’une nation, contenue dans sa langue, et ses élites spirituelles, qui explicitent cette richesse implicite de la langue et qui font ainsi le passage de la dimension pré-ontologique à la dimension ontologique. Pour Noica, les puissances explicatives de la langue roumaine constituent la source dans laquelle il puise les racines de sa méditation. En cela, Noica est proche de la position de Heidegger, pour lequel la langue était également le fond essentiel de toute pensée.

Il faut toutefois remarquer que cette dimension nationale de la philosophie de Noica n’est qu’une facette de son ontologie, l’autre étant exposée dans la plus abstraite manière néo-hégélienne. Noica parle d’un modèle ontologique constitué par trois éléments fondamentaux : l’individuel, les déterminations que l’individuel reçoit, et le général en vue de quoi l’individuel développe ses déterminations. Si le modèle ontologique est saturé, on peut parler d’un être achevé. Si le modèle comporte des précarités, s’il n’est pas saturé, on peut parler des divers modalisations ou des modulations ontologiques, en vue de l’être accompli. Ainsi, Noica distingue deux modalités du devenir : un devenir qui est en vue de l’être achevé, et un devenir qui ne réussit atteindre son accomplissement. Il utilise un opérateur ontologique, une préposition qui est difficile à traduire, întru, qui est à la fois « dans », « en vue de » et « pour », simultanément contenance et mouvement d’une orientation, un peu près de l’allemand zu, et de l’anglais into. C’est utilisant ce particule spéciale que Noica peut parler, dans son système d’ontologie, d’un devenir dans et en vue de l’être, [devenirea întru fiinţă] (comme c’est par exemple le cas d’un artiste – l’individuel – qui se situe par ses œuvres – les déterminations – en vue de ou dans l’horizon du général – qui est son art) et d’un devenir dans et en vue du devenir [devenirea întru devenire] (comme c’est par exemple la vie de la famille, qui est en vue de la procréation et de la génération). Pour Noica, l’être et le devenir dans l’horizon de l’être, c’est toujours quelque chose de spirituel, de la création spirituelle, de la culture. Mais revenons à notre histoire. Après 1945 les persécutions commencent et Noica les subisse
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directement. D’abord, on lui confisque la plupart de sa fortune ; c’était la première mesure du pouvoir communiste : décapiter les riches, c’est-à-dire guillotiner l’élite économique. Mais la passion de Noica pour la philosophie restait inchangée : même si la situation politique était catastrophique, Noica a fondé, dans les années 1945-46, dans l’une de ses maisons, une école privée de philosophie, qui était fréquentée par plusieurs intellectuels de marque. Mais ces agapes philosophiques ne pouvaient pas être toléré par des officialités pour longtemps, car il y avait ici des éléments « réactionnaires et bourgeoises » comme on disait à l’époque. L’élite économique n’était pas le seul obstacle pour la société communiste, mais il y avait aussi l’élite intellectuelle. Comme Noica faisait partie de cette élite intellectuelle, il a été mis sous stricte observation. Trois ans plus tard, en 1949, quand Noica avait 40 ans, il a été obligé de quitter Bucarest, on lui avait donné un domicile forcé à Câmpulung, avec l’interdiction de quitter cette petite ville de province. Ni même pendant cette longue période de réclusion, de 10 ans vécus dans des grandes privations matérielles, le microbe philosophique de Noica ne s’était pas calmé. Il a organisé des rencontres philosophiques avec des amis, avec la certitude que seule la vie spirituelle, dont la philosophie est la forme la plus proéminente, peut constituer une forme valide de résistance face au néant que le nouvel régime avait institué. Il faut dire que cette idée de la résistance par la culture était l’idée directrice de l’attitude de Noica face au désastre de l’histoire.

Donc, à notre question – comment peut-on faire de la philosophie sans liberté ? – la réponse de Noica serait : eh bien, en faisant de la philosophie !

A cette époque de domicile forcé, c’est la philosophie de Hegel qui constitue le centre des préoccupations de Noica. Dans 1957, il envoie à l’étranger un manuscrit en français avec un commentaire sur la Phénoménologie de l’esprit, en vue d’une éventuelle publication. Mais le manuscrit est intercepté par les services secrets roumains, celui-ci étant considéré subversif par rapport à l’ordre de l’état. Par la suite, en 1958, Noica et ses collègues sont arrêtés et jugés. A l’age de 49 ans, Noica reçoit 25 ans de prison, et cela après 10 ans de domicile forcé. La philosophie semblait être le démon qui voulait détruire la vie de Noica, jusqu’à la privation de toute liberté. Et il semble qu’il a bien réussi.

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Mais le jeu n’est pas fini. Noica est bien évidemment torturé dans la prison, comme tous les autres, mais après un temps il reçoit le droit de lire. Comme Hegel lui est interdit, il peut toutefois demander le droit de lire Marx, et il le lit d’un but à l’autre. Enfin, il ne fait que 6 ans de prison, car en ‘64, à l’occasion de la première relaxation du système communiste, Noica est mis en liberté et en quelque sorte réhabilité. Même s’il sera toujours sous l’observation de la Securitate, pendant les derniers vingt ans de sa vie Noica réjouit d’une certaine tolérance de la part du régime communiste, et ainsi il a pu oser refaire sa vie et ses rêves de philosophe.

En 1965, à l’age de 56 ans, Noica peut revenir à Bucarest et s’engager à l’Institut de Logique comme chercheur. Infatigable et incorrigible, il tient parallèlement des séminaires privés sur Platon, Kant ou Hegel, où il rencontre des chercheurs de la jeunes génération : Gabriel Liiceanu, Andrei Pleşu, Sorin Vieru ou Victor Stoichiţă. Ces jeunes aspirants à la philosophie sont attirés par son charme intellectuel et par sa prodigalité philosophique, et ensuite ils entrent tous dans un scénario de pédagogie culturelle et philosophique. Pour eux, Noica était une figure fascinante, singulière, la seule personnalité qu’on pourrait choisir en Roumanie comme maître de philosophie. Pour Noica, ces jeunes étaient une tentation irrésistible pour sa vocation d’entraîneur culturel, pour son destin de professeur de philosophie.

Noica travaille encore 10 ans à l’Institut de Logique de Bucarest jusqu’à sa retraite. Il commence à traduire et à commenter Platon, Aristote, les présocratiques, les commentateurs aristotéliciens5; il commence aussi à publier ses propres ouvrages, les uns sur la dimension nationale de sa pensée, les autres sur son projet ontologique général6.

Après 1975, Noica se retire à Păltiniş, un village de montagne près de Sibiu, où il commence la plus belle aventure que la philosophie roumaine a connue. Ses disciples – notamment Gabriel Liiceanu, Andrei Pleşu et Sorin Vieru – lui rendent régulièrement visites à Păltiniş, ils vivent et travaillent ensemble sous la direction de Noica, ils traduisent et commentent des textes philosophiques classiques, dans une solitude pure et intangible, au-delà de toute quotidienneté, dans le royaume de l’esprit. Cette aventure dure pendant plus d’une décennie. Noica convainc ses disciples d’apprendre le grec et l’allemand, il leur donne des tâches culturelles à accomplir, il fait leur programme de lecture et de recherche, assumant donc la posture de maître qui fait tout pour que ses disciples

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accèdent au niveau d’élite en philosophie.

Le journal de Păltiniş de Gabriel Liiceanu, maintenant traduit en français, en anglais et en polonais, constitue le récit passionnant et dramatique de cette aventure. À sa parution, l’impact de ce Journal avait été immense et l’ouvrage a obtenu une très grande célébrité. La liberté d’esprit témoignée par ce journal avait fascinée le public cultivé roumain, dont la liberté existentielle était confisquée depuis plusieurs décennies par le communisme. Le journal a eu influencé énormément des générations de jeunes, leur inspirant le pathos philosophique et la passion pour la philosophie, non seulement avant, mais aussi après la Révolution. Noica a pu devenir « le phénomène Noica » et, paradoxalement, la philosophie a pu devenir la reine de la culture roumaine, même dans les conditions de son assujettissement politique.7

L’inébranlable croyance de Noica dans la philosophie, dans la culture et dans l’esprit, était sa réponse constante face aux vicissitudes de l’histoire et face au néant du totalitarisme. La résistance par la culture face au désert du non-sens idéologique était sa formule de survivance dans l’univers impossible où il a dû vivre. Tout comme le modèle tchèque de Jan Patočka, le modèle roumain de Noica reste un épisode rémarquable sur la scène de la philosophie européenne contemporaine, un épisode qui mérite encore plus d’attention, car il constitue une modalité par laquelle la philosophie a su survivre même sans liberté, qui semble être en fait sa condition même8.

Le cas d’Alexandru Dragomir se constitue à partir de prémisses bien différentes9. Jusqu’à la date de sa mort en 2002, Dragomir était seulement une figure mythologique qui circulait plus ou moins mystérieusement dans l’intelligentsia roumaine. Ce qu’on savait de lui, c’était grâce à ceux qui l’entourait, car Dragomir ne voulait pas se faire connaître. Il avait une sorte de répulsion face à l’idée de devenir une personnalité publique. On savait qu’il était doctorant sous la direction de Heidegger dans les années 40. Ceux qui ont eu l’occasion de le voir, de le connaître et de l’entendre pendant les dernières décennies de sa vie disaient qu’il avait des connaissances philosophiques fabuleuses et qu’il était brillant comme penseur, qu’il avait une réflexion extrêmement vive, très actuelle, très aiguë. Mais ce qui intriguait ses proches était le fait qu’il n’a pas voulu publier aucune page pendant sa vie, qu’il a voulu faire de la philosophique dans la plus authentique manière, sans public et sans extériorité. Il disait toujours que publier ne l’intéresse point, mais que ce qu’il intéresse c’est de comprendre. Il a refusé ainsi constamment d’entrer dans toute entreprise culturelle
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et publique. À l’opposé de Noica, qui était un tempérament foncièrement culturel, ayant beaucoup de projets, ayant une activité prodigieuse et une effervescence de l’action, Dragomir concevait la philosophie comme une démarche purement individuelle, intégralement solitaire. Il se situait en deçà de toute industrie culturelle et de tout Gestell philosophique, avec ses revues et son public, avec ses modes et ses préjugés, avec ses conférences et ses colloques. C’est pourquoi il n’a pas voulu publier aucune ligne pendant sa vie, croyant que l’écrit, comme le montre le mythe du Théüth à fin du Phèdre de Platon, est l’ennemi fatal de la pensée. Il considérait que la manière socratique de s’interroger constitue la plus haute forme de pensée. Ainsi, il n’a pas voulu avoir aucun contact avec les milieux philosophiques officielles contaminés par l’idéologie, et aussi il n’a pas voulu non plus adopter la formule de Noica, pour lequel le lieu propre de la philosophie c’était toujours la culture. Walter Biemel, le célèbre éditeur de Husserl et de Heidegger, et ami intime de Heidegger, raconte que celui-ci appréciait beaucoup l’intelligence éclatante de Dragomir. Dragomir participait aux séminaires restreintes de Heidegger et on disait que, lorsque la discussion tombait en panne, Heidegger se tournait vers lui en disant : « Eh, que pensent-ils les latins ? ». À la fin de 1943, Dragomir est obligé de quitter le Fribourg et les séminaires de Heidegger et de rentrer en Roumanie pour la mobilisation dans le service militaire. C’était la guerre. Même l’insistance de Heidegger pour demander la prolongation de son séjour à Fribourg ne peut empêcher son départ pour le front. Même après vingt ans, Heidegger se souvenait vivement de Dragomir et demandait des nouvelles sur lui10.

1945 le moment fatidique vient, car la fin de la guerre coïncide avec l’occupation russe et l’instauration du communisme en Roumanie. Dragomir se voit dans l’impossibilité de continuer sa thèse avec Heidegger. Il comprend brusquement que ses liaisons avec l’Allemagne pouvaient être des raisons pour sa persécution politique et que sa préoccupation avec la philosophie pouvait bien être la marque de sa condamnation. Dragomir anticipe tout cela et comprend que sa vie dépend de son talent de dissimuler ses préoccupations philosophiques et d’effacer ses liens avec l’Allemagne. Il participe quelque fois aux rencontres que Noica organisait dans son école philosophique clandestine de 1945-46, mais sans être très convaincu. En dépit des efforts de Noica de faire de Dragomir un collaborateur pour ses projets philosophiques, Dragomir l’a refusé constamment et s’est retiré dans une solitude infranchissable.
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Pourquoi ? Peut-être, c’était seulement une question de psychologie, car il peut être difficile d’accepter la tutelle de Noica après avoir discuté deux ans avec Heidegger. Mais c’était peut-être une question plus profonde qui différenciait les deux, Noica et Dragomir, avec une différence plus profonde, entre leurs vision du monde, entre leurs visions sur la philosophie, entre leurs manières de se comprendre eux-mêmes face à l’univers totalitaire qui commençait s’imposer partout. Leurs chemins semblaient pour le moment se séparer.

La trajectoire ultérieure de Noica nous est connue. Mais Dragomir, qu’est-ce qu’il a fait alors ? Apparemment rien. Effaçant d’une manière continue les traces de son passé, il a travaillé dans tous les métiers possibles : soudeur, vendeur, fonctionnaire ou comptable, changeant toujours son poste de travail, étant régulièrement congédié à cause de son « dossier », et il a été finalement, jusqu’à sa retraite en 1976, économiste au Ministère du Bois.

Donc, rien de philosophique ; on pourrait dire, en ajoutant avec amertume : « Voilà, un destin raté ! ». Mais tout au contraire ! Car Dragomir n’a jamais cessé d’exercer, dans sa vie privée et secrète, son intelligence philosophique brillante. Il a vécu pendant des décennies une vie double, sa vie sociale d’une part, et sa vie de réflexion et de recherche philosophique solitaire d’autre. Il a travaillé toujours sur les textes fondamentaux de la philosophie, en grec, en latin, en allemand, français et anglais. Dans les années soixante-cinq, après la sortie de prison de Noica, celui-ci et Dragomir, se sont évidemment revus. Comme Noica a commencé à publier, il envoyait ses livres à Dragomir, et il était toujours très inquiet de l’opinion que Dragomir se faisait sur ses ouvrages. On dit qu’il avait peur de la lecture très exigeante de Dragomir et de son jugement extrêmement sévère. On dit même que Noica a écrit de nouveau son Traité d’ontologie à la suite des nombreuses remarques critiques de Dragomir. Même si le climat politique s’est, en quelque sorte, relâché, la volonté de Dragomir de ne pas écrire et de ne pas publier restait inébranlable, malgré toutes les propositions qu’on lui a fait. Toutefois, après 1985, il accepte de faire un compromis quant à son silence absolu sur son activité philosophique : il décide de tenir plusieurs séminaires privés avec les anciennes disciples de Noica – Gabriel Liiceanu, Andrei Pleşu, Sorin Vieru. Cette brèche est peut-être ce qui fait qu’aujourd’hui nous puissions encore parler de Dragomir et que son nom ne soit pas tombé dans l’oubli définitif. Car les anciens disciples de Noica, des personnalités déjà bien connues dans la culture roumaine à cette date, ont été tellement étonnés de ces exercices de virtuosité philosophique, qu’ils ont
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commencé à enregistrer et à prendre des notes abondantes. La renommée de Dragomir commençait à se répandre, comme celui d’un roi caché de la philosophie roumaine.

Dragomir pourrait rester pour toujours le génial esprit socratique de la Roumanie, sans avoir une œuvre philosophique véritable, transmissible. Mais, après sa mort en 2002, on a trouvé chez lui une centaine de cahiers avec des notes, des commentaires sur des textes philosophiques classiques, des essais d’investigation et d’analyse phénoménologique, des descriptions philosophiques extrêmement subtiles et percutants. Ce qui est le plus important c’est que on a trouve des textes propres, des textes originaux qui font de lui non pas seulement une légende ou une figure mythologique de la philosophie roumaine, mais aussi un philosophe dont l’œuvre peut être enfin transmise et partagée. La plupart de ces textes sont des microanalyses phénoménologiques ou des éclairages raffinés et pénétrantes sur des divers aspects concrets de la vie. On a trouvé des textes au sujet du miroir, de l’oubli, de l’erreur, de l’usure, du réveil le matin, de ce qu’on nomme laid et dégoûtant, de l’attention, du fait de se tromper de soi-même, de l’écrit et l’oralité, du fait de discerner et distinguer, de l’unicité, et ainsi de suite. Il s’agit des sujets disparates et hétérogènes, comme si Dragomir faisait glisser sa loupe phénoménologique sur la diversité du monde et choisissait d’analyser, pour son propre désir de comprendre, sans autre finalité, tel ou tel fait, tel ou tel aspect de la réalité. Son génie était de trouver dans les plus banales situations de nos vies, dans les plus concrètes expériences que nous faisons chaque jour, dans ce qui est le plus sous-entendu et implicite dans notre existence, les couches de sens les plus profondes et les significations les plus fondamentales, analysées avec une acuité fascinante.

Toutefois, l’un de ses sujets est constant : il s’agit des plusieurs cahiers, intitulés Chronos, dans lesquels Dragomir a suivi thématiquement et systématiquement le problème du temps, et cela pendant plusieurs décennies : le premier cahier date de 1948, contenant beaucoup de notes écrites directement en allemand, tandis que les dernières datent des années 80-90. Peut-être, ce volume sur le temps sera l’œuvre la plus importante de Dragomir.

Après cette grande découverte, on a pu commencer à récupérer d’une manière systématique l’œuvre de Dragomir pour la philosophie roumaine. On a publié déjà un volume intitulé Crases banalités métaphysiques11. De même, un deuxième volume intitulé Les cinq départs du présent est déjà sous

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presse. On prévoit encore 6 ou 7 volumes. Enfin, comme la réception de ce penseur à l’étranger ne doit pas tarder, nous allons lui dédier un volume de 2005 de la revue roumaine de phénoménologie, Studia Phænomenologica, contenant des textes de Dragomir traduites en français, en anglais et en allemand, et des textes sur sa personnalité, appartenant à ceux qui l’ont connu et qui peuvent témoigner de sa vie et de sa manière unique de philosopher. Et ensuite, comme 2005 c’est l’an du livre roumain en France, nous allons proposer aussi un volume de Dragomir en français chez une maison d’édition française.

Donc, à notre question – peut-on faire de la philosophie sans liberté ? – la réponse de Dragomir est formellement similaire à celle de Noica, bien que concrètement tant de choses les séparent. Dragomir a vécu sa vie philosophique d’une manière si brûlante, qu’aucun régime totalitaire ne pouvait l’arrêter. Plus radical même que Noica, qui était lui aussi un champion de la ténacité philosophique, Dragomir c’est peut-être un cas unique de résistance et de rectitude philosophique. Comme je ne connais pas d’autre destin philosophique comparable, je crois que sa vie mérite d’être connue car, plus ou moins directement, elle témoigne de la valeur intrinsèque que la philosophie porte, même dans les temps le plus sombres de l’histoire.

1 Conférence tenue à l’Université Lyon III Jean Moulin, en 14 octobre 2004, dans le cadre des manifestations culturelles « Voir, entendre la Roumanie », organisées par l’Association des étudiants roumains à Lyon. 2 La culture roumaine – en tant que culture nationale, dans une langue nationale – est assez jeune. Bien que la cohésion nationale des roumains est bien ancienne, la nation roumaine s’est affirmée explicitement comme nation surtout avec l’occasion des événements qui ont traversé l’Europe autour de l’année 1848, conquérant son indépendance eu égard les Turcs seulement en 1877. Quant à la philosophie, le premier nom qu’on doit mentionner est celui de Dimitrie Cantemir (1673-1723), un roi de Moldavie qui correspondait avec Leibniz et qui avait été élu en 1714 membre de l’Académie de Berlin ; bien que son activité philosophique était assez riche, il avait été reconnu plutôt par son travail d’historien, ses livres sur l’histoire de l’Empire Ottoman étant traduits dans plusieurs langues et connues par Voltaire, Byron et Victor Hugo. Malheureusement, principalement à cause des vicissitudes historiques, car les roumains n’ont pas connu des périodes de stabilité politique où la culture humaniste puisse se développer, le cas de Cantemir restait singulier. Et cela, jusqu’au 19ème siècle, quand les illuministes roumains commencent à faire abondement les études à Berlin, à Paris ou à Vienne, apportant ainsi avec eux les idées philosophiques qui circulaient en Occident. Le premier cours de philosophie écrit en roumain a été rédigé, d’après un modèle allemand, en 1834-36 par Eftimie Murgu pour l’Académie de Iaşi, constituant la première tentative d’établir une terminologie philosophique dans la langue roumaine. On peut noter aussi la tentative du poète Mihai Eminescu – fortement influencé lui-même par la philosophie de Schopenhauer – de traduire, en 1878, des fragments de la Critique de la raison pure. Au début du 20ème siècle, la circulation d’idées s’accentue et la culture roumaine commence à entrer, pas à pas, dans le grand circuit de la culture européenne. Nous trouvons beaucoup des professeurs qui, plus ou moins, compilent les traités occidentaux de philosophie, livrant une variante autochtone de la vulgate scolaire de Paris, de Leipzig ou de Berlin. Mais à cette occasion, les idées se propagent, le vocabulaire philosophique se constitue graduellement et nous pouvons parler d’un climat philosophique qui commence à se consolider. Quant aux philosophes eux-mêmes, nous pouvons rappeler quelques noms, comme Vasile Conta ou Constantin RădulescuMotru, qui ont produit des traités philosophiques d’une originalité en quelque sorte limitée, à la mode de leur temps.

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Le cas de Lucian Blaga était bien plus intéressant, car son œuvre philosophique était pourvue d’une originalité incontestable, bien qu’elle s’est nourrie du climat de la philosophie de la culture de Spengler. Malheureusement, l’œuvre de Blaga n’a pas été traduite à l’étranger au moment opportun, donc elle n’a pas réussi à entrer dans le circuit des idées européennes, comme elle méritait sans doute.

3 Pour la vie de Noica, nous renvoyons au livre de Gabriel Liiceanu, Le journal de Păltiniş, trad. fr. Marie-France Ionesco, Editions de la Découverte, Paris, 1999, et aux travaux publiés par nos collègues Laura Pamfil et Sorin Lavric dans la revue électronique Arguments vol. 2/2003. 4 Mathesis ou les joies simples (1934); Concepts ouverts dans l’histoire de la philosophie, chez Descartes, Leibniz et Kant (1936); De Caelo. Essai sur la connaissance et sur l’individu (1937); La vie et la philosophie de Descartes (1937); Esquisse sur l’histoire du « comment est-il possible quelque chose de nouveau » (1940) ; Deux introductions et un passage vers l’idéalisme (1943) ; Le journal philosophique (1944) ; Pages sur l’âme roumaine (1944). 5 Il s’agit de Porphyre, de Deuxippe et d’Ammonius. Noica dirige aussi la première édition complète des œuvres de Platon en roumain ; il forme des équipes de traducteurs du grec, du latin et de l’allemand ; sous ses auspices ont été commencés les premières traductions systématiques de Heidegger. 6 Le dire philosophique roumain (1970) ; Création et beauté dans le dire roumain (1973) ; Eminescu ou pensées sur l’homme total de la culture roumaine (1975) ; La rupture de Goethe (1976) ; Le sentiment roumain de l’être (1978) ; L’esprit roumain dans le carrefour des temps. Six maladies de l’esprit contemporain (1978) ; Contes sur l’homme (1980) ; Le devenir envers l’être (1981) ; Trois introductions au devenir envers l’être (1984) ; Lettres sur la logique d’Hermès (1986). 7 Une telle célébrité paradoxale de la philosophie a fait qu’une traduction de Heidegger (il s’agit de Wegmarken) a pu avoir, en 1988, un tirage de 40000 exemplaires épuisé, dans les conditions que ces éditions ne dépassent pas dans les pays occidentales 5 000 exemplaires. 8 L’influence de Noica était immense, car après la Révolution de 1989 ce sont ses disciples qui ont dominé la scène de la culture roumaine et qui sont maintenant les noms les plus reconnus et respectés en ce qui concerne la philosophie. Par l’intermédiaire de ces noms qui dominent aujourd’hui la culture philosophique roumaine – comme Gabriel Liiceanu ou Andrei Pleşu – l’influence de Noica reste encore très importante. Dans le climat philosophique actuel, beaucoup de choses se sont changés dans le derniers quinze années : il y a déjà des thèses de doctorat sur Noica, même un centre d’études Noica vient d’être fondé à Bucarest, mais il y a aussi de contestations plus ou moins d’orientation de political corectness qui visent ses prises de position politiques d’entre les guerres et une certaine dimension nationale de sa philosophie. 9 Cette partie de notre exposé s’appuie principalement sur la riche introduction de Gabriel Liiceanu, intitulée Caietele din subterană (Les Cahiers de souterraine), qui ouvre le premier volume posthume de Alexandru Dragomir, Crase banalităţi metafizice, et sur des discussions que nous avons eues avec Gabriel Liiceanu sur ce sujet. 10 Dragomir était ami intime de Biemel, qui était allemand de par sa naissance, mais roumain de par son éducation, ayant fait ses études à Braşov et à Bucarest. Biemel, le futur éditeur et exégète de marque de Husserl et de Heidegger, avait publié déjà, en 1942, dans une revue de Bucarest, quelques fragments d’une traduction de Heidegger. Ensuite, en 1943, Biemel et Dragomir ont traduit ensemble la conférence Qu’est-ce que la métaphysique? et ont proposé la traduction à une maison d’édition roumaine. Malheureusement, leur proposition a été refusée, et cela par des raison politiques: ce temps-là, dans une Roumanie occupée par les armées allemandes, Heidegger était persona non grata. La traduction a été publiée en exile, après 13 ans, en 1956, dans une revue de la diaspora roumaine de Paris. Après ce début infortuné en roumain, Walter Biemel s’est imposé en tant que traducteur de Heidegger en français, traduisant avec Alphonse de Waelhens De l’essence de la vérité (1948) et Kant et le problème de la métaphysique (1953). 11 Alexandru Dragomir, Crase banalităţi metafizice, Humanitas, Bucarest, 2003. Ce volume contient des textes qui ont
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été transcrits et préparés par Gabriel Liiceanu et Cătălin Partenie.

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