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Gestalt et perception

Le mot allemand Gestalt est traduit par « forme » (ainsi Gestalttheorie signifie « théorie de la forme »), mais il s’agit en réalité de quelque chose de beaucoup plus complexe, qu’aucun mot ne traduit exactement dans aucune langue. Aussi, a-t-on conservé ce terme de gestalt aussi bien en français (où il est entré dans le dictionnaire), qu’en anglais, en russe ou en japonais. Le verbe gestalten signifie « mettre en forme, donner une structure signifiante ». Le résultat, la «gestalt», est donc une forme structurée, complète et prenant sens pour nous. Par exemple, une table prend une signification différente pour nous selon qu’elle est recouverte de livres et de papiers, ou d’une nappe et de plats (sa « gestalt » globale a changé) ; Dans un cas la table est un bureau de travail, et dans l’autre, une table destinée au repas. Autre exemple, lorsqu’on regarde les étoiles, chacune d’elle est un stimulus visuel, pourtant on peut facilement les organiser en constellations, en ensemble formé de stimuli. Ainsi, l’image mentale que nous avons en tête est une forme, et peut être évaluée par notre esprit en tant que telle, par exemple en la nommant : « la Grande Ourse ». En fait, dès notre naissance, la première « forme » importante que nous reconnaissions est une gestalt : c’est le visage de notre mère. Le nouveau-né n’en perçoit pas encore les détails, mais la forme globale est « signifiante » pour lui. Nos perceptions obéissent à un certain nombre de lois : ainsi, une totalité (dans cet exemple, un visage humain) ne peut se réduire à la simple somme des stimuli perçus ; de même, l’eau est autre chose que de l’oxygène et de l’hydrogène ; une symphonie est autre chose qu’une succession de notes. On constate ainsi que le tout est différent de la somme de ses parties, un des principes phares de la théorie de la gestalt. La théorie souligne aussi qu’une partie dans un tout est autre chose que cette même partie isolée ou incluse dans un autre tout - puisqu’elle tire des propriétés particulières de sa place et de sa fonction dans chacun d’entre eux : ainsi, un cri au cours d’un jeu est autre chose qu’un cri dans une rue déserte ; être nu sous la douche n’a pas le même sens que de se promener nu sur les Champs-Élysées. Pour comprendre un comportement ou une situation, il importe donc, non seulement de les analyser, mais surtout, d’en avoir une vue synthétique, de les percevoir dans l’ensemble plus vaste du contexte global, avoir un regard non pas plus « pointu » mais plus large : le « contexte » est souvent plus signifiant que le « texte ». « Com-prendre » c’est prendre ensemble. Principes de base de la Gestalt Postulat gestaltiste : le monde, le processus perceptif et les processus neurophysiologiques sont isomorphes ; c'est-à-dire structurés de la même façon, ils se ressemblent dans leurs structures et dans leurs principes (d'une certaine façon). Il n'existe pas de perception isolée, la perception est initialement structurée. La perception consiste en une distinction de la figure sur le fond (vase de Rubin). Le tout est perçu avant les parties le formant. La structuration des formes ne se fait pas au hasard, mais selon certaines lois dites "naturelles" et qui s'imposent au sujet lorsqu'il perçoit. Les principales lois de la Gestalt La loi de clôture La loi de la bonne forme : loi principale dont les autres découlent : un ensemble de parties informe (comme des groupements aléatoires de points) tend à être perçu d'abord (automatiquement) comme une forme, cette forme se veut simple, symétrique, stable, en somme une bonne forme.

mais comme une personne avec toutes ses dimensions indissociables (biologiques. L’attention. Non-conformiste par essence et de part ses inventeurs. La loi de clôture : une forme fermée est plus facilement identifiée comme une figure (ou comme une forme) qu'une forme ouverte. nous les percevons d'abord dans une continuité. L'agressivité est placée du côté de l'élan vital. La santé se définit comme la capacité d'une personne à s'ajuster de manière fluide et créative aux autres et à l'environnement avec lesquels elle entre en contact. son intention n'est pas la "correction" de la personne dans la perspective d'une adaptation à une normalité sociale. vivant une expérience indissociable de son contexte (théorie du champ). de mort. spirituelles. est l’innovation de la Gestalt-thérapie . affectives. mentales. nous nous attacherons ensuite à repérer les plus similaires entre eux pour percevoir une forme. à construire sa vie dont elle se sent responsable quant à ses choix. La loi de similitude La loi de similitude : si la distance ne permet pas de regrouper les points. relationnelles et sociales). ici et maintenant. Dans une situation donnée. Elle est une perte pour la personne. sera ainsi plus portée sur le processus que sur le contenu. Ces lois agissent en même temps et sont parfois contradictoires. du comment de la présence corporelle. comme force qui permet d'aller vers l'autre. D'autre part. à sa rencontre. Quelques caractéristiques théoriques La théorie de la Gestalt-thérapie s’appuie sur le paradigme concevant l'être humain comme un organisme/système en contact avec l'autre et avec son environnement. La gestalt-thérapie a privilégié le concept de responsabilité (l'Homme responsable développé par l'existentialisme) délaissant la primauté de la culpabilité de la psychanalyse freudienne. comme des prolongements les uns par rapport aux autres. cet être humain n'est pas considéré uniquement comme un sujet en tant que psyché. En ce sens. cette caractéristique fait que le gestalt-thérapeute est plus centré sur la prise de conscience du "comment" des situations que sur le savoir "pourquoi". à la découverte de l'environnement . un tout unifié différent de la somme de ses parties (Holisme) en contact permanent et fluctuant avec son environnement. c'est une force de vie et non une force de destruction. La loi de destin commun : des parties en mouvement ayant la même trajectoire sont perçues comme faisant partie de la même forme. L'intention de la Gestalt-thérapie.La loi de bonne continuité : des points rapprochés tendent à représenter des formes lorsqu'ils sont perçus. la gestaltthérapie s'inscrit dans la continuité de la maïeutique socratique. en rapport à une normalité présupposée. au cours des séances de travail. dans son fondement. corporelles. de sa capacité à choisir ses interactions et d'organiser ses expériences de contact. . La pathologie n'est pas considérée comme perturbation de la personne par excès ou insuffisance. être unique et différencié. sensorielles. émotionnelle et cognitive. être autonome. La focalisation sur le processus de la personne (thérapisant) en train de contacter son environnement. à se vivre comme créatrice de son existence. l'être humain est une personne ayant une responsabilité dans la construction de sa vie et non un être prédéterminé par ses expériences passées. Elle se démarque ainsi de toutes les autres thérapies et psychanalyses qui se centrent avant tout et essentiellement sur le sujet et son organisation psychique. La loi de proximité La loi de la proximité : nous regroupons les points d'abord les plus proches les uns des autres. est d'accompagner la personne (thérapisant).

78-80 . parce que nous sommes habitués au mode causal traditionnel du type entrée-traitement-sortie. mais dont la synergie débouche sur un percept visuel cohérent. il proposera le concept d'énaction ou cognition incarnée qui permet d'appréhender l'action adaptative de tout organisme vivant comme polarité connaissance/action et action/connaissance. Cette découverte des neurosciences – et. Cette multiplicité multidirectionnelle nous paraît absurde mais elle est typique des systèmes complexes. texture. La coopération met évidemment un certain temps avant de devenir effective. transparence). Je dis absurde. 7 septembre 1946 – Paris. La Découverte. 2004. mais une mosaïque de modalités visuelles. Paris. il fut directeur de recherche au CNRS et membre du Centre de recherche en épistémologie appliquée de l'École Polytechnique. D. Il a donné en 1992 une série de conférences à l’Université de Bologne dans le cadre des “Lezioni Italiane”. dont Autonomie et connaissance. rigidité). En effet. les relations spatiales tridimensionnelles (position relative. il inventa avec lui le concept d'autopoïèse. des chercheurs ont entrepris d’étudier non pas la “reconstruction centralisée” d’une scène visuelle au profit d’un homoncule final. cette brève coopération dure de 200 à 500 millisecondes. pour expliquer le comportement normal d’un agent cognitif. puisque. ce type de description informatisante commune ne correspond pas du tout à la nature réelle du cerveau. pour reprendre la métaphore de Minsky. qui a fait oeuvre de pionnier avec Humberto Maturana dans le domaine des sciences cognitives.Francisco Varela Francisco Varela (Santiago du Chili. Disciple et collaborateur de Humberto Maturana. Il a fait partie du Mind and Life Institute. (actualisation/potentialisation) Ph. des sciences de la cognition en général – est fondamentale. de biologie de l'université de Harvard. 28 mai 2001) biologiste. en fait. Contrairement à ce que l’on pourrait croire en partant du point de vue éthologique ou de notre propre introspection. Depuis quelques années. Dans un souci de dépasser le dualisme qui oppose subjectivisme et objectivisme. chaque animal possède un rythme naturel. distance) et le mouvement tridimensionnel (trajectoire. rotation). qui facilite les rencontres entre la science et le bouddhisme. Rien dans la description précédente ne suggère que le fonctionnement du cerveau soit analogue au traitement séquentiel de l’information. 1996. car elle nous dispense de postuler une qualité centrale. Il apparaît que ces différents éléments de la vision sont des propriétés émergentes de sous-réseaux concurrents. à cause de son architecture réticulée et parallèle. l’activité cognitive n’est pas un processus ininterrompu: elle est ponctuée par des comportements qui se forment et disparaissent dans des espaces de temps. dotés d’une certaine indépendance et même anatomiquement séparés. [voir le recensement intéressant de JeanPierre Meunier] d'où je tire les extraits suivants: «J’aimerais poursuivre à propos de la vision afin d’amener la discussion précédente à un niveau plus général. Dans le cerveau humain. orientation tridimensionnelle dans l’espace. neurologue et philosophe chilien.» pp. Cette architecture n’est pas sans rappeler une “société” d’agents. réflexion spéculaire. publiées en français sous le titre: “Quel savoir pour l’Éthique”. biologiste chilien décédé en 2001. les propriétés superficielles (couleur. dimension. Voici un texte assez technique de Francisco Varela. l’“instantanéité” d’une unité percepto-motrice. parmi lesquelles on comptera au moins la forme (contour. du point de vue comportemental. homonculaire. le mode opératoire est différent: il y a un temps de relâchement des signaux dans les deux sens jusqu’à ce que chacun se stabilise dans une activité cohérente constitutive d’un micromonde. Il est l'auteur de nombreux ouvrages.

la science cognitive.» Le CNRS achève un cycle de conférences sur les sciences cognitives consacré au célèbre biologiste Francisco Varela. l’ensemble se comporte comme un tout unitaire et. Ses recherches ont donné naissance à un nouveau courant de recherche dans les sciences cognitives et l'intelligence artificielle. dirigée par la démocratie chrétienne depuis les élections de 1964. acceptée par tous comme une évidence. Humberto Maturana a été le premier à remettre en question la dictature de ce modèle incontesté. nous n’avons aucun mal à admettre deux choses: a) la colonie est composée d’individus. à le décortiquer pour en trouver les failles.«Utilisons une des meilleures illustrations des propriétés émergentes: les colonies d’insectes. Et le cerveau était conçu comme un ordinateur sophistiqué. la fonction langagière est elle aussi une capacité modulaire qui cohabite avec toutes les autres choses que nous sommes sur le plan cognitif. une superbe machine traitant de l’information.et non comme un ordinateur pleins de "mémoires". ainsi que la fragilité relative de sa construction narrative. qui a terminé sa carrière à Paris. Quelque chose nous gênait làdedans. De l'autre. la plus vieille démocratie du continent. et qui est pourtant essentielle comme niveau d’interaction pour le comportement de l’ensemble. Mais aussi scientifiques. Nous pouvons percevoir notre sentiment d’un “je” personnel comme le récit interprétatif continuel de certains aspects des activités parallèles dans notre vie quotidienne. D'accord ? "Avec Humberto. 85-87 «On peut dire que ce que nous appelons “je”. C’est de là que viennent les continuels changements dans les formes d’attention typiques de nos micro-identités. irréductible. c’est comme si un agent coordinateur était “virtuellement” présent au centre. nous-mêmes. tangible. D'un côté. nous passions des nuits entières à discuter de ce modèle archidominant. b) il n’y a pas de centre ou de “moi” localisé. et publié un livre d'entretiens avec Le Dalaï Lama (Passerelles : Entretiens avec des scientifiques sur la nature de l'esprit. le monde physique était donné. Comme la neuropsychologie l’a montré depuis longtemps. raconte Varela. Son rôle supposé était d'offrir des représentations de ce monde objectif. depuis la révolution cubaine. Il est disparu prématurément en mai 2001. mécaniste. . et ses réflexions sur la théorie de la connaissance selon le bouddhisme. Pourtant. qui semble avoir un centre alors qu’il n’y en a aucun. disposant d'un disque dur central : la conscience .) Une chose est particulièrement frappante dans le cas de la colonie d’insectes: contrairement à ce qui se passe avec le cerveau. Champs. vu de l’extérieur. dans le centre de neurobiologie de la Pitié-Salpétrière.. Il a beaucoup fréquenté le maître thibétain Chöghiam Trungpa. de "programmes".. l'âge d'or de la science de l'esprit. Francisco Varela a developpé le concept d'"enaction" dans les sciences cognitives. que ce soit par sa pratique prolongée de la méditation. Quoi qu'il en soit.» pp. l'input : l'environnement. mais nous ne trouvions pas de parade solide. l'Amérique latine rêve de se libérer du joug américain et de créer ses propres modèles économiques. C’est ce que j’entends lorsque je parle d’un moi dénudé de moi (nous pourrions aussi parler de moi virtuel): une configuration globale et cohérente qui émerge grâce à de simples constituants locaux. l'output : nos représentations symboliques. une fois pour toutes. (." A cette époque. qui propose un modèle de l'esprit fonctionnant comme un ensemble d'organisme vivants . naît des capacités linguistiques récursives de l’homme et de sa capacité unique d’autodescription et de narration. ce côté trop objectif. politiques. Selon la vision du moment. culturels. Flammarion) "Nous vivions alors les débuts de l’intelligence artificielle. Francisco Varela s'est aussi fait connaître pour son intérêt pour le bouddhisme. La renaissance passe forcément par le Chili.

suivant trois axes qui ont été déterminés en référence à son parcours intellectuel. J'enregistrais. des maths. comme la plupart des jeunes de sa génération. pour mieux me battre pour l'indépendance de l’Amérique latine. refusant un poste de chercheur à Harvard et dans une autre université américaine. et des connexionnistes ou néoconnexionnistes d’autre part qui. tel un pirate décidé à rapporter son butin de connaissances. mais aussi d’un paradigme fort pour les sciences cognitives. de l’anthropologie. il retourne au Chili pour travailler avec Maturana et l’aider à former une communauté scientifique. En 1970. temple universitaire et scientifique de l' "impérialisme américain". jusqu’en 1973.Varela est militant socialiste. qu’il s’agisse d’une cellule. ni un sujet transcendantal qui accompagne toutes mes représentations. ce qui nous conduira à définir l’ « autopoièse » (autopoiesis) et deux concepts clefs qui lui sont connexes : le « couplage structurel » (structural coupling) et la « clôture opérationnelle » (operational closure). loi-propre. Il y part. d’un organisme multicellulaire. La notion philosophique qu’elle fait intervenir est celle du « soi ». marxiste. et de l’approche mécaniciste qui analyse tout notre organisme à partir de réactions physico-chimiques. En 1967. puisqu’elle permet de qualifier un système vivant. Directeur de recherches au CNRS en 1988. Varela s’installa à Paris en 1986 où il fut chercheur à l’Institut des Neurosciences ainsi qu’au CREA de l’Ecole polytechnique fondé quelques années plus tôt par Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marie Domenach. encadré par Torsten Wiesel qui partagera un prix Nobel avec David Hubel en 19814. j'allais repartir au Chili et créer un autre type de science. puis un retour au Chili jusqu’en 1985. il oriente ses travaux vers les neurosciences autour de la question de la cognition qu’il appréhende depuis une perspective biologique. avec d'autres finalités. Quoi qu'il arrive. de l’intelligence artificielle. Pas de transcendantal ni d’empirisme chez Varela. Varela est l’auteur non seulement de concepts issus de la biologie pour penser la cognition. Elle diffère de l’approche évolutionniste issue de Darwin. à savoir comme « cognition incarnée » (embodied cognition). "J'avais une passion. je suivais les cours des stars de la biologie. L’autopoièse met l’accent sur l’autoreproduction de l’organisation du vivant. Je voulais tout apprendre. Notre première partie aura donc pour tâche d’exposer ce « soi » proposé par Varela pour définir les systèmes vivants que nous sommes. Après un exil aux Etats-Unis provoqué par le coup d’état militaire de Pinochet du 11 septembre 1973. toujours surdoué. ou d’un système social. qu’ils formulent leur fameuse théorie de l’ « autopoièse »5. mais peut-être est-il déjà plus proche d’un Dasein (disegno) dans la mesure où il est toujours en rapport avec son milieu. en nous appuyant sur Autonomie et connaissance. un feu dévorant. définissent la cognition comme une émergence globale issue de propriétés appliquées localement à des neurones interconnectés entre eux. autour de Fodor et Chomsky. mais un « entre-deux » – l’expression est de Merleau-Ponty et il l’affectionne – qui lui permet de faire la critique des computationnalistes d’une part qui. qui entend enfin prescrire une éthique aux chercheurs pour les réconcilier avec l’expérience humaine. définissent l’esprit comme un système de règles formelles. à partir de l’idée d’autonomie. La généralité ne nous empêchera pas d’exposer toutefois dans le détail quelques points théoriques névralgiques. qu’il faut comprendre depuis deux termes anglais : selfregulation. Sur les conseils de ce dernier il passe son PhD de biologie à Harvard sur la rétine des insectes. ni un ego constitutif. autorégulation. Le « soi » n’est pas un cogito défini par la pensée. ou encore du « je anonyme » de Merleau-Ponty. autour de Minsky ou Jackendoff. Dans les années 60 il rencontre le neurobiologiste Humberto Maturana qui deviendra son mentor. Le dégagement des perspectives actuelles pour la biologie et la vie artificielle fera l’objet d’un autre travail3. qui est opérant et ne se définit que dans des opérations. il gagne une bourse pour passer son doctorat à Harvard." Introduction : qu’est-ce que la cognition ? Ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux sciences cognitives savent que Francisco J. A travers cette présentation nous chercherons à livrer un aperçu général de l’oeuvre de ce penseur inclassable. Je n'avais rien à perdre. C’est dans ces années. et self-law. .

les protéines. L’inscription corporelle de l’esprit. Etymologiquement autopoièse renvoie à autos. définie par des relations entre ces mêmes composants. Les outils qu’il utilise pour travailler ces problématiques ne sont cependant pas les outils classiques. relations qui constituent de manière endogène la frontière de la cellule. bien que les arguments qui la rattachent au bouddhisme souffrent d’un présupposé d’adhésion énorme. ou d’autres biologistes. cette référence mécaniciste n’a rien à voir avec Descartes. les acides aminés. Système vivant et organisation. soi. ainsi que sur L’inscription corporelle de l’esprit7. ce qui nous conduira à situer le travail de Varela par rapport aux grands courants des sciences cognitives précités. dont il fut un fervent praticien dès les années soixante-dix – il écrira également plusieurs choses sur le bouddhisme8 et le sunyata9. Dans les années 90. Le problème consistera à définir le sunyata pour Varela. Le terme se définit comme suit : « Un système autopoiétique est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui (a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits. la théorie de l’autopoièse augmentée d’une méthodologie ancrée dans le bouddhisme donnant ce qu’il est convenu d’appeler le paradigme de l’ « énaction ». Varela distingue en effet la « structure » d’une part. mais de l’expérience humaine et de sa capacité à rendre l’organisme autonome. Varela tient une position intermédiaire appelée sunyata qui est intellectuellement intéressante. . cette opérationnalité ne venant pas d’en haut. les enzymes. et l’ « organisation » d’autre part. 1. et à présenter le projet de phénoménologie naturalisée qu’il développera plus tard et auquel il restera attaché jusqu’à son décès en 2001. Pour Varela tous les systèmes vivants sont des « machines »10 qui ont une organisation particulière. Notre seconde partie se chargera de caractériser l’énaction. Varela parvient aux questions proprement philosophiques et éthiques. en quoi il ne peut être tenu pour un sol originaire. et poiein. L’organisation en revanche est déterminée par les relations entre ces composants. c’est-à-dire les relations entre composants physiques. Harvey. La conséquence de cette posture fait du soi quelque chose d’a-substantiel qui émerge à travers des opérations de mise en relation. assure d’une part la régénération des composants. Dans notre troisième partie nous exposerons une partie du rapport théorique de Varela au bouddhisme. Pour autant. qui est formée par l’ensemble des composants physiques du système.Sa critique des deux grands courants successifs des sciences cognitives place Varela dans une posture épistémologique. etc. et maintient d’autre part un espace physique délimité par une frontière dynamique. Présentée comme une alternative aux conceptions computationnelles et connexionnistes. mais aussi des voisinages topologiques dont les éléments de la structure ont besoin pour maintenir les liaisons qui les ont définis11. l’ARN. L’organisation particulière du système vivant. De ces deux propriétés rend compte le concept d’autopoièse. produire. mais le bouddhisme Madhyamika qui parvient. au détachement de soi et à l’affranchissement de toute fondation. L’autopoièse. dont celle de savoir si il y a ou non un fondement au monde ou à l’homme. en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau ». Sans céder à l’objectivisme ou au nihilisme qu’il dénonce comme des attitudes proprement occidentales. Cette seconde partie s’appuie sur l’ouvrage d’Invitation aux sciences cognitives. Par exemple. et pour ce faire nous mobiliserons le grand texte précédemment cité. cette approche de la cognition entend revenir aux racines biologiques de la connaissance sans céder à un réductionnisme. et qui (b) constituent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe. par l’expérience méditative. Le « self » est énacté montrerons-nous. dans une cellule la structure est formée par l’ADN.

Ces organes ne sont pas considérés comme des fins en soi. qui est l’histoire de la transformation structurelle d’une unité vivante. un cristal. Les systèmes vivants transforment la matière en eux-mêmes pour que leur organisation soit le produit de leur opération interne. et deuxièmement qu’il se maintient comme une organisation topologiquement délimitée par une frontière réagissant aux perturbations externes. Si certes la tôle de la voiture oppose une résistance au milieu. d’où il résulte qu’ils sont des systèmes ou machines au sens de la cybernétique plutôt qu’au sens de la théorie générale des systèmes de Von Bertalanffy. mais comme des composants destinés à assurer le maintien d’un système autopoiétique. de sorte qu’elle est issue d’un processus rétroactif. définir le vivant par l’autopoièse fait passer l’explication basée sur l’évolution phylogénétique et la reproduction au second plan. Par exemple une voiture. dit Varela. Système vivant veut dire de façon nécessaire et suffisante système autopoiétique. à commencer par l’organisme unicellulaire tel une bactérie. Le système autopoiétique est préalable à la reproduction qui exige une unité à reproduire. Leur stabilité n’est pas assurée de l’intérieur. Leur finalité est d’assurer le maintien du système vivant humain. et non seulement au plan des composants. ne peuvent pas maintenir par eux-mêmes leur organisation. Comment cette histoire se faitelle ? Dans un tel système il est impossible de distinguer entre ce qui vient de l’environnement et ce qui vient du système luimême. Ce qui prime est moins l’espèce que « l’autoconservation individuelle » qui la rend possible. Troisièmement il a une « unité » qui tient à la frontière spécifiée par son fonctionnement. Au niveau conceptuel. Deuxièmement il a une « individualité » qui tient dans l’invariance de son organisation. cette résistance ne conduit jamais à la régénération intrinsèque de la tôle. Cette définition est valable pour tous les systèmes vivants. L’autopoièse correspond à ce qui est maintenu par la cellule au plan du fonctionnement dynamique (l’organisation. Il convient à présent de placer l’autopoièse dans l’ontogenèse. Il est hétéronome dans la mesure où ses transformations nécessitent une cause extérieure. l’homme. Un exemple d’allopoièse est donné par l’utilisation du clonage pour remplacer des organes. la frontière). L’opposition entre nature et culture ne joue donc aucun rôle pertinent dans cette approche. L’invariant fondamental du système vivant est son organisation : elle se maintient par production incessante de la clôture qui la fait résister aux perturbations générées par le milieu. « L’ontogenèse d’un système vivant est. Premièrement il est « autonome » en tant que tous ses changements sont subordonnés au maintien de sa propre organisation . son fonctionnement est autoproducteur. que celui-ci soit naturel ou artificiel. La stabilité ou homéostasie n’est pas tant dans les éléments que dans les relations qui permettent de les produire et de les délimiter. . une pierre. Un système qui n’est pas autopoiétique est dit allopoiétique. il n’y a aucune raison de croire que l’homme ne puisse pas fabriquer de tels systèmes autonomes. Les deux sources de perturbations se nouent et forment une unique ontogenèse qui est à comprendre comme un « couplage structurel ». Quatrièmement les systèmes autopoiétiques peuvent être compris comme un « ensemble de systèmes allopoiétiques » selon que l’observateur analyse un élément du tout à partir des réponses qu’il met en oeuvre suite à des perturbations. Pour Varela. l’histoire de la conservation de son identité par la perpétuation de son autopoièse dans l’espace matériel ». il produit ce qu’il est. rien en eux ne produit la conservation des éléments qui les composent. qui elle-même est préalable à l’évolution comme transformation intervenant dans la reproduction. Un autre exemple est fourni par les cultures de bactéries servant à faire les vaccins. Un système autopoiétique au contraire est défini par quatre propriétés.Cela veut dire premièrement qu’un système autopoiétique engendre et spécifie continuellement la production de ses composants. Le « self » des systèmes vivants est donc à comprendre comme une « unité autopoiétique ». c’est-à-dire l’autoconservation d’une unité dont l’organisation demeure invariante dans le temps.

La clôture opérationnelle est une notion plus large que la stabilité dynamique. le couplage structurel est une notion qui fait pièce à l’information. On trouve ici une expression formelle élargie de l’autopoièse reprise par d’autres chercheurs comme Niklas Luhmann par exemple qui l’applique aux systèmes sociaux. elle s’en distingue dans la mesure où ce dernier suppose et nécessite une source de référence externe. celui des systèmes autonomes comme une société humaine ou animale. Voici la définition qu’en donne Varela : « Un système autonome est opérationnellement clos si son organisation est caractérisée par des processus : a) dépendant récursivement les uns des autres pour la génération et la réalisation des processus eux-mêmes et. si elle est proche du feed-back de la cybernétique de Wiener. ont des relations définies par la production de composants souvent chimiques. Le système et l’environnement forment un couplage qui. condensation. propose une voie moyenne apparaissant comme un cadre épistémologique plus souple et capable de les accueillir. précipitation). L’organisation par chaînage d’éléments.e. Il sera montré que l’énaction. Par exemple. Dès qu’on passe à un niveau différent. pour qu’un système autopoiétique dure dans le temps. celle-ci n’étant en effet pour Varela qu’une conséquence ex post produite par un discours explicatif extérieur. subordonnée au maintien de la topologie de l’organisme. etc. En d’autres termes. b) constituant le système comme une unité reconnaissable (le domaine) où les processus existent ». connexionnisme. et d’autre part qu’elle peut être distinguée dans un espace. ne reposant sur aucun socle matériel. dont les systèmes autopoiétiques qui traitent de l’organisation individuelle ne sont qu’un cas particulier. laquelle ne rend pas explicite l’interdépendance des processus et n’apparaît finalement que comme une interprétation de la clôture opérationnelle. Selon Varela. qui n’a pas vocation à les supplanter. Pour comprendre le paradigme issu de l’approche biologique des systèmes. aux entrées et sorties de la théorie de la communication de Shannon et Weaver19 qui avaient jusqu’à présent été appliquées à la compréhension des systèmes biologiques. s’il est stable. 2. la masse d’eau en jeu. Passons à présent à l’examen des conséquences épistémologiques de ces considérations. autopoiétiques. jamais fixe. sont liées. mais plutôt l’émergence d’une unité à partir des relations entre les composants du système. La « clôture opérationnelle » est un concept général s’appliquant aux systèmes autonomes en général. savoir la gravitation. La thèse de Varela est la suivante : tout système autonome est opérationnellement clos. Les systèmes vivants. à savoir qu’il subordonne toute transformation à la conservation de son identité. Cela indique d’une part que la clôture opérationnelle surgit de la concaténation circulaire de processus constituant un réseau interdépendant. il convient d’adopter des concepts différents. le computationnalisme et le connexionnisme. Il n’y a pas d’extériorité dans la clôture opérationnelle. il convient de rappeler les idées forces des deux grands courants des sciences cognitives. se fait par des interactions au niveau des éléments. Cela implique donc pour le soi (self) d’être de nature organique. qu’il ait une représentation de son environnement. lesquelles produisent « une sélection continue au sein des structures possibles du système ». . L’unité du système ne passe pas par la représentation d’un tout à garantir. Computationnalisme. le mouvement de la terre. il n’est pas nécessaire. autopoiétique. i. ne rend pas explicite l’interdépendance des éléments qui la rendent possible. En outre. une vague qui se maintient comme telle. le cycle des saisons (évaporation.C’est-à-dire que la communication entre un système et son environnement. définit une unité autopoiétique de niveau supérieur capable d’autoreproduction. le couplage. c’est-à-dire en constante renaissance. et la distinction topologique définie par lui. énaction.

La cognition est donc définie comme une computation sur des représentations symboliques. Il n’y a pas d’unité centrale de traitement des opérations. et qu’il compte entre autres figures intellectuelles Herbert Simon. d’où un codage. ils ne prennent pas en compte l’expérience humaine. Les théories et les modèles ne portent pas sur des descriptions symboliques abstraites. et dotés de valeur sémantique. La technologie qui sert de métaphore n’est plus la machine de Turing mais le réseau de neurones. en dernière instance. où lorsqu’une partie du système est défaillante. La cognition est alors un phénomène émergent issu de règles locales s’appliquant à des éléments simples interconnectés. des opérations sur des symboles.Il est connu que le cognitivisme ou computationnalisme apparaît en 1953 avec les travaux de McCulloch et Pitts. le cerveau incarne les principes de la logique. un ensemble de neurones organisé en réseau. c’est-à-dire que les neurones sont des appareils à seuil pouvant être actifs ou inactifs. qui. La surprise de l’indéfini échappe à ce courant de pensée rationaliste. mais s’appuient sur des neurones. c’est l’enfant qui acquiert le langage. Le cerveau n’est plus appréhendé comme General Problem Solver. à savoir que les symboles tiennent lieu du monde. Il y a donc pour les connexionnistes une capacité autoorganisatrice des ensembles de neurones. Le paradigme du cognitivisme repose sur le traitement de l’information en tant que computation symbolique. Ensuite. C’est le passage de règles locales à une cohérence globale qui définit l’auto-organisation comme une propriété émergente. Noam Chomsky. Enfin. lorsqu’ils sont connectés de façon adéquate. La connectivité du système devient inséparable de l’histoire de sa transformation. leur connexion est renforcée . Pour ce courant qui tire ses origines de la cybernétique et des travaux en neurobiologie. Pour Varela. présentent des propriétés globales intéressantes. réalisant les principes d’identité. mais comme système coopératif. Le modèle. symboliques (ils interviennent dans une syntaxe). la logique est appropriée à la compréhension du cerveau et de l’activité mentale. l’émergence subsymbolique et la computation symbolique sont des approches complémentaires : « nous voyons les symboles comme une description de niveau supérieur de propriétés qui se trouvent. vers ce qu’ils appellent le niveau « subsymbolique ». et ce courant cherche à se rapprocher des intuitions biologiques. Trois postulats interviennent dans cette conception qui est à l’origine de l’intelligence artificielle: tout d’abord. dans le cas contraire. inintelligents. un calcul logique. simples. non nécessaire à la cognition. le cerveau est une machine déductive. Ainsi la règle de Hebb dit que « si deux neurones ont tendance à être activés simultanément. de non contradiction et de tiers exclu. Pour le connexionnisme ou émergentisme représenté entre autres par Marvin Minsky. Les symboles sont physiques (neurobiologiques). Daniel Dennett ou Douglas Hofstadter. de sorte que les connexions effectives entre les ensembles de neurones se modifient en fonction du déroulement de l’expérience. il faut aller en deçà des opérations sémantiques. Le problème du cognitivisme tient à l’impossibilité d’expliquer la construction d’une signification lorsqu’on sort d’un cadre où toute représentation est prédéfinie. enracinées dans un système distribué sous-jacent » écrit-il. qu’il existe une grammaire pure composée de lois formelles universelles. Ce courant prétend qu’on peut connaître le fonctionnement de l’esprit en utilisant la métaphore de l’ordinateur sur le modèle d’une machine de Turing24 ou de Von Neumann. Jerry Fodor ou John McCarthy. . c’est-à-dire qu’en s’en tenant à la sphère du langage de la pensée. La limite est donc dans sa rigidité. Les cerveaux opèrent de manière distribuée sur la base d’interconnexions massives. il ne semble y avoir dans le cerveau ni règle ni dispositif logique central de traitement. Pour ses représentants le « soi » est introuvable. la force de connexion est diminuée ».

dans laquelle l’esprit et le corps sont réunis.Les cognitivistes eux. Pour les connexionnistes dont Dreyfus et Petitot. Ce sentiment est nommé absence de soi ou « absence de fondement » (sunyata). Dans l’attention/vigilance. Critiquant le connexionnisme pour son incapacité à prendre en compte l’expérience humaine. Varela indique ne pas chercher à combler le manque de fixité. . ni Heidegger ni Merleau-Ponty ne parviennent à prendre en compte l’expérience humaine. celle du karma. 4) une intention dirigée vers l’objet. Bien plutôt. désagréable ou neutre. rétorquent à cette tentative d’inclusion du symbolique dans le subsymbolique. Laissons-là cette prise de position à bien des égards biaisée pour exposer la méthode qu’il préconise. cette méthode – dont les étapes souffrent d’une absence de légitimité – n’est pas imposée de l’extérieur. A son sens la phénoménologie n’est absolument pas transcendantale mais. 3) un discernement de l’objet. dans la mesure où pour Varela ni Husserl. 2) une tonalité de sentiment agréable. en vue de le naturaliser. et aussi de phénoménologues comme Depraz et Vermersch. Pour eux. il construit le paradigme de l’énaction sur une seule exigence pour les sciences cognitives : retourner à nos vécus. S’appuyant sur cet enseignement du bouddhisme. non restreint à la seule conscience. qu’on a besoin d’un niveau formel indépendant pour faire l’analyse grammaticale de phrases ou pour le langage humain. Selon lui l’énaction doit faire retour à l’expérience humaine au moyen d’une réflexion non théorique mais incarnée. Il s’inspire à cet endroit de la pratique bouddhique dite de l’attention/vigilance qui consiste en un « développement graduel de la capacité de présence à l’esprit et au corps non seulement dans la méditation. mais dans les expériences de la vie ordinaire ». 5) une attention à l’objet. C’est pour cela qu’il se réclame de la phénoménologie à partir de 1996. Cette réflexion est « attentive et vigilante ». En tant qu’elle résulte de la méditation. en quoi cette méthode de connaissance diffère de la phénoménologie husserlienne qui comme on sait repose sur la méthode de l’ « explicitation » (Auslegung) judicative. conformément au sens étymologique du terme. Considèrant que les réseaux de neurones et les systèmes non neuronaux comme le système immunitaire ou le système nerveux sont cognitifs. ouverte au corps qui la rend possible et non abstraite. la logique déductive est le paradigme de la cognition (Fodor. elle permet d’expliciter ce qui se manifeste en « première personne ». c’est-à-dire du déroulement de la causalité psychique. ce sont des schèmes énactés. c’est-à-dire autonome. chaque « agrégat » (skandha) correspond à une configuration en résonance à un moment déterminé de l’émergence. Varela prône la réflexion ouverte à son ancrage corporel. Il n’y a donc pas de représentation. c’est-à-dire idéaliste. le méditant s’accoutume au sentiment que tout est fluant et qu’il n’y a aucun refuge statique stable et précis dans l’expérience. de nos imaginations et de nos souvenirs selon une méthode en cinq mouvements. c’est réducteur. Varela rapporte la cognition à un processus à clôture opérationnelle. Pylyshyn). se rapprochant des analyses du temps développées par Husserl. puisque cette tentative est la source de toutes nos souffrances. Ces mouvements sont les suivants : 1) le contact entre l’esprit et l’objet. résultant d’un couplage structurel avec l’environnement. tant à ses yeux leurs travaux restent trop théoriques. Il s’agit de privilégier l’explicitation opérationnelle d’un système et non son explicitation symbolique. L’emploi du terme peut faire trembler un phénoménologue orthodoxe. Contre l’introspectionnisme propre à la voie cartésienne et contre la réduction phénoménologique de Husserl. mais suivre plutôt le surgissement de nos perceptions.

Le vécu n’a pas de substrat. Saisir l’unité autopoiétique qu’est le soi consiste pour Varela dans l’attitude de présence/conscience à notre expérience. et non de simples récepteurs sensoriels. elles ne sont pas associées dans les individus par simple contingence . en elles-mêmes. Le recours à l’Abhidharma conduit à l’étude de la formation émergente de l’expérience directe sans le fondement d’un moi dans l’expérience en première personne. qui entend être plus large que la réduction husserlienne. Les entités émergentes ne sont pas ontologiques. la cognition dépend des types d’expérience qui découlent du fait d’avoir un corps doté de diverses capacités sensori-motrices . En effet. Dans la méditation de l’attention/vigilance. conduit à la lucidité et au discernement. mais qu’il s’agit de « voir mentalement » au moyen de la réduction (une mise entre parenthèses de toute transcendance). Cela signifie par exemple que l’odorat et la vision sont des manières créatives d’énacter des significations. Bien que les agrégats soient remplis d’expérience. C’est une causalité vécue qui. n’ont pas de substance permanente ». Loin d’être une conclusion. l’attention. les sciences cognitives ne donnent qu’une conception théorique de l’esprit qui reste éloignée de l’expérience effective. en quoi elles ne sont pas prédonnées. lorsqu’elle est comprise. Sur la base de la « voie moyenne » prônée par Nagarjuna. en second lieu. la perception et l’action sont fondamentalement inséparables dans la cognition vécue. le sentiment. afin d’en expliciter l’horizon intentionnel. C’est pourquoi il a recours au bouddhisme. mais ne parviennent pas à en tirer toutes les conséquences puisqu’elles ne préconisent pas de remonter à l’expérience elle-même de cette aporie. Loin donc d’être un système de règles formelles ou un résultat émergent provoqué par la multiplicité d’agencements localement réglés. La conscience est reliée à l’objet par les cinq facteurs mentaux : le contact. nous souhaitons souligner une fois de plus que les processus sensoriels et moteurs. elle résulte de la perception. pas de syntaxe formelle régissant nos façons de catégoriser. ni de notre nature biologique. elle ne vise pas un ailleurs essentiel et n’a pas pour but d’être judicative. Contrairement à la phénoménologie de Husserl il n’y a pas d’exigence descriptive. « on se préoccupe de l’analyse causale de l’expérience telle qu’elle peut être directement éprouvée ». Pour Varela au contraire l’intentionnalité émerge. Elle correspond aux besoins des sciences cognitives qui reconnaissent que le soi est introuvable (Minsky et Jackendoff). il n’y a pas de soi substantiel. la cognition est pour Varela une compréhension incarnée liée à l’action : « Par le mot incarnée. Cela veut dire qu’il n’y a pas d’a priori. et il propose sa théorie de l’enaction comme une alternative sérieuse au cognitivisme et au connexionnisme qui ne font pas grand cas ni de notre expérience. Pour Varela. L’énaction est composée de deux points essentiels. il est au contraire avènement codépendant : « l’accent est placé sur le processus de tranformation du passé en futur par l’intermédiaire de formes transitoires qui. l’intention. elles ont aussi évolué ensemble ». D’autre part les structures cognitives émergent des schèmes sensori-moteurs récurrents qui permettent d’être guidés par la perception. . nous voulons souligner deux points : tout d’abord. En recourant au terme action. ce constat est un point de départ pour s’ouvrir à autre chose. Varela entend dépasser l’exigence occidentale de trouver un fondement à ce que nous sommes.Pour Husserl la conscience est intentionnelle au sens où elle est visée de quelque chose . le Madhyamika.(la sensation) le discernement. c’est-à-dire que le monde environnant est façonné par l’organisme autant qu’il est façonné par lui. psychologique et culturel plus large. ces capacités individuelles sensorimotrices s’inscrivent elles-mêmes dans un contexte biologique. D’une part la perception consiste en une action guidée par la perception. visée d’une essence qui n’est pas présente comme telle au regard naïf.

qui se dit en sanskrit sunyata. Son fonctionnement se fait au moyen d’un réseau consistant en niveaux multiples de sous-réseaux sensori-moteurs interconnectés. conséquence directe. mais elle dépend intrinsèquement de nos capacités d’action corporelles. Pour l’objectivisme.Ainsi. objectivisme et nihilisme sont profondément liés : « la source réelle du nihilisme est en effet l’objectivisme lui-même ». le nihilisme traduit l’insatisfaction de trouver un socle ferme pour l’esprit qui croît toujours aux lois universelles. le nihilisme est pour Varela une réponse au discrédit de l’objectivisme. mais de relativiser les types de rapports que nous pouvons avoir avec lui. L’absence de fondement. d’un « livre de la nature » qui prescrirait le mouvement de chaque chose. Et. Ainsi sunyata ne veut pas dire que nous n’avons pas de corps ou que nous n’existons pas. Pour lui donc. On a vu que l’attention/vigilance est la clef de voûte méthodologique de l’énaction. Un système cognitif fonctionne adéquatement lorsqu’il devient partie intégrante d’un monde existant durable (cas du petit de chaque espèce). . Une appréciation de ce double sens de l’inscription corporelle « offre une voie moyenne ou un entre-deux entre les pôles extrêmes de l’absolutisme et du nihilisme ». C’est-à-dire que le corps est. l’axe de circularité entre les sciences cognitives et l’expérience humaine est la « corporéité de l’expérience et de la cognition ». La base de l’objectivisme « réside dans notre tendance habituelle à nous accaparer avidement de régularités stables mais non fondées ». L’énaction se définit donc comme « l’étude de la manière dont le sujet percevant parvient à guider ses actions dans sa situation locale ». de nos capacités de perception et de cognition. ou quand il façonne un monde nouveau (cas de l’histoire de l’évolution). Sunyata est traduit par vide ou vacuité. Elle vise à « déterminer les principes communs ou les lois de liaison des systèmes sensoriel et moteur qui expliquent comment l’action peut être perceptivement guidée dans un monde qui dépend du sujet de la perception ». le nihilisme est la perte du coeur. Nouvelle éthique pour les chercheurs. Celleci a comme corrolaire épistémologique que l’ « absence de fondement absolu ». etc. La cognition n’est pas représentation. la catégorisation – par exemple le fait qu’il y ait du rouge. et le corps en tant que contexte ou milieu des mécanismes cognitifs ». Au contraire. Défini dans un sens nietzschéen comme une dépréciation des valeurs qui est sue sans que rien ne puisse lui être opposé. La méthode de l’attention/vigilance conduit à l’expérience du vide pour nous apprendre à vivre dans un monde sans fondement où le relativisme n’a pas à voir avec le cynisme. Nihilisme et objectivisme ont donc une racine commune : « l’avidité de l’esprit » à trouver un fondement sûr. Reprenant le double sens de la corporéité mis au jour par Husserl et par Merleau-Ponty. 3. est un concept essentiel pour prévenir tout dogmatisme et éviter de surcroît la déconvenue nihiliste qui généralement lui succède. La cognition est faire-émerger un monde dans une histoire de couplage structurel. expérientielle. mais « la structure sensori-motrice du sujet (la manière dont le système nerveux relie les surfaces sensorielles et motrices) ». à la fois une chose physique mesurable (Körper) et une expérience vécue complètement subjective (Leib). Il ne s’agit donc pas de congédier notre corps. du jaune. Selon le bouddhisme. Cela se traduit par la croyance en l’existence de lois universelles. le monde a un fondement indépendant de nous. avec les catégories dégagées par Husserl. – émerge de notre couplage structurel avec l’environnement. « une réponse extrême à l’écroulement de ce qui avait semblé fournir un point de référence sûr ». du bleu. Dans cette approche la compréhension conceptuelle est modelée par l’expérience. du blanc. mais avec l’idée que notre organisme lui-même n’a aucun fondement. Varela indique qu’elle « englobe à la fois le corps en tant que structure vécue. Le point de référence n’est pas le monde prédonné indépendant du sujet de perception. que nous sommes en passage.

L’hypothèse de lecture qui consiste à inscrire le sunyata varelien dans la continuité d’une ligne a-substantialiste du sujet amorcée précisément par Kant ne saurait être développée ici. est celle de la méditation bouddhique. En effet. il s’agit de se rendre à l’évidence que ces deux courants passent sous silence notre expérience humaine au profit de constructions objectives certes efficaces en elles-mêmes. Pour les chercheurs en sciences cognitives et dans d’autres disciplines. et du danger de tout dogmatisme. L’absence de fondements de la voie moyenne n’est donc pas l’absence de fondement du nihilisme. énaction).En tant qu’elle développe l’idée centrale d’absence de fondement pour le soi comme pour le monde. le « je pense » est défini par sa permanence dans le temps. au point de voir dans la première le miroir de la seconde. mais le point de repère d’une nouvelle posture épistémologique qui retourne à l’expérience sans présupposer qu’elle repose sur un substrat quelconque. et notre vie de tous les jours d’autre part qui reste souvent sans rapport avec les théories que nous élaborons en laboratoire. la tradition Mahayana fournit un moyen éprouvé pour mettre en accord la vie subjective avec la quête d’objectivité. Reste que le sunyata proposé par Varela est proche des pensées a-substantialistes de l’ipséité qui ont fleuri dans la première moitié du XXe siècle avec Husserl. Heidegger et Merleau-Ponty. Aussi prions-nous le lecteur d’attendre nos prochains développements sur la question. Par suite. La méthode qu’il prône. Chomsky). cette attitude de recherche met à bas toute velléité d’accéder à un quelconque fondement stable et universel. c’est tout simplement parce que le Madhyamika ne divinise pas le sujet. pour étrange qu’elle soit. ni une chose étendue. Une lecture fine du sujet transcendantal montrerait même qu’il ne s’agit pas pour l’auteur de la Critique de la raison pure de revenir à la finitude du sujet pour en faire un nouveau Dieu. qui consiste à prendre conscience de l’absence de vérité absolue. ceux-ci consistent ni plus ni moins à enraciner notre conception de la conscience dans un paradigme biologique. Il n’est ni une chose pensante. La méthodologie scientifique ne peut pas en effet pérenniser la coupure entre des explications symboliques d’une part dont la cohérence est certes réelle. Pour Varela. la tradition Mahayana est une ressource considérable pour palier le nihilisme et l’objectivisme et proposer de nouer l’expérience humaine avec la démarche des sciences cognitives. qui nous conduirait immanquablement à sortir du cadre d’une simple introduction auquel nous avons souhaité nous tenir. Il n’a par conséquent aucune matérialité. S’il préfère le bouddhisme à Kant où à d’autres penseurs dits « occidentaux ». Minsky). mais détachées de nos vécus subjectifs. elle dessine une nouvelle exigence éthique pour les scientifiques. et plus en profondeur que la perspective émergentiste des connexionnistes (Dennett. Le paradigme de l’énaction est cette réponse qui consiste à voir la cognition autrement que comme un système de règles formelles. et autrement que comme un réseau de neurones. C’est pourquoi il entend moins imposer ou instituer une nouvelle façon de voir que pallier une lacune méthodologique. . contre la perspective formelle et logique du computationnalisme (Fodor. qui sont comme autant de conséquences des définitions de ses concepts directeurs (autopoièse. couplage structurel. cela implique de prendre en compte nos vécus en première personne. et non par sa permanence dans l’espace. Rappelons-le. mais bien plutôt une « fonction logique » qui a bien plus à voir avec la préfiguration d’une aptitude auto-organisatrice qu’avec un socle rigide et définitif. instauré par les Temps Modernes en lieu et place d’un Dieu omniscient et omnipotent. Proche de la phénoménologie qui entend revenir aux choses mêmes telles qu’elles se manifestent pour nous. Conclusion : la cognition est dans la vie opératoire En guise de fin nous croyons utile de proposer une liste non exhaustive de quelques thèses fortes développées par Varela à travers son oeuvre. clôture opérationnelle. Pour Varela.

administrateur MCX et président de la Société Française de Thérapie Familiale.e.Voici quelques thèses fortes directement induites par la pensée de Varela : • La perception consiste en une action guidée perceptivement . • L’éthique des scientifiques doit remédier au divorce de leur univers avec l’expérience humaine . Jacques MIERMONT Gregory Bateson et l’épistémologie du vivant: ou comment l’esprit émerge des circuits qui relient les organismes en co-évolution dans leur environnement Zoologue et ethnologue de formation. • La méthode de l’attention/vigilance exposée dans le Madhyamika permet de faire l’expérience de l’ « absence de fondement » (sunyata) . n’est pas seulement d’une grande actualité: il reste plus que jamais urgent de la questionner. cinquante ans après son initiation. la co-dépendance . prévaut sur la conservation d’un patrimoine génétique. pionnier dans le défrichage du champ cybernétique et systémique. pour lui. la spécification mutuelle. il résulte d’un couplage structurel entre l’homme et son environnement. elle n’a rien à voir avec une attitude contemplative statique. il n’y a pas un pôle sujet indépendant d’un pôle objet mais une relation interactive entre un organisme et son milieu. le bouddhisme fournit la méthode idéale pour revenir à soi sans considérer que la subjectivité ou le monde constitue un fonds substantiel dernier et absolu. Bien plus. l’intelligence relève d’une praxis en situation. le langage n’est pas a priori. • Les structures cognitives émergent des schèmes sensori-moteurs récursifs qui permettent à l’action d’être ainsi guidée . • Enaction. • Le monde est enacté par l’histoire du couplage structurel qui nous lie à notre milieu . il considère que l’esprit n’est pas séparé du corps pas plus que les dieux ne sont séparés de leur création. le satisficing. il est différent pour chaque système vivant. l’évolution des espèces dans leur environnement étant considérée aussi comme un processus mental. . communautés. i. l’esprit et la nature forment une unité nécessaire. • Le monde est produit par l’histoire d’un couplage structurel . Gregory Bateson a repensé l’épistémologie en réexaminant des circuits de l’esprit jusqu’alors déconnectés par les cloisonnements disciplinaires classiques. elle ne procède par d’un traitement d’information (information processing). une pratique éminemment humaine en rapport avec la vie de chaque instant dont l’humilité est essentielle à la bonne marche. en anthropologie. mais il est le produit de notre expérience : l’ « histoire de notre couplage structurel » • Les histoires uniques de couplage doivent être expliquées comme le résultat de différentes histoires de dérive naturelle (et non en termes d’adaptation optimale à différentes régularités du monde) . Ses explorations en éthologie. L’ensemble de ses travaux porte sur le paradigme écosystémique en tant qu’il ouvre une voie très consistante concernant le rapport entre sujet et groupe social et familial. de la réévaluer et de la faire évoluer à une époque où les frontières entre personnes. voie moyenne entre le dualisme (objectivisme) et le monisme (subjectivisme) : la codétermination. Récusant le dualisme cartésien. Cette démarche. • Evolution comprise au sens de « dérive naturelle » (natural drift) . psychanalyste-systémicien. qui ne passe pas par la représentation symbolique. • La cognition n’est pas représentation mais action incarnée . en psychiatrie et en psychothérapie le conduisent à envisager les processus mentaux et comportementaux dans une perspective écologique de la théorie de l’évolution. l’accent est mis sur le maintien dynamique d’un organisme plutôt que sur la transmission d’un patrimoine d’informations héritées (les gènes). la science apparaît ainsi comme un mode d’existence qui n’a aucune prétention à la vérité absolue. Jacques Miermont est psychiatre hospitalier et libéral. il n’est pas organisé par des lois mathématiques. la « viabilité » d’un couplage. ni prédonné. nations se sont à la fois ouvertes avec la mondialisation et renforcées avec les dangers liés à cette ouverture.