Nicolas Castin

Pour une raison sensible
In: Littérature, N°120, 2000. Poésie et philosophie. pp. 3-32.

Abstract Towards Sensory Rationality Contemporary poetry, since Rimbaud and Mallarmé, invests issues which used to be the preserve of rational philosophy, while philosophy since Nietzsche makes greater use of poetic expressivity. The convergence is towards the sensory focus of perception, rational thought, and expression, the body; but, except at the limits, philosophy establishes concepts, poetry speaks from within.

Citer ce document / Cite this document : Castin Nicolas. Pour une raison sensible. In: Littérature, N°120, 2000. Poésie et philosophie. pp. 3-32. doi : 10.3406/litt.2000.1693 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/litt_0047-4800_2000_num_120_4_1693

NICOLAS CASTIN, paris

Pour une

raison

sensible

Pour 0, qui n'aime ni l'une ni Vautre... «Le Monde n'est pas fait pour que nous pensions à lui (penser c'est avoir mal aux yeux) mais pour que nous le regardions avec un sentiment d'accord... Moi je n'ai pas de philosophie : j'ai des sens... » Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux « Mais une raison qui ne lâcherait pas en route le sensible,/ Ne serait-ce pas cela, la poésie...» (i) L'interrogation fameuse de Ponge a de quoi dérouter, tout d'abord parce qu'elle combine, qu'elle accroche l'un à l'autre deux pôles que la tradition occidentale a toujours saisis dans la dialectique, voire la pure disjonction, puis parce qu'elle place au premier plan la «raison» dans sa tentative de définition poétique. On savait le poète enthousiaste, aimanté par le divin (2), mais la défiance réciproque du rationnel et du poétique paraissait aussi solidement acquise. À l'un l'abstraction nue et rigoureuse de l'idée et de ses développements, à l'autre les prestiges de l'image et de ses fulgurances. Les inflexions ne manquent cependant pas, et la fin du XIXe siècle, en particulier, voit la situation affronter un jour neuf. En même temps que la philosophie, celle de Nietzsche tout spécialement, recourt au récit, à l'apologue et s'appuie sur une stylistique vigoureuse, où la métaphore tient un rôle stratégique, la poésie change de visage, en France plus encore qu'ailleurs, et pose question, de façon exemplaire, chez Rimbaud ou Mallarmé, à l'existence du sujet, au statut du langage, au sens du travail ou à l'architecture de la sensation. Poésie et philosophie ont bien partie liée, et vont résonner l'une sur l'autre sans discontinuité dorénavant. Mais sans doute les mots mêmes de «poésie» et de «philosophie» vont-ils progressivement chan ger sens, les grandes œuvres qui, tout au long du XXe siècle, jalonnent de leur histoire orientant simultanément leur propos vers des horizons inédits. L'intellectualisme sensuel de Valéry, ainsi, ancre de manière décisive l'acte poétique dans un espace spéculatif, et spéculaire, qui brouille, par moments, des frontières trop rapidement dessinées; de même, les «Princes» qu'évoque Philippe Jaccottet (3), ces hautes figures prophétiques dressées sur le siècle — Segalen, Saint-John Perse, Char — affirment-ils la vocation ontologique de leur parole, qui semble, dès lors, s'attacher aux mêmes objets, et sans doute aux mêmes fins, que la réflexion philosophique per se. D'autre part la philosophie — tout parti1 F. Ponge, « La Nouvelle Araignée », in Œuvres Complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 801. 2 Ion, 536a. 3 Ph. Jaccottet, Observations et autres notes anciennes, Gallimard, 1998, p. 100.

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POÉSIE ET PHILOSOPHIE

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culièrement la phénoménologie et ses continuateurs — manifeste, que ce soit sous la plume de Sartre, de Merleau-Ponty ou, de façon plus obvie encore chez Heidegger, un souci croissant de dialogue, d'écoute, voire d'imprégnation face aux textes poétiques, qui œuvre jusque dans le plus intime d'une écriture accueillant la concrétude, faisant place au corps, aux rythmes, aux résonances de signifiants ou d' étymons. Comment peut-on penser, aujourd'hui, la différence et l'interaction qui jouent entre ces deux modalités de parole si longtemps adverses et si confusément proches par fois? La lecture des poètes et des philosophes d'après 1945 semble, dans le domaine francophone tout du moins, auquel nous nous arrêterons, sou ligner d'abord une réelle convergence entre les deux activités : l'objet scruté, les structures dégagées, les enjeux interprétatifs se rejoignant, fon dent une interrogation commune portée sur la chair, puis sur une redéfini tion sujet dans les choses, dans les involutions du monde sensible que du questionne sans relâche, et de plus en plus précisément, la phénoménolog ie post-husserlienne, celle de Merleau-Ponty tout particulièrement, comme la poésie de notre temps, celle de Guillevic nous tenant lieu de «fil rouge», sans exclusivité, mais avec constance. L'impact du monde tangible dans les démarches poétiques et philosophiques de ces cinquante dernières années constituera également un élément central de ce mouve mentde congruence qui motivera notre parcours. Mais ces proximités d'objet et, si l'on veut, de climat accompagnent des attitudes peut-être moins unanimes quant au traitement particulier du langage qui revient à la saisie poétique comme à la méthode philosophique, où résonne, semble-t-il, encore l'opposition soulignée naguère par Paul Ricœur du métaphorique et du spéculatif : deux logiques de l'écriture paraissent, de fait, et en dépit des limites inhérentes à tout binarisme nécessairement schématique, à l'œuvre : une logique de l'appartenance sensible, que nous tâcherons de mettre en évidence chez Tortel ou Guillevic, et une logique de la distanciation, qui postulerait l'éviction de la chose hors du signe, et sous-tend le discours réflexif et analytique. Resterait, dès lors, à considé rerattitudes respectives de la poésie et de la philosophie face au sens, les pour découvrir, dans leurs divergences, une nécessaire complémentarité, voire une «réversibilité» qui, on le sait, «est vérité ultime» (4); car si, pour le poète, le sens se donne avant tout comme la modalité d'une pré sence, et s'il se lie plus essentiellement, dans le souci philosophique, à l'émergence d'une signification, il semble clair que ces deux approches parviennent parfois à converger dans la naissance d'une «pensée» qui surmonte les oppositions initiales, sans les abolir, mais en se portant au devant d'elles - ce qui fait retentir un aphorisme de Char, dès lors éclairant : «La poésie serait de la "pensée chantée". Elle serait l'œuvre en avant de l'action, serait sa conséquence finale et détachée.» (5) ^ M. Merleau-P°nty> Le Visible et l'Invisible, Gallimard, 1964, p. 204. 5 R. Char, Recherche de la base et du sommet, in Œuvres Complètes, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1983, p. 735.

déc. Gallimard. mais aussi aux positions d'Eugen Fink (12). et Jean-Pierre Richard remarque précisé ment qu'avec Verlaine se dégage un mode nouveau de la sensibilité où l'événement n'est plus «rapporté à aucune expérience particulière. apparaît en effet comme une des préoccupations majeures de la phénoménologie déployée par Merleau-Ponty. par G. outre les développements bien connus de La République. 1993. Éditions de Minuit. s'effacer. de l'être comme du langage.. qui aboutira. de manière plus pratique aux dévelop pements d'Erwin Straus (13) — à une approche radicalement neuve des grandes catégories de la pensée. 10 M. tout spécialement chez les 6 Nous renvoyons. Ce que cherchent ainsi à scruter ces textes.. interroger la chair du monde. Merleau-Ponty. foyer d'échange entre le dedans et le dehors.. à cette redéfinition et à ce centrage de la parole poétique sur une sensation sauvage et tournoyante chez l'un. 1989.. serait bien ce qui «n'a de nom dans aucune philosophie». Redonner tout son sens à l'incarnation. masquer une série de convergences qui s'affirment au fil des œuvres jalonnant les deux disciplines. Legrand. au terme des travaux de Husserl puis des phénoménologues qui poursuivront son œuvre — on pense ici non seulement aux thèses de Merleau-Ponty.. Gallimard. Seuil. op. p. Straus.. Il est sûr que les apports centraux de Rimbaud comme de Mallarmé contribuèrent. _ J LITTÉRATURE n° no . cette masse intérieurement travaillée. entre poésie et philoso phie semble donc. Historiquement. dans l' impersonnalité d'un pur sentir. mais revécu anonymement. 13 E. 9 Ph. dans tous les cas. de ses premiers essais à La Prose du monde (7). Thines et J. trad. 1995. 1974. milieu formateur de l'objet et du sujet.. Parallèlement. que l'on songe à la méditation de Tortel (s) sur le corps ou à celle de Jaccottet (9) sur le paysage. dans sa dernière moitié.-Cl. 193. tout au long du XXe siècle. ou. Poésie et profondeur. par D. ce mouvement critique se for mule dès la fin du XIXe siècle. mais aussi bien de maintes poétiques de notre temps. réticulée et spéculaire chez l'autre.» (10) dont l'émergence dans la thématique poétique et philoso phique des cinquante dernières années s'accompagne d'une fondamental een cause des catégories traditionnelles de la pensée. 214. choix de poèmes. en remise particulier de la distinction étanche accomplie par la réflexion classique entre le sujet et l'objet. et de façon accélérée (6). 175-176. sur ce point. chacun selon leurs modalités propres. 1990. 1955. 7 M. Jaccottet. Habiter en poète. Richard. plus précisément. la philosophie développe une semblable inquiétude.POUR UNE RAISON SENSIBLE CHAIR L'opposition. Du Sens des Sens. Tortel. traditionnelle depuis Platon. Cahier de verdure. Franck. Pinson. 11 J. p.. 2000 . 1969. Limites du corps. cit. en amont de toute division d'un sujet et d'un objet» (11).-P.-P. s'émancipe de la tutelle de la conscience autothélique et suffisante. Le monde est ressaisi dans sa chair première. Celles-ci. De la phénoménologie. Jérôme Millon. par ailleurs fort divers. et. La Prose du monde. MerleauPonty. trad. « ce que nous appelons chair. Fink. Le Visible et l'Invisible. à Y Ion voire au Phèdre. 12 E. mais qui. p. Champ Vallon. et J. 8 J. Gallimard.

op. C'est ce croisement. entretiens avec France Huser. Sous ma casquette amarante. avant de répondre. et que le second. à l'intérieur d'un système de pensée qui l'en avait souvent exclu? Le monde concret. en vient à évoquer un chiasme charnel corrélant les divers pôles de la sensation initiale. est au contraire le seul moyen que j'ai d'aller au cœur des choses.. constitutive de la visibilité comme de la structure monde : c'est ainsi que Merleau-Ponty. d'une représentation concrète qu'est d'abord née la première impulsion?» «Oui. chaos. in op. cit.» (17) II existe donc bien. Plus encore. commune aux choses et au sujet. s'articulent désormais autour d'une certaine primauté donnée à l'expérience. cette chair du temps. c'est la chair. p. Ce lien. dans sa saisie la plus sensible. note 5. c'est ainsi que Char déclare sans ambi guïté : «J'ai d'abord une représentation. ainsi. Le Visible et l'Invisible. 2000 I continuateurs de Husserl. 829. tant pour la démarche philosophique que dans l'acte poétique. en me faisant monde et en les faisant chair». . qui énonce. cet entrelacs à l'œuvre dans la saisie immédiate du monde qu'exemplifie le corps. mais représente. revalorisant la concrétude. 15 Idem. Cette initiative — qui se double d'une initiation — du monde sensible est souvent soulignée par les poètes qui tâchent de penser la logique et la structure de l'acte créateur. avec mes cinq sens. qui en font. op. il y a le tissu de l'expérience. déjà. impose immédiatement une ou plusieurs figures. Char. un principe d'organisation. sur toute considération d'essence : on se rappelle l'importance de la «situa tion» sartrienne. loin de rivaliser avec celle du monde. apparaît au fil de ces analyses. ne constitue à première vue un tout et n'a sa vérité qu'à condi tionde s'appuyer sur les structures canoniques de l'autre» (15).1^2. 150. cit. à la question : «C'est donc du visuel. dans son irréductible singularité. parce que le premier est visible et relativement continu. des choses advenues».. écrit-il 14 Merleau-Ponty. dans son archaïsme — au sens étymologique — le plus fondateur : «c'est selon le sens et la structure intrinsèques que le monde sensible est "plus vieux" que l'univers de la pensée. invisible et lacunaire. dans son incarnation irremplaçable : «l'épaisseur du corps. » (14). op. car le mot non seulement désigne.. p.. mais texture qui revient en soi et convient à soi-même» (16). CI''-> P. le grain de la sensation.. ne souligne-til pas aussi l'importance centrale de la présence au monde. plus encore qu'un réfèrent initial. traduisant cette notion en termes spatiaux. ce primat du vécu.POÉSIE ET PHILOSOPHIE /LITTÉRATURE n° 120 . 16 Idem. p. mais n'est-ce pas là également le mouvement qui anime les questionnements les plus radicaux du Visible et V Invisible 1 Quand Merleau-Ponty avance que «sous la solidité de l'essence et de l'idée. un lien sensible primordial. un dynamisme constructif à l'œuvre dans toute élaboration postérieure à la perception : «la chair (celle du monde ou la mienne) n'est pas contingenc e. une «texture».déc. 17 R. 827. le philosophe décèle dans cette chair du monde. cit. comme il l'écrit luimême. entre le sujet et les objets qui l'environnent. ou. 28.

avant de poursuivre : «c'est que l'épaisseur de chair entre le voyant et la chose est constitutive de sa visibilité à elle comme de sa corporéité à lui.. aux fulgurances. le sujet et l'objet. Cette roche et moi L'un dans l'autre. cit. qui habitait les générations anté rieures (21). chez Guillevic. précisément par cet interland de la chair : Quelle danse Nous avons ensemble dansée. Gallimard. p. mais aussi au «vertige» mallarméen devant l'Absolu de la langue qu'est le Livre. Écoute en toi le merle Comme il t'habite. Maintenant. 2000 .déc. Regarde-toi par lui T'étendre sur la plaine. Gallimard. op. Straus. À la limite indécise Entre la pierre et la chair?.. et.POUR UNE RAISON SENSIBLE ainsi. _ / LITTÉRATURE n° 120 . linguis tiqueou simplement géographique. Inclus. chargé d'accueillir en son dedans le dehors des phénomènes. ouvert. comme c'était déjà le cas pour une certaine poésie romantique soucieuse de résonner à l'unisson de l'événement sensible. Sera comblé Celui pour qui l'espace Ne sera pas dehors. par là un accès à l'existence. s'il est constitutif du sujet qui le fonde. 21 On pense ici non seulement à l'infini romantique puis baudelairien. ou. ce n'est pas un obstacle entre lui et elle. (19) La poésie de notre temps. métaphysique. À la frontière de l'éternité. c'est leur moyen de communication» (18). Cette modestie est thématiquement comme formellement 18 Merleau-Ponty. est égale ment nécessaire à l'objet sensible qui s'y constitue. comme à une approche neuve du rôle du poète. 19 Guillevic. se lie tout naturellement à une valorisation de la finitude en contrepoint aux aspirations à l'infini. de l'écriture surréaliste. non seulement. aboutit ainsi à une redéfinition de l'espace et du paysage dans lequel elle évolue. mais plus fondamentalement pour permettre à ce cosmos de trouver une demeure. affrontée à de telles expériences. patent à l'extérieur. Les résonances de ces analyses dans les mouvements poétiques contemporains sont profondes et fréquentes. dans un tout autre registre. elles aussi incontrôlables et infinies. 152. Songeons par exemple à cette interrogation lourde de sens qui conjoint. 1973. (20) Cette saisie «pathique» de soi et du monde. Je ne sais combien de temps. 234. Le Visible et l'Invisible. de se faire poreux. 20 Guillevic. 1993.. pour reprendre l'heureuse expression d'E. p. p. 178. Le chiasme charnel qu'évo quait Merleau-Ponty. pour transcrire verbalement le discours informulé du cosmos.

28. à son tour. qui lui donne ses axes. ainsi que l'avance Cl. cit. la dilution Dans l'infini. p.^9. Aussi est-il condamné à hanter le sensible qui.. Dans la lignée directe de ces nouvelles définitions. lorsque le dieu fondateur du Verbe a fait défaut. témoigne de la division de l'être. Critique de la Raison Poétique. Lisons ainsi cette définition de la démarche poétique : C'est contre l'infini. du fond de sa chair. p. les idées sont la texture de l'e xpérience. Contre la perdition. manifeste sa volonté de retrouver l'essentiel dans le plus proche et le plus commun — entendons à la fois le plus trivial et ce qui rassemble le plus aisément la communauté humaine. la notion d'idée sensible qui fait descendre l'essence de son ciel supra-lunaire pour l'incarner. son style. g LITTÉRATURE n° 120 -dec. 199. » (23) Réciproquement. la mettre en situation. dont la modernité a éprouvé la douloureuse certitude. qui s'y lie.■ POESIE ET PHILOSOPHIE décisive dans la poétique de Guillevic. son inscription dans le 22 Guillevic. son rapport à l'écriture. La question de la chose.. dans le domaine philosophique. op. op. Inclus. muet d'abord. sa profondeur. et désormais revêtue d'une chair qui en fait la gloire comme la limite : l'idée n'est plus vision. assurément. par une métaphore signifiante. on le voit. p. cit. les concepts fondateurs reçoivent des inflexions notables. ses dimensions » (24) avance ainsi le philosophe. et l'on voit apparaître chez Merleau-Ponty.» (25) L'incarnation.. Le Visible et l'Invisible. sa définition. op. mais qui est notre seule et périlleuse approche du réel. Esteban : «Le poète moderne ne peut déléguer au langage un pouvoir unificateur. d'un lexique transparent et d'une syntaxe claire. Flammarion. avant de relier. de tenter une approche du sujet dans les choses. 2000 . la plonger dans la sphère « esthesique » où elle aura à reformuler son sens en tenant compte du corps qui la structure : «Nous avons donc à reconnaître une idéalité qui n'est pas étrangère à la chair. et. 23 Claude Esteban. idée et expérience : «Comme la nervure porte la feuille du dedans. plus précisément. prend dans ses involutions jusqu'au monde subtil de la raison naguère pure. Qu'il faut un lieu Qui soit l'autel Où trouver comment faire. par le choix de formes brèves. 24 M. 1987> P. elle devient présence. qui. cit. il s'agirait dès lors de s'attarder sur la nouvelle saisie du sujet. proféré ensuite. telle qu'il se manifeste depuis les textes décisifs et concomitants du Parti Pris des Choses et de Terraqué. 159. tant poétique que philo sophique. (22) Cette attitude se fonde théoriquement sur un certain échec du langage à dire le tout de l'être ou de l'inconscient. Dans le fini rassemblé là. Merleau-Ponty. 25 Merleau-Ponty.

qui fait jouer toutes les ressources du prosaïsme. et selon que jadis Tu participas à sa création. Associant les uns aux autres les fragments de la Création. La poésie n 'est pas seule. 28 Nous renvoyons. dans le projet du poète.. «Bibliothèque de la Pléiade». s'enracine aux origines de la création poétique claudélienne. s'interroge sur une notion a priori indéfinissable. 30 M. qui ouvre Lointain Intérieur in Œuvres Complètes. 29 P.. et de la poésie de la seconde moitié du XXe siècle qui y trouve le lieu d'expériences neuves et revigorantes (27). Heidegger en arrive à une conclusion frappante : «La pensée est ainsi cette représentation du présent qui nous livre (zu-stellt) 26 M. sur ce point à J. au risque parfois de ne plus se distinguer de la parole ordi naire. comme à toute objectivation qui la bornerait à la représentation. L'écho dans le monde philosophique est patent : c'est ainsi que. à savoir par la parole d'un sujet de la langue et les images ou phrases du visible donné à un corps-âme. Michel Deguy avance une définition révélatrice : «La poésie est l'invention d'une grande Chose. p. où. et aussi « La chose ». Claudel. Deguy. À l'autre extrémité de la chaîne temporelle que nous suivons. dans Que veut dire «penser» ?. La notion de chose énonce ce statut mitoyen et dynamique entre sujet et parole. 230. dans une enumeration délectable Proférant de chaque chose le nom. par le moyen de ce qui la figure. ses résonances sur le sujet qui l'affronte. thématiquement. recluse).-Cl. 1987. c'est aussi co-naître à soi-même. p. connaître les choses. ô poète. et qu'en descendant au plus intime du sensible. Gallimard. p. 1967. qui. Comme un père tu l'appelles mystérieusement dans son principe. in Œuvre Poétique. p.. infiltre les thématiques respectives de la philosophie. mais chose. celle. 127 et suiv. 27 On peut évoquer. Qu 'est-ce qu 'une chose ?. par exemple. la faisant apparaître. ainsi que le souligne la majuscule. ou objet scientifique par expéri mentation) ni "lexeme" (terme qui désignerait ici un objet langagier ne tenant qu'à "la seule réalité du langage". depuis Heidegger (26) jusqu'aux ana lyses de Sartre dans l'Être et le Néant. Relisons la première des Cinq Grandes Odes. outre Ponge et Guillevic. Heidegger. 1958. dont on sait les échos au cœur de notre temps. 1998. Ce souci de s'approprier. in Essais et conférences. donc. Gallimard. pour les relier et les exprimer. c'est le plus précieux de son être qui se dévoile. corps et âme qui la constitue en thème premier du discours poétique. se met en place une logique d'assomption du contingent — presque définitoire de la notion de modernité littéraire (28) — . p.déc. Gallimard. Seuil. 194. La chose tient ainsi un rôle central en poésie. tu coopères à son existence ! (29) C'est ainsi que. le poème leur insuffle la force de la vie et accomplit sa vocation étymologiquement religieuse. ni objet (objet-percept . Gallimard. 569.POUR UNE RAISON SENSIBLE poème. cit. les objets offerts à la sensation. 23.» (30) C'est donc la poésie elle-même qui se fait «Chose» par excellence. échappant par là à la «réclusion» formaliste dans les limites d'un langage intransitif. op. les expérimentations de Michaux. qui énonce : Ainsi quand tu parles. *-v y LITTÉRATURE n° 120 . Cinq Grandes Odes. 2000 . Pinson.

en décidant de sonder le silence apparent du monde environnant. Et depuis les années quatre-vingt. de cette extériorité absolue qui les signale au premier regard. et la nécessité partagée. l'Invisible. cit. nouménal de la métaphysique. nous puissions soutenir cette tenue. qu'elle veut conduire à l'expression» (32) . op. Il s'agit donc bien de tirer les choses de ce mutisme. Heidegger. de parvenir à faire signifier le sensible : analysant la tâche de la philosophie. Comment évo quer plus clairement l'obscurité. et cit. et continue un essai d'articulation qui est l'Être de tout être» (34).. secrètement bourré d'une expressivité et d'un sens qu'il s'agit toujours de faire advenir.POÉSIE ET PHILOSOPHIE l 1 r\ n° 120 -dec. Car ce dehors si muet. qui tourne autour du réel. par la pratique. «comprendre. comme du Bouchet. c'est l'intelligence philo sophique dans son principe qui consomme des noces avec le concret où elle puise son dynamisme signifiant.» (31) Beaucoup plus qu'à l'univers idéel. op. 58. cette interrogation est revenue au premier plan. 2000 LITTÉRATURE I la chose présente dans sa présence et qui la place ainsi devant nous (vor uns stellt) afin que nous nous tenions devant elle et que. du fond de leur silence. est ouvert sur les choses. entre poésie et réalité : c'est le cas par exemple d'Yves Bonnefoy. tout en acte. et en ten tant de méditer les paradoxes de sa présence. il semble que la phi losophie la plus proche de nous ait élu un champ nouveau d'enquête. « ce que veut dire pour nous "la chose". continué d'interro ger le rapport. 77. . nous trouvons qu'elle est ce qui repose en soi-même. aurait-on été surpris de lire ces mots sous la plume de Francis Ponge? Plus encore. 18.p. qu'elle est exactement ce qu'elle est. sans parvenir à l'énoncer directement? On sait qu'en dépit de la tendance formaliste qui s'affirma dans les années soixante et soixante-dix. cit. et hante si profondément l'écriture de du Bouchet et toute une partie de l'approche poétique contemporaine. beaucoup de poètes.. car. apparaît en fait. p. en effet. si clos. p. p. Merleau-Ponty. c'est traduire en significations disponibles un sens d'abord captif dans la chose et dans le monde même» (33). la taciturnité de «ce qui n'est pas tourné vers nous». et parmi les plus importants ont. même dans des œuvres initialement liées à des perspectives radicalement étrangères à cette blématique : il suffira d'évoquer Jacques Roubaud. 32168. « Si nous cherchons ». aux poètes comme aux philosophes. op. absolument étrangère à toute intériorité» (35).. dehors. C'est donc là que le discours philosophique peut se faire «langage opérant». qu'elle est par définition "transcendante". M. poursuit Merleau-Ponty. cit. de Philippe Jaccottet ou de Guillevic. à l'intérieur d'elle-même. Essaisop. appelé par les voix du silence. 33 Idem. 167. L'investissement semble donc bien commun. Merleau-Ponty pose ainsi en préliminaire à son travail ce postulat : «Ce sont les choses mêmes. 34 Idem. le désignant indirectement ou métaphoriquement.. 35 Idem. « ce langage-là qui ne peut se savoir que du dedans.. p. sans aucu ne virtualité ni puissance. Le Visible et ^ cit. devenu problématique mais non moins vital à leurs yeux. poète et mathématiop. conférences.

(38) L'anonymat généralisé par le recours aux pronoms de la «non person ne». dès lors. ou y entendre un complé ment circonstanciel de lieu évoquant l'origine de la parole. C'est aussi qu'au cœur des choses. p. sensible et encore indistincte. le talus. Tout semble. qu'ils choisissent de l'inscrire à l'intérieur de leur œuvre ou de lui faire face en plaçant leur œil dans le viseur. op. ce qui annoncerait l'interrogation spatiale du distique suivant — introduisent l'énigme que l'écriture poétique aura à creuser. c'est à une ressaisie de soi qu'invite la pensée philosophique et poétique de notre temps : «entre ce que je vois et moi qui vois. mais bien l'av ènement d'un chiasme qui les corrèle vertigineusement et les fait empiét er l'un sur l'autre. Il ne sait pas Où c'est. également évoquer Denis Roche. entre le sujet poétique et le monde auquel il s'enlace : Quand beaucoup de choses Au soleil s'acceptent. toute corporelle même. Il n'est plus. à ce titre. de ce Grund que scrute intensément la pensée de la perception et devant laquelle la poésie guiUevicienne avoue une ignorance angoissée : On parle beaucoup Du fond des choses. dont le texte introductif se termine ainsi : «Cette énigme de l'image est puissant moteur d'inspiration pour les écrivains. qui s'était fait connaître par un premier recueil tout entier construit selon une combinatoire inspirée des règles du jeu de go. Car l'écrivain est bien ce guetteur des choses confronté à une réalité qui lui échappe. 107. * ^ 11 LITTÉRATURE n° 120 -déc. un des fers de lance du «telquellisme». publiant en 1986 un livre intitulé Quelque chose noir. qui animait en janvier 1994 une table ronde sur les rapports entre image et écriture. il en épouse les contours et les reliefs. 36 On pourrait. nous entrevoyons une complicité» (37).. de limites pré-établies qui cliveraient le moi et le monde. p. Et l'image reste à jamais mystérieuse. mon regard caresse les choses. Cette nécessité est poétiquement très parlante. les choses attirent mon regard. Et il semble que dans ce travail sans fin se dessine une complicité toute charnelle. l'énigme du fond. Trouées. cit. laconisme de ces énoncés minimaux eux-mêmes amphibolo le giques on peut lire prosaïquement le « du » comme une — complémentation indirecte du verbe «parler». Gallimard. chez lui. 125. la relation n'est pas de contradict ion. s'enraciner dans l'énigme originaire d'une présence confuse. immédiate ou frontale. Quand on n'a pas envie De quitter le pré. entre lui et elles.» 37 Merleau-Ponty. 1981. 38 Guillevic. 2000 .POUR UNE RAISON SENSIBLE ■ cien adepte de l'Oulipo. à fouiller patiemment et toujours plus avant. et l'exemple de Guillevic pourra sans doute permettre de saisir un peu plus précisément ce nouvel état de fait. où l'on peut lire notamment cet aphorisme révélateur : « dire est la nostalgie de mont rer» (36).

p.-Cl. à J. On peut être tenté de se dire Que la sphère est partout En train de s'accomplir. 1996. des terres. suppose. plaine. op..POÉSIE ET PHILOSOPHIE Quand on se sent de connivence Avec tous les verts. ce sont de nouveaux contours subjectifs qui. in Logique des genres littéraires. C'est ainsi que l'on arrive à l'appréhension d'un cogito préréflexif. p. Avec la barrière et plus loin Les toits du hameau. par Pierre Cadiot. Des toits. 215 et suiv. on le conçoit aisément. 2000 39 Idem. des maisons. 202.. je m'ignore comme néant. trad. Gallimard. cit.. essentiellement lacunaire. parfois surprenants. au de profit d'un sujet «pathique».. dans l'épaisseur de sa situation. qui semble commun à la poésie du comme à la phénoménologie. de ce fait. on aboutit ainsi à une nouvelle conception. p. et la liaison -. paysage. ainsi qu'aux analyses de Kâte Hamburger. et une «tache aveugle» subsiste en permanence au fondement du champ de la vision.déc. nous nous permettons de renvoyer à notre Sens et sensible en poésie moderne et contemporaine. 60. . et perd sa clôture classique : car la sensation ne perçoit qu'une réalité tron quée. le sujet devient aussi. qui déborde quelque peu le cadre strict de notre problématique. cit. où l'accent est mis non plus sur la désobjectivation du réel. On pourra aussi consulter le recueil de textes réunis par Dominique Rabaté sous le titre Figures du sujet lyrique. op. 42 Sur de point. sur l'état lyrique comme dissolution de l'opposition du moi et du monde. prisée par la modernité.. 43 Merleau-Ponty. une part d'absence grève toute présence charnelle. prennent le dessus et s'imposent dans l'espace du poème : C'est comme si j'avais De très grandes mains Aux dimensions du territoire Pour toucher. mais sur la désubjectivation. 40 Idem. Pinson. cit. Ce sujet chiasmatique. plongé dans l'appartenance sensible. Etier. il ne le pose pas en objet devant moi . je ne crois qu'aux choses» (43). qui sous-tend la philosophie spontanée de bien des poètes contemporains. c'est à part ir d'elle que je suis renvoyé à moi. 83. saisir de temps en temps Ce qui là devant moi Occupe du volume : Ciel. r* VA LITTÉRATURE n° 120 . PUF. p. 1998. 1986. Pris dans le monde. Seuil. 203. PUF. comme immersion dans l'onde indivi se devenir (41). (39) Au terme de ce tressage de soi dans la prodigalité simple du paysage. thétique et monadique. par position et avant toute réflexion. qui fonde l'être sensible (42) : «et le cogito comme expérience de mon être est cogito préréflexif. 41 Nous renvoyons sur ce point. l'aban don la définition subjective cartésienne. elle manque toujours le tout de la chose qu'elle approche. 1979. op. (40) Curieusement. Inclus. je me touche à travers ma situation. p.

600. 1979. 1996. (48) II s'agirait donc de construire un sujet conciliant réceptivité et initiative. 47 Idem. op. cit. (46) À moins que ce soit le désir de fusion qui aspire le poète. le pousse au désir d'une osmose qui l'affranchirait de ses limites. 1J LITTÉRATURE n° 120-déc. p. un manque qui. in Le Corps tragique. Gallimard. Rêver le temps Devenu corps.POUR UNE RAISON SENSIBLE du sujet et du monde inclut nécessairement un défaut. Paroi. un sujet en situation et infiniment incarné. 2000 . d'ailleurs. 44 entre autres. Gallimard. 1983. Œuvres poétiques complètes. de cette «paroi» qui définit les bornes de l'un et de l'autre : Être paroi Se confondre Avec la paroi L'intégrer. Supervielle. Trouées. (47) La rêverie de Guillevic sur la subjectivité le conduit. p. ça ou rien Ou bien le il. S'intégrer. comme lui-même l'écrit : Être un gong qui résonne Mais à son gré. p. Etier. alors. 36. «Bibliothèque de la Pléiade». p. 223. que le sujet poétique soit. en même temps qu'ils signalent son existence. Requis. «Quelqu'un». Mais pas rien qu'en soi. et à titre représentatif. 1970. On. à fo rmuler le vœu d'un être qui réaliserait l'oxymore d'une «résonance libre». en perte d'unité et d'adhésion à soi. 48 Idem. : Être Où et quoi ? N'importe où. que fore parfois la vrille d'une angoisse sans visage : Qui? Quoi? On creuse en toi. Gallimard. 131. 1981. C'est bien là un sujet déhiscent. des errances et altéra tions intérieures de Supervielle (44) aux questionnements tâtonnants de Guillevic dans Trouées (45) : II n'est jamais sûr Que ce soit lui Qui se voit Et se surveille.. J. 155 46 Idem. marqué par l'incertitude. à son tour. p. 45 Guillevic. Rien de trop étonnant. c'està-dire aussi lié par sa chair au monde entier des choses. à la fois actif et passif. renvoient également à son permanent inachèvement.

Gallimard. 54 R. la beauté se donne toujours. Belin. et. «chaosmos» (52)? C'est bien cette dimension qui donne à éprouver la texture commune du sujet et du monde réunis dans une même appréhension synthétique. . chez Merleau-Ponty aussi bien que dans toute une part de la pensée structuraliste. (49) L'être ainsi désiré se donnera. Nous soulignons.POÉSIE ET PHILOSOPHIE I Être dans le monde.. du sujet et des choses. cit. et. l'interface où s'inscrit la vérité : «. 1971. 177. 52 M.. soit encore que l'aspiration 14 LITTÉRATURE n° 120 -dec. La Parole en archipel. du statut accordé à la beauté dans la poétique de Jaccottet : ni objective. 50 Sur ce point. là où "il y a" quelque chose» (51). Art Poétique. exactement sur la ligne hermétique de partage de l'ombre et de la lumière» (54). cit. cit. p. qui en vient à porter le poids du sens. par voie de conséquence. élément du monde. L'embrasure. p. Cet «il y a» chiasmatique. 175. c'est ce qui s'installe non pas tant dans qu'entre les structures. mais là où les deux mouvements se croisent.. ainsi que l'avance Char : «Nous ne pouvons vivre que dans l'entrouvert. dans cet univers. à son horizon. 51 Merleau-Ponty. pour n'être pas aristotélicienne. op. selon une structure caractéristique de l'idée phénoménologique d'intentionnalité (50). c'est cet «entre» qui semble aimanter la quête du philo sophe. est au contraire le seul moyen que j'ai d'aller au cœur des choses. ni subjective. De fait. d'après l'hapax de Joyce. une ouverture dans les choses pour y établir sa demeure (55). sur le mode métaphysique et heideggerien de la «clairière» ou. 55 J. autour de lui.. selon le mouvement maintes fois repris dans Le Visible et l'Invisible : «L'épaisseur du corps. p. n'est-ce pas là l'un des éléments privilégiés de la poésie contemporaine qui choisit de sonder les terres inconnues.-Cl. revêt une importance décisive dans le parcours de la poésie comme de la phi losophie des cinquante dernières années. in op. 2000 49 Idem. Collot. p. et la catégorie de l'« entre».. cit. 130. l'interstitiel acquiert une portée sans pareille.. 87.. situé à la croisée de l'être et du monde. sur un mode plus agressif. non pas hors de nous et non pas en nous. 1989. en me faisant monde et en les faisant chair» (53). p. Dupin. loin de rivaliser avec celle du monde. de l' entrouverture. Pinson. c'est une définition dialectique de l'être [. à moins que. ^ Merleau-Ponty. au sens d'une idée platonicienne ou d'un canon esthétique. 1997. J. 41 1. op. 178. Plus généralement.Ce que nous cherchons. cette chair mitoyenne de mon corps et du cosmos. C'est bien le cas. en profondeur. p. Gallimard. Fragment.. pour mieux le dire. La position intervallaire sera donc fréquemment requise par le poète comme un lieu d'élection. du jugement esthétique. op. par exemple. contradictoires mais solidaires que Michel Collot nomme heureusement. comme un être intervallaire.] qui doit retrouver l'être avant le clivage réflexif. «Chaosmos». la poésie ne cherche une «embrasure». la rencontre. soucieux de subvertir les dichotomies antérieures pour arriver à penser le croisement. en tant que jugement où se refléterait le seul état d'un sujet. Char.

Entre le chêne et le toit d'ardoise.déc. 1971. méditant. mais à la recherche d'une vérité possible se développant à travers les rapports que l'homme entretient à la fois avec le langage. On se rappellera. interrogeant en poète la nature de son art : «C'est pourquoi l'activité poétique participe. à la façon dont l'évoque Guillevic : Entre la saxifrage et la bruyère. Poésie et Profondeur. devine Ce dont il s'agit. 1 5 LITTÉRATURE n° 120 .-P. Comme entre l'azur et le nuage. Gallimard. Richard. carrefour de signes et de choses. depuis un certain idéalisme mallarméen. (se) Étrange cogito existentiel. scruté infiniment. en épousant les résistances têtues comme les acquiesce ments impromptus. Renard. Épaisseurs. op. qui se saisit. Paroi. J'existais. 1970. du monde tangible. Entre le myosotis et le chèvrefeuille. dans un recueil au titre significatif — Paroi — .-Cl. dont Jean-Pierre Richard avait si heureusement établi les structures et les résonances dans la poésie du XIXe siècle (57). p. 209. cit. l'inévitable médiation entre la sensation et la chose sentie : À travers. » (eo) C'est dans cet espace traversant que se détache l'importance. espace de circulation entre la compacité du réel. Entre la mousse et la pervenche. Entre le ciel et la barque. p. ainsi. à Henri Michaux ou Michel Leiris. Fargue. croit voir. 2000 .. 1955. 58 L. au milieu des éléments d'un paysage esquissé. tant philosophique que poétique.. Seuil. Etier. op. J'étais là. 57 J. la polyvalence du sujet et le médium des mots : c'est du moins l'approche qu'en propose J. Renard. À travers Que l'on voit. l'épaisseur semble concent rer préoccupations de nombreux poètes modernes et contemporains. avec soimême et avec le monde.-Cl. 60 J. La poésie s'était déployée. Notes sur la poésie. p. Je servais de lieu.POUR UNE RAISON SENSIBLE ontologique du poète le porte à devenir lui-même cet «entre» de chair. investissant les failles latentes du sen sible. définissant par là même comme espace d'investigation de son écriture la matérialité d'une épaisseur. qu'après la profondeur. Entre le pissenlit et le genêt. 18. Seuil. la litanie anaphorique qui ouvre le texte y insiste.-P. voire Guillevic. d'une certaine manière. d'ailleurs. par exemple. 176. (59) La poésie se voudrait. les de Léon-Paul Fargue qui lui consacra un recueil entier (58). et dans l'œuvre de Valéry. cit. dans un monde largement gouverné par les valeurs 56 Guillevic. à travers C'est toujours à travers Que cela se passe. 59 Guillevic. non seulement à la connaissance de la réalité. Nous soulignons.

p. le philosophe en vient à évoquer avec insistance les valeurs tac tiles qu'elle transporte. et débouche sur le constat d'une essentielle inte rpénétration. op. cit. dans la perception du spectateur. cit. 1. se reporter à «Plume avait mal au doigt». dans ses développements sur la peinture. thématique et stylistique. Supervielle. op. 50 et suiv. de la prise et de la déprise qui fonde une des caractéristiques de cette poétique. Gallimard. p. tente d'investir l'espace tangible. Tortel. dans des œuvres aussi marquantes et diverses que celles de Supervielle ou de Paul Éluard. et qu'il y a empiétement. Elle affronte. C'est ainsi que le cogito sensible devient progressivement dans la pensée merleau-pontienne un cogito tactile. in op.I POÉSIE ET PHILOSOPHIE optiques. les Limites du regard (62). «Le Cimetière marin». par P. 83. toute une partie de la phénoménologie post-husserlienne. non seulement entre le touché et le touchant.. in Idées directrices pour une phénoménologie. loin en deçà de la clarté éidétique à laquelle aspirait 1' . t.. des mains autonomes ou inaccessibles. liée à la saisie. 1950. p. Limites du regard. «Bibliothèque de la Pléiade». 1971. Gallimard.. rappeler ici le désir de palpation qui envahit certains poèmes de Michaux. 63 Husserl évoque sans ambig uïté le «regard de la représentation». in Le Forçat Innocent. p. des univers haptique et optique : «II faut nous habituer à penser que tout visible est taillé dans le tangible. Elle croi se. qui donne son titre à une des sections du recueil. op. par exemple. il ne le pose pas en objet devant moi . qui. et La Nuit remue. ou encore "le regard qui saisit (erfassenden) le sujet" avant toute pensée predicative». qui assure la continuité entre le monde et le sujet. 67 On pourra. L'identité la plus immédiate de l'être se trouve ainsi. ce faisant.» (65) C'est sans doute que par le toucher s'exprime une proximité archaïque étrangère aux architectures de la vision. p. fût-ce brièvement.. L'archaïque du fantasme et de la pulsion de dilacération envahissent la scène poétique. 148. cit.. in Sens et sensible en poésie moderne et contemporaine.déc. cit. Nous soulignons. 64 Merleau-Ponty. 177. Œuvres. op. 2000 . si profondément ancrée dans le regard chez Husserl (63). _! £lO LITTÉRATURE n° 120 . cit. s 'entrelaçant au plus intime de la parole poétique (6i). c'est à partir d'elle que je suis renvoyé à moi. 68 P. . plus encore peutêtre que la saisie éidétique. «Saisir». trad. je me touche à travers ma situation. enjambement. mais aussi entre le tangible et le visible qui est incrusté en lui.. où elle voyait une mise en acte de sa propre tendance à la réflexivité.. dans Le Forçat Innocent (66). au cours du XXe siècle. celle de Straus et de Merleau-Ponty en particulier. 1957. Valéry. entre autres.admirable justice De la lumière aux armes sans pitié ! (es) 61 Nos analyses de l'optique et de l'haptique. 421-22. 66 J. in Charmes. et les angoisses de mutilation digitale qui s'expriment dans certaines des pièces les plus grinçantes de Plume (67). et emmaille toute une problématique du désir coupable. tout être tactile promis en quelque sorte à la visibilité. par position et avant toute réflexion. ce qui constitue. p. pour reprendre le titre emblé matique d'un recueil de Jean Tortel. 62 J. qui s'énonce sans ambages dans les analyses du Visible et l'invisible : «Le cogito comme expérience de mon être est cogito préréflexif.. Ricœur. il faudrait également. » (64) Plus encore. 633-34. 65 Idem. 244 et suiv.. op. cit. . p.

se fait vite. c'est ainsi que d'une main distraite triant les mots désaffectés tu cherches selon d'incertains anagrammes le nom de villes disparues (72) les Guillevic. de cit. mode de connaissance. la cares se guillevicienne énonce ainsi clairement cette double saisie de soi et de l'univers sensible. loin s'en faut. d'une abstinence. symbolique ment. France. mais aussi la possibilité d'une écriture poétique enracinée dans ce contact désirant. qui peut assez paradoxalement prendre les allures d'une retenue. dont l'e ffleurement rêveur fait se lever.-L. de l'absence de distance. La poésie amoureuse valorise ainsi plus que tout autre ce sens de l'immédiateté. dont le manque augmente d'autant le désir délibérément frustré : Tout ce que j'ai mis Comme tendresse À ne pas vous caresser Pierre des chemins. 71 J. Tapie dans ton corps Et tu voudrais La voir dehors La tenir dans ta main. comme l'indiquent ces vers étonnants : Une boule Simplement faite de lumière Et soudain tu comprends : Cette lumière est en toi. Parmi 17 n° 120 . dans cet univers. quintessence affective du tact. 2000 LITTÉRATURE . (69) La caresse. 25. il dit aussi éminemment la comp licité impliquant le sujet dans le monde où il prend naissance . 72 70 op. 69 eaux violentes.. Ce sont ainsi. c'est bien évidemment l'autre que le tact et la caresse tenteront de connaître et de rejoindre. Idem.déc. les doigts qui ouvrent le recueil Parmi les eaux violentes de JeanLouis Chrétien (71). 1993. et amorcent le rapport amoureux qu'il chante : les doigts le long de ta joue pâle écoutent furtifs naître des minuits d'été où nous serons dans la paume du souffle C'est bien un pouvoir cosmogénétique qui se lie à la main. op. Mercure op. 167. (70) Et par delà le paysage.p. Maintenant. cit. plus encore que la simple étrangeté de cette boule matérielle que la main appelle. Chrétien. p. de la fusion même. 180.. p.POUR UNE RAISON SENSIBLE Le toucher ne signale cependant pas exclusivement. par le corps aimé.Idem. voire d'appropriation du paysage extérieur ou intérieur.cit. tout un monde noctur ne.. la phobie ou le fantasme d'une agression. 1993.

73. paraissent ainsi bien réelles. cherche à scruter la paroi entre deux substances. entre ces deux modalités de l'être : Le combat du regard et de la main Tourne autour du corps. cit. et de façon de plus en plus aiguë depuis l'après-guerre. cit. p. c'est-à-dire. tandis que la vision se lie vite à un risque de figement. Il est vrai qu'un premier regard porterait d'abord à constater un certain nombre de lignes de force unissant les deux types de discours dans le 73 J. et s'éclairent l'une l'autre par leurs attitudes propres.■ POÉSIE ET PHILOSOPHIE Pour un poète comme Jean Tortel. la paroi. La Métaphore Vive. Tortel.. op. le toucher permet aussi de rejoindre confusément l'obscurité de l'être désiré. Cette association se lie cependant à une position moins unanime quant au traitement qu'elles réservent chacune au langa ge. (73) En définitive. Puisque le mur Un jour a eu des mains. «Métaphore et discours philosophique». p.. 2000 . c'est aussi une revendi cation de la finitude qui s'exprime : corporelle par essence. Paroi. (74) STYLES Les convergences. op. On ne sait lequel est obscur. de pétrification objective : il y a donc bien un combat. Seuil. dans l'approche de l'autre. Mais rupture. 127. semble résonner encore l'opposition définitoire naguère soulignée où par Paul Ricœur. une exploration comparable. De corps peut-être bons À palper dans l'espèce De noir où ils seraient. entre discours métaphorique et discours spéculatif (75). par cette mise en exergue du tact. 75 P. p. et tient ainsi une place détermi nante dans le rapport à autrui. Et puisque toujours Vers la paroi Quelque chose m'appelle Que je reconnais. De corps. et à circonscrire le lieu de rencontre où touché et tou chant parviennent à se croiser : Peut-être de chair. la main recherche l'indéfini d'une présence. 323 et suiv. Limites du corps. tant dans l'objet scruté que dans les interroga tions portées sur les catégories traditionnelles de la pensée. un territoire commun. 74 Guillevic. 1975. précises et décisives : poésie et philosophie partagent. Ricœur. Aucune satiété possible. 1 o LITTÉRATURE n° 120 -dec.

. p. cit. il est aussi «une proposition de monde — une proposition quant à une modalité possible de son habitation» (76). 81 Heidegger. et dont il exprime une partie. in op. 77 P. archaïque dans sa liaison à l'oralité.déc. Pinson. Il ne s'adresse pas à des intelligences pures. «Bibliothèque de la Pléiade». mais à des intelligences servies par des sens et commandant à des volontés» (77). Claudel l'énonce sans détours : «le langage n'est pas. cit. 139. «L'harmonie imitative». qui dans son Art Poétique n'hésite pas à écrire : Je suis un ruminant. p.. cit. non seulement leur signifiant. 1965. bien souvent par la métaphore de la manducation. mais aussi le poids de réel qu'ils drainent et les images dont ils sont porteurs.. mais surtout en soulignant que la signification langagière reste toujours en défaut par rapport à la plénitude du sens qu'elle manif este sans parvenir à en énoncer la globalité. une ontogenèse dont il fait partie» (79). 103. le langage apparaît ainsi comme un surcroît sensible. comme le voulait au XVIIe siècle un Père Bouhours. Que veut dire penser ?. Le Visible et l'Invisible. 79 Merleau-Ponty. très souvent. au-delà. Le langage poétique délaisse ainsi la transparence du signe au réfèrent.POUR UNE RAISON SENSIBLE désir réciproque d'un langage fondamentalement ancré dans le monde sensible comme l'épreuve pathique qui y prend place.] il y a toujours.. 228. 1989. même si l'expérience linguis tique. De même. l'emploi dénotatif du vocable ne constitue qu'une des faces du polygone sémantique : «.-Cl. C'est ainsi. quand il avance : «le langage nous fait signe et c'est lui qui. p. La phénoménol ogie ces positions assez précisément. 94. Gallimard.la signification univoque n'est qu'une partie de la signification du mot [. op.» (80). \_\s LITTÉRATURE n° 120 . 135. conduit ainsi vers nous l'être d'une chose» (81). une espèce d'intermédiaire abstrait dont tout le mérite consiste dans sa parfaite transparence à l'idée. que rêveront les poètes. op. Par les résonances de la connotation. un halo de signification qui se manif este dans des modes d'emplois nouveaux et inattendus. p. 78 Guillevic... Heidegger rejoint ainsi. le langage peut donc se constituer signe et conducteur de l'Être auquel il mène. 131. sur la matérialité des mots. le premier et le dernier. p. 2000 . in Œuvres en prose.surtout après le «tournant» qui voit s'infléchir la réflexion heideggerienne.. ne recouvre pas une réalité comparable chez les deux penseurs. cit.. Je broute des mots. Claudel. op. en posant d'abord que le rejoint langage exprime «au moins latéralement. (78) Nutritif. de la «bouchée intelligible» claudélienne à la rumination de Guillevic. de la pré hension orale. parlante. de l'expérience émotive qui l'a déterminé. dans une stylistique propre. Les choses sont claires en ce qui regarde l'espace poétique : un poème n'est pas seule ment un objet verbal offert à la jouissance esthétique ou à l'analyse.. graphique ou acoustique. Art Poétique. pour s'incarner à son tour dans l'épaisseur d'une existence. 80 Idem. il serait la trace. Et n'est-ce pas le même sentiment d'une présence inscrite 76 J. la pensée de Merleau-Ponty. p..

car s' «il y a le sens originel du mot».la poésie fait éclater les représentations que nous avons ordinairement de la réalité pour en réinventer en même temps qu'en relier les fragments bruts dans un espa ce unitif plus profond que celui du langage et du savoir usuels» (86). p. il faut éga lement tenir compte «de ses attirances. 378. 89 On pourrait citer. mais référencée.. tou jours plongées dans la chair de l'expérience. un mot nous éveille. Collot. in op.» (88) Un tel vœu d'isomorphisme entre la langue et son réfèrent. Char.-Cl. d'un mot. Lettre à Mrs. dans la création poé tique telle que je puis la concevoir. dans le plus immédiat de leur éveil. 86 J. in Œuvres complètes. la poétique de Saint-John Perse formule avec récurrence cette situation fusionnelle . cette innovation se doit de plonger ses racines dans le réel qui la supporte et qu'elle s'acharne à reformuler. ou se l'appropriant. p. toute une ramification d'images. 88 Wem.. p. cit.POÉSIE ET PHILOSOPHIE I r\f\ ZX) LITTÉRATURE n° 120 -dec.. la mimant. in op. p. À l'opposé de la dichotomie saussurienne. . mais innovant en formulant des corrélations inédites entre referents et entre les divers objets verbaux constitutifs du poème. La matière-émotion. on peut lire : Et mots pour nous ils ne sont plus. p. 1997. cit. entre autres. C'est là le point sur lequel insistait justement J. On pourrait ainsi. 84 R. les tentatives de Claudel dans Cent Phrases pour éventails. 47. saisis dans une seule et indivisible réalité. cit. car le mouvement d'inauguration est celui même de la créa tion. ou de «figures» (85) prises dans ses résonances. in op. évoquer une autonomie référencée : autonomie. n'en demeure pas moins un aspect assez extrême de la tension vers l'unité qui saisit par82 R. Francis Biddle du 12 décembre 1955. 87 Saint-John Perse. ses répulsions. jusque dans son mouvement propre et sa substance propre. et cette logique de la poésie qui n'est jamais ni absente ni gangrenée» (84) et qui consiste. 827. « Bibliothèque de la Pléiade». ou encore certaines recherches affichées de Ponge. Sous ma casquette amarante. (87) Et cette position de synthèse absolue se trouve plus amplement théorisée par le poète dans sa correspondance : «C'est que. s 'identifiant à cette chose jusqu'à la devenir lui-même et s'y confondre : la vivant. parmi les plus célèbres. cit. Le Nu perdu.-Cl.. PUF. Amers. en un mot. toujours très activement. Renard en s 'interrogeant sur la nature de son discours : « . de fait. s'il n'est pas unique dans le panorama de la poésie du XXe siècle (89). » (82) Sur cette « matière-émotion » qui fonde la parole poétique (83) vient se greffer un univers neuf de correspondances « esthésiques ». M. Cet espace de correspondances et d'échanges que dessinerait ainsi le langa ge poétique peut d'ailleurs en arriver parfois à un véritable point de rup ture où la chose se superpose au signe. 479. 1972.. in op..921. à propos du langage poétique. Mais la chose même qu'ils figurent et la chose même qu'ils paraient. 829. op. car. 85 Idem.. cit. n'étant plus signes ni parures. à faire se lever. Char. pour s'énoncer. nous prodigue la clarté du jour. qui travaille l'aphorisme de Char : «Levé avant son sens. 83 À ce propos.. un mot qui n 'a pas rêvé. P. Renard. 2000 dans les mots avant la constitution de leur sens. la fonction même du poète est d'in tégrer la chose qu'il évoque ou de s'y intégrer. à l'intérieur d'Amers..

op. au travers du pronom «il» voit essentiell ement «l'homme qui est là surtout pour établir une jonction». Un des points de divergence fondamentaux entre poésie et philo sophie se situerait sans doute à ce niveau d'appréhension du langage.-Cl. Mais jamais les unes et les autres ne parviennent à coïncider. par une boucle. à "créer" celles-ci. dans l'affrontement entre une parole appuyée sur l'image et un discours articulé à des procédures de développement. plus près de nous. se cit. la92 Idem. est bien ce dynamisme conjonctif qu'il perçoit. avant tout. saisit. semble tendre cependant à rapprocher le plus possible les mots et les choses. et sans l'optimisme rayonnant de la pensée claudélienne. pour Claudel. p.» (91) La poussée de la parole poétique reste ouverte. bien au contraire. en incluant. rattache63. de ce fait.par in parole et op. 86. la verticale mais 34. la mise en place et en espace d'un monde d'analogies et de cor respondances. ainsi. par exemple.je s'affirme non seulement Positions et Propositions. dans nombre de réflexions de poètes. qui la structure. s' amusant à composer des «idéogrammes occidentaux» où il laisse parler le signifiant graphique des divers lexemes interrogés. à essayer de faire participer les premiers aux secondes et même. dans le mot. que cette lecture « idéogrammatique » débouche en retour sur une véritable reconstruction référentielle. au travers même de son impossibilité. «Je» (90).POUR UNE RAISON SENSIBLE fois l'écriture poétique.. rappelons simplement quelques propos de poètes particulièr ement significatifs et proches de notre temps.. son 90 P. «Idéogrammessoulignons. et à cette nostalgie d'« arrière-pays» qui survole son œuvre lors même qu'elle tâche de dire la disjonction de la parole et de l'être. d'une certaine manière. entraînant. cit. J. Claudel. 91 in par Renard. à 21 n° 120 . teintée des valeurs et des souhaits du poète qui. et l'oblige à poursuivre sans relâche son effort réunificateur. comme cette analyse sans appel de Jean-Claude Renard qui. 2000 LITTÉRATURE . On pourrait penser immédiatement à la démarche d'Yves Bonnefoy. ou rappeler la méditation de Jean-Claude Renard : «Le langage poé tique. Cette ten tative de tisser des liens tout charnels entre le monde verbal et l'univers sensible s'exprime. p. sans résolution. Il est bien certain. de manière exemplaire dans sa décomposition du pronom sujet. dans les Notes sur la poésie avance : «II faut donc considérer qu'à ce niveau l'image — la figure — est beaucoup plus qu'une représentation : qu'elle est aussi ce qui définit le poème (et le poète). Plus calmement. son désir de donner à la «prose du monde» son poids et sa forme se grève toujours d'un manque. op. p. tout en ne donnant l'existence qu'à des signes et des significa tions. l'impossibilité d'une réunion au centre de son procès. La place et le rôle de l'ima ge dans la constitution d'une parole poétique n'est sans doute plus à montrer. le mouvement qui l'anime et sa puissance de ligature : le mot. » (92) Cette centraIaction Claudel. cepend ant. celle-ci se veut moins calque ou fusion avec les choses que lien nécessaire entre elles. «Je comme en anglais mais ici » Nous occidentaux».. ce qui donne au texte son sens. cit.déc.

Mercure de France. Mercure de France. op. en dépit de sa volonté dialectique. op. jus tement connues. p. la manifestation de cette double nature. de l'« obs cur». 371. p. 63. analyses et réflexions : ses lectures de Holderlin. ajoute-t-il. 42. . Même s'il avance que «le métaphorique n'existe qu'à l'intérieur du métaphysique». L'improbable et autres essais. Ricœur. et dont l'élaboration en vers'ons modifiées couvre les années 1949-1962. La Métaphore vive. cette conception encore assez polaire. Trakl ou Benn sont. C'est ainsi. 96 P. de par sa nature même. Le discours philosophique articulerait. de lien avec la réalité. p.. mais aussi dans lequel nous projetons nos possibles les plus propres» mais. Certes. d'une part. que «ce que le discours poétique porte au langage.déc. 1990. op. C'est ainsi que. mais au moins aussi fécond dans sa ». «chose brute» et «esprit séparé» qui s'inscrit dans la représentation? Or la vision synthétique du monde qui prend corps dans le recours à l'image se sépare. tentative de dire le monde : «ce qui est précisément à penser. Gallimard. 387 et p. la pensée heideggerienne. dans l'entre-deux de l'imaginaire. p.. 93 Y. Roëls. à ce titre. c'est que l'abandon du sens sensible ne donne pas seulement une expression impropre. cit. que «l'essence de la poésie 92 Idem. 140 et suiv. 1980. réfléchis sant mise en place de son écriture. comme le rappelle Yves Bonnefoy dans l'article qu'il consacre à Balthus (94) : ne voit-il pas dans la peinture occidentale. 97 La conférence intitulée «Le Tournant» est tirée d'un fascicule publié en 1962. a pu s'infléchir au cours d' œuvres notables. Entretiens sur la poésie. à la constitution d'une image dont l'inattendu ferait toute la saveur. aux yeux de Paul Ricœur. Ricœur. S'il affirme. éloquent et silencieux. donnant un poids de plus en plus originel et décisif au langage. elle aussi.» (93) L'image se trouve donc à la croisée du manifeste et du latent. l'espace poétique gagne une place privilégiée dans ses conférences. p. «L'invention de Balthus». le sens sensible du poème ouvre l'espace de la pensée à un niveau plus «déta ché certes. et de contradictions que je n'arrive pas à lever. il déclarait : «De mon côté du à la poème.. cit. du discours essentiellement analytique de la philosophie. en dernier ressort. Lauxerois et Cl. 2000 I lité se retrouverait au cœur d'autres esthétiques. 94 Idem. c'est un monde pré objectif où nous nous trouvons déjà de naissance. cit. on pourrait insister sur la place déterminante qu'elle tient dans l'univers d'un poète comme Yves Bonnefoy. j'ai surtout l'expérience d'images qui me viennent obscures et qui le restent. «c'est dans le discours spéculatif que s'articule le sens dernier de la référence du discours poétique» (95). dont on sait le poids quasi définitoire qu'elle accordait. 95 P. in Questions IV. sans évoquer la poé tique surréaliste. on pourra se reporter à la présentation de J. à la fois une et éparse. mais une expression propre de rang conceptuel» (96). en particulier celle de Heidegger. tendra à corréler étroitement les deux univers de la poésie et de la philosophie. manieuse et créatrice d'images. p. Pour plus de précisions bibliographiques. Bonnefoy. On sait sans doute qu'après le fameux «tournant» du début des années soixante (97).POESIE ET PHILOSOPHIE r\r<i LL LITTÉRATURE n° 120 . 389. 63. 1976. l'intuition pressentie par la synthèse poétique.

cit. sa propre écriture s'infléchit de façon spectaculaire vers une métaphorisation toujours plus affirmée. 79. sont des plus éclai rantes en ce qu'elles renvoient précisément à ses propres approches des poètes mais aussi des thèmes de ses méditations. qui doit choisir ses phénomènes. qui. 99 Idem. 1987. postule ainsi Derrida. 100 J. p. Poèmes.. p.] dans la pensée» (98). et les arts entre eux. Les défi nitions qu'il propose. Deguy.» (99) Cette relative initiative du langage dans la structuration de la pensée trouve un écho retentissant au sein de la lecture textualiste qui insistera pour rompre l'illusion d'une démarche philosophique indépendante du discours qui la porte : «l'unique thèse de la philosophie. le douloir. p. «Aussi les images poétiques sont-elles par excellence des imaginations (Ein-Bildungen) : non pas de simples fantaisies ou illusions. Elle met en relation les choses entre elles. 2000 .. l'obscurité et le silence de l'étranger. 20.» (102)? Le programme qu'il assigne à son écriture relève d'ailleurs de l'ambition philosophique la plus classique : «La passion et la puissance figurative de la poésie portent à l'éclairement de questions l'aimer.. Éditions de Minuit. Gallimard.déc. vient ainsi brouiller les catégories a priori étanches qui sépareraient métaphorique et spécul atif. cit. La poésie n'est pas seule. passeur entre ces deux versants. «Poésie». Actes.réunis en un seul mouvement englobant et ludique. 1972.. Comment ne pas ici penser à Michel Deguy. «.. le donner. L'initiative toujours plus large laissée au style dans cette œuvre. ^J LITTÉRATURE n° 120 . Sa vigilance sur les manières d'être s'appartient en une langue et en ses langages — en une poétique. par rapprochements sensibles et synthétiques. dès ses premiers textes. in Essais et conférences. 241.».. 1973. très clairement phénoménologiques (101).. Que veut dire penser ?. cit. in op. 103 Idem. le perdre. mais des imaginations en tant qu'in clusions visibles de l'étranger dans l'apparence du familier.POUR UNE RAISON SENSIBLE repose [. op. cette fois. à ce titre. de l'image poétique.» (103) Ces convergences mises en œuvre. 17.. aux stratégies métaphoriques et résonances signifiantes multiples.. par exemple. permettrait de mettre en évidence les réso98 Heidegger. De même. Le dire poé tique des images rassemble et unit en un seul verbe la clarté et les échos des phénomènes célestes. la pensée philosophique. Derrida. même pas la "phénoménologie". l'œuvrer. il n'empêche qu'une différence de définition disjoint cependant les deux types d'écriture. p. 161... le désirer. s'est plu à mêler les deux horizons constitutifs de sa démarche? Ne propose-t-il pas clair ement la composition d'un «poème pour (re)poser questions qu'on ne pose plus en dehors du poème..L'homme habite en poète. quand la démarche poétique procède par contiguïté. Marges de la philosophie. 101 M. mais de l'autre côté. certains poètes ont choisi d'inscrire ouverte ment thematiquement leurs questionnements philosophiques dans le et déploiement de leur écriture poétique. 102 Idem. p. Seuil. "est" que le sens visé à travers ces figures est d'une essence rigoureusement indépendante de ce qui la transporte» (100). quelque imprégnée de «littéraire» qu'elle soit — et le style même de Merleau-Ponty. op.

La poésie n'est pas seule.Z4 LITTÉRATURE n° 120 -dec. de se fonder sur une logique de Y appartenance au monde sensible et aux modalités de son habitation. nous nous permettons de renvoyer à la préface de Merleau-Ponty et le littéraire. le regard du poète des Cinq Grandes Odes. se referme pour laisser passer. sensible. et en fait littéralement l'épreuve : 104 Pour une analyse plus précise de la stylistique de Merleau-Ponty. une «proposition de en monde ».. et tenter de les cerner quelque peu. .. 1997. parce qu'elle envisage sans restriction la pluralité des rapports et ce qu'on a appelé l'ambiguïté». Pour le poète. comme le croyait la vieille logique. orientée avant tout vers le monde. cit. 105 Merleau-Ponty. op. 699. passer que pour le «peintre de l'idée» (108). PENS. p... Deguy. 2000 I nances proustiennes. le poème est essentiellement référentiel — laissant entrer ce qui est par le seuil battant qui le configure (lui extorque le mot de passe).. cit.. mais qu'il consti tue même temps. pour donner sur. cette «bonne dialectique» «est celle qui est consciente de ceci que toute thèse est idéalisation. Cent phrases pour éventail. et peut-être avant tout.. cit. cit. mais aussi aux structures verbales et à leurs espaces de résonance. 43. «Idéogrammes occidentaux». C'est ainsi que. un autre terme comme négatif. quand bien même ce désir serait celui d'instaurer une « hyperdialectique » telle que la définit le philosophe au cours du Visible et l'Invisible. et encore moins un troisième terme comme suppression absolue de celui-ci par lui-même» (105). in op.POÉSIE ET PHILOSOPHIE ^ a .. dès lors. Il semble donc bien que l'on puisse évoquer deux logiques d'écri ture.] est capable de vérité.assez distinctes. de quelques mots. débar rassés du harnais de la syntaxe et rejoints à travers le blanc par leur seule simultanéité. valériennes ou claudéliennes qui la scandent (104) — manifeste toujours le désir dialectique d'une distance face à l'objet sensible interrogé. où l'inertie du contenu ne permet jamais de définir un terme comme positif. un lien décisif avec le concret aux prises avec le travail d'un style et d'un rythme. 129. 81. Le Visible et l'Invisible. c'est-à-dire comme une dialectique sans synthèse : «ce que nous appelons hyperdialectique est une pensée qui [. «La langue-seuil» du poème «s'ouvre. plonge dans le réel. bâille. cit. l'incarnant dans un rapport sensible dégagé par le jeu des mots et les structures à l'œuvre dans son texte : «. la transitivité est émotive. p. par le travail de la référentialité. 108 Id. s'entrouvre. op.. 106 M. op. in op. dans un premier temps. que l'Être n'est pas fait d'idéalisation ou de choses dites. 109 Idem. gardant. p. de l'être concret qu'ils ont commencé par représenter» (107) : le poète ne saurait. En d'autres termes. p. mais d'ensembles liés où la signification n'est jamais qu'en tendance. c'est ce qui faisait méditer Claudel sur «le passage à l'écriture et de l'image au signe. une phrase faite de rapports ! » (109) II s'agirait donc.voici. en ce qui regarde l'écriture poétique. 107 Claudel. s'entrebâille.» (106) En ce sens on peut bien dire que le poème n'est pas seulement un objet verbal offert à la jouissance esthétique ou à l'analyse.

Gallimard. cit. p. La Prose du monde. la parole «est appelée. 1 10 P. depuis son premier moment. 67. comme la «migration d'un sens épars dans l'expérience. p.. Claudel.Je ne sais pas ce qu'est ce noir. mais une aspiration comparable. de son « inclusion » dans la masse sensible : . mon regard le traverse d'un bout à l'autre.. mais. lui aussi une véritable «prose du monde». p. 525.. si unitive en ses extrêmes. expression de ce Sensible généralisé qu'évoque Merleau-Ponty (ne) : L'hirondelle aussi Écrit sur l'azur En plus foncé. Je mesure l'univers avec son image que je constitue. ou encore cet «humus signifiant» dont parle Sartre. ~ — 2*D LITTÉRATURE n° 120. 113 On peut aller. si large qu'en soit l'empan. et dans son approche du monde comme un texte à déchiffrer. 285. 1 16 Merleau-Ponty. mobilise à son profit des instruments déjà investis. ainsi. p. Le poète part ainsi. se donne comme un mouvement d'incarnation. (110) avant de le mesurer : non pas le cadastrer dans des mètres rigides et le clore dans la circonscription définitoire. in Cinq Grandes Odes. 106. explorant toute la densité affec tive. op. qui accompagne fréquemment l'expérience poétique — songeons ici simple ment aux rêveries très dirigées de Ponge. op..POUR UNE RAISON SENSIBLE Le monde s'ouvre et. 114 Merleau-Ponty. par l'évidence perceptive. une fondamentale continuité de la perception au discours. anime la poétique de Guillevic.. sous des modalités éminemment divergentes. 1969. dans ce cas de figure. Je t'écris sur un mur au fond du noir. in op. la force vivante d'un organisme original en lien avec la respiration du poète et en résonance avec les analogies consti tuées dans son écriture : Poète. comme le fait le philosophe. pour écrire.déc. Il y a donc bien. graphique même du mot tout en constituant sa page (113). c'est une sorte de fusion entre le perçu et les signes qui appelle. Sphère. cit. elle la continue» (114). dans bien des poétiques. 2000 . sonore. permet sans doute d'évo quer. 115 Guillevic. (111) Le langage. lui insuffler un rythme. tout au contraire. «L'esprit et l'eau». op. cit. 187. feuilleter My creative method. une «épaisseur sémantique» de la parole opérante. nous avons déjà évoqué la position persienne. 240. qui quitte la chair où il n'arrivait pas à se rassembler. La parenté du corps et du langage. cit. Et. p. Le Visible et l'invisi ble. à l'horizon. 111 Idem. entre autres. «La Maison fermée». j'ai trouvé le mètre. op. 112 Merleau-Ponty. p. p. cit. dans une telle perspective. Je suis dedans. (115) pour arriver à envisager. pour suivre les rebonds de cette dérive onomastique. cit. 175. et les emploie de telle façon qu'enf in deviennent pour lui le corps même dont il avait besoin pendant ils qu'il passe à la dignité de parole exprimée» (112). à plus forte raison du langage poétique dont on a souli gnéle chiasme essentiel entre chair et mots.. le poète. La Prose du monde.. op.

Au fond de cette parole lacu naire se tient un sens non pas direct. cit.Idem. il se superpose même parfois à la définition de l'écriture elle-même : 26 n° 120 . et les mots refe rment ainsi le chiasme charnel qu'ils avaient suscité : Comme si les mots. dans toute sa richesse signifiante (121) avec l'importance qu'il tient dans la poésie de notre temps : élément signifiant à part entière. sur le fond du silence qui la précède. 65.■ POÉSIE ET PHILOSOPHIE Rien n'en reste ici Que le désir d'écrire De façon que l'azur En soit changé. par ailleurs. se saisissent au hasard d'éléments inconnus. avancent à l'aveug lette. à l'intérieur même des pensées qui semblent l'étayer le plus efficacement. et sens. qui s'appuie sur la tradition linguis tiquesaussurienne. modalité neuve du sens propre à l'espace poétique. et sans lequel elle ne dirait rien . (118) Cette saisie de la parole trouve cependant certaines limites. qui dépasseraient l'opposition de ces deux logiques..déc. Les mots. comme sur le vide silencieux qui ne cesse de le soutenir : «il nous faut considérer la parole avant qu'elle soit prononcée. cit.Nous renvoyons sur cette question à 117 Guillevic. Éditions op. Balzac. 121 p.op. explorent des réalités en mal de définition. 2000 LITTÉRATURE L. Rythme p. en poésie. 120 118 Idem. .. il nous faut être sensible à ces fils de silence dont le tissu de la parole est entremêlé» (119). monde. p. ou Tortel qui tous. qui ne cesse pas de l'accompagner. cit. et l'on peut se demander. comme sur cette conception cartésienne du langage qui pose la transparence de l'idée dans le «véhicule» phonique qui la transporte. La notion de rythme pourrait alors apparaître. Les limites d'une telle conception du rapport entre lan gage et réalité sont cependant vite atteintes. davantage. op. Québec. improbables et défiant l'analyse : songeons à Supervielle. de la séparation du signe et de la chose. mais écrire est encore percevoir. 1 19.. cit.. 119 Merleau-Ponty. mais «oblique». évacuant la connotation pour atteindre un idéal de dénotation pure. les phrases Étaient en nous organes D'un sixième sens. 1993. celle de la distanciation. dans leurs orientations propres recourent à ces images de l'incertitude dans la plongée vers l'existence. Etier. La Prose du Bourassa. Les 9. de manque. Face à eux se tient une logique adverse. si n'existerait pas d'autres façons de faire advenir le sens. op. Inclus. Michaux. p. souvent tâtonnent. La Prose du monde revient ainsi à maintes reprises sur une part d'inaccessible. ou «latéral» «qui résulte du commerce des mots eux-mêmes (ou des significations dispo nibles)» (120). d'inadéquation nécessaire à la mise en place du langage. 64. (117) La perception écrit. C'est la conception qui prévaut encore généralement dans le monde scientifique.

D'une part. cit. in Œuvres Poétiques. in op. (122) Car le rythme. 153.POUR UNE RAISON SENSIBLE Écrire. il rejoint. 97 LITTÉRATURE n° 120.» (123) LOGOS Ces deux logiques stylistiques recouvrent. parfois. depuis les analyses de J. cit. Le Visible et l'invisible. 203. op.dans le divers du réel. 1965.. dans la pluralité du concret.. une naissance du sens ou un sens sauvage. Soleil d'en bas. XI. p. 214. du sens : deux versants du logos face à l'être du monde et l'être au monde viennent ainsi s'appuyer sur une telle dualité. la gémellité des images solaires et sémantiques . p. deux conceptions. 124 Saint-John Perse.et l'on sait. au fil de certaines œuvres marquantes se lire sous les auspices contradictoires d'une langue-phénix. op. férocité de l'Être sans paupière. 126 Apollinaire. Que l'on songe simplement à l'exclamation de Vents : Et toi. le projet qu'assignait Merleau-Ponty à sa pensée : «En un sens. dans son lien avec les mouvements du corps.. que le sens poétique peut trouver ensemble sa force et sa variété. Derrida. «Bibliothèque de la Pléiade». Donner à ce qu'il fait Ce rythme Insistant dans son corps. p. p. p. par là. Alcools. appelé ici tacitement à «lever» sous l'action du ferment astral. in op.. 2000 . détruisant son objet pour toujours plus profondément le reconstruire : telle était déjà l'image qu'alimentait le «brasier» d'Apollinaire et le mouvement cyclique d'anéantissement puis de résurrection qui l'animait (126). toute la philosophie consiste à restituer une puissance de signi fier.. C'est bien là. de fait. tant il est vrai que. (124) et l'on constatera cette nécessaire «incrustation» solaire . Oiseaux. 422. comme dit Husserl. affirmant simultané ment la puissance dilacérante de sa parole — «La réalité sans l'énergie 122 Guillevic. le sens se trouve capté dans une présence...déc.. avec l'ensemble des réseaux connotatifs qu'une telle notion suppose : la poésie semble par là lier l'apparition sémantique à l'insertion dans le sensible. Plus puissant Que ce qu'il en sait. 136. cit. 125 Idem. et nous laisse ronslà cet essai de réflexion. Ce rapport complexe de la poésie et du réel doit. Vents. une expression de l'ex périence par l'expérience qui éclaire notamment le domaine spécial du langage. cit. la parole poétique parvient à consacrer «l'unité enfin renouée et le divers réconcilié» (125). II. Inclus. telle est la métaphore sous-jacente à la poésie de Char. plonge au plus archaïque de la présence au monde. complémentaires dans leurs divergences. tiens ton œil de puma dans tout ce pain de pierrerie !. 123 Merleau-Ponty. d'ailleurs.

op. 166. Si l'on veut poursuivre en empruntant au lexique de Char. op. Ricœur. P. et M. C'est en ce sens que l'on peut lire certains passages guilleviciens a prior i difficiles : Rêvé D'un seul poème 2o LITTÉRATURE n" 120-déc. contrairement au point de vue philosophique classique. 321.. «la poésie qui magnifie détruit son foyer à mesure que s'élève son objet» (129). 129 R. face. p. 128 Idem. qu'est-ce?» (127) — et son vœu d'unification. antéprédicatif.. à la faveur du vacillement de la référence littérale» (133). de véri té. . p.. cit. Sur l'horizontal de la durée. vive. mais assez haut pour que. à rejoindre cette modalité spécifique de l'être que Paul Ricœur a clairement méditée : «c'est cette construction tensionnelle du verbe être qui reçoit sa marque grammaticale dans l'"êtrecomme" de la métaphore développée en comparaison.. on pourrait avancer que l'acte poétique vise à créer une «matière-émotion» (130) hors de la temporalité discursive. au sens étymologique du terme : une mise au niveau. op. cit.. Char. La Métaphore.*>2. sont mises en question. 133 Idem. 399. Fenêtres dormantes et porte sur le toit. cit. où les notions mêmes de fait. op. (131) Cette structure achronologique tend. Collot. 577. in op. p. et selon un mouvement oxymorique qui en constitue la singularité.. de fait. 319. à atteindre le niveau antéprédicatif de l'implicite.. notamment. Moulin premier. de réalité. Arrête L'écoulement.. ils tombent dans le monde nominateur de l'unité» (128). 132 P. au discours philosophique. cit. La Parole en archipel. cit. en même temps qu'est marquée la tension entre le même et l'autre dans la copule rela tionnelle» (132). Perpendiculaire à ce temps vécu En dehors de lui. Le poème se dresse.. et une congruence nécessaire avec le sensible présentifié dans le poème. op. Rien que du vertical. cit. cette spéci ficité du temps établi dans le poème est d'ailleurs méditée fréquemment par Guillevic : Dans le poème. Char. 2000 127 R. Inclus. in op.POESIE ET PHILOSOPHIE I disloquante de la poésie. 131 Guillevic. cit. p. Une telle saisie sémantique se situe aux antipodes des approches épistémologiques. ainsi que l'affirment la définition célèbre : «les poèmes sont des bouts d'existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort. d'objet. Bref. est liée à une connivence. La matière-émotion. in op. 130 Idem. et « la question est précisément de savoir si le langage poétique ne fait pas une percée à un niveau préscientifique. ricochant sur elle. 359. p. cit. La connaissance poétique. p. 1997.telles que l'épistémologie les délimite.

Cinq Grandes 36. outre le rythme auquel nous avons un peu plus haut fait allusion. 136 J. chez Guillevic. 210. La somme que le tout Doit dire à travers toi. et après avoir médité la leçon du Coup de dés. il est d'abord celui qui figure.. Guillevic. cit. l'espace typographique. À l'opposé de Véthos mystique se situerait une posture poétique qui. Art Poétique. p..le langage enfin réel et le soupir féminin et le baiser intelligible Et le sens pur ineffablement contemplé Dont mon art est de faire une ombre misérable avec des lettres et des mots. 2000 LITTÉRATURE .. qui viendra modeler et moduler le poème de ses absences. le cerner de son silence.. 165.» (136) Et c'est bien la tâche que s'assigne Claudel. cit. 153 etop. le blanc.. 135111.272. que : Le poème Nous met au monde. p. Telle est l'orientation du questionnement à l'origine même du désir d'écriture : Irons-nous plus loin ? Irons-nous plus Au cœur des choses ? Là où tu dirais : c'est bien. op. s'en tient strictement à la célébration du monde phénoménal imman ent. Et l'on peut bien concevoir. à strictement parler. (134) Plus encore qu'une connaissance. comme le rappelle justement Jean-Claude Pinson : «Le poète n'est plus un vates. le mouvoir de ses appels.POUR UNE RAISON SENSIBLE Qui dirait la somme De tes rapports avec le monde Et ce toi-même en toi. (135) S'il est métaphorique. le sens poétique s'enracine donc toujours profon dément dans l'expérience sensible qu'il tente de formuler. op.. p. au début du XXe siècle.-Cl. Claudel. 137 P. Là encore Claudel. il faudrait. dans le droit fil de la critique de l'illusion d'un indicible métaphysique inauguré par Kant. cit. p. p. op. cit. dans les microcosmes subtils de ses formes brèves. intime. Odes. 29 n° 120 . déployée. Là où il n'y aurait Que complicité. annonce une vision très moderne de l'écriture poétique en s'écriant : op. chantant «la muse qui est la grâce » dans la quatrième de ses Grandes Odes : . C'est là un des traits de sa modernité. (137) La valeur figurale de la page poétique sera dès lors constitutive de son sens.. évo quer davantage une complicité charnelle. cit. aussi Etier. et tentera bien souvent de faire intervenir. un signifiant sensible qui lui appartient en propre et la distingue radicalement de la production de sens en philosophie. alors..déc. Art poétique. Pinson. Et 134 Guillevic.

au contraire. si. la philosophie.cit. «l'unique thèse de la philosophie "est" que le sens visé à travers ces figures est d'une essence rigoureuse ment indépendante de ce qui la transporte» (141). (138) Cette part de vide. d'appel sans cesse formulé et toujours à reprendre qui en constitue la singularité et. 224. la dynamique de sa signification. d'irreprésentable. mais d'y inscrire un mouvement permettant la format ion «noyaux intelligibles» explicites.. comme le soutient Merleaude Ponty : «Réfléchir n'est pas coïncider avec le flux depuis sa source jusqu'à ses ramifications dernières. cit. menant à une véritable vicariance de l'expérience au profit du surgissement de l'essence recherchée. p. p. provoque. cit.déc. mais du blanc qui reste sur le papier. Serait de la nature du bouchon. à la fois vide et silence. de le figer dans une intransitivité stérile. 132. sans lui. qui avance : Sans le vide. op.. et 138 Idem. C'est le cas pour Guillevic. 140 Cl. Et il est clair que c'est avant tout le versant intelligible qui prime dans l'élaboration de son discours et la finalité de son propos. p. (139) Le blanc. des perceptions. Derrida. Guillevic. op. et ce qui jouait sur le symbolique dans la poétique religieuse claudélienne. permet de saisir l'acte poétique comme «un mouvement optatif vers le Sens» (140). Le langage semble n'y être qu'un moyen. cit. la dynamique de l'abstraction vers l'universalité du noumène. 17. c'est dégager des choses. p. du monde et de la perception du monde.. Même dans le silence. beaucoup plus qu'une thèse objective ou une économie esthétique des significations. le dét achement face au jeu et aux résonances du signifiant. loin de bloquer le poème. 39 30 n° 120 . ainsi. Inclus... op. tant sonore que graphique. À travers la matière linguistique. Rien n'est faisable Omniprésent. 141 J. il s'agirait ainsi pour le philosophe non de demeurer dans la chair des mots. Le sens philosophique semble.■ POÉSIE ET PHILOSOPHIE O mon âme ! le poëme n'est point fait de ces lettres que je plante comme des clous. C'est lui Qui permet que ça remue. Marges deet Art poétique. comme l'affirme Jacques Derrida. 2000 LITTÉRATURE . 1 13. op. 139 p. pour sa part. dans son discours semblent le tenir à distance de l'incarna tion poétique. 260.. cit. Tout. Esteban. en les soumettant à une p.. Qu'on remue tout ça. davantage lié à la notion de signification . devient très matériellement efficace dans des univers où la transcendance silencieuse du blanc s'efface au profit d'une expérience des plus concrètes. inscrit donc dans le poème une part de manque. son orientation vers le dégagement de concepts.

Les limites de cette dichotomie dans l'économie du sens apparaissent. Ricœur. le sens se bâtit ici sur le pouvoir inverse de la distanciation qui ouvre le domaine de la pensée spéculative. 61. en le menant à l'expression : «il suffit ou que. développe l'idée que «c'est dans le discours spéculatif que s'articule le sens dernier de la référence du discours poétique» (144). 145 Idem. Le sens. 144 P. Que veut dire penser?. La Métaphore vive. 147 MerleauPonty. et p. même chez des penseurs aussi attentifs au grain du monde sensible que Merleau-Ponty. à ce niveau de sémantèse. à l'appui de cette assertion. mais ne tient pas compte du monde. nous ménagions certains creux. préfigure la distanciation que la pensée spéculative porte à son plus haut degré de réflexion» (145). où Merleau-Ponty analyse ce «vide du sens» à l'œuvre dans la coagulation des choses. — et dès que nous vivons. Nous soulignons.. des noyaux intelligibles qui lui résistent. cit. Il est vrai cependant que «la pensée spéculative appuie son travail sur la dynamique de renonciation métaphorique et l'ordonne à son propre espace de sens» et que «la distanciation. dans le di scours philosophique lui-même. op. ouverte ou reconquise par le discours poétique». se manifeste toujours comme un creux. p. et d'une philosophie qui tient compte du monde. p. mais nous 142 Merleau-Ponty. op. en fait. lorsqu'il formule. la «vérité ultime» (147). op.. 389. La Prose du monde. op. cit. » (142) Dans une telle perspective. cit. Il s'agit de reconsi dérer les notions solidaires de l'actif et du passif. cit. op. est contemporaine de l'expérience d'apparte de nance. cit... 85. qu'il «dépas se» couronne. nous le faisons — pour faire venir au monde cela même qui lui est le plus étranger : un sens. «l'essence de la poésie repose donc dans la pensée» (143) signi fie bien que le recours ultime ne se trouve que dans et par une réflexion capable de surplomber les images et les styles dans l'articulation conceptuelle : comme le dit ailleurs Heidegger.. Reste à se demander si l'on ne pourrait aussi envisager. en définitive.. . Le Visible et l'invisible.» Et toute une part de la modernité philosophique. le discours philosophique se fait le grand «englobant» de la parole métaphorique en général et poétique en parti culier. . mais il n'en reste pas moins que «le discours poétique. Heidegger. Le Visible et l'invisible. 70. 146 Merleau-Ponty. 398-399. une nouvelle fois.déc. de manière exemplaire : «il ne peut s'agir de raccorder la passivité à l'égard d'un transcendant et d'une activité de pensée immanente. p. 204. p. cit. p.POUR UNE RAISON SENSIBLE variation systématique. r\ ■* O 1 LITTÉRATURE n° 120 . finalement. 161. op. «le métaphorique n'existe qu'à l'intérieur de la métaphysique.» (146). Contrairement à la modalité d'appartenance qui régit bien souvent l'espace poétique. de telle manière qu'elles ne nous placent plus devant l'antinomie d'une philosophie qui rend compte de l'être et de la vérité. 143 M. dans le plein des choses.. constitu tive l'instance critique. en tant que texte et œuvre.. certaines fissures. p. un retrait ménagé dans le monde perçu. l'existence d'un chiasme entre philosophie et poésie qui laisserait le dernier mot à cette réversibilité où MerleauPonty voyait. 2000 .

2000 LITTÉRATURE I déracine de l'être et de la vérité» (148).. et toute la philosophie.. Idem. qui est. . .. «consiste à restituer une puissance de signifier. S'il y a bien «une priorité de l'être sur la pensée» (149).R. sans atelier ni maison. parce qu'il en est l'origine et qu'il la conditionne : «. sur quel fond. op. Il faudrait ainsi poser. op. s'éta blitle pur spectateur. l'arête et l'expression ne supportent que peu de temps l'in la térieur cloisonné de la pensée didactique. Idem.Idem. cit. la question philosophique n'est pas posée en nous par un pur spectateur : elle est d'abord de savoir comment. Recherche deop. l'inspira tion.Idem. là où "il y a" quelque chose» (153). Char. dès lors. et 147. 154 148p. op. et «nous aurons donc à reconnaître une idéalité qui n'est pas étrangère à la chair. op. 134. une expression de l'expérience par l'expérience qui éclaire notamment le domaine spécial du langage» (150).POÉSIE ET PHILOSOPHIE 32 n° 120 -dec.. 199. à quelle source plus profonde lui-même puise» (i5i)..» (154)? base du 152 p. alors le sens perceptif peut s'enlacer à l'es sence. Le fond devient alors plus important que la figure qui s'y dessine. Ce flux commun n'est peut-être rien d'autre que la «pensée».. ses dimensions» (152). 130. qui lui donne ses axes.. autour de lui. et ne pas s'inscrire dans cette dialectique qui finit toujours par lui assigner un second rang. cit. cit. on le sait. un unique flux qui porterait les deux mouvements. op.. d'essence chiasmatique. cit. la continuation de l'essen ce comme de l'idée. cit. et qui établit ce nœud intime du poé tique et du philosophique dans l'unité d'une recherche. 153 p. Ils sont tirés violemment du dehors pour s'unir sans précaution à l'inconnu des êtres. le plus incarné de la parole poétique devient dès lors l'« englobant» du spéculatif.. Quelle plus belle définition des poètes que celle-ci. cit. ainsi qu'aux troubles cycloniques de l'univers.p. sa profondeur. cit. mais là où les deux mouvements se croisent. Ainsi les philosophes et les poètes d'origine possèdent-ils la Maison. 150 p.p. .Idem.sommet.vue. 203. une naissance du sens. non pas hors de nous et non pas en nous.. «qui doit retrouver l'être avant le clivage réflexif.. ou un sens sauvage. a priori paradoxale cependant : «Les philosophes d'origine sont les philosophes dont l'existence.l'essence n'est pas la réponse à la question philosophique. la . pour finir. Le métaphorique sensible. et une définition non dialectique mais dialogique. mais res tent-ils des errants. 67. 719. à leur dérou tante anthologie. op. 151 Idem. à son horizon.149 p.

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