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Chroniques du Diable

Lettre à M. Meissonier, candidat sénatorial

Comment, Monsieur, vous vous laissez piquer par la tarentule politique1, à votre âge !
Mais savez-vous que c'est une très mauvaise fin, dont je ne vous aurais jamais cru capable.
Être sénateur, c'est là une de ces fantaisies d'enfant gâté qui n'aime plus ses joujoux : l'argent
et la renommée. Le public vous a vraiment bien mal élevé, mon enfant. Au lieu de rester bien
sage à faire de beaux tableaux, de savourer la joie de vivre à l'abri des agitations vaines dans
les régions charmantes du rêve et de l'art, vous voilà coiffé subitement de « l'ardent désir de
contribuer au raffermissement de la République » !
Elle n'a pas besoin de vous, la République — sous la forme d'un sénateur, cela
s'entend. Vous lui ferez grand plaisir en lui donnant la seule chose qu'elle ait à attendre de
vous : des chefs-d'œuvre, si vous pouvez en faire encore. Quant à des sénateurs, elle en a à
revendre. Vous seriez bien avancé si vous étiez battu par M. Hippolyte Mazé 2. C'est cela qui
serait glorieux pour vous ! Je vous le dis, ce serait une veste de Nessus3.
Non, Monsieur, vous ne serez pas sénateur, je vous le défends, c'est très vilain.
Voyons, raisonnons un peu. Vous devez vous être forgé un idéal tout particulier de la
politique. Je suis sûr que vous n'en voyez que le côté plasrique. Faire des discours étincelants.
Tonner du haut de la tribune pour défendre l'art méconnu et les peintres outragés. Se démener
dans cette cage comme un petit lion mal apprivoisé. Concevoir de grands projets pour créer
un immense courant artistique, pour empêcher que les confrères soient volés comme dans un
bois par des étrangers peu scrupuleux. Que sais-je encore ! Jouer de mauvais tours aux
Américains et à leurs cochons4 ?
Tout cela est bien beau, mais on ne va pas si vite, croyez-moi. Ces questions-là se
discutent tout juste une ou deux fois par an, histoire de se divertir un peu quand on ne sait que
faire. Le reste du temps, il faut subir des ajournements perpétuels, il faut se ronger les poings
et prendre à chaque instant la queue de l'ordre du jour. Nous avons bien affaire avec votre art
et vos artistes, quand on nous demande des chemins de fer, des droits sur l'avoine, des
réformes militaires, des abaissements de taxes d'octroi et mainte autre chose pareille !
Du moment où vous mettrez le pied sur les marches fatales, votre grand discours sur la
peinture à l'huile dans la main, paf ! on adressera une interpellation au cabinet sur les abus de
1
L’expression de “tarentule politique” apparaissait déjà dans un roman “nègre” de 1884, La Belle
Madame Le Vassart (Œuvre romanesque de Mirbeau, 2001, t. II, p. 776).
2
Hippolyte Mazé (1839-1891), historien, a été député de Seine-et-Oise de 1879 à 1885. C'est
effectivement lui qui sera élu sénateur, contre Meissonier. Il sera réélu le 4 janvier 1891.
3
Jeu de mots sur "veste". En mai 1897, Mirbeau publiera dans Le Journal quatre contes intitulés « La
Livrée de Nessus » (Contes cruels, t. I, pp. 448 sq.).
4
Mirbeau s'est souvent opposé à l'exportation des toiles impressionnistes, vendues aux marchands de
cochon du Middle West.
pouvoir d'un obscur sous-préfet5, ou bien vingt projets de loi d'intérêt local vous défileront
devant le nez. Et pendant ce temps vous retournerez à votre banc, séchant d'impatience,
inutile, rageur, entre un avocat pointu et un robuste agriculteur qui riront de vous sous cape.
Personne ne fera attention à vous. Si vous demandez la parole sur la construction d'une gare
de chemin de fer ou sur un amendement à la réforme judiciaire, on vous regardera avec
curiosité : « Est-ce qu'il connaît quelque chose, ce barbouilleur ? » diront les ingénieurs ou les
substituts. Si vous saviez combien un homme est vite coulé dans cette galère.
Vous avez l'habitude des assemblées, avez-vous dit l'autre jour à un reporter. Oui,
d'une assemblée courtoise et sereine, de l'Institut, où l'on cause paisiblement de petites choses
d'art, entre deux sommes. Mais supporterez-vous l'interruption saugrenue, les cris d'animaux,
les bruits de pupitre, les fracas de rire, les clameurs intolérantes, les rappels à la question.
Vous meurtrirez vos petits poings sur le marbre de la tribune, vos petits pieds piétineront le
sol, et tout cela en pure perte.
Mais ce n'est encore qu'une partie du tableau.
On dit que vous êtes bouillant, entêté, entier, et que vous aimez peu qu'on vous
contredise. Ce n'est pas que je vous en fasse un reproche. Il y a tant de sots sur la terre que, si
l'on a les moyens, comme vous, de se dispenser de faire des concessions, on passera toujours
pour mauvais coucheur6. J'avoue, cher Monsieur, que ce côté de votre caractère est loin de me
déplaire. Vous êtes un bonhomme indépendant, vous l'avez montré dans diverses occasions.
Mais alors, vous ne serez jamais un homme politique. Je ne vous vois point du tout
intriguant dans les couloirs, faisant des manœuvres, donnant aux reporters des nouvelles
intéressantes et intéressées. Vous qui êtes maître chez vous, chef d'école en art, consentirez-
vous à faire nombre dans un groupe ? Vous laisserez-vous mener au vote comme un mouton
au parc7 ? Saurez-vous courber l'échine devant un leader ? Irez-vous assiéger les ministères
pour obtenir des bureaux de tabac ? Ferez-vous les commissions de vos lecteurs ? Laisserez-
vous un tableau attendre sur le chevalet et vos couleurs sécher sur la palette pour écouter les
doléances de Jacques ou de Pierre qui disposent de dix voix dans leur village et en abusent ?
Vous sentez-vous enfin un goût prononcé pour présider des banquets et assister à des concours
d'orphéons ?
Tout cela, voyez-vous, fait partie du programme. Ce sont de fort bonnes choses en
elle-mêmes ; seulement, vous n'êtes pas plus fait pour cela que le meilleur des sénateurs pour
peindre Les Joueurs de boules8 ou l'épopée de l'empereur 1er.
Ah ! pauvre homme qui pouvez dans votre atelier combiner les miroitements des
5
Ce sont ces « abus de pouvoir » d'« obscurs sous-préfets » que Mirbeau a jadis dénoncés, tant dans
l'Ariège que dans l'Orne, dans les colonnes de L'Ordre et de L'Ariégeois.
6
Obligé de vendre sa plume pendant une douzaine d'années, Mirbeau connaît mieux que personne les
concessions à faire pour préserver sa place, et aussi ce que risque de coûter une réputation de "mauvais
coucheur".
7
Mirbeau reprendra la comparaison entre l'électeur et le mouton dans son appel de 1889 à "la grève des
électeurs" (recueilli dans ses Combats politiques).
8
Toile de Meissonier datant de 1854 et vendue 52 000 francs en novembre 1969.
étoffes de soie et les pâles reflets des vieux ors, vous qui pouvez faire victorieusement cabrer
ou galoper un cheval de race, enlever à nos yeux ravis de délicieuses figures de soudards, de
joueurs, de raffinés et d'aigrefins, vous préférez passer quatre heures par jour devant un
pupitre anguleux, dans les pauvretés de la vie publique ! Vous qui pouvez vivre sur les
sommets, vous voulez patauger dans les marécages ! En vérité, cela est drôle.
Si les exemples manquaient encore, si vous étiez le premier artiste qui se fourvoie
dans ce labyrinthe et y fasse fausse route ! Mais citez-moi un peintre présent ou passé que la
politique n'ait pas amoindri, usé, vidé !
Pour un artiste, il n'y a que deux manières de faire de la polirique : flirter avec elle
pour obtenir la forte commande, ou la prendre au sérieux — ce qui est, après tout, une façon
de suicide comme une autre.
Léonard de Vinci avait, lui, une façon toute spéciale : construire des fortifications,
inventer des bombardes, des machines de guerre, des ponts volants, combiner des manœuvres
stratégiques, le tout au service de Ludovic Sforza9. Rien de mieux : ce poète se faisait
ingénieur pour se distraire. Mais vous, Monsieur, voulez-vous marcher sur les traces du
colonel de Bange10 ? Avez-vous un modèle de canon en tête ?
Michel-Ange comprenait la politique d'une seule façon. Quand un butor de prince ou
un malappris de pape ne le traitait pas avec les égards qui lui étaient dus 11, il cherchait une
cour plus digne de lui et répondait à ceux qui se repentaient : « Trop tard ». Ce colosse traitait
la politique de son temps à coups de cravache et passait à travers les intrigues avec la rigidité
d'un homme de marbre.
Plus tard, je vois Rubens12, le peintre ambassadeur, le diplomate fastueux qui parlait
d'égal à égal aux plus puissants souverains. Celui-là faisait de la politique pour tout de bon ;
mais qui dira le fond de sa pensée ?
« L'ambassadeur de Sa Majesté catholique s'amuse à faire de la peinture ? » lui disait
un lord le surprenant devant un chevalet.
— Dites que je m'amuse parfois à me faire ambassadeur ! », répondait l'artiste hautain.
Un « je m'amuse à être sénateur » de la bouche de Meissonier aurait beaucoup moins
de prestige.
Rubens ambassadeur s'explique tout naturellement. Meissonier sénateur est une
énigme. Au peintre épris de luxe éblouissant, de vie princière, d'intérieurs grandioses, de
tentures magnifiques, il fallait des cours pour ateliers et des rois pour modèles. Les
ambassadeurs n'étaient qu'un prétexte et une ruse de guerre. Le jour où il voulut les prendre au
9
C'est en 1482 que Léonard est entré au service de Ludovic Sforza, dit "le More", duc de Milan, comme
peintre, sculpteur, architecte et ingénieur militaire. Il y restera dix-sept ans.
10
Charles Ragon de Bange (1833-1914), colonel d'artillerie, mit au point un système d'artillerie
combinant matériels lourds et matériels légers, et qui fut mis en service de 1877 à 1881. Les matériels lourds
auront une longévité exceptionnelle et serviront lors des deux guerres mondiales.
11
Mirbeau aime à raconter comment Michel-Ange envoyait promener le pape Jules II.
12
Conseiller intime de la reine Isabelle, Rubens a été envoyé en mission à Londres en 1829 et y a négocié
la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.
sérieux, on lui fit durement comprendre qu'il se méprenait. On lui retirait ses notes
diplomatiques et le duc d'Aerschot13 lui disait insolemment son fait.
Ceux-là ont fait de la politique pour parvenir, ou pour en rire dans leur atelier. David y
crut, et c'est le vilain côté de sa vie. Le fougueux conventionnel, ami de Marat, votait la mort
de Louis XVI et sur le tard endossait la livrée de Bonaparte. Est-ce que vous envieriez, ô
Meissonier, la gloire politique de Louis David ? Rêvez-vous de faire des rapports dans le
genre de celui-ci qui fut célèbre : « Il sera élevé au peuple une statue colossale, la victoire
fournira le bronze » ? Voulez-vous, comme lui, faire supprimer le directeur de l'académie de
Rome14 ?
Le régicide tombé à l'état de courtisan, méprisé par ses anciens amis, suspecté par ses
nouveaux compagnons, n'a-t-il donc jamais hanté vos rêves d'ambition ?
Comme il est impossible de convaincre un ambitieux, je suis sûr que vous ne manquez
pas de bonnes raisons. Je vous vois hausser les épaules, sourire de pitié, et je vous entends
dire : « Que me veut ce diable avec son étalage d'érudition ? Va-t-il m'apprendre l'histoire des
peintres célèbres ? Comme il est content d'avoir lu ce matin son Charles Blanc 15 ! Que
m'importent Michel-Ange, Rubens et David ! Michel-Ange ne daigne, David dédaigne,
Meissonier suis. Ces hommes-là sont morts ; la politique de ce temps-là était de l'enfantillage.
Vous verrez comme je m'y prendrai, moi, pour raffermir la République." Car vous vous êtes
vanté de raffermir la République, ô peintre présomptueux. Notez que cela n'est pas bien poli
pour elle ; mais je me doute qu'elle n'en a cure.
Eh bien, si vous trouvez que mes exemples sont périmés, parlons un peu de Courbet,
voulez-vous ? En voilà encore un dont les derniers jours ont été désolés et empoisonnés16. À
quoi dut-il ses amertumes ? Qu'allait-il faire, lui aussi, dans la galère ? Demandez à Dalou si
la page de son œuvre dont il est le plus fier est la page politique17. Lui, du moins, est revenu à
l'art, qui lui a pardonné. L'art a parfois de ces miséricordes, mais il ne faut pas s'y fier. On
laisse toujours ses illusions dans la politique, on y laisse souvent son talent.
Et puis, enfin, à quoi bon un peintre à l'Assemblée ? Depuis la naissance du groupe
artistique, ils font tous de la peinture, là-bas. Elle doit être bien mauvaise, mais vous feriez de
plus mauvaise politique encore. Croyez-moi pendant qu'il n'est pas trop tard ; je suis bien
13
Noble belge, plein de morgue, qui, à l'automne 1632, était le délégué des États-Généraux des Pays-Bas
espagnols à la conférence de La Haye, où devait être discutée la paix avec les Provinces Unies. Rubens y était
envoyé comme représentant de l'Espagne, mais il était très mal vu par la noblesse de son pays, et Aerschot lui
adressa un billet insolent qu'il rendit public, et où il écrivait notamment : "Je serai bien aise que vous appreniez
dorénavant comment doivent écrire à des gens de ma sorte ceux de la vôtre."
14
David fut membre du Comité de Sûreté Générale et président de la Convention. C'est sur sa proposition
que la Convention supprima l'académie de Rome.
15
Frère de Louis Blanc, Charles Blanc est un célèbre historien de l'art. Auteur d'une monumentale
Histoire des peintres de toutes les époques, en quatorze volumes.
16
Au lendemain de l'écrasement de la Commune, Courbet a été incarcéré plus d'un an et condamné à
payer de sa poche la reconstruction de la colonne Vendôme. Il a fini sa vie en exil, en Suisse.
17
Le sculpteur Jules Dalou a été délégué au Louvre pendant la Commune, ce qui lui a valu d'être exilé en
Angleterre jusqu'en 1879. Mais il va bientôt devenir le sculpteur officiel de la République, ce qui, aux yeux de
Mirbeau, constitue une compromission dangereuse.
désintéressé dans la question, je n'ai pas de candidat à recommander. Mais cela me ferait de la
peine de vous appeler père conscrit. Abandonner le bâton de maréchal dans la peinture pour
devenir conscrit au Sénat ! Pourquoi faut-il, enfant terrible, que vous ayez oublié le proverbe
de nos mères grands : chacun son métier et l'art sera bien gardé ?
L'Événement, 23 janvier 1886