Yves Richez

SUCCES et REUSSITE
21 principes pour repenser les évidences

Ce qui est écrit dans ce livre est réel. Toutefois rien ne prouve que ce soit vrai. Yves Richez

© Editions de l'Homo-Viator, Vincent Delourmel Publishing 2012 Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

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Avant-propos d’une interview un peu à part.......................................................4 Introduction.................................................................................................................11 La réussite et le succès, deux concepts inhérents à l’Occident : une possible introduction.................................................................................................................11 La réussite et le succès, deux concepts inhérents à l’Occident : une possible introduction........................................................................................................12 Principe premier : Dire OUI avec intensité..............................................................................................16 Préférer le « oui » au « non »............................................................................17 OUI, comme dynamique réelle de la pensée.....................................................17 Le propre de la nature c’est le « OUI », la propension......................................20 Quand Francis Ouimet dit OUI à Eddie Lowerie : ce qui se répand.................21 Dire OUI, c’est rendre sonore le « flux »..........................................................22 Principe deux : Renoncer sans regret...................................................................................................25 Renoncer : ce qui s’annonce en retour..............................................................26 Renoncer en conscience, avoir l’expérience de l’expérience............................28 Renoncer, non à la médaille, mais à sa cristallisation.......................................30 Accepter de vivre avec un découvert de vingt mille euros pour mieux vivre ensuite................................................................................................................31 Renoncer à ma création, laisser advenir le naturel............................................34 Principe trois : Non-agir, une manière spécifique chinoise d’agir dans la vie....................................37 Créer de l'écart avec les grandes évidences ......................................................38 Le syndrome de l'efficacité, quand le « trop agir » tue l'effet attendu...............40 La science du moment opportun : la kairologie................................................42 Non-agir, laisser se faire après avoir fait ce qui était à faire.............................46 Non-agir n'est pas « lâcher prise ».....................................................................48 Principe quatre : Observer les signaux faibles, un principe clé de la stratégie......................................54 Développer l’attention aux circonstances (partie une)......................................55 2

Table des matières

Développer l’attention aux circonstances (partie deux)....................................58 Détecter les signaux faibles : ce qui n’a pas encore de forme...........................63 Ce qui est fixe se détermine, donc se dissout....................................................67 Principe cinq : S'égarer (et donc échouer avec élégance)...................................................................72 Introduction à l'égarement, à l'échec.................................................................73 Échouer, « toucher le fond par accident et ne plus naviguer »..........................79 S'égarer, quitter le « bon » chemin....................................................................83 Échouer avec élégance .....................................................................................88 Principe six : Appréhender l'objectif (définir sans y être fixé).........................................................94 Fixer un objectif : prendre le risque d'y rester fixé (introduction)....................95 L'objectif appartient à l'objet de la pensée.........................................................98 Fixer un objectif, rester fixé à lui : un jour sans fin........................................102 L'objectif, un espace de réalité anticipé...........................................................107 Petit bol de riz par petit bol de riz, l'objectif peut advenir...............................112 Principe sept : Apprendre de l'expérience des autres et des choses (même non humain) ......117 Apprendre de l'expérience des autres, même non humain (introduction).......118 Les trois maîtres de Rousseau : les choses, la nature, les autres.....................119 La chose nous forme : de là naît la « parformance ».......................................125 Quand les choses modifient notre langage et nos concepts.............................130 Les choses, leur nécessité, leur utilité dans le flux de la réussite....................137

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Avant-propos d’une interview un peu à part
Cher Vincent, Cher ami de longue date, Cela fait déjà quelques années que nous nous connaissons, n’est-ce pas ? Nous nous sommes rencontrés alors que je me formais chez Dale Carnegie. Nous sommes alors en 1996. J’avais découvert le livre Comment se faire des amis grâce à mon frère Christian On progresse rarement en restant immobile sous le lampadaire de ses préférences intellectuelles. quelques années auparavant. Cela avait été une « révélation ». Ce qui pour moi semblait naturel, évident, se trouvait rédigé noir sur blanc en 30 principes. C’était il y a vingt ans ; je devais avoir 22 ou 23 ans à cette époque. Toutefois, le titre m’avait fait « quelque chose » : fallait-il lire un livre pour « se faire des amis » ? La lecture attentive m’avait fait comprendre que cela allait bien au-delà. Et puis… un livre qui se vend à 33 millions d’exemplaires méritait une ouverture d’esprit, non ? Devenu moi-même écrivain quelques années plus tard, j’ai compris qu’un titre1 ne reflète pas toujours le contenu d’un ouvrage… Vois-tu, Vincent, si je pose comme point de départ ce livre de D. Carnegie, c’est parce qu’il correspond à une période, une longue période durant laquelle je vais fonctionner, penser le monde avec des principes que je trouve fantastiques et pourtant « classiques ». Loin de les renier — bien au contraire —, je constate l’écart qui m’en sépare désormais. Par écart, il faut comprendre ici la distance, l’éloignement, le cheminement, la « mise en tension entre » qui te conduit de loin en loin de cet espace commun, confortable à partir 1
Richez Y., Aquila, nouvelle édition (Louis du vieux continent, 2005 première édition), Ambre Edition, 2011. Richez Y., Petit Eloge du Héros, Ambre Edition 2011. Persson S., Rappin B., Richez Y., Les traverses du Coaching, Editions Eska, 2011

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duquel tu bâtis l’édifice de tes convictions. On ne progresse que rarement en restant sous le lampadaire de ses préférences intellectuelles… C’est ce que j’ai appris. Lorsque tu m’as demandé ce que je pourrais avoir à dire sur les thématiques du succès et de la réussite, je me souviens avoir eu cette phrase à l’esprit : « il y a dix ans j’aurais eu à dire, maintenant j’adhère au fait que ces concepts sont plus générateurs d’illusions que de réalité. Voilà ce que j’ai à dire… ». Mais devant ton sourire et ton enthousiasme, je me suis dis que c’était peut-être une opportunité de revisiter ces deux concepts. Nous sommes d’accord, cher ami, cela ne vaut pas comme vérité, mais comme une hypothèse que l’observation attentive du monde semble rendre fiable : cela te va-t-il ? J’ai donc pris mon calepin et je me suis astreint à rédiger les principes que j’applique au quotidien. Ce quotidien intègre ma pratique professionnelle, l’étude académique et scientifique utile à l’actualisation de mes projets. D’une certaine manière, je vais te faire entrer, non dans ma tête, mais dans mon flux. Au bout de quinze minutes, j’ai finalisé 21 principes : les voici. Ces principes sont, pour moi, à appréhender comme des compétences de vie : 1/ Dire OUI avec intensité 2/ Renoncer sans regret 3/ Non-agir : un principe chinois fondamental 4/ Observer les signaux faibles : un principe clé de la stratégie 5/ S'égarer (et donc échouer avec élégance) 6/ Appréhender l'objectif (définir sans y être fixé) 7/ Apprendre de l'expérience des autres et des choses (même non humaine) 8/ Rire avec la même intensité que pleurer 9/ S’appliquer une discipline dans le temps 10/ Renoncer à ses idées 11/ S'auto-observer en situation

Principes, princeps : ligne de conduite permettant l’atteinte d’un résultat escompté.

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12/ Mobiliser et utiliser la mètis d'Ulysse 13/ Demander (et recevoir) de l’aide et un conseil 14/ Récolter ce qui a été semé (réapprentissage du principe de propension) 15/ S’autoriser à devenir « extra-ordinaire » 16/ Poser des questions au « ras du sol » (et quitter la métaphysique) 17/ Ouvrir les bras dans la brise 18/ Consigner son expérience 19/ Se défaire de « soi » 20/ Associer les trois MOON (MOde Opératoire Naturel) dans la construction du succès 21/ Vivre curieux et grimacer (introduction à la plasticité neuronale) Comme convenu ensemble, je vais rédiger un principe par semaine. Il y a quelques instants, j’écrivais qu’il te fallait « entrer dans mon flux » pour appréhender les thématiques. Cette idée pose le principe d’appréhender l’écart opéré entre il y a 20 ans et aujourd’hui. La propension propre à cet écart se poursuit à ce jour. Bien que les principes et réponses me semblent fiables, cela ne reste qu’une hypothèse répondant à mes critères de recherche et de vécu. Peut-être, en cours d’écriture, modifierais-je un principe si cela me semblait pertinent. En 1996 je me mettais à mon compte. Du haut de mes petits 27 ans, j’étais déjà convaincu d’avoir compris l’essentiel. Mon parcours de vie, difficile, atypique, me donnait, je le pensais, une légitimité que quiconque ne pourrait me contester. Bien que mes valeurs déclarées soient l’humilité, la sincérité, l’intégrité, etc., j’étais arrogant, égocentré et un soupçon présomptueux. J’étais animé par la colère de ceux qui ont tout à prouver parce qu’ils ont beaucoup perdu. Certes j’ai parcouru du chemin, je me suis frotté encore et encore à l’aspérité qu’offre la réalité de la vie. Mais surtout, j’ai étudié. J’ai appris à penser, c’est-à-dire à réfléchir sans sortir de la question. Les lectures se sont complexifiées, la lecture émotionnelle de celui qui veut réussir et « montrer » est devenue

Se frotter à l’aspérité pour laisser sur le bascôté le surplus d’ego et autres inutiles idées.

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la lecture scientifique et passionnée de celui qui souhaite appréhender les flux complexes de la vie. J’ai donc appris à lire autrement, non plus pour alimenter l’énergie de mes rêves, mais pour être acteur et réalisateur de ces derniers. La nuance vaut d’être soulignée. En 2003, après une Validation de l’acquis et de l’expérience, j’entrais en DESS, titre devenant peu après master 2. Trois ans plus tard, je soutenais une thèse professionnelle de 400 pages sur la question de La détection et l’actualisation des potentiels humains, comme contribution à l’accompagnement et à la professionnalisation des coachs. Au cours de cette période, j’ai lu avec discipline près d’une centaine d’ouvrages, dont certains « imbuvables », comme le difficile Anthropologie de l’imaginaire, de Gilbert Durand, ou le Épistémologie, de Bachelard. Je découvrais le vertige de l’ignorance. J’étais dramatiquement ignorant. Alors j’ai continué à étudier, mais ce faisant, j’ai commencé à prendre conscience que l’étude isolait. On me prenait — c'est le cas encore aujourd’hui — pour un intellectuel, alors qu’en fait je suis un homme du terrain ayant appris à réfléchir et à penser. L’autre biais (ce qui éloigne, ce qui distancie) de l’étude, est l’esprit critique autant que la disponibilité de l’esprit, me semble-t-il. Par esprit critique, il faut comprendre un esprit qui ne se contente plus de « belles phrases » pour bien se sentir, pour croire en la vie. La vie est une réalité sans poésie. La poésie est la rhétorique humaine pour adoucir les aspérités du passage sur terre. J’aime la poésie, j’aime la science. L’une est sensuelle, colorée, apaisante et chantante, l’autre est crue, directe, saillante et complexe. En 2010, loin d’être lassé par mes trois années en DESS (dont une à écrire ladite thèse professionnelle), je me présentais à l’université Paris-7 pour poursuivre un doctorat. J’avais alors l’opportunité (créée, ici préméditée) d’avoir comme directeur de thèse La poésie est sensuelle et lumineuse, la science est crue et saillante. Entamer l’étude, c’est sombrer dans le vertige de l’ignorance.

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associé François Jullien, le grand philosophe et sinologue français connu dans le monde entier. La thèse doctorale venait approfondir la première recherche-action. Je travaille depuis à la question des « stratégies d’actualisation des potentiels ». Pour cela, j’investigue, j’étudie et je théorise, à partir du terrain et de la littérature, tout ce qui concerne les lois de propension, d’actualisation. Tu parles de succès, de réussite, mais finalement, ne sont-ce pas là les éléments finaux de ces lois de propension ? Le succès n’est-il pas ce moment devenu visible, observable, mesurable, parfois sonore d’un cheminement discret, silencieux, parfois saillant ? La réussite n’est-elle pas la conséquence plus que le but ? Qui de Bill Gates, de Tiger Woods, de Steve Jobs, de Nelson Mandela, de Thomas Edison, de Francis Ouimet savait qui il allait devenir, ce que leur travail, leur parcours, leur engagement allait entraîner pour le plus grand nombre ? Aucun. Ces cinq dernières années, je me suis rendu dans le cadre de mon travail et de mes recherches au Canada, en Roumanie, au Brésil, en Chine, au Népal. A chaque retour, je me sens un peu plus ignorant. Je sais… je me répète, mais l’insistance rend visible à notre vigilance le point à préserver à l’esprit. Les 21 principes (princeps — lignes directrices) que je te propose sont la synthèse de ces Qui voyage n’a aucune vérité tenue pour acquise. quelque 20 dernières années. L’étude rigoureuse et continue, les voyages, les milliers de rencontres, les milliers d’heures de réflexion, de formalisation, d’écriture, de solitude avec « moi-même » et près de quatorze mille heures d’accompagnement sont, à défaut d’une promesse, l’engagement d’une certaine justesse, non en terme de vérité, mais de précision au regard de la réalité. Je propose de les rédiger avec vigilance, attention et rigueur, mais aussi accessibilité, facilité et enthousiasme. Il te faudra, ainsi que tes lecteurs, parfois relire une phrase, non parce qu’elle est difficile, mais parce que la « logique » change, parce que la sémantique est différente, parce que les lois sous-

L’insistance rend visible à notre vigilance, le point à préserver à l’esprit.

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jacentes échappent aux évidences. Or la problématique posée par l'évidence, c'est que nous ne la questionnons plus, nous la suspectons plus, nous ne la réfléchissons plus. Elle affaiblit notre pouvoir de discernement, elle ne questionne plus notre faculté de réflexion, de mise en perspective parce que notre langage et nos concepts sont codifiés, martelés par des générations de discours et d'ouvrages se répétant les uns et les autres. L'évidence « va de soi », nous l'acceptons de manière tacite. C'est ici mon travail, je suis même tenté de reprendre un mot de François Jullien, mon « chantier », repenser nos évidences parce que ces dernières portent le risque de nous endormir. n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, merci de ta confiance indéfectible depuis tout ce temps. Dois-je préciser qu’il te faudra garder à l’esprit l’intention qui me guide dans tous mes travaux : la dynamique des choses. C’est-à-dire ce qui se passe quand cela se passe en vue de réaliser, de manière consciente ou non consciente, une activité porteuse d’efficacité et d’efficience. J’expliquerai en son temps ces notions. Je te propose en quelques mots d’appréhender les « lignes de force » de notre culture occidentale fondatrices de nos concepts d’aujourd’hui. Le concept n’étant que l’idée principale puisant sa substance dans un ensemble de ressentis, d’observations, d’expériences. La réussite, le succès, le bonheur sont des concepts, non la réalité. Il faudra donc garder toujours cela en tête. Aucune de ces trois notions n’a de réalité physique. Dans l’absolu, écrire sur ce sujet — aujourd’hui — serait autant une perte de temps qu’encourir le risque d’ancrer un peu plus chez les personnes la croyance que leur vie (la réalité) dépend de trois concepts (dans notre cas bien sûr). Dire « OUI avec intensité », ainsi que les 20 principes à suivre, passe, me semble-t-il, par la compréhension de notre ADN culturel : comment pense-t-on nos « oui » et nos « non » ? Réussite, bonheur et succès sont des concepts construits à partir de notre ADN culturel. Ce qui se passe quand cela se passe, voici l’inconnue qui harcèle la pensée.

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La majorité des personnes à qui je pose la question ne savent pas me répondre, y compris des élites ou des têtes bien faites ! Comment peut-on affirmer « Dites oui avec sincérité et vous connaîtrez le succès et le bonheur » ? Il y a « autre chose » que de simples techniques à appliquer. Certes, ne rien connaître à la mécanique compliquée d’un moteur ne m’empêche pas de rouler, mais la majorité des personnes savent de quoi est composée la partie avant (parfois arrière) de leur voiture : un moteur, une boîte de vitesses, une batterie, un alternateur, un radiateur et d’autres innombrables choses mécaniques, électriques, fluides et électroniques. Nous ne savons pas tout, mais nous appréhendons le « comment », ce qui nous permet de déceler quand quelque chose « cloche ». Dans la vie, cela devrait être pareil, connaître à minima le comment de notre modèle de penser, pour pouvoir réagir lorsque quelque chose cloche, autant que pour tirer profit et plaisir de notre « conduite ».

Diabolicus : ce qui divise.

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Introduction

La réussite et le succès, deux concepts inhérents à l’Occident : une possible introduction

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La réussite et le succès, deux concepts inhérents à l’Occident : une possible introduction
La France est l’héritière directe de la pensée grecque. Or, que nous lègue la Grèce antique ? l’art du discours (le logos), le monde des idées (l’eidos), la vérité comme principe à chérir et à rechercher, la perfection comme principe à poursuivre, l’idéal des formes comme repères du beau, du laid, du bon, du mauvais, la division (diabolicus) comme principe de compréhension du monde, les mathématiques (et leur abstraction). Le temps n'est pas une réalité, c'est l'invention sonore de religieux du Xvè siècle pour annoncer la prière. Descartes et la pensée scientifique classique restent pour cela d’impérieux ambassadeurs. Au XVe siècle, les religieux inventent sans le savoir les prémices du « temps » en ponctuant les espaces de prière. Puis, le singulier est devenu l’usage, en marquant de manière sonore les événements de la communauté : les mariages, les enterrements, les messes, etc. Avec « le temps », les ingénieurs et les scientifiques ont cherché à rationaliser ce dernier, c’est-à-dire « l’intervalle entre ». Il est devenu, ainsi, une norme que nous connaissons tous et à laquelle la majorité des personnes confèrent une réalité incontestable… On a fait d’une situation un enjeu, puis d’un enjeu un concept, puis d’un concept une vérité devenue « réalité ». Cette modélisation est à l’origine de la rationalisation du temps de travail par exemple, des temps de vie (enfant, adolescent, adulte, senior, vieux), d’injonctions du type « tout se joue entre zéro et six ans » ou « à partir de trente ans on commence à perdre de la mémoire et nos facultés ». Insérez-y les modèles de pensée des religions monothéistes (un seul dieu), la morale et l’éthique comme centre actif de la cité, et vous avez la France d’aujourd’hui. Cinq grands événements clés permettent d’appréhender la manière dont l’Occident est devenu ce qu’il est aujour2d’hui : 2
Nemo P., Qu’est-ce que l’Occident, PUF, 2004, p. 7-8

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L’invention de la cité, du concept de liberté au regard de la loi, mais aussi de la science, de l’école (les Grecs). L’invention du droit, de la propriété privée, du concept de la « personne » et de l’humanisme à Rome. La révolution éthique (ethica — morale) et eschatologique (eskhatos : terme de théologie qui désigne l’étude des fins dernières de l’homme et du monde) de la Bible entraîne les concepts de temps (début et fin du monde, le temps de l’Histoire). La « révolution papale » utilisant la raison humaine en unifiant la science grecque et le droit romain afin d’écrire dans l’Histoire, l’éthique et l’eschatologie biblique. Cette révolution est la première réelle synthèse entre « Athènes », « Rome » et « Jérusalem ». Le cinquième événement est la promotion de la démocratie libérale issue des grandes révolutions démocratiques (Hollande, Angleterre, Etats-Unis, France, puis plus tard d’autres pays de l’Europe occidentale) dans les domaines de la science, de la politique et de l’économie. Nous le connaissons sous le terme de modernité. De là sont nés les principaux courants de pensée relatifs à l’importance de toujours faire « mieux » (en quête de perfection), de se connaître (en passant par les modèles de la personnalité, donc de la connaissance de soi — puisant encore dans les anciens modèles grecs de l’être pensant et agissant). Se sont renforcés les principes de soumission au sachant (celui qui sait, est diplômé, est certifié, écrit). La légitimité est née (celui qui reçoit le droit du Divin). On a même affirmé que nous avions « tout en nous », comme proclamation rassurante afin de préserver, peut-être, le concept ancien de l’égalité des chances que la morale grecque chérissait (justice et démocratie). Nous serions tous égaux face à la possibilité de réussir. Une telle affirmation est dangereuse, autant que fausse.

L’homme occidental a inventé l’égalité des chances. La nature a produit l’équité pour les situations rencontrées.

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Dire que chacun, de manière équitable, en définissant ce qui pour lui désigne la réussite et le bonheur, peut ensuite appliquer, respecter des règles et des principes lui favorisant l’accès à ces derniers, me semble plus juste. Reprenons le fil… La psychologie balbutiante du XVIe siècle ne jurait encore que par Aristote et s’émancipait à peine de l’anthropologie et de la science au sens grec du terme. L’intelligible allait devenir le modèle absolu de la pensée occidentale. Le sensible, quant à lui, demeurait le mauvais rejeton dont elle ne savait que faire, trop insaisissable. Nombre de personnes connaissent le « to be or not to be » de Shakespeare, mais ce nombre appréhende-t-il ce qu’implique cette phrase : « savoir ou errer » ? En effet, être désigne « savoir et demeurer sur le chemin de la connaissance et de la morale droite et juste », là où le non-être renvoie à l’errance du voyageur, du vagabond, celui qui prend les chemins de traverse, s’inquiétant peu des morales réductrices. Est-ce ainsi un hasard si Platon Le flux : ce qui est par et dans le mouvement génère une force. ironise sur Ulysse, le célèbre « Homo-viator » (celui qui se forme par et dans le voyage) ? Ulysse le rusé cherchant et trouvant le biais pour atteindre ses fins, lui, l’héritier de la célèbre mètis de la déesse du même nom ? Or la mètis, on le sait, s’inscrit en défaut avec la ligne droite, la perfection et l’idéal que Platon tente de toutes ses forces d’imposer au monde (ce qu’il fera…). Le plus drôle, c’est que nous avons fini par croire à cette réalité, alors que l’ensemble est une construction de toutes pièces, d’à peine 10 concepts clés et vieux de vingt-deux siècles. En début de texte, je te parlais de l’ouvrage de Dale Carnegie. Les fondements humanistes de ce livre prennent leur source dans ses origines occidentales (intégrité, intérêt sincère, respect, altruisme, etc.). Je te disais que je ne les reniais pas, mais que j’en avais pris distance. Savoir comment nos « vérités » ont été construites, organisées, est la meilleure manière de s’en émanciper. C’est à ce moment que tu peux devenir disponible à « autre

Modifier la manière d’appréhender la difficulté.

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chose ». Les 21 principes que j’aborderai dans les semaines à venir sont la manifestation de cette disponibilité. Je les applique autant dans mon travail que dans ma vie. Ils cohabitent avec les fondements de ma culture et, globalement, ça se passe plutôt bien. Cela n’enlève rien aux « difficultés » rencontrées, cela modifie seulement la manière de les appréhender, de les traiter et de s’y adapter.

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Principe premier :

Dire OUI avec intensité

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Préférer le « oui » au « non »
Il existe beaucoup d’ouvrages, de formations pour apprendre à dire « non ». Il me semble plus intéressant d’apprendre à dire « oui », car cela nécessite plus de courage et d’abnégation au regard de l’inconnu. L’expérience m’a enseigné que la réussite, autant que le succès, était l’une des conséquences indirectes de la capacité à « dire oui avec intensité ». L’expression peut sembler banale, voire faire « cliché », mais ce qu’elle implique en terme de flux et de propension est sans précédent. Par flux, j’entends « ce qui est par et dans le mouvement génère une force ». Le terme « intensité » pose le principe d’une force, d’une tension entre deux « points ». Il y a l’idée d’un focus, d’une orientation concentrée (cum-, avec, et centrage), tel un faisceau de lumière, un laser, un point de lumière solaire qui traverse la loupe avant de devenir une petite flamme. C’est cela l’intensité. Dire oui avec intensité, c’est focaliser un faisceau jusqu’à ce que celui-ci devienne une petite flamme. Dissensus : ce qui menace la pensée de s’endormir.

OUI, comme dynamique réelle de la pensée
Le « oui » n’est pas une mécanique compliquée, il puise dans tout ce que l’individu cumule comme croyance, certitude, concept et émotion tout au long de sa vie. La plupart de nos concepts n’ont pas de réalité en soi ! Aussi, « dire oui avec intensité » commence par accepter la part d’inconnu que le monde rend accessible à qui s’émancipe de ses concepts aveuglants et obstruants. Nous ne savons pas ce qui se passera, ni si, oui ou non, nous avons eu raison d’agir ou de prendre telle route, mais le mouvement offre un déplacement par lequel arrive l’opportunité. Nous avons des adages du type : « avec le recul, cette tragédie m’a conduit au bonheur », « c’était mal parti et tout le monde disait que je faisais le mauvais choix, et pourtant… », etc. Dire oui avec intensité : focaliser un faisceau jusqu'à ce qu'il devienne une petite flamme

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J’ai observé sur des milliers de personnes que celles qui disent oui n’ont pas du tout les mêmes séquences gestuelles que les autres. Le OUI (gestuel) est dynamique et « propensionnel » (accroissement extérieur), le NON (gestuel) est déclinant, isolant, rétrécissant. Le non appartiendrait plutôt au dissensus, ce qui veut dire « menaçant la pensée de s’endormir, de s’étioler, de se rigidifier ». Un « OUI avec intensité » peut donc dire NON, car il est à la fois positif et négatif. C’est ici que l’on quitte nos concepts occidentaux. Quand je dis OUI à une opportunité, je dis de facto NON, soit à l’existant en cours, soit à une potentielle opportunité. Aux alentours de mes 35 ans, je me suis entraîné, avec rigueur, à « dire OUI avec intensité ». le NON, comme préférence, était trop contraignant, tant au niveau cognitif que moral. Peut-être te demanderas-tu : « comment s’y prend-il pour dire “OUI avec intensité” ? ». Je te répondrai : en transformant le mot à la fois en « objet sonore » et en un « rayon » que je propulse hors de moi par mon corps. Mon esprit devient le barreur qui oriente la destination. Je vois le « oui » propulsé avec puissance. C’est cela que je dis et Le NON peut attirer les émotions cousines de la peur et de la colère. Autant l’éviter. que je sens quand j’écris : « entraîné avec rigueur ». Quand on dit NON, le cerveau doit en effet analyser, « peser », critiquer, rationaliser (cerveau gauche), il doit négocier systématiquement avec le cerveau limbique et en particulier l’amygdale, siège des émotions liées à l’apprentissage et des comportements émotionnels, tant sociaux qu’affectifs. Il doit être vigilant à l’influence du système reptilien : en effet, le cerveau gauche est, par observation, attracteur du reptilien. L’analyse du cerveau, s’appuyant sur ses propres références personnelles et culturelles, vient justifier les messages du reptilien (sécurité, risque, protection, reproduction, territoire) : « tu comprends, je ne peux pas lâcher mon emploi d’aujourd’hui, l’analyse des faits me montre qu’il y a trop de risques ». Voilà une analyse/réflexion cognitivo-

Le OUI, à la fois positif et négatif.

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reptilienne que le « NON » pourrait attirer. Le NON mobilise les « émotions cousines », celles gravitant autour de la peur, de la colère (je parle ici des émotions primaires), donc le pessimisme, le doute, l’inquiétude, la tension nerveuse. Un OUI est, au regard de mon expérience et des résultats vécus, à la fois positif et négatif. Dans les deux cas, le OUI inclut « la marche des choses ». Ce qui ne fonctionne pas maintenant offrira quelque chose de positif demain. Il y a coopération au regard de la réalité et non morale ou jugement. Dans tous les cas « je gagne ». Certains expliquent cela par le concept d'« optimisme ». Nous sommes bien d’accord qu’un « OUI avec intensité » est projeté, souhaité, poussé à l’extérieur de nous par la force de notre pensée, de notre corps, de notre intention. Sinon, qu'en est-il, à part un vœu pieux. Je le répète : je ne dis pas qu’il ne faut pas dire NON, je dis qu’apprendre et s’entraîner à « dire OUI avec intensité » entraîne la faculté du « dire NON avec intensité » ; la grande différence réside dans l’intention et la direction initiale. Ce qu’il faut bien appréhender, c’est la « dynamique de la pensée », l’intensité de ses demandes. La pensée, nous le savons désormais, est un acteur puissant dont les signaux sont de puissants attracteurs. Ce qui est demandé au cerveau avec conviction, c’est-à-dire de manière claire, sans doute et dirigée vers, est considéré comme « actif ». Le cerveau se met en route. En bref, faites attention à ce que vous pensez, cela pourrait bien arriver. Je peux même affirmer, au regard de mon expérience et de mon travail, que toute personne se mettant à son compte, désireuse de réussir, respectant les règles simples du commercial, du marketing, de la relation clientèle et de la qualité de service, est « condamnée » à réussir. Tu en sais quelque chose, Vincent, non ?

Le OUI inclut et coopère. En cela, il est à la fois positif et négatif.

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Le propre de la nature c’est le « OUI », la propension
La nature dit « oui » (pardonne cet anthropomorphisme) à tout ce qui entraîne sa propension (ce qui se déploie, telle la marée déroulant, sans coups successifs, sa pleine étendue). La nature ne connaît ni l’égalité, ni la moralité, mais l’équité et la dynamique « des choses ». Elle ne connaît pas non plus le concept de « chance », bien trop grec à son Le cerveau ne fait pas la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. goût. Mais la nature nous a offert un merveilleux cadeau : un corps (je ne dissocie pas le cerveau de l’ensemble du corps). Or, les chercheurs en neurosciences (dont J. Anderson) ont mis en évidence que le cerveau ne fait pas la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. « Dire OUI avec sincérité », c’est donner un ordre simple, clair, déterminant autant que déterminé à notre corps. Celui-ci n’a plus qu’à se mettre en mouvement. Le cerveau dirige ses cerveaux-mécanismes vers tout élément, toutes informations, tous signaux, même à peine perceptibles, afin d’organiser son « plan d’action ». Mais si tu penses « oui, mais… », le cerveau considère le « mais » comme ordre premier. Le cerveau infirme alors immédiatement l’ordre et rien ne se passe. C’est un peu comme allumer le moteur de ta voiture. Tu enclenches la première, puis, l’instant d’après, tu remets la boîte de vitesses au point mort, mais en appuyant quand même sur l’accélérateur. Incongru ? Le quotidien me prouve le contraire presque chaque jour : « Je veux un meilleur travail, mais je n’ai pas le bon diplôme », « Je veux être manager, mais je n’ai pas la légitimité », « Je veux être heureux, mais c’est très difficile dans notre société actuelle ». A chaque fois qu’un « mais », un « si », un « conditionnel », un « peutêtre », qu’il soit formulé ou pensé, est activé, le cerveau se met au point mort. Formuler un OUI avec intensité, c’est passer la première, puis la deuxième, etc. en intégrant la configuration de la « route » de la vie. Toutefois, chaque vitesse se déroule dans le temps présent, c’est-à-dire dans un mouvement, un flux. Tu passes la troisième quand le véhicule est déjà lancé. Il faut un effet cinétique pour que la transition soit « douce », sinon ça

Le OUI ouvre le temps. Il favorise les flux.

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racle ou ça cale. « Dire OUI avec intensité » entraîne une dimension que je considère majeure : ouvrir l’espace temporel, là où le NON peut le réduire. Un OUI entraîne une propension sans limite, le NON réduit et ferme la porte du temps.

Quand Francis Ouimet dit OUI à Eddie Lowerie : ce qui se répand
Lorsque le jeune et « tout petit » (de taille) Eddie,10 ans, se propose de devenir le caddie de Francis Ouimet3, âgé de 20 ans, lors du prestigieux tournoi de golf Us Open, en 1913, Francis commence par refuser. Heureusement pour lui, et devant l’insistance de cet improbable personnage, il finit par accepter. La demande « intense » d’Eddie à entraîner un « oui », certes empli de doute mais sincère chez Francis, a porté ses fruits. Ce dernier, lorsque son ascension fulgurante au classement général attire les plus hautes attentions aristocratiques, défendra la présence d’Eddie quand les « gentlemen » voudront le remplacer par un caddie plus « normal ». Sans Eddie, Francis Ouimet n’aurait probablement pas remporté ce tournoi. En effet, Eddie, bien que fort jeune, va se révéler un formidable conseiller doué d’une sagesse rare. Francis fait partie de la classe populaire, et le golf « appartient » aux aristocrates. Il est le seul amateur issu de la classe populaire à jouer parmi les fleurons du golf (hormis le non moins célèbre et inspirant Harry Vardon, lui aussi issu des classes populaires et favori lors de ce tournoi.) Il est possible de dire que le jeune et improbable Eddie, comme caddie, illustre

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J'invite volontiers à regarder, à défaut de lire le livre, le film issu de cette incroyable histoire : Paxon B., Un parcours deLégende, Walt Disney Pictures, 2006, 1h56. Mais aussi http://en.wikipedia.org/wiki/Eddie_Lowery, ou encore l’interview touchant des deux amis, l’un par l’autre, cinquante ans plus tard : http://www.youtube.com/watch?v=fbESzYZdbuA

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— avec l’anachronisme y afférent — le discret mais fameux daïmon4 socratique. Le daïmon pouvant être appréhendé comme une voix, un moi plus que moi qui, sans me forcer, m’ouvre l’esprit sur les décisions à prendre. Pour influencer l’histoire, dire oui à son talent et à son daïmon. Francis Ouimet deviendra l’une des plus importantes figures du golf du XXe siècle et Eddie Lowerie multimillionnaire. C’est ici que j’use du concept de « répandre », c’est-à-dire ce qui se déploie dans les interstices d’une culture, du temps et de la géographie. La victoire, l’engagement, l’état d’esprit de ce golfeur de légende s’est répandu dans le temps. Est-ce d’ailleurs troublant que l’organisation Dale Carnegie Training soutienne les boursiers de la Fondation Ouimet ? Les deux hommes sont contemporains, leur valeur et leur humanisme aussi.

Dire OUI, c’est rendre sonore le « flux »
Je pense désormais qu’il y a dans l’annonce d’un OUI l’acceptation d’une errance. Or l’errance est porteuse d’opportunités et l’opportunité est sujette à potentiels. Il y a plus Actualiser n’est pas atteindre, l’un est souple, l’autre fixant. de « bonheur » dans l’errance que dans la détermination et l’idéal d’objectifs. Ainsi, le « oui » est porteur d’une intention, c’est-à-dire d’une ligne de tension entre « moi » et « ce » que je veux actualiser (que je distingue d’atteindre, trop fixant, pas assez souple). Il y a dans le « OUI avec intensité » à la fois un acte posé dans la réalité et l’acceptation immédiate que d’autres forces indépendantes et extérieures à nous puissent prendre le relais. Dire OUI, c’est amorcer la dynamique, non la contrôler. C’est pourquoi qui sait « dire OUI avec intensité » sait de facto dire NON, pas forcément l’inverse. Allons plus loin : formuler un « OUI avec intensité » entraîne une dimension que je considère majeure. Bien qu'il soit réducteur de l’associer au cerveau droit (intuitif,
4 Je renvoie avec plaisir le lecteur au chapitre de Petit éloge du héros, chapitre 3, p. 40.

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spatial, émotionnel), je pense désormais que le OUI prend racine et « s’appuie » dans le cerveau droit, mais qu’il utilise le gauche comme « outil ». Il mobilise l’intégralité de la personne pour propulser le OUI vers l’extérieur. J’assume l’idée que le OUI se rend indépendant de l’esprit dès qu'il est en dynamique. De nombreuses situations de coaching, de formation, d’observations de terrain vécues semblent confirmer qu’une fois le OUI « lancée » par l’esprit, le corps prend le relais et passe à l’acte sans revenir sur la décision prise. Un OUI entraîne une propension sans limites (ce qui sort de notre vue et de notre ressenti temporel) là où le NON peut réduire et fermer la porte du temps. Je suis, en tant que « jeune sémiologue », interpellé par l’écriture du NON, un O enfermé par deux N. La structure du mot lui-même montre le « calage », le «serrage » du O entre les deux verticalités du N, elles-mêmes bien fixées par les quatre pieds du double N. C’est un peu comme un livre que l’on emprisonne entre deux serre-livres. La prononciation à haute voix confirme la vision du mot : NON ! Le NON n’a pas de résonance. La cavité de la bouche dissout le son. Ce dernier est grave, sourd et puissant, mais s’arrête dans l’instant. Le OUI est plus aigu, plus résonant. Il file et se propulse avec vitesse. Le OUI s’organise grâce aux zygomatiques majeurs et mineurs ; il est d’ailleurs intéressant de noter que ces derniers viennent chercher une prise près des yeux, contribuant à les « ouvrir » aussi. La bouche doit s’ouvrir pour dire OUI, alors que pour NON, elle se ferme en formant un couloir étroit. Voici toute la différence. Le couloir restreint et dirige, l’espace ouvre et élargit. Je pourrais aisément entrer dans une poésie du type « souriez et vous élargirez les opportunités de la vie », mais je m’en abstiens. Cependant, il m’est possible de dire que le OUI entraîne au niveau musculaire, neurologique, physique et énergétique les conditions favorables pour que le temps et l’espace deviennent d’excellents alliés. Dire OUI avec intensité, c’est lancer la dynamique, non la contrôler.

Le O de NON est enfermé par deux N, soit deux verticalités à quatre pieds bien fixent.

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En résumé, « dire OUI avec intensité » c’est engager par la pensée un principe dynamique sans contrordre. Ce n’est donc ni un « mouais », ni un « oui… », ni un « oui mais… », ni une autre construction sonore de l’esprit inutile à l’action elle-même. C’est, me semble-t-il, abandonner le vieux concept du « tout en soi » pour accepter et utiliser (car dire OUI, Dire OUI, c'est engager la pensée dans un principe dynamique sans contrordre. c’est aussi utiliser) ce qui s’offre à nous, même si c'est anodin. « Dire OUI avec intensité », c’est quitter le concept moralisant d’être « comme il faut », de couper les cheveux en quatre (diabolisant ainsi le flux) afin de s’accrocher ainsi à son « idéal ». C’est littéralement rendre sonore le flux lui-même. En effet, dire OUI, c’est rendre sonore une pensée, une intention, une direction de l’esprit, donc déjà du corps lui-même. Le « OUI avec intensité » n’est rien d’autre que cela, le rendu sonore d’une pensée que l’on oriente avec « force » vers « quelque chose », non pas quelque chose de désiré, mais considéré par le corps comme réel.

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Principe deux :

Renoncer sans regret

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Renoncer : ce qui s’annonce en retour
Dire OUI, c'est engager la pensée dans un principe dynamique sans contrordre. J’avais à peu près 18 ans lorsque j’ai pris conscience (consciencia : « claire connaissance de ») que le regret « jouait contre moi ». En effet, le terme « regret », dans l’histoire de notre langue, veut dire « sentiment pénible causé par la perte de quelque chose, de quelqu’un. » Ce terme désigne aussi « le mécontentement de soi ou de la culpabilité dus au fait que l’on estime avoir agi de façon inadéquate ou répréhensible »5. La question n’est pas de savoir s’il faut regretter nos actes ou pas, la question est de savoir ce que nous faisons des enseignements que le regret engendre. Le pire regret est celui qui stagne dans la mémoire, celui qui arrête le temps, car l’esprit s’y attache, Renoncer, quitter l’idéal pour rester disponible aux opportunités que la réalité propose. comme un fantôme convaincu qu’il vit encore et hante les lieux réels où il n’est plus. Nombreux sont ceux qui associent le fait de renoncer à quelque chose de regrettable, de mauvais. Renoncer semble aussi renvoyer à l’idée de lâcheté, contraire à cet héroïsme nécessaire dans la vie, qui consiste à affronter l’adversité, à tenir bon, à y aller coûte que coûte... Si nous creusons encore un peu, nous découvrirons que le renoncement renvoie directement à cet objectif (cet idéal) que nous avions projeté sur la vie et qui, ne se réalisant pas, semble nous renvoyer à notre condition, nos incapacités, nos erreurs et autres concepts culpabilisants. Nous planifions notre vie comme un idéal, mais la vie est un flux indifférent à cet idéal, quoique sensible à nos choix. Regretter, c’est comme laisser une ancre dans le mouvement de la vie, une ancre d’émotion qui se fixe à un moment disparu. C’est la naissance d’un paradoxe entre la réalité et le temps : vivre une émotion pour une réalité qui n’est plus. Une part du cerveau mobilise de la mémoire inutile autant que néfaste. La question n’est pas de ne pas regretter, mais de capitaliser, de tirer

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Rey A., Dictionnaire historique de la langue française, tome 3, Pr-Z, Dictionnaire LE ROBERT, 2000, p. 3151

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enseignement, d’apprendre le douloureux comme le fabuleux. Puis, avec le temps, c’està-dire le flux par et dans lequel s’organisent, s’inscrivent, se déploient les rencontres, les actions, les réalisations, les erreurs et « tout le reste », j’ai compris l’importance du renoncement. Nous voyons ici se profiler la droite ligne avec notre premier principe : « Dire OUI avec intensité ». Nous connaissons l’adage « Un “tiens” vaut mieux un que deux “tu l’auras” », mais même parfois le « tiens » n’est pas le plus intéressant... Or, le renoncement, côté chinois, s’émancipe de cette notion « héroïque » et « objectif » (terme qui en soi n’existe pas comme concept). Renoncer renverrait plutôt à la notion d’être en disponibilité à une « ouverture », un potentiel de situation, qui, non pas soudain, mais dans l’ordre des choses, apparaît à moi. Il n’est pas l’idéal escompté, mais il est là. La grande majorité des personnes le vit au quotidien : un travail, mais un peu moins bien payé que celui d’avant, une rencontre amoureuse avec une personne, mais elle est un peu plus petite que dans dans mon « idéal », une maison, mais pas aussi bien placée que souhaitée, etc. Renoncer, dans la pensée chinoise, ou même étendu à la pensée asiatique, désigne le principe dynamique de ne pas « s’attacher » à ce que l’idée (l’idéal) ancre dans l’esprit. La position devient tout autre, car elle consiste à rester disponible à la réalité, attentif aux signaux faibles que les événements conduisent à percevoir, les yeux grands ouverts à ce chemin, à cette opportunité, cette faille qui, bien qu’imperceptible, offre un déploiement au-delà de toute attente. Une telle position au regard de la vie enlève à qui la pratique le concept de « stress », de « peur du lendemain », car la responsabilité de réussir ne dépend plus seulement de mes forces, mais principalement de la « force des événements ». Cette branche d'arbre immobile n’a aucune force et ne présente aucun Regretter sans capitaliser — tirer enseignement —, ici est la réelle perte.

Laisser le flux nous prendre avec lui.

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risque pour autrui, mais mettez-la dans l’eau puissante d’un torrent et la même branche développera un potentiel d’objet dangereux, et, quoi qu’il en soit, porteur d’une puissance réelle, car dynamique. C’est désormais, Vincent, la manière dont je vis la vie. J’adhère et expérimente chaque jour le fait d’être une branche dans le courant et les forces en cours. Ce que j’appelle le flux, ce que les Chinois nomment le « che6 » (le support doué d’effet). La réussite, le succès, sont autant de renoncements acceptés avec tranquillité, car, intégré non dans le fait que mon idéal n’aboutit pas (et pour cause, c’est un idéal), mais bien parce que, intégré au flux, je perçois ce qu’il m’était impossible de percevoir avant. Renoncer permet ainsi d’avoir en retour autre chose.

Une branche inerte est sans puissance. Mettez-la dans le lit rugissant d’une rivière et sa puissance devient réelle.

Renoncer en conscience, avoir l’expérience de l’expérience
L’idéal est inerte. L’opportunité est dynamique. J’ai commencé cette partie en te parlant de ma prise de conscience opérée aux alentours de l'âge de 18 ans. Selon moi, le regret pouvait être une ancre dans la vie. Plus tard, grâce à la découverte de l'œuvre du psychologue russe L. Vygotski, j’ai adhéré à la notion que la conscience était « l’expérience vécue de l’expérience vécue », ce qui désigne l’idée, peu ou prou, d’acquérir le savoir contenu et le ressenti/senti au moment où une situation est vécue. La pratique intensive des arts martiaux sino-vietnamiens (kung-fu) me l’avait physiquement fait vivre dès mes 22 ans. A 35 ans, j’intégrais les concepts précis de Vygotski sur la conscience, me permettant de l’organiser avec pertinence dans mon 6 Le « che » désigne, dans la culture chinoise, la notion d’énergie maximum impliquant le temps, dans le sens d’opportunité ou d’occasion (Jullien, 1992) p. 10, 25)

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quotidien (donc l’orienter dans l’agir et le non-agir). Puis-je préciser ce que tu sais déjà ? le plus difficile est de réduire l’écart entre les concepts et la réalité : savoir n’est pas opérer. Prenons le temps de visiter le terme « renoncer », car sa dynamique est importante. Elle l’est d’autant plus que chaque jour nous renonçons à quelque chose : « je pars maintenant ou je réponds à ce mail ; j’écoute ce que me dit ma femme ou je regarde une seconde la news Facebook sur mon smartphone ; je prends un café ou je m’abstiens parce que j’en ai déjà pris trois aujourd’hui, mais un café avec des amis est tellement convivial », la liste est infinie. Le terme « renoncer » veut dire « cesser de prétendre à une chose, d’en envisager la possibilité » (renuntiare : « annoncer en retour, rapporter, renvoyer »). Toutefois, l’intention première du renoncement est : « ce qui annonce en retour quelque chose, ce qui renvoie », ce qui rapporte, non comme valeur financière, mais comme ce qui revient en retour après avoir voyagé. Ce que « renoncer » m’a apporté, c’est la disponibilité aux possibles, aux « un possible ». Comme je le développe dans mon livre Petit éloge du héros, là où la majorité cultive l'« impossible », d’autres préfèrent le « un possible ». Ce n’est pas un jeu de mots : en effet, si vous le prononcez à haute voix, vous serez étonné (ou pas) de noter que la sonorité est identique, alors que l’intention, elle, est opposée. La pensée propulse l’intention dans la réalité en mobilisant et activant toutes les facultés que le corps en interaction avec le monde offre. Le succès et la réussite ne sont que les « un possible » que nous propulsons dans la vie. Mais revenons à cette notion de disponibilité. Cette dernière me semble désormais indissociable du renoncement, qu’il ne faudra pas amalgamer avec le sacrifice. En effet, La réussite est le flux lui-même, non plus un moment isolé de l’espace et du temps.

Renoncer, rendre disponible « l’un possible »

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dans le premier principe, j’ai rappelé que le cerveau ne fait pas la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Le renoncement, comme acte de disponibilité, c’est laisser les dynamiques, le flux, nous prendre avec elles, nous conduire. Avez-vous jamais fait du canyoning ? Si une fois dans le courant vous cherchez à forcer ce dernier, et si soudain vous laissez la peur vous étreindre, alors le courant pourrait devenir un ennemi et les conséquences seraient peu agréables. Mais si vous vous « appuyez » sur lui, si vous « lui » faites confiance, vous acceptez le principe selon lequel le courant s’appuie où il doit pour atteindre le maximum d’efficacité ; si vous renoncez au contrôle que vous pourriez (« croiriez » serait plus juste) exercer sur lui, alors vous connaîtrez des sensations folles et la joie vous comblera. Vous serez envahi d’une dose d’adrénaline telle que vous serez disponible à de nouvelles formes d’observations et de souvenirs.

Renoncer, non à la médaille, mais à sa cristallisation
Réussir, prendre appui sur la médaille pour en déployer le potentiel. En apparence, les deux termes s’opposent, voire semblent contradictoires : renoncement versus réussite. Or en fait ils se polarisent, s’alimentent en entraînant un potentiel d’accroissement. La réussite devient ce qui s’annonce en retour, une conséquence naturelle que l’on ne force pas, mais plutôt que l’on fait croître avec naturel. La réussite, en tant que concept, est aussi virtuelle que le web dans lequel la personne surfe. Pour tenter de la rendre « réelle », il est nécessaire qu’il y ait de l’interaction avec le réel, c’est-à-dire que « quelque chose se passe entre... » C’est l’interaction avec le réel qui transforme, actualise, modifie autant la personne, son environnement direct et indirect que la réalité elle-même. Désormais, je fais le choix préférentiel de définir la réussite non plus avec des critères quantitatifs ou subjectifs, mais dynamiques. C’est pourquoi je dirais que réussir, c’est porter à notre avantage un effet en pleine capacité d’abondance et de déploiement. La réussite est un flux, non un

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moment isolé. En ces termes, cela revient à dire que la réussite ne se définirait plus en terme de situation isolée, visible et sonore (applaudissements, photos dans la presse et autres manifestations sociales valorisant l’être), tel le champion exhibant sa médaille d’or ou son trophée ; réussir serait plutôt prendre appui sur « la médaille d’or » pour en déployer le plein potentiel dans « l’après ». La médaille ne serait donc plus ce « point d’arrivée » que le temps fige à l’esprit avant de prendre la poussière sur une armoire ou dans un cadre, mais un espace de déploiement dynamique à partir duquel la réussite s’actualise. La médaille n’étant que la concrétisation d’une victoire visible, remplacez le mot « médaille » par ce qui caractérise vos victoires visibles ou discrètes. La réussite devient le flux lui-même et non un moment isolé de l’espace et du temps. Si les personnes savaient ce que les mots pensés ont comme puissance dynamique, ils y feraient autant attention qu’à leur hygiène alimentaire et physique. C’est ici, de manière progressive, que renoncer sans regret poursuit son cheminement. Ce que j’appelle « médaille », soit comme objet réel, soit comme signe distinctif de reconnaissance, devrait ne plus être considéré comme point saillant, mais comme élément fugace du flux. Ce qui s’annonce en retour, c’est l’actualisation de ce qui s’est mis en déploiement en amont. La médaille a le désavantage de cristalliser l’éphémère.

Les mots pensés ont une puissance dynamique ; il convient d’y faire autant attention qu’à son hygiène alimentaire ou physique.

Accepter de vivre avec un découvert de vingt mille euros pour mieux vivre ensuite
Nous sommes en 2005. A cette période, je me sentais essoufflé dans le cabinet fondé neuf années plus tôt. Entre 2002 et 2004, une suite d’événements avait entraîné des pertes financières personnelles liées à de malheureuses associations. Je vivais des relations

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humaines que je croyais sincères, qui ne l'étaient pas en réalité : abus de confiance, malhonnêteté sur finances, mensonge. Je savais que certaines de mes décisions avaient contribué à cela et je ne brimais personne. Je me souvenais avec précision d'une phrase de Benjamin Franklin, lue dans le livre de Dale Carnegie. Je l’avais mémorisée parce que je la savais utile pour l’avenir. Elle disait que le premier imbécile venu est capable de condamner, de critiquer et de se plaindre : c’est ce que font les idiots. Je ne voulais pas en être un, il est trop facile de reporter sur les autres nos erreurs et nos maladresses. Assumer mes choix était douloureux, mais cela me rendait plus fort car empli de nouvelles connaissances sur les relations humaines. Assumer ses choix peut être douloureux, mais cela rend plus fort. Ma jeunesse pleine de naïveté et ma confiance indélébile en l’Homme m’avaient fait oublier que certaines personnes agissent en prédateurs. Expérience ne valant que s'il y a capitalisation, je m’étais remis à ma table de vie, et j'avais couché noir sur blanc les leçons utiles issues de ces moments vécus (ce qui de manière additionnelle crée de la valeur). J’étais déterminé à ce que la spirale s’inverse. La période était d’autant plus difficile que je préparais mon master 2 avec le devoir de rédiger un mémoire. Je savais qu’un « simple » mémoire ne me permettrait pas de prétendre par la suite à un doctorat. L'expérience ne vaut que s'il y a capitalisation. Il me fallait produire l’équivalent d’une thèse avec les standards y afférents. Ce travail m’a demandé huit mois à temps plein, six jours sur sept, environ douze heures par jour. Or tout consultant, formateur, coach, dirigeant de cabinet sait que s’il ne produit pas, les honoraires n’arrivent pas. Outre la perte d’argent, je n’en gagnais plus. Cet effet de levier inconfortable amplifiait l’apparente spirale descendante. Je vivais tous les mois avec un découvert oscillant entre moins quinze mille et moins vingt mille euros. Cela avait entraîné des tensions avec mon associé de l’époque. En effet, j’avais mis en location-gérance la marque, les clients et les produits que j’avais créés. En

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retour, je recevais une rémunération sur le chiffre d'affaires et un pourcentage sur les interventions. Mon associé, de bonne volonté et honnête, n’avait les compétences ni pour intervenir ni pour vendre des missions complexes. Le résultat fut que le chiffre d'affaires reculait et mes revenus avec. Par deux fois, j’ai été parcouru de sueurs froides en me disant que j’allais à la catastrophe. En effet, il ne fallait pas seulement réduire le découvert, il fallait aussi payer les charges, les intérêts des découverts. Il me fallait gagner plus de cinquante mille euros pour pouvoir « revenir à la normale », c’est-à-dire à + 1 euro. Le 22 septembre 2006, à 14 h, je soutenais ma thèse professionnelle avec succès. A la sortie de la présentation, je me sentais, non pas soulagé, mais doté d’un avantage majeur : j’avais posé les fondations d’un édifice qu’il me restait à construire. Le travail réalisé était l’un de mes meilleurs investissements et rien n’aurait pu me faire changer d’avis à ce sujet. Ce travail de recherche-action était ma « médaille d’or », conséquence de trois années de travail intensif à partir de laquelle j’allais prendre un puissant appui, là où d’autres y voient un moment douloureux et sans intérêt (outre l’accès au diplôme et la mention). Une majorité de personnes considérait ma situation comme catastrophique, y compris dans ma famille. Je voyais, de mon « point de vue », les « gains » de ce choix. Devrais-je souligner que ma confiance inébranlable dans un proche avenir serein venait du fait que cet état financier n’était pas lié à des erreurs structurelles de ma part (erreurs de gestion, mauvais choix tactiques, fautes professionnelles, mécontentement de clients), mais à une suite de décisions qui avaient entraîné cet effondrement apparent. Il faut savoir renoncer pour gagner. Il faut savoir perdre pour apprendre les bons savoirs. Pendant les années 2005 et 2006, j’ai renoncé au confort financier parce que je le savais Il faut savoir renoncer pour gagner. Il faut savoir perdre pour accéder aux bons savoirs. Désapprendre à abandonner.

Apprendre à renoncer.

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« stagnant », un peu comme un salarié qui compte sur les primes et autres avantages que son entreprise lui octroie pour organiser les choix financiers de sa vie. Bien qu’entrepreneur et « patron » de mon cabinet, sa structure et la manière dont j’évoluais ne pouvait pas me faire avancer, tant intellectuellement que financièrement. La réussite s’amorce souvent dans les moments exécrables. Il convient de garder sa lucidité pour le voir. L’écriture de ce qui deviendra le préambule (en 2012) d’une thèse emplie de maturité était le meilleur choix qui soit, l’investissement à réaliser sans regret. En acceptant de renoncer à la « rente » confortable mensuelle et, pire, de vivre avec un découvert d’environ quinze mille euros par mois, je préparais l’avenir. Bien m’en a pris.

Renoncer à ma création, laisser advenir le naturel
En octobre 2006, j’observais avec attention les signaux faibles (blogs, presse académique, presse grand public, articles en tout genre, documentaires, discussion de cafés,

Le succès réside dans la détection des signaux faibles. La réussite dans l’aptitude de les porter à son avantage.

participation à des réunions professionnelles, écoute des « gens bavards », mots clés sur Internet, etc.). Les potentiels de situations détectés me permettaient de porter au meilleur effet ce travail. Là où la quasi-intégralité des « étudiants » se contentent de ranger sur une étagère les pages considérées comme laborieuses et inutiles, je planifiais avec soin la manière avec laquelle j’allais récolter les fruits de ces quelque 400 pages. Toutefois, en novembre de la même année, ma situation économique était toujours

Certains pensent qu’être salarié est une sécurité. Mais qui a dit que la sécurité est synonyme de liberté ?

exécrable et les perspectives de contrats faibles à court terme. Je savais que les dix mois à venir seraient une véritable « compétition ». Je m’étais donné comme actualité de repasser au-dessus de la barre du 1 euro en décembre 2007. Je devais ainsi résorber mon découvert, payer mes impôts, mes intérêts de découvert, mes charges sociales et mes frais courants. Le chiffre d’affaires à réaliser pour cela devait être d’au moins cinquante-deux mille euros.

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C’est en 2007 que le cours des choses commença à me montrer les couleurs des fruits que je vais déguster quelque temps après. L’arrivée progressive d’une future associée, devenant deux ans plus tard la présidente du cabinet, et la sortie progressive des anciens actionnaires font partie des choix majeurs pris dans ma stratégie de développement. Toutefois, une demande d’Hélène D. va m’amener à faire un choix crucial ; c’est ce choix qui ouvrira la « porte » des opportunités qui en découleront. La première demande était que je renonce à toucher des royalties sur le chiffre d’affaires ; la seconde demande, consécutive (demande bis), était que je vende le cabinet que j’avais fondé (outils, méthodes, clients, etc.). En effet, elle ne voulait pas s’investir dans « quelque chose » dont elle ne possédait pas une part. J’avais amorcé en 2005 une estimation financière de la valeur du cabinet. Le montant qu'Hélène D., en tant qu’actionnaire et future présidente, et que mon autre actionnaire et ami étaient prêts à investir était très en dessous de la valeur estimée (plus de cent mille euros). Mais qu’est-ce qui était le plus important : recevoir un gros chèque, pour lequel j’allais devoir payer d’importants impôts et mettre la pression dans le cabinet, ou percevoir une somme des plus acceptables et préserver la motivation de ma nouvelle associée ? L’histoire voudra que dans les trois années qui ont suivi, le choix de renoncer sans regret à la grosse part du gâteau fut gagnant. En 2009, le troisième actionnaire quitta le cabinet. En 2010-2011, le nouveau duo a contribué à décrocher des contrats tels que mes revenus mensuels n’avaient jamais été aussi élevés, c’est-à-dire supérieurs à cent cinquante mille euros sur un an. En 2011, le cabinet réalisait un chiffre d'affaires de près de 850 000 euros, soit supérieur de plus de 720 000 euros à celui de 2005. L’écriture de cette thèse professionnelle m’a permis, Il y a dans l’écart plus d’opportunité de réussite que dans la différence. Renoncer aux privilèges égotistes est un facteur de réussite dans la durée.

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pendant deux années, d’intervenir au CESA d’HEC dans le cursus de coaching. J’ai été nommé responsable du comité scientifique de l’International Coach Federation. Nous avons eu accès à des niveaux de missions plus stratégiques, nous faisant voyager dans le monde entier. Moins de deux années après mon important découvert (et cet inconfortable moment financier), j’avais multiplié par trois mes revenus de 2005. Enfin, renoncer à mon statut possible de président du cabinet était une bonne décision. S’entourer de meilleurs que soi et le leur faire savoir, voilà qui est porteur de succès pour tous. Refuser la médiocrité, c'est refuser de s'arrêter à la moitié du chemin. Entourez-vous de meilleurs que vous. Ne les mettez pas en concurrence et refusez la médiocrité. La réussite s’amorcera alors, telle l’eau dévalant la pente. Laisser la place aux autres permet aux potentiels d’une entreprise de croître. Un bon dirigeant n’est-il pas celui qui s’entoure de meilleurs que lui ? Renoncer sans regret à d’apparents privilèges égotistes pour réussir ce que nous considérons comme nos « essentiels ». Là encore, bien m’en a pris… S’entourer de meilleurs que soi et le leur faire savoir, voilà qui est porteur de succès pour tous. Pourquoi ? Si vous prenez des gens moins compétents que vous, vous choisissez de susciter l’envie, la jalousie et la médiocrité des résultats. La médiocrité, mediocritas, désignant « ce qui s’arrête à moitié », il n’est utile pour personne d’avoir la moitié de la qualité d’un travail. Avec un tel choix, vous optez aussi pour la cristallisation de votre pouvoir sur eux, et donc de la peur à votre égard, puis de la peur entre eux. Cette peur suscitant de la suspicion, de la rétention d’information, des attitudes malveillantes et nonconstructives, du mensonge, etc. Mais si vous leur faites savoir qu’ils sont choisis parce qu’ils sont meilleurs que vous pour les missions à réaliser, et si chacun d’entre eux possède un quelque chose qui n’entre en concurrence avec aucun des autres, ils vont rapidement comprendre que votre talent est de détecter les meilleurs, pas à les dépasser. Ça les rassure de savoir que vous savez voir ce qu’ils ne voient pas. Ils vous challengeront certainement, mais ils ne remettront pas en cause votre autorité. La raison en est simple : vous êtes dans le flux « of course ». Qui renonce au pouvoir gagne en autorité.

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Non-agir, une manière spécifique chinoise d’agir dans la vie

Principe trois :

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Créer de l'écart avec les grandes évidences
Vincent, on n'invente et n'innove que par l’intermédiaire de nos formes de l’intelligence, Préférer la vue du point au point de vue. Créer de l’écart et non de a différence. du contexte, de l’utilité et de la configuration. Dans les deux premiers principes, j’ai tâché d’appréhender des notions comme le « OUI avec intensité » et le « renoncement sans regret ». J’ai amorcé ce que j’appelle « préférer la vue du point au point de vue ». Créer de l’écart et non de la différence. Dans mes travaux, j'ai opéré à la fois une « dépsychologisation », à la fois qu’une « démoralisation » de la personne. Que veulent dire ces deux termes ? Au cours de nos nombreux échanges pendant ces quinze dernières années, je t’ai souvent exprimé la manière dont j’avais appréhendé, d’un côté, l’extraordinaire apport de la psychologie relatif à la compréhension de l’esprit humain, et, de l’autre, la manière dont nous nous étions enfermés dans cette doctrine. La psychologie, comme toute discipline, n’existe que parce qu’il y a des personnes pour la faire vivre. La psychologie (psukê, âme ; logos, discours) ne pouvait naître que dans un monde où l’on croyait que le discours sur l’âme permettait de comprendre la nature humaine. On invente et innove que par l’intermédiaire de nos formes de l’intelligence, du contexte, de l’utilité et de la configuration J’ai pu mettre en lumière que les chercheurs, les innovateurs de la pensée sont toujours soumis à leur propre culture, leur propre forme de l’intelligence, leur propre symbole. Cela revient à dire qu’on n’invente, ne développe et ne pense que ce que notre forme de l’intelligence nous offre comme opportunité, ceci dans un contexte historique propre, dans une configuration spécifique et pour une utilité identifiée. Tels sont les cinq critères 7 que j’ai pu mettre en évidence. Un Freud n’aurait jamais pu créer autre chose que la psychanalyse, sinon il aurait été un James ; il en est de même pour un De Vinci, un Einstein. 7 1/Formes de l'intelligence, 2/ Symbole, 3/Contexte, 4/Configuration, 5/Utilité

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Qu’est-ce que j'entends par « dépsychologisation » et « dé-moralisation » de la réussite et du succès dans cette première partie ? Je dis d’enlever à la psychologie le point central à partir duquel les concepts humains, de la réussite sont pensés. Il ne suffit pas de changer de point de vue, il faut littéralement changer la vue du point. D'un côté on part du principe que la personne agit sur le monde, de l'autre on part du principe que le monde agit et interagit sur la personne. Dans ce second cas, soit la personne subit, soit elle s'y meut. Pour ma part, je trouve la seconde option passionnante, car elle libère la personne du poids pesant de devoir agir seule face au monde. Cette notion implique ainsi un écart (une distance entre) et non une différence (une classification entre) entre les modèles traditionnels de la réussite et la manière dont je repense, pratique, observe chez d'autres, étudie cette dynamique de la réussite. Est-ce un hasard si je me rends au Népal (Himalaya, Humla) pour étudier la manière dont une culture à l'écart de la notre évolue, collabore avec des conditions extrêmes, dangereuses, leur rapport avec la vie, la communauté, le succès, l'épanouissement. En enlevant l’idée que tout vient (uniquement) de la personne, j’ouvre de nouvelles perspectives intéressantes, et moins contraignantes pour celle-ci. Je pense désormais que nous n’avons pas tout en nous, contrairement à ce qui est souvent admis. Mais nous avons la faculté de trouver « presque » tout autour de nous. Voici la grande nuance que je tâche de développer dans mes travaux sur les stratégies d’actualisation de potentiel. La nature, comme je l’ai dit, n’a pas inventé « l’égalité des chances » — concept occidental par excellence — mais l’équité pour chaque configuration. Concernant la dé-moralisation, j’entends par-là arrêter de se mettre « sur le dos » les jugements de valeur, la myriade de principes éthiques relevant plutôt de la démagogie (demagogos : faire ce qu’il convient pour s’attirer les faveurs du plus grand nombre) que

La nature n'a pas inventé l'égalité des chances, mais l'équité pour chaque configuration.

« J'ai le cadeau de la nature dici. Je peux aller à de hautes altitudes sans être malade » Chhembal, guide dans l'Himalaya

Ne nuire, ni de manière consciente ni intentionnelle à qui que ce soit.

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d’une authentique éthique de vie. La morale, héritage de la Grèce antique, entraîne plus de problèmes que d’efficacité. Le ciel n’est pour personne, mais il favorise toujours l’homme de bien. ATTENTION ! je ne dis en aucun cas qu’il ne faut pas d’éthique. Je dis que dans le succès et la réussite, l’un des seuls principes auquel j’adhère est celui de « ne pas nuire de manière consciente et intentionnelle à qui que ce soit. » Lorsqu’une personne commence à se poser des questions existentielles sur sa possible réussite et la culpabilité que cela entraîne chez elle au regard de ses amis, de sa famille, alors on entre dans cette moralisation qui dissout le processus lui-même. Une personne qui veut réussir au détriment d’autrui entraîne de facto une propension qui la fera perdre à terme, d’une manière ou d’une autre. Comme le susurre si justement la pensée chinoise : « Le ciel n’est pour personne, mais il favorise toujours l’homme de bien ». Toute action, de quelque nature que ce soit, est portée par son propre effet, autant que par son effect (ce qui se déploie de manière non visible mais réelle). Ainsi le ciel n’est pour personne, mais les lois de propension sont telles qu’elles favorisent par définition l’homme de bon. Tout est question de temps… donc de transformation et d’actualisation (ce qui devient visible). Qui respecte les principes est condamné au succès. C’est ici qu’il convient de ré-appréhender le concept d’agir, puis son mode opératoire.

Le syndrome de l'efficacité, quand le « trop agir » tue l'effet attendu
Qui projette son plan sur la réalité se verra défait par elle. L’efficacité, tel est le mot clé de notre culture : être efficace ! Cela se voit, cela se mesure, cela s’entend. Ainsi l’efficacité, être efficace pour réussir, passerait par la case « maîtrise de l’outil, maîtrise de la technique (technê) ». L’efficacité (saillant) passerait par cette idée ancrée d’un agir maîtrisé, d’une action continue dont l’héroïsme implicite fait passer la personne pour un leader, un être exceptionnel. L’efficacité est normée au temps : un point de départ, un point d’arrivée. Certains planifient leur réussite en

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fonction des critères sociaux : avoir une maison pour mes 30 ans, être « haut potentiel » entre 35 et 42 ans, être quelque chose ou quelqu’un entre et entre. L’agir et la maîtrise de cet agir s’inscrit en général dans cet « idéal » de l’efficacité. Mais ce faisant on en réduit immédiatement le potentiel. En effet, rien ne se passe jamais comme prévu. Un certain général Mikhaïl Koutouzov l’exprimera à ses généraux, à la veille de la bataille d’Austerlitz. Mais l’arrogance des « jeunes officiers », voulant démontrer leur maîtrise de la guerre et sourds à la prudence du vieux général, entraîna la défaite avant même que la bataille ne commence. Le problème réside dans le fait que les personnes voulant réussir projettent le plan de leur réussite imaginée sur la réalité, puis l’idéalisent. Elles focalisent leur esprit dessus et l’esprit s’y trouve fixé, incapable de s’en distancier, obstrué par l’idée elle-même. Lors de mes conférences sur la stratégie, il y a une phrase que je donne aux managers pour illustrer ce syndrome de l’efficacité à l’occidentale : « Faire et faire encore, des fois pour éviter que rien ne soit pas assez fait. ». Nous faisons sans nous arrêter, nous agissons sans économie, pour « occuper l’espace et le temps ». Faire et agir rassurent, mais faire et agir ne sont synonymes ni de succès ni de réussite. Notre culture a dans son ADN cette notion de l'« agir ». Or agir renvoie directement à la notion de contrôler notre destin, notre vie, notre temps. N’avez-vous pas le sentiment d’être en mouvement et donc de « contrôler » le temps quand vous agissez ? Vous êtes dans le flux de votre vie dès lors que vous êtes en capacité de faire et de ne plus faire, de sorte que rien ne soit pas... Ainsi, « faire et faire encore, des fois pour éviter que rien ne soit pas assez fait » désigne l’énergie déployée pour ne pas rater l’occasion, pour saisir ce moment pas encore arrivé

Faire et faire encore, pour éviter que rien ne soit pas assez fait. Voilà l’équation d’une non-réussite programmée.

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et qui peut-être nous échappera si nous ne sommes pas prêt. Alors, tels les anciens dieux, héros ou rois d’antan, nous nous tenons prêts, sous tension, prêts à bondir, le corps et les émotions bandées comme l’arc prêt à décocher la flèche pointée, l’esprit collé à notre objectif, notre idéal, priant pour que la chance (tuché) soit avec nous. Nous lisons et cherchons la formule secrète. Nous sommes prêts à acheter l’outil parfait grâce auquel nous pourrons mesurer le moment qui nous sépare/rapproche du succès. Nous sommes ainsi prêts à nous remettre en cause (psychologisant notre mauvais agir), prêts à chercher une nouvelle solution. Nous déployons de nouveaux objectifs, plus clairs, plus précis. Nous Trop agir épuise la force contenue dans le potentiel. les écrivons, nous en parlons. Nous cherchons « en nous » les facultés utiles pour y arriver car, c’est écrit, nous avons tout en nous et si d’autres réussissent, alors pourquoi pas nous. La raison pour laquelle le « trop » agir devient un syndrome qui tue le potentiel et les « chances » de succès réside dans le principe qu’il épuise l’énergie, l’effet en cours, un peu comme bander l’arc, attendre, fixer et fixer encore la cible finit par la rendre floue à l’œil, qui s’épuise et s’aveugle sous la sueur qui perle. La main, tremblante au regard de la tension musculaire de l’épaule, s’épuise à son tour par le manque d’oxygène, en raison Le kairos, c e t t e idée de saisir l’occasion. Ce moment entre pas encore e t déjà plus… de l’apnée prolongée de l’archer indécis face au stress de rater sa cible. Ce moment épuise l’agir initial, l’action est de moins en moins en cohérence avec le résultat escompté, elle se dissout avec le « trop agir », le moment vient où l’agir est hors effet. L’une des explications simples réside dans l'un de nos vieux héritages : le kairos, cette recherche de l’occasion, de ce moment opportun à ne surtout pas rater…

La science du moment opportun : la kairologie
Il y a peu de temps, nous étions toi et moi au restaurant avec un jeune homme plein de hardiesse. Il préparait un plan d’action pour faire fortune sur Internet. Il avait suivi une formation délivrant une méthode qu’il avait lui-même payée un prix conséquent. Il avait

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acheté la méthode, il pouvait à son tour la vendre. Il nous argumentait avec engouement les raisons et preuves du succès planifié. Je me souviens fort bien du conseil que tu lui prodiguas et la manière dont il y fut sourd. Les idées fixes étouffent la mélodie du bon sens. Lorsqu’il lança son plan d’action, l’échec fut cuisant. Il fut efficace, il avait les techniques, il avait bien planifié, il avait respecté les objectifs et il a échoué. Motivé, il entama le perfectionnement de sa méthode, rechercha de nouvelles alliances, baissa le prix de son offre et le résultat fut tout aussi décevant. Agir pose en implicite l’idée de la maîtrise de. Les Grecs avaient un terme pour cela, le kairos. Ils en avaient même fait une science, la kairologie désignant l’idée de tension pour (ré)agir. Le kairos veut dire la maîtrise de l’occasion, ce moment opportun propice à l’agir. Ce concept pose le principe d’une fin (à atteindre comme résultat) et d’un moyen, d’un début d’une fin, d’une cause et d’un effet. Le kairos pose l’implicite d’un principe mécanique (donc mécaniste) engendrant en lien direct le dogme mathématique (tout problème peut être mis en équation, affirme Platon). Tout est causal, donc tout se mesure. Le bricoleur du dimanche veut enfoncer un clou, on peut y voir un acte visible, sonore, mesurable et mécanique. Sauf qu’une fois le marteau en main, le geste échappe à la mécanique, il est dynamique : surtout ne pas rater la tête du clou… surtout éviter le doigt. Réussir le coup une fois sur une amplitude faible est aisée, réussir mille fois sur une amplitude élevée, voici qui change la mécanique. Tout bricoleur le sait. La kairologie est la science à l’origine de la médecine occidentale : le corps est un système mécanique complexe. Découpons-le et nous finirons par comprendre les principes mécanistes de la guérison. C’est là le grand principe occidental par lequel pense la quasi-totalité des personnes. Une Les idées fixes étouffent la mélodie du bon sens L’Occident considère l’occasion comme la maîtrise de « quelque chose », la Chine comme l’initial, l’amont à partir duquel ce qui doit advenir advient. Qui cultive les plantes sait qu’on ne s’occupe pas d’une orchidée comme d’un ficus. Pourquoi s’occupet-on de réussir comme si l’un était l’autre ?

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telle pensée entraîne à l’esprit, presque toujours, l’usage d’un petit mot dans ce cas ennuyeux : « ou » — cela ou cela. Si l’Occident considère l’occasion comme la maîtrise (mécanique) d’un moment particulier à capturer, la Chine considère l’occasion comme ce qui est initial, ce qui s’amorce loin dans l’amont, là où rien encore n’est perceptible à qui n’y prête pas une attention à la fois précise et « flottante ». Je m’arrête un instant sur Qu'est-ce que la chance (virtu), sinon la main invisible d'une force supérieure, d'un dieu, d'un ange ? l’usage du ou. En effet, il divise, sépare, contredit, oblige à choisir, certes à renoncer, mais pas au niveau dynamique, à un niveau psychologique, moral, opportun. On parle d’ailleurs de bien ou de mal, de pile ou de face, de là ou là, comme si le ou annonçait l’irrévocable, le non-retour possible. Or le succès autant que la réussite savent distinguer non seulement l’usage et la pratique du « ou », mais et surtout l’usage et la pratique du « et ». Le kairos permet ainsi de travailler au « comment » et le comment permet de déterminer l’outil, puis l’outil permet de déterminer le savoir utiliser l’outil. Ainsi, la personne intègre-t-elle entre elle et sa réussite… un savoir et un outil. Je pense que cette logique est la plupart du temps erronée. Le kairos pose un implicite douloureux pour l’esprit occidental. En effet, désignant la capacité de saisir l’occasion entre « le pas encore et le déjà plus », le terme — sa dynamique pour l’esprit — instaure une angoisse chez la personne, celle de rater l’occasion : rater le bon travail, rater l’amour, rater la bonne route, rater l’amitié, rater le train de la vie, rater l’appel « important », rater la bonne période de vacances et autres ratages en cascade. Notre esprit agit pour ne pas rater cette occasion pas encore là et peut-être déjà plus vraiment là. J’aime la manière dont Maela Paul parle du kairos dans son ouvrage sur l’accompagnement, un « art de toucher juste, en s’adaptant à l’ordre des choses et occasion à ne pas manquer, temps propice à l’intervention [...] représente ce mélange arbitraire d’infondé et de nécessaire, d’incontournable »8. Notre culture, grâce au kairos, voit la possibilité de s’émanciper des dieux de l’Olympe (pas si anciens que cela 8 Paul M. L'accompagnement : une posture professionnelle spécifique, L'Harmattan, 2004, p. 216

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au regard de l’Histoire) et en particulier d’une notion encore très présente de nos jours : la chance (virtu). Or qu’est-ce que la chance, sinon ce geste invisible, cet agir provenant d’une force supérieure, d’un dieu, d’une déesse, d’un ange. Avec le kairos, la maîtrise rationnelle du temps et de l’agir, consolidée par mille techniques et outils, l’homme devenait maître de son destin, de sa vie. Toutefois, si nos ancêtres cherchent à rationaliser par le kairos les « choses » et l’agir, ils ne peuvent cependant, et j’y reviendrai dans le principe 12 (mobiliser et utiliser la mètis d'Ulysse), lui enlever la part de mètis, cette intelligence spécifique des situations utiles au kairos. Du kairos, il ne resterait que la part « rationnelle », cette idée, pour ne pas dire cette conviction, de devoir maîtriser le courant des choses, se maîtriser soi-même, en oubliant la réalité des « choses » elles-mêmes, la mouvance, les interactions entraînant des changements constants. C’est ce que fait d’une certaine manière ce jeune homme motivé et enthousiaste. Il fait et agit avec énergie pour ne pas rater l’occasion, l’occasion étant ce nouveau marché du « business sur Internet », ou du moins la méthode pour faire de l’argent (comme si la méthode en elle-même pouvait fabriquer de l’argent). Il déploie de manière rationnelle la méthode… Or, qui mieux que toi le sait, ce n’est pas la méthode qui génère de l’argent, c’est la valeur ajoutée que l’expérience apporte à la méthode (methodus, le chemin vers...). N’est-ce pas le conseil que tu lui as donné ? Ne nous méprenons cependant pas sur mon propos : le kairos, cette science de l’agir au moment opportun, est intéressante et utile. Elle l’est d’autant plus que pour réussir, pour accéder au succès escompté, il faut lui associer une qualité chinoise peu appréhendée par l’Occident : le non-agir. Ce que vous appelez Chance, je le nomme attention sensible aux signaux faibles.

Qui non-agit attire non pas la chance, mais les situations favorables. Il devient un créateur de « chance », c'està dire de forces agissantes à son avantage.

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Non-agir, laisser se faire après avoir fait ce qui était à faire
Le non-agir n’est pas le lâcher prise. Le premier laisse les forces en cours prendre le relais, le second est l’attitude de l’esprit à arrêter de faire. L’erreur principale chez la plupart des personnes désireuses de réussir, est de cultiver la croyance — donc le concept inhérent à celle-ci — qu’il faille faire encore mieux et plus pour que les « choses souhaitées arrivent ». Dans notre discussion, les choses sont la réussite et le succès. Or, la pensée chinoise, s’étant déployée à l’écart de nos philosophes et de notre ADN culturel, a intégré dès les débuts de sa pensée la notion de « non-agir » (wuwey er wu bu wey). Si l’agir occidental renvoie à cette phrase déjà traitée en amont : « faire et faire encore pour éviter que rien ne soit pas assez fait9 », le non-agir chinois désigne l’idée que pour atteindre le résultat escompté, il convient de « faire et ne plus faire, mais de sorte que rien ne soit pas fait ». Cette phrase pose le principe dynamique suivant : toute chose posée avec précision est portée par elle-même à se déployer dès lors Quand l’archer ouvre la pince de ses doigts, il offre à la flèche sa pleine activité. Ne faisant plus, tout se fait. qu’elle est « bien » amorcée. Dans son ouvrage Traité de l’efficacité, François Jullien explique avec précision cette notion complexe en traduisant le er contenu dans la phrase chinoise. Ce qu’il dit être un mot de liaison, er/et, relie les deux dimensions de la phrase « wuwey er wu bu wey ». La négation, comme le souligne le sinologue, « n’y porte pas sur le verbe lui-même, mais sur son complément d’objet interne : l’agir est maintenu (dans sa perspective d’effectivité), seul l’objet est retiré (dans ce qu’il risque toujours de contenir de partial et d’arrêté) ; aussi, libérée de ce qu’elle implique ordinairement de rigide et de limité, l’activité est portée à son plein régime, elle se confond avec le cours des choses au lieu de le troubler […] »10. Je suis conscient que cela peut demander un effort intellectuel pour appréhender ce qu’implique cette phrase.

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L'expression précise utilisée par François Jullien est « ne rien faire de sorte que rien ne soit pas fait.» (1996, p. 115) 10 idem

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Il y a quelques lignes, je prenais l’exemple de l’archer. Poursuivons avec ce dernier. Ici, notre archer bande l’arc, sa respiration s’harmonise avec le mouvement lui-même. L’esprit est pénétré par le « tout » : la cible, le geste, la flèche, la brise, l’ancrage de ses doigts de pieds au sol, son bassin aligné avec ses épaules lui procure cette tension légère utile à bander l’arc lui-même. Et puis, dans l’ordre des choses, à ce moment où l’archer « faisait », il libère la flèche en ouvrant les doigts, devrais-je dire en desserrant les doigts, libérant l’énergie contenue dans cette pince puissante. La flèche peut alors déployer ce pour quoi elle est « faite » : traverser l’air, fendre la brise, prolonger l’esprit et atteindre ce que nous nommons la « cible » (peut-être même au-delà…). L’archer cherche-t-il à courir après la flèche ? Cherche-t-il à la contrôler par l’esprit une fois propulsée ? Libérée de la main, projetée par l’énergie cumulée par l’arc lui-même, ce « juste moment » entre l’étirement et la compression que l’âme (structure de l’arc) offre à la flèche permet à celle-ci d’atteindre le maximum d’effet. La flèche portée à son plein régime se confond avec le cours des choses… Il en va de même avec mon ficus quand je l’arrose deux fois par semaine en été. Je fais et je laisse se faire. Ainsi il se déploie grâce à sa propre activité à l’écart de mon activité à son égard, qui, par insistance, deviendrait limitante ou étouffante : à trop tirer sur la plante on la déracine. L’activité contenue dans le se est importante, c’est elle qui porte l’effet dynamique en m’obligeant à rester passif. Il a cette réelle différence entre « laisser se faire » et « laisser faire ». Si je dis je laisse « laisse faire », je porte une autre intention, celle de contrôler, ou du moins d’avoir le sentiment de contrôler le cours des choses ; c’est ce que les personnes de pouvoir tentent de faire. Je laisse faire, car j’en ai le contrôle, je garde un œil dessus prêt à bondir, à intervenir. Je reste en tension avec « ce qui se passe ». Or le « se » pose chez moi l’implicite que je laisse « le pouvoir » à d’autres forces que moi (réduisant Le non-agir est comme monter dans un train. Une fois dans ce dernier, je laisse le train me conduire à destination, ainsi devenir actif à son tour. Ce faisant, tout se fait.

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d’autant mon ego…). Ainsi, je ne m’occupe pas de ce qui se déroule, je vaque à mes occupations, laissant, à côté, en dehors de toute activité personnelle, se déployer l’effet. Ce qui est possible se nomme l'« effectivité », ce qui se déploie à l’écart de mon contrôle, ce qui se développe par « soi-même », prolongeant l’effet initial. Autre exemple de la vie quotidienne : le voyage en train. Achetant mon billet, je m’active Lâcher prise, obliger le mental à ficher la paix au cours des choses. pour arriver devant la bonne voiture, j’agis ainsi de manière directe. Une fois mon second pied dans le train, donc hors de l’ancien espace où je devais agir, je laisse se faire. En effet, je ne suis plus dans l’agir nécessaire pour avoir accès au train (le contrôle de l’action). Je ne vais pas demander non plus (en théorie) au chef de cabine si le conducteur du TGV a ses diplômes, ni même sortir un chronomètre pour valider la vitesse en pleine voie rapide. Je laisse « l’ordre des dynamiques en cours » faire advenir le résultat escompté : arriver à destination. Je laisse se déployer ce que j’ai amorcé par mon agir initial. Je n’ai rien à faire de plus (au sens additionnel).

Non-agir n'est pas « lâcher prise »
Il est important de différencier le non-agir d’avec le lâcher prise. Si le premier pose le Le Web agit comme l’âme de l’arc, il propulse les écrits telle une bouteille à la mer en la dupliquant à l’infini. principe que d’autres forces agissent à mon avantage (me rendant passif à cela, car ce qui est en cours agit pour moi), en actualisant le potentiel hors de ma participation active et directe, le lâcher prise, quant à lui, pose le principe par lequel je demande à mon esprit de rester expressément inactif afin de ne pas interférer sur le cours des choses. Lâcherprise consiste ainsi à rendre passif le mental afin qu’il lâche l’idée, elle-même en prise avec la pensée. Qui sait non-agir abandonne à vie le lâcher prise, c’est en tout cas la conséquence de ce que j’ai pu expérimenter avec succès. Mais avançons dans cette notion clé par un exemple. En 2004, je rencontrais la directrice

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éditoriale de l’époque du site FocusRH.fr. J’acceptais alors de devenir chroniqueur. Je ne recevais aucune rétribution financière pour ce travail, mais par cela je pouvais acquérir une « visibilité ». Or, qu’est-ce que pose comme principe « acquérir de la visibilité », sinon laisser l’écrit se déployer hors de mon contrôle une fois sur la Toile ? J’écris — donc je fais —, je n’écris plus — car l’écrit est terminé — et j’envoie l’article à la rédaction. Je ne fais plus rien directement, je laisse la rédaction « poster » la tribune, qui par propension (mots clés, newsletter, blogs, autres sites d’informations, buzz) fait voyager, répandre l’écrit (ainsi, laisser se faire de sorte que rien ne soit pas fait). En conséquence, les écrits se déploient sur la Toile et dans le temps (puisque mon article peut être en plusieurs endroits en même temps…) sans que je n’agisse plus. Mon associée, Hélène, y voyait une perte de temps, voire pire, une perte de nos connaissances au profit de la concurrence. Or cette connaissance est celle que nous vendons à nos clients. Elle s’était mis en tête que je passais trop de temps à écrire mes cinq mille caractères (projetant ainsi ses difficultés à le faire — elle trois jours, moi deux heures), perdant, en apparence, en efficacité de production facturable et commerciale. Or, l’histoire montre comment mes articles entraînèrent de la part d’acheteurs, de DRH, de responsables de formation, des demandes de missions. Ainsi, j’estime le chiffre d'affaires engendré de manière directe ou indirecte par mes articles à environ cent quarante mille euros. Nous sommes en 2012 et cela fait huit années, mois après mois, que j’écris avec rigueur et plaisir mes cinq mille caractères la première semaine de chaque mois. Avec le temps et les dynamiques du Web, je pense pouvoir dire que ce chiffre d’affaires reste « normal » : en effet, ramené sur huit ans, cela fait environ dix-sept mille cinq cents euros par année, soit l’équivalent d’un salaire brut de mille six cents euros par mois. Je n’ai pas souhaité ce résultat, mais je savais qu’il était possible. Faisant et ne faisant plus (er), je favorise la pleine propension du potentiel économique, intellectuel des textes, qui, d’une certaine L’hiver amorce le commencement de la vie dans la nature. Rien ne se voit et pourtant rien ne se passe pas. Se concentrer sur l’écrit, puis laisser l’effectivité prendre le relais.

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manière, sont propulsés sur la Toile, telle la flèche par l’âme de l’arc. C’est cela l’effectivité, ce qui se déploie au-delà de l’agir direct. Je me suis concentré sur la qualité de mes écrits, leur constance, la cohérence des Non-agir, laisser le cours des choses faire son travail après avoir fait le notre. thématiques, et c'est ainsi qu'ils ont engendré l’intérêt des professionnels. C’est cela le non-agir au quotidien, savoir poser l’agir avec justesse (dans le temps et l’intention), s’y atteler avec précision, rigueur et professionnalisme et laisser se faire. Au risque de me répéter, il convient ensuite de savoir ne plus faire — devenir passif pour laisser le cours des choses opérer avec effectivité —, mais de sorte que rien ne soit pas fait, c’est-à-dire veiller à ce que les conditions favorables de déploiement soient dynamiques/actives. N’est-ce pas ce que réalise si justement le surfeur une fois dans la vague ? Il laisse l’effectivité de celle-ci le propulser. Il peut ainsi se concentrer sur la glisse elle-même et y retirer tout le plaisir que l’interaction procure. Nageant en amont (faisant), se faisant happer par le « curl », le creux, il pompe une fois ou deux pour générer la vitesse nécessaire et utile à la glisse. Il fait, puis il ne fait plus, mais de sorte que rien ne soit pas fait… N’est-ce pas encore ce que connaît le musicien, qui après avoir répété et répété La réussite de Teddy Riner n’est pas la médaille olympique, mais la victoire « sans effort » ; n’est-ce pas là la Grande Victoire ? encore, laisse de dépit le morceau si difficile. Puis, quelques jours après, il découvre avec stupeur que ses doigts jouent sans effort. Là encore, ayant fait et ne faisant plus — donc laissant le cerveau travailler tranquillement à encoder les nouvelles connexions synaptiques, puis réduire l’écart entre la réponse actuelle et la réponse désirée —, les mains peuvent enfin « faire » car rien n’a pas été fait. Je pense désormais que réside dans le non-agir le développement d’une faculté humaine essentielle dans l’« accès » au succès : la confiance (confidencia, avoir l’assurance des forces) dans le cours des choses. Ce n’est pas une confiance en soi (c’est-à-dire en mes forces), mais une confiance dans la force des « choses ». Lorsque Tiger Woods subit des

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propos racistes dans son enfance, sa mère lui dit avec sagesse : « laisse parler tes clubs ». Or que dit une telle phrase ? « pratique et laisse tes résultats parler d’eux -mêmes, mais veille à rester concentré sur ton geste et ton attitude, ainsi le résultat se fera ». Il en va de même dans l’amour : celui qui insiste auprès de l’être désiré fixe, détermine et dissout le potentiel de réponse autant que l'énergie d'amour souhaitée. Mais envoyer un SMS tendre et laisser son message se déployer dans l’esprit de l’autre favorise une réponse, même deux jours après. L’autre ne répond pas ? Qu’importe ! Refaire à nouveau, puis ne plus faire, (mais) de sorte que rien ne soit pas (trop) fait. Le bon sens paysan l’intègre depuis la nuit des temps dans la culture des champs : « on ne tire pas sur une plante pour la faire pousser plus vite, on la bine, la sarcle, l’arrose, la protège en vue d’en cueillir les fruits ». Mon grand-père m’expliquait, dans son vieux patois franco-breton, la nécessité de laisser une terre en jachère une année après l’avoir cultivée durant trois pour en retirer à nouveau les fruits. Or, dans le monde d’aujourd’hui, on ne laisse « rien se reposer », c’est-à-dire laisser le temps par lequel quelque chose d’additionnel se produit sans que nous ayons à faire quelque chose : n’est-ce pas l’image mythologique de la « magie » ? Quelque chose se passe sans que j’y aie fait quelque chose de direct et d’agissant ? L’hiver est la saison non agissante. C’est d’une certaine manière à ce moment (moment = ce qui se déploie sur une période) que le commencement s’amorce. C’est ensuite le printemps qui en assure l’essor en propulsant la vie en mille couleurs, sons, odeurs et autres forces visibles ou non à notre accessibilité. Puis l’été et l’automne engendrent le profit autant que le déclin. Le déclin n’étant pas la perte, mais le ralentissement par lequel ce qui doit à nouveau se déployer arrive. En apparence rien ne se passe, et pourtant rien ne se passe pas ; déjà la sève amorce le retour visible des premiers bourgeons, même si en apparence rien ne se distingue à l’œil. L’important dans l’écriture du terme « non-agir » est le trait d’union. Il incarne le « vide » par et dans lequel ce qui peut se déployer s’amorce.

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La nature non-agit et c’est pour cela qu’elle offre « succès et réussite » sous toutes ses formes. Le non-agir pose ainsi le principe clé d’une transformation silencieuse, ce qui s’opère avec discrétion. Ainsi, la partie que je considère la plus importante dans la rédaction du « nonagir » est le trait d’union, non pour l’union/relation qu’il propose entre « non » et « agir », mais par ce qu’il propose d’espace vide, un espace sans rien « à dire », sans concept, ce vide à partir duquel « tout » peut se déployer. Le non-agir opérant comme un processus saisonnier, il s’active par lui-même, non par une Qui sait laisser se faire ce qui advient sans insister, récolte bien plus avec sérénité que celui qui force les choses. force visible et continue, mais par l’amplitude naturelle dans laquelle l’eau coulant sur la pente est entraînée par sa propre dynamique. Puis, prenant de la vitesse et diverses matières en cours de route, elle ne peut que gagner en puissance et en amplitude. Ainsi le non-agir renvoie à l’idée que le succès se récolte, se cueille de manière naturelle, mais ne se guette pas, ne se force pas jusqu’à l’épuisement. N’est-ce pas ce que le champion olympique de judo Teddy Riner affirme au micro de France 24 : « c’est un aboutissement, Le non-agir est discret et silencieux. Pourquoi donc se montrer aussi bruyant et le déranger dans son travail ? c’est le fruit d’un travail » ? Dans le titre de l’article du Figaro.fr, nous lisons l’implicite de ce propos avec ce titre évocateur : « Des adversaires réduits à l'impuissance » Certes, nous y verrons une sémantique héroïque et occidentale, mais l’implicite est plus subtil et en lien direct avec le propos du champion : le fruit d’un travail. Ce processus qui, au moment de l’action, enlève aux adversaires toute puissance, ou, pourrions-nous désormais dire, dissout la puissance existante. Or, qu’est-ce que le fruit cueilli, sinon la transformation silencieuse, continue, enrichie qui, par propension (entretenue par le paysan mais aussi par le non-agir de la nature, la pluie, le vent, le soleil, la nuit, le jour, les insectes, la terre, etc.), est « condamnée » à tomber, à être cueillie ? Que ce soit Teddy Riner, Gandhi, Napoléon à Austerlitz, Leonidas aux Thermopyles, Tiger Woods sur les terrains de golf ou tout autre illustration de ce type,

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chacun mobilise avec sagacité cette dynamique du non-agir, en laissant croître ce qui, par propension d’un agir initial, ne peut désormais qu’advenir. Gardons à l’esprit que le non-agir ne désigne pas l’idée de « ne rien faire », bien au contraire. Cela ne veut pas dire non plus qu’il ne faille pas travailler ou agir, cela veut dire qu’après avoir agi comme la situation le demande (en lien avec le cours et la disposition des choses), il faut savoir arrêter l’activité et laisser d’autres forces prendre le relais à notre avantage.

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Principe quatre :

Observer les signaux faibles, un principe clé de la stratégie

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Développer l’attention aux circonstances (partie une)
J’aime l’idée, cher Vincent, d’échanger avec toi entre chaque principe. Mes « évidences » d’aujourd’hui ne sont pas celles d’autrui. La notion d'’évidence pose le principe que nous considérons notre pensée si naturelle qu’elle n’est plus soumise, ni à « mise à l’épreuve » ni à « dérangement ». Parfois, cela peut m’amener à conduire ma pensée comme si chacun en avait l’expérience. Or mon expérience est unique de par le simple fait que personne n’en a jamais partagé l’« espace-temps » et les leçons qui en découlent. Avec cette gentillesse qui te caractérise, tu m’as rappelé que tes lecteurs étaient autant le manager, le dirigeant, le professeur, l’artisan, la personne sans emploi ou tout autre lecteur assidu et intéressé. Je ne l’ai pas rédigé dans mon avant-propos et peu le savent, mais j’ai moi-même commencé mon histoire professionnelle à l’âge de 15 ans par un CAP de mécanique auto. Je me souviens fort bien de cette époque. Un moment de la vie où je me sentais triste chaque jour. J’avais les mains parfumées au gasoil ou à l’huile. Mes ongles étaient toujours noirs, mes connaissances restreintes même si mes facultés étaient réelles. J’avais souvent mal au ventre en allant à l’école. Je redoutais les contrôles techniques car je ne comprenais rien à la mécanique. Je ne comprenais même pas ce que je faisais là. La plupart des « profs » me méprisaient parce qu’ils sentaient bien que je n’étais pas à ma place. J’avais peu de copains, car on n’avait rien à se dire. J’étais en « bleu » à la récré, et crois-moi si je te dis que le bleu n’était ni la meilleure couleur, ni le meilleur design pour séduire les jeunes filles de mon âge. J’étais invisible : cela se traduisait par une indifférence totale de la part des membres du sexe opposé que je croisais. Passer sans être vu, voici ce qui est terrible pour un ado de 15 ans. Invisible : situation où l'on n'est vu par personne. L'évidence, ce qui ne se porte plus à être pensé.

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Nous vivions, depuis la mort de notre père, avec des revenus modestes. Ma mère avait été touchée si profondément que la douleur s’était ancrée en elle pour de longues années. Si je pose, en intimité, quelques éléments de mon histoire, c’est parce que je sais quel chemin il faut parcourir pour « apprendre à penser ». Avec mon 1 m 80 et mes 59 kg à la balance, je ressemblais à ces grands timides voûtés que le monde ignore. J’avais bien quelques connaissances, mais elles étaient dans la même catégorie que moi. Au dire des Pour qui part de loin, le chemin pour apprendre à penser avec justesse est long. professeurs et personnes « bien pensantes » de l’époque, rien ne me prédisposait à devenir l’homme d’aujourd’hui. J’étais considéré avec un QI faible et sans réelles qualités de « battant ». L’idée même d’obtenir un doctorat en partant d’un simple CAP était de l’ordre de l’impossibilité sociale. Il aura fallu vingt-cinq ans pour transformer cet « impossible » en « un possible ». Liberitas : non soumis à la contrainte. Je ne tomberai pas dans l’adage : « celui qui veut peut ». Il est erroné et trop lié aux configurations et aux potentiels (forces en action pour qu’un système devienne actif). J’avais peut-être les facultés, mais je n’avais ni les bonnes configurations, ni les potentiels (les forces me permettant de m’actualiser) pour amorcer l’once d’un tel projet. De plus, je n’avais pas encore « rencontré » les utilités indispensables pour pleinement advenir (je reviendrai sur la notion d’utilité). Il faut des « marches » pour escalader « quelque chose » de haut. Par-là, j’exprime le principe que sans un « appui » solide, on ne peut avancer. Même pour glisser dans la pente — concept sur lequel je reviendrai —, il faut un sol dur. Pourquoi dis-je cela ? Il faut du courage pour entamer le chemin laborieux de la « liberté » (liberitas, non soumis à la contrainte). Il faut du temps pour que le cerveau modifie ses connexions neuronales, en moyenne six mois pour qu’une nouvelle habitude devienne pleinement active et autonome. J’ai donc la pleine conscience de ce que mon écriture

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peut demander comme « effort » au lecteur non habitué à une pensée précise et dense. Comme je le dis, je ne suis pas un intellectuel, je suis un homme qui a appris à poser sur son expérience, sa réalité quotidienne, une pensée nuancée et riche (variété large d’options et de connaissances utiles à l’agir). Je peux affiner cette idée en empruntant à la pensée confucéenne une notion clé : celle de savoir réfléchir sans sortir de la question, sans pour cela connaître quelque chose à la pensée formelle. Cela veut dire qu’il n’est pas nécessaire d’acquérir de la connaissance pour réussir, mais qu’il est utile et efficace de savoir réfléchir à une situation sans sortir de ladite situation. Nous quittons ainsi la grande tradition de la métaphysique occidentale ou de la « brillance intellectuelle » pour entrer dans un « pragmatisme » ne passant jamais par le stade de l’abstraction. Ces quelques mots d’explication posés, je remercie avec sincérité le lecteur pour sa pugnacité dans la lecture. Je lui fais l’assurance que chaque mot, chaque idée, chaque « concept » est issu d’une expérience ayant produit un résultat. Le terme « circonstance » est fascinant et, pour ma part, porteur d’utilité dans la dynamique du succès. Circonstance (circum-stare) veut dire « ce qui se tient autour ». La majorité des personnes la redoute. En effet, elles la considèrent comme une fatalité, une situation imprévisible venant à faire échouer leur plan : « je monte une entreprise, mais le feu a détruit le local loué ; je commençais une belle relation avec cet homme, mais son « ex » est revenue et il est reparti avec elle ; je devais signer un beau contrat, mais un changement de direction a fait tomber le projet à l’eau ; etc. ». La vie — le processus par lequel toute chose se déploie — se compose d’un enchevêtrement de circonstances. Le décès de mon père, alors que j’entrais dans ma dixième année, est une circonstance ayant modifié ma trajectoire. La sienne s’est arrêtée, la mienne a bifurqué. La disparition modifie la réalité et, en conséquence, le déploiement de celle-ci entraîne une nouvelle propension dont l’issue est imprédictible. On peut parler de fatalité, de drame familial, de Ne rien connaître de la logique formelle mais savoir réfléchir sans sortir de la question. Circum-stare : ce qui se tient autour.

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tragédie, de « dureté de la vie » ; pour ma part, avec trente-trois années de recul, je considère cela comme une modification de la pente de la réalité. Si mon père n’avait pas quitté cette terre, la trajectoire initiale m’aurait conduit ailleurs. Où ? qu’importe désormais. Pourquoi encombrer l’esprit de réflexions inutiles ? L’important ne réside pas dans ce qui n’est plus, mais dans ce qui peut se déployer à partir de là où je suis. Un être cher qui décède, ce n’est pas une « tragédie », c’est l’obligation de suivre soit une nouvelle trajectoire, soit celle en cours. Tu noteras, Vincent, que ma linguistique mobilise peu de concepts de type « maintenant, hier, demain », ou encore « moi, les autres, ma vie, je ». Après un travail de près de dix années, ma linguistique (ma sémantique, son ADN) s’organise et se construit à partir et « autour » du mouvement : dynamique, situation, configuration, déploiement, pente, dissolution, propension, efficience, interaction, relation (dans le champ toujours dynamique et non psychologique). Cette transformation sémantique a entraîné une vivacité et une dextérité de mon œil et de mon analyse dans le champ de l’observation et des captures de forces. Cela a aussi modifié mes connexions L'avantage de la circonstance, c'est qu'elle entraîne à la détecter en amont. Dextérité de l'œil et souplesse de l'esprit, voici ses bienfaits. neuronales de sorte à me rendre bien plus vif aux signaux faibles, de quelque nature qu'ils soient. Lorsque je te vois opérer (et non « faire ») en tant qu’illusionniste et magicien, je le constate aussi.

Développer l’attention aux circonstances (partie deux)
La circonstance, dans notre culture, revient à désigner « ce qui se tient autour de nous », venant nous « percuter », modifier notre plan, perturber l’idéal de notre volonté projetée sur la réalité. Je me souviens avec clarté de mon entrée en sixième, la perturbation cataclysmique ressentie, non au sens résilient du terme, mais au sens dynamique de la réalité qui avait atténué mes sens et principalement mon audition (j’avais le sentiment d’entendre le monde avec du coton dans les oreilles). Ce type de perturbation modifie tellement la configuration structurelle, organique et neurologique de la personne, qu’il lui

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faut un temps indéfini pour re-construire une structure mentale, psychologique et physique acceptable. Cette période post-cataclysmique fut si chaotique que je n’avais nul repère pour trouver « la pente ». Par « la pente », je pose le principe que la « vie » n’est pas une montagne à escalader, mais une pente sur laquelle il est nécessaire d’apprendre à « surfer ». Plus l’âge se dissout et plus le temps passe vite… n’est-ce pas ? Quittons mon histoire — circonstanciée — pour avancer dans cette notion de l’attention vigilante aux circonstances. Au risque d’insister, là où la majorité des personnes veulent une sécurité optimale pour vivre « heureux », j’adhère désormais au principe que l’un des aspects du succès et de la réussite réside en l’acceptation d’une dynamique en prise avec ce qui se tient autour de « soi » — ladite circonstance —, plus qu’en une toute-puissance de l’esprit sur les choses. Beaucoup cherchent à s’assurer que tout se passera bien. Pour cela, ils gèrent le risque : assurance chômage, assurance maladie, assurance décès, assurance vie et autres multiples assurances. Or, nous gérons le risque parce que nous voyons dans les circonstances de la vie le risque de perdre ce qui nous est cher, alors que nous devrions d’abord y voir ce qui peut nous faire « grandir », nous actualiser, c’est-à-dire advenir « autre chose ». L’homme n’est plus l’enfant, ni en taille, ni en poids, ni en maladresse, ni en quoi que ce soit, qu’il était à son origine, l’enfant est advenu et non devenu. L’homme advient avec le cours des choses ; dans ce cours, il y a le possible chemin du succès. Si je choisis le terme « advenir » (advenire, se produire, survenir) et non « devenir » (devenire, venir de, arriver à), c’est qu’il pose le principe que l’environnement, dans le cours des choses, est porteur d’une activité extrinsèque à la personne. Le terme « devenir », quant à lui, reste, dans l’imaginaire collectif, trop lié à une activité intrinsèque projetée sur le monde. Advenir pose ainsi le principe d’un enchevêtrement dynamique qu’il est nécessaire de faire croître Advenir, collaborer avec le cours des choses pour que « cela » se produise. Pourquoi chercher à devenir ? Mieux vaut advenir, plus riche en opportunités. Pour voir ce qui se tient autour de soi, il faut à minima tourner la tête, à défaut de faire un tour complet sur soi-même.

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pour actualiser ce qui, par propension naturelle, arrive. « JE » ne suis plus celui qui a le seul pouvoir sur les choses, mais je — en tant que « système dynamique » — collabore avec le cours des choses pour que ce cours se porte à mon avantage. A l'horizon, la vague est sans forme. Dans un livret précédent réalisé pour ma conférence, Stratégies de développement des potentiels11, j'évoquais l'image du surfer. Ayant moi-même, en tant que Breton, pratiqué le surf plus de dix années sur les plages de Quiberon, j'ai appris combien la vague au loin est sans forme : un léger surlignage sombre que l'œil inexpérimenté confond avec l'horizon. La vague au large est sans forme précise, elle s'avance, se déploie et advient. Le surfer habile vient la chercher en amont de sa « casse », là où les débutants subissent sa déferlante. Profitant (sans effort) de son déferlé, le surfer expérimenté, prenant appui dans le curl, gagne en vitesse et en puissance. La vague est indifférente au surfer et Il y a dans l'anodin posé en bord de table un potentiel multiple de réalités possibles. pourtant elle lui procure la force et la « structure » utile à sa glisse. Le surfer collabore ainsi avec le cours des choses sans que ce cours des choses ne s'arrête, sinon en apparence, en venant se dissoudre à l'aube du sable. Le surfer aguerri va donc quitter la vague avant qu'elle n'atteigne ce point de non-retour, c'est-à-dire ce moment précis où glissant trop à l'aval de la houle, le surfer va devoir forcer les éléments (la barre, cet espace où le rugissant des vagues se brise sur les néophytes) pour revenir à l'amont du lieu où la vague est sans forme finalisée. N'en est-il pas de même pour toi, Vincent, lorsqu'il y a près de quinze ans, alors que nous échangions dans ton salon, je te questionnais sur ton avenir. Au même moment, tu me proposais une boisson. Je te suivais avec naturel vers la cuisine qui jouxtait ton salon. J'apercevais, car accessible à mes yeux, un document de travail sur la mémoire posé sur ta 11 Richez Y., Stratégies de développement des potentiels, Editions de l'Homo-Viator, SUCCESS C&L., Conférence ICFF Paris, 2012.

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table de salon. J'ai hésité un instant pour savoir si je devais utiliser le terme « en évidence », comme si tu l'avais posé avec l'intention consciente que je puisse le voir, or ce n'était pas le cas. A cette époque, je travaillais souvent pour les Centres de gestion agréés (CGA). Il ne m'a fallu qu'une seconde pour faire le lien entre ton talent, tes compétences et la possibilité de bâtir une offre de formation pour cette clientèle que je savais ouverte à l'apport que tu pouvais leur fournir. Je t'expliquais comment faire les documents, bâtir une offre et t'ouvrais une première porte chez un CGA. Tu fis le reste... Ce petit document était « là », il était autant le potentiel de situation que je pouvais voir. J'étais cette « force » qui amorçait l'actualisation. Ce document était comme la vague, « sans forme définitive », mais il était là et déjà prêt à advenir (ton futur ouvrage). Tu t'y es attelé très vite et tu t'es mis en amont, prêt à monter sur la planche lorsque la vague atteindrait le moment entre le « pas encore et le déjà plus ». Les choses en cours étaient déjà là, les CGA, ton travail sur la mémoire, ton engagement dans la magie, ton engagement à réussir, moi-même, tout était déjà en mouvement, il fallait « juste » l'actualiser. Tu t'es mis à collaborer avec ce « cours des choses » et tu as surfé avec un style pour lequel j'ai une grande admiration. Tu as aussi su sortir de la vague pour mieux en profiter, c'est ce que montre ton actualité me semble-t-il. Cela rejoindrait d'ailleurs et pour partie cette belle réflexion du psychologue russe Lev Vygotski : « L’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées. Cette non-réalisation possède le statut paradoxal d’une “réalité incontestable”. » L'expérience tend à me montrer que si l'homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées portant ainsi le statut de réalité incontestable, l'environnement en porte autant. Il y a plusieurs réalités incontestables en capacité de s'actualiser. Lorsque j'y pense parfois, j'en ai le vertige. C'est certainement la raison pour laquelle je n'ai jamais craint pour mon « avenir », car ce dernier était dans les circonstances accessibles à mes yeux, à chaque instant. La pire chose qui puisse arriver à une personne c'est qu'elle soit aveugle La vie n'est pas une montagne à gravir, mais une pente à dévaler. Et plus le temps s'égrène, plus ça va vite.

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aux multiples réalités présentes autour d'elle. Reprenons, veux-tu, notre développement. Si nous prenons cette notion de circonstances, non comme un espace imprévisible et Il y a autour de soi bien plus d’opportunités qu’en « soi ». Une fois ceci compris, la vie devient étrangement plus généreuse. porteur de souffrances, de problèmes ou de risques, mais comme une formidable opportunité de vivre la vie rêvée, alors, soudain, une nouvelle réalité peut se déployer devant nous. Cette notion est intéressante en effet, elle implique une nouvelle manière d’appréhender l’expression suivante : liberum arbitrium indifferentiae. Elle veut dire libre arbitre. Si nous ne prenons plus cette dernière sous une dimension purement intrinsèque, c’est-à-dire le pouvoir de la pensée humaine sur la nature, ni d’ailleurs la manifestation d’un Esprit supérieur duquel nous sommes capables de nous émanciper, alors Liberum arbitrium indifferentiae : libre arbitre il devient possible de lui donner une tout autre signification : arbitrer ce qui se tient autour de nous sans contrainte autre que le cours des choses. Cela veut dire que les « choses » étant dénuées d’une intention propre (ne désirant ni bien ni mal à notre égard), l’arbitrage relève de notre capacité à orienter notre gouvernail au regard du courant des « forces en cours », tel un navigateur orientant son bateau sur la mer. N'est-ce pas cette forme de liberum arbitrium indifferentiae dont tu fis preuve en arbitrant la voie à suivre à partir de ce qui se trouvait autour de toi ? Tu amorçais une pente sur laquelle tu allais te mettre à glisser, prenant de la vitesse avec les ans. La vie n’est pas une montagne à escalader, mais une pente sur laquelle on prend de la vitesse avec le temps. Dès lors que l’on comprend combien la grande majorité de nos vérités culturelles ainsi nos certitudes occidentales ne sont que des inventions de la pensée grecque, puis judéochrétiennes projetées sur le monde, il devient passionnant d’investiguer de nouvelles « conceptions dynamiques » d’opérer en ce monde. Je pourrais aller encore plus loin en

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exprimant la notion suivante : dès lors que l’on s’émancipe des concepts tels que « je suis », « je dois », « j’existe » et donc « qui je suis ? », « que dois-je faire ? », « quel est mon destin, ma voie ? », alors j’enlève l’immense poids de ces concepts anciens de mes « épaules » et mon esprit me laisse l’opportunité de me rendre disponible à autre chose. Le succès et la réussite ne sont, me semble-t-il, que des manifestations, des conséquences de ces « choses » auxquelles on donne le nom qui nous convient le mieux. Voici pourquoi il convient d’être attentif aux circonstances, non parce qu’il faut en avoir peur, mais parce qu’il faut en avoir toute la frénésie de la découverte. Qui regarde « ce qui se tient autour de lui » peut s’y appuyer pour avancer. Oserais-je dire que j’en sais quelque chose ? Le succès n'est pas un objectif déterminé et fixe, mais un profit escompté.

Détecter les signaux faibles : ce qui n’a pas encore de forme
Ce quatrième principe parle de l’importance des signaux faibles, qui, en stratégie, portés à leur plein effet, poussent au profit escompté. Le succès autant que la réussite sont des profits escomptés. Dans ce cas, la circonstance devient un espace de potentiel à actualiser. Qu’est-ce qui dans la situation porte un élément, un signal faible, presque imperceptible, qui par mes nouveaux choix, mes comportements, mes actions et mes nonactions va se voir infléchir pour que par propension (ce qui se déploie) ce dernier devienne un élément majeur de ma vie ? La circonstance, pour ma part, n’est plus ni fatalité ni chance, mais un potentiel de situation. C'est ce que les Chinois nomment le che. C’est-àdire ce qui porte en son sein la « force » en cours, en capacité de me conduire à. Cette manière d’appréhender le cours des choses, et non pas « de voir la vie » — car rien ici n’est philosophique —, est on ne peut plus pragmatique et concret. Le seul point fondamental est d’arrêter de « se » donner de l’importance. Je veux dire par là que « je » deviens un facteur lui-même du cours des choses et non un « être qui a tout en lui » et qui

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a pouvoir sur les choses — soyons modeste. Je trouve d’ailleurs cette vérité arrogante et présomptueuse, et du coup porteuse de son propre déclin. Prendre appui sur les forces extérieures lorsqu'elles favorisent le succès. Le 2 décembre 1805, Napoléon se trouve à Austerlitz, ses hommes sont pour la plupart épuisés par de longs jours de marche. Le plateau du Pratzen est à l'avantage des AustroRusses. En face, les généraux ennemis sont confiants (hormis le vieux général Mikhaïl Koutouzov) : leur plan est parfait ! S'ils avaient eu le Wifi et Canal Météo sur leur smartphone, ils auraient pu prendre en compte le fait que la météo allait, à leur insu, donner un possible avantage aux Français (si bien sûr leur général ne commettait pas la même erreur qu'eux). Les signaux faibles sont présents, mais chacun les appréhende différemment, les premiers les considérant comme des éléments naturels sans lien avec A trop réfléchir sur soi, on finit par être aveugle aux signaux que le monde nous adresse. leur plan. Les seconds y détectent un potentiel de situation qu'ils peuvent porter à leur avantage. La région de Menitz et de Satschan est remplie d'étangs et de marais gelés, autant de configurations qu'un stratège attentif aux signaux faibles peut utiliser au désavantage du « plus fort ». Ce jour-là, il fait environ 5° C et le brouillard sera dans quelques instants fatal pour ceux dont le plan est parfait. Napoléon va s'y « appuyer » (le che, la force qui par propension se déploie) pour le porter à son avantage, même s'il ne sait pas encore que le soleil, prenant le relais, renforcera l'effet du brouillard en éblouissant l'armée ennemie. Pour cette fois, Napoléon, que l'arrogance n'aveugle pas encore, actualise le potentiel de situation en transformant les signaux faibles en forces utiles pour son armée. Ainsi, ce jour-là, Napoléon gagne la bataille et fête le succès avec ses hommes. Les signaux faibles sont disponibles pour qui sait « sortir » de sa tête, c'est-àdire quitter le monde fermé des idées pour appréhender la réalité. Comme je l'écrivais dans le principe deux : alors que je terminais ma première thèse professionnelle, je me trouvais dans une situation financière délicate, je scrutais les signaux faibles, c'est-à-dire l'ensemble des indices, des signaux imperceptibles, des rumeurs, des propos, des attitudes dans la rue, dans les bureaux, dans les revues, sur le web, dans le monde en lien avec mon

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projet, mon intention. Si à l'horizon la vague est sans forme, il ne faut pas pour autant s'endormir sur sa planche, mais guetter le mouvement de l'eau, l'onde en devenir. Il ne faut pas rester en attente de la vague, à « attendre qu'elle arrive », en tension « prêt à bondir», il faut amorcer le mouvement en amont, avancer, s'inscrire dans le rythme en devenir, se placer là où le pic s'amorce, à la fois au juste endroit, à la fois à la juste vitesse. Puis j'ai commencé à créer l'écart en écrivant des articles, en donnant des conférences, en créant des vidéos, en animant des groupes de travail, en formant des centaines de personnes (des managers pour la plus grande partie), sachant pertinemment que le marché avait ses habitudes, ses gourous, ses outils. Je n'étais pas attendu, j'étais même dérangeant. Il était nécessaire de ne jamais critiquer l'existant, mais d'insuffler le doute sur la vérité en cours, montrer l'écart et non la différence. Préserver une intention positive, c'est-à-dire ne nuisant à personne. Il me fallait ainsi être patient. J'estimais que cette patience durerait de cinq à dix ans. Le succès, la réussite sont des fruits qui mûrissent. Je savais que je devais amorcer bien en amont l'influence du marché et m'appuyer sur les problématiques d'entreprises pour actualiser notre offre. Je savais aussi qu'il était important d'enrichir l'existant en conjuguant avec intelligence différents domaines : la cybernétique, l'anthropologie, la sémiologie, la physique, la philosophie, l'andragogie (la formation pour adulte), l’éthologie, etc. Je savais que n'étant prisonnier d'aucune vérité, je pouvais allier les domaines entre eux avec aisance et efficacité. Je m'inscrivais dans la même dynamique que d'autres avant moi, tels que Walt Disney ou Steve Jobs. Ce dernier disait d'ailleurs : « Si le Macintosh a si bien réussi, c'est parce qu'il est l'œuvre d'artistes, de zoologues et d'historiens qui se sont révélés d'excellents informaticiens. » Le « che », ce potentiel de situation porteur d'une énergie maximum. Voici l'un des points communs à tous les stratèges, indépendamment de leur morale ou de leur intention. Le succès commence par la perception d'infimes informations disponibles dans la réalité.

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Dans un autre registre et l'un des plus dramatiques du XXe siècle, Hitler appliqua avec A quelque époque que ce soit, il y a toujours une forme de guerre, le vainqueur est celui qui gagne avec l'engagement minimal. méthode ces règles de la stratégie. Par exemple, il utilisa les faiblesses de la république de Weimar en faisant croître à son avantage les inconstances humaines, et ceci en jouant sur deux tableaux, celui du capitalisme et celui du socialisme, de manière indirecte. Pendant plusieurs années, sous couvert d'un « discours pacifique », Hitler va ruiner les dominations française et anglaise. En signant en 1934 son pacte de non-agression avec la Pologne, l'homme couvrait son flanc oriental. Puis son entrée en Autriche lui permet de toucher le flanc de la Tchécoslovaquie. Discrètement, il soutient l'Italie de Mussolini. L'étude de cette période montre que Hitler a su tirer avantage des signaux faibles, mais aussi du signal fort que fut la crise de 1929. Ce n'est pas Hitler qui a réussi « seul », il a réussi cette tragédie humaine parce que les forces en cours y étaient favorables. Si Hitler réussit à atteindre le stade de Führer, il échoua dans le succès final de son projet, car il était devenu lui-même aveugle aux signaux faibles que les alliés avaient capté à leur tour. Qu'aurait été l'Histoire si Hitler, en 1908, avait été accepté au concours des Beaux-Arts de Vienne ? Ne nous méprenons pas, je ne fais nulle éloge de Hitler, de Jobs, de Gandhi ou de tout autre personnage. Je souligne que les modus operandi sont toujours les mêmes, seules les intentions changent. Prendre appui sur les potentiels de situation, utiliser les forces en action en vue de les porter à leur plein effet, tel est l'un des principes conduisant au « succès » escompté. En demandant au peuple indien de ne pas lutter, développant le principe de non-violence (ahimsâ), Mohandas Karamchand Gandhi met en œuvre le principe de propension. La violence des Britanniques n'ayant plus de « contrepoids » par une réaction tout aussi violente des Indiens, ceci au regard des injustices commises à leur égard, se voit porter à un tel niveau qu'elle se dissout d'elle-même. Le succès de Gandhi vient du fait qu'il a utilisé les forces en action à l'avantage de sa

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vision, de sa philosophie, même si les larmes, le sang et la violence eurent cours. Ne prenant parti pour personne, mais cherchant constamment à dissoudre toute stimulation à la colère ou à la guerre, Gandhi devient à lui-seul une force, le potentiel sur lequel un pays entier va prendre appui pour s'émanciper de l'occupation britannique. Nous retrouvons ici l'un des principes clés de la stratégie. Ce dernier consiste à réduire au maximum l'engagement armé : en effet, le stratège n'est ni hargneux, ni violent. Les grandes victoires, disent les anciens traités de guerre chinois, sont discrètes.

Le stratège portant à terme la Grande Victoire n'est ni belliqueux, ni violent, ni dominateur.

Ce qui est fixe se détermine, donc se dissout
Peut-être trouveras-tu ces exemples inadaptés à notre réalité contemporaine, aussi laissemoi souligner l'exemple des opérateurs des télécoms. Lorsque le président de Free loue les réseaux d'Orange, il vole en quelques heures des dizaines de milliers de clients aux trois principaux opérateurs français. En six mois, Free avait gagné près de 4 millions d'utilisateurs. Le PDG de Bouygues attaque en retour Free parce que ce dernier, finalement, utilise le principe du biais, de la ruse, de la configuration : s'appuyer sur les infrastructures existantes d'Orange pour pénétrer le marché. Nous avons ici une démonstration efficace de stratégie. D'un côté les anciens « systèmes », avec leur modèle, leur plan, leurs ententes et leur « équation parfaite », de l'autre le rusé, l'Ulysse des temps modernes prenant le biais, s'appuyant sur le potentiel de situation qu'offre Orange qui, telle la ville de Troie, ne se doute pas un seul instant qu'un « cheval » vient de pénétrer ses murailles. Le Grand Général de Bouygues est défait par un improbable ennemi. Il se fait avoir sur un terrain improbable. Le succès de Free, là encore, a été de s'appuyer sur le potentiel de situation, le che, c'est-à-dire l'énergie maximum d'Orange à partir de laquelle il n'a plus qu'à projeter son « attaque ». Le PDG de Free prive ainsi Bouygues et Orange de toute initiative en les

Une activité portée à son trop-plein est condamnée au déclin.

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réduisant à la passivité. Les concurrents ne peuvent en effet agir de manière directe, prisonniers qu'ils sont d'un contrat. Ce n'est pas tant le jeu de mots entre les dirigeants ou le « qui a raison, qui a tort » qui nous intéresse, mais bien le modus operandi de l'un au regard de son profit escompté. Une bataille semble remportée ; quant à la guerre, l'Histoire le dira. Toute vie bien réglée est par définition fixée à son propre système. Le désavantage des « grosses structures », c'est qu'elles sont déterminées par leur propre configuration, elles sont prévisibles et prédictibles ; or, le succès autant que la réussite émergent la plupart du temps d'une indétermination. En effet, ce qui est déterminé arrête le processus en cours. La détermination, dans les organisations, les couples, ce sont les « routines », les « procédures » qui régissent l'activité. Or, dès lors que la procédure, le process est déterminé, le potentiel même de succès vise à s'écrouler, à se dissoudre tout simplement, parce qu'il n'y a plus de place pour le potentiel contenu dans la circonstance, ou du moins le potentiel de faire émerger « quelque chose » contenu dans la circonstance. Alors les structures épuisent et dissolvent l'énergie de propension de leur « force interne ».

La circonstance est ce qui vient déranger ce qui est déterminé. La circonstance porteuse de cette « force », de ce che, de cet effet maximal qu'il est possible de porter à l'avantage de son projet ne vaut que parce que nous y sommes disponibles, non parce que notre vie est réglée comme un papier à musique. Vous voulez réussir ? avoir du succès ? Alors déréglez vos habitudes, vos process, vos déterminations. Beaucoup de personnes veulent réussir, avoir du succès, mais elles sont déterminées par leur propre « process », leurs propres règles dont la fixité épuise le che, pourtant disponible et à portée de main. Ton livret sur cette table, il y a douze ans de cela, t'en souviens-tu ? Tu étais disponible à ce qui pouvait se déployer, tu l'es toujours d'ailleurs,

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c'est pourquoi les forces en cours te sont favorables. Te souviens-tu, Vincent ? Au début de ce livre j'évoquais le vieux principe chinois : « le ciel n'est pour personne, mais il favorise toujours l'homme de bien ». Toute chose amorcée connaît sa propension. Toute activité portée à son trop-plein connaît son déclin. Le verre trop rempli déborde, la personne trop amoureuse devient jalouse ou épuise l'autre, l'entreprise assoupie par le succès s'endort dans ses « pantoufles » et soudain se fait dépasser. Qui arrose trop son orchidée la tue, qui encourage trop épuise, qui s'entraîne trop se blesse, qui surfe trop longtemps sur la vague se retrouve sur le sable. A ce jour, lorsque je regarde ta « courbe » de réussite, je dirais volontiers que tu as su rester dans l'avant du « trop ». Que ce soit dans les spectacles, les formations, les conférences, la formation en ligne, je te vois déployer tes activités en veillant à ce que jamais aucune ne prenne « trop » de place. Ainsi tu gagnes en propension sans jamais te laisser piéger par une fixité dissolvante. Quand le surfeur sort de la vague avant qu'elle n'entame son déclin, il peut recommencer Le « che » est la force pleine et disponible à partir de laquelle l'action atteint son effet le plus important. Les gens veulent réussir, mais leurs process de vie les y rend indisponibles.

La flèche fend l'air car la corde, bandée à son maximum, l'y propulse avec puissance : tel est le « che ».

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sans se fatiguer. Lorsque le golfeur laisse son bassin basculer avec souplesse, le bois12 envoie la balle bien plus loin que s'il la tape en force. Et plus loin encore pour peu qu'il perçoive la force du vent, l'humidité de l'herbe, la pente du green et qu'il porte à son avantage l'ensemble des forces en cours. Il en est de même pour l'archer, pour le cycliste se faisant aspirer par le peloton, pour l'aigle qui prend appui sur les courants aériens et parcourt ainsi de longues distances. Le che est présent pour qui sait le percevoir, non d'un point de vue intellectuel, mais bien d'un point de vue sensoriel, physique. Je le répète, le che, dans la pensée chinoise, renvoie directement au potentiel de situation, du support doué d'effet, de l'énergie maximale. Toutefois, c'est la capacité de la personne, de l'usage qu'elle en fait ou non, qui permet d'en extraire l'effet escompté. Tu as su porter à ton avantage les signaux faibles qu'Internet proposait dès 2004. L'arrivée du haut débit, l'évolution des technologies, que tu as su prendre en amont, t'ont donné l'avantage sur tes « compétiteurs ». Adaptant ton savoir et ton expérience au nouveau marché que je te proposais il y a dix ans, tu as progressé en diversifiant ton offre. Ce faisant, cette dernière renforçait ton autorité (auctoritas, celui qui a fait le chemin). Cette pente te conduisait irrémédiablement à la télévision. Tu étais condamné au succès, non parce que tu étais meilleur que les autres, mais parce que tu savais porter à ton avantage les signaux faibles, les circonstances que la réalité portait à ton attention. Ouvrant ton esprit à d'autres manières d'appréhender la magie, tu as su enrichir ta propre pratique, la rendant « dynamique ». Sans être gourmand, tu as réussi une croissance discrète. Voici une réussite. Les signaux faibles sont ces indices, ces forces à peine visibles pour qui est tourné vers 12 Le bois est un club le plus long que le golfeur puisse avoir avec lui ; ce dernier est utilisé pour frapper de longs coups.

Qui sait être modéré aura le succès continu.

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« lui-même ». Pourtant, ils se déploient à l'écart de notre propre activité, indifférents à nous-mêmes. Nous sommes tellement convaincus que nous sommes « tout-puissants », que nous « avons tout en nous », que nous avons oublié à quel point, sans ces forces en action, sans ce cours des choses sans début ni fin visée (telos), rien ne se fait et aucun succès n'est possible. Nous sommes tellement incités à faire un « travail sur nous-même », pour nous connaître, que nous avons oublié à quel point nous n'existons que parce qu'il y a une configuration par et dans laquelle cette existence est possible. Les personnes ayant réussi, non pas en terme de reconnaissance sociale — pas uniquement — mais en terme d'actualisation d'une idée, d'un projet indépendamment de la morale, s'appuient, saisissent et font croître à leur avantage ces signaux faibles. Trois mots qui se répètent dans une phrase, un événement en apparence anodin, une répétition même fugace d'une activité que personne ne prend au sérieux mais qui donne des résultats intéressants, une météo en apparence négative pour les uns mais que d'autres portent à leur avantage, un coup de vent économique, des tweets répétés autour d'une thématique, voici ce que sont des « signaux faibles ».

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Principe cinq :

S'égarer (et donc échouer avec élégance)

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Introduction à l'égarement, à l'échec
Lundi 17 septembre 2012. Il est 22 h 43. Avec mon inséparable casque à musique sur les oreilles — j'écris toujours en musique —, je me prépare, cher Vincent, à aborder ce cinquième principe. Je me trouve à nouveau face à cette distance, cet écart avec lequel je dois composer : l'échec... Thématique illustre que l'Occident traite encore et encore : « On apprend de ses échecs, l'échec est porteur d'enseignements, il y a dans l'échec plus de connaissance que dans la réussite », et autres expressions du type « bouillon de poulet pour l'âme13 » que la littérature américaine a portées au succès des best-sellers populaires. Pourquoi ? Les Etats-Unis sont le pays de « l'échec » incarné, mais ne sont-ils pas pour cela, encore, le pays symbole de l'héroïsme ? N'est-ce pas pour cela que l'Ecole de Chicago 14 y a connu une prospérité intellectuelle avec le courant des histoires de vie du début du XXI e siècle ? L'histoire de vie désigne la manière dont les personnes racontent leur histoire personnelle (agiographie) en vue de se réapproprier leur chemin, leur parcours. Ce travail particulier fait d'eux des auteurs (auctor, « celui qui fonde et établit »), ceux qui peuvent parler parce qu'ils ont cheminé. Ce n'est pas tant le fait de raconter son histoire qui rend ces histoires si importantes, c'est la capacité du narrateur à en extraire la substantifique moelle. L'essentiel n'est pas l'histoire mais la manière dont l'auteur marche, évolue, apprend, tire enseignement pour lui, puis pour autrui. Parler de soi ne vaut que parce qu'il y a quelque chose d'enseignant pour autrui. Je parle bien sûr dans cette notion de succès et de réussite. 13 Aux États-Unis, les « bouillons de poulet pour l'âme » ont connu un succès sans précédent, car ce sont des histoires authentiques de personnes ayant dépassé l'adversité, les moments d'échecs, l'impossible. Ces histoires réchauffent l'âme et le cœur, comme le bouillon réchauffe le corps dans les périodes de grands froids. 14 Il est possible de dire que c'est avec l'Ecole de Chicago que la sociologie américaine pose son acte Agiographie : mettre en lumière par la parole, la manière dont notre histoire nous façonne et nous enseigne. Les personnes n'aiment pas l'échec parce qu'elles voient le monde avec leur concept au lieu de le voir comme une multitude de chemins possibles.

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Je me souviens de l'histoire de Marc-André Poissant (connu sous le nom de l'auteur à succès Mark Fisher15). Alors qu'il rêvait de faire fortune de sa plume, l'homme occupe pendant un temps le métier de taxi16. Au lieu de se plaindre d'un sort qui l'oblige à exercer un travail éloigné de ses aspirations, le futur auteur à succès profite des longs embouteillages entre Manhattan et l'aéroport JFK pour se mettre à questionner ses passagers. En effet, doté d'une solide culture générale, il peut reconnaître quelques célèbres passagers du monde du business et artistique. Il opère de même avec des personnes du quotidien, mais dont l'assurance dégagée lui met la puce à l'oreille. C'est ainsi qu'il commence à prendre des leçons en posant des questions du type « Comment vous y êtes-vous pris pour en arriver Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d'où tu viens là ? », « Quels sont les cinq conseils que vous trouveriez utiles à mon projet ? », etc. L'histoire voudra que l'un des passagers soit le patron d'une grande agence publicitaire new-yorkaise. Séduit par l'audace, la qualité du questionnement et la motivation (énergie émotionnelle diffusée et canalisée sur une activité) du personnage, ce dernier lui remet sa carte de visite et lui accorde un rendez-vous. Mark Fisher raccrocha le volant peu de temps après... Auctoritas : celui qui fonde et établit par le chemin réalisé Voici ce qu'est l'une des marques significatives des personnes à succès : elles savent prendre l'enseignement de ceux qui ont fait le chemin (auctoritas). Dois-je souligner que dans son livre Comment se faire des amis, Dale Carnegie extrait les enseignements clés d'une hagiographie plurielle ? Je qualifie d'enseignement clé ce qui est utile pour autrui, c'est-à-dire ce qui permet un processus additionnel. Dans la version de 1967, dont l'odeur de naissance. 15 Marc Fisher est l'auteur du best-seller Le Millionnaire. La série se vend à 5 millions d'exemplaires. 16 Issu d'un document autobiographique. Toutefois, ce dernier s'étant perdu dans mes cartons, je ne peux confirmer l'exactitude de la source ni la fiabilité de l'information. Il semble cependant que M. Fisher ait exercé des « boulots » alimentaires (yoga, éditions, publicité) avant que le succès ne lui arrive.

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de papier vieilli reste pour moi un plaisir aussi important que la lecture elle-même, on peut lire, dans l'avant-propos rédigé par Armand Pierhal : « Le meilleur moyen qu'on ait trouvé de réussir, c'est encore de rendre service. Faites des hommes vos amis, nous dit M. Carnegie, et vous obtiendrez d'eux tout ce que vous désirez. » Dale Carnegie proposera une conférence au titre évocateur, « Comment gagner la sympathie des hommes et les influencer », inspiré à la fois par son propre parcours de vie et par ceux d'un grand nombre de personnages renommés qu'il a interviewés, tels que Franklin D. Roosevelt, Owen D. Young, Clark Gable. Carnegie s'inscrit dans cette grande dynamique de l'agiographie, de l'histoire narrative. Il y a dans mon histoire parlée plus de connaissance que si je me contente de la penser. L'échec fait partie du chemin, c'est l'un des bas-côtés de la route. N'est-ce pas troublant de constater à quel point le cinéma américain a porté à l'écran autant d'histoires de gens méconnus : Rudy R. Ruettiger17, Jim Morris, Chris Gardner, etc. ? On ne sait où l'on va que parce que l'on sait d'où l'on vient, dit l'adage indien... Chez nous, parler de soi revient à évoquer nos angoisses, nos peurs, nos anxiétés, nos doutes, notre sexualité, nos névroses, nos échecs, notre histoire familiale, etc. Mais dans ce cas, l'échec est imbibé (« ce qui aspire, s'imprègne ») de peur, de l'interdiction implicite de se mettre en avant. Pour circonscrire cela, notre culture borde la notion d'échec avec des mots tels que « modestie » ou « humilité ». Or la modestie (modus, « qui observe la mesure ») désigne la modération, le calme, la tempérance, la réserve, la discrétion, l’honnêteté, là où l'humilité (humilis) signifie originellement « près de la terre », puis, sous l'influence chrétienne, exprime la notion de bassesse, de platitude, de faible élévation, d'infériorité. Le succès autant que la réussite sont incompatibles avec cette version de l'humilité. 17 J'invite le lecteur à découvrir sur Youtube l'histoire vraie de Rudy : http://www.youtube.com/watch?v=vEGOTWwd14M Quelqu'un a réussi ? Demandez-lui comment, sacrebleu ! au lieu de le jalouser ou de vous lamenter. Si vous ne cherchez pas le meilleur pour vous, il vous restera le médiocre.

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Poursuivons. Les histoires sont nécessaires car elles redonnent à l'esprit cette énergie de Les meilleures histoires sont celles qui nous sont utiles. ressourcement, mais juste après, qu'en fait-on ? C'est-à-dire : que se passe-t-il lorsque la dose de douceur se dissout à l'esprit et qu'il nous faut retourner dans la « vraie vie » ? Il faut puiser dans les histoires, celles des autres, la sienne, le savoir utile, la connaissance rendue visible, sinon nous risquons d'être ce que d'autres normalisent pour nous. Si nous renonçons au meilleur, alors il ne nous reste que la médiocrité (mediocritas, « faire le Les côtés pile et face d'une pièce de monnaie sont indifférents l'un à l'autre. Jamais ils ne se voient, ne se croisent, ne conversent. Leur impossibilité de rencontre fait la valeur de la pièce. En tout cas, celle que nous acceptons de lui donner. chemin à moitié »). Dans les moments sombres de mon parcours de vie, je me souviens avoir puisé dans ces histoires souvent dramatiques le moindre conseil, la moindre phrase qui, à la fois, me « faisait du bien » et me montrait le chemin. Les meilleures histoires, en tout cas dans la thématique abordée maintenant (« s'égarer, et donc échouer avec élégance »), sont celles qui nous sont utiles. Je n'oublie pas les principes précédents, ils sont dans l'implicite de mon développement. C'est l'enchevêtrement de ces dynamiques que j'avance depuis toutes ces années. En conférence, lorsque je suis amené à parler de l'échec, j'utilise une métaphore. Je demande à l'assemblée si une personne accepte de me prêter une pièce de un ou deux euros. Je prends celle-ci entre les doigts, mais, à l'inverse de toi, cher Vincent, je ne la fais pas disparaître, je la décortique. Une pile, une face et une tranche. Je ne m'attarde pas sur les symboles, ce n'est pas l'objet ici. Je demande aux personnes ce qui se passerait si la pièce avait la même face, c'est-à-dire s'il n'y avait plus de pile à l'opposé de face. La réponse spontanée est toujours la même : « cette pièce n'aurait pas de valeur ». La tranche, cette épaisseur, confère aux deux faces à la fois sa forme, son poids, son existence et, au regard de notre société, sa valeur. Je propose l'idée que l'une polarise l'autre, l'une n'ayant de l'activité que parce que l'autre l'alimente. L'une étant indifférente à l'autre, c'est-à-dire que l'une ne pose aucune valeur,

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aucun principe moral sur l'autre. Elles ne s'ignorent pas, mais elles ne s'accordent pas d'intérêts visant à distinguer l'une de l'autre. D'ailleurs, somme toute, elles n'existent que parce que nous croyons en elles. Si nous cessons de leur accorder de l'intérêt, ou même une réalité, elles disparaissent de notre esprit. La réussite et l'échec sont, de manière métaphorique et symbolique, les deux côtés d'une épaisseur, mais elles ne sont aussi que les émanations de notre croyance. Elles n'existent que parce que nous croyons qu'elles sont réelles. Un autre point important que j'aborderais plus loin est l'idée que l'une se retire à l'autre. En effet, pour voir pile, face se retire, et vice versa. Cela peut sembler anodin, mais l'une ne peut cohabiter avec l'autre dans le même espace de vision, sauf à prendre deux pièces ou de placer un miroir derrière. Or, si nous imaginons que pile se retire pour voir face, et inversement, pile pouvant être nommé « quelque chose », alors nous amorçons en amont l'un des points clés de l'« échouer ». Aussi, quittons ce qu'elles contiennent de concept et rentrons dans ce qu'elles offrent comme dynamiques. Pour repenser une idée, un concept, il est nécessaire de connaître et d'appréhender deux choses, me semble-t-il. La première est la source première : l'ADN sémantique et symbolique de ce dont on parle. La seconde est la manière dont l'usage la rend utile et la manipule (manipulare, « prendre entre »). En amorçant ce cinquième principe par l'idée de cheminement, j'amorce en amont de mon développement mon écart avec l'idée classique posée sur l'échec. Pour ma part, l'échec n'est que la conséquence d'un cheminement. On ne sait que l'on échoue que parce que l'on a cheminé. Si l'on savait de manière assurée que l'on va échouer avant même d'amorcer sa marche, alors nous resterions fixés à notre espace, notre idée, notre temps, notre configuration. L'échec ne serait que l'écart entre notre idéal, notre souhait et la réalité rencontrée, Ce n'est pas l'échec qui est douloureux, c'est la charge émotionnelle concentrée sur le résultat souhaité.

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atteinte. Ce que nous considérons comme douloureux dans l'échec n'est pas l'échec, mais la charge émotionnelle concentrée sur le résultat attendu. Or, dès lors que tu dissous cette charge, alors tu peux appréhender l'espace atteint comme porteur d'opportunités, de potentiels de situation. Je te renvoie ainsi au principe quatre. Faut-il repenser cette notion de l'échec ? C'est ce que le titre de mon livre promet : repenser les évidences. Mais comme tu le notes dans mon titre ci-avant, je souligne la notion d'égarement. S'égarer, notion effleurée dans mon introduction alors que j'évoque le « être ou ne pas être » shakespearien. J'ai souligné que l'être était cette incarnation de la perfection fantasmée et rédigée par Platon. L'être parfait, à la fois l'image de Dieu et des mathématiques (abstraites et idéales, donc parfaites). Être s'inscrit ainsi dans cette grande lignée de la connaissance, celle des lois de l'Univers, de la géométrie, de la philosophie. Condamné à « se connaître », être n'a pas échappé à la division : diviser pour expliquer (explicare, « lisser les plis »). Or Platon ne supporte pas les « plis », ces derniers le renvoyant que trop à l'imperfection, à l'ombre, à ce qui n'est pas la morale. Platon détestait Ulysse et méprisait Homère, c'est de notoriété publique. Or être renvoie directement à la norme et à la morale lisse et droite, à la connaissance parfaite (donc à l'objectivité), à la « fin » (telos), la voie, la science, l'au-delà (méta, l'être dans son mode absolu). Peut-être, cher Vincent, me diras-tu que cela est abstrait, conceptuel et sans utilité pour ton lecteur, pour toi. Je l'aurais pensé auparavant. Laisse-moi poursuivre encore mon développement, non pour te convaincre (cum (co)-vincere (vaincre), « prouver victorieusement contre quelqu'un »), mais pour te faire appréhender (apprehendere, « saisir par l'esprit ») l'utilité pour l'esprit de bien décoder l'implicite de notre pensée relative à la question de l'échec. Mon introduction étant posée, je te propose maintenant de féconder mon idée, c'est-àdire lui donner matière à procréer « autre chose » que l'existant.

Apprehendere : saisir par l'esprit.

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Échouer, « toucher le fond par accident et ne plus naviguer »
Avant de se donner le droit (donc de prendre légitimité sur) de repenser les termes échec et égarement, il convient de savoir de quoi l'on parle. Je te propose d'appréhender à la fois ce que « échec » et « échouer » veulent dire. Pour rappel, et en restant en cohérence avec mes travaux, je vais poursuivre la dépsychologisation de ces notions en restant centré sur les principes dynamiques des termes. Tu sais, Vincent, à quel point les concepts abstraits me sont indifférents. Je préfère ce « qui marche » ; or ce qui marche demande bien plus d'engagement que de simplement fantasmer (fantasia) les concepts. « Échec » provient du terme eschecs. Dans les premiers temps, ce terme désigne l'injonction par laquelle le joueur d'échecs annonce à son compétiteur que son roi est en danger. Bien qu'encore floue dans les origines, il semble que l'influence perse šāh mat (« le roi est mort ») se croise avec l'ancien français eschec (butin). Toujours est-il que les origines du terme « échec » renvoient à la prise d'un butin, de prendre afin de détruire « échec et mat ». Plus tard, le terme est dérivé en proposant la signification suivante : « revers éprouvé dans une entreprise ». Nous retrouvons ici en implicite le fameux telos (la fin, le but) grec, la fin escomptée mais non atteinte, entraînant ainsi un ébranlement psychologique, un antécédent dans l'histoire. L'échiquier, au XIXe siècle, désigne le terrain où se joue une partie serrée, où s'opposent plusieurs intérêts. Mon travail m'amène à considérer l'échec comme le principe dynamique propre au champ tactique et stratégique plus qu'au champ psychologique. Toutefois, j'y apporte une nuance : je l'appréhende comme le jeu de go, plus subtil et plus souple. L'histoire du terme « échec » aboutit au sens de « perdre au regard d'un compétiteur une pièce importante ». Il n'y aurait d'échec que parce qu'il y a un enjeu (risque ou opportunité L'échec, cette injonction paradoxale : d'un côté apprendre de nos erreurs, de l'autre marquer notre ignorance. L'échec, en stratégie, consiste à mettre l'autre en situation de perte totale. Échec : prise d'un butin, prendre et détruire.

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contenus dans une situation). Il est intéressant de constater l'écart entre la signification initiale et ce que l'on en a fait. En effet, de nos jours, l'échec semble porter une injonction paradoxale 18 : d'un côté échouer permet d'apprendre, de l'autre échouer montre le non-être, celui qui ne connaît pas, celui qui ne sait pas, donc sans légitimité. Reconnaître l'échec c'est reconnaître son ignorance, son humilité, donc sa bassesse (au sens chrétien). Combien de managers rencontrés qui, au niveau conceptuel acceptaient l'idée que l'échec était « nécessaire », mais au quotidien considéraient que l'échec était la mise en lumière d'une incompétence, donc d'une légitimité moindre que celle attendue, donc d'un résultat négatif lors de l'entretien annuel d'évaluation, donc d'une baisse de la prime escomptée, donc et donc... Laisse-moi maintenant appréhender l'autre pendant de l'échec : échouer. En tant que Breton ayant vécu presque toute sa vie au bord de la mer, dans l'eau, sur l'eau, j'ai réappris ce qu'échouer veut dire. Les experts de l'histoire des mots sont dubitatifs sur l'origine du terme19, mais ils s'accordent à dire qu'échouer désigne initialement une embarcation qui touche le fond par accident et ne peut donc plus naviguer. Toucher le fond, ici, se prend au sens premier, c'est-à-dire le fond de l'eau, là où la portance disparaît. La Bretagne connaît parfois d'extraordinaires marées. Les bateaux s'échouent lorsque la mer se retire à perte de vue. N'ayant plus de portance, ils restent immobiles. Pourtant, lors de la prochaine marée la mer à nouveau se déploie. L'embarcation retrouve la portance nécessaire pour lui permettre de naviguer. L'embarcation, passive, laisse se faire, et pourtant rien ne se fait pas (principe du non-agir). Indifférente à la situation, la barque s'inscrit dans le cours des choses, dans ce flux naturel de ce que nous aimons nommer « la 18 Deux vérités qui indépendamment fonctionnent, mais qui mises ensemble entraînent une impossibilité. 19 Il semblerait qu'« échouer » vienne du latin classique excidere, « tomber, sortir de, échoir ».

Échouer : toucher le fond par accident et ne plus naviguer.

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vie ». Voici la manière dont j'appréhende cette notion d'échouer : un flux dynamique en interaction avec le cours des choses. Un moment où quelque chose se retire, m'obligeant à la passivité, ce qui ne veut pas dire inaction ou non-action. Lorsque la configuration se présente, il arrive que je sois, en tant qu'« embarcation », configuré à la passivité, mais n'est-ce pas le moment de poser les valises, de prendre le temps de regarder autour de soi (au sens littéral du terme) ? N'est-ce pas ce moment où, la mer se retirant, je peux découvrir les aspérités du fond marin, cachées à la haute marée, et donc en retirer les enseignements nécessaires à l'amélioration de mes qualités de navigateur ? On échoue parce que quelque chose se retire. Quelque chose semble nous stopper dans notre élan, dans notre projet et c'est cela qui nous contrarie. Or, qu'est-ce que la réussite sinon quelque chose qui se retire aussi, qui nous rend passif ? La seule différence entre échouer et réussir réside dans l'émotion et les concepts que nous y mettons. Lisha est une connaissance de quelques années. Ce matin, elle me raconte qu'elle vient enfin de trouver du travail. Depuis un long moment sans emploi, avec ses quelque quarante printemps, Lisha, d'origine américaine, est une femme de tempérament. Elle me dit en riant (elle rit en moyenne une fois par phrase !) qu'elle était sur le point de tout quitter en France pour repartir aux États-Unis. Une rencontre de cœur associée à une opportunité business était le signe, pensait-elle, d'un nouveau départ. Or, à son retour en France, son histoire sentimentale se retire ainsi que l'opportunité. Dans le même temps, un déjeuner avec un vieil ami et ancien client l'amène à parler avec spontanéité et sans enjeux. Arrivée au café, il lui annonce sa nomination au poste de président d'une organisation. Huit jours plus tard, après près de trois années de galère, elle signe son contrat. Ce qui se retire offre un nouvel appui. C'est ce que Lisha vient d'expérimenter. Qui se laisse immobiliser par le fond de sa mémoire connaîtra de grands désespoirs. Qui sait faire repartir son embarcation par la marée montante connaîtra de nouveaux rivages. On n'échoue que parce que quelque chose se retire.

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Quelques minutes après notre échange, Lisha m'adresse un sms dans lequel est écrit : « C'est le modeste qui est puissant. » Le déclin, ce qui tend à disparaître Dans la réussite, ce quelque chose qui se retire peut être le sentiment de « galère », de doute, de solitude face à ses choix, la tension émotionnelle possible, etc. Mais la réussite porte aussi le principe d’immobilité, que je pourrais nuancer là encore par les notions de passivité, de ralentissement, de déclin (ce qui tend à disparaître) où nous savourons les regards tournés vers nous, ce moment où nous sommes applaudis, entre autres considérations sociales valorisant notre ego. Combien de sportifs demandés sur les plateaux de télé, dans l’essoufflement du temps qui se dissout, attendent l'appel d'un La réussite porte le principe d'immobilité, un espace-temps que notre esprit veut garder le plus longtemps à sa mémoire. journaliste ? Combien de « stars éphémères », portées au sommet de l'audimat par les chaînes de télévision, se retrouvent quelque temps plus tard dans le souvenir effacé des téléspectateurs ? La réussite n'étant pas liée au seul regard d'autrui, mais aussi à un moment que nous seuls pouvons vivre, par exemple dans cette montagne où nous réussissons un passage difficile, près de ce récif esquivé malgré la force du courant et la montée du vent ou aux prises avec cet appareil usagé que nous réparons par nous-même... Ces réussites nous immobilisent un moment, ce moment sur le moment, ce moment décalé où l'émotion nous envahit. Nous créons alors une mémoire, c'est-à-dire une série d'images que notre esprit maintient en veille, un peu comme l'écran de veille d'un ordinateur. Celles-ci fixent cette réussite à notre esprit. L'enjeu consiste à ne pas y rester fixé. J'ai rencontré des personnes ayant réussi des exploits, mais qui demeurent dans ce temps passé. L'une des pires choses qu'une personne puisse connaître, c'est de se laisser immobiliser par le fond de sa mémoire. Le marin en herbe qui s'échoue a sous-estimé l'horaire des marées, et le voici « piégé » par ce banc de sable à quelques centaines de mètres de la côte. Nous échouons parce que nous naviguons sur la mer de la vie (voici une métaphore), or cette mer est indifférente à

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nos objectifs, à notre idéal. Elle se meut dans sa grande Nature et nous cherchons à nous inscrire dans les courants, dans la houle, mais aussi dans les moments de silence et de calme plat — le « sans vent ». La Vie est une grande marée qui se déploie et se retire. J'aime cette notion dynamique et de flux inscrite dans l'idée que quelque chose se retire. Lorsque j'échoue ou que je réussis dans mes projets, les questions que je me pose sont : Qu'est-ce qui se retire ? Qu'est-ce que ce moment de passivité m'offre comme options ? Que dois-je apprendre, en dehors de mieux me renseigner sur les horaires des marées ? Je ne me pose jamais les questions : Qu'ai-je fait de mal, de bien ? Qu'est-ce que l'on cherche à me dire ? Comme si une pensée supérieure voulait m'enseigner quelque chose. Si tel est le cas, je n'ai aucune preuve scientifique qui me le confirme, aussi, le pragmatique que je suis préfère apprendre du « cours des choses ». Comme si les valeurs subjectives du « bien » et du « mal » avaient à voir dans l'échec, dans le principe d'échouer. Mes questions sont : Que se passe-t-il ? au sens dynamique du terme. Comment je m'y prends pour échouer ? C'est-à-dire : Comment m'y suis-je pris pour connaître l'immobilité, puis en quoi celle-ci devient-elle un potentiel de situation que je porte à mon avantage (cf. principes 3 et 4) ? Voici les questions simples auxquelles je cherche à répondre. J'aurai bien le temps d'avoir peur, de rire, de crier, de pleurer, de sourire après... Réussir et échouer, l'un et l'autre impliquent la même dynamique, seul le moment et la configuration diffèrent. Dans les deux cas, quelque chose se retire. Ce qui se retire permet de voir autre chose.

S'égarer, quitter le « bon » chemin
J'ai toujours été fasciné par Ulysse. Non parce qu'il était un roi singulier au pays d'Homère, mais parce qu'il était à la fois discret, écouté, celui qui a voyagé, tout ensemble puni et aidé par les dieux de l'Olympe durant de longues années. Ne dit-on pas de lui que c'est un « Homo viator : celui qui se forme par et dans le voyage » ? C'est d'ailleurs en hommage à ce voyageur d'un autre temps que j'ai appelé ma maison

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d'édition « les Éditions de l'Homo-Viator ». Je me suis formé par et dans le voyage. Je me suis égaré et j'ai été balloté à la fois par mes choix et par les forces en action. J'ai erré, m'égarant à ce point que ma propre langue me devenait étrangère. Or sans langue, plus « Homo viator », celui qui se forme par et dans le voyage. d'organisation sonore structurée de la pensée. Ne pense-t-on pas le monde avec sa langue et ses signes ? J'ai retrouvé ma route le jour où j'ai compris ma langue et mes signes. J'ai à ce moment pu m'en distancier, les considérer pour ce qu'ils sont, des systèmes conceptuels visant à traduire et à réduire au mieux l'écart entre ce que je suis en tant qu'être humain et la réalité, entre ce que mon cerveau traduit et ce que mon esprit croit voir. Je ne suis en effet pas dupe de ce que je crois voir. Toi l'illusionniste sait de quoi « je parle ». On ne sait que l'on a échoué que parce que quelque chose sur le chemin nous immobilise. Ulysse le polútropos est l'homme aux mille visages autant que l'homme aux mille tours (polutropon). Celui qui change de visage en permanence, non pas par peur, mais parce que la situation l'exige. Qu'il soit le personnage de Personne (Outis), le mendiant ou le roi d'Ithaque, Ulysse est l'homme s'imprégnant des configurations pour mieux s'y adapter, mieux s'y déployer. Et si Outis est l'un de ses fameux surnoms, la mètis n'est pas en reste. La mètis, traitée dans le principe 12, étant la ruse, le détour, le biais. Ce n'est pas un hasard si ou et mè en grec désignent deux formes de négation. Ulysse, le sans identité et le sans fixité, est celui qui par cheminement se forme par et dans le voyage. Il est aussi celui qui, par l'accès au monde des morts, ne peut plus revenir au monde profane. Il y a dans l'accès à la réussite cette réalité d'une incapacité de retour en arrière. Combien de personnes sont venues me voir parce qu'elles voulaient réussir ? La première question que je leur pose est simple : « Êtes-vous prêt à réussir ? » Ce qui pose en implicite les questions suivantes : « Êtes-vous prêt à quitter votre normalité, à vous égarer, êtes-vous prêt à “souffrir”, c'est-à-dire à vous voir transformé par le voyage, à être mis en friction avec le temps ? Êtes-vous prêt à cette forme de solitude qui vous éloigne

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du monde profane ? ». Réussir, comme je l'ai amorcé dans mes précédents principes, est une conséquence et non un objectif que notre idéal projette sur le monde. Les réussites réelles nous changent. Qui n'a pas changé n'a pas réussi, il a juste brillé quelques instants. Il y a quelques années, j'étais en contact avec un jeune garçon. Il rêvait d'être un acteur d'envergure mondiale. Il avait du talent, mais son ego autant que son arrogance avait attiré les foudres de ceux qui auraient pu être de merveilleux mentors. Lors de notre dernier échange, je me souviens lui avoir posé la question suivante : Quelle différence fais-tu entre une star et un grand acteur ? Sa mâchoire serrée (contraction des muscles abaisseurs du visage), agacée par ma question, retint une réponse. J'ai prononcé alors cette phrase : « Une star finit par s'arrêter de briller tôt ou tard ; un grand acteur inscrit son nom dans les générations à venir par sa constance et sa capacité à déployer l'étendue de son talent et de ses connaissances acquises. » Le nom de Clint Eastwood me semble approprié pour illustrer mon propos. Ce garçon, pétri d'une colère nourrie par « quelque chose » de personnel, se fermait de manière systématique les opportunités (ce qui devient disponible et accessible). On ne sait que l'on a échoué que parce que quelque chose nous immobilise. Combien d'amis Ulysse a-t-il perdus en route ? combien de temps passé à penser que le temps ne passait pas (île de Calypso) ? Il n'est pas anodin que l'eau, la mer (pontôi) soit omniprésente dans L'Odyssée. L'eau, instable et soumise aux courants, aux vents, aux mouvements de la terre, soumet le marin à de rudes épreuves. Ulysse subit la vengeance de Poséidon, le dieu de la mer. Faut-il se rappeler que chez les dieux de l'Olympe, Poséidon incarne « l'errance s'opposant au retour : au nostos »20. L'égarement met à l'épreuve celui qui quitte le sentier, la bonne route (hodos), la normalité, mais en arrièreplan tout ce qui offre sécurité, morale, connaissance, perfection, et l'être. C'est avec 20 N. Doiron, Errance et méthode, interpréter le déplacement d'Ulysse à Socrate, PUL, 2011, p. 18. Une star brille et s'éteint. Un grand acteur marque les mémoires et le temps.

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Platon que les puissants enseignements de L'Odyssée et d'Ulysse prennent fin. Platon dénonçant, fustigeant avec force et démonstrations l'idée que la seule chose qu'enseigne Ulysse, c'est le mensonge. Or le mensonge n'est pas compatible avec l'idéal de la cité : la morale, la droiture et la vérité. S'égarer met à l'épreuve qui quitte le sentier de la normalité. Le succès et la réussite sont synonymes de l'errance, de l'égarement, de l'échouage 21. Le concept d'échec par opposition à la réussite me semble désormais bien trop manichéen, simpliste et dénué de toute sa richesse. L'échec (échouer) et la réussite sont deux aspects dynamiques inhérents à l'errance, le voyage au sens propre, ici dynamique : le départ, l'égarement, les rencontres, les pertes, les gains, le retour, la transformation qui en découle, l'élégance (j'y reviens dans quelques lignes). Ulysse reprend son royaume parce que son voyage lui a enseigné mille tours. Ulysse réussit à rentrer chez lui, malgré l'errance imposée par Poséidon. Ulysse est ce nonêtre : il n'est pas, puisqu'il est celui que le voyage a fait mourir à lui-même pour le faire revenir autre que lui. De retour à Ithaque, il prend le visage du mendiant, l'humble, le bas et le puant, celui que ses haillons font apparaître comme un pauvre bougre aux yeux des prétendants. Mais derrière l'illusion se cache ce que le voyage offre comme stabilité, comme assurance (ce par quoi le mental ne faiblit pas) et comme tranquillité. Ulysse reprend son royaume malgré les forces hostiles à son égard. S'il y réussit, c'est parce que ses voyages lui ont enseigné « mille tours ». Ulysse n'a jamais cessé de vouloir rentrer chez lui, son intention n'a pas décliné avec le temps. Il s'est égaré, il a erré et il a souffert dans la traversée (peirô). Si je choisis Ulysse pour parler de l'égarement, de valeur morale, de vérité, d'idéal, c'est parce qu'il me rappelle chaque jour que le monde n'est pas idéal, mais opérant et indifférent à ma personne. Certes je peux agir, certes je peux non-agir, certes je peux 21 Le terme est assez rare, mais il me semble pertinent ici (dans son sens marin).

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décider, certes je peux me lamenter, mais quel que soit mon activité interne, le monde se déploie. Nous avons des expressions pour cela : le train ne repasse pas deux fois, saisir l'occasion, regarder autour de soi, rester sur le quai de la gare, etc. La question du « bon », du « bien », du « mal », du « mauvais » n'existe que par concept interposé entre nous et ce qui opère. S'égarer (esgarer) entraîne l'idée que notre esprit se trouble, que nous perdons le « bon » chemin. Or, dès lors que le terme « bon » vient qualifier le terme « chemin », nous posons sur ce qui se déploie au-delà de notre regard un concept et une valeur. Pour ma part, je préfère associer au terme « bon » la qualité de ce qui harmonise, c'est-à-dire ce qui entraîne une dynamique fluide, active et homéostatique. Poursuivons encore un instant sur ce terme, « égarer ». S'égarer pose le principe d'être troublé, de s'écarter du chemin de la morale, de la vérité, voire manquer de bon sens. Égarer pose aussi l'idée de perdre quelque chose pour se rendre disponible à autre chose. Pour son discours d'ouverture à l'université de Stanford le 12 juin 2005, Steve Jobs dit : « Votre temps est limité, ne le gâchez pas en menant une existence qui n'est pas la vôtre. Ne vous laissez pas prendre au piège du dogme — qui consiste à vivre avec les conséquences des idées des autres. Ne laissez pas le bruit des opinions d'autrui couvrir votre voix intérieure. Et surtout, ayez le courage d'écouter votre cœur et votre intuition. Tout le reste est secondaire. » Au-delà d'une lecture classique, ce propos, outre sa possible stimulation immédiate (car dans deux heures la « réalité » poursuivra son activité), exprime de manière explicite l'importance de l'égarement, du « OUI avec sincérité » et autres points abordés dans ces cinq premiers principes. Ne soyez pas humble, dit-il, ne vous soumettez pas à la morale du plus grand nombre. Écoutez votre cœur, dit le personnage qui, à 23 ans, valait un million de dollars ; mais « écouter son cœur » veut dire : inscrivez-vous dans le cours des choses qui se trouvent à votre disposition et quittez les concepts du « bien », de la « vérité » qu'entend le concept d'être. Ne soyez pas, dit-il, vivez... Qui voyage est mis à l'épreuve dans ses valeurs, ses idées, ses concepts. S'égarer : être troublé.

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Le voyage nous forme, nous modifie, nous trouble.

Qui voyage est mis à l'épreuve dans ses valeurs, dans ses jugements moraux, dans sa structure langagière, dans ses idées, dans ses concepts. Je parle bien du voyage, pas de vacances, cet espace-temps où et quand l'on se rend en sécurité avec à l'esprit que c'est un interlude à notre normalité. Le voyage nous modifie, nous forme, nous trouble : comprenez ici que le dogme et la normalité sont ébranlés par « autre chose ». Einstein disait cette phrase que tu connais, Vincent : « On ne résout pas un problème avec les habitudes de pensée à l'origine de ce problème » ; or cette phrase est l'expression sonore d'un trouble de l'esprit au regard des normes de la physique. Einstein, on le sait, était indiscipliné, il n'aimait pas le sport et était lent. Son sens de l'observation des choses de la réalité l'ont amené à consolider cet écart avec les dogmes en cours. E = mc2 n'est pas l'invention unique d'Einstein, mais l'assemblage remarquable de travaux précédents intégrant Antoine Lavoisier, Émilie du Châtelet et Michael Faraday. Le succès et la réussite sont des conséquences de l'égarement. J'insiste : égarement à la fois par quoi notre esprit est troublé, par quoi notre normalité se voit dérangée par « quelque chose » d'autre, par quoi la trajectoire se modifie. Il en est de même pour Darwin, refusant à son père de devenir médecin, ou Edison, dont la légende veut qu'il échoua mille fois avant que sa lampe ne fonctionne, et dont cette simple phrase « la valeur d'une idée dépend de son utilisation » illustre la dynamique inhérente au succès : est-ce utile ?

La valeur d'une idée dépend de son utilité. Le succès durable dépend de son utilité identifiée par autrui, par soi.

Échouer avec élégance
Cette dernière partie sera courte, non qu'il n'y ait rien à en dire, mais parce que l'élégance porte une subjectivité sujette à discussion. Je positionne ce terme à la fois dans la thématique de ce livre et dans la manière dont je tâche de le vivre au quotidien.

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Le terme « élégant » (elegans, -antis) veut dire « qui sait choisir », mais aussi « distingué et de bon goût ». Il semble qu'il découle de legere, signifiant « cueillir, choisir, rassembler ». Ce terme a très vite servi à qualifier une chose : une œuvre d'art, un propos, un écrit, un vêtement. Il est possible de comprendre très vite à quel point le terme « élégance » est soumis à la domination des valeurs et des concepts de beauté d'une société. Il est possible aussi d'y apercevoir l'héritage européen de la noblesse de la pensée au travers de la perfection d'une forme, d'une activité intellectuelle ou d'un phrasé éloquent (structuration de mots et de concepts élaborés visant à qualifier une chose simple ou complexe). La démonstration d'une idée, que les principes de la rhétorique fondent, l'usage habile de la couleur, là où la fadeur des anciennes peintures chinoises propose une autre conception de la beauté. L'élégance s'attribue aussi aux manières, à la courtoisie, à la politesse, au bon goût. Dans notre conception elle est pétrie et nourrie par les concepts de beauté, d'intelligence et de morale. Pour ma part, je reviens à la source du mot : « qui sait choisir ». « Échouer avec élégance » veut dire : savoir choisir la manière dont on décide de vivre l'échec, l'échouage. Désignons-nous un coupable à notre situation ? Nous posons-nous en victime ? Trouvons-nous prétextes et justifications ? Condamnons-nous le Ciel et les anges ? Nous laissons-nous gagner par l'amertume et les regrets ? Baissons-nous les bras en pensant que nous ne valons rien ? Etc. Dans tous ces cas, nous restons prisonnier de la croyance clé que nous et les autres sont les seuls responsables de ce qui se passe. Pétri des concepts de faute, de moralité, de psychologisation (inadaptée dans le cours des choses), entre autres concepts liés à l'être, nous utilisons des ressources de pensée et de penser 22 inappropriées. 22 L'usage du substantif « penser » désigne la pensée d'une culture, ce que l'on nomme « paradigme » : l'ensemble des signes et des sens, des mots et des concepts de pensée qu'une culture développe pour penser le monde. Échouer avec élégance : savoir choisir la manière de se comporter dans la situation. Elegans : qui sait choisir.

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Échouer avec élégance, pour ma part, revient à me montrer indifférent aux valeurs subjectives que mon esprit occidental pourrait poser sur la situation défavorable à mon activité, mon projet. Opérer avec élégance, écouter le conseil de ses émotions. Élégant, à ce moment, désigne le calme, la tranquillité, opposés ainsi à l'agitation, à la perturbation interne des émotions et de l'esprit. Si les émotions se manifestent à mon esprit, elles le sont comme conseillers, non comme maîtres. La peur me propose trois options : fuir (me retirer rapidement), me cacher (me rendre discret et non visible), stopper (laisser la bourrasque passer en me tenant immobile). La colère, deux options : Indifferens : ni bon, ni mauvais, sans distinction. me défendre (marquer une réaction à une action porteuse de nuisance à mon égard), attaquer (anticiper ou amorcer une action visant à blesser, stopper de manière violente l'en-face : personne, système ou autre). La joie, deux options : me détendre (laisser se décontracter mes muscles et mon activité cérébrale), accepter et consentir (ne marquer aucune opposition et laisser venir autant qu'advenir). La tristesse, trois options : ralentir (réduire mes rythmes physiologiques et mentaux), pleurer (atténuer la douleur), accepter (ne pas agir contre le « cours des choses »). Je peux poursuivre pour les autres émotions, mais ce que je souhaite souligner ici, c'est la manière dont je choisis d'opérer, de me comporter, c'est-à-dire de me mouvoir dans l'interaction entre moi et le monde, moi et les autres, évoluant dans le monde et soumis au cours des choses. Les émotions suggèrent, je dispose. Je n'ai pas dit que c'est facile, je souligne ce que je suis en capacité de mettre en œuvre aujourd'hui après des années de travail, d'entraînement et d'études. C'est cela que je désigne par « élégance dans l'échec », comme dans la réussite somme toute. Des termes tels que fair-play, mauvais perdant, grosse tête ou modestie peuvent illustrer cette notion. Enfin, je termine cette partie en m'arrêtant un instant sur le terme d'« indifférence » (indifferens). Combien de fois il m'a été reproché d'être quelqu'un de froid, de distant,

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voire de peu de sociabilité. Voici comment on « case » quelqu'un avec des principes de normalité... (je te vois rire d'ici). Qui a cheminé avec moi, c'est-à-dire qui a perdu et gagné quelque chose à mes côtés sait qu'il n'en est rien. J'ai peu de sensibilité aux actes politiques, aux éloges distendus, aux discours disproportionnés, aux titres de légitimité derrière lesquels tant se « cachent ». Je ne pose aucun critère de distinction sur les personnes. Ce qui compte pour moi est leur attitude, leur talent et leur souplesse dans la vie. Être indifférent, en terme d'attitude, désigne ma volonté de n'apporter ou de ne poser aucune distinction ni sur les personnes, ni sur les choses, ni sur les événements, de ne porter aucun jugement, c'est-à-dire de ne pas amorcer la mise en œuvre d'un ensemble de critères moralisants, mesurants, qualifiants dont j'aurais la prétention de les croire supérieurs ou meilleurs. Je n'accorde que peu d'intérêt aux discours, car les mots doivent avoir une utilité sinon ils sont bruyants et perturbent la tranquillité de l'esprit. Ne cherchant pas à distinguer pour qualifier, je reste disponible à ce qui arrive. Ainsi l'indifférence revient à ne porter ni attention, ni souligner la différence, une distinction pouvant générer une propension non souhaitée. L'indifférence relève d'une manière d'opérer, d'une effectivité que tu connais sous le nom de discrétion : ce qui ne se relève pas. J'y ajoute un point clé : je ne le relève ni par la parole, ni par la pensée. Cela m'offre ainsi une disponibilité à la spontanéité autant que la possibilité de cultiver une naturelle naïveté, nécessaire au développement d'une intuition fécondante. Enfin, dès lors que je suis indifférent, je ne suis donc plus encombré par des idées et des pensées obstruantes. L'indifférence apporte la lucidité (lucidus) : esprit clair, actif, vif comme l'éclair. Sans rien pour l'encombrer, la pensée se déploie à pleine vitesse. N'est-ce pas ce que Morpheus dit à Néo dans Matrix : « libère ton esprit » ?23... 23 Je développe cette dimension en détail dans Petit éloge du héros, Ambre Éditions. L'indifférence, une manière d'opérer avec discrétion

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Opérer avec lucidité, rendre à l'esprit sa pleine vitesse et sa clarté.

Pour illustrer cette notion d'indifférence et d'élégance, laisse-moi te conter une anecdote vécue aux débuts des années 90. J'étais alors responsable adjoint d'un magasin de nautisme à Vannes. Un mercredi, je vois arriver un jeune garçon. Il avait à peine quatorze ans et était de taille moyenne (1 m 50 environ). J'étais au fond du magasin. Je venais de ranger du matériel. Il y avait d'autres personnes, mais soit elles avaient déjà obtenu des conseils, soit leur attitude attestait leur souhait de rester seules. Je me souviens fort bien de lui, il

Réussite, considérer toute personne comme porteuse de potentialités

était souriant et avait les yeux pétillants. J'étais touché d'une si belle naïveté, c'est-à-dire une attitude sans contrôle et sans sans à priori. Il regardait le matériel la bouche ouverte. Rien que d'y penser j'en souris encore... Le grand patron du groupe auquel nous appartenions était présent. Il était obnubilé par le chiffre d'affaires. J'ai passé 45 minutes avec ce garçon, alors que des clients potentiels entraient dans le magasin. Je percevais l'agacement de mon patron, qui ne comprenait pas que je perde mon temps avec un « gosse » alors que de « vrais » clients étaient présents. Mon responsable et ami de l'époque, lui, souriait. Le jeune garçon s'est retiré en me remerciant avec chaleur. Je me suis occupé ensuite, avec les autres vendeurs, des clients présents. La plupart « voulaient voir », « voulaient jeter un œil » : tout vendeur en magasin connaît ces expressions. Arrivant au comptoir, le « big boss » me fit remarquer sèchement qu'il est important de se concentrer sur les personnes ayant les moyens d'acheter. Avec une certaine insolence et arrogance, je lui rétorquai que son rôle était de gérer la boîte et que le mien était de vendre. Je lui rappelai mes chiffres de vente, les meilleurs du groupe, j'étais ainsi le seul à savoir ce que j'avais à faire. Quand j'y pense, je me dis que j'ai été « gonflé » (LOL). Le samedi suivant, le grand patron était à nouveau présent. Deux fois en une semaine relevait du rarissime, mais le « cours des choses » allait jouer en ma faveur...

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Je me souviens fort bien qu'aux alentours de 15 h, ce samedi-là, une BMW série 7 se gara devant le surf-shop. La série 7 de BMW avait de particulier sa longueur. Elle dépassait les autres véhicules. Le boss la vit. De l'avant sortirent un homme et une femme bien habillés (lui en costume sans cravate, elle en robe longue de couleur vive) — rien à voir avec le style surfer. Puis, côté gauche de la voiture, sortit le jeune garçon. Je me souviens de la tête décomposée de mon patron. J'étais à quelques mètres de l'entrée et mon patron à moins de quatre mètres de moi, au comptoir. Mon responsable, lui, vaquait aux occupations d'un shop en pleine activité. Le couple s'est approché de moi, le jeune garçon positionné entre eux deux. Le père m'a regardé intensément et avec une expression de douce gravité. Il me dit : « Mon fils m'a dit que vous vous étiez bien occupé de lui, que vous aviez pris votre temps et que vous l'aviez respecté. Merci. » Ce jour-là, je fis une vente extraordinaire (plus de vingt mille francs, soit plus de cinq mille euros compte tenu de l'inflation). Mon patron ne me fit plus jamais de remontrance. Cet exemple de mon indifférence face aux apparences reste un enseignement clé chez moi. J'en ai des centaines d'exemples plus récents, mais celui-là a de particulier qu'il incarne ce que l'indifférence a de majeur dans la réussite d'une vente, d'un projet. Ne pas se fier aux apparences, c'est-à-dire ne pas se laisser imbiber par des symboles, des concepts, des représentations que la culture nous inculque, mais prendre la situation, la personne pour ce qu'elle porte d'activité potentielle. L'élégance est d'avoir su choisir de m'occuper avec implication et sincérité de ce garçon plutôt que de me laisser contraindre par les représentations de mon grand chef. Le succès et la réussite dépendent aussi de notre capacité à nous montrer indifférent et élégant lorsque la circonstance, l'opportunité, l'entre-deux se présentent à nous.

Parler : seulement si cela est utile.

Ne pas se fier aux apparences implique de développer son sens de l'indifférence.

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Principe six :
Appréhender l'objectif (définir sans y être fixé)

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Fixer un objectif : prendre le risque d'y rester fixé (introduction)
Nous voici le dimanche 7 octobre 2012. Il est 19 h 36. Cet après-midi, alors que je déjeune avec ma compagne, assis sur le bord du canapé, je vois l'une des revues préférées de la gente féminine française (j'ose le penser... vu le nombre de mes connaissances le lisant24) : Marie-Claire. Appréciant l'actrice Diane Kruger, dont la photo figure sur la couverture, j'ouvre la revue sous l'œil interpellé de ma « chère et tendre ». Ce n'est pas la réputation d'une revue ou sa typologie qui m'intéresse, c'est ce qu'elle peut contenir d'utile. Une revue scientifique peut être soporifique si l'auteur écrit pour augmenter son quota d'articles ; une revue grand public peut contenir des trésors. J'en ai trouvé un au travers d'une phrase : « à trop vouloir influencer sur le destin qu'on désire, on peut laisser sa chance », dit l'actrice . Diane K. pose avec lucidité un principe clé de la réussite : ne pas se laisser fixer ni par ses objectifs ni par son idéal. Dans le métier d'accompagnant, la notion d'objectif fait partie de ces expressions évidentes : « se fixer un objectif clair, définir un objectif motivant, expliciter les critères d'évaluation de ses objectifs ». Il en est de même dans le management : objectif annuel, voire semestriel avec son manager, feuille de route avec les objectifs MALINS (Mesurable, Accessible, Limité, Intéressant, Nouveau, Simple) ou SMART (Spécifique, Mesurable, Ambitieux, Réaliste, Temporel). Dans un autre registre, les coachs posent des questions du type : « Quel objectif 24 Je ne peux manquer l'occasion de noter avec quel sérieux elles m'expliquent l'intérêt de lire cette revue, la qualité des articles, etc. 25 Marie-Claire, n° 723, novembre 2012, p. 72.
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Ce n'est pas la réputation d'une revue qui importe, c'est son utilité.

« À vouloir trop influencer le destin, on peut laisser passer sa chance. » Diane Kruger, actrice.

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souhaitez-vous atteindre ? » Ils utilisent, entre autres outils, le process GROW (Goal, Reality, Options, Will26). L'objectif, en droite ligne avec la maîtrise du temps (kairos), l'organisation de l'activité, l'usage de l'outil et du concept, respecte la tradition occidentale : il se maîtrise en une kairologie identifiée (cf. Principe 3). Longtemps j'ai utilisé ce modèle de pensée comme une évidence, mais, chemin faisant, Quand fixer l'objectif nous fixe à lui. j'en suis arrivé au constat suivant : malgré la bonne volonté des personnes, de nombreux objectifs ne peuvent s'atteindre. L'une des raisons est que l'objectif défini par notre « idéal » n'échappe ni aux lois de propension, ni aux circonstances, ni au cours des choses, et ce bien qu'il soit passé au crible d'outils censés le rendre accessible. Pour avoir utilisé en son temps les process GROW, SMART ou MALINS, je peux dire que la majorité des L'objectif n'est pas l'idéal, c'est un espace de la réalité identifié par notre cerveau comme accessible. personnes ne « voient » pas la réalité. Ils ont instauré bien trop de concepts entre le monde et leur cerveau. Tout objectif classique est atteignable si nous réduisons au maximum l'influence du monde. Perdre dix kilos dépend avant tout de nous, de notre détermination, de notre volonté, de l'image idéale à laquelle nous souhaitons ressembler, au bien-être que nous imaginons ressentir. Dans ce cas, il est possible de définir un process GROW, un SMART. Pour actualiser un « objectif » simple, c'est-à-dire dans un espace-temps étroit et avec un minimum d'interaction avec le monde et les autres, les outils classiques et notre seule Ce ne sont pas les détails qui importent au cerveau, c'est le réalisme. volonté fonctionnent. Si l'objectif est extérieur à nous, si ce dernier nécessite un temps d'actualisation supérieur à douze mois, si nous y intégrons les relations et les interactions inhérentes avec la multitude de personnes et les circonstances qui vont agir et non-agir, l'objectif trop déterminé va se dissoudre de lui-même, se modifier, se reconfigurer. Notre volonté ne suffit plus. N'est-ce pas le cas de l'amour ? de la création d'une entreprise ? d'un projet qui implique d'autres personnes et autre chose que moi ? 26 J'invite le lecteur à découvrir l'article rédigé à ce sujet : http://www.focusrh.com/tribunes/qu-estce-que-le-process-grow.html. Il y découvrira la manière dont j'ai tâché de faire évoluer ce modèle vers une dynamique intégrant les aspects abordés dans ce livre.

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C'est de ce type d'objectif dont je parle, ce genre d'objectif pour lequel notre volonté ne suffit pas. Je propose de fixer un objectif si, et seulement si, l'espace-temps est étroit et court, et ceci avec une interaction minimale avec l'environnement. Un exemple : si je veux progresser au piano, je commence par me donner pour objectif « fixe » de réussir à jouer main gauche et main droite en rythme tout en sifflant la chanson. Cela ne m'empêche pas de vouloir « faire » l'Olympia, mais je ne me fixe pas l'Olympia en tête, je garde une image claire, dynamique, sonore d'un espace immense d'où me regardent des milliers de personnes heureuses de m'écouter jouer. L'Olympia est « extérieur » à moi, donc je ne m'y fixe pas. Mais si cela arrive par une suite d'actualisations, alors j'en serai heureux. Ainsi, mon cerveau, mon corps, mon esprit organisent dans le temps les étapes utiles pour actualiser cette réalité. Le court terme est déterminable, le long terme est allusif et appréhendable. Ne fixant pas mon idée sur un idéal, alors la réalité peut s'organiser. Tu noteras, Vincent, que je n'écris ni « atteindre », ni « réaliser », mais bien « actualiser », c'est-à-dire ce qui devient visible, réel, disponible à mon activité. Pour ma part, l'objectif ambitieux doit être allusif, c'est-à-dire une image identifiée comme espace de réalité à actualiser. Ainsi mon cerveau et mon esprit ne s'encombrent pas d'une obligation de résultat. Ils ne se mettent ni en tension, ni en stress, ni en contrainte, c'està-dire en état de trouble parce que la réalité ne correspond pas à ce que l'esprit s'est fixé comme « image et idée ». « À trop vouloir influencer sur le destin qu'on désire, on peut laisser sa chance », dit Diane Kruger. Au regard de notre ADN culturel, présenté au début de mon développement, cela se traduit par l'idée suivante : à trop vouloir provoquer la fortuna on affronte des forces supérieures. En effet, la fortuna, nous dit la Grèce antique, est la chance que l'on ose Ne fixant pas mon idée sur un idéal, la réalité peut s'actualiser. Le court terme est déterminable, le long terme est allusif. Réussir, c'est accepter de décider d'objectifs pour lesquels notre volonté ne suffit plus. Un objectif classique est celui qui ne dépend que de nous.

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affronter. Or la chance (virtu) est cette opportunité divine qui nous est proposée. À jouer avec un idéal qui nous dépasse, instauré par des instances supérieures au-delà de nos décisions personnelles, nous nous enlevons toute opportunité de bénéficier des faveurs des mêmes dieux. Voilà ce qui pourrait être traduit de la phrase de Diane Kruger. Objectif : ni à atteindre, ni à réaliser, juste à actualiser, c'est-àdire rendre visible et accessible. Ramené à une lecture « pragmatique », cela donne : à trop rester fixé sur son idéal de vie, nous prenons le risque de rester fixé à nos idées aveuglantes. Une telle attitude nous conduit de manière inexorable à laisser se dissoudre les potentiels de situation. Ce qui, dans le cours des choses, s'offre à nous, comme ce courant d'air, ce souffle de vent qui, prenant la fleur de pissenlit, la porte et l'accompagne (se joindre à), sans que cette dernière ne fasse d'effort, là où à son tour elle va pouvoir féconder la terre. L'objectif est de féconder, et pourtant elle ne se fixe pas l'objectif d'atteindre le lieu parfait. Le cours des choses s'en charge. Qui affronte la fortuna affronte des forces supérieures dont il n'a aucune connaissance. À trop vouloir agir sur « autre chose », à l'écart de notre maîtrise immédiate associée au cours des choses, alors on laisse se dissoudre les potentiels de situation dans lesquels réside notre réussite en devenir. L'objectif ne se définit pas, il s'appréhende avec le cours des choses.

L'objectif appartient à l'objet de la pensée
Constringere : enchaîner, contenir, serrer, peser sur. Je poursuis le développement du principe six, mais il me faut rappeler l'importance de lire chacun des principes comme le déploiement des précédents. Ce n'est pas un propos additionnel et circonscrit aux autres, c'est un propos enchevêtré à l'ensemble des notions développées en amont. Je te guide sur ma pente, Vincent. Elle va s'accélérer. Sache que je garde à l'esprit la thématique de ce livre : succès et réussite. Je ne parle pas d'une réussite égocentrée et narcissique, je parle de quelque chose qui apporte quelque chose d'additionnel à la

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communauté, au monde. Si nous étions dans une écriture purement centrée sur « soi-même », je recommanderai d'autres livres plus pertinents que celui-ci. Je pense avec sincérité que d'autres le sont vraiment. Mais la vie, cette dynamique qui s'organise indépendamment de « moi », porte une telle richesse, une telle potentialité pour nous tous qu'il est nécessaire de revisiter nos « évidences ». Je garde mon engagement de « repenser » les notions à l'écart des évidences, des classiques. L'ordre des principes est voulu. C'est un puzzle qui s'organise et se déploie. Le terme « objectif », objectivus, veut dire « qui appartient à l'objet de la pensée ». Il est d'ailleurs dérivé d'objectum (« objet »). Le philosophe et théologien Duns Scot précise que l'objectif est une idée, une représentation de l'esprit et non une réalité subsistant en elle-même27. Avec Descartes, le mot désigne un concept, une représentation de l'esprit et non une réalité formelle. Avec la modernité, le terme désigne « une réalité en lui-même, indépendamment de la connaissance, de la volonté d'un sujet », mais aussi un « point de vue » reposant sur l'observation et l'expérience. Il faut bien comprendre que le terme « objectif » prend sa source dans notre ADN culturel : la connaissance, la technê, la science, l'idée, le sujet, la morale, la subjectivité (bien-mal-bon-mauvais, etc.). Comment pensons-nous le terme « objectif » ? Je t'invite, cher ami, à t'asseoir un instant. Visualise le mot « objectif », puis prononce-le. Que vois-tu ? Qu'est-ce qui se manifeste ? Tant que nous ne savons pas comment nous pensons nos « mots », nos « concepts », nous ne pouvons entamer le chemin menant à la réussite telle que je l'ai définie en amont. Vois-tu, cher Vincent, nous sommes une forme élaborée de vie conditionnée par le 27 Dictionnaire historique de la langue française, 2000, p. 2414. Objectivus : qui appartient à l'objet de la pensée. Un objectif utile s'attire les faveurs du monde. Ne fixant pas mon idée sur un idéal, la réalité peut s'actualiser. Tel est la base de l'objectif : être flexible aux autres « idées ». Une réussite utile est une réussite qui ne flatte pas l'ego.

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mouvement. Avec nos 360 articulations, nous sommes « mouvement ». Notre cerveau traite plus de deux cent mille informations en temps réel, même si nous en avons à peine conscience. C'est pourquoi je considère l'objectif, dans un premier temps, comme la capacité de visualiser dans le flux, par déduction réaliste, les points d'appui nécessaires à mon projet ; et, dans un second temps, comme la capacité de les rendre tangibles à mon esprit en vue de décider des actions et des non-actions. Visualiser le flux, précepte à la matérialisation d'un objectif. Dès lors que nous définissons nos objectifs avec nos idées et nos concepts, nous prenons le risque (grand) de nous y voir fixés. C'est d'ailleurs ce qui arrive la majorité du temps. D'où le sentiment de déception, de stress, de gâchis et autres émotions dissolvantes. Ce fut le cas d'un cadre supérieur d'une grande entreprise voulant devenir directeur du marketing Nous sommes par définition des êtres de mouvement. Nos 360 articulations sont là pour nous le rappeler. Un objectif est synonyme de mouvement. au sein du groupe. On lui en avait fait la « promesse », à condition de réaliser un bilan de compétence et un 360° (technique visant à faire parler des personnes travaillant avec nous pour connaître leur avis). Il réalisa les deux avec succès. Mais le poste fut confié à un jeune « haut-potentiel » sortant d'une grande école. Lorsque je l'ai rencontré, il était aigri et défaitiste. À ma question « Que souhaites-tu pour toi, indépendamment de tes concepts sur toi ?», il répondit qu'il voulait être le numéro deux d'une entreprise, être le patron du marketing. Mais, m'a-t-il dit, « j'ai 47 ans, j'ai fait 25 ans dans la même entreprise, je n'ai pas de réseau. Je suis has been... » (je cite). Je me souviens avoir souri en lui disant qu'une telle pensée devait être difficile à vivre. Nous avons travaillé sur le « flux », c'està-dire faire en sorte que son talent et ce qui l'enthousiasme se sache. Je lui ai ensuite demandé de mettre de la couleur dans ses vêtements et d'enlever sa cravate : le style « La Défense, gris et bleu foncé » était incompatible avec ses rêves de couleurs. Il m'a montré son CV, je lui ai demandé de réaliser le marketing de son parcours, de son identité : il a amorcé une plaquette. Nous nous sommes vus trois fois. Peu de temps après, il m'a appelé avec un immense bonheur : il avait trouvé le « job de ses rêves », et

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ce exactement comme il le voulait. Un dirigeant japonais l'avait recruté en tant que numéro deux de sa société. Il lui avait dit : « Un homme qui reste fidèle à son entreprise pendant vingt ans est un homme en qui je peux avoir confiance. » Au début, son objectif fixe le rendait triste et aigri, car il le pensait selon les standards français, mais jamais il n'avait pensé qu'il existait d'autres standards avant que nous travaillions sur le flux et non sur l'idée. À ma connaissance, il y travaille toujours. Lorsque nos idées et nos concepts sont les dirigeants de nos objectifs, nous mettons notre extraordinaire véhicule en contrainte. Rappelle-toi, mon ami, que nous avons dans notre ADN les fondamentaux de « l'objet » : les formes physiques, les formes de beauté, les formes du design, les formes du packaging, les formes de l'esprit, les formes de la pensée et autres formes auxquelles nous nous soumettons. Tant que notre esprit, notre cerveau ne « voit » pas cela, il s'y contraint. Pourquoi mettre le cerveau en position de contrainte (constringere, « enchaîner », « contenir », « serrer », « peser sur ») en l'obligeant à se fixer sur quelque chose hors de la réalité ? Puis-je réitérer le principe par lequel le cerveau ne fait pas la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ? Si nous lui donnons une information considérée comme réaliste, alors il s'y fixe. N'est-ce pas cela, le grand problème de notre culture : avoir organisé un paradigme, un ADN28 décalé de la réalité mais orienté « idéal » ? Si j'utilise le terme de « problème », c'est parce que je le prends au sens premier de problêma, « ce que l'on a devant soi ». « On » nous a mis devant nous une abstraction de la réalité fondée sur un idéal européen, là où il serait désormais intéressant de mettre 28 ADN veut dire « acide désoxyribonucléique ». Composé de l'adénine, la thymine, la guanine et la cytosine, l'ADN est une molécule renfermant l'ensemble des informations utiles et nécessaires au développement et au fonctionnement de l'organisme. Nous savons par exemple que les neurones possèdent l'extraordinaire faculté de reconfigurer leur ADN (Science & Vie, n° 1141, 2012).

Problêma : ce que l'on a devant soi, pas dans la tête.

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devant nous un objectif à actualiser. Notre ADN culturel nous conduit à combattre notre propre encodage génétique. Celui-ci se manifeste au travers de l'outillage déjà évoqué : la vérité, l'être, l'efficacité, la division, la technique, le discours, l'idée, l'abstrait, le concept. L'objectif étant lié à l'idée, alors l'idée peut se déployer, s'organiser, se structurer en un modèle géométrique et idéal. Ainsi, « se connaître » en tant que personnalité, sa manière d'être avec les autres, mobilise-t-il de nombreux concepts et outils utiles pour atteindre ses objectifs. Or l'objectif social est-il un objectif réel ? C'est-à-dire quelque chose qui dans le cours des choses produit quelque chose d'additionnel et d'utile ? Pour certains, avoir une Rolex à 50 ans est un signe de réussite. Résume-t-on la vie et la réussite d'une personne à un morceau de métal accroché autour du poignet ? Si les dirigeants d'Atari ou de Hewlett-Packard avaient eu en leur temps des objectifs autres que leur ROI (Return Of Investment), ils auraient appréhendé dans l'arrivée du jeune Steve Jobs autre chose qu'un type étrange venant leur vendre un truc tout aussi étrange. Ils y auraient vu un potentiel de situation. Mais l'histoire fut autre. Un célèbre publicitaire français dit que l'on a réussi lorsque l'on a une Rolex pour ses 50 ans. Ainsi, selon lui, la réussite est centrée sur l'objet (la montre), et la marque (Rolex) en est l'objet social. Cette injonction répond, me semble-t-il, parfaitement à la première définition du terme « objectif » : une représentation relative à nos idées et à nos concepts. Tant que l'objectif se nourrit de la pensée, de l'idée projetée sur le monde, l'esprit y reste fixé. Dès lors que l'objectif change de paradigme, c'est-à-dire dès lors qu'il puise et s'appuie sur le cours des choses, alors il devient l'espace visuel et réaliste à partir duquel l'esprit, la pensée, le cerveau, le corps peut organiser les stratégies utiles à l'actualisation.

Fixer un objectif, rester fixé à lui : un jour sans fin
Les expressions du type « mais pourquoi cela ne marche pas ? », « rien ne se passe malgré

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mes efforts », « j'ai dû faire une erreur quelque part », ou pire : « je n'ai pas les talents », « je ne suis pas doué », sont des constructions sonores, symboliques autant que des formes de pollution non recyclées par notre esprit. Peut-être devrions-nous organiser le tri des déchets de notre esprit comme l'on traite les déchets du quotidien : le vert : les symboles et la sémantique dissolvants ; le jaune : les pensées et les concepts inutiles ; le bleu : le gaspillage d'énergie, le mauvais usage des émotions ; le rouge : l'égocentrisme et l'arrogance. Je n'utilise plus ce modèle de pensée, car « trop efficace », « trop agissant », « trop parfait ». Ce que je vois devant moi n'est pas ce que mon ADN culturel veut me faire croire. Aussi, quittant le mirage de mes concepts, je reconfigure mon ADN opératoire en vue d'actualiser ce qui deviendra un succès, une réussite. Lorsque je marche, je regarde devant moi tout en appréhendant l'allusif de l'environnement. Aussi mon seul « problème » est ce que je dois regarder sans interpréter. Voici ce que je nomme appréhender l'objectif : regarder sans me détourner de ce se tient devant et aux abords de moi. Revenons un instant sur le management. Combien de managers ai-je entendus dire : « objectif de progression de 5 % pour les commerciaux, objectif de doubler les ventes dans les six mois, objectif d'optimisation des ressources internes ». De toi à moi, je n'ai jamais rien entendu quelque chose de moins stimulant. Penser comme cela, c'est penser à l'envers. Un manager devrait dire : quelles sont les conditions favorables à percevoir, à identifier, à créer en vue de les porter à notre avantage. Delà nous aurons une augmentation de nos résultats. Fixant le chiffre, le chiffre se fixe à l'esprit. Appréhender l'objectif, regarder sans se détourner de ce que l'on a devant soi. Traiter les déchets de l'esprit comme l'on traite les déchets ménagers, voici ce qui est utile pour l'atteinte d'un objectif.

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Pas plus tard que la semaine dernière, une personne travaillant en magasin m'expliquait que celui-ci avait dépassé les objectifs du mois (au regard de l'année précédente). Durant les dix derniers jours du mois, on a caché au patron le cash et les chèques. Les articles vendus n'étaient pas déduits des stocks. Les employés sont restés honnêtes, ils ont juste décalé d'un mois les chiffres pour ne pas être embêtés avec des « résultats incohérents ». Voici comment on perd en efficacité et en performance. Définissant des objectifs incohérents, les personnes douées définissent des stratégies cohérentes pour satisfaire les incohérences de leur patron. Les personnes douées définissent des stratégies cohérentes pour satisfaire les incohérences de leur patron. Connaître les mots et leur dynamique, voici ce qui est utile pour définir un objectif utile et dynamique. Une fois l'esprit conditionné, et sans un minimum de discernement, il « force ». À un niveau tout autre, il en est de même lorsque nous allons en réunion ou lorsque nous avons « quelque chose » en tête à dire. Ce quelque chose nous fixe à lui et nous sommes bien incapables d'écouter l'autre lorsqu'il nous parle. Ou, si nous l'écoutons, nous cherchons à ramener son propos à notre idée. Nous sommes fixés à nous-mêmes et cela peut devenir fort contrariant pour nous comme pour autrui. Les personnes confondent l'objectif, cet espace de la réalité à actualiser, et l'idéal (eidos). Ils confondent le principe de « cause-effet » et celui de « condition-conséquence », ils confondent la fin (telos) et l'aval (ce qui découle en contrebas). Ils confondent la technique (technê) radicalisée par Platon, droite et fixe, et la technê des anciens, indissociable de la mètis, ce que nous nommons si communément « l'art et la manière ». Les personnes utilisent les mots et les concepts sans en connaître les dynamiques et leur implication dans la réalité. C'est pourquoi ils n'atteignent pas leur objectif : ce que je nomme « réalité actualisée ». La majorité des personnes, bien que s'en défendant, pensent le monde de manière cartésienne (res extensa, ensemble d'organes mécaniques). La nature (phusis) est pensée en termes de concepts géométriques et conceptuels,

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rarement dynamiques. L'objectif est associé — par évidence — aux notions d'action et d'efficacité, et donc d'outils et de discours. Le manager annonçant à ses commerciaux l'objectif de + 5 % se trompe. Il fantasme (fantasia, « imaginaire ») sa réalité, c'est-à-dire qu'il pose sur le cours des choses une métrique idéale échappant aux forces en mouvement. Les 5 % sont une métrique appartenant à un système symbolique, les mathématiques. Mais comment le manager confiné dans son bureau à remplir ses « reporting » peut-il savoir ce qui se passe sur le terrain ? Combien de commerçants font leur « X » en milieu de journée pour vérifier si le chiffre d'affaires du jour se rapproche de celui du même jour de l'année dernière ? C'est incongru, et pourtant... Pire : ils définissent pour leurs vendeurs en magasin les objectifs de l'année ou du mois en cours en fonction du même mois de l'année dernière. Y a-t-il une cohérence temporelle ? La même journée va-t-elle se reproduire ? Mis à part dans l'excellent film Un jour sans fin, de Harold Ramis, avec Bill Murray et Andy MacDowell (1993), rien ne se reproduit deux fois de suite. Et encore, lorsque le héros comprend le principe de répétition, la journée se répète, mais le cours des choses se modifie. Il ne met plus son pied dans le trou d'eau gelée, il arrête de se suicider... bref : il devient positif. Sa volonté — son objectif — de séduire la belle journaliste se réduit à une finalité non escomptée tant que son intention est de la conquérir, mais dès lors qu'il se concentre sur « autre chose », dès lors que l'objectif est ailleurs, sur une autre réalité, la séduction opère. Il n'est pas efficace, mais efficient. Un objectif relève plus de l'efficience que de l'efficacité, tout simplement parce que ce qui se déploie va en général au-delà de nos propres projections. Ne s'agit-il pas là des principes rudimentaires de la théorie de l'effet papillon développé par Lorentz ? Or, qu'est-ce que l'effet papillon veut dire sinon la dépendance sensitive aux conditions initiales ? Définir un objectif pose ainsi l'hypothèse que les conditions initiales DSCI : Dépendance Sensitive aux Conditions Initiales. Ce qu'enseigne le film Un jour sans fin, c'est qu'un objectif fixe une journée pour longtemps.

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ne subiront aucune dépendance sensitive. Voici une croyance ennuyeuse. C'est cette croyance qui fait échouer (cf. Principe 4) l'actualisation des volontés de la plupart des personnes. Poursuivons un instant sur cette question des D.S.C.I. (Dépendance Sensitive aux Conditions Initiales). Cela veut dire que d'infimes différences à l'entrée d'un système entraînent des différences considérables à la sortie. Gleick l'exprime avec justesse dans son ouvrage : « en science comme dans la vie, on sait fort bien qu’une succession d’événements peut atteindre un point critique au-delà duquel une petite perturbation peut prendre des proportions gigantesques. Le chaos signifiait que ces points critiques existaient partout.29 » Ceux qui réussissent reconfigurent leur ADN personnel. Le cours des choses modifie la réalité d'année en année. Fixer un objectif, au sens traditionnel, est inapproprié pour qui cherche le succès et la réussite. En revanche, rendre disponible et visible à l'esprit une réalité actualisable, voilà ce que je pourrais définir comme étant un objectif. Avant de poursuivre, je propose de définir le terme « dynamique ». En effet, je l'utilise souvent et tu m'as demandé d'expliquer ce que cela veut dire, ce que j'y mets. A-t-on jamais motivé une équipe en lui donnant pour rêve de faire 5 % d'augmentation de ses parts de marché ? Alors pourquoi se motivet-on avec des chiffres : meilleur salaire, plus grande surface habitable, plus grand réseau, plus grand bureau ? Le terme « dynamique » porte le principe d'une activité, d'une effectivité, d'un agir, d'une capacité de. Du grec dunamikos, il pose un principe de puissance et d'efficacité. Motivé par le principe de « force », j'y ajoute celui d'efficience (ce qui croît au-delà de l'effet escompté). Ce n'est pas un hasard si mon travail de recherche doctorale concerne le potentiel : l'ensemble des forces pour qu'un système devienne actif. Le terme de « dynamique » pose aussi l'idée d'être en capacité de. Cela ne renvoie pas à l'être humain seul, mais à toute « chose en capacité de. » Parce que le terme « dynamique » s'oppose au terme « statique », j'adhère au principe que la dynamique des choses vaut parce qu'il y a interaction (quelque chose qui se passe entre). Si Lewin écrit que la dynamique désigne 29 J. Gleick, La Théorie du chaos, Flammarion, 1989, p. 41

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l'ensemble des forces en interaction et en opposition, je pense désormais que le terme « dynamique » désigne toute activité visant à faire croître ou à dissoudre une chose réelle. Par « réel », je pose aussi le principe que cela puisse échapper à nos concepts rationnels traditionnels. Dès lors qu'il y a activité et propension, alors il y a dynamique. L'activité entre deux jumeaux à des centaines de kilomètres l'un de l'autre est une « dynamique ». La pensée que je propulse dans l'univers quantique, voici une dynamique ; une brise qui m'enveloppe, voici une dynamique ; un courant marin qui pousse mon embarcation, voici une dynamique. J'associe désormais le principe de la dynamique à celui de flux (fluere), désignant l'idée d'un écoulement, d'un déploiement. Cette explication étant posée, repensons le terme d'« objectif ». Un bon 50 mm, voici un objectif simple et pertinent. Aucune déformation du monde. Fluere : ce qui s'écoule, se déploie.

L'objectif, un espace de réalité anticipé
Combien de fois ai-je perturbé des managers en leur demandant de considérer l'objectif comme un espace de réalité que le cerveau chercherait à créer, puis à le considérer comme réel ? L'objectif mis sur l'appareil photo traduit la réalité du paysage en une forme spécifique de l'image. Ajoutons-y la profondeur de champ, la vitesse d'obturation, la sensibilité, voire un filtre, et la réalité s'en trouve « traduite ». Je travaille en photo avec un objectif de 50 mm, macro avec ouverture à 2. Le 50 mm est un objectif intéressant, il est censé respecter la vision de l'œil. L'objectif, ainsi, capture une partie de la réalité. Il ne peut tout mettre dans le boîtier, sur la carte flash ou, pour les puristes, sur la pellicule. Définir un objectif (je garde le terme « définir » pour l'instant), c'est conduire le cerveau à visualiser une partie de la réalité à actualiser. Dans ce principe, parler de + 5 % n'a aucune réalité, c'est un objet mathématique et abstrait de la pensée sans cohérence avec la réalité en cours (celle qui se déploie). Ne pas définir un objectif, mais rendre disponible notre esprit à une image ressemblante dans la réalité. Dunamikos : puissance, force, efficacité.

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Dans la dynamique de la réussite et du succès, l'objectif n'est pas une projection, en tout cas pas dans ce que nous traitons en ce moment : la volonté d'actualiser le succès et la réussite. L'objectif est une excroissance de la réalité appréhendée en ce moment, ou en cours. Il va L'objectif est une excroissance de la réalité. Il s'inscrit dans l'anticipation des choses et non dans la projection de notre idéal sur les choses. être organisé de sorte à devenir espace d'anticipation. La différence entre l'anticipation et la projection réside dans une nuance simple. L'anticipation est la faculté d'opérer une chaîne de déductions plausibles, ayant un minimum d'écart avec les signaux que la réalité nous envoie. La projection est la propriété de l'esprit à produire une idée, une image sans lien avec notre réalité mais voulant s'y imposer. Le surfer anticipe la vague, il peut ainsi se positionner dans le mouvement de cette dernière. Le débutant projette de se voir surfer « la » vague. Sauf qu'il n'a ni un surf approprié, ni appréhendé la barre (séquences de vagues cassantes), éprouvante pour qui n'a pas la condition physique, ni travaillé la technique du « canard ». L'image est simple, Le surfer expérimenté anticipe la vague. mais elle vaut pour tous les domaines dans lesquels j'ai pu travailler ces vingt-cinq dernières années. Plus l'on s'élève dans les hiérarchies et plus les objectifs sont « projectifs » et non anticipatifs. Beaucoup de personnes voulant réussir projettent leur idée sur le monde, là où ils devraient anticiper le cours des choses par l'observation des signaux faibles. Peut-être me trouveras-tu redondant. Je le suis, parce que tout est enchevêtré. L'objectif se définit parce que nous avons à notre disposition les signaux faibles en cohérence avec notre vision. La vision est la réalité en devenir qu'une personne construit à partir de ce qu'elle peut concevoir comme actualisable. Elle se construit à partir du contexte, de sa capacité de transformation mentale, de la manière dont ses pensées opèrent, etc. L'important est que la vision soit accessible et réaliste pour la personne et

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pour autrui. L'objectif n'est qu'une partie de la vision. L'objectif est par définition souple. Souple par sa capacité d'adaptation au cours des choses, à la transformation silencieuse que le flux de la vie génère. Pensez-vous vraiment que Steve Jobs était « fixé à ses objectifs » ? Ne disait-il pas : « J'ai toujours l'œil sur la prochaine grosse opportunité, [...] Je ne sais pas ce que sera le prochain gros truc, mais j'ai quelques idées. »(CNNMoney/Fortune, 24 janvier 2000). Il me semble que cette phrase est à prendre au pied de la lettre : « avoir toujours l'œil sur la prochaine opportunité ». On ne fixe pas des objectifs, on les appréhende. La nuance, au-delà du jeu de mot, vaut d'être soulignée. En effet, la fixité entraîne un état statique, un arrêt « sur image ». Appréhender est compatible avec l'aspect dynamique de la perception, ce qui à l'extérieur de nous se rend disponible à notre esprit, nos sens. Actualiser un objectif pose le principe d'un déroulé en amont et d'une consolidation en aval. Laisse-moi te conter une anecdote. Je me souviens d'un rendez-vous professionnel avec une prescriptrice de mes conférences. Cette dernière arrive au premier étage d'un pub cosy. Nous arrivons dans un espace tout en longueur, d'à peine deux mètres de largeur. Au loin (à environ six mètres), je vois un petit espace dont l'esprit est très cocooning, mais mon interlocutrice s'arrête là, à cette table. Je précise qu'à ce moment, elle regarde un instant vers le fond. Son regard s'arrête bien sur l'espace disponible. Lorsque arrive la fin de l'échange, cette dernière m'exprime combien la table ne lui convient pas. Elle me décrit alors l'espace souhaité. Je me souviens fort bien avoir opéré un mouvement physique sur le côté droit et lui avoir demandé si cet espace pourrait être celui situé derrière elle. Elle se retourne, reste interdite, me regarde ébahie et me répond qu'elle ne l'a pas vu. Je lui demande comment elle s'y est prise pour ne pas voir « l'évidence ». Elle m'explique qu'en montant, lorsqu'elle 30 J'emprunte ce terme à François Jullien, Les Transformations silencieuses, Grasset, 2009. Définir l'objectif à partir des signaux faibles en cohérence avec notre vision et notre talent.
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On ne fixe pas des objectifs, on les appréhende.

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a vu le couloir étroit, elle s'est dit qu'il n'y aurait pas ce qui lui convient. Elle s'est ainsi « contentée » de cette table. Cet exemple anodin est omniprésent dans notre vie. Le cerveau, dès lors qu'il est fixé sur Rendre l'objectif perceptible à l'esprit. une image, une idée, s'y arrête. C'est aussi simple que cela. Aussi, se fixer un objectif veut dire « arrêter une image et commander le cerveau à être satisfait uniquement lorsqu'il a trouvé son équivalent dans la réalité ». Plus nos pensées se fixent sur l'image « commandée », plus la fixité les rigidifie, plus le cerveau réduit son champ d'investigation aux seuls éléments acceptés par la pensée. Plus la pensée se fixe sur l'image commandée, plus la fixité la rigidifie. Il convient de rendre l'objectif perceptible à l'esprit, mais de sorte que l'esprit ne s'y fixe pas, ne s'y détermine pas. Dès lors que l'esprit, le cerveau perçoit dans l'environnement ce qui lui est utile, il peut réduire l'écart entre la réalité et le « souhait » — souhait, image et/ou réalité escomptée à devenir sa réalité. Cette notion a été développée par John Anderson31 sous le terme de « rétropropagation neuronale ». Le cerveau possède des « cerveaux-mécanismes32 » sophistiquées33. Ces derniers sont capables de détecter dans l'environnement toute information que le cerveau a pour consigne de repérer. Par exemple, Vincent, tu comptes changer de voiture prochainement, n'est-ce pas ? Pour 31 http://www.psy.cmu.edu/people/anderson.html 32 Le terme « cerveau-mécanisme » est un néologisme créé par Edgar Morin, La méthode 1. La Nature de la Nature, 1977, p.241. Pour résumer le principe : le cerveau et l'organisme dépendent l'un de l'autre. Il est possible de parler de boucle « asservie-asservissante », où, comme il l'indique dans une dynamique à la fois « au service de », à la fois « asservissante », p. 243. 33 A partir du concept de « Cerveau-Mécanisme » initié par Morin, j'ai pu élargir ce dernier à la capacité du corps (dont le cerveau fait partie) de détecter dans l'environnement, les éléments utiles à son activité et à son développement. Outre ce constat déductif du terrain, j'ai trouvé, entre autres travaux, ceux de Bruce L. Lipton éclairants : « le fonctionnement de la cellule dépend premièrement de son interaction avec l'environnement, et non de son code génétique. » (2006, p.105). Pour résumé, le cerveau traduit de l'environnement les éléments dont il a besoin pour les transformer en informations utiles et en cohérence avec ce que la pensée a commandé.

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l'instant, tu n'as pas « arrêté » ton esprit sur le modèle escompté. Mais lorsque cela sera fait, tu seras étonné, soudain, de ne voir plus « que » cette voiture et dans ta couleur. Il en est de même pour cette future maman qui ne voit plus que... des futures mamans. L'esprit pose un paradoxe fascinant : d'un côté, il peut se montrer bête et idiot ; de l'autre, il peut mobiliser et développer d'extraordinaires facultés, il est « intelligent » (interlegere, « mettre en lien »). Ce n'est pas parce que nous avons cent milliards de neurones que nous sommes intelligents, c'est parce que nous sommes capables de laisser ces derniers opérer sans interférence. En bref, l'esprit opère comme nous pensons. Pour résumer mon propos, je dirai qu'un objectif est un espace de la réalité en devenir que le cerveau appréhende. L'objectif doit préserver un espace allusif, c'est-à-dire qu'il ne doit pas être déterminé par des détails « idéalisés », sinon il se fixe dessus comme une bernique34 à son rocher. Il devient alors très difficile de l'enlever. Dois-je ajouter que les berniques font mal aux pieds lorsqu'on marche dessus ? Il convient ainsi à la fois d'être précis (clair, sans ambiguïté) et d'autoriser l'esprit à négocier avec la réalité. Le point clé, me semble-t-il, est de formuler, d'expliciter (rendre visible) des bouts de réalité que le cerveau considère comme réalistes (ce qui relève d'une réalité observable). Il sera cependant nécessaire de bien distinguer ce qui relève de la réalité de ce qui relève de nos « croyances ». Je pense volontiers que les croyances fixes sont les berniques du cerveau. Une fois fixées sur la roche, elles se nourrissent des marées et grossissent. Les croyances fixes sont les berniques de l'esprit. Dès lors que vous avez arrêté votre choix sur un type de voiture et sur sa couleur, soudain, vous ne voyez plus qu'elle.

34 La bernique est un mollusque à coquille solide et conique.

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Petit bol de riz par petit bol de riz, l'objectif peut advenir
Vous parlez toujours autant ? Nous sommes en été 1991. Dans quelques jours je vais faire une rencontre qui va modifier plus encore ma trajectoire de vie. Je vais rencontrer Li Yin Tsin. Ce Chinois va rentrer dans le magasin dans quelques instants, le surf-shop où je travaille cet après-midi. À ce moment, tous les vendeurs seront pris. Voulant montrer l'exemple en tant que jeune responsable, je vais l'accueillir. Je lui demanderai ce que je peux faire pour lui. Il me répondra sur un ton malicieux qu'il veut un surf. Je serai étonné : voir un Chinois sur un surf est rare en Morbihan à l'époque. Je lui poserai plein de questions et au bout de quelques instants, il m'arrêtera net. Il me demandera si je pose toujours autant de questions. Je resterai sans voix du haut de mes petits 22 ans. Je perdrai contenance et je me mettrai à rougir. Il regardera l'un des surfs et dira qu'il veut « celui-là ». Je lui demanderai s'il veut une combinaison. Il répondra en souriant que oui. Je le guiderai au fond du magasin, observerai sa morphologie et sortirai trois combinaisons. Je noterai sa manière spécifique de se tenir. J'observerai la structure pour le moins étrange de ses jambes. Je lui demanderai s'il pratique un art martial. En effet, cher Vincent, je suis à l'époque un admirateur de Bruce Lee et de la série Kung-Fu. Je t'imagine en train de sourire... Il s'arrête dans une position dont je n'arrive pas à comprendre l'équilibre, puis me demande de deviner. Après quelques instants, le stock de mes quelques connaissances étant épuisé, je capitule. Il me regarde alors avec un grand sourire et me dit avec tranquillité : « kung-fu ». Je ne le sais pas encore, mais le lendemain matin, à 4 heures exactement, je commencerai ma première leçon. Cela se passera dans un bois, je ne verrai rien, ni lui, ni ce qui m'entoure. Pourtant, mes yeux vont s'imprégner des lumières de la nuit et j'appréhenderai les détails dans

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l'obscurité. Je sentirai l'humidité de l'aurore émaner de la terre. Je sentirai mes jambes, meurtries par les douleurs musculaires, s'effondrer sous mon poids. Je le verrai juste à côté de moi, me regarder avec indifférence sans mot dire : ni bien, ni mal, ni compassion, juste me regarder. Il me demandera ce que j'ai appris. Je lui répondrai sans que cela ne semble le satisfaire. Il me dira que ce matin, la leçon est « chaque muscle de ton corps est un temple de la douleur ». C'était il y a vingt-deux ans, mais je m'en souviens comme si c'était ce matin. Durant six années je me suis entraîné dix-huit heures par semaine, trois heures par jour. J'en ai retiré de nombreux enseignements. Toutefois, il y en a un en particulier qui m'a été utile : « petit bol de riz par petit bol de riz ». Rien dans les phrases à venir ne pourra te sembler nouveau, mais considère ces dernières comme les pièces d'un immense puzzle. Repenser ne veut pas dire inventer, mais déconstruire, retourner, dé-symboliser nos évidences pour penser dans un écart suffisant et significatif afin de créer une nouvelle perspective. Beaucoup de personnes veulent atteindre des objectifs élevés. « Élevés » se traduisant par une image considérée par le cerveau comme abstraite, idéale, non existante : une montagne haute et escarpée est l'image récurrente avec un équilibriste traversant le vide entre deux gratte-ciel35. J'ai souligné que le cerveau comprenait les informations simples, à la fois précises et allusives (lui permettant ainsi l'exploration de la réalité sans être enfermé par la fixité de nos pensées). Cela ne veut pas dire qu'il ne peut pas traiter des niveaux d'information complexes ; il le fait, mais au niveau de la conscience il est nécessaire de travailler par seuils de réalités compréhensibles pour le cerveau. 35 J'appuie ce propos sur l'observation de plus de trois cents top managers français en formation management en France, en Chine et au Brésil. Le travail consistait à amorcer la formation en demandant aux cultures présentes de dessiner sur un paper-board ce que les notions de trust (confiance en l'autre) et de self confidence (confiance en soi) évoquaient pour eux. Kung-fu : travail réalisé par une personne en vue d'atteindre le niveau le plus élevé de sa pratique. Petit bol de riz par petit bol de riz. Sentir l'aurore émaner de la terre avant que les yeux n'en perçoivent l'or.

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Lorsque j'ai commencé à travailler mes positions basses, je savais qu'il me fallait rester trois minutes dans une position particulière avant de commencer l'apprentissage du kungfu. Or, la première fois que le maître m'a demandé de tenir ladite position, j'ai tenu dixLes gens veulent réussir, mais ils veulent manger en réalité et en une seule fois le riz de toute une vie. huit secondes avant de m'écrouler sur le sol. Mon ego fut sauvé par la solitude du lieu. Il dit : « y a du boulot ». Le passage entre dix-huit secondes et trois minutes me semblait impossible. La douleur vive ressentie au niveau des quadriceps était telle que j'avais le sentiment de poignards perforant chaque fibre de mes jambes et de mes fessiers. À la fin de l'entraînement, au vu de mon état moral, il me raconta l'histoire de cet empereur chinois... Il était une fois un empereur. Il aimait aller quérir conseil auprès d'un vieux sage résidant dans les montagnes. Il y allait souvent, gourmand de la parole apaisante. Puis, un jour, le vieux solitaire refusa de lui répondre. L'empereur se mit en colère, menaçant de mort l'homme dont les rides montraient les nombreux hivers passés à l'ombre des hommes. Indifférent aux menaces de celui qui brille, il posa la question suivante : « Que se passerait-il si tu donnais à manger à ton fils l'équivalent de toute une vie de riz ? » L'empereur, stupéfait par la question, garde le silence quelques secondes. Puis il dit : « il en mourrait ». Le sage lui répondit : « Pourquoi alors veux-tu la sagesse de toute une vie en une seule fois ? Petit bol de riz par petit bol de riz, vous mangerez le riz de toute une vie. » L'empereur garda le silence un long moment. Il se leva, s'inclina, remercia avec modestie le sage et repartit. Ses visites furent de plus en plus espacées et leur durée plus courte. Pourquoi donc la majorité d'entre nous veut-elle manger en une seule fois le riz de toute une vie ? La réussite comme le succès requièrent la même sagesse : petit bol de riz par petit bol de riz. J'ai appliqué ce principe à la lettre. Puis je l'ai expérimenté avec d'autres personnes, dont un dirigeant il y a quelques années. Il était trop pressé, trop dans la précipitation, trop dans l'éparpillement, trop de trop. Je suis arrivé un jour avec un sac de riz et dix petits

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bols. J'ai rempli à ras bord chaque bol. J'ai ensuite disposé chacun d'eux sur l'une de ses étagères. Il me regardait sans voix. Puis j'ai pris une feuille de papier que j'ai découpée en dix bandes. J'ai pris un crayon dans son porte-mine. Je lui ai tendu ce dernier et lui ai demandé de rédiger une réalité à atteindre dans un temps qu'il juge accessible à son imaginaire. J'ai précisé que chaque morceau de papier devait contenir un objectif de cet ordre. Il se mit à écrire avec lenteur. Au bout de 45 minutes il avait terminé. Je l'ai invité à prendre chacun des morceaux de papier et à me suivre. Arrivé devant l'étagère, je lui ai demandé de plier, puis d'enfoncer chacun de ces papiers porteurs d'un objectif dans un bol. Une fois la chose faite, je lui ai donné la consigne, à chaque fois qu'une réalité serait atteinte, de faire cuire le riz de son bol puis de le manger et d'attendre que la digestion soit terminée. Après quoi il pourrait passer au deuxième bol de riz. Il lui fallut quatorze mois pour manger et digérer les dix bols. Mais je me souviens de sa transformation : ses « trop » étaient devenus des « juste ». Ses projets avaient accéléré. J'ai tâché de lui faire vivre l'adage physiquement. Pour ma part, pour atteindre les trois minutes de ladite position de kung-fu, je m'étais donné une réalité accessible : trente secondes étaient le contenu de mon « bol de riz ». Les rythmes du corps étaient respectés et le temps de l'actualisation aussi. C'était dur, mais mon esprit pouvait le « voir » comme réaliste. Je me voyais tenir. Avec le temps, les trente secondes sont devenues une minute. Cela semble anodin, mais l'anodin porte en son cœur des intensités insoupçonnées. Six années après mes débuts je tenais huit minutes en position basse. Le dos droit était évalué par un bâton d'osier. Il devait rester posé contre ce dernier. Dans le même temps, les genoux devaient rester perpendiculaires au sol tandis que les quadriceps y seraient parallèles. Là encore un bâton d'osier évaluait la position. Il ne devait basculer ni en avant ni en arrière. Mes petits bols de riz étaient de trente secondes. Les trente secondes étaient ma réalité à Une fois l'objectif actualisé, mangez le riz contenu dans votre bol et digérez -le. Puis, poursuivez.

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actualiser. Pour que mes jambes gagnent trente secondes de puissance, il fallait en moyenne quinze jours à trois semaines de travail assidu. « Assidu » se traduisant par : une heure trente de travail de jambes par jour, des positions dynamiques et statiques, un travail de respiration rigoureux et une indifférence absolue à moi-même. « Je » n'avais L'anodin porte en son cœur des intensités insoupçonnées. aucune importance, car mon corps n'était pas « je », il était un système en transformation. Mon mental n'avait que cela à l'esprit : accepter la douleur de la transformation. C'est comme cela que j'ai appris à travailler mes objectifs, par petit bol de riz et par des réalités à actualiser. Il en est de même à ce jour, pour mes deux sociétés, pour mes projets de recherche, pour mes écrits. Petit bol de riz par petit bol de riz, sans jamais me fixer à mes idées, mais en me rendant disponible au « che » (cf. Principes 2 et 4). Pour résumer ce principe, je t'invite à garder les idées suivantes : — Un objectif est un espace de la réalité à identifier et à positionner de manière dynamique dans le « che » en cours. — Ne pas laisser notre objectif se fixer à notre idéal, lui-même s'organisant en idées et en concepts. — Considérer l'objectif comme faisant partie d'un flux en transformation sur lequel on s'appuie, tel le sol ou le rocher, pour s'élancer. Plus notre dynamique est ambitieuse, plus nos objectifs doivent rester allusifs, sans détermination aucune, afin de se rendre soimême disponible sans stress ni angoisse à ce qui se présente. — Définir ses petits bols de riz, les réaliser, les manger, les digérer puis poursuivre. — Anticiper les actions et les potentiels de situation, et non projeter sur le monde et les autres notre idéal, nos idées et nos concepts.

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Principe sept :
Apprendre de l'expérience des autres et des choses (même non humain)

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Apprendre de l'expérience des autres, même non humain (introduction)
Je ne cache pas mon impatience de traiter ce Principe sept. Outre le fait qu'il articule les La réussite, ce vaet-vient qui jamais ne disparaît. deux tiers de l'ouvrage, je pense que la question de l'apprentissage de l'expérience des autres et des non-humains fait partie de la pierre angulaire de la réussite. Dans le début de mon ouvrage, j'ai posé le principe suivant : la réussite est la conséquence d'un « quelque chose », l'actualisation d'un processus à la fois visible (agissant) et non-visible Qui s'arrête subit le temps de plein fouet. (non-agissant). L'expérience enchevêtrée à l'étude m'amène à le considérer, non comme un but, ni comme un objectif (au sens traditionnel), mais comme ce qui se déploie en continu. La réussite est un flux, une force ininterrompue qui « va et vient », sans jamais disparaître. Cela veut dire que ce que nous voyons à un moment de l'histoire n'est que la conséquence d'autres moments difficiles, douloureux, enthousiastes. Voyez comme j'embrasse le global et non un «moment » isolé, fugace, déjà (presque) oublié. Tantôt positive, tantôt négative, la réussite s'organise en une polarité alimentée par notre activité, notre utilité. Ce n'est plus, de mon « point de vue », un espace fixé dans le temps, mais un mouvement créateur de temps. Par créateur de temps, je veux dire : modification réelle de la sensation du temps (donné par le mouvement). Ceux qui sont dans le flux de la réussite ne perçoivent pas le temps comme long, mais comme « trop rapide ». Les gens malheureux et sans succès sont ceux qui, par leur manque d'énergie et leur nonmouvement, ralentissent le temps jusqu'à le figer. Qui fige le mouvement subit le temps à plein. Je m'écarte avec discrétion et sans retour souhaité, de l'idée selon laquelle la réussite

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serait l'apogée d'une vie. Ce moment acclamé et reconnu par le plus grand nombre. Vois-tu Vincent, mes « grandes » réussites ne seront vues par personne, car elles se sont presque toutes opérées dans la solitude : à part mon ego, qui cela peut-il intéresser de le savoir désormais ? Personne ne réussit sans l'inspiration d'autrui, ni de quelque chose entraînant à l'esprit un espace fécondant de champ des possibles. La réussite n'est pas le bruyant du plus grand nombre, mais cet espace dans le mouvement où nous seul savons ce qui a été « parcouru », ce qui a été découvert, ce qui a été réalisé. Par « réalisé », je veux dire : ce que notre activité et notre énergie déployées actualisent comme objet matériel ou comme objet36 immatériel. Les deux entraînent une utilité additionnelle pour le monde, les autres. Cette utilité s'attribue autant à l'être humain qu'aux animaux, aux plantes, à la matière elle-même. Ce que je nomme les « non-humains », ce que nous nommons « les choses ». Aucune réussite sans l'inspiration d'autrui et des choses. Qui est dans le flux s'émancipe des lois du temps. Qui est hors flux subit les lois du temps.

Les trois maîtres de Rousseau : les choses, la nature, les autres
« Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l'éducation de la nature ; l'usage qu'on nous apprend à faire de ce développement est l'éducation des hommes ; et l'acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l'éducation des choses » nous dit Jean-Jacques Rousseau37. En 2003, alors que j'entre à 36 Par objet, il faut comprendre un concept, un « idée » percutante, mais aussi un « quelque chose » produit à partir d'une matière, de quelque nature que ce soit. Vous pourrez l'appeler une œuvre, une création, une réalisation. Je me contente de dire une « production » ayant une utilité pour le plus grand nombre, mais aussi pour des animaux, des plantes, ou une seule personne. 37 Rousseau J-J, Émile ou de l'éducation, chronologie et introduction par Michel Launay, Éditions Flammarion, 1966, p. 37

Le non-humain : les choses et les animaux.s

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l'Université de Tours, je découvre un chercheur dont les travaux autant que les échanges vont me donner une matière riche à travailler pour les années à venir : Gaston Pineau. Trois maîtres nous forment : nousmêmes, les autres, les choses. Gaston vient de l'univers de la terre. À ce sujet, il dit « je suis d’origine rurale. La terre est d’abord pour moi un élément matériel de base, dur, compact, lourd, sale, laborieux à cultiver. La terre est basse ! C’est la matière des culs-terreux qui m’a tellement collé aux fesses qu’on ne me voyait pas d’avenir professionnel ailleurs que dans les champs ». L'intuition, devenue concept clé de Gaston Pineau, a été de s'appuyer sur « les trois Dès lors que nous touchons, nous nous transformons. Notre corps déjà se transforme avant même que l'esprit ne l'appréhende. maîtres » de Rousseau. Il a pu produire un point d'appui utile à la compréhension des modes de fonctionnement de la formation de l'adulte. Gaston a ainsi transformé les trois maîtres de la manière suivante : la nature = autoformation (la manière dont je me mets en forme), les autres = l'hétéroformation (la manière dont les autres me mettent en forme), les choses = l'écoformation (la manière dont les choses me mettent en forme). Les personnes ou les équipes prêtes à réussir sont celles évoluant dans une interaction constante de mise en forme entre le singulier (la personne) et le pluriel (l'équipe), le Steve Jobs n'était pas génial, il était plus écoformé que les autres. Il le savait, c'est cela qui le rendait « génial ». pluriel et le pluriel, le pluriel et les choses, le singulier et les choses.. Si le terme formation est souvent réduit à de l'acquisition de compétences et de capacités en vue de les reproduire dans une activité donnée, je souhaite rendre visibles et disponibles les opportunités que ce terme offre. Former est issue du latin formare « donner une forme ». Dérivé du terme forme, le mot a donné lieu en ancien français à parformer  parformant devenu en anglais performant. La forme est l'ensemble des traits qui rendent « quelque chose » d'identifiable. C'est aussi Parformer : donner forme efficace. ce qui peut être imité en vue d'être reproduit, amélioré, digéré afin de faire évoluer. Gaston Pineau, parlant de formation, exprime que c'est un « processus unificateur de mise ensemble, en sens, d'éléments autrement séparés […] Le mot "former" est en équivalence avec "créer, constituer, composer, concevoir". Il signifie donc une intervention très

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complète, très profonde, très globale où l'être et la forme sont indissociables.38» Ainsi, dit Bachelard, « la matière nous révèle nos forces.»39 C'est de cela que va parler le Principe sept : la manière dont les choses40, à la fois nous mettent en forme, à la fois nous sont utiles autant qu'inséparables du flux de la réussite. Avant d'illustrer ces notions dans notre réalité quotidienne puis montrer comment la réussite est indissociable de cette « parformance », je vous propose, Vincent, cher lecteur, d'appréhender plus en détail les trois maîtres de Rousseau. Commençons par l'autoformation41 (la nature). La formation de toi par toi se nomme autoformation : l’autodidaxie en fait partie. C’est l'aptitude à : 1) apprendre à apprendre, c’est-à-dire te connaître en cours d’apprentissage, la manière dont tu t’y prends pour réaliser une action ; 2) apprendre en cours d’action, réfléchir à ce qui se passe pendant l’action ellemême, c’est-à-dire à observer ce qui se passe quand cela se passe, formaliser l’observation sous forme d’écrit, de schéma ou de système de mémorisation spécifique ; 3) apprendre à ne pas savoir, ainsi accepter l’incertitude, apprendre en s’ajustant aux situations, observer la cohérence entre les situations, les conséquences à partir des conditions, en retirer des principes, des lignes directrices ; 4) apprendre en mouvance, c'est-à-dire s'appuyer sur le potentiel que porte la Qui réussit, ne privilégie aucun des trois maîtres, mais prend ce que chacun des trois a à lui enseigner. Les trois maîtres sont comme les trois pieds d'un tabouret, ils stabilisent. « La matière nous révèle nos forces » Gaston Bachelard

2005, p. 82 39 Bachelard G., 1947, p.23 40 Après réflexion, ce principe ne traitera que des « choses » dans l’expérience. Les « autres » seront examinés ultérieurement. 41 Je propose au lecteur, l'excellent ouvrage de Nicole Anne Tremblay, L'autoformation, pour apprendre autrement, Les Presses de l'Université de Montréal, 2003

38 Lesourd F., Habiter la terre, écoformation terrestre pour une conscience planétaire, L'Harmattan,

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situation : laquelle offre un espace d'opportunités à saisir (cf. Principes trois et quatre). C'est ici que prend toute la dimension de l'homo viator, celui qui se forme par et dans le voyage ; Hétéroformation : prendre ce que l'altérité offre d'écart pour y puiser de nouvelles ressources. 5) apprendre en interaction, c'est-à-dire la manière dont nous tirons avantage des ressources que notre réseau, notre environnement nous offrent. Cette interaction implique la transdisciplinarité. C'est ce que Steve Jobs a toujours réalisé en étudiant autant les finitions d'une Mercedes, l'étude de la calligraphie, la méditation, le recrutement de talents issus de milieux en apparence opposés : historiens, zoologues, artistes, informaticiens ; 6) apprendre de son/ses MOON (MOde Opératoire Naturel), c'est peut-être ce sixième Trans-formation : se qui se crée par enchevêtrement. point auquel peut se référer le terme nature de Rousseau. Nous avons tous, à des degrés de densités nuancées, des modes opératoires naturels. Ces derniers impulsent une manière d'opérer distincte (je traiterai plus en détail cela dans le Principe vingt) propre à la personne. Apprendre de son ou de ses MOON veut dire observer sa manière d'opérer en situation, en vue d'optimiser et de « formaliser » sa propre méthode. J'approfondirai cette dimension dans un principe prochain. Je Qui réussit se donne autorité. Prendre ce qui nous est utile au voyage et rester indifférent aux jugements. te propose de nous focaliser sur les deux dimensions utiles à notre propos : SUCCÈS & RÉUSSITE. Le second maître est l'autre : l'hétéroformation. L'hétéro désignant ce que l'autre porte comme altérité, cet écart à nous-même nous obligeant à mettre en tension nos vérités, nos croyances. C'est dans l'écart que la mise en forme s'opère. Ne parle-t-on pas alors de trans-formation ? Ce qui change et se modifie radicalement au sein de la forme. Le formateur, le mentor, l'enseignant, le parent sont, en exemple, des figures hétéroformatives. La formation de toi par l’autre se nomme hétéroformation. C’est l'aptitude à :

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1) observer la manière d'opérer de quelqu’un de compétent, d’habile dans son domaine ; 2) reproduire (imiter, mimer) une compétence, un geste ou une séquence de mouvements jusqu’à se l’approprier soi-même. Je souligne le terme d'imitation et non de copier. Dans imiter, il y a la notion de prendre appui sur l'existant en vue de trouver sa propre dynamique. Copier c'est se contenter de reproduire sans y apporter de la valeur ajoutée ; 3) questionner la compétence de l’autre afin de la rendre accessible à ma compréhension, faire preuve de curiosité et de sagacité dans l’observation, c'està-dire chercher dans l'anodin le détail d'un geste qui fait la parformance ; 4) formaliser le savoir observé par une phrase, un schéma, un dessin. Cela veut dire rendre visible par une représentation compréhensible à nous-même le geste, la performance d'autrui ; cette représentation peut être considérée comme langage dès lors qu'elle propose un système compréhensible de symboles, de sons, de couleurs, de matière, etc., reproductibles et compréhensibles même après une période longue ; 5) écouter en vue d'appliquer un conseil ou un enseignement issu de l'expérience sans chercher à le discuter ou à en contester le sens ou le fondement. Il convient ici d'être modeste (cf. Principe cinq). Je traiterai de ce point en particulier dans le Principe treize. En effet, comment ne pas chercher à « comprendre », ni même à prendre du recul sur un conseil. Mais lorsque l'avion décroche, convient-il de contester le conseil disant de piquer du nez pour reprendre de la vitesse, là où le réflexe serait de tirer le manche à soi ? Le dernier maître est la « chose », ce que Pineau nomme « l'éco » (oïko - l'habitat). Ce troisième « maître » est le plus méconnu et pourtant, à mon avis, le plus important dans le

Curiosité : aptitude à visiter toute nouvelle dimension où nous n'y connaissons rien.

Imiter n'est pas copier. L'un améliore, l'autre fige, donc appauvrit et dissout.

Formaliser : rendre disponible à soimême toute connaissance utile pour « la prochaine fois ».

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flux de la réussite. Mon expérience et ma pratique me prouvent chaque jour – ou presque que ma « réussite » passe par l'écoformation. De la pente de la vague aux pentes de l'Himalaya, quelle différence ? Il faut s'appuyer sur la configuration pour apprendre à s'y mouvoir. Où que je regarde, où que je me déplace, l'éco me met en forme. Des vagues de Quiberon aux hautes montages de l'Himalaya, la pente en mouvance ou fixe m'oblige à travailler mon équilibre. Du clavier de mon piano au clavier de mon ordinateur portable, les touches et leur configuration forment mon esprit et l'association des mots et des notes à une « musicalité » attendue ou souhaitée. La manipulation du BMX (freestyle) manipulé dans les half-pipes, sur les rampes ou sur les bosses de terre et la pratique du kung-fu à la manipulation du bâton d'osier, de 2m05 (kung-fu) pratiqué à l'aube, la nuit, sous la pluie, dans le froid, dans la boue, au soleil, dans le sable, dans l'herbe mouillée ont configuré la Se mouvoir : aptitude à bouger comme il (le) faut selon la situation. manière dont mon corps se positionne, se modifie, appréhende le sens de l'espace, des vitesses, du toucher, de la précision, des sons. L'écoformation d'hier et d'aujourd'hui a construit de manière indélébile l'ensemble des habiletés utiles à mes activités professionnelles d'aujourd'hui. Mon sens de la stratégie en est certainement l'une des émanations les plus effectives. Les choses me forment. Elles m'obligent à apprendre et donc me modifier (évolution de ma Touches de piano, touches d'ordinateur, même travail : jouer des deux mains avec fluidité. propre structure physique, intellectuelle et neuronale) en temps réel. L'exemple des donkeys, ces mi-mules, mi-chevaux de l'Himalaya, qui par leurs traces, montrent au voyageur les pas les plus sûrs, pour marcher en toute sécurité est enseignant. Alors que j'avançais dans les montagnes de l'Humla, les chemins torturés et la chaleur dissolvaient mes forces. L'un et l'autre m'ont amené à préférer l'économie et la vigilance à la performance. Lorsque, à l'approche de précipices, mon cœur se mettait à battre de peur, j'ai dû faire preuve de lenteur. Là-bas, nombre d'êtres humains inscrivent leurs pas dans les traces des donkeys. J'ai observé la manière dont mes guides marchaient. Ils mettaient leurs pas, peu ou prou, dans les traces des animaux. J'ai fais de même : j'imite.

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L'animal pose ses pattes là où le sol est sûr alors j'observe, j'imite et j'apprends. En conséquence, mon regard sur ces mi-mules, mi-chevaux change, mais aussi ma manière de me mouvoir, de positionner mon centre d'équilibre, d'utiliser différemment mon eau et autres réserves alimentaires. Leur vigilance devient ma sécurité de vie. Ce que je nomme les choses relève du « non-humain » : la matière, les sons, les couleurs, les animaux, etc. La formation de toi par les choses se nomme écoformation. C’est l'aptitude à : 1) observer une situation, un organisme vivant, une matière, une réaction particulière avec un effet enseignant pour le quotidien ; 2) expérimenter par le contact direct avec une matière, un élément, un organisme vivant, une situation, un comportement, une réaction, une interaction pouvant discipliner l’esprit, l’habitude, l'habileté ; 3) observer les éléments naturels, les règles qui les régissent à partir de critères factuels et observables, les reproduire de manière similaire dans une activité professionnelle, sportive, personnelle. Le mot chose est issu du latin causa, il désigne une « réalité plus ou moins déterminée par un contexte ». Le terme s'oppose à une personne, c'est un objet non spécifié, il englobe aussi « ce qui a lieu, ce qui s'opère ». Le mot chose renvoie ainsi aux notions de circonstances, d'action, de non-action de « che » telles que j'ai pu les aborder précédemment. La « chose » étant dite, poursuivons l'investigation de l'apprentissage par les « choses ».

Donkey : mi-mule, mi cheval issu de l'Himalaya, apte à franchir les zones les plus dangereuses avec résistance et tranquillité.

Il faut savoir mettre ses pas dans celle d'une mule pour arriver sain et sauf à destination.

Ecoformation : la manière dont les choses nous forment.

La chose nous forme : de là naît la « parformance »
Que serait le dessinateur sans son crayon, sans sa feuille, sans le support ? Que serait le navigateur sans l'eau, sans le vent, sans les courants, sans le bateau, sans chaque parcelle

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de ce dernier ? Que serait le maroquinier sans le cuir, que serait le sellier sans sa pince ? Chose : la matière, les sons, les couleurs, les animaux, ce qui s'opère, la réalité en cours. L'usage d'un objet avec notre corps a une incidence directe sur la construction de notre langage, mais aussi sur la structuration de notre cerveau. Vilayanur Ramachandran42, a pu, suite aux observations de Darwin, confirmer la manière dont le geste influençait la structuration du langage. Si vous prenez en main une paire de ciseaux avec pour intention de couper une feuille de papier avec précision, vous observerez que votre bouche suivra l'intensité et l'ouverture de vos doigts. Il en est de même pour mesdames, qui, mettant du Syncinésie ; manière dont le geste influence la vocalisation mascara ouvrent pour la plupart la bouche à chaque mouvement. Dans le cerveau, les aires de la main sont à proximité des aires de la bouche. Cela entraîne, semble-t-il, une vocalisation à partir des signaux envoyés par les gestes. V. Ramachandran nomme ce processus « syncinésie43. » J'ai pu observer ce phénomène très tôt dans ma pratique. J'ai été frappé par les différences de discours, d'explication d'une Si vous voulez changez d'habitudes, changez vos ciseaux. personne entre le moment où elle m'explique sa manière d'opérer hors situation et la sémantique utilisée en situation. Par « en situation », il faut comprendre : la dynamique naturelle par et dans laquelle la personne opère lorsqu'elle réalise l'activité évoquée ou implicite. Dès lors que je demande à la personne de pratiquer avec les objets ou dans sa configuration, le discours change de manière radicale. J'ai fait le constat que les personnes en situation de performance (parformer) le devaient pour grande partie à l'influence directe des objets et/ou du mouvement spécifique de leur corps avec ou sans objet. Les mouvements réalisés avec ou sans objets utilisés dans des configurations cohérentes avec l'usage et l'utilité desdits objets, modifient nos habitudes, c'est-à-dire « comme on bouge, on se forme, comme on touche et use44 on se transforme ». 42 Ramachandra V., Le cerveau, cet artiste, Eyrolles, 2005, p. 95-96 43 Terme appartenant au champ de la neurologie 44 Il faut comprendre « use » au sens de la pratique.

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Selon l'état d'avancée et leur maturité d'autoformation, les personnes, soit préservent pour partie leur patrimoine sémantique (mots et concepts), soit le font évoluer ou le modifient pour l'ajuster au mieux de leur pratique (création de nouveaux mots et de nouveaux concepts). J'ai pu observer et confirmer ce constat au travers d'un exercice simple. Je vous propose, Vincent, cher lecteur, d'expérimenter ce qui suit. Prenez une feuille de papier, puis faites-en un chevalet. Une fois réalisé, rédigez votre prénom dessus. C'est fait ? Si vous avez un dictaphone ou un téléphone de moins de cinq ans, vous devez avoir une fonction enregistrement. Si oui, prenez-le, sinon, prenez une feuille blanche et un crayon et rédigez avec exactitude ce que vous allez dire. Maintenant, imaginez-moi devant vous et décrivez-moi à haute voix comment vous vous y êtes pris pour construire votre chevalet ? Je vous demande de laisser votre chevalet devant vous sans le toucher. Une fois l'exercice réalisé, je vous demande de prendre une seconde feuille. Puis, en temps réel, je vais vous demander de dire point par point ce que vous faites. Exemple : je prends la feuille avec mes index et pouces gauche et droit. Je la saisis par les bords du haut, le haut étant sur la partie la plus éloignée de moi. Je vous demande, ensuite, de dire, de rendre sonore ce qui s'opère dans votre esprit, dans votre corps. Par exemple, je prends la feuille par le haut, parce que je ressens qu'il me sera plus facile de la plier, ou, je la prends par le bas, parce que mon esprit a déjà vu la manière de la retourner, etc. Soyez précis avec les mots choisis. Si vous n'avez pas le bon, alors dites : je n'ai pas le bon mot. N'associez pas un « mot » avec un geste, si le mot, selon vous, ne correspond pas. Certes je ne suis pas en réalité en face de vous pour vous accompagner dans cet exercice, mais, si vous avez suivi mes consignes, vous aurez été surpris de l'écart entre les deux manières d'opérer, alors qu'au final, le chevalet sera identique ou presque. Lorsque je travaille sur la performance (inhérente au succès), je propose aux personnes d'expliquer comment elles opèrent dans une situation de réussite. Puis, je leur demande, L'un des facteurs inhérents à la réussite réside à énoncer à haute voix ce qui s'opère au moment où cela s'opère. Comme on bouge on se forme, comme on touche on se transforme. Les personnes en situation de performance sont influencées par les choses et les objets.

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soit de mimer, soit de se mettre en situation concrète. Je me souviens de ce cadre Mimer la réalité pour mieux en capturer les dynamiques enseignantes, voici un principe simple. supérieur d'un groupe international qui, à ses heures de libre, adorait skipper des bateaux. Il était assis devant le groupe et tentait d'expliquer au mieux comment il s'y prenait. Je proposais au groupe de lui poser des questions, non pour comprendre ce qu'il faisait, mais pour l'amener à rendre visible sa pratique. La totalité des participants restait en mode « intellectuel ». Ce faisant, ils renforçaient chez le skipper une forme de frustration, en le rendant incapable de rendre disponibles à l'esprit du plus grand nombre cette compétence, cette manière d'opérer. Après dix minutes, j'ai clôt la première partie de l'expérience, puis j'ai entamé la seconde : la mise en situation virtuelle. J'ai demandé à Rendre visible à l'esprit ce qui ne l'est pas pour mieux retrouver les dynamiques porteuses de connaissances implicites. cet homme de s'imaginer dans son bateau. Je lui ai demandé ensuite de me dessiner, même avec des lignes imaginaires, les contours du bateau, dans la salle où nous étions ; ce qu'il a fait en marchant et en montrant de l'index la forme de son bateau. Puis, je lui ai demandé de prendre la position exacte dans laquelle il opérait. Et là, extraordinaire modification du langage et des mouvements. La première chose qu'il a faite, c'était de s’asseoir par terre en allongeant les jambes en avant et le dos à environ 45° du sol. Ses bras et ses mains ont semblé prendre en main des cordages ou autre matériel du bateau. « Pourquoi te tiens-tu dans cette position » lui demandai-je. Sans me regarder, il répondit : « c'est pour sentir le bateau dans l'eau ». Dès le départ de son assise, son regard regardait vers le ciel. « Que regardes-tu depuis le départ ? — Je regarde le haut de la grand-voile » dit-il concentré.« Oui mais quoi en particulier, que regardes-tu de si important, vu ta concentration ? ». Et là, après un instant de silence, il me montra quelque chose qui entraîna dans la salle une réaction sonore d'émerveillement et de surprise : « En fait, ce que je regarde, c'est le bruit que la grand-voile fait sur le haut. C'est ce bruit qui me dit que le bateau est bien positionné au regard des conditions et de la destination. » Sans relâcher la « pression », je lui demandai : « Nous on n'entend pas ce bruit, peux-tu nous le faire entendre ? ». L'homme était toujours au sol. À peine trois

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minutes s'étaient écoulées. Ne lâchant pas les cordes virtuelles, il réalisa avec sa langue un bruit particulier « claclaclaclaclaclaclacla ». Il semblait frustré de ne pas être assez précis. Je le vis au regard de sa moue et du froncement de sourcils. Je lui dis : « Peux-tu lâcher tes cordes et nous faire avec tes mains à la fois le bruit, à la fois le séquencement de ce bruit ». Sans se redresser, il se mit à frapper dans ses mains de manière rapide environ trois claps par seconde. « C'est cela que tu vois et entends » lui dis-je ? « Oui, c'est cela ! ». J'ai demandé alors aux participants, une vingtaine, de reproduire le même « clap ». Toutes les personnes de la salle se sont mises à frapper dans leurs mains selon le même rythme et la même intensité sonore. Le skipper était enthousiaste. Il « regardait » encore la grandvoile dans sa position alors que tous imitaient le son de sa « parformance ». Le groupe et lui-même furent touchés autant que troublés par l'expérience vécue. Ils venaient de vivre ce que j'ai évoqué plus tôt dans mon ouvrage : l'expérience vécue de l'expérience vécue (cf. Principe deux). Cet état les rendait disponibles à mon propos à venir. J'ai expliqué l'utilité de rendre disponible à soi-même et aux autres les modes opératoires et la manière dont nous nous mettons en forme (forma) par et au travers des « choses ». Puis j'ai expliqué pourquoi l'intelligible en est incapable, car puisant dans le puits des connaissances intellectuelles ou abstraites que la personne possède ; ce qu'ils avaient expérimenté en première séance. Je n'ai jamais rencontré qui que ce soit ayant le même discours avec et sans objet en main, mais aussi en dehors et dans l'action. Il me faut préciser, lorsque j'écris « sans objet en main », que la personne ne mime aucun mouvement pour lequel le cerveau pourrait « croire » qu'il tient effectivement quelque chose. Le seul fait de mimer une réalité en mobilisant le cerveau de manière active, ce dernier considère le mime comme étant la réalité. À la fin de la séance de travail, j'ai demandé aux participants avant de sortir, de me Imiter le son de la « Parformance », voici qui est utile pour faire acquérir les rythmes de la réussite. Pourquoi diable croire qu'il faille trouver les bons mots (avec du sens) ? Parfois, il faut trouver le bon son au bon rythme. Il y a des sons, des bruits utiles à la réussite dont on ne prend conscience qu'une fois qu'on les regarde.

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réitérer la compétence d'un skipper qui regarde sa grand-voile : tous, en rythme, avec émotion, se mirent à frapper dans leurs mains avec une étonnante synchronisation « clapclap-clap-clap-clap-clap-clap-clap-clap-clap-clap-clap ».

Quand les choses modifient notre langage et nos concepts
Un bon mime arrive à duper le cerveau. Ces dernières années m'ont amené à déconstruire les concepts de la réussite. Non par « réaction », mais par le constat d'un écart entre l'observation de qui se « voit » et les concepts qui l'expliquent. Dans cet écart réside, en partie, l'éco. Ce concept d'éco est un concept clé, même s'il peut sembler difficile à « imaginer ». Comme le souligne Gaston Pineau, cette difficulté à le nommer est liée au fait que « ce troisième pôle de formation est le plus discret, le plus silencieux. Il est oublié, voire refoulé, par l’interlocution bavarde des deux autres45». Gaston Pineau m'offrait une matière intéressante, surtout dans mon travail sur l'émergence et l'actualisation des potentiels. En effet, « ce terme "éco-formation" veut mettre l’accent sur la réciprocité de la formation avec l’environnement. Ce n’est qu’en sachant comment l’environnement nous forme, nous en met en forme, que nous saurons comment former un environnement viable, vivable et vital.46 ». Le flux de la réussite s'intéresse plus au « savoir comment » qu'au « savoir quoi » L'écoformation permet la production d'un savoir particulier : le « savoir comment ». Il s'oppose ainsi au « savoir quoi ». L'un renvoie à la réalité, l'autre à la vérité ; la vérité, rappelons-le, établit une connaissance intelligible se posant sur la réalité. Elle est indifférente à ce que cette dernière « dit en réalité ». L'écoformation intègre le donné 45 Pineau G., Temporalités en formation. Vers de nouveaux synchroniseurs. Paris, Anthropos, 2000, p. 132. Les deux autres étant l'autoformation et l'hétéroformation. 46 Idem.

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d'une chose ou d'une situation à la connaissance. Par « donné », Il faut comprendre l'aspect dynamique, le potentiel, la réalité opérante ou disponible. Par exemple, la terre glaise forme la main à devenir compétente et créative. La main, par son mouvement particulier, par la pression spécifique demandée par la matière, entraîne chez l'artiste, une vocalisation particulière. C'est cette vocalisation qui devient connaissance construite (savoir comment) et non abstraite (savoir quoi). Dans un jargon populaire, cela pourrait se résumer comme suit : Ha ! cette personne qui me dit comment je dois faire pour réussir dans mes montagnes, mais qui n'a jamais porté autre chose que des chaussures basses ou à talons. Là où quelqu'un du terrain dirait : Mais arrête donc de faire des nœuds avec ta tête, vas-y et tu sauras ! La première part de la connaissance véritable et tente de l'implémenter sur le terrain, l'autre du terrain pour en extraire de la connaissance appliquée. La réussite, le succès, me semblent être la conséquence d'une expérience écoformative à partir de laquelle on formalise, on conceptualise et théorise. Jamais ce travail de théorisation ne quitte la réalité. Lorsque cela se produit, cela veut dire que nous entrons dans l'intelligible et l'abstrait autant que dans l'idéal de la forme sans nous préoccuper du réalisme du propos. Je pense qu'il faut savoir rester idiot ou stupide pour être disponible aux opportunités qu'offrent les choses. N'est-ce que ce qu'a incarné Thomas Edison, considéré de par son excessive curiosité, comme un enfant stupide, posant de multiples questions et n'apprenant pas assez vite ? Je te propose, Vincent, de quitter notre univers occidental pour en découvrir un autre. Je t'invite pour cela à visiter chez les indiens Pawnee, la cérémonie du Hako. Pour progresser en sécurité dans un cours d'eau, il est dit « nous devons adresser une incantation spéciale à chaque chose que nous rencontrons, car Tirawa, l'esprit suprême, réside en toutes choses, et tout ce que nous rencontrons en cours de route peut nous secourir... Nous avons Parce qu'elle en provient, une bonne théorie ne quitte jamais la réalité. Il faut parfois savoir être idiot et stupide sur une question pour réussir. Beaucoup de personnes ne peuvent réussir parce qu'elles veulent (justement) être intelligente sur la question.

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été instruits à prêter attention à tout ce que nous voyons. »47 Cette phrase illustre les différentes étapes de l'invocation qui accompagne la traversée : le « Nous avons été instruits à prêter attention à tout ce que nous voyons ». Principe éducatif Pawnee Réussir c'est sentir, non un sentiment interne, mais la juste nature des choses. moment où le voyageur met les pieds dans l'eau, là où il se déplace, là où les pieds et les parties du corps sont entièrement recouverts, le rôle et l'invocation du vent qui, par sa fraîcheur ressentie au contact des parties mouillées, permet d'appréhender comment et quand se déplacer en sécurité. J'attire ton attention, Vincent, ami lecteur, sur cette partie de phrase : instruits à prêter attention à tout ce que nous voyons. Là où nous avons été instruit dans l'apprentissage de la pensée, de la compréhension et de l'écoute (du propos de l'autre) indépendamment de la réalité, les Pawnees sont éduqués à prêter attention à ce qu'ils voient. N'est-ce pas le principe unificateur de toutes les cultures ayant inventé quelque chose : l'observation rigoureuse et continue ? Le fait que les mathématiques (abstraites) restent, dans l'éducation française, la matière Science occidentale : (scientia), qui sait, instruit, connaissance Science chinoise : (kexue), connaissance classificatrice à partir des polarités (yi) et des catégories (lei) majeure et noble, peut nous éclairer sur la manière dont notre « tribu » peut s'enliser dans les idées. La science (kexue) chinoise, en cela, fut différente de la nôtre. Le terme science veut dire « connaissance classificatrice », non en terme de valeur, de bien, de mal et de mesures dont le fondement serait la morale ou l'abstraction, mais la théorie des polarités (yi) et des catégories (lei). Chez les anciens Chinois, seul compte le Tao (Voie invariable). Le sage et philosophe Shao Yong a écrit : « Regardez les choses du point de vue même des choses, et vous verrez leur véritable nature ; regardez les choses de votre point de vue, et vous ne verrez que vos propres sentiments ; car la nature est neutre et évidente, tandis que vos sentiments ne sont que préjugés et obscurités »48

47 Lévi-Strauss C., La pensée sauvage, Plon 1962, p.23 48 Needham J., La science chinoise et l'Occident, Éditions du seuil, 1973, p. 47

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Un autre exemple de culture écoformée est la tribu des Osages49. Cette dernière a créé un outil conceptuel et de pensée, influencé par différentes catégories d'aigles : l'aigle royal (Aquila Chrësaytos, L.), l'aigle tacheté (de la même espèce), l'aigle chauve (Heliaeetus leucocephalus), explique Claude Lévi-Strauss50. La famille invoquée est motivée par le moment et les circonstances. Ce n'est pas une démarche intellectuelle abstraite qui motive les actions et les moments, mais une observation de l'éco. De cette observation est produit un modèle de pensée, une manière d'opérer. N'est-ce pas le cas de Jobs qui, inspiré par cette pomme tombée d'un pommier à la All-One Farm alors qu'il venait échanger des idées avec la communauté zen y habitant, invente « Apple » ? Cette pomme tombant au sol a produit une image dans l'esprit de Steve J. Celui-ci l'a transformée en concept, puis en un outil ou les deux à la fois : Pomme chez AllOne Farm = Zen, donc ordinateur avec Pomme dessus = Zen, donc ordinateur Jobs = Zen alors Computer Jobs = Pomme51 (). Quelques milliards plus tard, la Pomme de Jobs est devenue, selon moi, un objet de pensée autant qu'un outil conceptuel. Avoir un objet avec une  dessus, c'est montrer au plus grand nombre son appartenance « opérante ». N'est-ce pas cette compétence Pawnee que Steve Jobs, Edison, De Vinci, Verne, ont développé : le « prêter attention à ce qu'ils voient » ? Poursuivons un instant avec « Steve ». Il (Steve J.) a fait associer un son à sa . Ce son spécifique lorsque l'on ouvre un Mac. Les studios Disney ont repris ce dernier pour son long métrage Wall-E52. Lorsque les batteries solaires de l'adorable robot sont rechargées, le son

Avant de voir «», Steve Jobs a vu une pomme tomber. La différence avec la plupart des autres, c'est que lui l'a regardée. Avant de comprendre la gravité, Newton était assis dans son jardin, et une pomme est tombée. Deux pommes tombent, le premier formalise la théorie de la gravité, l'autre la théorie du Zen informatique.

49 Famille amérindienne vivant aux États-Unis, dans le comté d'Osage en Oklahoma. 50 Lévi-Strauss C., La pensée sauvage, Plon, 1962, p. 22-23 51 Certes, il pourra m'être reproché une si rapide déduction. Toutefois, l'étude plus élargie des modèles d'outils conceptuels, mais aussi la manière dont Steve Jobs « créait » semble montrer toujours la même cohérence : une éco-formation. Les choses inspiraient Steve Jobs et c'est en partie de cela que venaient ses idées. 52 Stanton A., Wall-E, Disney, 2008, Animation 133

se fait entendre... N'est-ce pas ce qu'il reproche à Bill Gates avec une certaine ironie : « Il m'est très Because sun is shining (parce que le soleil brille) sympathique. Mais je crois que lui (Bill Gates) et Microsoft sont un peu limités. Il serait plus large d'esprit si, dans sa jeunesse, il avait pris du LSD ou était parti vivre dans un ashram »53 Le personnage ne fait pas de cadeau à son « homologue », mais ce n'est pas le ton qui m'intéresse, c'est ce à quoi il se réfère : le LSD et l'ashram sont des choses ou des lieux de type « éco ». Les ashrams sont des lieux retirés dans la nature où il est possible de méditer, de faire pénitence et d'acquérir une éducation. Lors de mon dernier voyage dans l'Himalaya, j'ai observé que les enfants, dès lors le soleil était présent, suivaient leur cours dehors. Je demandais à mon ami Yeshi Lama, responsable de The Himalayan Children's Society54, pourquoi cela, il me répondit presque surpris : « because sun is shining » (parce que le soleil brille). Il m'expliqua avec simplicité l'idée suivante. Les conditions dans la région sont telles que, lorsque le soleil est présent et agréable, les professeurs font leur cours dehors. Les enfants sont plus concentrés, plus heureux et leur capacité d'apprentissage est meilleure. J'ai observé une auto-discipline des enfants, mais aussi une souplesse dans l'attitude des professeurs, acceptant parfois le brouhaha où l'inattention d'en enfant observant un corbeau ou un aigle passer au-dessus de lui. Au cours de ces dernières années, j'ai constaté à quel point les configurations modifient les structures langagières, les structures de pensée. Lorsqu'une personne, une équipe est en contact direct avec les choses, elle se trouve mise à l'épreuve sans aucune concession.

53 Kahney L, in Gallo C., les secrets d'innovation de Steve Jobs, 7 principes pour penser autrement, Pearson, 2011, p. 110 54 https://www.facebook.com/pages/Himalayan-Childrens-Society/125762201808 134

Laisse-moi te raconter cette expérience arrivée il y a quelques années avec une équipe de 25 sportifs que nous devions préparer, un ami coach et moi-même. Nous avions deux jours et demi pour entraîner ces derniers à une compétition qui allait réunir près de deux mille personnes. Rempli de bonne volonté et de bonnes intentions humaines dans le confort des salles d'entraînements, le team explosa émotionnellement en l'air après une heure trente de marche (sans raquettes) en montagne. La tempête de neige, le blizzard et la pente allant jusqu'à 36° d'inclinaison mirent à l'épreuve les motivations les plus sincères. J'avais aussi très froid et j'avais à l'esprit l'importance de mettre le groupe en situation de « réussite mentale et émotionnelle ». Le groupe était trop « étalé » dans la pente. Il n'y avait aucun abri et beaucoup étaient transis de froid. J'eus alors à l'esprit une image qui nous aida : les manchots empereurs ! Je me souvins que, pour se protéger du froid, les manchots empereurs créaient des cercles de l'extérieur vers l'intérieur pour s'en protéger. En attendant que le reste de l'équipe arrivât, je dis (« criai » serait plus juste, au vu des conditions) aux plus résistants et mieux équipés de se mettre en cercle, dos tournés au blizzard et épaules rentrées. J'organisai ainsi trois cercles. Au centre, les plus transis et les moins équipés. Je demandai ensuite à tous de se serrer et de se frotter les uns les autres très fort. Puis, observant la pente à gravir et sa largeur, j'eus l'idée de garder le même principe mais réorganisé. Le blizzard arrivait de notre gauche violemment. Je demandai alors au groupe de faire trois colonnes de sept à huit personnes espacées de 50 cm au maximum. Les mieux équipés côté gauche, les autres côté droit. La ligne du milieu étant composée de ceux dont l'équipement permettait d'alterner avec la ligne de gauche. Toutes les 10 minutes, les deux lignes extérieures alternaient, la ligne intérieure étant maintenue. Voici comment nous avons pu créer, grâce à la configuration des choses, imiter une pratique de non-humains pour construire à la fois une dynamique d'équipe, à la fois une

Les choses mettent les motivations les plus sincères à rude épreuve. De cela naissent les conditions de la réussite.

Comment le souvenir de manchots empereur permit de résister au froid et de créer un authentique esprit d'équipe

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stratégie de résistance au froid. Quand l'esprit ne trouve pas les réponses, laisser les yeux, les mains, les pieds et autres parties du corps prendre le relais. Cette expérience, d'une grande richesse enseignante, m'offre de quoi écrire un principe entier, mais ce que je souhaite souligner ici, c'est la manière dont les choses (les manchots empereurs) me permirent, ce jour-là de nous adapter à la configuration d'autres « choses ». Les sportifs en ressortirent « formés » et « parformants ». Je n'étais pas présent le jour de la compétition55 mais ils finirent dans les premiers. Je sais qu'ils respectèrent les enseignements acquis grâce aux « choses ». Qui se forme par et dans les choses s'organise structurellement, tel mon ami Chhembal Le temps que l'on cherche à comprendre est du temps perdu à découvrir le nécessaire. (guide dans l'Himalaya) capable de résister à des altitudes qui tueraient la majorité d'entre nous. Lorsque nous collaborons, apprenons, interagissons avec les « choses » (l'éco), nous développons une capacité formidable : l'adaptation aux circonstances parce que les « ressentant ». Qui surfe sent la vague, qui skie sent la pente, qui vole sent les courants, qui dessine sent les lignes de tension, qui danse sent les rythmes et l'orientation des sons, etc. Je n'ai, à ma connaissance, aucun exemple d'un personnage connu ou non, ayant réussi qui ne l'ait fait sans le « soutien » constant des « choses ».

55 J'ai toujours tâché de laisser les sportifs aller seuls à leur compétition. En effet, j'ai considéré très tôt que le coach doit être là dans le processus d'actualisation, mais lorsque vient le moment final, la personne doit échouer ou concrétiser seule. C'est son histoire et personne ne peut la vivre à sa place. Quand plus tard le coach n'est plus, la personne doit continuer à concrétiser seule ; autant apprendre le plus tôt possible.

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Les choses, leur nécessité, leur utilité dans le flux de la réussite
Je suis né dans ces collines et je m'y suis senti chez moi : voilà le donné. J'ai grandi dans l'eau et je m'y suis peu à peu senti à l'aise : voilà le naturel. J'ignore pourquoi j'agis comme je le fais : voilà la nécessité Ces phrases sont celles du nageur qu'aurait rencontré Confucius. Chouang-Tseu nomme ce récit un fait d'expérience . Visitons, si tu le veux bien, cet ailleurs de nous, c'est-à-dire ce qui opère à l'écart de nos normalités, de nos concepts. Je l'ai amorcé avec la tribu des Osages et des Pawnees ; poursuivons avec un être plus familier à nos idées : Confucius. Ce dernier découvre un jour un homme nageant près des chutes de Lü-leang. L'eau est d'un tel bouillonnement qu'aucun animal aquatique ou terrestre ne pourrait s'y maintenir. Confucius admire l'incroyable dextérité de l'homme, qu'il prend au début pour un mort dans les tourbillons de la rivière. Puis, constatant qu'il est vivant, le maître veut comprendre et connaître le « comment », non au sens grec (savoir), mais chinois (appréhender/tcheu). Confucius lui demande : « Je voudrais connaître la méthode qui vous permet de passer d'un monde à un autre. » « Je n'ai pas de méthode, lui répond l'homme, mais si vous le voulez, je vais vous raconter ce qui m'est arrivé 57». L'expérience du nageur s'appréhende e n t r o i s m o t s : l e d o n n é (kou), le naturel (sing) , l a nécessité/spontanéité58 (ming). Le donné désigne ce qui était là à l'origine — j'ai grandi Réussir c'est s'intéresser au « savoir comment » plus qu'au « savoir quoi ».
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« Je n'ai pas de méthode, mais je vais vous raconter ce qui m'est arrivé » dit le nageur à Confucius.

56 Billeter J.-F, Leçons sur Chouang-Tseu (Chapitre XIX, Comprendre la vie (19/i/49-54), 2006, p. 28-29 57 Billeter 2006, p. 32 58 Billeter n'ajoute pas le terme spontanéité comme complément de définition au terme ming. Si je le 137

dans ces collines et je m'y suis senti à l'aise— , le naturel désigne la nature de l'individu (que l'on retrouve chez Rousseau avec les trois maîtres) entraînant la pleine réalisation de ses virtualités — j'ai grandi dans l'eau et je m'y suis senti à l'aise. Qui développe son kung-fu réussit, qui veut réussir travaille son kungfu ; l'un est l'autre, l'autre n'opère que par l'un. Enfin, ce naturel (sing) acquis après un long exercice (kung-fu59) — j'ignore pourquoi j'agis comme je le fais —, le nécessaire, autrement dit le spontané, s'inscrit comme la conséquence d'une nature (et non le « soi ») ayant trouvé sa place (mouvement et temps) dans son environnement naturel. Tableau du « nécessaire » tel qu’appréhendé par le nageur à Confucius (Chouang Tseu) Principes Kou (le donné) Trouver le donné (kou) et le naturel (Sing) sera trouvé. Trouver le naturel et le nécessaire (Ming) se fera évident. Une fois le nécessaire trouvé, le sens de la vie peut se déployer. Sing (le naturel) Ming (le nécessaire) Nécessité, agir en accord complet avec... et en même temps, de façon complètement spontané (ce qui s'impose à soi de manière immédiate et naturelle)) : « J'ignore pourquoi j'agis comme je le fais » (le savoir ne change rien à l’agissement) Ce qui était là dès le Naturel acquis au terme d'un départ : « j'ai grandi dans long exercice : « je m'y suis ces collines et je m'y suis peu à peu senti à l'aise » senti à l'aise »

Tcheu / appréhender La réussite est inhérente au principe de « ce qui est là dès le départ », ce qui est propre à fais, c'est parce que, dans son texte page 31, il dit que le nageur a acquis la faculté d'agir en accord complet avec les courants et les tourbillons de l'eau de manière totalement spontanée, ce qui entend la notion de nécessité. Cette spontanéité acquise par la nécessité entraîne des mouvements qui s'imposent à lui de manière naturelle et immédiate. 59 Je précise que le terme kung-fu, comme le pense la grande majorité occidentale, ne désigne pas un art martial, mais le travail assidu qu'une personne réalise pour améliorer sa technique, sa compétence, sa pratique en vue d'atteindre l'excellence (l’excellence étant liée à l’expérience et non à la perfection). La réussite est la conséquence d'un bon kung-fu.

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la personne : ses MOON mais également l’environnement (Kou) — sa configuration. Toutefois, ce qui est là peut ne jamais s'actualiser, si la configuration, l'utilité, la nécessité ne se font pas sentir, au sens propre avant même le sentir au sens figuré. J'ai acquis une rare conviction. La voici : chercher le sens de la vie dans une investigation de l'esprit ne permet aucune réponse satisfaisante quant à notre « nature » (notre voie). On accède au sens de notre vie parce que l'on reconnaît le « donné », on appréhende la configuration, on identifie notre utilité, puis on cultive le naturel et le nécessaire. Ni le donné, ni la configuration, ni l'utilité par et dans laquelle l'évidente vérité (le sens à suivre) réside ne pourront se rendre disponibles à notre esprit si nous ne nous mettons pas en interaction avec les choses. La personne réussit par ce qu'elle acquiert après un (long) entraînement (kung-fu). Ce dernier répond à une nécessité/spontanéité en s'imposant à elle de manière naturelle. Le principe d’interaction constant avec l'environnement est un principe clé. En effet, l’interaction mobilise des gestes adaptés qui, avec la répétition, l’entraînement persévérant, l’autoformation autant que l’écoformation entraînent la « performance » du nageur qu’admire Confucius. Cet apprentissage expérientiel entraîne une forme spécifique de relation (relatio, lien entre deux choses), s'il en est nécessaire, avec les membres de son environnement (à la base du « soi »). Je pense, et ne le dirai jamais assez, que la réussite n'est ni de l'ordre de l'intellect, ni de l'abstrait, ni de l'idéal : elle commence quelque part, et dans le donné (kou). Disney a été influencé par sa jeunesse à la ferme. Il fera des animaux de son enfance les héros de ses histoires féeriques. Edison sera influencé par le laboratoire de chimie que sa mère lui autorisa à installer dans la cave dès l'âge de dix ans. Einstein, lui, se passionna pour les sciences suite à une boussole qu'on lui offrit dès l'âge de cinq ans. Disney, Edison ou Einstein ont l'étrange point commun d'avoir été inspiré et passionné par des « choses » Relatio : lien entre deux choses.

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Au quotidien, les choses offrent un potentiel de situation. Celui de nous mettre en lien direct avec ce pour quoi nous pouvons être utile. De par leur nature multiple, les choses nous offrent la possibilité de nous mettre en forme (actualiser), de nous transformer, de trouver le « sens » de la vie. Ici, le sens n'est pas à prendre au niveau métaphysique, c'està-dire ce qui se trouve à un « autre niveau », « ce qui serait à élucider », la découverte de notre être dans son mode absolu (méta). Le « sens » est à prendre dans son aspect le plus directionnel qui soit : ce qui découle de manière naturelle à « partir de. » N'est-ce pas ce que le shi chinois propose, une énergie actualisante ? C'est ce que procurent les choses, Trouver le méta n'est pas utile, c'est un besoin. Trouver le nécessaire, voici qui est utile. cette énergie (capacité à produire un travail, qui ne disparaît mais se transpose) qui par propension, par rencontre de la nécessité, favorise l'engendrement. Ici se retrouve l'aptitude de la nature à être opérante. Le chercheur Bruce H. Lipton dit que « le fonctionnement de la cellule dépend premièrement de son interaction avec l'environnement et non de son code génétique 60 ». Ce propos rencontre celui issu des recherches de H. Frederik Nijhout : « lorsque le produit d'un gène est nécessaire, il est activé par l'environnement et non par une propriété du gène61. » Shi : énergie actualisante. Au début de ce Principe sept, j'ai dit qu'il était l'une des pierres angulaires de cet ouvrage. Là où la majorité pense et affirme que la réussite est uniquement liée à notre force intérieure, notre intelligence, notre courage et l'ensemble des qualités et concepts occidentaux partant de « soi » — ce qui me semble désormais être d'une (grande) arrogance — , j'adhère au principe que la personne ne peut rien ou peu sans écoformation continue avec les choses. Dans ce principe, j'avais prévu d'aborder le rôle des « autres » dans l'apprentissage de

60 2006, p. 105 61 Nijhout H.F, in Lipton, 2006, p. 63 140

l'expérience. J'ai, au final, fait le choix de rester centré sur les « choses ». Je traiterai cette dimension importante dans les Principes 13 et 18. J'ai tâché de rendre explicite la relation entre l'homme et la nature (éco). Si je me laissais aller à un brin de poésie, je dirais que la réussite est la conséquence d'une « amitié » improbable entre humain et non-humains (les choses). J'ai mis en évidence la manière dont les choses nous forment, nous modèlent par le simple fait qu'elles nous rencontrent, nous entourent, nous traversent chaque jour. Nous avons, enfin, visité succinctement la manière dont d'autres cultures ont opéré avec les « choses ». N'en est-il pas de même pour toi, cher ami ? L'influence et l'interaction avec les « choses » n'ont-elles pas modelé la manière dont tu serres ta ceinture de manière si singulière ? (Je t'ai observé !) Tu bouges comme les choses t'ont formé. La taille des cartes, l'épaisseur d'un jeu, l'usage d'un foulard, d'un crayon et autres mille objets et matières ont entraîné chez toi une dextérité (nécessaire) particulière de tes doigts et de ta vocalisation. Je pense que la magie a révélé ta « nature » (Kou). Si tu es si « magique », c'est peut-être parce que les choses t'ont conduit à un naturel (Sing) qu'Harry Potter lui-même prendrait plaisir à regarder :-). La réussite, une amitié improbable entre humains et non-humains.

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