YVON ACHARD

Le langage de Krishnamurti
Préface de Jean-Pierre GAILLARD

L’évolution spirituelle de Krishnamurti et l’évolution de son langage

© Le Courrier du Livre, Paris, 1970

en un mot à l’expression d’une réalité dynamique mouvante. LE MIROIR DES Achard s’était attaché à condenser en une centaine de pages l’essentiel de l’œuvre de Krishnamurti. l’on frémit au risque encouru lorsqu’il s’agit de traduire une œuvre aussi délicate que celle de Krishnamurti. Le tout premier est celui que pose la traduction fidèle dans une langue latine de ce qui est exprimé. Yvon Achard ne s’est pas laissé rebuter par cette tâche difficile et ingrate. Quant aux sujets traités ils ne peuvent se classer dans aucune des catégories des connaissances classiques auxquelles nous sommes habitués. Il a recueilli patiemment tous les documents nécessaires. participé à maintes causeries données par Krishnamurti tant en Europe qu’aux Indes. La structure de l’anglais. spécifiquement anglaises. se prête beaucoup mieux à l’expression du mouvement. Certaines tournures. Après la publication de ce premier travail. Alors que bien des fois s’est malheureusement vérifié le vieil adage « Traduttore. le plus souvent oralement. Inutile d’insister sur les difficultés rencontrées pour réunir toutes les publications ayant imprimé des textes originaux de l’auteur en langue anglaise ou en traduction française. au moyen de l’étude du langage employé par le grand penseur d’origine indienne pour faire entendre aux hommes sa manière de comprendre la vie. Traditore » pour la simple traduction d’auteurs courants.YVON ACHARD Le langage de Krishnamurti   Préface D ans un premier ouvrage intitulé «  KRISHNAMURTI. tout au long de l’ouvrage. l’on peut mesurer les obstacles à éviter ou à franchir pour la seule fidélité de traduction. par l’exploration de ce langage et de certains mots auxquels Krishnamurti donne un HOMMES » [1]  Yvon . imagées et colorées sont à peu près intraduisibles dans notre langue sans que leur pleine signification. Comme l’on pouvait s’y attendre. les événements. questionné les différents traducteurs. Il en est de même des ouvrages relatant la vie de Krishnamurti et de son entourage pendant l’époque cruciale au cours de laquelle il dut se libérer des organisations formées autour de sa personne. et que Krishnamurti donne aux mots les plus courants une dimension et une signification insoupçonnées. et eu enfin plusieurs entretiens privés avec lui afin d’éclaircir diverses questions importantes. une nouvelle tentative originale vient d’être faite pour extraire la quintessence de cette œuvre. à la précision concrète. en langue anglo-saxonne. leur saveur originale en soient altérées. Si l’on ajoute le fait que les structures d’une langue sont étroitement liées aux mentalités des peuples qui la parlent. bien différente de celle du français. subtil et très nuancé en même temps que vivant et empreint de poésie. les idées. aux nuances vivantes qui doivent être saisies sur le vif. l’auteur s’est heurté dès le départ à des obstacles que bien des chercheurs auraient jugés insurmontables. Certaines de ces publications datant d’avant 1930 sont introuvables depuis fort longtemps. Il a pu ainsi dégager les lignes de force de révolution du langage vivifiant de l’auteur et. Le langage employé y est à la foi précis.

l’herbe caressée par le vent. une signification totale. la chenille traversant le chemin. amène « l’éclatement » des mots. Les interminables conférences internationales sur la paix entre adversaires idéologiques ou nationaux. donne accès à l’immensité du silence intérieur dans lequel seul peut se réaliser la véritable relation. qui devrait pourtant nous faire réfléchir sur les raisons profondes de ces échecs. l’observateur a aussi disparu et avec lui tous les problèmes qu’il engendre. Il n’y a plus alors qu’une continuelle réaction au travers des « mots-prison » dans lesquels l’esprit s’est enfermé lui-même. Cette vie dont nous faisons partie. « Le mot n’est pas la chose » dit souvent Krishnamurti. L’invention de mots nouveaux. devenant très vite redoutable dès qu’elle prend une dimension collective. débouchent inévitablement sur des questions fondamentales telles que celles du langage universel : existe-t-il un langage universel permettant la pleine compréhension de l’autre. Tout se ramène ensuite à un interminable et inutile dialogue de sourds : c’est la négation de l’homme et de la vie. L’écran du mot. Alors seul demeure le mouvement de la vie qui est pur surgissement d’instant en instant. car l’observateur. en y puisant plaisir et réconfort. C’est ce que Krishnamurti appelle « mourir ». toute relation est désormais impossible. tels que fraternité ou tolérance ne fait certes que consacrer le désastre. c’est-à-dire que le mot a perdu désormais toute capacité de déformation. par l’abandon de la « charge psychologique » qu’il contient habituellement. les limitations. qui est la seule réalité constamment oblitérée par l’éternel bavardage de nos pensées superficielles. empêche toute compréhension de la réalité vivante. Ces mots possèdent une puissance conditionnante considérable. au-delà de la barrière des mots ? Krishnamurti laisse clairement entendre que ce langage existe et qu’il est possible d’y avoir accès lorsque les barrières. les contraintes érigées par les « mots-images » d’origine mémorielle ont été comprises et par le fait même dépassées. les . cette vie qui est au-dedans et au-dehors. et toute compréhension. le penseur. La dissolution du réflexe conditionné linguistique par l’attention constante au contenu total des mots employés et aux réactions émotionnelles qu’ils provoquent en nous. Mais ce « mourir » donne accès à la vie éternelle dans laquelle l’opposition vie-mort n’a plus de sens. il amène le lecteur à faire avec lui des découvertes passionnantes. ces prises de conscience. Pour saisir la signification de ces paroles il faut percevoir clairement les barrières créées par les mots. qui poursuit. ne cessant de fabriquer le temps psychologique et ses servitudes.sens élargi. sans doute n’avons-nous jamais vécu cette intense communion avec l’araignée tissant sa toile. A cause de la séparation engendrée par l’image du passé. d’emprisonnement. (l’entité qui juge. dont nous ne sommes pas séparés. dans lequel tout sens de soi-même. le processus de dénomination. Lorsque l’écran n’est plus. donc de continuité a disparu. Nous pouvons observer très simplement comment se forment les «  motsclichés » avec leur contenu « attraction-répulsion » auquels le « moi » s’identifie. Ces découvertes. L’écran du mot-image empêche de comprendre le mouvement de la vie. utilisé de manière mécanique n’est qu’un faisceau d’habitudes mentales réactionnelles. de séparation. qui souffre) n’est autre que le passé conditionné réagissant au présent. s’attache. La pleine compréhension de la nature conditionnante du langage qui. forts séduisants pour l’esprit emprisonné mais sans signification. ou encore les innombrables œcuménismes entre adversaires religieux qui ne s’achèvent que sous la force de nécessités impérieuses ou d’événements imprévus en sont un exemple éclatant.

éprouvée dans la totalité de l’être. sans direction. elle a au contraire tendance à en éloigner par les méthodes de compétition auxquelles elle se voit obligée de recourir pour sélectionner les plus aptes . sans contrainte. donc illusoires. félicité. elle l’empêche de réfléchir aux questions essentielles que pose son existence même. d’aller dans d’autres planètes . Nous pouvons observer que nos systèmes éducatifs sont basés sur le développement des langages différentiels (langues diverses avec leur structure propre et la mentalité particulière des peuples qui les emploient). scientifique. c’est-à-dire totalement vivant. la pluie tombant sur la feuille. C’est dire que le système éducatif actuel va à l’encontre de la raison d’être de toute civilisation véritable qui est de promouvoir les conditions propices à la réalisation de l’humain dans l’homme. mais plus aptes à quoi ? Si l’on examine tout cela d’un peu plus près. qui met essentiellement l’accent sur le développement de l’intellect en négligeant à peu près complètement ce qui est fondamentalement humain ne permet pas l’accès au langage universel . Il ne faut donc pas rejeter mais essayer de comprendre la pleine signification de ce langage universel qui est silence. Cette beauté sans limites surgit du silence intérieur. de désintégrer l’atome. Arrivé à ce point se pose la question de l’éducation. tranquille. suspendu. Cette immensité vécue est là lorsque l’esprit est à l’écoute. à mémoriser. artistique. Ces systèmes compétitifs auxquels est soumis l’homme dès son entrée dans la vie contribuent à former une société essentiellement nocive à l’épanouissement de l’être humain. Cette compétition sans merci encouragée par la société. C’est là un fait que tout observateur honnête peut constater. Nous devons nous poser sérieusement la question de savoir quels sont les critères qui singularisent l’homme civilisé. En l’obligeant à polariser toute son énergie pour la poursuite de valeurs temporelles secondaires. Cette forme d’éducation. dominé par la confusion. tout cela en demeurant déchiré par les conflits intérieurs. Bien évidemment pour comprendre la chose elle doit être vécue. attentif. immobile. qui crée les hiérarchies factices et la course aux positions sociales. Dans ce silence. que devient-il dans cette compétition absurde ? En général le passage au crible artificiel des connaissances dès le jeune âge amène le culte de valeurs fausses. l’homme cultivé ? Est-ce l’aptitude à passer brillamment des examens ? La possession d’une vaste érudition livresque. technique ? La capacité de construire des machines merveilleuses. plénitude de l’être. c’est-à-dire sans essayer de s’en évader inconsciemment au moyen de mots plaisants mais fallacieux. la brise dans les arbres. c’est . une nouvelle compréhension de ce que nous sommes réellement. lorsque l’esprit est totalement calme. par les parents et trop souvent par le corps professoral lui-même déforme l’être humain dans ce qu’il a de plus noble au profit du sens de supériorité et de l’instinct de puissance. En elle tout est réalisé. Tout cela peut paraître bizarre à des esprits trop prompts à se délecter de savoir et de dialectique.nuées chargées d’orage. Mais l’homme. l’on s’aperçoit que cette sélection porte presque toujours sur l’aptitude à apprendre. A ce niveau l’on pourrait tout aussi bien sélectionner les meilleurs cerveaux électroniques. sentie. rongé par l’inquiétude et la peur ? Ou bien est-ce cette réalisation de la plénitude de l’humain dans l’homme qui est bonheur vrai ? Poser une telle question d’une manière « sérieuse ». Alors dans cette totale liberté s’éveille une intelligence nouvelle. Elle est silence. s’établit la seule véritable relation qui est communion. qui est aussi amour. à travailler intellectuellement avec rapidité. Ce silence sans mesure ne peut surgir que lorsque la pensée s’est tue.

se trouve alors dans le seul état qui lui permette de comprendre son propre processus. non obtenu.déjà y répondre : qu’il soit ou non érudit. ensuite des propres fabrications de son esprit. Et si c’était pour cette découverte-là. des églises et idéologies exclusives. Elle doit l’aider à percevoir comment l’esprit humain trouve plaisir à s’identifier à ces illusions qui lui procurent réconfort. Alors la pensée ne peut plus que se taire. une vraie culture doivent avoir pour objectif essentiel d’aider l’enfant. en incitant à la liberté intérieure. intérieure et extérieure. qui surgit de lui-même sans dépendre aucunement de choses. pour cette vie-là que l’homme est né sur cette terre ? Si c’était là sa raison d’être ? Ne sera-t-il rien fait par les moyens « officiels » pour l’aider ? Continuera-t-on à l’encourager à poursuivre des « bonheurs futurs » qui n’amènent qu’amertume et désespoir ? Sur les sommes immenses dépensées pour instruire n’arrivera-t-on pas à dégager quelque argent pour éduquer. Cette « vie vivante ». technicien. La pensée. Une véritable éducation. dont ces identifications sont la cause. ce sont là différences d’aptitudes ou de goûts personnels qui ne changent rien au fait que la valeur suprême réside dans ce sens pleinement vécu de l’unité des hommes du monde et de la vie. à percevoir directement que les différences qui le séparent des autres ne sont que des mots. en un mot des organisations à base idéologiques conditionnantes telles qu’elles existent aujourd’hui. des businessmen avides. A travers le langage différentiel. Mais qui peut se réjouir du règne de ]a stupidité dont chacun est l’artisan et la victime ? L’humanité dans son immaturité n’a-t-elle pas subi suffisamment de malheurs inutiles ? Une véritable éducation. artiste ou poète. silence qui surgit de lui-même que s’opère cette mutation psychologique qui est total dépouillement et par cela même fin de l’isolement et de la peur. Pour cela elle doit l’aider à se comprendre. Elle doit lui montrer enfin la corruption et la détérioration morale et matérielle. comment ces illusions sont renforcées par le processus de dénomination. le non conditionné qui n’appartient pas au continu. l’adolescent. d’êtres vivants ou d’événements. animées par de véritables éducateurs ? Dans notre monde dangereux la question est impérieuse et la réponse urgente. Sans doute pour aider à cette transformation intérieure fondamentale ne faut-il guère compter sur la coopération active des états souverains. valeur suprême découverte et vécue est aussi bonheur suprême. pour créer des écoles dignes de ce nom. une vraie culture doivent donner accès au langage universel qui est au-delà des mots trompeurs qui nous séparent. une véritable éducation sonnerait le glas des systèmes et de leurs rivalités stupides. qu’il soit comblé de capacités nombreuses ou simple manuel sans instruction. et c’est dans ce silence non fabriqué. Exemple du parfait éducateur. donc incapable d’appréhender l’inconnu. Alors les facultés intellectuelles mises au service de la véritable intelligence pourront contribuer à la régénération de la société. Elle se rend compte alors que les réponses qu’elle donne aux problèmes fondamentaux de l’existence sont de fausses réponses. non désiré. sécurité et sens de supériorité. par la pensée auto-projetée. par sa connaissance profonde de l’esprit humain il accule la pensée à une impasse. une continuelle fuite devant le fait que la pensée ne peut répondre. par le mot. à penser par lui-même. . cet amour. Par la maîtrise du langage structuré acquise au cours de nombreuses années de contact avec des auditoires très divers. du connu. des irréalité projetées par une forme de pensée égocentrique issue d’abord des divers conditionnements auxquels il a été soumis dès sa naissance par son milieu. à se connaître. Krishnamurti amène ses auditeurs attentifs au seuil de ce silence qui est relation. scientifique. puis l’homme à découvrir cette valeur suprême. le neuf. d’idées. Certes. cette félicité. toujours prisonnière du passé.

c’est-à-dire aux hommes désireux de se comprendre profondément grâce à un travail passionné de recherche personnelle. A notre époque. 9 - 16). l’immesurable. voyez le fait par vous-même ». 2. Sans doute cette aide est précieuse pour ceux qui voulant réellement « voir » se consacrent sérieusement au travail aride de se comprendre. Yvon Achard a accompli là un travail considérable et cette étude sera précieuse aux chercheurs. La voie est désormais ouverte aux travailleurs « sérieux ». de l’esprit qui sait qu’il ne sait pas. . mais il fait partie du nonessentiel et il faut être complètement libre des connaissances apprises pour pénétrer dans cet état « d’apprendre sans retenir ». démarche essentiellement différente de celle des « spécialistes du savoir » qui demeurent isolés par leur savoir même. Publié en 1968 par Dervy. «  innocent  ». Alors cette immensité que Krishnamurti appelait en 1928 « la vie libérée » et nomme maintenant l’intemporel. Krishnamurti arrive au point culminant par l’affirmation d’une évidence qui vient d’être mise à jour. lorsqu’après une approche serrée. l’on s’aperçoit que Krishnamurti avait saisi très tôt. toute l’importance du langage sur l’esprit de l’homme. c’est indiscutable. Mais il laisse toujours ses auditeurs découvrir par eux-mêmes. Jean-Pierre Gaillard. Cet état d’être n’est plus soumis aux vicissitudes et aux souffrances de la continuité (pp. état du mouvement vivant de la vie qui est aussi celui de l’esprit purifié. Au moment où Ferdinand de Saussure élaborait sa théorie linguistique. C’est la première fois qu’une tentative est faite pour aller au fond de la compréhension de cet enseignement [2] par l’étude méticuleuse des structures linguistiques. se révèle dans sa totalité. rue de Savoie. Paris 6e Qui n’est pas un enseignement dans le sens étymologique du terme puisqu’il ne s’agit ni d’instructions ni de préceptes. Certes le savoir a son utilité. humble. car seules les découvertes personnelles possèdent une vertu libératrice. extrait le parfum de ce qui est universel. au travers du langage différentiel dont il provoque l’éclatement. où la linguistique et la sémantique prennent une place de plus en plus grande dans toute science ou recherche humaine. il la fait suivre le plus souvent de cette invite : « N’acceptez pas ce que je dis.   ____________________ 1. l’éminent penseur Indien faisait des découvertes identiques à travers l’observation vivante du cœur et de l’esprit humain.Krishnamurti. 1. Krishnamurti se borne à montrer aux hommes leurs chaînes. simple. C’est pourquoi.

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