You are on page 1of 16

Edgar Morin

Pour une sociologie de la crise
In: Communications, 12, 1968. pp. 2-16.

Citer ce document / Cite this document : Morin Edgar. Pour une sociologie de la crise. In: Communications, 12, 1968. pp. 2-16. doi : 10.3406/comm.1968.1168 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1968_num_12_1_1168

Edgar Pour une Morin de la crise sociologie Sociologie critique et sociologie critiquée. ses théories sont des idéologies camouflées : l'empirisme parcellaire lui-même apparaît moins comme une néces sitéde l'investigation que comme une philosophie rétrécie. Avec plus ou moins de violence. publié in Esprit. Gérard Granautier. sont à la fois source de la contestation et contestées à la source K Les étudiants révolutionnaires vont à la sociologie qui critique à la fois la société et la sociologie officielle. créativité des groupes 2. Lefebvre. et pour étayer la moindre assertion sur la machine à laver. Moreno apportent leur charge explosive en faveur de la démocratie. est dénoncée. les sciences humaines. à Nanterre. en psychologie sociale. se tournaient vers le sociologue. De même que la société dont elle était le regard (le miroir?). « Ces idées qui ont ébranlé la France (Nanterre. les passages consacrés. En même temps que la sociologie devenait un mythe social. timide et intimidée. ou l'ennui des H. Rogers. On lira avec intérêt in Epistemon. en 1967-68. et.. depuis que s'est constitué le mouvement enragé. de l'Administration. le « Pourquoi des sociologues? » de Cohn-Bendit. dans de vastes secteurs de l'opinion. Marcuse. spontanéité. 1968. la socio logie triomphante. avec respect ou fétichisme. en pro fondeur. Ses techniques en font un instrument de manipulation entre les mains des pouvoirs . Le questionnaire d'opinion sur échantillon représentatif suscitait de moins en moins le scepticisme goguenard. c'està-dire aux œuvres de Wright Mills. développement.M. p. diffusé à Nanterre début avril. officielle. la commère de France-Soir ou Monsieur Express se référaient à l'avis des « sociologues ». destinée à briser en puzzle l'image de la vie sociale. et particulièrement la sociologie. Cf. 32 etsq. . la sociologie est atteinte par mai 68 en pleine expansion. croissance.L. 877-882. Riesman. Ainsi. Lewin. de l'Entreprise. le slip érotisé. Duteuil. qui s'affirme comme la « vraie » sociologie. Paris. entre en virulence un débat déjà épidémique sur la nature 1. on voit une nouvelle renaissance du phénix marxiste. comme le technicien avide d'efficacité humaine. à la « dynamique des groupes généralisés » et au « séminaire sauvage » qui déferla sur la France en mai 1968. p. plus ou moins de discrimination. Elle ne montrait apparemment aucun signe de crise : le mot de sociologie était de plus en plus invoqué. Et pourtant. L'éco nomiste perplexe devant les résidus que n'intègrent pas ses équations. En même temps. novembre 1967-juin 1968) ». 5 mai 1968. Fayard. 2. pour s'imposer comme un stéthoscope universel. l'emploi de l'« expert-sociologue » était de plus en plus largement prôné et légitimé dans les rouages du Plan.

Mais. de la maladie incurable de cette société. où mai 68 serait l'irrup tion prémonitoire. l'attention portée au phénomène. . c'est-à-dire comme ici d'une crise. en tentant de rassembler un corps théorique d'hypothèses pour embrasser et structurer le phénomène. la sociologie dominante. de ceux en bref qui ne peuvent concevoir que la sociologie soit presque totalement atrophiée — comme elle l'est simultanément. mais vers le renforcement de l'exigence théorique. une fois accompli le grand take off. ni dans ses concepts. à l'événement. du côté de V événement. selon laquelle mai 68 serait une crise de retard et de blocage au développement de la société industrielle et non pas le fruit de ce développement. en 1967. cette crise relève non de la sociologie. en théorie et en fait.Pour une sociologie de la crise et le rôle de la sociologie. non plus le marxisme orthodoxe. dès que l'on s'approche d'un phénomène concret. il y a. cons idérablement officialisée. au-delà du savoir disciplinaire parcellaire. il s'agit de savoir si cette notion de société industrielle a quelque sens. ni le dogmatisme stalinien à l'empirisme investigateur. ni dans ses hypothèses. des courants libertaires dont certains sont nourris des théories non directives de la psychologie sociale. De plus. du côté du phénomène. voguerait vers les cieux d'une fonctionnal ité rationalité sans contradictions.'éviterla mesure où tenter la sociologie de mai ne peuten question aussi bien On va dans d'entrer ici dans le débat. fut suscitée par le jdanovisme stalinien et l'appareil politico-culturel du parti communiste dénon çant alors la sociologie officielle. On ne peut tenter de comprendre mai 68 que si l'on essaye de se hisser au-dessus. mais de l'histoire. La dernière éruption. la sociologie attaquée s'est. et sans idéologies. et l'hypothèse maxima. Du côté des assaillants. Et. était inca pable de prévoir ce qui couvait ou sourdait. à la crise. toute une gamme d'hypothèses est désormais ouverte entre l'hypothèse minima. contrairement à ce qu'il semble à certains qu'a hypnotisés la polémique de la structure et de l'antistructure. mais on 68 met éviter de traverser le la sociologie dominante que le marxisme dogmatique. ni dans ses techniques. Par ailleurs. le conflit n'oppose pas les plus rigides militants culturels du parti communiste à l'ensemble des sociologues. il ne s'agit pas seulement de savoir si la société industrielle secrète des ruptures et des insatisfactions. Par ailleurs. En bref. effectivement. impérialiste et policière. de la diachronie et de la synchronie. mais des marxismes orthodoxes. ne semble prête à appréhender la crise de mai. comme de voir et concevoir le dynamisme et les ruptures. En effet. depuis 1951. et qui. on est obligé de mettre en doute l'image d'une société industrielle qui. répondraient ses tenants. dans son principe et sa contemporanéité. sans crises. on ne peut tenter de comprendre mai 68 que si l'on envisage d'autres techniques de recherche que le questionnaire sur échantillons. c'est-à-dire valeur opératoire ou heuristique. corrélativement — du côté de la théorie. incapable de forer au-dessous de la croûte superficielle des opinions. non pas vers l'affaiblissement. des marxismes hétérodoxes. Car. américaine. et il y a ceux qui ne peuvent concevoir une sociologie qui s'amputerait délibérément de la possibilité qu'offre la crise pour tenter de pénétrer plus avant dans la connais sance la société. qui règne (régnait?) sur la sociologie. Mai 68 et d'une ne tranche pas mais rouvre la question. en France. conduit. — Parbleu. intégrée. Il y a les socio logues qui admettent que la crise ne relève en rien de leur discipline. nous nous trouvons au nœud du problème. problème. En effet. au grand jour. installée.

tra duit le besoin d'une phénoménologie. nullement comme passe-partout. . concurremment. Enfin on peut se demander si le marxisme r eorthodoxe de type althussérien se situe au niveau des infrastructures ou au niveau de l'imaginaire. mais comme première et élémentaire tentative de structurer le phénomène-dansle-temps ou devenir. mais à partir d'une émergence empirique.Edgar Morin C'est bien là le sens du marxisme qui se veut théorie générale. en sous-estimant la force du contrecourant et du négatif. en fait de pratique théorique. Le besoin croissant de multidisciplinarité et d'interdisci plinarité traduit timidement le besoin d'une approche adaptée au phénomène et non plus d'une adaptation du réel à la discipline. à partir d'un principe de bipolarité actif. 2. Effectivement. et si. Si rachitique soit-elle. le freudisme. L'événement. non seulement à partir de régularités statistiques. de l'accident. la notion de société industrielle. La sociologie de la société industrielle comme la vulgate marxiste ont une grande difficulté à intégrer la catégorie « jeunesse » dans leurs schemes et ne cherchent nullement à l'élucider. devant un événement si peu orthodoxe. doit d'abord être phénoménologique. b) une théorie peut être élaborée. il est taupe ou hanneton. cheminer scientifiquement par les voies d'une sociologie clinique qui considère que : a) le champ historico-mondial (y compris la préhistoire et l'ethnographie) est le seul champ expérimental possible pour la science de l'homme social. qui signifie l'irruption à la fois du vécu. Principes d'une sociologie du présent. Le phénomène adhère donc à la réalité empirique et en même temps appelle la pensée théorique. du singulier concret dans le tissu de la vie sociale est le monstre de la sociologie. qui jouent un rôle révélateur. expulser. vider l'événement. « pathologiques ». c'est-à-dire à la théorie conçue elle aussi au-delà du carcan disciplinaire. dont l'un est orienté 1. laquelle s'inscrit dans le temps et l'espace. 1. b) au logos. surmonter la crainte du « révisionnisme ». comme par exemple et par excellence un événement ou une série d'événements en chaîne. Une sociologie qui se veut attentive et contemporaine à l'événement. il est nécessaire qu'un gigantesque effort scien tifique soit voué à liquider. Dont la virtualité dynamique a commencé à s'exprimer dans la grammaire gêné rative et ici et là — notamment chez Foucault — dans les sciences humaines. contourner. c) la dialectique peut être conçue. mais renvoie : a) au phénomène conçu comme donné relativement isolable. de l'irréversibilité. mais à partir de phénomènes et situations extrêmes. On peut dire que le marxisme. mais il nous semble ici que la vulgate marxiste actuellement répandue ne peut pas assimiler l'événement parce qu'elle ne dispose pas d'une force d'autorévision et d'autocorrection qui puisse. non pas sans doute comme logique. apte à saisir l'événement significatif pour enrichir et vérifier la théorie (comme ce fut le cas dans le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte). paroxystiques. et même potentiellement le structuralisme * sont des méthodes-théories à deux versants. Ce terme ici n'est pas un rappel hégélien ou husserlien. Mais on peut également. à a crise. Le marxisme « ouvert » de type marcusien fait finalement une analyse uni-dimensionnelle de la société capitaliste riche. non pas tant en opposition à la structure. de manière à atteindre le royaume formalisé et mathématisé des relations et structures. non à partir d'une discipline.

Pour une sociologie de la crise vers l'aspect diagnostique-clinique de la recherche (investigation et réflexion). un phénomène conflictuel. qui est toujours un événement pour les proches. il est aussi déclenché par la dialectique d'évolutioninvolution qui trame le devenir des sociétés. instables. {d) La crise est. de façon trouble et troublante. A ce titre. lequel. Le caractère questionnant de l'événement met en mouvement le scep ticisme critique. 3. et du coup ébranle la structure rationalisatrice. invisible (latente. (b) L'hypothèse que la crise est un révélateur signifiant de réalités latentes et souterraines. l'événement suscite un processus d'innovation qui va intégrer et répandre le changement dans la société. de même que le meurtre du président Kennedy ou le suicide de Marylin Monroe. du point de vue sociologique. mais une « vague » de crimes. dans le sens où l'information est l'élément nouveau d'un message. Les crises constituent des sources d'une extrême richesse pour une socio logie qui ne concentre pas toute sa mise sur les moyennes statistiques. L'événement-information est par principe déstructurant (et la grande presse d'information donne quotidie nnement lecture d'un monde déstructuré livré au bruit et à la fureur). riches de phénomènes involutifs-évolutifs qui. et à ce titre l'information est ce qui perturbe les sytèmes rationalisateurs qui s'efforcent de maintenir une relation d'intelligibilité entre l'esprit du récepteur et le monde. répulsive et . (e) Finalement la crise unit en elle. 4. Ainsi un crime ou un suicide n'est pas un événement. c'est beaucoup plus souvent sous le coup d'événements historiques. En fait. quand il ne s'agit pas d'un cataclysme naturel. c'est-à-dire l'information. inconsciente dans les deux cas. deviennent révolutionnaires . en principe. grands ou petits. L'événement est accident. puisqu'il permet d'étudier les processus d'évolution-involution qu'il déclenche et puisque. 5. invisibles en temps dit normal. que nous remettons en question nos sytèmes expli catifs. à un certain degré. une épidémie de suicides peuvent être considérés comme des événements. les échant illons représentatifs ou les modèles structuraux de la linguistique : (a) les crises sont des concentrés explosifs. et qu'il est nécessaire de travailler si l'on veut considérer mai 68. dans la mesure où il s'inscrit dans une régularité statistique. euphoriques. L'usage auto-critique de l'événement est en profondeur beaucoup plus scientifique que l'usage de l'ordinateur. D'où le caractère méthodologiquement sain de l'événement. et mérite d'autant plus d'intérêt si l'on adopte le postulat marxien-freudien selon lequel le caractère conflictuel est un caractère sociologique et anthropologique essentiel . dans la mesure où il fait naître une ou plusieurs questions. est heuristique par rapport à l'hypothèse contraire qui considérerait la crise comme épiphénoménale . L'événement. d'un autre côté — et avec l'aide les souvent des processus involutifs déclenchés. (c) Cette hypothèse est directement reliée au postulat scientifique de Marx et de Freud donnant la primauté à la part immergée. infrastructurelle) dans l'homme et la vie sociale . C'est ce versant qui se trouve actuellement à l'ombre. Il met en œuvre une dialectique évolutive-involutive : d'un côté il déclenche un pro cessus de résorption. ronronnants. déclen che rites magiques de funérailles et de deuil) . déclenche des mécanismes de régression faisant ressurgir un fond archaïque protecteur ou/ et exorciseur (ainsi la mort. C'est sur ce versant qu'il est aussi légitime de travailler. L'événement. c'est tout ce qui ne s'inscrit pas dans les régularités statistiques. si l'événement est trop perturbant. c'est le nouveau. c'est-à-dire perturbateur-modificateur. l'événement est doublement riche.

les plus déterminantes) et le caractère conflictuel. Mai 68 : la relation observateur-observê. Paris. essentiellement. pose de multiples problèmes : plein emploi de l'observation. intègrent. sans toutefois se demander si la pensée chercheuse et ses techniques ne sont pas déjà inconsciemment infectées. excluent. événementiel). le caractère de nécessité {par la mise en œuvre des réalités les plus profondes. un problème d'autocritique permanente. pour qui veut étudier la crise. le problème de la relation observateur-phénomène. ressasser que la relation à l'objet de la recherche pose. à chaud. en expulsant les questions brûlantes ou capitales. pp. pour nous et se persuader immédiatement qu'il se situe sur le terrain de 1.Edgar Morin attractive. Le sociologue ne peut jouer le rôle de l'observateur de Sirius. au nom de la science. relèvent d'un dogmatisme antiscien tifique. normalisatrice. Fayard. les moins conscientes. Ici encore. Ici encore. que la claire distinction de ce qui est science et de ce qui ne l'est pas. prétention ridicule du « marxiste-léniniste » althussérien à monopoliser La la science et à rejeter comme idéologie ce qui est hors de la doctrine n'a d'égale que celle du grand manager en sondages. 279-87. d'oublier que le regard du chercheur est modifié par le phénomène observé et que la personne du sociologue se situe dans un champ sociologique déterminé. somme toute. qui rejette comme idéologie tout ce qui introduit le doute et la critique dans la sociologie officielle. le seul recours est la prise de conscience permanente de la relation observateur-phénomène. C'est ici que nous entrons nécessairement en opposition avec une sociologie mécanistique. participation-intervention x et également. à la philosophie et à la politique les grandes difficultés théoriques. On croit liquider le problème de rigueur et d'objectivité en faisant appel à des procédés techniques de vérification. à Commune en France. Cela nous place également au cœur semi-aléatoire. ni se draper dans un manteau diafoiresque. Aussi rien de plus inquiétant pour nous que ces sociologues qui tranchent. 6. La métamor phose Plodemet. c'est-à-dire l'autocritique permanente. le caractère accidentel {contingent. on sait que le mot autocritique peut être détourné de ses fins et utilisé à faire taire la critique. avec arrogance. questionnaire sur échantillon ne peut être ici qu'un moyen éventuel de Le vérification à certains niveaux superficiels. Saisir donc la crise sous ces trois auspices renvoie au processus historico-social comme processus structurant-déstructurant. Sa tendance natur elle est d'oublier la relativité fondamentale de cette relation. en renvoyant. semi-polarisé des phénomènes humains. renvoie aux anthropologies fondées sur le déséquilibre permanent qui sont aussi bien celle de Marx que celle de Freud en dépit des tentatives scolastiques pour les normaliser. ignorant que la monopolisation de la science. Sur le terrain de la sociologie du présent — c'est-à-dire engagée dans la contemporanéité et la dialectique observateur-phénomène observé — il n'y a pas de recette d'objectivité. 1967. qui éliminerait la perturbation et le déséquilibre. Or mai 68 pose de façon très profonde et complexe. il faut répéter. de 6 . Quelques-uns de ces problèmes ont été indiqués dans notre appendice : « De la méthode : une démarche multidimensionnelle ». le problème de l'observateur par rapport au phé nomène observé. au chercheur. L'enquête à vif. L'opposition se poursuit sur les plans des techniques et méthodes de recher che.

révulsé par des manifestations qui lui sont apparues comme des sottises. dans un sens. de déchirements. Le danger d'enthousiasme qui tend au contraire à surestimer le phénomène. Mais il est impossible d'oublier que. non pas une assemblée désincarnée d'esprits. que les études sociologiques sur mai 68 parlent de tout sauf de cela! Et cela est admirable en effet : les premières études. s'est trouvé contrebattu à partir de juin par le grand reflux. est acteur.O. des sociologies se sont combattues.. du Trône céleste. C'est l'allergie qui sans doute est la réaction la plus dommageable scientifiquement : le sociologue qui.Pour une sociologie de la crise l'objectivité. ses ivresses. que pour mes articles dans le Monde dans l'autre. des conflits. soulevé. l'admi nistration ou le management techno-bureaucratique d'autre part. Il serait admirable.P. dans cette chaîne d'événements où la frénésie de quelques jeunes sociologues — Samson. a failli mettre bas le Temple et la Cité — le sociologue s'est trouvé homme. Perplexité. Chacun veut se prouver et prouver aux autres qu'il est profon dément objectif. déchirements sont propices à l'interrogation et au doute. des ruptures de personne à personne. hésitations. . de caste s'entrecroisent avec des rivalités. de camaraderies. de perplexité. C'est parce que toutes ces pressions externes et perturbations internes sont ressenties. Chacun de ces phé nomènes subjectifs est potentiellement utile ou nuisible à l'élucidation : l'allergie et l'enthousiasme font fonction de loupe grossissante. n'a vu que l'écume du phénomène. Mais ces sentiments peuvent aussi bien conduire à la timidité intellectuelle. Dans ces conditions le milieu des sociologues a été le siège de phénomènes d'allergie. des professeurs ont été offensés ou insultés. ses colères. de tribus.. était comme toute information. angélique. alors que l'événement l'a traqué. la crise de la sociologie est un problème clé posé par la crise. mais une société. semblent descendre de l'Olympe. Même s'il circonscrit son étude à tel aspect limité ou mineur. il est hors de doute que mai 68 a fait éclater en éruption des abcès qui couvaient. On voit donc par quoi devrait commencer toute étude sociologique de mai 68 : par la sociologie de la sociologie en mai 68. expert. à décocher un coup de patte ou un coup de chapeau ? Le problème est d'autant plus grave — plus riche — que le sociologue est ici juge et partie. mais en même temps tendent à occulter d'autres aspects. en secouant la colonne sociologique. appréciations. de ne pas me lancer aujourd'hui dans cette entreprise. de castes. d'enthousiasme. que les phénomènes d'autojustification sont multiformes et doivent être débusqués. qui nous dit que oe choix n'est pas intentionnellement destiné à faire ressortir une moralité sournoise. Des étudiants en sociologie ont accusé des professeurs. Pour quiconque ne veut pas ignorer que les sociologues constituent.. puérilités. au moment de la flambée. infamies. et favoriser la pression des intimidat ions objectives qui inhibent les efforts de conscience. Il s'est démasqué comme homme dans ses peurs.. et que du reste les événements ne font que confirmer sa pensée. un quantum d'action au service de l'un ou (et) de l'autre camp : ce fut le cas aussi bien pour les sondages de l'I. des solidarités d'idéo logie. et non pas mage. des professeurs de sociologie ont voulu liquider par la force les « agitateurs » étudiants. Il a pu se rendre compte que toute connaissance sociologique. terrifié ou exalté. dans cet article destiné à esquisser les problèmes. de groupes. prêtre.F. profondément engagée dans l'institution universitaire d'une part. Qu'on m'excuse. c'est-à-dire à l'élucidation scientifique. dans le fabuleux ébranlement social né d'un déchirement et d'un conflit féroce au sein de la sociologie. sur tel ou tel aspect de la crise. exaspéré des luttes de classes.

Toutefois il importe surtout d'affirmer que s'il existe. je ne veux pas faire ici une confession. qui. soit dénonçant les « démagogues » qui jouent aux révolutionnaires — et mieux encore se présentant à la fois comme réformateur hardi et antidémagogue. Mais du même coup je démontre la réalité. mois de la critique. de ses propres enthousiasmes. Par ailleurs. de ses propres perplexités. Il faut que je dise l'étonnant bonheur 1. permet déjà ce recul — distanciation — qui. et de transmuter la perplexité en interrogation active. par cela et pour cela même. c'est-à-dire de se servir de ses propres allergies. par rapport à l'Université (soit se présentant comme réformateur hardi. du « grand cœur » et du « grand esprit ». ce qui permet de correspondre à la belle image du savant désintéressé. du reflux et de la décomposition delà vague de mai. joint à l'expérience vécue du phénomène. Je suis extraordinairement convaincu des vertus existentielles et intellectuelles de la marginalité. En ce qui me concerne. le refus de céder aux intimidations qui viennent de l'intérieur et de l'extérieur. des situations plus favorables que d'autres à de telles études. sans doute. courageux et prudent. là encore. pratique) et d'un extrême détachement. ce qui ne peut être fait qu'à condition de contrebalancer l'allergie et l'enthousiasme par le doute. il est de nécessité méthodologique. où la boussole est désespérément fixée sur un cursus honorum qui va de la Faculté au cimetière via le Collège de France *. ne seraient pas engagés dans le système officiel. c'est-à-dire celle de sociologues. mais je ne peux me dérober à un auto-examen minimum. Mais. 8 . le rôle qui procure le plus d'autoséduction est celui de grand et véritable ami de la jeunesse.Edgar Morin II a besoin de se justifier par rapport à sa discipline. per mettent à quiconque. d'envisager la détermination changeante du temps. Mais il m'est évident que cette assertion est trop fortement un pla idoyer pro domo pour qu'elle ne mérite pas de subir le feu de la critique extérieure. où j'écris. surtout dans l'étude sociolo giqued'une crise. il n'y a aucune situation qui secrète aut omatiquement une vérité. de tenter l'élucidation. je fais exactement de l'autojustification et de la critique d'autrui. L'important pour chacun est de pratiquer une autoanalyse et autocritique permanente qui permette d'utiliser les pulsions et les perturbations affectives au service de la recherche. mais il s'agit en fait de principes méthodologiques élémentaires. Ces principes peuvent paraître « moraux » y compris et surtout quand on s'efforce d'éviter la pose de la « belle âme. et finalement l'autocritique et l'autorégulation. Tout ceci donne lieu à une débauche de poses coquettes et de soupçons (à l'égard d'autrui) au détriment des analyses. Et je ne peux pas ne pas remarquer qu'en avançant la nécessité autocritique et en pour fendant les coquetteries d'autojustification. d'où la compréhension serait la moins difficile ? J'aurais tendance à répondre : la position marginale. par rapport à la jeunesse (et ici. où le crédit se mesure aux crédits. c'est un processus interne du suj et-chercheur. quel que soit le moment et quelle qu'ait été sa situation dans la crise. Le mois de juillet. permet cette dualité optimale pour tout sociologue du présent : la combinaison d'une extrême participation (psychologique. n'hésite pas à lui dire les sévères vérités que taisent les vils démagogues). La vérification scientifique n'est pas seulement un processus externe sur l'objet. raisonnable et imaginatif). la profondeur et la difficulté du problème soulevé. affective. il n'y a pas de praxis privilégiée qui secrète d'elle-même la vérité sociologique. Existe-t-il une position privilégiée. ce qu'on entend communément par «tête froide et cœur chaud ». qui non pas nécessairement par débilité intellectuelle ou déficience mentale.

Tout cela sans doute m'entraîna sur le moment et m'entraîne encore à reconnaître dans les problèmes qu'elle posait. juin 1968). avant d'oser considérer la crise en tant que telle ? Ici se pose un premier choix. et. l'enchaînement évident de phénomènes. d'autre part les jeunes ouvriers combattifs. rôle de la jeunesse comme révélateur du mal épars dans la société. Mendès-France). l'événement est très bien connu pour ceux qui non seulement l'ont vécu en témoins proches ou passion nés en acteurs avides de faire le point. cette crise est parfaite dans sa théatralité : elle s'ouvre le 3 mai après un long et souterrain prologue. Coudray. En effet. et aujourd'hui rétrospec tivement avec l'aide des recueils. elle suit un processus continu marqué par des étapes charnières (nuit des barricades du 10-11 mai. étant donné le caractère extrêmement net des dynamismes. 6 juin 1968. Est-ce que les grands problèmes qui me préoccupaient. C. Les ouvriers ont pris la vedette au détriment des autres salariés et parmi les ouvriers. Lefort. Un phénomène de vedettisation a concentré les feux sur des personnages pilotes (Cohn-Bendit. Paris a pris la vedette au détriment de la province dont on connait mal les remous en profondeur (surtout dans ce mouve ment décentralisé en fait et peut-être décentralisateur par essence). les problèmes que déjà je me posais. des lieuxpilotes. manifestation du 13 mai.Pour une sociologie de la crise physique qui m'a saisi pendant la Commune étudiante. 9 .-M. disons-le. Faut-il attendre que soient comblées au moins les plus énormes lacunes. Seguy. « Une révolution sans visage » dans le Monde du 5. les uns fournissant cadres expérimentés. à voir dans cette crise une Bnnonce de temps nouveaux. témoignages. ou est-ce que je ne me mets pas inconsciemment le forceps pour faire sortir mon propre bébé de cette grossesse nerveuse? C'est le soupçon qui doit venir à la lecture des textes où j'ai formulé une description-interpréta tion de la crise K La délimitation de l'événement. Ces textes ont été repris dans Mai 68: la Brèche. par J. des journaux. occupations d'usine à partir du 14 mai. Sorbonne et Nanterre pour les étudiants. les autres fournissant troupes ardentes au mouvement de la Commune étudiante. recherche d'une nouvelle politique. Renault Billancourt et Flins pour les ouvriers. 19. les caractères idéaux de la crise de mai. etc. une date capitale. jusqu'à la généralisation de grèves le 1. récits abondamment parus en ce mois de juillet. E. Pompidou. Mais cette connaissance est par ailleurs déformée et insuffisante. crise et dépassement de la civilisation bourg eoise. Que s'est-il passé en mai 68 ? D'un certain point de vue. d'une part les cadres syn dicaux notamment cégétistes.. Une fois de plus. mais ont quotidiennement suivi le ou cours de la crise avec l'aide de la radio.) correspondent vraiment aux émergences et jaillissements de mai. Et c'est ici que se pose la ques tion critique (autocritique) qui risque de faire basculer mon entreprise. 18. « La commune étudiante » dans le Monde du 17. 21"mai 1968.. Morin (Fayard.. Geismar. 20. Sauvageot. Les étudiants ont pris la vedette au détriment des post-étudiants (une génération d'anciens militants étudiants de la guerre d'Algérie devenus assistants ou demi-soldes) et des lycéens. mes grandes options intellectuelles (crise et dépassement du marxisme. que nous tran chons en faveur d'une prise en considération immédiate.

L'autre reconstitue le tissu social par repolarisation généralisée autour du pouvoir. Quelle crise? Mais si cette crise est classique. et si également on définit le mouvement ouvriers salariés comme revendicatif et le mouvement étudiants. comme un mouvement visant en fait à la réforme de l'Univers ité. ils réapparaissent et triomphent. l'autre de restructuration et de résorption de la crise. si l'on met l'accent sur les orientations divergentes de l'un et de l'autre. rejet des accords de Grenelle le 27 mai. Le retour à la normale suit également un processus qui couvre un mois. et ce sont des schemes qui s'imposent d'eux-mêmes à l'analyse. que signifie-t-elle ? Est-ce une crise de nature radicale. sur l'étonnante virulence des dynamismes qui se sont déclenchés le 3 mai . moins continu. l'un de déstructuration et de développement d'un dynamisme radicalement nouveau dans la société française. Le diagnostic lourd se fonderait sur la déstructuration sociale extrêmement pro fonde et rapide qui s'est accomplie en quelques jours. C'est une sorte de pièce classique en deux actes de durée tour égale. c'est-à-dire que la crise se présente structurée d'elle-même selon non seulement les deux actes. théâtrale. Dans le premier acte. tandis qu'une petite minorité. étant bien entendu ici que l'analyse a besoin d'unir en diptyque mai et juin pour concevoir la problématique d'ensemble.Edgar Morin 22 mai. mais de multiples schemes d'oppositions. la plupart des observateurs sur le moment. une sorte de maladie de croissance. On peut en effet opter pour le diagnostic léger si l'on considère que la conjonction du mouvement étudiants et du mouvement ouvriers-salariés fut plus un phéno mène de conjoncture que de conjugaison. il interpréterait la révolte étu diante en considérant la violence de ses affrontements verbaux et physiques comme un indicateur de sa radicalité. opte pour le diagnostic léger. Deux réalités absolument hétérogènes sont révélées par le double processus : l'un. coup la crise apparaît comme une série d'accidents en chaîne. dont chacun révèle un processus propre. mais qui s'achève après le deuxiè me des élections. c'est-à-dire concernant notre société à ses racines. traduisant des problèmes d'adaptationmodernisation ? Il semble qu'il faille faire ici le choix entre deux orientations. comme en subit la société française à diverses étapes de son évolution. dont la Du nature contingente s'éclaire par sa rapide disparition-résorption. celle d'un diag nostic « léger » ou celle d'un diagnostic « lourd ». dont Olivier Burgelin ici même. issu de la rencontre de « diastases » révolutionnaires et d'un vaste mouvement juvénile spontané. marqué de soubresauts. et nombreux encore aujourd'hui optent pour le diagnostic lourd ou presque (accablant ou exaltant) celui d'une presque-révolution. les partis politiques et le pouvoir d'État quasi disparaissent. et la mettrait en relation avec la virulence des révoltes étudiantes qui. Dans le deuxième. Ce classicisme français que Marx saluait dans la révolution de 89 revient ici sous d'autres formes. s'effectuent dans les campus 10 . ou s'agit-il au contraire de remous de surfaces. en dépit de ses paroles révolutionnaires. manifestations paysannes du 24 mai. ailleurs dans le monde. révèle la virulence de ferments absolument invisibles dans la vie sociale normale. déclaration radiodiffusée du général de Gaulle et manifestation des ChampsElysées le 30 mai). Très curieusement.

révéla l'existence et la virulence de ce que Hegel appelle le négatif. que si le choc événe mentiel a provoqué une brèche dans la digue qui refoule et contient le réprimé. et qui n'a pas pu prendre véritablement visage 2. Mais on peut penser que l'accident. qui.Pour une sociologie de la crise modèles et les universités modernes aussi bien que dans les universités anachro niques. p. Une révolution sans visage. 2. mais expansion). l'une individualiste — bourgeoise — axée sur la carrière personnelle. qui pour la première fois a eu l'occasion de surgir? Est-ce à la fois l'un et l'autre comme je l'ai supposé ? 4. mêlé. mais s'y est répandu. l'autre collective — révoltée — s'efïorçant de refuser la carrière et la vie bourgeoise (Mai 68 : la Brèche. 63-87) où on fait également l'hypothèse d'une double conscience ouvrière. Bien sûr. et elle s'est développée par la rencontre de facteurs qui auraient pu demeurer disjoints. Disons encore en d'autres termes. c'est-àdire cette force de transformation tapie sous chaque pilier de l'ordre social.. on peut admettre que la brèche ouverte au-dessous d'une ligne de flottaison et tout près d'un centre nerveux a fait jaillir quelque chose au basventre et a frappé quelque chose à la tête. p. a précisément joué le rôle d'une explosion qui fait jaillir à la surface les nappes occultes de la réalité. une part de la violence figée dans la paix. ni même probable. on verrait dans la crise sociale générale. d'autre part sur une contestation radicale de cette société 1. en se répandant de la périphérie nanterroise au centre de la société. inconsciente. Il n'est pas rare qu'un mouvement de réformes s'accompagne ■d'une poussée révolutionnaire. il interpréterait la grève sociale comme une irruption des profondeurs qui. On peut penser que le mouvement étudiant s'est electrolyse d'une part sur une restructuration réformatrice des pouvoirs dans l'Université. Cf. et qu'une poussée révolutionnaire aboutisse en fait à une réforme. l'obscur. un phénomène mixte. la crise n'était ni fatale. De même. de l'Université à l'entreprise. Disons de plus que c'est dans la mesure où quelque chose a jailli des profondeurs que ce quelque chose n'a pas pu s'incarner en surface. (Mai 68 : la Brèche. l'autre contestant les rapports de production qui pèsent sur le travail. que c'est dans la mesure en somme de sa superficialité et de son accidentalité que la crise a été profonde. réveillé. inassouvie ou contrainte. ni de difficultés économiques (il n'y avait pas récession. révélé quelque chose de fondamental. ambivalent. nouveau. dont évidemment le mystère reste à percer : est-ce la pulsion archaïque qu'a toujours réprimée toute autorité ? est-ce un besoin moderne. au premier degré nous éloigne du diagnostic lourd. voire une réforme générale dans la relation entre jeunesse et âge mûr au sein de la société. La déflagration. D'où l'hypothèse de la « double conscience étudiante ». qui affecta en se généralisant l'essence paternelle-patronale du pouv oir. 24-25).. le torrent a soudain libéré une part de l'énergie congelée dans la masse. «rrant entre la contestation désintégratice et la revendication intégratrice. y ramène au second degré. le caractère accidentel de la crise. il a déshabillé. l'une tournée vers l'intégration dans la société « de consommation ». D'autre part. et maintient ce gigantesque lac artificiel de la société étale qui se trans forme sans cesse en travail et obéissance. Même si l'on dénie à la révolte étudiante toute signification profonde sur l'être même de notre société. elle n'est venue ni de difficultés politiques. mis à poil. s'est finalement rétrécie sur la reven dication de salaires. 11 . en tétanisant l'État et l'autorité à partir d'une révolte antigérontocratique et antipaternaliste des étudiants. A notre sens le diagnostic léger n'est pas absolument incompatible avec le diagnostic lourd.

1. 1934. effectivement. Malaise dans la civilisation. c'est peutêtre presque rien. l'accouchement difficile d'une réforme de l'Université..) 12 . avant que le mouvement étudiant déclenche une lutte de classes. de nation. Dans ce sens. évasive. mai 68 concentrait l'étrangeté sybilline des prophéties. la « mar che normale » de la société. 2. une grande purge qui nettoie la société « industrielle ». comme ce fut le cas pour l'octobre 17. 25 juillet. mais cette révolution. ni conflits sociaux virulents. de plus.-H. p'tet ben qu'non ». L'ambiguïté et l'obscurité de la crise se trouvent accrues si. c'est dans cette mesure qu'on peut effectivement lui supposer toutes les profondeurs. et demander : est-ce la crise de la civilisation ? Ici la question est un carrefour qui peut s'ouvrir sur la porte freudienne (maladie propre de toute civilisation.. la thèse qui relie étroitement l'accidentel et le fondamental est ici centrale car. n'aurait sans doute pas pris le tour émancipateur rêvé par le mouvement étudiant. sur la porte planétaire : est-ce par là-même un des symptômes d'une crise de l'humanité au xxe siècle ? crise d'agonie ? de nouvelle naissance a ? Paradoxalement. d'un autre côté. le Monde. Est-ce une néo-crise du néo-capitalisme? L'hypothèse est plau sible mais entraînerait à définir le néo de crise et de capitalisme. où les valeurs se sont dégradées). « Fièvre morbide d'une civilisation qui se décompose ou crise salutaire d'une humanité qui se baigne aux eaux de jouvence? » (P. c'est dans la mesure où la crise de mai ne s'est pas achevée en révolution sociale ou politique. Cela signifie ici qu'on ne peut balayer la possibilité en mai-juin 68 d'un écroulement du régime. de commun auté. Simon. voire même d'une révolution. répondant à chacune de nos questions par un « p'tet ben qu'oui. la difficulté est de pré ciser la nature de la crise : est-ce avant tout un affaissement. et décimentées due à par la dégradation des valeurs transcendentales d'ordre. Il s'agirait alors non pas tant d'une crise économi les que d'une crise de la vie et de la civilisation bourgeoises. c'est un ébran lement immense et on peut parler de révolution. du reste ambiguë. une déstructura tion la fragilité des sociétés devenues trop mécaniques.Edgar Morin De toutes façons. Ce qui amène à que généraliser et dériver la question. Si l'on penche vers le diagnostic lourd. sur la porte chrétienne ou philosophique (société nihiliste. dans la mesure où elle est demeurée suspendue. Dans ce sens on pourrait se demander: est-ce une crise de la société techno-bureaucratique? Est-ce une crise de la société bourgeoise ? Il faudrait examiner si les revendications les plus affirmées d'autogestion se sont manifestées dans les secteurs de techno-bureauc ratisation plus avancés. pour qui l'étude de l'événement n'est pas l'étude de l'anecdote. Nous n'écartons pas l'hypothèse qu'un événementaccident puisse modifier le cours d'une civilisation. Denoël. événement choc dans la crise gigantesque que fut la première guerre mondiale. dont le progrès accentue la répression générale des pulsions et crée un sentiment général de culpabilité 1).) Est-ce une crise classique du capitalisme ? L'hypothèse est difficile à soutenir en ce printemps où il n'y avait ni crise économique. laquelle repartira d'autant mieux de l'avant. L'ambivalence de la crise rend le diagnostic difficile : d'un côté. il s'agit du postulat de toute sociologie événe mentielle. au profit de l'individualisme? (Une telle hypothèse n'est du reste pas exclusive. on y diag nostique non pas vraiment la crise fondamentale de notre société (laquelle a pu réparer rapidement ses lésions) mais l'annonce d'une crise fondamentale dont on ne peut encore prévoir le processus. mais la voie d'accès clinique vers ce que dissimulent les régularités sociales.

de l'intelligentsia. 210 et sq. en avant. Cf. et que leurs protesta tions témoignent de carences. dont la « triple alliance» permettra peut-être de dépasser la société bourgeoise. 213-20. soit en voie de formation. et il faut se borner à poser quatre ordres de problèmes : 1) Peut-on effectivement supposer que la jeunesse et l'intelligentsia (littéraire. sans doute : a) à partir du clivage accoutumancenon accoutumance. autre que la « classe d'âge » des civilisations traditionnelles ou la classe sociale des civilisations modernes 2. à partir de héros de cinéma « rebelles » (James Dean.\Notes. qui est son aspect le plus certain mais aussi son aspect mineur. bien des problèmes permanents posés par toute société. un tel examen déborde les limites du présent article. Marlon Brando) d'une danse-musique du défoulement expressif (rock. Joan Baez) et en France tout ce phénomène apparemment mystérieux et menaçant nommé « yé-yé » par la société adulte. Ce caractère double permet de rendre compte à la fois de l'aspect léger et de l'aspect lourd de la crise. Bien entendu. Ceci nous amènerait à considérer qu'au delà de la crise. et interpréter mai 68 non pas tant et seulement dans le cadre français. latent. jeunesse. in Commune enFrance (Fayard 1967) pp. b) à par tirde la marginalité fondamentale de la situation juvénile. et particulièrement sur les étudiants.Pour une sociologie de la crise Ainsi on peut préciser maintenant notre hypothèse centrale : la crise de mai est d'une portée extrêmement profonde. in Introduction à une politique de l'homme (Le Seuil 1965)pp. qui sépare plus les générations que les corporations . nos études : chapitre Jeunesse in Esprit du Temps. notamment étudiante \ 2) II faudrait se demander dans quelle mesure il y a complémentarité entre l'agressivité des minorités révolutionnaires étudiantes et l'agressivité et la contes tation qui se sont infusées dans le secteur junévile de la culture de masse. à demi intégrée et désintégrante. 13 . soit diffus. 139-61 . d'aspirations. méthodologiques pour l'interprétation des révoltes étudiantes. artistique) constituent les couches hypersensibles à un malaise. de besoins qui apparaîtront de plus en plus nettement par la suite? Dans ce cas. Elle révèle en arrière. refoulé au sein de la société. puis les révoltes étudiantes dans le monde. de la jeunesse. Protesta e participazione nella gioventù in Europa. mais dans le cadre de mouvements quasi planétaires. p. jerk) puis du troubadourisme de révolte (Bob Dylan. 1962). Milano. 29-31 mars (ronéotypé). le rôle croissant de l'Université. ne constituent pas autant de jalons-étapes dans la constitution d'une classe d'âge nouvelle et d'un type nouveau. puis le mai junévile français où tout cela semble s'être confondu. 1. 4) II faudrait enfin s'interroger sur l'internationalité des révoltes étudiantes. où se rencontrent les ferments critiques de la jeunesse et ceux de l'intelligentsia mécontente. 2. Ceci est son aspect métaphorique. le Monde 6-7 Juin 63. (Grasset. On pourrait compléter la thèse de Mannheim sur « l'intelligentsia sans racines » par celle de la nouvelle juvénilité sans racines. Convegno europeo. il est capital pour une sociologie contemporaine de concentrer ses interrogations sur ces trois secteurs : Université. Elle annonce. puis la culture marginale du beatnikisme et du hippisme. mais d'une profondeur à la fois archaïque et annonciatrice. lors de la cristallisation d'une quasi-culture adolescente. 3) II faudrait se demander si cette culture adolescente à demi engagée dans la culture de masse. Salut les Copains. vers le futur. Les adolescents. intelligentsia. Elle ne se résoud pas non plus dans une tentative de révolution prolétarienne selon la théorie proclamée par la majorité des groupes-diastases. vers l'Arkhe. Celle-ci ne se résoud pas dans une réforme de l'Université. il faudrait une théorisation de « l'extra-lucidité » de ces couches.

Curieuse crise donc.Edgar Morin Tout cela exige de la sociologie une véritable crise de conscience pour arriver à la conscience de la crise. carnaval-potlatch sauvage de destruction-création?. à travers guerres et guérillas. La tendance dominante n'est-elle pas de réduire tout phénomène au système local. les barricades de la libération de Paris et où. de l'« esprit du temps ». 14 . • II faut approfondir la notion de jeu et de rite. affublés du groin antigaz.. Guevara. on mime l'acte pour le réaliser. l'antifascisme. comme. n'a-t-on.S. quelques étudiants ont joué la révolution en commençant à jouer la violence (seule authent icité révolutionnaire « irrécupérable » dans une société de la récupération cul turelle généralisée où le caca lui-même est salué comme pathétique protestation). dans une vie sociale étale. et que d'autres encore ne voyaient pas de pro blèmes. sorte de révolution (dans son dynamisme) sans révolution (dans ses conséquences). violent. toute une mémoire imaginaire. ce qui nous renvoie au débat d'interprétation déjà rencontré en cours de route.-M. il y eut un aspect ludique qui pose ses problèmes : mai 68 ne fut-il pas aussi une gigantesque fête de la jeunesse. et c'est toute une mémoire historique. non pas rebutée mais exaltée par la Parole révolutionnaire. mais seulement problème de l'Université. dans une adresse de la mi-mai. ils l'ont joué. Castro. sérieux * 1. « Une sorte de jeu exactement contraire à celui de l'imposture ». pour ceux qui l'ont vécu. p. de nature révolutionnaire. de pathétique et d'heureux. mais qui n'est pas une révolution. où les C. mais lamentables désordres. contre lesquels le jeune doit livrer le combat à mort s'il veut devenir adulte. tandis que d'autres assuraient qu'il n'y avait pas problème de la société mais de la jeunesse. n° 6-7.. et dont il faut rendre compte pour comprendre à quel point. Dans cette France au riche passé révolutionnaire et où les générations précédentes avaient vécu juin 36. éruption soudaine dans une société bourgeoise qui avait étouffé les liesses sous l'alternance travail-loisir. Ce jeu-mime fut assez grave. La révolution simulée et dissimulée.. il n'y a plus d'engagement révolutionnaire concret.. en magie sympathique. qui se retrou vèrent mobilisées pour cette réincarnation hic et nunc de la révolution. pas vu un groupe de sociologues. assurer avec arrogance qu'il n'y avait pas problème de la jeunesse.. De toutes façons. la Commune étudiante fut une « extase de l'histoire ». Il y eut quelque chose d'intense et de tourbillonnant. c'est-à-dire l'inaptitude à comprendre ce qui ressort de grands courants internationaux. Ce jeumime fut amplifié à toute une jeunesse après le 3 mai. après la décolo nisation algérienne. le Front national de libération vietnamienne brandissaient les armes à la main. de nuées d'images révolutionnaires. la résistance. 1025. jouèrent à la perfection les rôles des Masques-Esprits malfaisants de la Forêt-Sacrée. casqués. le drapeau de la révolution. dans cette jeunesse imbibée des films épopées sur la révolution d'octobre. On peut encore ici se demander si l'aspect révolutionnaire ne fut pas simple mentl'aspect ludique d'une réalité réformatrice. du film-témoin sur la guerre d'Espagne. d'un besoin de plus en plus énor mede carnaval. J.R. 1968. Esprit.. Il nous faut suivre cette hypothèse de fête et la joindre à l'hypothèse initiatique. où fut mêlé à la fois le jeu et le rite. dans cette France entrant dans un helvétisme quotidien. a l'Ancien et le Nouveau ». Domenach. alors que le monde éclate de toutes parts et que les noirs des villes américaines. De même.

parce que tous les mécanismes et processus révolu tionnaires ont été pratiqués. Ces conditions font de cette presque-révolution un objet privilégié pour l'étude des révolutions. Les historiens des révolutions et singulièrement ceux de la révo lution française. comme François Furet. non seulement parce qu'il y eut chez les jeunes un mime opératoire des révolutions passées ou exotiques (du reste toute révolution. ébauchant partout un deuxième pouvoir à côté du pouvoir légal. 15 . en même temps qu'elle nourrissait. le 3 mai. et bien entendu les drapeaux rouges et noirs). c'est toute la crise qui peut être considérée comme une simulation de révolution. parti d'un noyau de dix étudiants et qui s'est de répandu dans toute la société en même temps que se mettait en action. de démocratie populaire. Ce n'est pas simplement du point de vue étudiant que le mouvement est passé de la simulation à l'acte (sans toutefois que l'acte puisse s'enraciner. sans incidences bouleversantes. cette simulation sincère de toutes les révolutions. d'innombrables et contradictoires virtualités. tout dépassement mime toujours une théâtralité passée au moment d'entrer dans le no man's land du devenir) mais aussi parce que cette simulation de révolution porta à la pureté idéale le processus révolutionnaire. condensant aussitôt toutes les craintes dif fuses. Nous avons vu la reconquête du pouvoir s'effectuer à partir d'une fabuleuse restauration radiophonique solitaire. qui comme toute hystérie fait apparaître des modifications organiques. suivie immédiatement d'un vaste mouvement de foule. Mais. le mouve ment révolutionnaire étudiant l'a invoqué dans une prodigieuse cérémonie vaudou. les scènes insur rectionnelles. Ainsi mai 68 est une simulation de révolution. que l'on peut considérer soit comme un simulacre. mérite une compréhension complexe et un approfondissement que nous essaierons ailleurs. à condition toutefois de passer du sens clinique du mot simulation au sens cybernétique. de castrisme. le drapeau vietnamien.Pour une sociologie de la crise pour effectivement provoquer une véritable expérience révolutionnaire. sans qu'on ait effectué de saut dans la mort comme il arrive presque immanquablement dans de tels affrontements (mai-juin ont causé moins de cinq morts alors qu'un week-end paisible en coûte de cinquante à cent). où tous les esprits de la révolution se sont incarnés dans l'espace devenu enchanté de Censier et de la Sorbonne. ou plutôt parti cipant de l'un et de l'autre. où travaillaient déjà des embryons hétérogènes de révolution culturelle. Et cette hystérie révolutionnaire. c'està-dire de considérer mai 68 comme une simulation faisant fonction d'expé rimentation pour le champ sociologique des révolutions passées. sous formes embryonnaires et velléitaires. les irruptions et éruptions qui changent le destin d'une journée. plus fortement encore. et regagner par étapes le contrôle de tout le corps social. un dynamisme quasi-révolutionnaire. jusqu'à l'accomplissement décisif des élections.juin 68 nous a prodigué les mouvements de foule. Le caractère « classique » « idéal » et « théâtral » de mai. quelque chose d'entre rêve et réalité. en voulant vivre l'Histoire cosmique des révolutions (et c'étaient bien des lambeaux et des fétiches de Cos mos qui étaient présents à la Sorbonne avec le protrait de Mao. l'ont bien senti. libertaire. ce qui fait que le mouvement s'est trouvé quasi entre la simulation et l'acte). une société provisoire. celui de Trotsky. D'une certaine façon. nous avons pu voir et vivre un proces sus déstructuration en chaîne. soit comme une répétition générale. présentes et sans doute futures. une possibilité de changement. mais finalement en circuit isolé.

qui sait. laquelle ne peut se dévoiler que dans la considération du couple ordre-crise. magie. à la problématique de la jeunesse. qui désormais communique aussi bien avec le tuf de chaque société qu'avec les courants planétaires. des soubresauts violents/ et peut-être. on pourrait réexami ner la théorie du pouvoir. dont la Commune étudiante française fut une efflorescence remarquable. Par les mêmes voies. En même temps que son caractère de simulation lui donne cette ouverture théorique étonnante. à l'étude de la France. plus larg ement des sociétés dites « industrielles avancées ». à une crise générale. . à la conception d'un monde du xxe siècle. intimidation) et aller plus avant dans les recherches théoriques formali santes en matière politique. non plus mécanistiquement défini à partir de la notion de société industrielle. qui serait celle de l'humanité. et je dirai ici post-bourgeoise. Mai 68 nous introduit à une théorie de la révolution qui elle-même nous intro duità une connaissance de la nature sociale. dont la révolte étudiante interna tionale fut le détonateur. qui fut atteint dans son principe spirituel (de sacralité. mais soumis à des crises. Edgar Morin Centre National de la Recherche Scientifique. à la prospective ou prophétie de la société « post-industrielle ». nous énoncent dans leur message une partie de l'énigme que le sphinx du xxe siècle nous pose. mai 68 nous introduit à la théorie phénoménologique du monde contemporain.Edgar Morin Mai microcosme. et la grève-fête libertaire-revendicative française. La révolte étudiante internationale.