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Sujet bac blanc français Séries technologiques Épreuve anticipée de Français - Sujet de préparation du 27 février 2013 - Séries technologiques

Poème de Théophile Gautier (1811 -1872), publié en 1830, dans un recueil de poésies de jeunesse. Écrivain et critique d’art, Théophile Gautier a participé aux grands mouvements littéraires de son siècle ; auteur romantique passionné, il s’est plu à composer des œuvres hantées par des images gothiques et macabres, caractéristiques d’un univers que l’on a appelé «romantisme noir». Il est aujourd’hui connu pour ses romans (Le Capitaine Fracasse, le Roman de la Momie,..) et ses nouvelles fantastiques, mais au XIXème siècle, il est surtout proche des poètes comme Baudelaire qui lui a dédié «Les Fleurs du mal» en 1857.

CAUCHEMAR Avec ses nerfs rompus, une main écorchée, Qui marche sans le corps dont elle est arrachée, Crispe ses doigts crochus armés d’ongles de fer Pour me saisir ; des feux pareils aux feux d’enfer Se croisent devant moi ; dans l’ombre, des yeux fauves Rayonnent ; des vautours, à cous rouges et chauves, Battent mon front de l’aile en poussant des cris sourds ; En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds, Des flots de plomb fondu subitement les baignent, À des pointes d’acier ils se heurtent et saignent, Meurtris et disloqués ; et mon dos cependant, Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent De naseaux enflammés, de gueules haletantes : Les voilà, les voilà ! dans mes chairs palpitantes

Je sens des becs d’oiseaux avides se plonger, Fouiller profondément, jusqu’aux os me ronger, Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent ; Ensuite le sol manque à mes pas chancelants : Un gouffre me reçoit ; sur des rochers brûlants, Sur des pics anguleux que la lune reflète, Tremblant, je roule, roule, et j’arrive squelette Dans un marais de sang ; bientôt, spectres hideux, Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux, Et, se penchant vers moi, m’apprennent les mystères Que le trépas révèle aux pâles feudataires1 De son empire ; alors, étrange enchantement, Ce qui fut moi s’envole, et passe lentement À travers un brouillard couvrant les flèches grêles D’une église gothique aux moresques2 dentelles. Déchirant une proie enlevée au tombeau, En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau Croasse, et, s’envolant aux steppes de l’Ukraine, Par un pouvoir magique à sa suite m’entraîne, Et j’aperçois bientôt, non loin d’un vieux manoir, À l’angle d’un taillis, surgir un gibet3 noir Soutenant un pendu ; d’effroyables sorcières Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières Agité, je ressens un immense désir De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.

1

feudataire : dans le système féodal, vassal dépendant d’un seigneur.
2

moresque (ou mauresque) : caractéristique de l’architecture maghrébine en Espagne.
3

gibet : potence pour un pendu

Références picturales à signaler si possible : Le Cauchemar du peintre suisse J-Heinrich Füssli - 1782 Le cimetière sous la neige de Caspar David friedrich (18171819)

Sujet : Vous ferez de ce poème un commentaire littéraire en développant les axes suivants : I - Un univers cauchemardesque II - Le récit d’une métamorphose

CONSEILS

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Numérotez les vers de 2 en 2, pour vous repérer aisément. Replacez le poème dans un mouvement littéraire auquel il pourrait appartenir (ici, c’est précisé dans le paratexte) et déterminez s’il en est caractéristique, ou s’il s’en distingue. Repérez l’énonciation : le poète est-il présent dans son œuvre ? s’adresse-t-il à quelqu’un ? Évoque-t-il son travail de poète ? Rapporte-t-il une expérience personnelle, un souvenir ? Quel est l’enjeu, la visée du texte : poésie engagée ? séduction ? expression d’un état d’âme ? contemplation ? hommage ? démarche parnassienne (= art pour l’art) ? Observez rapidement la construction du poème : forme (fixe ou non ?) ; organisation des strophes ; mètre ; disposition des rimes... Rassemblez vos outils d’analyse stylistique en les notant au brouillon pour les avoir sous la main au cas où.... Il y aura forcément des figures de style à exploiter... Attaquez l’analyse du texte en ayant à l’esprit les axes proposés dans l’énoncé ; préparez deux colonnes (ou deux feuilles de brouillon) pour y noter toutes vos observations en les classant dans l’une ou l’autre colonne. Variez les recherches : ne vous contentez pas de relever les champs lexicaux ou les effets de répétition (un élève de sixième peut le faire !) : observez la construction des phrases, celle des vers, repérez les références (à l’Antiquité, à l’art, à l’Histoire...) Déterminez le (s) registre(s) du texte Essayez de lire le poème en faisant ressortir ses effets sonores : c’est un exercice difficile mais indispensable si

on ne veut pas passer à côté de la musicalité d’un poème. Dans ce poème on repérera ainsi plusieurs allitérations et assonances. De même il faut repérer les effets de rythme : ruptures, régularité, rejets, contre-rejets, enjambements,... Parcourez toutes les rimes du poème : y a-t-il des effets de contraste ou au contraire des rapprochements sémantiques pertinents ? L’alternance rime féminines / rimes masculines est-elle classique ou non ? Observez l’expression des sentiments, et l’expression des sensations physiques. Regroupez vos observations de façon pertinente : on attend 3 sous-parties par axe d’analyse. Trouvez une problématique à la quelle votre développement est censé répondre. Rédigez votre introduction au brouillon ; Rédigez également au brouillon les phrases d’ouverture des grandes parties : il s’agit d’y formuler clairement une idée directrice qui reprend les termes du plan annoncé. Dans la foulée, rédigez également au brouillon votre transition

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Passez au propre : recopiez l’introduction et la première idée directrice ; vous êtes lancé maintenant et vous pouvez écrire le commentaire tout de suite au propre, en vous inspirant de vos notes classées et illustrées d’exemples que vous pourrez analyser. Ne vous interrompez que pour rédiger la conclusion au brouillon. Certains professeurs conseillent de préparer la conclusion au brouillon dès la rédaction de l’introduction : c’est un bon conseil, surtout si vous avez l’habitude de manquer de temps pour finir. Sinon, attendez la fin de votre travail pour tenir compte d’ idées survenues éventuellement en cours de rédaction.

Proposition de corrigé : Introduction : Théophile Gautier est encore jeune quand il compose «Cauchemar», ce long poème qui fait référence aux terreurs nocturnes propres à l’enfance. En pleine période romantique, Théophile Gautier donne à ses compostions une tournure macabre qui rappelle le romantisme noir. Nous pourrons nous demander en quoi ce poème s’apparente à ce mouvement. Pour cela, nous montrerons d’abord comment le poète décrit un univers cauchemardesque, puis nous analyserons comment, dans ce poème sans strophe, il nous fait le récit d’une métamorphose terrifiante.

I - Un univers cauchemardesque Idée directrice : Le titre effrayant de ce poème est illustré tout au long des vers, à travers la description détaillée d’un univers cauchemardesque qui sollicite tous nos sens. A - Un monde peuplé des créatures monstrueuses

des êtres difformes et mutilés : cf la main des premiers vers ; des yeux qui «rayonnent» dans la nuit, mais dont on ne voit pas le corps ; idem pour les naseaux, et les gueules du vers 13 ; le poète est initié aux «mystères de la mort» par des «spectres hideux, Des morts au teint bleuâtre» (v. 23, 24) «Les voilà! les voilà !»(v. 14) exclamation de terreur qui introduit l’hypotypose* mettant en scène dans des ébats carnassiers le bestiaire de l’enfer et de la mort : «vautours», «serpents», «loups»,+ le «corbeau» de la fin ; des créatures fantastiques : «squelette» (v.22), «spectres» (v.23) et «sorcières» dansant autour du pendu (cf rime riche «sorcières /carnassières» aux vers 37/38)

B - Un décor d’épouvante

architectures et paysages terrifiants : pics, gouffres, cathédrale gothique, gibet, manoir, lune : le tout est typique du romantisme noir (cf tableaux de Caspar David Friedrich) le «souffle ardent» (v.12) de l’enfer porté par les allitérations en /f/, (vers 3-4) et en /ch/ (1-2) des bruits infernaux : les «cris sourds» des vautours (assonances en /ou/ (v.6 + rimes 7et 8) se mêlent au chaos destructeur évoqué par les allitération en /k/ (1,2 - 3) + hiatus du vers 18 : «scie aiguë» les couleurs du cauchemar : le noir du gibet (v.36), le bleu cadavérique (v. 24 et 41) et surtout le rouge sang,: «cous rouge des vautours», ; les poings qui saignent ; «marais de sang»...

C - Un monde en déséquilibre

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abondance de rejets et d’enjambements qui influencent le rythme de lecture du poème (rejets aux vers 4, 6, 23, 33, 38,39) ; enjambements aux vers 4/5, 6/7, 12/13, 17/18, 22/23, 25/26, 28/29, 39/40. la chute dans le gouffre (V.19,20) la roulade infernale, vers 22

Transition : Ce déséquilibre correspond à la bascule qui va faire passer le rêveur du statut de proie à celui de prédateur, suivant une terrible métamorphose dont ce poème nous fait le récit.

II - Le récit d’une métamorphose Idée directrice : Contrairement aux rêves caractérisés par l’incohérence logique, ce «Cauchemar» de Théophile Gautier est construit sur une trame narrative qui entraîne le lecteur dans le récit dramatique d’une métamorphose effrayante, et nous assistons en spectateur à toutes les étapes de la transformation d’un être humain en volatile nécrophage.

A - Le poète entraîne le lecteur au cœur du cauchemar

texte à la première personne : (cf toutes les occurrences des pronoms personnels à la première personne, + les déterminants possessifs à la première personne) rejet de «pour me saisir» en tête du vers 4 : le lecteur aussi est saisi par cette apparition soudaine de la première personne ; mise ne place du processus d’identification texte au présent : impression que le cauchemar se passe en direct devant nos yeux des sensations physiques : «Je sens» «mon dos, mes chairs» ; + vers 8, qui rappelle un rêve fréquent que tout lecteur a probablement connu, et qui évoque l’impossibilité d’échapper à cette situation terrible.

B - Une progression dramatique irréversible

choix de l’alexandrin, bien adapté à un récit en poésie + structure en 2 parties : la mise à mort (v.1 à 24) et l’accession à une nouvelle forme de vie (v.24 à la fin). le présentatif répété «Les voilà !» précipite le lecteur dans ce rêve Les connecteurs temporels mettent en relief cette progression dans l’horreur : «Je sens»(15)... «Et puis» (17)... «Ensuite»(19) «alors..» (27) ; «bientôt» (35). impossibilité de s’opposer aux forces occultes : «En vain», en ouverture du vers 8 + passivité face au corbeau qui «Par un pouvoir magique à sa suite m’entraîne»(v.34) ; on peut aussi relever que le nombre d’occurrences où la première personne (me, moi) est objet de l’action, est supérieur aux occurrences où le Je est sujet ; commenter à ce sujet l’intéressante formule du vers 28 : «Ce qui fut moi s’envole».

C - La métamorphose monstrueuse Alors que le poème décrit un rêve, paradoxalement, les sensations physiques sont omniprésentes :

importance des verbes de sensation, notamment à la rime (écorchée/ arrachées ; baignent / saignent ; haletantes / palpitantes ; plonger/ronger ; tordent/mordent ; chancelants /brûlants. le rêveur est d’abord la proie que se déchirent les monstres du cauchemar (vers 15 à 18 - douleur accentuée par la comparaison au v.18) puis il devient «squelette» (v.22) comme si toute sa part d’humanité lui avait été arrachée par les créatures infernales la magie des forces occultes : après avoir été initié aux «mystères» (v. 25) du «trépas», par un «étrange enchantement» (v.27), le rêveur se transforme en charognard : «ce qui fut moi s’envole» ; «Par un pouvoir magique» (v.34) il est entraîné par un corbeau, et comble de l’horreur, lui-même ressent un appétit nécrophage, «agité de fureurs carnassières» (v. 38). Le poème se clôt sur la description de cet «immense désir» de «broyer» la chair d’un pendu et de «saisir» son «cœur demi-pourri».

Conclusion : Dans ce poème de jeunesse, Théophile Gautier dévoile la trame d’un cauchemar effrayant ; pour mieux saisir le lecteur, il recourt à des procédés narratifs et stylistiques qui ont pour effet de donner chair à ce cauchemar : toutes les sensations physiques sont évoquées de façon exacerbée, et la narration au présent et à la première personne entraîne le lecteur dans un identification propre à déclencher un sentiment d’horreur, ce qui fait la force de ce poème. Derrière ces effets terrifiants, le thème central du poème est la mort qui exerce sur le poète un sentiment de fascination/ répulsion caractéristique du romantisme noir, dont Théophile Gautier est un représentant emblématique.

Pour aller plus loin : Ce poème est une provocation à l’égard de la morale chrétienne qui associe la mort à la rédemption de l’âme, or dans cette vision cauchemardesque, après la chute dans le gouffre, il y a bien une montée au ciel, mais sous la forme d’un corbeau agité de désir nécrophile et qui se nourrit du cadavre d’un condamné. On peut y voir une autre conception du cycle de la vie et saluer le jeune poète qui puise dans la mort l’énergie vitale qui lui permettra de prendre son envol.

*Hypotypose : Une hypotypose est une figure qui regroupe l’ensemble des procédés permettant d’animer, de rendre vivante une description au point que le lecteur « voit » le tableau se dessiner sous ses yeux. Il s’agit donc d’une figure de suggestion visuelle.

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