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Octave MIRBEAU

LE SALON

XIV

Voici une petite expérience que nous prenons la liberté de vous recommander.
Vous n'êtes pas, peut-être, sans connaître un bourgeois quelconque : prenez-le
délicatement entre le pouce et l'index, et déposez-le avec précaution devant une toile de M.
Manet. Vous verrez aussitôt un beau phénomène se produire : si votre bourgeois a des
cheveux, ils se dresseront sur sa tête comme des piquants sur le dos d'un porc-épic ; s'il est
chauve, il se contentera de vous quereller, de vous appeler traître, misérable, et même poète
lyrique. Naturellement, vous lui rirez au nez. Alors il jurera de ne vous saluer de sa vie, et,
pour peu que vous lui deviez de l'argent, vous serez enchanté de voir rompues toutes les
relations que vous aviez avec lui.
Car M. Manet a pour spécialité de jeter les bourgeois, et généralement les orléanistes,
dans des rages incommensurables.
C'est justement ce qui fait que nous bénissons trois fois par jour la Providence, qui a
bien voulu donner à M. Manet un talent capable de procurer des attaques d'apoplexie aux
Philistins.
La peinture de M. Manet est certainement la plus incomplète que nous connaissions.
Ce n'est jamais soigneusement dessiné, mais, en revanche, c'est toujours peint à la “va-te-
faire-fiche”. Alors, c'est monstrueux ? Mon Dieu, les bourgeois le prétendent, mais nous nous
permettons de n'être point de leur avis.
Voici le Chemin de fer. Cela représente une grille, avec une dame et sa fille, qui
attendent, la première assise, la seconde debout, le passage du train, parce que, comme vous le
savez, c'est une bien douce jouissance, à la campagne, que de regarder passer le train.
Cette dame et sa demoiselle sont des personnages comme on en rencontre tout au long
de l'existence et comme on en voit dans tous les tableaux de M. Manet. Il ne faut pas les
regarder de près ni longtemps. Mais au premier aspect, elles saisissent, elles sont vivantes.
— Vivantes ? s'écrie le bourgeois, en proie à la plus terrible horripilation.
Et le voilà qui hurle et qui proteste.
Comme il vous plaira, M. de la Mélasse ! M. Manet a le grand défaut de se contenter
d'ébaucher ses toiles — et il les ébauche juste, ce qui est bien quelque chose — ; mais il a le
grand mérite de déplaire prodigieusement aux gros bourgeois bêtes, et vous pouvez être sûr,
dès lors, que son talent, tout rudimentaire qu'il paraisse, est un vrai talent.
Oh ! certes, nous préférons les peintures où il y a autre chose que des intentions. Mais
chacun donne ce qu'il peut. M. Manet changerait sa manière, il se mettrait à finir et à modeler
ses figures qu'il n'en serait pas plus populaire. Pourquoi ? Parce qu'il n'est pas dans sa nature
d'avoir, comme tant d'autres, des inspirations bourgeoises.
Le public ordinaire va tout droit, soit aux toiles excessives, pour les critiquer, soit,
pour les admirer avec une suffisance candide, aux petites œuvres froides et méticuleuses,
telles qu'en produit par exemple l'école de M. Gérôme.
Mais voyez un peu s'il s'arrête devant un tableau comme la Gauloise de M. Luminais.
Or, cette Gauloise à son réveil, c'est pourtant un des morceaux les meilleurs du Salon.
Elle est blonde, de ce blond fauve et ardent qui s'appelle vulgairement le roux. Son
beau corps est
Nu comme un mur d'église,
Nu comme le discours d'un académicien.
Et cela n'est point désagréable – au contraire –, car ce corps est blanc et palpitant, et
l'épiderme frissonnerait sous le doigt si l'on osait y toucher.
Comme elle a bien dormi, cette Gallo-Romaine, sur les peaux d'ours et de loup
étendues sous ses pieds !
Ses paupières sont encore appesanties, sa peau est moite, et elle étend les bras,
nerveusement et mollement, en femme qui ne sait peut-être point qu'on la regarde, mais dont
la chair frissonne, tout heureuse.
Cela est d'une finesse de modelé et d'une fermeté admirables.
Mais il n'y a que les délicats pour savourer ces choses délicates.

* * *

Une bonne bataille plaît davantage, n'est-ce pas, monsieur ? On croit y être, on y a
peut-être été. Qui est-ce qui ne s'est pas battu peu ou prou (excepté maître Gambetta et ses
compères) en 1870 ?
Donc quiconque fut mobile, ou mobilisé, ou seulement garde national, ne peut point
passer indifférent devant le Combat sur une voie ferrée, de M. de Neuville.
Ces sujets-là font vibrer certaines cordes, qui peuvent bien n'être pas toujours
absolument artistiques, mais qui sont parfaitement françaises ; et voilà la principale cause du
succès du tableau de M. de Neuville.
Ce n'est pas d'un grand style, il faut l'avouer, cette toile-là. Mais ces mobiles et ces
chasseurs à pied se battent si bravement !

* * *
Autre tableau dans la même note. celui-ci est de M. Beaucé et représente un épisode de
la bataille de Rezonville, le 16 août 1870 ; c'est un magnifique engagement de cavalerie.
Le 16e de uhlans s'est trouvé en présence de la division Valabrègue ; il a essayé de se
former en bataille, mais le 5e chasseurs (colonel de Sereville) s'est élancé à la charge. Tout le
monde connaît cet héroïque engagement : deux pièces de canon reprises aux Allemands et le
16e uhlans complètement détruit.
L'action d'éclat que nous rappelons a très heureusement inspiré M. Beaucé. Son
tableau est bien composé ; il est à la fois plein d'animation, d'entraînement et parfaitement
correct. Tous ces cavaliers qui se heurtent et qui se mêlent, sabre au poing, sont d'une rare
vérité de dessin. Les chevaux se cabrent au milieu de la mêlée, dans des poses hardies et
trouvées. C'est un peu froid de couleur, peut-être ; mais c'est en somme un des deux ou trois
bons tableaux de bataille de l'année.

* * *

Du reste, l'héroïsme n'est pas toujours à cheval et le voici en effet à pied, non pas en
1870, mais en plein moyen-âge.
Il n'est personne qui n'ait remarqué et qui n'ait admiré, au Salon, le Dévouement des
bourgeois de Calais, en 1347.
Il y a, parbleu ! bourgeois et bourgeois. Ceux de Calais, en 1347, n'auraient jamais
consenti à se sauver en ballon de la place assiégée, si les ballons avaient existé. Ils étaient de
ceux qui payent de leur personne jusqu'à la fin, qui se résignent, sans hésiter, aux derniers
sacrifices, même au sacrifice de leur vie, et nous les voyons s'humilier et venir, en chemise et
pieds nus, offrir leur tête pour rançon de leur ville.
Ce drame historique a fourni à M. Marquis le sujet d'un tableau remarquable ; l'artiste
a rendu, avec une sévérité pleine de grandeur, et aussi avec une étonnante justesse de tons, ce
groupe de nobles “bourgeois”, enveloppés de leurs longues chemises blanches. Il y avait là,
dans tout ce blanc de linge, un péril extrêmement sérieux. Mais on ne s'en aperçoit pas en
regardant la toile de M. Marquis : il n'est tombé ni dans la sécheresse, ni dans la crudité, ni,
autre danger, dans les couleurs éteintes et ternes.
Ces bourgeois excellents ont précisément la valeur qu'ils doivent avoir, au milieu des
autres personnages de la composition, et à côté, notamment, de ce grand magnifique bourreau
qui attend, sans férocité comme sans pitié, qu'on livre des têtes à sa hache.
C'est enfin un tableau parfaitement digne de l'auteur des Aveugles de Jéricho, la toile
que M. Marquis a exposée en 1872.

* * *
Il faut certainement que les bourgeois soient de Calais, qu'ils datent de l'an du
Seigneur 1347, et qu'ils nous soient présentés par M. Marquis, pour que nous les puissions
souffrir, même en peinture.
Mais les Italiens, c'est autre chose. Les Italiens ne sont jamais bourgeois. Il y en a
quelques uns parmi eux, disent les journaux, qui sont garibaldiens, ce qui n'a rien d'artistique ;
mais généralement ils semblent avoir été mis au monde pour que les peintres fassent leurs
portraits.
Du temps que nous étions rapin, il nous est arrivé de vouloir faire un chef-d'œuvre.
Nous avons, huit jours durant, cherché un sujet grandiose, et – qu'il nous soit permis de faire
cette concession – nous n'avons rien trouvé du tout. Alors, nous avons tout bêtement appelé,
un beau matin, certain petit bonhomme qui chantait dans la rue E viva l'Italia ! avec
accompagnement de triangle. Il avait un chapeau pointu, un gilet rouge, une peau d'agneau sur
le dos, de longs cheveux sur la tête, et des mains sales au bout des bras. Il nous a servi de
modèle, et nous avons exécuté gravement un tableau qui eût occupé une place distinguée au
Salon des refusés.
Mais le même jeune Italien, ou bien son frère, ou son cousin, ou du moins son sosie,
vient d'être peint cette année par Mme Mathilde Robert. Cette fois il joue de la mandoline, et
tellement qu'il est intitulé Suonatore di mandolina ; et il est délicieux... brun qu'il est comme
un moricaud, et vivant, et insouciant, et artiste comme un rossignol.
Mme Mathilde Robert se plaît aux pays où fleurissent les orangers, où mûrissent les
grenades, et où le soleil bronze les figures. Elle a le don, fort rare, de reproduire, avec leurs
tons francs et chauds, les carnations méridionales. Avez-vous vu sa belle Andalouse ?
Comme elle sourit d'une façon gracieuse, nous allions dire voluptueuse, sous son
grand voile noir ! C'est d'ailleurs une forte Andalouse pleine de santé, et sa belle gorge qui
frémit paraît à l'étroit dans le corsage de soie rose-pâle.
C'est peint en pleine pâte, avec une fermeté et une sûreté remarquables.
Nous retrouvons la même franchise de brosse, les mêmes qualités robustes dans le
portrait de Mme de B...
Dans ces trois toiles, Mme Mathilde Robert a fait preuve d'une originalité puissante.
Sa couleur rappelle la gamme dorée de l'école florentine, et nous souhaitons fort à tous les
coloristes un pareil dessin et un modelé aussi juste et aussi fin.
R. V.

L'Ordre de Paris, 28 juin 1874

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