You are on page 1of 3

Les systèmes totalitaires en Europe.

1/ Un nouveau type de régime Soulignant ce que le nazisme et le stalinisme contiennent d’inouï et d’impensable dans leur volonté monstrueuse d’apparier l’idéologie d’Etat et la terreur, Hannah Arendt saisit le totalitarisme sous sa forme la plus accomplie et la plus aiguë. « Le régime totalitaire (...) n’est-il qu’un rapiéçage, qui emprunte ses méthodes d’intimidation, ses moyens d’organisation et ses instruments de violence à l’arsenal politique bien connu de la tyrannie, du despotisme et des dictatures ? Ne doit-il son existence qu’à la faillite déplorable, mais peut-être accidentelle, des forces politiques traditionnelles – libérales ou conservatrices, nationales ou socialistes, républicaines ou monarchistes, autoritaires ou démocratiques ? Ou bien y a-t-il au contraire quelque chose comme une nature du régime totalitaire ? Celui-ci a-t-il une essence propre et peut-on le comparer à d’autres types de régime, comme la pensée occidentale en a connu et reconnu depuis les temps de la philosophie antique, et le définir de manière semblable ? (...) S’il existe une expérience fondamentale qui trouve son expression dans la domination totalitaire, alors, et vu la nouveauté de ce type de régime, ce doit en être une, qui, pour une raison ou pour une autre, n’a jamais servi de fondement à un corps politique ; une expérience dont la tonalité générale – quelque familière qu’elle puisse être d’ailleurs – n’avait jamais auparavant dirigé le maniement des affaires publiques. Vue sous l’angle de l’histoire des idées, cette hypothèse semble fort sujette à caution. Car les types de régime sous lesquels vivent les hommes ont été très peu nombreux ; ils furent tôt découverts, répertoriés par les Grecs, et ils se sont avérés d’une extraordinaire longévité. Si nous avons recours à ces découvertes dont l’idée fondamentale, en dépit de maintes variantes, n’a pas changé pendant les vingt-cinq siècles qui séparent Platon de Kant, nous sommes immédiatement tentés d’interpréter le totalitarisme comme quelque forme moderne de tyrannie, à savoir comme un régime sans lois, où le pouvoir est monopolisé par une homme. (...) Au lieu de dire que le régime totalitaire n’a pas de précédent, nous pourrions dire aussi qu’il a fait éclater l’alternative même sur laquelle reposaient toutes les définitions de l’essence des régimes dans la philosophie politique : l’alternative entre régime sans lois et régime soumis à des lois, entre pouvoir légitime et pouvoir arbitraire (...) Avec le règne totalitaire, nous sommes en présence d’un genre de régime totalement différent. Il brave, c’est vrai, toutes les lois positives jusqu’à celles qu’il a lui-même promulguées (ainsi la constitution de Weimar, par exemple, que le régime nazi n’a jamais abrogée). Mais il n’opère jamais sans avoir la loi pour guide et il n’est pas non plus arbitraire : car il prétend obéir rigoureusement et sans équivoque à ces lois de la Nature et de l’Histoire dont toutes les lois positives ont toujours été censées sortir. Telle est la prétention monstrueuse, et pourtant, apparemment sans réplique, du régime totalitaire que, loin d’être « sans lois », il remonte aux sources de l’autorité, d’où les lois positives ont reçu leur plus haute légitimité ; loin d’être arbitraire, il est plus qu’aucun autre avant lui, soumis à ces forces surhumaines ; loin d’exercer le pouvoir au profit d’un seul homme, il est tout à fait prêt à sacrifier les intérêts vitaux immédiats de quiconque à l’accomplissement de ce qu’il prétend être la loi de l’Histoire ou celle de la Nature. » Extrait de Hannah Arendt, Le Système totalitaire, Seuil, Paris, 1972, pp. 204-205. 2/ Totalitarisme : définition « Par le terme « totalitarisme », nous entendons définir : une expérience de domination politique menée par un mouvement révolutionnaire organisé en un parti militairement discipliné, répondant à une conception intégriste de la politique qui aspire au monopole du pouvoir et qui, après l'avoir conquis, par des méthodes légales ou illégales, détruit ou transforme le régime préexistant et établit un nouvel Etat. Fondé sur le régime à parti unique, ce nouvel Etat a pour principal objectif de réaliser la conquête de la société, c'est-à-dire la subordination, l'intégration ou l'homogénéisation des gouvernés, sur la base du principe de la politique intégrale de l'existence, tant individuelle que collective, interprétée selon les catégories, les mythes et les valeurs d'une idéologie institutionnalisée sous la forme d'une religion politique. Son but est de modeler l'individu et les masses par une révolution anthropologique destinée à régénérer l'être humain et de créer un homme nouveau, dédié corps et âme à la réalisation des projets révolutionnaires et impérialistes du parti totalitaire pour créer une nouvelle civilisation à caractère supranational. A la source de l'expérience totalitaire dont il est le principal artisan et exécutant, le parti révolutionnaire n'admet pas la coexistence avec d'autres partis ou idéologies et conçoit l'Etat comme un moyen de réaliser ses projets de domination. Il possède depuis ses origines un ensemble plus ou moins élaboré de croyances, dogmes, mythes, rites et symboles qui interprètent le sens et la finalité de l'existence collective et définissent le bien et le mal exclusivement selon les principes, les valeurs et les objectifs du parti, et en fonction de leur réalisation.

1

choisis par le chef du parti qui domine de son autorité charismatique l'entière structure du régime. pendant quelques années. Cependant. considérées comme des instruments légitimes pour affirmer. lesquelles peuvent aller de la mise au ban de la vie publique à l'anéantissement physique de tous les êtres humains qui. Le fascisme est un phénomène de réaction blanche . Dans les deux systèmes. des démocrates et des socialistes. » Emilio Gentile. En voici les principaux moyens : a) la coercition. 2005. le bolchevisme et le fascisme. où il n’existe et où il n’a jamais existé de bourgeoisie industrielle nombreuse et intelligente. ainsi que sur un ensemble de potentats gouvernés par les principaux représentants de l'élite dirigeante. dans sa grande majorité. une sympathie réciproque. pp. En Italie. le fascisme. c) la pédagogie totalitaire. Loin de se combattre. La caractéristique des régimes de négation de l’ordre est la nécessité de se répandre à l’extérieur. des hommes qui inclinent vers l’un ou l’autre de ces deux systèmes. de dogmes et de lois qui touchent l'existence individuelle et collective à travers des rites et des fêtes visant à transformer définitivement la collectivité en une masse de fidèles du culte politique. et leur tendance à en imiter les procédés sont caractéristiques . qui engage hommes et femmes de chaque génération. en raison de leurs idées. est illettré et ne prend pas la moindre part à la vie de l’Etat. quoique étant aux antipodes. le bolchevisme est un idéal : c’est une tentative d’organisation communiste imposée par une minorité dans un pays épuisé par deux guerres malheureuses. l’illusion de porter la révolution partout . imposée par la violence. usant des mêmes procédés et s’appuyant sur les partis de réaction. et comme des obstacles à la réalisation de l'expérience totalitaire. a l’illusion de créer partout des mouvements de violence réactionnaire. il y a une minorité armée et intolérante qui dispose de l’Etat. la mobilisation des foules. à l’égard des communistes qui adhèrent à Moscou. Le Seuil. de leur condition sociale ou de leur appartenance ethnique. 107 – 109. fondée sur le modèle d'hommes et de femmes correspondant aux principes et aux valeurs de l'idéologie palingénésique . et où le peuple. l'endoctrinement collectif et la révolution anthropologique . Paris. car étrangers à la communauté des élus.Le régime totalitaire se présente comme un système politique fondé sur la symbiose entre l'Etat et le parti. en empêchant et en persécutant toutes les formes d’opposition. Il y a. les deux systèmes manifestent. c) l'organisation structurée des masses. régi par une organisation strictement hiérarchique qui présente un style et une mentalité conformes à l'éthique de dévouement et de discipline absolue . b) la démagogie. la terreur. défendre et diffuser l'idéologie et le système politique . de mythes. que nous exaltons en 2 . avec lequel il a toujours des rapports de cordialité. à travers la propagande envahissante. est également caractéristique. C'est un laboratoire d'expérimentation de la révolution anthropologique qui vise à la création d'un nouveau type d'être humain. Les religions de la politique. b) la concentration moniste du pouvoir en un parti unique et la personne du chef charismatique . il est utile que la seule opposition apparente soit l’opposition communiste. en abolissant en fait toute manifestation sincère de la volonté populaire. la répression. Les classes riches sont portées à croire que la fin de la dictature serait le triomphe du communisme. afin de permettre la conquête de la société. Pour des fins de politique intérieure. 3/ Comparaison entre fascisme et bolchevisme. on rencontre aujourd’hui. Les aspects fondamentaux de l'expérience totalitaire sont : a) la militarisation du parti. le fait que le gouvernement de Moscou a manifesté à plusieurs reprises de la sympathie pour le fascisme. la célébration liturgique du culte du parti et du chef . « Le bolchevisme et le fascisme représentent. C’est la force qui règle tous les rapports de droit et qui abolit toute expression spontanée de consentement. Les bolchevistes pensent probablement que la violence fasciste déterminera un mouvement révolutionnaire . dans cette phase de la vie de l’Europe. Le bolchevisme a eu. une tolérance plus grande qu’à l’égard des libéraux. (…) Le fascisme et le bolchevisme sont deux négations de l’ordre. L’admiration que les fascistes italiens ont pour le bolchevisme. dictée par le pouvoir. dans toute l’Europe. Beaucoup de ce que nous déplorons dans le bolchevisme se retrouve dans l’histoire de la Révolution française. grâce à l'institution d'un système de croyances. comme un plan d’organisation communiste. de quelque façon qu’on le considère. le bolchevisme est une tentative communiste. d) la sacralisation de la politique. Le bolchevisme a été conçu. les deux négations intégrales du système libéral et de la démocratie. sont considérés comme des ennemis inéluctables. d) la discrimination de l'étranger par des mesures coercitives. par ses chefs.

Les leaders charismatiques furent Lénine et Staline. La pratique. une religion.bloc parce qu’elle est loin de nous. mais il y a en lui quelque chose qui n’est pas seulement de la violence. pour qu'un livre. pp. « L'étude de cette glorification posthume [celle de Karl Marx] permettra de constater. Bolchevisme. une doctrine. est aussi la sienne. Fayard. pp. l'un et l'autre pays héritiers dévoyés de Hegel et de Marx. La seule idée qui perce audehors est celle de l’Etat-nation sous la dépendance d’un parti organisé et armé en vue de faire sentir sa puissance. une pratique suffisamment ambiguë pour en rendre possible la récupération politique . comme elles le furent pour le Dr Martine [héros du roman de Bernard Wolfe. au-delà des premiers disciples. Le bolchevisme est le socialisme de la misère avec toutes ses aberrations et toutes ses fautes. écrit en 1952] et pour Marx : une oeuvre offrant une vision globale de l'Histoire assortie d'une claire distinction entre un présent désastreux et un avenir radieux . Beaucoup de fautes du bolchevisme sont communes à toutes les révolutions. Paris. 4/ Les origines du totalitarisme selon Jacques Attali Dans sa biographie consacrée à Karl Marx. un leader charismatique pour porter ce message. La vision globale du monde est celle du Manifeste et du Capital . La conjoncture politique qui déclencha la prise de pouvoir par le marxisme fut celle de la Première Guerre mondiale. C'est là que naîtront les deux effroyables perversions du XXe siècle : le nazisme et le stalinisme. assez de complexité et de lacunes pour permettre plusieurs interprétations . lui. qui proclame des principes en contradiction avec ceux pour lesquels il a lutté dans toute son existence. C’est la simple conquête de l’Etat par une minorité armée. 3 . Le fascisme. que. un ami (ou plusieurs) suffisamment légitime pour réduire l'oeuvre à des principes simples . 1926. Jacques Attali propose une clé pour comprendre la naissance d'un totalitarisme. du « progrès civique ». Karl Marx ou l'esprit du monde. Paris. en Russie et en Prusse. 108-109 et 140-141. 417 – 418. un homme en vienne à constituer le socle justificateur d'un système totalitaire. éd. » Extrait de Francesco S. s'appuyant sur le parti communiste soviétique et le Komintern. n’a aucun idéal. fascisme et démocratie. il faut que six conditions soient réunies . furent Engels et Kautsky. Limbo. une conjoncture politique permettant de prendre le pouvoir. d'un dirigisme nationaliste et d'un socialisme internationaliste. en s'appuyant sur une organisation à sa dévotion . 2005. puis de mensonges. enfin. » Jacques Attali. les lacunes ouvrant à plusieurs interprétations sont celles qui jalonnent toute l'oeuvre de Marx. à la fois libertaire et dictatoriale. Les amis qui l'ensevelirent sous plusieurs couches successives de simplifications. Nitti.