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HILAIRE DE CRÉMIERS

Du pape Benoît XVI

Au terme du pontificat du pape Benoît XVI, Hilaire de Crémiers propose une lecture de ces huit années exceptionnelles de l’histoire de l’Église : synthèse lucide et profonde, qui constitue aussi un hommage fervent à l’action et à la personne du SaintPère. À cet hommage, la rédaction, les collaborateurs et les lecteurs de la Nouvelle Revue universelle s’associent pleinement, avec respect, affection et gratitude pour celui qui a voulu convertir le monde à « l’amour dans la vérité ».

Hilaire de Crémiers est directeur de la publication de la Nouvelle Revue universelle.

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e 11 février dernier, le pape Benoît XVI a annoncé sa décision de renoncer à sa charge de pontife suprême. Il a précisé qu’il prenait cette décision en conscience et en toute liberté, ce qui est évidemment une condition canonique de validité, en invoquant le motif qu’il ne se sentait plus en état de santé suffisant pour exercer correctement la charge du gouvernement de l’Église.

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Il a décrété, dans l’annonce même qu’il faisait en consistoire, que sa décision prenait effet le 28 février à 20 heures. Décision éminemment souveraine dont il n’a à rendre compte à nulle autre autorité sur la terre : c’est de lui-même qu’il a décidé de la fin de sa charge et du moment précis de cette fin. Motu proprio, c’est le cas de le dire. Le jour où ce numéro de la Nouvelle Revue universelle arrivera à ses lecteurs, ce sera chose faite. Les cardinaux électeurs auront été convoqués en conclave. Ce qui laisse présager que l’Église aura un 3

nouveau pape pour la fête de Pâques, calcul qu’a incontestablement dû prévoir Benoît XVI. Lui se retirera dans la prière. Les rares précédents d’une telle renonciation n’avaient pas la qualité de l’acte qu’a posé Benoît XVI, en toute lucidité.

DANS UN LATIN TRÈS SIMPLE ET TRÈS DIRECT, QUELQUES MOTS ONT SUFFI…

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Tout a été dit sur ce geste exceptionnel. Le monde, même incrédule, en a été stupéfait. Les sociétés modernes, où la lutte pour le pouvoir est la règle absolue, sont mises devant un fait qui les surpasse. C’est une telle leçon d’humilité qu’elle leur est incompréhensible, sauf à reconnaître qu’il y a là une grandeur d’un autre ordre et qui leur échappe. Aussi a-t-elle été saluée dans le monde entier et par toutes les autorités constituées, religieuses et politiques. Il ne s’est trouvé malheureusement que le seul président de la République française pour s’être permis un propos déplacé où ne s’exprime que la niaiserie de l’individu. Jamais François Mitterrand n’aurait parlé ainsi. L’anticléricalisme bourgeois est tombé bien bas. Ce renoncement révèle un profond détachement de l’âme, un sens vrai des réalités qui est un témoignage de l’humilité de l’esprit et du cœur, en conformité parfaite avec tout ce que l’on savait déjà de l’homme, du prêtre, du prélat, du cardinal et du pontife suprême. Toute sa vie fut une quête de la vérité, dans la simplicité et le dépouillement. Il n’a jamais accepté une charge ou une mission que par obéissance. Il y mettait toute l’ardeur de son esprit, car ce Romain dans l’âme savait que l’intelligence de la foi ne se trouvait que dans l’effacement des préoccupations personnelles. Quelques mots d’un latin très simple et très direct ont suffi pour qu’éclate aux yeux du monde le sens lumineux d’une vie donnée à Dieu et à l’Église. Joseph Ratzinger ne faisait que servir. Ne pouvant plus servir utilement avec les capacités physiques requises dans le

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souverain pontificat, il laisse la charge à un autre serviteur, sûr que la Providence pourvoira à la fonction. C’est, en effet, le meilleur des aménagements, qui ne se justifie, d’ailleurs, que par les circonstances dont l’homme seul a jugé au plus intime de sa conscience. La démarche est moderne dans le bon sens du terme ; cela a été dit. Il y a du Thomas More et du Newman chez ce Bavarois qui connaît Luther sans rien céder sur sa romanité essentielle. L’Église a eu ainsi à sa tête, comme vicaire du Christ, un homme d’une intelligence rare, aussi déliée que sérieuse, et qui avait parcouru le vaste univers de la pensée contemporaine comme en attestent ses entretiens avec Habermas. Philosophie, théologie, exégèse, il n’ignorait rien de ces matières qui faisaient le fond de ses réflexions d’étudiant, de séminariste, de prêtre, de professeur, puis de pasteur et de gardien de la foi, toujours en quête d’un sens plus profond, plus juste qui étayât la foi qu’il ne séparait jamais de la raison. Fides et ratio, ce titre d’une fameuse encyclique de son prédécesseur était le thème central de son enseignement, car il était d’abord et avant tout un enseignant. Enseignement de foi, enseignement de raison, il tenait les deux bouts de la chaîne pour reprendre l’expression de Bossuet, dans une combinaison qui dominait et enserrait intellectuellement, d’une part, tout subjectivisme fidéiste et, d’autre part, tout rationalisme matérialiste ou idéaliste dont il montrait jusqu’en politique et en économie sociale les impasses tragiques. En tant qu’Allemand, il savait trop bien où pouvait mener en religion comme en politique les excès d’un individualisme forcené, doublé comme fatalement d’une conception à prétention rationnelle globalisante, moniste et finalement totalitaire. Le relativisme des opinions proliférant en tous domaines et facilitant l’éclosion de totalitarismes successifs aux théories contradictoires qu’imposent depuis plus de deux siècles, et encore aujourd’hui, de pseudo-magistères aussi chimériques qu’implacables, forment cette bête à multiples têtes sans cesse rejaillissantes qui usurpent les titres et les fonctions mêmes de la pensée humaine. 5

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Elles revendiquent pour elles le droit exclusif d’enseigner et de gouverner l’humanité, en se substituant même au magistère et à l’autorité qui appartiennent en propre à l’Église à qui ces puissances totalitaires dénient radicalement toute réalité, meilleure manière, en effet, d’espérer la réduire à néant. C’est que l’Église catholique est le seul pouvoir spirituel libre qui, de soi, quelle que soit la qualité de ses membres, puisse s’opposer aux insupportables prétentions de tous les systèmes tyranniques. Mais dans l’esprit d’un Ratzinger, il appartient d’abord à la claire raison de dissiper ces dangereuses et séductrices dominations qui ne sont que puissances d’oppression. La liberté intellectuelle retrouvée retrouvera pareillement son objet qui est la vérité, la vérité humaine, la vérité divine. Joseph Ratzinger n’est pas un homme à système. A la vérité, s’il a eu des maîtres, il n’appartient à aucune école. La contemplation du monde et des sources de la vie spirituelle, comme chez Bonaventure, suffit à l’introduire naturellement dans l’œuvre divine et surnaturellement dans le mystère de Dieu un et trine. C’est pourquoi rien n’était plus limpide que l’exposé de la foi selon Benoît XVI. Le petit livre La joie de la foi1 publié l’été dernier à partir d’extraits de ses homélies et discours donne une juste idée de son appréhension personnelle, dans la foi de l’Église, de la révélation chrétienne. Son langage est comme une conversation intime poursuivie tant avec les fidèles qui l’écoutent et lui font confiance, qu’avec lui-même, et d’abord et surtout avec son Dieu dont il essaye de sonder et de révéler l’amour. Tout est grâce et, en tous cas, tout se comprend dans et par la grâce qui est miséricorde. Il a fait sien l’interior intimo meo et superior summo meo d’Augustin qui fut au cœur de ses réflexions de jeunesse. Au-delà du personnalisme contemporain trop réducteur, au-delà du néo-thomisme trop simplificateur, au-delà de toutes les scolas1. La Joie de la Foi, 2012, Mediaspaul.

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tiques anciennes et modernes, il a poursuivi sa propre quête auprès des sources mêmes de la foi en usant de toutes les ressources de la raison humaine et des prodigieuses richesses, accumulées par les siècles, de la civilisation classique et chrétienne. Il se trouvait à l’aise dans les fines, longues et profondes réflexions d’un Hans Urs von Balthasar et d’un Henri de Lubac. Tout a un sens. Des interrogations socratiques et présocratiques aux interrogations de Job, de l’Évangile à la fondation de l’Église, des nations chrétiennes à l’universalité ecclésiale, le tout centré, orienté sur, vers et par Jésus-Christ, Verbe de Dieu, Logos souverain, Raison première et finale de toutes choses, sauveur du monde, de tout homme et de chaque homme. L’intelligence incisive et subtile de Joseph Ratzinger dominait l’exégèse parce qu’elle ne s’y perdait pas. Il avait tout lu et avait parcouru les sentiers innombrables offerts à la curiosité par la méthode historico-critique, mais il revenait toujours à l’essentiel par le choix raisonnable de la solution de foi qui avait le double avantage, dans une sorte de bon sens supérieur, de la véracité humaine et de la vérité divine, corroborées par l’Écriture vétéro et néo-testamentaire intelligemment et synthétiquement comprise, et par la Tradition de l’Église harmonieusement assimilée. Ce n’est pas pour rien qu’il avait tenu, pendant son pontificat et en tant que Joseph Ratzinger, à publier son Jésus de Nazareth2 : ses analyses, d’une finesse et d’une force insignes, ouvrent toutes grandes les portes de la foi, y compris et surtout sur la résurrection du Seigneur, en tant que telle, historique, corporelle mais de nature totalement singulière, qui authentifie le message évangélique. Et ce n’est pas pour rien non plus qu’avant de quitter la chaire de saint Pierre, il a tenu pareillement à publier – et à part – L’enfance de Jésus3. Il y établit, face à la plus sournoise des contestations modernistes, la solidité historique, exégétique, scripturaire des évangiles de l’Enfance dont la compréhension humaine aide à pénétrer le mystère divin de la personne de Jésus.

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2. Jésus de Nazareth, 2007-2011, Parole et Silence. 3. L’enfance de Jésus, 2012, Flammarion.

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BENOÎT XVI A FAIT DES TROIS VERTUS THÉOLOGALES LE CATÉCHISME SUPÉRIEUR DU PONTIFICAT

Voir de haut et plus profond pourrait être la définition de la méthode Ratzinger qui avait pris comme devise épiscopale : « Collaborateurs de la vérité ». Ce souci de vérité et, en conséquence, de sincérité, habitait son âme de pasteur. Succédant à un pape qui avait redynamisé l’Église par l’affirmation énergique aux quatre points cardinaux de son existence universelle, il s’était donné pour mission, dans la suite de son prédécesseur qui était son ami et qui l’avait en quelque sorte choisi, de ramener l’Église aux principes mêmes de cette dynamique nouvelle pour que, dans ce monde trépidant où elle se situait et qu’en même temps elle affrontait, elle ne perdît pas tout ce qui faisait sa spécificité, sa force propre, sa raison d’être et sa finalité. Cette dynamique ne pouvait avoir d’autres ressorts que les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité. Aussi s’attachat-il à en restaurer l’esprit ; il en fit le catéchisme supérieur de son pontificat en leur donnant dans l’histoire du monde et de l’Église toute leur portée. En pédagogue averti, il commença par la charité, Deus caritas est. Cette encyclique exposait le dessein de Dieu sur l’humanité qui est un dessein d’amour où la révélation de la rédemption s’insère dans les attentes mêmes de la création qui font battre le cœur de l’homme et dont la fin dernière est l’accession à la vie divine, à l’agapè proposée, pourvu qu’une réponse d’amour soit donnée à la demande d’amour. L’espérance s’ensuivait : Spe salvi. L’encyclique se présentait comme un constat. L’espérance ne s’inscrit que dans l’assurance d’un salut, du salut. Et le salut n’est pas une idéologie ni une gnose ; c’est une vérité en acte qui aujourd’hui prend toute sa valeur alors que l’humanité a épuisé jusqu’à la lie les faux saluts offerts comme panacées par toutes les sortes possibles de discours idéologiques et gnostiques qui loin d’apporter la solution libératrice ont enfermé les pauvres hommes dans des carcans totalitaires, dans des sociétés sans avenir, dans un monde de lutte, de pouvoir et d’orgueil. 8

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Ces deux encycliques sur la charité et l’espérance furent explicitées par une encyclique sociale dans la tradition des encycliques des prédécesseurs, au titre expressif et récapitulatif : Caritas in veritate. La charité et l’espérance qui guident la doctrine sociale de l’Église, n’ont de sens que dans la vérité, c’est-à-dire dans l’exacte appréciation des biens de ce monde, de la vie en ce monde et des rapports sociaux, économiques et politiques qui découlent de cette conception vraie de la condition humaine et de la nature des choses. Aucune doctrine économique, sociale ou politique ne saurait suffire à englober la réalité. Comme il avait eu l’occasion de le dire dans ses discours officiels, et particulièrement à l’ONU, avec une audace aussi simple que singulière qui n’a pas été suffisamment remarquée par les médias, l’organisation humaine, les droits et les devoirs de l’homme, la civilisation et les cultures trouvent leur aboutissement, leur justification, leur exacte compréhension – et donc, de façon aussi certaine qu’apparemment paradoxale pour notre époque sécularisée, leur cause première et finale dans, par, avec le mystère de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, unique sauveur des hommes et maître de la vie. Car Benoît XVI, même dans les circonstances les plus œcuméniques ou les plus mondaines – et il y en eut beaucoup dans l’exercice de sa charge officielle – n’oubliait jamais, avec la prudence et l’intelligence requises, d’apporter son témoignage et de rendre compte de sa foi. La foi était sa préoccupation fondamentale. Il se faisait le plus impérieux devoir de l’enseigner, de la défendre, de l’illustrer, de la propager. Déjà, à la Congrégation de la Doctrine de la foi, il n’avait pas manqué de consacrer l’essentiel de son temps à en rappeler les éléments doctrinaux, en veillant aux rectifications nécessaires que l’après-concile exigeait et notamment dans la catéchèse et dans l’enseignement magistériel à tous les niveaux, y compris universitaires. Il savait qu’il y avait dans l’Église d’aujourd’hui, surtout occidentale, un affaiblissement, une perte de sens, un attiédissement généralisé où se ressentaient les conséquences de l’apostasie pratique des sociétés chrétiennes. Il ne s’agissait pas pour lui, sous prétexte d’ouverture, de rallier ce monde-là ! Le renégat pseudochrétien est le complice du mal à l’œuvre dans le monde. Combien

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d’exhortations de Benoît XVI, y compris et d’abord aux membres de la hiérarchie épiscopale, sont marquées par cette véritable angoisse du salut par la foi. Il ne comprenait pas comment l’urgence de la foi qui seule détermine et met en œuvre l’espérance et la charité, ne s’imposait pas au corps ecclésial et, d’abord, au corps clérical. Il n’est pas douteux qu’il connut là une amère expérience. Certaines de ses interventions en portent la trace. Si c’était la foi qui animait le corps ecclésial, aucune montagne ne résisterait ! L’encyclique sur la foi était donc attendue logiquement dans la suite des autres. Son enseignement devait se conjuguer, à l’occasion de l’Année de la foi, avec la célébration du cinquantenaire de Vatican II : il avait voulu et médité cette rencontre. Elle n’aura pas lieu, en tout cas sous son pontificat. Il n’a pu mener cette tâche à son terme. Il la laisse à son successeur comme si c’était dans la foi, dans l’expression de la foi, que se trouvait le problème essentiel de l’Église actuelle, mais aussi, comme dans toute sa longue histoire, la solution pour son avenir. Ainsi la foi orientait le magistère et le gouvernement de Benoît XVI jusqu’au point où il n’a pu poursuivre. Il fallait une réelle vigueur physique pour assumer la charge de Pierre en nos jours et, d’abord, celle de confirmer ses frères dans la foi. La force manquait à Benoît XVI, précisément en cette Année de la foi que lui-même avait décrétée, pour continuer et achever son œuvre. C’est comme un signe pour son successeur. Incontestablement ! N’avait-il pas, d’ailleurs, avant sa propre élection, décrit en termes douloureux les dangers qui assaillaient l’Église dans le monde actuel. Danger sur sa foi, danger sur sa morale, les deux domaines capitaux où s’exerce en premier lieu la juridiction pétrinienne, ce pouvoir des clefs que le Seigneur lui-même a remis à Pierre d’abord et aux Apôtres unis à lui ensuite. C’est dans ces domaines de la foi et de la morale que le privilège de l’infaillibilité a été accordé au magistère : quand il engage son autorité sur le dépôt sacré qui lui a été confié et, dans les questions contestées, quand en usant de son pouvoir extraordinaire il exprime de manière définitive et solennelle la vérité qui doit être tenue. Benoît XVI n’en a pas usé ; il pensait qu’il suffisait de rappeler la Tradition de l’Église pour que toute rupture 10

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dans l’enseignement de la foi et de la conduite morale fût écartée. « L’herméneutique de la continuité », avait-il dit, devait prévaloir sur celle de la rupture ou de la confusion. Pas question, avait-il même précisé, de considérer le dernier concile comme un commencement absolu, une nouvelle Pentecôte, une fondation ou une refondation de l’Église, ou d’attendre pour demain on ne sait quelle illumination. Le magistère est chargé d’abord et essentiellement de dire la foi et la morale ; il n’est pas là pour inventer ou réinventer des données révélées autres que celles qui ont été transmises et explicitées depuis les Apôtres.
LE POUVOIR EST UN SERVICE, NON L’EXERCICE D’UNE DOMINATION OU LA SATISFACTION D’UNE VANITÉ

Sur ces points Benoît XVI a été clair, ne mâchant pas ses mots dans ses entretiens publiés, dans ses propos en consistoires, dans ses lettres et ses discours aux épiscopats. L’Église ne saurait être un parti de sectaires liés par une sorte de pacte de gouvernement et le pouvoir doit y être un service et non l’exercice d’une domination ou la satisfaction d’une vanité. Ne l’a-t-il pas rappelé aux cardinaux eux-mêmes qui, sans doute, avaient besoin de se l’entendre dire ! La pourpre est le témoignage du sang versé pour la foi, leur avait signifié le Pape. Lors de sa dernière rencontre avec le clergé de Rome et alors que sa renonciation libérait sa parole, il s’est expliqué familièrement sur le concile Vatican II, celui qu’il avait vécu comme jeune expert enthousiaste qui ne pensait qu’à des motifs d’approfondissement et de renouvellement tant dans l’explicitation de la foi que dans la pastorale de l’Église ; il a signalé avec justesse les corrections qui, même au cours du Concile, s’étaient avérées nécessaires ; puis, avec véhémence, il a évoqué ce qu’il appelle « le concile médiatique » dont il dit lui-même qu’il a prévalu dans les effets qui suivirent, avec les résultats désastreux que lui-même a énumérés tristement. Et ce ne sont certes pas ces résultats-là que des hommes comme Ratzinger

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souhaitaient. Non, assurément non : il s’en est expliqué. D’où son espérance de voir apparaître des fruits nouveaux. Et c’était sans doute le sens qu’il voulait donner à cette Année de la foi décrétée par ses soins, comme il l’avait suggéré dans sa lettre apostolique Porta fidei, en forme de motu proprio, qui a ouvert ce temps voulu par lui et qui reste à ce jour inachevé, du moins pour lui. Il ne peut pas ne pas savoir ce que recèle cet inachèvement. C’est son secret : il l’emporte avec lui sur la montagne où il veut prier avec son Seigneur. Pourquoi la Fraternité Saint-Pie-X n’a-t-elle pas répondu avec plus d’empressement aux larges ouvertures de Benoît XVI ? Le Pape n’avait-il pas, contre vents et marées, levé les excommunications qui frappaient les quatre évêques ordonnés par Mgr Lefebvre ? Certes, il restait des difficultés de part et d’autre. Mais ses responsables, du moins les plus avisés, ne savaient-ils pas que le Pape lui-même, personnellement, ne leur demandait pas de renier leur foi – c’est absurde – ni même – il est trop intelligent pour cela – n’exigeait un assentiment aveugle sur des questions ou des interprétations douteuses. Ce qui est en question, c’est le sens de l’Église qui fait aussi partie des conditions, des données et du sens même de la foi, comme l’avait d’ailleurs expliqué Mgr Fellay lui-même à ses confrères. La Fraternité Saint-Pie-X a laissé passer la date de février. Benoît XVI se sera retiré avant que son geste de réconciliation ait eu le juste retour qu’il méritait. Reste que, sur le principe de la foi commune, Benoît XVI a autorisé les plus larges libertés. Ainsi, connaissant parfaitement l’anglicanisme, le luthéranisme traditionnel, celui de la confession d’Augsbourg qu’il avait lui-même en tant que théologien analysée, il fit tout pour faciliter le retour à la communion de l’Église de tous ceux qui, devant les excès et les violences des déviations doctrinales et morales les plus graves, éprouvaient le besoin de l’unité dans la pérennité de la foi professée. Le droit était au service de la foi et non l’inverse, au service des fidèles pratiquants et non l’inverse. C’est proprement évangélique et il est bien des endroits dans l’Église où il serait souhaitable que l’autorité suive de pareils exemples. N’estil pas arrivé à Benoît XVI d’expliquer sous forme d’avertissement, 12

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avec sa connaissance de l’histoire de l’Église, que le comportement de l’autorité ecclésiastique avait souvent provoqué ou, en tout cas, précipité des schismes inutiles ? Son long et admirable discours en janvier 2012 pour célébrer le 600e anniversaire de Jeanne d’Arc qui est un éloge de l’héroïne politique et une critique sévère de la justice ecclésiastique ou, plus exactement, des hommes de pouvoir qui se servent du système ecclésiastique, devrait rester dans les annales vaticanes comme une page d’anthologie. Ah, oui, qu’il est bon qu’un pape – et quel pape ! – ait tenu de tels propos. Ne serait-ce que pour équilibrer des prétentions de gouvernement par trop abusives ! Vos appareils, a répété Benoît XVI à plusieurs reprises aux épiscopats nationaux, ne sont pas la norme. La norme, c’est la foi et le bien des âmes. Et, d’ailleurs, ces appareils et tout ce qu’ils engendrent, tuent en réalité l’autorité et la confiance. Le dessein de réconciliation et d’unité dans la foi de Benoît XVI se poursuivra. Y compris avec l’orthodoxie. Les préoccupations, les vues profondes du patriarche Cyrille de Moscou rejoignent parfaitement celles d’un Joseph Ratzinger, en particulier sur les rapports de la foi et de la civilisation. Ils se l’étaient dit. C’est dans ce même cadre de la civilisation à sauver, et sur les fondements communs, qu’il poursuivait son dialogue avec le judaïsme, pour sortir des incompréhensions réciproques. Benoît XVI n’a pas hésité à citer le grand rabbin Bernheim sur la question essentielle du couple, du mariage et de la filiation. Le dialogue avec l’islam portait chez lui la même marque des présupposés nécessaires de la raison, de la sagesse, d’une morale naturelle commune et d’une volonté de compréhension réciproque. C’était le véritable sens du discours de Ratisbonne.

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CONTRE L’AVIS DES EXPERTS ET L’HOSTILITÉ DES MÉDIAS, BENOÎT XVI A RASSEMBLÉ LES MÊMES FOULES QUE JEAN-PAUL II

Ainsi avançait Benoît XVI dont l’autorité mondiale, en dépit d’attaques monstrueuses et de procédés ignobles à son encontre, fut incontestable et, d’ailleurs, stupéfiante. Nul ne l’équivalait quand il intervenait sur la scène internationale, à l’ONU, dans ses divers déplacements, dans ses communications, toutes parfaitement justifiées, même si ces propos frauduleusement trafiqués faisaient l’objet de campagnes médiatiques sataniquement orchestrées. Tel fut le cas pour le discours de Ratisbonne et pour son avertissement sur le préservatif en Afrique. Le déchaînement était à la hauteur de l’enjeu. Ou la parole d’un vrai Père, ou les violences de sectaires qui veulent imposer leur diktat au monde. Malgré une presse et des médias en grande l’adversaire, surtout en Occident, il réussit tous compris les plus risqués, rassemblant les mêmes prédécesseur. Les experts patentés annonçaient furent des succès. partie acquis à ses voyages, y foules que son des échecs, ce

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Il cherchait, partout où il allait, à valoriser les caractéristiques des peuples, des nations, des continents. Il leur disait le meilleur d’euxmêmes, il les mettait en garde contre leurs défauts et il les incitait à œuvrer pour le bien du monde avec leur qualité propre en leur précisant que la foi en Jésus-Christ, loin d’être un obstacle, était une aide dans la réalisation du bien commun. Ainsi s’exprima-t-il aux États-Unis, en insistant sur la vraie liberté, en Afrique en insistant sur la juste sincérité. Cependant c’est aux vieilles nations de l’Europe qu’il adressa les messages les plus intellectuellement percutants, parlant devant les autorités politiques, religieuses, sociales et culturelles. La France, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne, l’Italie, bien sûr, pour ne citer que les principales, reçurent ses leçons prestigieuses où leur passé, leur culture, leur grandeur, chacune spécifique, leur devoir en conséquence et leur intérêt même étaient mis en valeur pour une plus juste compréhension de leur rôle 14

historique, de leur destin et de leur avenir. Ces leçons étaient administrées dans les plus hauts lieux de la politique, de la culture, de la religion. Civilisation et liberté, beauté et conscience, humanité et intelligence, tout était proposé à ces nations dans une vision synthétique et, pour l’illustrer, les modèles admirables des figures singulières de chacune d’elles, comme le projet toujours actuel qu’elles avaient encore aujourd’hui à assumer. Quel Anglais se refuserait à réfléchir avec émotion après le discours de Westminster sur la liberté et l’ordre, quel Allemand après le discours au Bundestag sur la morale et la politique, quel Français après le discours aux Bernardins sur la beauté qui sauve le monde ? Ce qui navrait le plus Benoît XVI, c’était de voir ces nations s’enfoncer et se perdre dans des agglomérats sociaux de jouissance et de consommation, d’égoïsme et d’injustice. Des hommes d’Église en avaient été eux-mêmes contaminés. Comment comprendre autrement cette terrible crise morale de la pédophilie qui a ravagé les rangs d’un certain clergé ? L’absence d’une foi forte et solide entraîne les pires dérèglements moraux. Cette crise, Benoît XVI, depuis longtemps, en dépit des criailleries abjectes qui ont prétendu l’accabler, l’avait prise à bras le corps. Le mal de l’Église contemporaine, au-delà des maux habituels, ne se révélait que trop dans ces sinistres découvertes. Joseph Ratzinger donna des règles précises pour rétablir la justice bafouée et purger l’Église de ces vices abominables. Avec quelle tristesse évoquait-il le visage défiguré de l’Église ! Sur d’autres sujets sensibles, sur la foi, sur le gouvernement de l’Église, n’y avait-il pas aussi trop de dissensions ? Il n’est pas douteux que certains comportements dont il avait eu à souffrir – et encore récemment –, lui soulevaient le cœur d’indignation.

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DÉMENTANT LES PRONOSTICS, LA JEUNESSE A RÉPONDU À TOUS LES APPELS DU PAPE

Cependant, l’important pour lui était de rendre honneur à Dieu. Il le fit en rétablissant la dignité de la liturgie, en organisant et en décrétant la paix dans ce domaine essentiel du culte divin et des sacrements, en conviant clergé et peuple à officier dans la beauté à laquelle son âme artiste était sensible. Surtout, il fit comprendre que l’activisme et toute conception trop humaine en matière religieuse atteignaient promptement des limites caricaturales et intolérables. Les dernières décennies ne l’avaient que trop montré. Loin de favoriser l’apostolat, des normes édictées par des appareils trop sûrs d’eux avaient réduit la foi à des expressions dérisoires qui tuaient l’élan des âmes vers le sacré. Il est, heureusement, tout un jeune clergé pour comprendre cette nécessité de la prière, de l’oraison, de la liturgie, de l’apostolat par la foi. Lex credendi, lex orandi. La jeunesse, dont des journalistes aussi niais que pervers avaient annoncé qu’elle ne suivrait pas un tel pape, a démenti tous les pronostics. Elle est venue à tous les rendez-vous qu’il lui avait donnés souvent d’ailleurs de sa propre initiative. Et que lui proposait le Pape ? Le catéchisme de la foi, la pratique des sacrements et l’adoration en silence devant l’Eucharistie exposée. Impressionnant ! Que de conversions au fond des cœurs ! Eh bien, par ces quelques gestes d’une haute signification, voilà définie la pastorale de demain. Qui veut et peut comprendre, qu’il comprenne ! Rien n’est pire que l’hypocrisie religieuse, a dit Benoît XVI en commentaire du dernier mercredi des cendres qu’il a présidé. Et, en effet, c’est là que gît le mal essentiel dont souffre l’Église. Vérité et sincérité sont, selon le Pape qui se retire, les principes premiers d’une foi exacte et pure qui commande toute espérance ici-bas et toute charité pour l’éternité.

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C’est ce que le peuple chrétien, dans son fond, a compris et retenu comme leçon de ce pontificat. Il a su le dire à de multiples reprises au Saint-Père et encore spontanément dans les tout derniers jours de l’exercice de sa charge avant que, par un acte délibéré, il y renonce pour mieux servir l’Église d’une autre manière. Et justement par la prière ! Le successeur ne pourra pas ne pas tenir compte d’une telle leçon pour poursuivre l’œuvre de son prédécesseur. Il y a dans le dernier acte du pontificat de Benoît XVI une portée politique, au sens le plus magistral du mot, dont il est difficile aujourd’hui de mesurer l’ampleur. Le magistère souverain de l’Église reprend la main.

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