Catherine Herszberg, Fresnes, histoires de fous : Extraits publiés dans Le Monde et recensions

Présentation par l’éditeur Ce livre est parti d’un constat : la prison est devenue un asile psychiatrique. Un prisonnier sur cinq souffrirait de troubles mentaux. Catherine Herszberg a donc choisi d’aller enquêter là où échouent ceux qui n’ont plus de place nulle part, ni à l’hôpital ni ailleurs. De décembre 2005 à avril 2006, elle a accompagné l’équipe psychiatrique de la prison de Fresnes. Introduite et guidée par Christiane de Beaurepaire, chef du service, elle a suivi les prisonniers, les malades, les soignants, les surveillants. Elle a circulé partout, écouté, regardé, interrogé les uns et les autres, et a rapporté de ce voyage des histoires. Des histoires de fous. Des fous que les prisons de France se refilent comme des “patates chaudes”. Des fous qui échouent de plus en plus souvent au mitard. Des fous qui, au fond de leur cellule, s’enfoncent chaque jour davantage dans la maladie mentale. Des fous trop fous pour les hôpitaux psychiatriques qui, faute de moyens, ne peuvent plus les accueillir. De ce séjour dans un recoin obscur de notre société, l’auteur revient avec des questions. Criminaliser la maladie mentale, c’est faire un prodigieux bond en arrière. Pourquoi cette régression ? Que penser d’une société qui enferme derrière des murs ses pauvres, ses marginaux, ses malades mentaux ? Si l’on juge de l’état d’une civilisation au sort qu’elle réserve à ses marges, alors la nôtre va mal. Catherine Herszberg est journaliste indépendante. Elle a écrit deux ouvrages, en association avec des chercheurs, sur la santé et les questions sanitaires, et une biographie de Mermoz. Broché : 184 pages — Éditeur : Seuil (12 octobre 2006) — Collection : H.C. Essais — ISBN-10: 2020863790 – ISBN-13: 978-2020863797

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~~~≈≈ ◊ ≈≈~~~ Les prisons malades de la folie
21 octobre 2006 << Catherine Herszberg, auteur d’ouvrages sur la santé, a eu l’autorisation de passer quatre mois en immersion à la maison d’arrêt de Fresnes (Val-de-Marne), de décembre 2005 à mars 2006. Elle en tire un livre témoignage terrifiant sur les conditions de vie des détenus accueillis au sein du service médico-psychologique régional (Fresnes, histoires de fous, Éditions du Seuil). Une plongée dans une prison transformée en asile de fous. Des malades mentaux que les hôpitaux psychiatriques ne peuvent plus accueillir, faute de moyens, que les établissements pénitentiaires « se refilent comme des “patates chaudes” », qui « échouent de plus en plus souvent au mitard » et qui, « au fond de leur cellule, s’enfoncent chaque jour davantage dans la maladie mentale ». Au terme de son enquête dans les couloirs et les cellules de Fresnes, Catherine Herszberg s’interroge sur une société qui criminalise de plus en plus la maladie mentale. Une « régression » révélatrice, selon elle, d’un malaise de civilisation. Ce livre paraît alors même que les résultats de la première grande consultation sur les conditions de vie des détenus dans les prisons françaises sont rendus publics par une association, l’Observatoire international des prisons (OIP). Il ressort que les personnes incarcérées expriment avant tout le souhait de voir changer le regard de la société sur la prison. Par ailleurs, le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, a relancé le débat sécuritaire, jeudi 19 octobre, en proposant que les auteurs de violences contre les « policiers, gendarmes et pompiers soient renvoyés devant les assises ». Source infographie : Administration pénitentiaire >>

~≈ ◊ ≈~ La prison, nouvel asile des fous
Extraits de l’ouvrage de Catherine Herszberg, Fresnes, histoires de fous parus dans Le Monde du 21 octobre 2006 << Catherine Herszberg, auteur d’ouvrages sur la santé, a eu l’autorisation de passer quatre mois en immersion à la maison d’arrêt de Fresnes de décembre 2005 à mars 2006. Elle publie Fresnes, histoires de fous au Seuil (186 p., 16 €). Extraits : « L’administration pénitentiaire ne choisit pas ses clients : elle a la garde de tous les hommes et femmes que la justice lui envoie, sans distinction. Tous passent d’abord par la maison d’arrêt, établissement qui mélange les prévenus en attente de jugement et les condamnés. À Fresnes, 12 000 personnes transitent chaque année. Au quartier des arrivants, les nouveaux venus sont reçus par un quatuor : un surveillant gradé, un conseiller d’insertion et de probation, un médecin généraliste et un infirmier psychiatrique qui oriente ou non vers le psychiatre. Fresnes, prison plutôt bien dotée par rapport aux autres maisons d’arrêt, dispose d’une unité de consultation et de soins ambulatoires (UCSA) pour les soins somatiques, d’un service médico-psychologique régional (SMPR) pour les soins psychiatriques et d’une unité psychiatrique d’hospitalisation (UPH) de 47 lits. La prison abrite aussi le Centre national d’observation (CNO), qui affecte les condamnés à plus de dix ans d’emprisonnement dans les différents établissements pour peine du territoire. Accompagner le service médico-psychologique régional le matin aux arrivants, c’est voir passer le cortège des infortunes inhumaines, infortune psychique, affective, familiale, médicale, sociale, économique… toutes les infortunes. Les chiffres sont sans appel. Parmi les entrants, 12 % sont sans domicile fixe, 54 % sans travail, 72 % ont quitté l’école avant 18 ans, 40 % lisent difficilement ou pas du tout, 40 % n’ont reçu aucun soin dans l’année précédant l’incarcération. On peut poursuivre, la liste est loin d’être close : 1 sur 7 a fait une tentative de suicide dans les douze mois passés, 80 % fument au quotidien, 30 % disent boire trop d’alcool (au moins cinq verres par jour), 33 % se

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droguent, 15 % sont traités par des psychotropes, 10 % sont polytoxicomanes, 34 % ne sont pas affiliés à la Sécurité sociale… Grandes et petites misères Il faudrait assurer un suivi, récupérer les dossiers hospitaliers, hélas, ça requiert du temps, et en maison d’arrêt le temps manque cruellement aux soignants, trop peu nombreux pour faire face à l’inflation carcérale. (...) « Tiens ? il y a un suicidaire qui arrive de l’hôpital » : l’œil rivé sur l’écran de l’ordinateur, l’une des chefs du service pénitentiaire de la 2e division commente les mouvements de détenus. Dans la cellulebureau de Sophie Duprat, l’information n’émeut personne. Un suicidaire ? ironise le premier surveillant, « c’est bien connu, on est mieux équipé que l’hôpital pour les recevoir ! » Avec une ronde toutes les deux heures, « ils savent que dès qu’on est passé ils ont deux heures pour se suicider ». « Oh zut ! lâche Sophie Duprat, il y en a un autre qui arrive de la Santé. » La jeune directrice de la 2e division vient d’entrer dans le bureau. La discussion démarre aussitôt sur le départ de D., connu de la France entière. Enfin de ses prisons. D. fait le tour de France des prisons. Aucune ne le supporte au-delà de trois mois. « D., c’est la patate chaude que tout le monde se refile », commentent les médecins de l’UCSA. D’ailleurs, l’équipe médicale admet elle aussi qu’il est très en demande et que c’est épuisant de le voir « tous les jours, tous les jours, tous les jours… ». Parce que des lames de rasoir, D. en planque de tous côtés, dans la bouche, comme dans l’anus, et n’hésite pas à en faire usage. Il se coupe, il se coupe souvent, il se coupe tout le temps, il se coupe partout, en cellule, au mitard, n’importe où, de façon spectaculaire. « Un concentré de muscle et d’énergie, impulsif mais pas dangereux. » Certains jours, il lui arrive aussi de chercher à se pendre. Ou de nouer un morceau de drap au pied du lit d’un côté, autour de son cou de l’autre, avant de rouler sur lui-même pour finir, à force, par s’étrangler. « Il n’aurait jamais dû être en prison », soupire la jeune directrice de la 2e division. L’expertise psychiatrique de D. évoquait une « phobie archaïque de l’enfermement ». D. a pris vingt ans. Conversation ordinaire Isabelle : « O., il m’inquiète, il m’a dit qu’il avait des envies de cannibalisme et de boire du sang. Mohammed : Il m’a expliqué qu’il t’avait dit ça pour te faire peur. Isabelle : Peut-être, mais je crois qu’il faut quand même le prendre au sérieux. Laurence : Pourtant il a l’air tassé. Isabelle : Oh ! il est pas si tassé… Hier, il s’est excité comme un malade parce qu’il ne s’était pas réveillé à temps pour la promenade. Pour quelqu’un de tassé, il a tapé sur la porte avec une violence incroyable. Je crois qu’il est toujours aussi dangereux, malgré le traitement. Monique : Vous pensez qu’un séjour à Colin — l’unité pour malades difficiles de l’hôpital psychiatrique du secteur — serait bien pour lui ? Isabelle : Pas Colin, mais c’est un mec qu’on ne peut tenir qu’à l’UPH, pas au grand quartier. Monique : Ben oui, c’est un grand fou, il a un traitement très lourd. Isabelle : Et B., vous l’avez mis où ? Monique : Il est d’accord pour partir à Saint-Maur. Isabelle : Oui, mais il a peur que les harcèlements recommencent. Monique, se tournant vers moi : En psy, normalement, il faut plusieurs années pour accepter sa maladie mentale. Ici, ils admettent le traitement parce que c’est l’UPH, mais quand ils retournent ailleurs, ils ont peur qu’on les prenne pour des fous, alors ils arrêtent tout et les persécutions reviennent. Isabelle : Le soir, il a un regard bizarre. Monique : Le matin aussi !… ». Conversation ordinaire à l’infirmerie de l’UPH. Claustras en béton L’unité psychiatrique d’hospitalisation est symptomatique de l’ambiguïté des soins en milieu carcéral : on ne sait comment en parler. Certes, il y a des infirmières, diplômées d’État, des psychiatres, un généraliste, des cadres infirmiers, tous mus par une logi-

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que de soins et salariés de l’hôpital psychiatrique Paul-Guiraud. Et aussi une grosse armoire à pharmacie, des plateaux alvéolés pour les médicaments, des seringues, des tensiomètres… Mais on ne pose pas de perfusion parce que les détenus pourraient se pendre avec les tubulures, le matériel médical est rare et à coup sûr vieillot, les cellules sont de « vraies » cellules sans équipement hospitalier, les fenêtres sont doublées de claustras en béton juste devant un mur rehaussé de barbelés, les portes sont verrouillées de l’extérieur et percées d’œilletons, l’entrée est défendue par une double enceinte métallique et seuls des surveillants peuvent en actionner l’ouverture. Impossible qu’il tienne en place. Dans le bureau des arrivants, face à l’infirmière du SMPR, il se lève, se rassoit, se lève, s’énerve, se rassoit, s’énerve, se lève, recommence… il ne veut pas voir de médecin, il n’a aucun problème médical, il veut seulement récupérer sa Carte bleue, la veille au soir on lui a pris sa carte. Il réclame le numéro de téléphone de ceux qui ont pris sa carte, il va les appeler. Ou plutôt aller luimême la chercher, c’est plus simple. C’est à droite ou à gauche en sortant ? Difficile de le retenir, il est sourd à toute parole. Un peu plus tard dans la matinée, la psychiatre diagnostique un syndrome de Korsakov, autrement dit une démence due à l’alcool. Il sera signalé à la surveillante, qui de toute façon l’a trouvé « zinzin », et changera de cellule tous les deux jours ; aucun codétenu ne le supporte. Il parle à voix haute la nuit, mais ne peut rester seul à cause des risques de delirium tremens. Il ne prend pas le traitement prescrit. À quoi bon ?, il n’a même pas compris qu’il est en prison. Quel est le sens de la peine pour un homme comme celui-là ? Ou pour ce jeune homme qui s’obstine à attendre le bus dans le couloir de la 1re division ? Dans le couloir de l’UPH, F. est assis dans un fauteuil roulant poussé par un surveillant. Abruti par la piqûre, il est incapable de marcher. (…) Jugé en comparution immédiate, il a pris trois mois pour vol. Il n’a que 23 ans et délire autour de ce frère jumeau qui existe peut-être, peut-être pas. Il délire aussi sur lui-même. À l’infirmerie, Monique lit le compte rendu de son premier entretien avec F. « Donc, il a un micro dans le ventre et ça fait gonfler son ventre si fort qu’il ne peut plus marcher, et des fois il peut faire sous lui, mais il ne fait pas. Quand il est arrivé, il mettait son sexe dans une chaussette et l’attachait avec un lacet, parce que son sexe est coupé et que ça fait de gros effets sur les femmes. Son sexe est petit, mais fait de l’effet, c’est lui qui parle, hein… Il craint qu’une femme se couche sur lui et qu’il la viole sans le vouloir, alors il attache son sexe… » Monique lève la tête : « Avec un délire pareil, le risque c’est qu’il se coupe le sexe. » Des patients indésirables Mais de quoi est-il fait cet homme ? Depuis six jours il se déchaîne dans la cellule d’isolement du rez-de-chaussée de l’UPH, malgré les piqûres. Expédié au mitard dès son arrivée au grand quartier, parce qu’il menaçait de mort un surveillant, Issa T. a été examiné par un médecin de l’UCSA. « État délirant avec éléments maniaques, crache, montre ses fesses, soliloque, rires immotivés. » Le service médico-psychologique a pris le relais. Des surveillants l’ont conduit du mitard à l’unité d’hospitalisation, menottes aux poignets, et lui leur crachait au visage. Jugé en comparution immédiate, Issa T. a pris deux mois pour avoir refusé d’obtempérer au volant et craché sur un policier. Il est là depuis six jours et c’est toujours une bête sauvage. Tout est par terre, il casse tout, il ne s’est pas lavé depuis six jours, même les surveillants ont peur. À mon arrivée à Fresnes, je suis allée me présenter au chef de la détention. (…) « Des fêlés ? Vous en trouverez plein ici, bien plus qu’à l’hôpital ! » Les chiffres semblent lui donner raison. Sur l’ensemble des hommes détenus dans l’Hexagone, 21 % souffrent de troubles psychotiques — dont 7,3 % de schizophrénie et 7,3 % de paranoïa et de psychoses hallucinatoires chroniques ; 40 % de dépression ; 33 % d’anxiété généralisée ; 20 % de névroses traumatiques ; 17 d’agoraphobie… (…) Ce à quoi on assiste, c’est à la présence massive de fous en prison. Avec une très grande difficulté, voire une impossibilité, à les faire hospitaliser comme tout citoyen quand leur état l’impose. (…) L’État a trouvé un autre asile pour les grands fous, la prison. Comme le relève le patron du Centre national d’observation, « s’il y a 21 % de psychotiques en prison, ça montre bien qu’il y a une volonté politique pour les mettre là, non ? » La grotte de V.

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Une cellule comme celle où vit Cyril V., les surveillants l’appellent une « grotte ». C’est pour cette raison que l’un d’entre eux me la montre. Dans l’espace restreint plongé dans le jour morne d’un après-midi d’hiver, la poubelle dégorge ses détritus, mêlant à terre des peaux de bananes, des pots de yaourt, des restes de repas, des vieux papiers, des mégots… Beaucoup de mégots. Ils jonchent les 9 mètres carrés du sol aux petits carreaux gris, fendus ici et là ou manquants. La peinture bleue des murs, écaillée comme ailleurs, absorbe le peu de lumière qui doit se frayer un chemin d’abord à travers le grillage serré, puis les barreaux, puis la fenêtre qui ferme mal, comme les autres, et laisse passer le froid. À droite, les toilettes, enfermées dans un placard. (…) Le minuscule lavabo est encombré d’assiettes sales. À côté, sur la table, une servietteéponge à la façon d’une nappe, trouée par la cigarette et marbrée de longues tâches brunâtres. Sur la serviette, une assiette abandonnée avec un peu de riz et un morceau de pain entamé. Le long du mur qui fait face à la table, le lit à trois étages, surprenant de modernité, en métal bleu foncé comme tiré d’un catalogue Ikea. Sur le matelas du bas, la couverture cache mal un drap souillé — encore des traînées brunâtres. Et, sur la couverture, une multitude de petites boîtes d’allumettes éparpillées. Dans le maigre espace qui sépare le lit de la table, un drap par terre, vaguement plié, lui aussi maculé, et une couverture. Deux petites flaques mouillées et épaisses jouxtent la couverture : des crachats. Cyril V. mange là souvent. Il y dort aussi. Des voix Sylvain T. a 30 ans, un visage agréable, il est soigné de sa personne. Il parle posément, mais de façon un peu mécanique, avec des tournures étranges. Il a tué son amie qui voulait le quitter. — « Eh bien, disons que j’entends des voix, je suis sujet à des voix et j’ai aussi des troubles psychosomatiques : il y a des ronds qui se forment autour de moi… — À l’époque de l’UPH, vous étiez très halluciné… — Oui, même à Colin, j’avais des voix. — Qu’est-ce qu’elles disent ? — Elles me parlent de ma vie… — Vous êtes bien avec vos voix ? — Elles me dérangent un peu. — Elles parlent de quoi ? — Elles me parlent de ma vie… j’entends des dialogues aussi, à la télévision, mais ce sont plutôt des personnes qui me parlent de ma vie… Ça m’empêche de me concentrer, je ne peux pas regarder un film parce que la télé s’adresse à moi. (…) — Vous êtes jugé ? — Oui, je suis jugé, j’ai pris 27 ans. — Quand êtes-vous allé à l’hôpital psychiatrique pour la première fois ? — Quand je suis entré en prison. » Un mois plus tard, j’ai à nouveau croisé Sylvain T. à la consultation de la 2e division. (…) Cet après-midi, c’est parce qu’il a été signalé qu’il est là. Sylvain T. ne prend plus ses neuroleptiques. L’homme qui entre dans la cellule de consultation a subi une métamorphose. Son visage est labouré de tics grimaçants, ses yeux sont écarquillés, sa bouche légèrement ouverte pour aspirer l’air par saccades précipitées. Il refuse de s’asseoir ou de s’approcher, se tient le plus loin possible de Christiane — de Beaurepaire, la psychiatre —, debout le long de la porte, le corps cambré et la tête jetée en arrière qui cherche à entrer dans le mur, les yeux filant de gauche à droite dans les orbites, les pieds repoussant à répétition des bêtes ?... des choses ?... qui grimpent sur ses jambes. C’est un homme affolé. Christiane finit par parler. « C’est un morceau d’anthologie, j’ai l’impression d’être cinquante ans en arrière, avant l’invention des neuroleptiques. » Sylvain T. a encore de longues années de prison à tirer. Un jour, c’est sûr, il reviendra au Centre national d’observation, et refera, c’est à peu près sûr, le même parcours. Qu’importe, dit le patron du CNO avec réalisme, puisque ce qui compte aujourd’hui, c’est de « retirer les fous de la vie », et « d’hygiéniser la société ». Pour faire un pas vers lui Huit suicides en un an, du jamais vu. (…) Au mitard, à Fresnes, certains surveillants — disent que — « le quartier disciplinaire a changé de mission. Dès qu’on les voit, on se

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dit oh ! la la ! y a quelque chose qui ne va pas. Quand on sait que les personnes ne sont pas normales, si elles nous insultent, on laisse passer, mais on sort fatigué ». Patrick Hamdi évoque ainsi l’histoire d’un homme expédié au mitard à peine débarqué à Fresnes. Parce qu’au quartier des arrivants, il avait tout cassé dans la cellule. Au début, raconte le premier surveillant, « il criait, crachait, tapait, insultait, il jouait avec sa merde, écrivait avec sa merde sur les murs ». Patrick Hamdi est allé discuter avec lui, a appelé une psychiatre, l’homme a fini par nettoyer la cellule. Il voulait des cigarettes, le gradé lui en a donné « pour faire un pas vers lui ». Alors pendant quinze jours tout s’est très bien passé. Et puis au bout de quinze jours, sans raison apparente, « il a fait une crise de fou, s’est remis à cracher, à nous insulter et a mis le feu à sa cellule ». Il est parti à l’UPH. Le gradé dit : « On nous donne des responsabilités, mais on n’a pas les moyens de les assumer. Quand un mec monte au quartier disciplinaire et qu’on sait qu’il est schizophrène, pourquoi n’a-t-on pas fait quelque chose en amont ? Nous, nous sommes le dernier recours. » Un autre renchérit : « On est obligés de faire notre boulot, mais ça ne veut pas dire qu’on n’est pas malades. Si on allait en psychanalyse, c’est sûr qu’on aurait des choses à dire. Nous aussi, on peut être indignés. » La seringue à la main Basile R. a tué sans aucune raison ses deux petites cousines. « Un crime tellement en décalage avec son caractère que tout le monde est encore sous le choc », note l’enquêtrice de personnalité. Ce passage à l’acte, d’une extrême violence et résolument gratuit, signale presque toujours une entrée en schizophrénie. « C’est pourtant élémentaire, ça ! », rappelle, en se moquant, Christiane. L’expert psychiatre n’était sans doute pas un étudiant assidu, il a jugé l’homme parfaitement sain d’esprit. Quelques jours après cette première rencontre, dans une cellule de la 2e division, Basile R. s’est mis à hurler, comme s’il n’était pas seul, mais engagé dans une bruyante empoignade avec un autre. Le surveillant est entré, lui est sorti, n’a pas voulu réintégrer sa cellule. Ils s’y sont mis à six, six surveillants, pour lui passer les menottes. Il s’est laissé faire, a commencé à avancer. Jusqu’au moment où il s’est arrêté, figé sur la coursive tel une statue de bronze. Alors ils l’ont porté, à six toujours, à l’horizontale, et l’ont emmené à l’horizontale et menotté jusqu’au mitard. Le lendemain, il est parti à l’UPH. Après quelques semaines d’« hospitalisation », quelques semaines où la quantité de médicaments absorbés « l’a normalement calmé », il est reparti en 2e division. En apparence, Basile R. était redevenu paisible. (…) Depuis cinq ans qu’il est en prison, tout le monde sait que Léopold D. est fou. (…) Le départ en hospitalisation d’office de Léopold D. fut ce que la pénitentiaire appelle « une intervention ». (…) Le couloir central est évacué ; hors les surveillants, toute la prison est refoulée derrière les grilles des bâtiments transversaux. (…) Six surveillants, ni les plus petits ni les plus maigres, se préparent. Épaules, genoux, entrejambes couverts de protections rembourrées ; gilets molletonnés pour le dos et le ventre ; casques et boucliers transparents, hauts comme la moitié du corps : la panoplie est complète, ressemble à celle des footballeurs américains, plus sûrement aux Tortues ninjas (…). Les six Tortues ninjas montent alors au mitard. (…) Quelques minutes plus tard, les « civils » verront une petite troupe descendre le couloir central, Léopold D. en tête, menottes aux poignets et chaînes aux pieds, encadré par six Tortues ninjas et trois surveillants en uniforme. Bruno ferme la marche, la seringue à la main, en cas de besoin. On croirait à un départ pour la guerre. C’est juste la pénitentiaire qui emmène un fou à l’hôpital. >>
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3260,36-825806@51-823668,0.html = http://tinyurl.com/7kd4bh

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Pour la première fois, les détenus s’expriment sur leur vie en prison 21 octobre 2006 << 15 500 prisonniers ont répondu à un questionnaire dans le cadre de la consultation nationale lancée, en mai, par l’Observatoire international des prisons.

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Changer le regard de la société sur la prison : telle est la première attente, librement exprimée, des personnes détenues en France. Ce résultat est issu de la première consultation nationale sur les conditions de vie en prison, lancée en mai par l’Observatoire international des prisons (OIP) avec BVA Opinions, auprès des détenus et des différents acteurs du monde pénitentiaire. Exceptionnelle, cette initiative a bénéficié de la neutralité bienveillante du ministère de la Justice et de la participation active des services du médiateur de la République. Ses résultats ont été rendus publics vendredi 20 octobre ( www.oip.org ). Hygiène, maintien des liens familiaux, respect des droits fondamentaux, travail : les principaux motifs d’insatisfaction des détenus sont un négatif parfait des règles pénitentiaires européennes que la France s’est très récemment engagée à appliquer (Le Monde daté 15-16 octobre). Le taux de réponse des détenus est exceptionnel : 15 500, soit 25 % d’entre eux, ont répondu, et 5000 réponses ont été exploitées par BVA. Plus de 45 000 questionnaires leur avaient été remis en mains propres par les délégués du médiateur de la République. En revanche, les surveillants n’ont pas pris la parole : le taux de réponse s’établit à 1 % parmi ces 26 000 fonctionnaires. Leurs syndicats majoritaires avaient appelé au boycottage de la consultation. Parmi les autres intervenants du monde carcéral, magistrats, avocats, visiteurs, personnels médicaux et sociaux, 5400 personnes ont participé, et 2171 réponses ont été exploitées. Sur la base de cette première expression collective, des États généraux de la condition pénitentiaire soumettront, le 14 novembre (2006), la question des prisons aux candidats à l’élection présidentielle. Six ans après deux rapports parlementaires majeurs sur les prisons, les promoteurs de la consultation comptent sur cette démarche « citoyenne » pour faire aboutir une réforme. L’insatisfaction des détenus s’exprime d’abord sur les conditions matérielles de leur vie quotidienne. « Il ne s’agit en aucun cas de réclamer un plus grand confort, mais bien de conditions élémentaires leur assurant un minimum de dignité », souligne BVA Opinions. Plus de 9 prisonniers sur 10 évoquent ainsi la nécessité de « mettre en place des installations sanitaires (douches, toilettes) préservant l’intimité de la personne ». Une majorité réclame un encellulement individuel parmi les premières mesures à prendre en prison. Et pour la moitié, le fait d’être affecté dans un lieu de détention proche de sa famille figure parmi les trois actions prioritaires nécessaires. Pouvoir rencontrer ses proches dans des conditions d’intimité est une demande largement relayée par les travailleurs sociaux, les magistrats et les médecins interrogés. Parmi les motifs d’insatisfaction, un deuxième bloc concerne le respect des droits fondamentaux. 80 % des détenus réclament un dispositif d’information sur leurs droits et 70 % la suppression de la fouille corporelle intégrale. En outre, 12 % se disent victimes du manque de respect des surveillants, et 23 % évoquent un sentiment plus général concernant l’absence de droits. Sur ce chapitre, le taux d’insatisfaction des autres acteurs du monde carcéral est même supérieur à celui des détenus. De plus, tous se rejoignent pour dénoncer les conditions d’exercice des personnels de l’administration pénitentiaire. Le troisième sujet majeur est celui du travail et, plus généralement, de la préparation à la sortie, jugée mauvaise par 87 % des acteurs pénitentiaires. « Assurer une rémunération du travail en prison » est cité comme la première priorité par 70 % des détenus. Comme les autres intervenants, ils attendent massivement « un parcours de qualification professionnelle pour ceux qui en font la demande ». Malgré sa très grande précarité socio-économique, la population pénale a choisi de se projeter dans l’avenir à l’occasion de la question ouverte « Qu’attendez-vous d’une réforme ? » : devant les conditions de vie, sa première réponse (24 %) porte sur le fait de « changer le regard de la société et mobiliser la classe politique », la deuxième (22 %) sur le souhait de « réformer le droit pénal et améliorer les droits de la défense ». « C’est une très forte interpellation politique et une responsabilité pour tous », commente Jean Bérard, membre de l’OIP. Nathalie Guibert >>

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http://www.ac-creteil.fr/lycees/77/vandongenlagny/version001/vie-lycee/vieped/FCIL/revue%20de%20presse%2024%20oct%202006.doc = http://tinyurl.com/bo7ouo http://209.85.229.132/search?q=cache:eCO9wp3VvhYJ:www.ac-creteil.fr/lycees/77/vandongenlagny/version001/vielycee/vie-ped/FCIL/revue%2520de%2520presse%252024%2520oct%25202006.doc = http://tinyurl.com/bhrb9h

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~~~≈≈ ◊ ≈≈~~~ RECENSIONS ~~~≈≈ ◊ ≈≈~~~ Le Point, Livres, 17 janvier 2007
<< Enquête — Ces fous en prison que la prison rend fous Partenaire de la Fête départementale du livre de Toulon (du 17 au 19 novembre), « Le Point » a choisi d’y distinguer un document, Fresnes, histoires de fous. Après les États généraux de la condition pénitentiaire, ce témoignage d’épouvante est une lecture indispensable. Scène de la vie quotidienne dans le métro. Au milieu de la rame, un homme parle seul, gesticule, invective Dieu, l’humanité tout entière. Ivresse ? Folie ? Les passagers ont le regard vide. Surtout ne pas voir. Une femme, elle, regarde. Et s’interroge. Elle est journaliste, indépendante par choix, elle est l’auteur d’une biographie de Mermoz (parue au Cherche-Midi), elle a écrit deux ouvrages sur la santé et les questions sanitaires en association avec des chercheurs, elle s’appelle Catherine Herszberg et elle a 47 ans. Est-ce son histoire familiale qui lui a donné « une sensibilité exacerbée à l’élimination » ? S’agit-il d’une coïncidence ? elle lit une étude sur l’état mental des détenus. Toujours est-il qu’elle décide d’enquêter sur un des lieux où aboutiront ceux qui n’ont de place nulle part, ni à l’hôpital ni ailleurs : la prison. Catherine Herszberg a voulu « donner vie aux chiffres », ceux qui affirment qu’un détenu sur cinq serait psychotique, que plus de 35 % des prisonniers sont mentalement atteints. De décembre 2005 à avril 2006, elle a accompagné l’équipe psychiatrique de Fresnes. Fresnes, histoires de fous, le témoignage qu’elle a tiré de cette expérience, est effrayant. Un voyage en enfer, une plongée dans l’horreur. Pour elle, « un choc au carré » : celui ressenti lors de toute visite dans un hôpital psychiatrique, multiplié par la « peur archaïque » que suscite l’enfermement. Un choc qui, littéralement, l’a rendue malade. Alors, elle raconte. Des histoires de fous. Celui qui écrit avec son sang, celui qui se planque des lames de rasoir dans la bouche ou dans l’anus et se coupe, se coupe, se coupe, celui qui a une bête dans l’oreille, celui qui a tué un simplet, celui qui a massacré une auxiliaire et a commencé à lui manger la cervelle, celui qui croit avoir un micro dans le ventre, celui qui entend des voix qui l’insultent et le menacent de mort… Elle raconte les paranoïaques, les dépressifs, les polytoxicomanes, les névrosés. Et elle continue avec la lumière chiche, la surpopulation, le bruit : celui des clés, celui des hurlements, le mitard. Et par-dessus tout ça, l’odeur. Une litanie de l’épouvante que scandent les fameux chiffres. Exemple : parmi les « arrivants », 1 sur 7 a fait une tentative de suicide dans les douze mois précédents (dans la population générale, le nombre de tentatives chez les hommes de 15 à 44 ans est estimé à 1 sur 375). En 1980, on dénombrait 39 suicides en détention, il y en a eu 122 en 2005. Et ce n’est qu’un exemple… Encore faut-il ajouter que Fresnes est une des rares prisons françaises dotées d’un service médico-psychologique régional : sur les 188 maisons d’arrêt que compte le pays, elles ne sont que 26 dans ce cas et, précise l’auteur, 5 de ces SMPR sont à ce jour moribonds. On n’ose penser à ce qui se passe dans les prisons sans moyens ou presque, alors que la « population de détenus souffrant de troubles psychiatriques et psychiques augmente de façon alarmante ». La conclusion pourrait revenir à Cyrille Canetti, psychiatre au SMPR de Fleury-Mérogis : « La société met ses fous en prison et la prison rend fou. ». Il ne s’agit pas pour Catherine Herszberg d’incriminer le personnel. Il est dévoué et débordé : « On prend sur soi et on morfle », résume une infirmière. Il suffit de suivre la course de l’une d’elles, qui va récupérer deux fois par jour du Subutex et de la méthadone, pour comprendre : les enceintes, les grilles, l’attente chaque fois, le grand quartier, la cour d’honneur, les 245 mètres de couloir central, etc. Ce qui les fait tenir ? « Les détenus… Tout le monde ici tient le coup pour les détenus. » Le reste à l’avenant.

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Alors surgissent d’autres interrogations : sur le manque de moyens, sur les lois, sur la surveillance et la punition, sur l’évolution de la psychiatrie, sur le rôle de l’opinion dans les affaires de justice, sur la logique barbare d’une « société qui vomit ses marges » et ne songe qu’à se prémunir, de tout, tout le temps. Dans un article récent du Nouvel Observateur, un psychiatre ancien médecin-chef en milieu pénitentiaire, Philippe Carrière, souhaitait que Fresnes, histoires de fous fasse « autant de bruit que le bagne de Cayenne raconté par Albert Londres ». Catherine Herszberg n’y croit pas : « À notre époque, on assimile tout. On dîne en regardant à la télévision des gens découpés à la machette. Tout se digère, même l’innommable. » C’est le moment de la détromper. En lisant son réquisitoire, en en parlant. Elle-même n’y incite-t-elle pas en terminant son ouvrage par ces mots : « Il est exclu de renoncer à l’avenir » ? Fresnes, histoires de fous, de Catherine Herszberg (Seuil, 187 pages, 16 €). >>
http://www.lepoint.fr/actualites-litterature/ces-fous-en-prison-que-la-prison-rend-fous/1038/0/16554 = http://tinyurl.com/7sfgcq

~~~≈≈ ◊ ≈≈~~~ Le Nouvel Observateur, À la une, L’enfer de Fresnes
<< Nº 2192 Semaine du jeudi 9 novembre 2006 À la Une < Le Nouvel Observateur < L’enfer de Fresnes Réquisitoire – L’enfer de Fresnes L’un envoie à la psychiatre des lettres écrites avec son sang. Un autre se perce le tympan pour enlever la bête qu’il croit avoir dans l’oreille. Ils pleurent, crient, entendent des voix ou ont des hallucinations. Ils ne bougent plus ou ne tiennent pas en place. Ce sont des détenus de la prison de Fresnes, la plus grande prison française après Fleury-Mérogis. Délinquants sexuels, grands dépressifs, maniaques, fous, psychotiques, ils relèvent tous de soins psychiatriques. Ils peuplent le document-choc que nous livre Catherine Herszberg (1), une journaliste indépendante, au terme d’une enquête de plusieurs mois à l’intérieur de l’établissement pénitentiaire. C’est une descente en enfer que nous faisons avec elle. On a beau avoir entendu dire que nos prisons sont « la honte de la République », on n’a jamais pensé qu’elles soient pour les malades mentaux cet univers épouvantable, où l’on punit et aggrave les troubles bien plus qu’on ne les soigne. « Ce livre, dit le docteur Carrière, auteur du document ci-joint, devrait faire autant de bruit que le bagne de Cayenne raconté par Albert Londres. ». C’est à Fresnes pourtant que l’on a étrenné, il y a vingt ans, une politique de soins psychiatriques. Centre d’observation, service d’hospitalisation, structure de soins pour toxicomanes, sur le papier, tout est prévu. En réalité, la pénurie et la saturation dominent. La prison reçoit de plus en plus de gens que l’on envoyait à l’hôpital psychiatrique jadis, et qui n’ont rien à y faire. Ce sont en majorité les pauvres hères d’aujourd’hui, des jeunes, illettrés, sans travail, alcoolisés, toxicomanes. La prison fait désormais office d’asile. Un asile d’une violence terrible. Pour eux, « l’enfermement est porté au carré ». Débordés, écartelés entre des contraintes multiples, entre héroïsme et lassitude, les soignants gèrent l’urgence extrême. (1) Fresnes, histoires de fous, par Catherine Herszberg, Seuil, 2006, 190 p., 16 euros. Anne Fohr – Le Nouvel Observateur >>
http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/parch/articles/a322665-lenfer_de_fresnes.html http://tinyurl.com/6vjjja

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Libération, Événement
<< La détresse ordinaire d’une unité de psychiatrie pénitentiaire La journaliste Catherine Herszberg a enquêté pendant quatre mois dans l’unité psychiatrique hospitalière de Fresnes et en tire un livre choc. Éric Favereau – 20 octobre 2006 Un extrait parmi d’autres du livre Fresnes, histoires de fous (1). C’est vendredi, un jour presque ordinaire. « En 2e division, c’est la catastrophe. L’équipe du SMPR (service médico-psychologique régional) manque cruellement de personnel. La psychiatre est en arrêt maladie depuis trois mois, les demandes de consultation s’accumulent. La psychologue a pris le parti de « ne pas porter tout le malheur du monde », et de travailler comme elle peut, « avec trois postes de psychologues vacants et un seul infirmier ». Bruno, l’unique infirmier psychiatrique, ne gère plus l’urgence, mais l’urgence de l’urgence, et commence à craquer. De son côté, le médecin chef du SMPR lance des cris d’alarme à ses autorités de tutelle, la DDASS, la direction de l’hôpital, le ministère de la Santé : le SMPR croule sous les sollicitations d’hommes de plus en plus malades, tandis que les postes ne sont pas pourvus, les départs non remplacés, les moyens dérisoires… ». Perfusion. Le livre poursuit : « En cette fin de semaine, la débâcle est presque totale… Seule, l’infirmière de substitution tient bon le cap avec son Subutex, et sa méthadone [traitements pour les ex-toxicomanes par voie intraveineuse, ndlr]. Elle court, court, elle n’arrête pas de courir. Outre les 550 détenus de la division, la [prison de la] Santé vient d’adresser 78 hommes à Fresnes, sans oublier 17 transitaires et 3 sorties de l’hôpital pénitentiaire. ». Cela n’arrête pas : « Il faut examiner leurs dossiers, rechercher les traitements en cours, renouveler les ordonnances. Mais impossible de rencontrer tous les détenus, et pas question non plus de suspendre les traitements. Seule solution, recopier les ordonnances à l’identique sans voir ceux à qui elles s’adressent. ». Il y a dans le témoignage de Catherine Herszberg, journaliste qui a passé quatre mois avec l’équipe psychiatrique de la prison de Fresnes, quelque chose de terrifiant. À l’UPH (unité psychiatrique hospitalière) de Fresnes, il y a 47 cellules, donc 47 places, pour des détenus malades mentaux. Des cellules qui s’alignent le long d’un couloir en crépi, bordé de portes en bois trouées d’un œilleton. Pour voir un patient, il faut demander aux surveillants, les médecins n’ont pas les clés des cellules. À partir de 18 h 30, s’il y a une urgence, on doit attendre le gradé pour ouvrir la porte, et, le soir, les surveillants gradés ne sont que deux pour toute la prison de Fresnes. Impossible de poser une perfusion, puisqu’on ne peut pas la surveiller et qu’un malade peut se pendre avec les tubulures. À l’UPH, c’est toujours complet, toujours à deux doigts d’imploser. Et nul n’ignore les impossibles conditions de travail de ces équipes. En 2004, une étude de deux psychiatres a montré que l’« on compte 7 % de schizophrènes chez les détenus, sept fois plus que dans la population générale. Et 7 % des prisonniers souffrent de paranoïa et de psychose hallucinatoire chronique (PHC), là encore sept fois plus que dehors ». (Libération du 8 décembre 2004). Effondré. Pour expliquer ce désastre, Catherine Herszberg évoque de multiples facteurs. Comme la montée en puissance du tout-sécuritaire, ou le choix de la justice de juger des personnes manifestement malades. Mais aussi une psychiatrie publique qui manque cruellement de moyens. Mais cela suffit-il à expliquer que, dans un des pays les plus riches du monde, on puisse enfermer des grands délirants dans des quartiers disciplinaires de prison ? Ou que, au sein d’une structure hospitalière dans la prison, on soit condamné, comme le 31 décembre 2005, à laisser mourir quelqu’un, effondré par terre, simplement parce qu’il est non réglementaire d’ouvrir la porte ? (1) De Catherine Herszberg, Éditions du Seuil, 185 pages. >>
http://www.liberation.fr/evenement/010164011-la-detresse-ordinaire-d-une-unite-de-psychiatrie-penitentiaire

http://tinyurl.com/8kck93

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L’Humanité, Société, Quatre mois dans la geôle des fous
<< Prison. Témoignage rare sur la psychiatrie en détention, le livre de Catherine Herszberg (1) sort aujourd’hui 12 octobre 2006. Quel est le but de votre livre qui jette une lumière crue, et rare, sur la réalité de nos prisons devenues asiles ? Catherine Herszberg. Avant d’aller à la prison de Fresnes, je savais que ce serait très dur, mais la réalité a dépassé tout ce que je pouvais imaginer. J’ai été guidée par la volonté de témoigner de ces poches d’inhumanité qui existent dans notre société. J’espère que ce livre va interpeller les gens sur le sort qui est réservé à ses « incasables », ses plus démunis, ses plus moches, ses criminels, ses « sans-voix », ses fous… Il s’agit là d’une décision collective et de choix politiques qui éclairent sur l’état de notre société. Sous Vichy, on les laissait mourir de faim ; sous l’Allemagne nazie, on les gazait. Au sortir de la guerre, les psychiatres, sous l’influence des idées communistes et marqués par l’expérience des camps, ont inventé le secteur. Ils ont ouvert les asiles et réintégré les malades dans la cité. Aujourd’hui, nous avons fait un bond en arrière de deux siècles, il faut que la société le sache. Mon livre se veut l’indignation politique et morale d’une citoyenne. Votre livre est pétri par le paradoxe qui existe entre soigner et punir… Catherine Herszberg. C’est le paradoxe qui préside à la fondation de la psychiatrie. Au moment de la Révolution française, quand Pinel, Esquirol et tous ces médecins vont visiter le Kremlin-Bicêtre, le lieu est encore conçu comme l’hôpital général de Louis XIV. On y place les gens sur lettre de cachet, en mélangeant les opposants, les vagabonds, les mendiants, les fous, les pauvres, les criminels… Parmi ceux qu’on réprime, Pinel découvre qu’il y a des malades. La psychiatrie naît de la sortie de ces fous du Kremlin-Bicêtre. Animé par les idéaux révolutionnaires, Pinel se dit : « Ce sont des malades qui méritent les égards dus à l’humanité souffrante. » Depuis cette époque, on a séparé le lieu de soin du lieu de la peine. On ne peut pas soigner et punir au même endroit car ça ne fonctionne pas, c’est tout ce dont témoigne le livre. Soit on considère que ces gens sont des malades qui ne sont pas redevables de leurs crimes et délits, soit on considère que tout individu, qu’il ait ou non sa raison, doit rendre des comptes à la société. C’est cette philosophie qui prédominait il y a plus de deux siècles, et c’est celle qui prévaut aujourd’hui. Quel est l’état d’esprit de ceux qui travaillent en détention, personnel médical ou pénitentiaire, dans un univers où le hors-norme devient la norme ? Catherine Herszberg. Ces gens, surveillants ou soignants, acceptent de s’occuper des plus démunis, des « déchets d’une société malade et qui n’en veut plus », il ne faut pas l’oublier. J’ai rencontré des personnes qui étaient, pour certaines, profondément indignées. Il faut imaginer ce qu’est la prison de Fresnes, un lieu immense qui amplifie tout : le bruit, la misère, l’odeur, la promiscuité. C’est un univers où tout est exacerbé. Il n’y a pas cette ouverture sur l’extérieur qui peut temporiser la violence. C’est un endroit hors-norme où tout est extrêmement normé, où il existe un règlement pour tout. Celui qui n’intègre pas sa cellule va au mitard, etc. Les soignants arrivent avec un bouclier thérapeutique, les surveillants avec celui de la règle. Tous ces gens ont une fonction qui les protège, ils sont obligés de mettre en place des barrières de protection, et dans un effet pervers mais obligatoire, de s’accoutumer à des situations indignes pour continuer à œuvrer dans ce lieu. « S’il y a 21 % de psychotiques en prison, ça montre bien qu’il y a une volonté politique de les mettre là, non ? » questionne un des protagonistes de l’administration pénitentiaire. Quel est votre sentiment après avoir passé quatre mois à la prison de Fresnes ? Catherine Herszberg. Ce n’est pas simplement une volonté politique, ce résultat est la convergence de plusieurs facteurs : du désengagement de la santé, de l’évolution de la psychiatrie et de sa perte de puissance théorique, du capitalisme sauvage, de l’émergence de classes pauvres dont on ne sait plus que faire. Il s’agit, en fait, de la réponse d’une société dont le lien social est fondé sur la peur. Vous abordez également le thème de la future mise en place des unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA), à savoir, des prisons créées au sein des hôpitaux…

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Catherine Herszberg. On n’introduit pas impunément une structure sécuritaire dans un hôpital de soins. Les 700 lits prévus dans les UHSA ne suffiront jamais à absorber le nombre de malades mentaux en prison (lire ci-dessous). De plus, avec l’inflation carcérale et la paupérisation des hôpitaux psychiatriques, ce chiffre va aller crescendo. Outre cet aspect comptable, la création des UHSA rompt avec un principe fondamental de l’humanité, en disant que le fou est punissable, on lui dénie sa part de déraison. C’est une régression presque barbare d’une civilisation de considérer qu’un malade mental doit rendre compte de ses actes. (1) Fresnes, histoires de fous, de Catherine Herszberg. Le Seuil (2006), 16 euros. Entretien réalisé par Sophie Bouniot >>
http://www.humanite.fr/2006-10-12_Societe_Quatre-mois-dans-la-geole-des-fous http://tinyurl.com/9t5c5c

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http://tinyurl.com/ahpxqe

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