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Ralf Zschachlitz

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Textes sur l'Histoire : La notion du progrès dans la philosophie de l'histoire de Walter Benjamin – Du Livre des passages aux thèses Sur le concept de l'Histoire
La notion de progrès n'est pas une notion fondatrice de la pensée de Walter Benjamin1, mais elle prend une place importante dans plusieurs de ses textes majeurs. Il s'agit d'un concept que Benjamin essaie de déconstruire dans sa philosophie de l'histoire. Le jeune Benjamin s'y est déjà intéressé dans son texte de jeunesse La vie des étudiants2, mais c'est dans son dernier texte, les thèses Sur le concept de l'histoire que culminent ces réflexions sur le progrès. Les thèses furent rédigées au début de la Deuxième Guerre Mondiale dans la cadre du grand ensemble de son opus magnum resté inachevé "Pairs Capitale du XIXe siècle" généralement appelé le "Livre des passages". Dans une lettre adressée à Max Horkheimer en février 19403, Benjamin explique que c'est la situation mondiale, c'est-à-dire la guerre, qui l'a poussé à rédiger les thèses. C'est donc l'actualité politique qui lui dicte les thèses et on comprend mieux le ton très pessimiste qui marque son dernier texte. On trouve dans les thèses une critique du concept de progrès qui comporte aussi une critique du marxisme. La guerre et les événements qui l'ont précédée, tout d'abord le pacte entre Hitler et Staline, avaient désillusionné le juif allemand communiste Walter Benjamin. Sous le choc de ce pacte de 1939, qui unit l'ennemi principal de Benjamin, le nazisme, au porteur de tous les espoirs de beaucoup d'exilés de l'époque, l'Union Soviétique, Benjamin prend ses distances par rapport aux dogmes officiels du matérialisme historique, surtout par rapport au concept de progrès, tout en se revendiquant toujours du matérialisme historique. Dès la première thèse, Benjamin surprend le lecteur par l'affirmation que le matérialisme historique doit avoir recours à la religion. Cette revendication ressemble à un revirement conservateur voire réactionnaire, à un traditionalisme religieux inadapté pour quelqu'un qui se déclare "historien matérialiste". Mais Benjamin s'applique à démontrer que ce sont tout au contraire les tenants du soi-disant progrès, les tendances 'progressistes', qui empêchent tout progrès véritable: en se fiant exclusivement au progrès technique, quantitatif, ils tendent à négliger l'amélioration qualitative de la vie des contemporains. Ils oublient que le progrès technique n'est pas une qualité positive en soi, qu'il a au contraire sa dialectique intrinsèque qui fait qu'on peut s'en servir à des fins destructrices. Tant que le progrès technique n'est pas soumis à des valeurs éthiques, tant qu'il ne contribue pas au bonheur des contemporains, il risque de se corrompre et de soumettre les hommes à son rythme infernal. C'est la base de sa théorie de la philosophie d'histoire : pour Benjamin, le véritable historien matérialiste doit être capable d'interrompre la course frénétique vers un avenir incertain pour soumettre les faits historiques à une analyse critique basée sur la ré-interprétation. L'historien doit arrêter
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Université Lyon 2. Courriel : ralf.zschachlitz@univ-lyon2.fr. La notion n'a pas été traitée dans le recueil consacré aux notions de Walter Benjamin: Benjamins Begriffe, Herausgegeben von M. Opitz und E. Wizisla, Frankfurt/M. 2000. 2 Walter Benjamin : Oeuvres I, Paris (Gallimard, Folio) 2000, p. 125. 3 Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, I.3., p. 1225 s.
Histoires de textes. Mélanges pour Marie-Hélène Pérennec. http://langues.univ-lyon2.fr/1184-Histoires-textes.html

Cela se fait à travers le langage. il doit au contraire toujours porter un regard nouveau sur les faits historiques et. Le progrès devient ainsi une sorte d'idéal asymptotique qui ne se réalise jamais complètement et dont l'accomplissement est toujours relégué dans l'avenir. Pour éviter les "pièges" des concepts historiques du XIXe. Dans un autre texte consacré à l'histoire. 2 Ralf Zschachlitz .4 4 Walter Benjamin. En prônant un nouveau messianisme historique. Benjamin fonde sa vision du travail critique de l'historien matérialiste sur la critique esthétique. voient l'homme engagé dans une marche immuable et automatique vers un avenir toujours plus rayonnant. Selon Benjamin. il n'en était pas de même pour le prolétariat. compléter. adapter. ce n'est qu'en portant son propre jugement sur les faits que l'homme peut donner un sens à l'histoire. depuis la philosophie de Hegel. se croyait dispensé de les expliquer ou de les juger. Cette théorie était susceptible de le plonger dans l'illusion. ce n'est donc pas seulement la philosophie de l'histoire hégélienne. mais aussi la promesse de bonheur du marxisme vulgaire qui voit le paradis sur terre se réaliser dès la prise du pouvoir par le prolétariat. De cette façon. Paris (Gallimard. Pour Benjamin en revanche. Benjamin fait comprendre que ce n'est pas seulement le fascisme. Selon Benjamin. qu'elle soit religieuse ou sociale. mais en plaçant l'accomplissement de ce paradis dans un avenir plus ou moins incertain. promettant un meilleur avenir aux générations futures. plus précisément sur l'herméneutique. l'historien ne doit pas non plus se faire piéger par les théories faussement progressistes qui. 202. Mélanges pour Marie-Hélène Pérennec. améliorer ses théories. l'écoulement vide du temps. il reprend à son compte les idées des Lumières pour les opposer à l'historisme pseudo-objectif du XIXe qui. en prétendant décrire les faits historiques en toute objectivité. il s'oppose à l'idéologie du progrès qui se voulait antireligieuse. de bonheur. tels que l'hégélianisme et sa foi aveugle dans le progrès inévitable d'une part et l'historisme aveuglé par son positivisme et par son 'objectivisme' de l'autre. tout comme dans la promesse de bonheur religieuse. certes. le marxisme transfère. le travail d'interprétation. Oeuvres III. Benjamin a recours au messianisme qui procède à la réactualisation du passé à travers la prise de conscience actualisante dans une lecture critique des textes. C'est dans ce même contexte de la critique du fatalisme et du déterminisme historiques que Benjamin combat l'historicisme qui refuse d'analyser les choses et prétend les montrer "en toute objectivité". la réalisation du paradis du ciel sur terre. Dans les thèses. son essai Eduard Fuchs . Benjamin écrit : Lorsque Condorcet avait répandu la théorie du progrès. encore à l'opposé de l'historicisme qui refusait de développer des théories. un siècle plus tard. de l'"opium pour le peuple". la bourgeoisie était aux portes du pouvoir. se servir d'éléments qu'il vient d'isoler par cet interruption pour les analyser et pour en tirer des expériences. qui véhicule une grande part de mythologie. Pour Benjamin. p. Folio) 2000. tout concept qui transpose le progrès dans un avenir plus ou moins lointain. en insistant sur l'analyse critique. D'autre part. l'historien matérialiste ne doit pas aspirer à une objectivité absolue telle que la concevait l'historicisme né au XIXe. qui fait l'objet de la critique benjaminienne. l'idéologie du progrès est au même titre que la religion. les contemporains ne sont toujours pas susceptibles de vivre le jour de la rédemption. trompe les générations contemporaines en promettant un meilleur avenir aux générations futures. C'est cet aspect idéologique commun au christianisme et aux tenants du progrès.Collectionneur et historien de 1937. En s'opposant à la religion.Histoires de textes. mais aussi la social-démocratie et le marxisme vulgaire qui aveuglent leurs adeptes par l'idéologie de progrès.

Paris (Gallimard. mais l'actualisation. ceux qui croient dans le progrès technique succombent à un mythe. (N11a.que le progrès purement technique peut à tout moment se retourner contre l'homme quand il n'est pas régi par des valeurs humaines. sous le révisionnisme. Plus tard. (La doctrine de la sélection naturelle a eu dans ce processus une importance décisive. p. il note : Le concept de progrès pourrait avoir perdu de plus en plus au XIXe siècle. mehr und mehr eingebüßt haben. Capitale du XIXe. elle a popularisé l'idée que le progrès s'accomplissait automatiquement. Dans Eduard Fuchs . Benjamin repérait cette idée évolutionniste dans les courants socialistes et soi-disant révolutionnaires. alors que la bourgeoisie avait conquis ses positions de pouvoir." Ralf Zschachlitz 3 . 8 Walter Benjamin. pour Benjamin. Unseld (Hg): Zur Aktualität Walter Benjamins.). Pour garantir le bonheur à toutes les générations. Mélanges pour Marie-Hélène Pérennec.2. Frankfurt/M. p.et il n'est pas le seul .) die kritischen Funktionen. Le Livre des Passages. 1)8 C'est le progrès technique qui servait d'exemple aux tenants du progrès pour prouver la réalité et l'existence réelle du progrès. les contaminant ainsi par le virus du darwinisme social. il ne faut pas se fier à une avancée naturelle et organique du 5 Walter Benjamin. 495. Elle a en outre favorisé l'extension du concept de progrès à tous les domaines de l'activité humaine. (N2. (Mal traduit au début pour: "Der Begriff des Fortschritts dürfte im 19ten Jahrhundert (. Paris. Le matérialisme historique a précisément ici toute raison de se distinguer des habitudes de pensée bourgeoises. p. die ihm eigneten. c'est l'idée d'une évolution continue et automatique du progrès.. les fonctions critiques qui étaient originairement les siennes.die Aktualität Walter Benjamins. p. Son concept fondamental n'est pas le progrès.)5 Cette opposition entre 'progrès' et 'actualisation' sera désormais la pièce maîtresse de la critique de la notion de progrès chez Benjamin.Collectionneur et historien. Capitale du XIXe.. ne voulait pas risquer de perdre les avantages acquis. Benjamin approfondit cette théorie selon laquelle la signification de la notion de progrès n'est pas la même pour la bourgeoisie et pour le prolétariat : On peut considérer qu'un des objectifs méthodologiques de ce travail est de faire démonstration d'un matérialisme historique qui a annihilé en lui l'idée de progrès.Histoires de textes.6 Aussi bien que dans les courants conservateurs voire réactionnaires. Ce que Benjamin veut "annihiler". 7 Walter Benjamin : Oeuvres III. en s'opposant au capitalisme. la foi dans le progrès technique est fortement mise en question par Benjamin. ne fut en fait qu'une accélération de la marche des vainqueurs vers la domination. 189. 1972. Le Livre des Passages. cette influence conforta l'optimisme intact du parti et la résolution de ce combat. la conception évolutionniste de l'histoire attendait d'autant plus de "l'évolution" que le parti. 6 Jürgen Habermas : Bewußtmachende oder rettende Kritik .7 Benjamin constate que le darwinisme s'est glissé dans les concepts des mouvements sociaux du XIXe. Paris 2000 (1989). Benjamin écrit : On sait combien était profonde l'influence du darwinisme sur le développement de la conception socialiste de l'histoire. in: S. En 1940. 199s. L'histoire prit des traits déterministes. 477. À l'époque de la persécution bismarckienne. Paris 2000 (1989). Après le choc de la Première et à la veille de la Deuxième Guerre Mondiale. Le progrès technique que les philosophes du XIXe considéraient comme une preuve de l'avancée vers l'accomplissement final. Or. C'est ce que Jürgen Habermas appelle "la conception antiévolutionniste" de Benjamin. Benjamin est conscient . Dans Le livre des Passages. Paris. Folio) 2000. la victoire du parti "était inéluctable". Dans le Livre des Passages. Le progrès technique ne comprend pas automatiquement le progrès social ou éthique et risque même de se transformer en régression sociale.

l'historien matérialiste doit s'écarter de "ce mouvement de transmission" de la présentation linéaire de l'histoire et "brosser l'histoire à rebrousse-poil. probablement le texte le plus connu de Benjamin : Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus Novus. il ne faut pas faire confiance aux lois de la jungle.. Il faudra déranger sérieusement les habitudes les plus chères à nos esprits." A la fin de la thèse X. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l'avenir auquel il tourne le dos. Gesammelte Schriften. Son visage est tourné vers le passé. (. 434.). Pour Benjamin. p.3.Histoires de textes. C'est à cela que doit ressembler l'Ange de l'Histoire. lui. ses ailes déployées. Comme l'ange de l'allégorie tourne le dos à l'avenir. Mélanges pour Marie-Hélène Pérennec. Il représente un ange qui semble sur le point de s'éloigner de quelque chose qu'il fixe du regard. si violemment que l'ange ne peut plus les refermer. p.10 Benjamin constate que le progrès pousse l'homme toujours plus loin dans sa marche frénétique vers l'avenir sans lui laisser le moindre loisir de souffler. Que 'les choses continuent comme avant' : voilà la catastrophe.1) Dans ses notes préparatoires aux thèses. I.. 11 J'ai choisi de présenter la traduction de Benjamin lui-même qui est plus explicite que le texte allemand et donc plus claire que la traduction française de Gandillac/Rusch: Walter Benjamin. même à l'heure qu'il est. Ses yeux sont écarquillés.. réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. qu'une seule et unique catastrophe. (PW N9a. C'est à ce prix seulement qu'on concevra un concept de l'histoire qui ne se prête à aucune complicité avec les idées de ceux qui. 1244. Folio) 2000. tandis que le monceau de ruines devant lui s'élève jusqu'au ciel. Paris (Gallimard. le progrès technique se transforme en une marche aveugle vers la catastrophe quand il n'est pas solidement amarré à des considérations sociales ou éthiques. I. p.11 9 Walter Benjamin. der Fortschritt ist die Katastrophe. il se fait toujours pousser plus loin sans oser mettre un terme à la course frénétique. Là où nous apparaît une chaîne d'événements."9 Et il rajoute : "Die Katastrophe als das Kontinuum der Geschichte". Benjamin fustige ce qu'il appelle les "vices de la politique de gauche" et formule ses propres revendications : Et de ces vices nous dénonçons avant tout trois : la confiance aveugle dans le progrès. sa bouche ouverte. Dans le Livre des passages. une confiance aveugle dans la force. C'est le mythe du paradis. Walter Benjamin: Oeuvres III. progrès. qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. n'ont rien appris..3. Pour combattre le fascisme et la raison du plus fort. la croyance dans le paradis à venir automatiquement qui est le moteur de cette course désespérée vers un but inaccessible. comme il ne sait pas quand il arrivera au but. il faut se libérer de la fausse idée du progrès automatique qui contient une forte dose de darwinisme. Dans la thèse VII. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes. il note : Il faut fonder le concept de progrès sur l'idée de la catastrophe. dans la justesse et dans la promptitude des réactions qui se forment au sein des masses. Benjamin souligne cette même idée de l'interdépendance du progrès et de la catastrophe sous forme de chiasme : "Die Katastrophe ist der Fortschritt. pour se ranger du côté des opprimés. 1263 sq. Cette idée du progrès comme catastrophe trouve sa formule la plus éclatante dans la neuvième thèse dite du "Angelus Novus". mais tout au contraire museler cette marche sauvage darwiniste par l'intervention active de l'intélligence humaine. Gesammelte Schriften. en l'occurrence par le langage et l'esprit critique. Il voudrait bien s'attarder. Benjamin soutient que. une confiance aveugle dans le parti. 10 Ralf Zschachlitz 4 . il ne voit.

on commence à souhaiter que la ville qui avait été construite pour héberger les ouvriers soit détruite par cinq coups d'un poing gigantesque. Dieu se fâche de cette concurrence et interrompt les travaux en semant la zizanie entre les constructeurs et en brouillant leurs langues. Pour faire éclater ce continuum vide. le mythe du progrès les a rendus passifs en promettant un avenir meilleur aux générations futures. dépourvu de sens. l'intervention de l'homme n'est pas indispensable." Ce qui leur importe. la construction de la tour de Babel avance trop vite. est le concept fondateur de tout discours politique et qui. Dès la deuxième ou la troisième génération. Aphorismen aus dem Nachlass. rabâchée telle une formule incantatoire magique. Kafka donne ici sa version de la critique de la modernité. Cet arrêt du temps correspond pour Benjamin à la révolution. L'écoulement linéaire et chronologique du temps n'est. l'idéologie de la construction. Au lieu de pousser les générations à réaliser le bonheur sur terre de leur vivant. Si. C'est cette pensée téléologique mythique qui rend les gens passifs et fatalistes. il s'emploie tout d'abord à critiquer le concept du temps linéaire qui est à la base du mythe de l'évolution continue du progrès. c'est l'image du progrès technique débridé qui sombre dans la catastrophe. Herausgegeben von Max Brod. Tout le reste est secondaire. Dans son livre L'Ange de l'Histoire. C'est à partir de la thèse XIV que Benjamin ébauche sa propre vision de la philosophie de l'histoire. 70. La pensée rationaliste des lumières qui croyait en une marche continue vers l'accomplissement final. Celui qui est pris dans ce train-train quotidien. Chez Kafka. Si le progrès a lieu de toute façon. Paris (seuil) 1992. p. Au lieu d'investir leur savoir-faire grandissant dans la réalisation de l'idéal de la tour. Stéphane Moses12 a recours à un texte de Kafka pour illustrer la critique du progrès formulée par Benjamin. suite aux événements historiques qui ont démontré les implications et conséquences négatives d'une telle croyance aveugle. le mythe biblique se retourne en son contraire.Histoires de textes. le mythe du progrès technique semble avoir perdu de sa superbe et se faire plus petit. Bons évolutionnistes. c'est l'idée. 9 sq. vu les moyens techniques réduits dont elle dispose. interdit toute réflexion critique quant au bien fondé de cette idéologie de la croissance éternelle et illimitée. de nos jours. pour Benjamin. automatiquement. les différentes nations qui se sont préalablement unies pour la construire. il faut provoquer un arrêt du temps linéaire. Dans cette perspective. Il s’agit d’interrompre le déroulement effréné et vide du temps quotidien qui rend aveugle et fataliste. Mélanges pour Marie-Hélène Pérennec. Kafka donne une version moderne du mythe de la Tour de Babel. L'idée de l'évolution s'est emparée des idéologies révolutionnaires. se mettent à se combattre entre elles pour des raisons insignifiantes. Cette parabole de Kafka présente bien la critique du progrès telle que Benjamin l'exprime dans ses thèses et en particulier dans la thèse IX : L'idée de progrès issue de la pensée des lumières a servi aux idéologies du XIXe siècle à reléguer la réalisation du paradis sur terre dans un avenir incertain. il n'a pourtant pas disparu : il s'est tout simplement retranché dans la notion clé du libéralisme de "croissance économique" qui. c'est le contraire qui se produit : les constructeurs de la tour sont convaincus que "l'essentiel de l'entreprise est l'idée de bâtir la tour qui touche aux cieux. les idéologues de la tour argumentent que de futures générations pourront peut-être la construire en une seule génération. l'idéal devient idéologie. Novellen Skizzen. Benjamin entend aiguiser 12 13 Stéphane Moses: L'Ange de l'Histoire. Mais chez Kafka. Dans la Bible. A force de toujours reléguer la réalisation de la tour dans l'avenir. Dans son texte Les armes de la ville13. de nos jours. Frankfurt / Main (Fischer) 1969 S. ne se donne pas le temps de s’intéresser aux détails. quant à la génération actuelle. Franz Kafka: Beschreibung eines Kampfes. elle ne pourra pas réaliser le projet. qu'un temps vide. la réalisation de la tour même devient négligeable. s'est forgée une notion de progrès qui s'est par la suite transformée en un nouveau mythe. Ralf Zschachlitz 5 . l'instant où le toujours pareil du continuum et de l'évolution du temps vide est interrompu.

C'est l'interruption actualisante et révolutionnaire qui donne un sens à l'écoulement vide du temps. A l'opposé de l'historicisme qui "mobilise la masse des faits pour remplir le temps homogène et vide"16. le temps chronologique. C'est surtout dans la thèse XVII que Benjamin expose sa théorie de l'arrêt du temps grâce à son concept du "blocage messianique" qu'il présente comme la "chance révolutionnaire dans le combat pour le passé opprimé. Benjamin la fonde sur le concept esthétique de l'herméneutique où chaque nouvelle génération réinterprète les oeuvres d'art selon son propre contexte. 494. 16 Ibidem p. par l'interprétation. 18 Walter Benjamin. l'analyse herméneutique découvre toujours de nouveaux aspects de l'œuvre d'art. n'a pas de sens en soi (n'a pas de goût) et que ce n'est que par l'interprétation de l'historien que cette semence peut être transformée en fruit nourrissant chargé de sens. il faut se donner les moyens philosophiques pour faire de chaque instant de la vie un moment de commémoration. Pour Benjamin. Le Livre des Passages. Le travail herméneutique consiste à toujours réactualiser les oeuvres. d'un 'à-présent' 14 (Jetztzeit) qui n'est pas seulement une transition entre un avant et un après. Benjamin note : "Ecrire l'histoire signifie donner leur physionomie aux dates. chaque instant. l'éternité de l'art ne réside pas dans des vérités stables et immuables. provoquer le "blocage messianique" par le télescopage du présent et du passé tel qu'il est décrit dans la thèse XVII : La pensée n'est pas seulement faite du mouvement des idées. les événements historiques exigent des réinterprétations toujours nouvelles. l'historien doit se soustraire au déferlement de faits et à l'écoulement vide du temps. telle 14 15 Walter Benjamin : Œuvres III. il entend exprimer par cette image que le temps en soi. A l'instar des oeuvres d'art. l'historiographe matérialiste tel que le conçoit Benjamin. Benjamin décrit le temps comme une "semence sans goût" que l'historien matérialiste doit transformer en fruit nourricier. 441. Paris 2000. Ce n'est que grâce à une telle présence d'esprit que les faits historiques sont investis d'un nouveau sens. Paris 2000 (1989). l'historien doit arrêter le cours de l'histoire. La vérité historique stable et objective. De la même façon. Dans le Livre des Passages. est à la recherche d'un "principe constructif" qui doit lui permettre de mettre un terme à l'écoulement vide du temps. que les faits historiques prennent une signification pour l'homme. mais aussi de leur blocage : Lorsque la pensée s'immobilise soudain dans une constellation saturée de tensions. pour se donner les moyens de réfléchir. Ce n'est que par un travail de langage. elle communique à cette dernière un choc qui la cristallise en monade. Il est à la recherche d'un 'maintenant'. Seul le travail de l'historien critique peut faire éclore la semence incluse dans le temps. Ralf Zschachlitz 6 . Benjamin construit sa philosophie de l'histoire sur ce concept de l'éternelle réinterprétation."15 Benjamin souligne qu'une prise de conscience ne peut se faire qu’à partir du moment où le déroulement de la continuité temporelle cesse. à la fin de la thèse XVII. p. p. 17 Ibidem. 439. c'est l’analyse des grands ensembles historiques à travers les détails. chaque détail de l'histoire doit pouvoir faire l'objet d'une réflexion historique actualisante. Paris. Il faut sortir de la torpeur de la banalité de la vie quotidienne. Dans une telle perspective herméneutique. Mélanges pour Marie-Hélène Pérennec.2)18 Cette philosophie de l'histoire. mais dans son "éternelle" réinterprétation ou plutôt dans son éternelle interprétabilité." (N11. Lorsque. Pour se donner les moyens de réfléchir sur les faits historiques.Histoires de textes. 441. Ibidem p. l'esprit et délivrer l’instant présent de la continuité temporelle. Ce que Benjamin réclame. Dans des approches toujours nouvelles. Capitale du XIXe.17 Pour ne pas se faire envahir et assommer par la masse des détails. ses propres goûts et ses propres besoins. pour ne pas subir l'histoire sans en tirer des enseignements.

Dans son Livre des Passages. Paris 2000. Gesammelte Schriften. Ce n'est que dans cette actualisation que Benjamin. Walter Benjamin. toujours les interprétations des vainqueurs. A l'opposé de l'historien historiciste. De même que chaque génération s'intéresse à d'autres aspects des oeuvres d'art et les actualise toujours à sa façon. ce télescopage du présent et du passé qui combine des faits à première vue contradictoires et inconciliables. Benjamin l'appelle "construction". Le progrès ne loge pas dans la continuité du cours du temps. C'est dans le blocage messianique qui interrompt le continuum du temps et qui permet à tout moment d'établir des constellations avec d'autres périodes historiques. voit une conception positive de la notion de progrès. il doit à tout moment être à même d'établir ou de construire des rapports entre sa propre époque et les époques antérieures. la 'vérité' de l'Histoire est un fait de langage. que la concevait l'historicisme.. Dans les notes préparatoires de ses thèses. Ce procédé. pour Benjamin. Il doit être capable de se glisser dans les interstices du temps présent et d'actualiser tout instant de l'histoire. 21 Walter Benjamin : Oeuvres III. p. C'est ici qu'intervient ce que Benjamin appelle la théologie. I. L'histoire n'est pas un objet qui existe en tant que tel et n'a pas de sens en elle-même tel que le prétend l'historicisme : ce n'est qu'à travers l'interprétation. Paris. il note : Il y a. peut servir à déterminer la nature authentique de celui-ci. un endroit où celui qui s'y place sent sur son visage un air frais comme la brise d'une aube qui point. Il est en outre capable de mettre en doute les interprétations traditionnelles et normatives de l'histoire. le regard attentif qu'il porte sur son époque qui caractérise un tel historien et qui l'empêche. Benjamin note : "Le passé télescopé par le présent. l'historien que conçoit Benjamin ne considère plus le progrès comme une marche quasiment 19 20 Walter Benjamin. Dans Le livre des passages. Il le dit à la fin de sa dernière thèse : dans le messianisme juif. (N9a. à l'exemple de l'analyse critique littéraire.Histoires de textes.7) 19 Tandis que la linéarité du temps chronologique ne nous fait vivre que le retour éternel du toujours pareil. Le Livre des Passages. mais dans ses interférences : là où quelque chose de véritablement nouveau se fait sentir pour la première fois avec la sobriété de l'aube. cette construction." (N 7a. Ralf Zschachlitz 7 . p. voit arriver le Messie à tout instant. 492.3. d'accepter l'histoire telle quelle. il n'y a pas non plus de vérité historique absolue. l'historien exégète tel que le conçoit Benjamin. Pour sauver le concept de "progrès". n'existe pas pour Benjamin. 443. Il n'y a donc pas de lecture de l'histoire objective et éternelle. Il en résulte que l'art que l'on considérait souvent comme réfractaire à toute relation avec le progrès. Capitale du XIXe. que les faits historiques acquièrent un sens et une signification.4)."21 De la même façon. les événements révolus ne sont pas considérés comme éternels ni objectifs. p. 1243. l'historien messianique et matérialiste ne reproduit et ne perpétue pas les interprétations traditionnelles qui sont. selon Benjamin. qu'il n'intervient pas à la fin d'une évolution20. "chaque seconde était la porte étroite par laquelle le Messie pouvait entrer. dans une telle vision de l'histoire. produit de nouvelles perspectives et permet de porter un regard nouveau sur les faits. le travail sur et avec le langage. Paris 2000 (1989). à l'intérieur de chaque oeuvre d'art véritable. mais changent d'aspect dans chaque nouvelle constellation créée par la construction de l'historien. le messianisme juif qui lui sert de modèle. que Benjamin trouve l'inspiration pour son concept d'histoire. de même chaque nouvelle 'construction'. construction qui établit une constellation nouvelle entre le présent et le passé : on comprend que. chaque nouvelle actualisation montre l'histoire sous un autre angle. Benjamin note que le messie interrompt l'histoire. C'est celui qui lit et interprète le texte de l'Histoire par rapport à sa propre situation qui développe ce nouveau regard. Mélanges pour Marie-Hélène Pérennec. L'historiographie que Benjamin appelle de ses vœux est une méthode qui doit permettre de sauver de l’oubli le "passé opprimé". C'est la présence d'esprit.

Le refus de la foi dans le progrès ne doit pas faire perdre tout élan critique à l’historien matérialiste tel que le conçoit Benjamin : par son travail de construction. perd chez Benjamin ses contenus religieux et se transforme en "illumination profane". le Jugement dernier a lieu ou peut avoir lieu à chaque instant et se reproduit toujours de nouveau grâce à la rédemption par la lecture herméneutique. l'historien doit à tout moment. 22 Cf. Walter Benjamin : Œuvres III. Folio) 2000. par l'interprétation des textes. Ce n'est donc pas seulement par provocation que Benjamin a recours à la théologie dans ses thèses. Le recours aux concepts religieux s'explique par une exigence éthique de la part de Benjamin : pour conférer une nouvelle espérance à son travail. de blocage messianique. mais comme un progrès culturel et social qui ne se range pas systématiquement aux côtés des vainqueurs. Le choc de ce télescopage réactualise le passé et brise la continuité entre passé et présent. Le cours du temps chronologique est interrompu par une sorte d'épiphanie qui établit des rapports entre le présent et d'autres événements historiques et les montre sous un jour inhabituel. Il faut pourtant souligner que ce concept quasi religieux de la philosophie de l'histoire sous forme de rédemption. à chaque seconde voir entrer le Messie par la porte étroite22 de la commémoration et de la prise de conscience historique et ainsi interrompre le retour éternel du toujours pareil du temps homogène et vide. Benjamin veut la transformer en espérance politique. 8 Ralf Zschachlitz . ce n'est que par cette actualisation qui peut survenir à tout moment et revaloriser tous les instants de l'histoire. Mélanges pour Marie-Hélène Pérennec. il se glisse dans les interstices du temps de manière verticale. Paris (Gallimard. p. de télescopages du passé et du présent. La rédemption à la Benjamin n'est donc pas la promesse de salut chrétienne reléguée dans un avenir lointain. l'historien doit s'opposer à l'écoulement vide du temps et renoncer aux concepts pseudo-objectifs. Ce nouveau regard porté sur le passé ne peut être que le résultat d'une rencontre inhabituelle entre le présent et le passé. Cette attente de l'instant messianique aiguise l'esprit critique de l'historien matérialiste. que la notion de progrès peut acquérir une valeur authentique. L'espérance jusque-là portée par la foi religieuse. 443.Histoires de textes. naturelle vers un monde toujours meilleur. Ce n'est que par ce mouvement en profondeur qui va à contresens de la linéarité chronologique. à l'interprétation toujours renouvelé du texte que constitue l'Histoire. mais la rédemption juive qui peut survenir à tout moment : Dans une telle conception de l'histoire. c'est-à-dire en une vision politique des faits historiques. elle demande une présence d'esprit autre que la foi dans le progrès automatique qui n'a qu'à suivre le courant. elle doit plutôt conférer une nouvelle espérance à la philosophie de l'histoire matérialiste dans l'une des époques historiques les plus sombres. Cette porte s'ouvre grâce au travail du langage. Elle est à la portée de chaque génération.