Au nom de la Liberté

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© Flammarion, Paris, 2000 ISBN : 2-08-072106-2 ISSN: 1269-8822

Paul Éluard

Paul Éluard (avec le brassard) et sa femme Nush devant la librairie «Les Cahiers d'Art» lors de la libération de Paris

Le poème fait l'ouverture du recueil et s'intitule désormais «Liberté». où il publie d'abord légalement des recueils de poésie à tirage restreint. À partir de 1943. en avril 1942. Sous ce titre. il publie sous le couvert de divers pseudonymes (comme Jean Du Haut) dans des revues clandestines. avant de l'intégrer. il publie ses premiers poèmes en hommage aux «poilus» avant de participer aux mouvements poétiques d'avant-garde (dada. Il évolue vers une poésie liant le pouvoir libérateur de l'amour et un idéal de fraternité humaniste. il connaîtra un destin hors du commun. publié semi-clandestinement. l'aviation anglaise) dans des containers destinés à la Résistance intérieure. Infirmier pendant la Première Guerre mondiale. puis à Paris jusqu'à la libération de la capitale. aux côtés d'André Breton.AU N O M DE LA LIBERTÉ PAUL ELUARD 30 PAUL ÉLUARD (1895-1952). il vit à Paris. Liberté Sur mes cahiers d'écolier Sur mon pupitre et les arbres Sur le sable sur la neige J'écris ton nom Sur toutes les pages lues Sur toutes les pages blanches Pierre sang papier ou cendre J'écris ton nom Sur les images dorées Sur les armes des guerriers Sur la couronne des rois J'écris ton nom Sur la jungle et le désert Sur les nids sur les genêts Sur l'écho de mon enfance J'écris ton nom Sur les merveilles des nuits Sur le pain blanc des journées Sur les saisons fiancées J'écris ton nom Sur tous mes chiffons d'azur Sur l'étang soleil moisi Sur le lac lune vivante J'écris ton nom 31 Liberté Paul Éluard a d'abord fait paraître son poème sous le titre «Une seule pensée». puisqu'il sera parachuté par la RAF (Royal Air Force. Sous l'Occupation. il se cache en Lozère. Ses activités clandestines commencent en 1942 : il se rapproche du Parti communiste (d'où il avait été exclu avant-guerre) et organise le Comité national des Écrivains de zone occupée. Il coordonne et présente l'anthologie L'Honneur des poètes (1943). . surréalisme) dans les années 20. au recueil Poésie etVérité. Contraint à la clandestinité totale à partir d'octobre 1943.

32 33 .AU N O M DE LA LIBERTE PAUL ELUARD Sur les champs sur l'horizon Sur les ailes des oiseaux Et sur le moulin des ombres J'écris ton nom Sur chaque bouffée d'aurore Sur la mer sur les bateaux Sur la montagne démente J'écris ton nom Sur la mousse des nuages Sur les sueurs de l'orage Sur la pluie épaisse et fade J'écris ton nom Sur les formes scintillantes Sur les cloches des couleurs Sur la vérité physique J'écris ton nom Sur les sentiers éveillés Sur les routes déployées Sur les places qui débordent J'écris ton nom Sur la lampe qui s'allume Sur la lampe qui s'éteint Sur mes maisons réunies J'écris ton nom Sur le fruit coupé en deux Du miroir et de ma chambre Sur mon lit coquille vide J'écris ton nom Sur mon chien gourmand et tendre Sur ses oreilles dressées Sur sa patte maladroite J'écris ton nom Sur le tremplin de ma porte Sur les objets familiers Sur le flot du feu béni J'écris ton nom Sur toute chair accordée Sur le front de mes amis Sur chaque main qui se tend J'écris ton nom Sur la vitre des surprises Sur les lèvres attentives Bien au-dessus du silence J'écris ton nom Sur mes refuges détruits Sur mes phares écroulés Sur les murs de mon ennui J'écris ton nom Sur l'absence sans désir Sur la solitude nue Sur les marches de la mort J'écris ton nom Sur la santé revenue Sur le risque disparu Sur l'espoir sans souvenir J'écris ton nom Et par le pouvoir d'un mot Je recommence ma vie Je suis né pour te connaître Pour te nommer Liberté.

un écrivain allemand du XVIII 6 siècle. puis à 20 heures. Matée : domptée. soumise. le couvre-feu est avancé 35 à 21 heures. il s'agit de «Patience». les Allemands ont imposé le couvre-feu en zone occupée : «La population doit se tenir dans ses demeures entre 10 heures du soir et 5 heures du matin. Couvre-feu 34 En avril 1942. Dès juin 1940. parfois par la violence. Le poète ajoute au volume trois poèmes qui avaient été préalablement édités par la revue Fontaine de Max-Pol Fouchet à Alger. Les postes [de garde] allemands ont reçu l'ordre d'arrêter toute personne rencontrée sur la voie publique entre les heures ci-dessus. ces trois poèmes vont être interdits par la censure. 1.» L'année suivante. voire 18 heures dans les villes où des sabotages et des attentats sont perpétrés par les Résistants. Il emprunte son titre à Goethe. Or. . en effet.AU N O M DE LA LIBERTE Couvre-feu Que voulez-vous la porte était gardée Que voulez-vous nous étions enfermés Que voulez-vous la rue était barrée Que voulez-vous la ville était matée1 Que voulez-vous elle était affamée Que voulez-vous nous étions désarmés Que voulez-vous la nuit était tombée Que voulez-vous nous nous sommes aimés. «Dimanche après-midi» et «Couvre-feu». Éluard publie son recueil Poésie etVérité.

ville aimée • Éluard.«Paris. Le Crève-cœur. «Ce cœur qui haïssait la guerre» : voir p. « Les Croisés ».. • Robert Desnos. Paris. « La Liberté ». «Courage» (écrit en 1942). Les Armes de la douleur. 1944. Seuls demeurent. 33 Sonnets composés au secret Louis Aragon 36 Aragon à l'époque de la guerre d'Espagne . 1941. ville occupée. 1938-1944. 47. ». • Pierre Emmanuel. La liberté guide nos pas. • René Char.AU N O M DE LA LIBERTÉ Quelques pistes de lecture «J'écris ton nom : Liberté» • Aragon.Sonnet xxv.ses monuments de sang drapés. • Cassou.. 1945. son ciel.

Gilbert Dru : jeune militant catholique engagé dans la Résistance lyonnaise. leune combattant en 1918. Trahi. Guy Môquet : 17 ans. fusillés comme otages le 22 octobre 1941. avec d'autres membres de son réseau. il publie clandestinement plusieurs recueils de poèmes sous divers pseudonymes (Jacques Destaing.)T 38 La Rose et le Réséda A Gabriel Péri et d'Estienne d'Orves comme à Guy Môquet et Gilbert Dru2 Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Tous deux adoraient la belle Prisonnière des soldats Lequel montait à l'échelle Et lequel guettait en bas Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Qu'importe comment s'appelle Cette clarté sur leur pas 39 1. il fut arrêté en juillet 1944 et exécuté en représailles à un attentat. il devient lui-même clandestin en 1943 (après l'invasion de la zone sud) et se cache dansja Drôme.. il fut arrêté et fusillé au Mont-Valérien le 29 août 1941. il fut fusillé comme otage le 15 décembre 1941 au Mont-Valérien.AU N O M DE LA LIBERTÉ Louis ARAGON ( 1897-1982). Après la défaite de 1940. Gabriel Péri : député communiste. 2. . tous exécutés par les Allemands pendant la guerre. François la Colère. Réséda : plante à fleurs blanches ou jaunes qui ruissellent en grappe.. En contact avec le Parti communiste clandestin depuis 1941. Honoré d'Estienne d'Orves : officier de marine et fervent catho1 lique. Organisateur du Comité national des Écrivains de zone sud. il crée après la guerre avec André Breton le mouvement surréaliste. en décembre 1944. en même temps que 53 juifs internés au camp de Drancy. mais s'en éloigne dans les années 30 pour prôner une poésie et un roman engagés. il avait rallié la France Libre dès juillet 1940 et créé sur le territoire français un réseau de renseignements. «La Rose et le Réséda» parut en mars 1943 dans la revue Le Mot d'ordre. La Rose et le Réséda Dernier poème qu'Aragon signa de son nom avant de rentrer dans la clandestinité. Ce n'est que lorsque le poème fut publié dans le recueil La Diane française. Il prône alors le retour au poème rimé. au service de l'idéal communiste. il s'installe en zone libre et publie légalement de la « poésie de contrebande » où le refus de l'Occupation affleure constamment. qu'Aragon y fit figurer le nom des quatre dédicataires. deux communistes (Gabriel Péri et Guy Môquet) et deux catholiques (Honoré d'Estiennes d'Orves et Gilbert Dru). fils d'un député communiste. il fit partie des martyrs de Chateaubriant.

Glas : tintement d'une cloche d'église pour annoncer l'agonie. Ici. 1. Grabat : lit misérable. À noter. . 3. 2. la connotation médiévale du mot.) mort. la mort ou les obsèques d'une personne. Citadelle : forteresse qui commandait une ville. La chapelle : lieu de culte. «être de la chapelle» signifie être croyant (cf. Trépas : (vx ou litt. 2.\U N O M DE LA LIBERTÉ LOUIS ARAGON Que l'un fût de la chapelle Et l'autre s'y dérobât Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Tous les deux étaient fidèles Des lèvres du cœur des bras Et tous les deux disaient qu'elle Vive et qui vivra verra Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Quand les blés sont sous la grêle Fou qui fait le délicat Fou qui songe à ses querelles Au cœur du commun combat Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Du haut de la citadelle2 La sentinelle tira Par deux fois et l'un chancelle L'autre tombe qui mourra Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Ils sont en prison Lequel A le plus triste grabat3 Lequel plus que l'autre gèle Lequel préfèrent les rats Celui qui croyait au ciel 1 Celui qui n'y croyait pas Un rebelle est un rebelle Nos sanglots font un seul glas1 Et quand vient l'aube cruelle Passent de vie à trépas 2 Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Répétant le nom de celle Qu'aucun des deux ne trompa Et leur sang rouge ruisselle Même couleur même éclat Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas Il coule il coule et se mêle À la terre qu'il aima Pour qu'à la saison nouvelle Mûrisse un raisin muscat Celui qui croyait au ciel Celui qui n'y croyait pas L'un court et l'autre a des ailes De Bretagne ou du Jura Et framboise ou mirabelle Le grillon rechantera Dites flûte ou violoncelle Le double amour qui brûla L'alouette et l'hirondelle La rose et le réséda 41 1. le distique qui sert de refrain).

1942. Robert Desnos 42 .\U N O M DE LA LIBERTE Quelques pistes de lecture L'inspiration médiévale • Aragon. i 942. Brocéliande. Les Yeux d'Elsa. et «Chanson de récréance». «C». • Aragon. on pourra lire sa préface aux Yeux d'Elsa : «Arma virumque cano». • Pour mieux comprendre les choix poétiques d'Aragon.

Pendant l'Occupation. Valérien : situé sur une colline (le mont Valérien) dominant e Suresnes. son imprimeur. 45 Couplets de la rue Saint-Martin Le 28 avril 1943. écrit «pour quelques amis». Jacques. Grou-Radenez. journaliste à Aujourd'hui. lieu confraternel. 4. Pas la peine d'implorer les saints. Il y meurt d'épuisement le 8 juin 1945. ami de Desnos. quelques jours après la libération du camp. ancien lieu d'ermitage au X V siècle. Il a disparu un matin. En février 1944. D'abord séduit par les expérimentations surréalistes (écriture automatique. Ils l'ont emmené. Rue Saint-Martin : rue du quartier des Halles à Paris. cher aux Surréalistes (cf. 1. Gervais et Martin3. c'est mon copain. Nous partagions la chambre et le pain. Quelques poèmes du recueil sont datés de 1942. Arrêté. sera arrêté quelque temps après pour faits de résistance et ne reviendra pas de déportation. il vit à Paris. «Tournesol» dans Clair de terre d'André Breton). Gervais et Martin : paroisses et églises du même quartier. On ne l'a plus revu dans la rue Saint-Martin. Je n'aime rien. Je n'aime plus la rue Saint-Martin. on ne sait rien. dont les «Couplets de la rue Saint-Martin». Copain : forme populaire de compagnon. Le temps passe. Saints Merri. puis en Tchécoslovaquie. il renoue avec l'activité poétique. Je n'aime plus la rue Saint-Martin. 3. à travers des recueils publiés légalement : Fortunes (1942). Pas même Valérien4 qui se cache sur la colline. au camp deTerezin. le Mont-Valérien. État de ve/7/e (1943). Robert Desnos publie État de veille. transcription de rêves). écrits peu après l'arrestation d'André Platard. c'est mon copain2. La rue Saint-Martin. à qui il transmet les informations sur l'Allemagne parvenues à son journal. fut transformé en fort militaire au XIXe siècle. 2. Il contribue aussi à la confection de faux papiers pour des Résistants et des Juifs. C'est mon ami.ROBERT DESNOS AU N O M DE LA LIBERTÉ 44 ROBERT DESNOS (1900-1945). de 1941 à 1944. Robert Desnos s'en éloigne dans les années 30 pour retourner à des formes plus populaires à travers la création radiophonique et l'écriture de chansons. que contrôle l'Occupant. . Jacques. étymologiquement : qui partage son pain avec (cum/panis). quand le poète avait deux ans. Couplets de la rue Saint-Martin Je n'aime plus la rue Saint-Martin1 Depuis qu'André Platard l'a quittée. il entre dans le réseau de résistance Agir. son réseau est victime d'une trahison. André Platard a quitté la rue Saint-Martin. Je n'aime plus la rue Saint-Martin Depuis qu'André Platard l'a quittée C'est mon ami. on ne sait plus rien. En 1942. il est déporté en Allemagne. Saints Merri. Parallèlement. pas même le vin. plus d'un millier de Français y furent fusillés par les Allemands. était aussi une rue qui réveillait l'enfance : les parents de Desnos y avaient emménagé au numéro 11 en 1902.

Contrée. je l'entends qui me revient renvoyé par les échos. aux Éditions de Minuit clandestines. Leur bruit est celui de la mer à l'assaut des falaises Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d'ordre : Révolte contre Hitler et mort à ses partisans ! 46 47 Ce cœur qui haïssait la guerre...AU N O M DE LA LIBERTE ROBERT DESNOS Quelques pistes de lecture Paris. 1944... qu'il signa du nom de Pierre Andier. de millions d'autres cœurs battant comme le mien à travers la France. Salpêtre : (étymologie : « sel de pierre » en latin médiéval) poudre blanche. mélange naturel de nitrates. 1.. « La Prophétie». Peut aussi signifier «poudre de guerre». ville occupée. • Desnos. Ainsi en fut-il de «Ce cœur qui haïssait la guerre. Ce cœur qui haïssait la guerre.. Mais non. c'est le bruit d'autres cœurs. Robert Desnos a publié pendant la guerre sous des pseudonymes plusieurs poèmes dans des revues clandestines.paru sous la signature de Valentin Gallois dans L'Honneur des poètes en mai 1944. Voilà qu'il se gonfle et qu'il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre1 et de haine Et qu'il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent Et qu'il n'est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne Comme le son d'une cloche appelant à l'émeute et au combat. ville aimée.». Ecoutez. à celui des saisons. «LeVeilleur du Pont-au-Change». et qui parut le 14 juillet 1943 dans L'Honneur des poètes. à celui des heures du jour et de la nuit. . • Desnos. Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu'il bat pour le combat et la bataille ! Ce cœur qui ne battait qu'au rythme des marées. qui se forme sur les vieux murs humides. car les nitrates servaient à fabriquer poudres et explosifs. Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs.

Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées.AU N O M DE LA LIBERTÉ Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons. Mais un seul mot : Liberté a suffi a réveiller les vieilles colères Et des millions de Français se préparent dans l'ombre à la besogne que l'aube proche leur imposera. du jour et de la nuit. Jean Cassou 48 Jean Cassou en 1938 .

cris des enfants à la sortie. il dirige après la guerre le musée national d'Art moderne. Bruits lointains de la vie. écrivain et critique d'art. 1. d'abord à Paris (groupe du Musée de l'Homme). Dès juillet 1940. il est désigné pour être le futur commissaire régional de la République de la région de Toulouse. Pour mériter l'accueil d'aussi profonds mystères je me suis dépouillé de toute ma lumière : la lumière aussitôt se cueille dans vos voix. voiture aveugle se perdant à l'infini. Jean Cassou expliqua comment. À la Libération. Poterne : porte dérobée dans la muraille d'enceinte d'un château ou de fortifications. auraient su me conduire à l'abîme où vous êtes? Et je touche à tâtons vos visages amis. avec le seul secours d'une âme aux aguets. il fut mis au secret à la prison militaire de Furgole. VI A mes camarades de prison. fleurs d'un ciel inversé. rumeurs cachées aux plis des épaisseurs muettes. il reprend aussitôt son action clandestine. C'est dans sa cellule qu'il apprit par cœur les poèmes qu'il composa de mémoire. lors des vigiles (veilles) des fêtes liturgiques. esprits bons ou mauvais qui influent sur la destinée des hommes. Génies : êtres mythiques. Libéré en juin 1943. sans crayon ni papier. portant ces reflets noirs en moi. il entre en résistance. à Toulouse. Fait Compagnon de la Libération par le général de Gaulle. 2. Carillon du salut : sonnerie des cloches qui indique. puis à Toulouse où il est arrêté en décembre 1941 par la police de Vichy pour son appartenance au réseau Bertaux. divinités secrètes. trompe d'auto. . Il est grièvement blessé pendant la nuit même de la libération de Toulouse. Laissez-moi maintenant repasser la poterne 3 et remonter.U NOM DE LA LIBERTE JEAN CASSOU Jean Cassou (1897-1986). une fois la nuit venue. 3. Ce seront les 33 Sonnets composés au secret. le salut au Saint Sacrement (ostie consacrée). quels génies2 autres que l'infortune et la nuit. astres de ma caverne. carillon du salut1 à la veille des fêtes. arrêté le 13 décembre 1941 avec des membres de son réseau. 51 Sonnet VI Dans une préface à ses sonnets. Conservateur de musée. «au secret». Jean Cassou a pris parti en 1936 pour la République espagnole agressée par les dictatures. rédigée en 1962. Il est incarcéré à la prison militaire de Furgole. D'où le carillon d'une église proche.

Guillaume Apollinaire. Voici quelques auteurs qui trouvèrent dans les mots l'évasion impossible : Charles d'Orléans.AU N O M DE LA LIBERTÉ Quelques pistes de lecture • La poésie comme viatique La poésie fut souvent le seul viatique réservé aux poètes prisonniers pour lutter contre la mort. Clément Marot. 1997. Éditions Allia. André Chénier. avant d'être exécuté le 23 février 1942 au Mont-Valérien : journal et lettres de prison. Eugène Guillevic • Écrire en prison • La prison peut être la dernière épreuve et le lieu des paroles ultimes pour les Résistant arrêtés. durant les années 1941 -1942. Paul Verlaine. François Villon. puis dans celle de Fresnes. On lira le témoignage que rédigea Boris Vildé dans la prison de la Santé.Théophile de Viau. la solitude et le désespoir. 52 . 1941-1942.

transports de documents). il a fini1. 2. Il est parti. 55 54 Bretagne Le poème «Bretagne» appartient à l'avant-dernière section du recueil Exécutoire. Des yeux. Poésie dense. aux années 30. fils de gendarme. dans son second recueil.AU N O M DE LA LIBERTÉ EUGENE GUILLEVIC EUGÈNE GUILLEVIC (1907-1997). Guillevic convoque ici un langage dépouillé pour un face à face avec la réalité quotidienne de la guerre et la souffrance des humbles. Terraqué1. des poings. Des morceaux blancs sur le bois cassé. Bretagne Il y a beaucoup de vaisselle. rassemblant des textes qui remontent. les bras levés. de peu de mots. de la cervelle Et quelques dents de mon enfant. La montée des dictatures change profondément ce catholique pratiquant. Des morceaux de bol. qui se rapproche du communisme. C'est sous l'Occupation qu'il publie légalement son premier recueil de poèmes. En 1935. Terraqué: (vx. Breton. Il y a beaucoup de bols blancs. Exécutoire: (terme juridique) qui donne pouvoir d'appliquer les effets d'une loi ou d'un jugement. Mon mari aussi a fini. intitulé Exécutoire2. d'autres poèmes de lui paraissent clandestinement. pour certains. 1. Délibérément méfiant à l'égard de tout lyrisme et de tout pathos. Beaucoup de rire et tant de sang Qui ont quitté les innocents. litt. . Guillevic adhère au Parti communiste clandestin où il fait de la résistance civile (faux papiers. des hurlements. De la vaisselle. Bientôt. À partir de 1943. // a fini : euphémisme pour signifier la mort. Ils seront recueillis après guerre. des morceaux d'assiette Et quelques dents de mon enfant Sur un morceau de bol blanc.) composé de terre et d'eau en parlant de la planète Terre (le globe terraqué). intitulée «Fractures». en 1947. elle transmet à travers l'évocation de la Bretagne une vision du réel faite d'affrontement continuel avec la matière. 1. il est nommé à Paris au ministère des Finances. Eugène Guillevic entre dans la fonction publique en 1926. Vers la prairie. Il y a tant de morceaux blancs.

Joseph Kessel Maurice Druon 56 Maurice Druon et Joseph Kessel en 1953 .AU N O M DE LA LIBERTÉ En complément de lecture • Lire la dernière section d'Exécutoire : «Les Charniers».

Kessel s'engage dans l'aviation pendant la guerre de 14-18. Conservant la musique. il est ministre des Affaires culturelles en 1973-1974. Sorti aspirant de l'école de cavalerie de Saumur en 1940. il rejoint. Après guerre. Kessel reprendra la route des voyages et des reportages. il entre dans la Résistance et passe clandestinement en Angleterre.Anna Marly. Emmanuel d'Astier de la Vigerie (1900-1969) : officier de marine. que Kessel écrit L'Armée des ombres. Partisans : combattants n'appartenant pas à une armée régulière. Ayant participé à la Résistance en France. il prend part à la bataille de la Loire. entends-tu Le vol noir des corbeaux Sur nos plaines ? Ami. Membre de l'Académie française. le Chant des Partisans va devenir l'un des hymnes tragiques de la Résistance : il sera publié clandestinement en France dans Les Cahiers de Libération (septembre 1943). entends-tu Les cris sourds du pays Qu'on enchaîne? Ohé Partisans Ouvriers et Paysans C'est l'alarme ! Ce soir l'ennemi Connaîtra le prix du sang Et les larmes Montez de la mine Descendez des collines Camarades.Joseph Kessel. Dès 1941.AU N O M DE LA LIBERTE JOSEPH KESSEL . 1. roman aux franges du témoignage. participant à plusieurs missions dangereuses. Sortez de la paille Les fusils. Il effectue alors des missions spéciales dans l'aviation. la mitraille Les grenades ! Ohé les tueurs À la balle ou au couteau Tuez vite ! Ohé saboteur Attention à ton fardeau Dynamite ! 59 58 Le Chant des Partisans À Londres. en 1942. de la chronique et du document. en 1936. Introduit secrètement en France par d'Astier de la Vigerie1. qui veut rester fidèle à l'esprit de la Résistance. Pendant la Seconde Guerre mondiale. chanter sa marche des Partisans sur une mélodie qui les touche. Kessel et Druon entendent. La guerre terminée.MAURICE DRUON Joseph KESSEL (1898-1979). Les Partisans1 Ami. Maurice DRUON (né en 1918). les Forces Françaises Libres à Londres où avec son oncle. et poursuivra sa carrière d'écrivain. il se consacre à la littérature sans cesser de s'intéresser à la politique. inspiré des paroles originales et de la vie des maquis sur le sol français. Écrivain et grand reporter d'origine russe. puis parachuté par la Royal Air Force sur les territoires occupés. en mai 1943. 1. pendant l'année 1943. fondateur en zone Sud du mouvement de Résistance Libération. il combat aux côtés des Républicains. . Lors de la guerre d'Espagne. ils composent un texte. une jeune russe.il participe aux émissions «Honneur et Patrie» de la BBC. de nombreux groupes de Résistants ont pris le nom de Partisans. C'est à Londres.

• Nuit et Brouillard (1963).MAURICE DRUON C'est nous qui brisons Les barreaux des prisons Pour nos frères ! La haine à nos trousses Et la faim qui nous pousse La misère. vois-tu. chacun sait Ce qu'il veut.. La Chanson des Canuts. créé par des détenus allemands du camp de Börgermoor. Nous on marche et nous on tue Nous on crève Ici. • Jean-Baptiste Clément ( 1863-1903)..AU N O M DE LA LIBERTÉ JOSEPH KESSEL . nous. si tu tombes Un ami sort de l'ombre À ta place.. puis adopté en 1945 par les survivants des camps et les familles des disparus. La Complainte des Partisans (aussi célèbre en son temps que le Chant des Partisans). Ami. poème de Prévert. • Barbara. • D'Astier de la Vigerie. Il y a des pays Où les gens au creux du lit Font des rêves Ici.. Quelques pistes de lecture • La chanson engagée • Aristide Briant ( 1851 -1925).. Dans la nuit la liberté Nous écoute.... qui évoque la déportation. de Jean Ferrat. mis en musique par J. Kosma. • Le Chant des Marais. du sang noir Séchera au grand soleil Sur les routes Sifflez compagnons. 60 61 . Demain. Le Temps des cerises. ce qu'il fait Quand il passe.

Marianne Cohn .

à Jérusalem. pas aujourd'hui. elle prend la responsabilité d'un convoi. Pour trahir la vie. mais est arrêtée avec les 28 enfants dont 1 elle a la charge à 200 mètres de la frontière. mais ils sont indissolublement liés au destin de celle qui fut arrêtée. Il ne me faut pas moins d'une nuit Pour renier. Il me faut la nuit pour me résoudre. pour abjurer. La lime n'est pas pour le bourreau. Je trahirai demain.AU N O M DE LA LIBERTÉ MARIANNE COHN Marianne C O H N (1922-1944). Engagée dans l'organisation clandestine du Mouvement de la Jeunesse Sioniste (MJS) sous le pseudonyme de Colin. Je trahirai demain Je trahirai demain pas aujourd'hui. à Annemasse (Haute-Savoie). Un jardin commémoratif est dédié à Marianne Cohn au mémorial de Yad Va Chem. 65 Je trahirai demain À la fin de la guerre. arrachez-moi les ongles. elle se charge de faire passer clandestinement des enfants juifs vers la Suisse. puis assassinée dans la nuit du 7 au 8 juillet 1944. La lime est pour mon poignet. Aujourd'hui je n'ai rien à dire. La lime n'est pas pour le barreau. Moi je sais. Prise dans la nasse des lois antisémites de 1940 elle trouve un refuge précaire dans une maison pour enfants juifs à Moissac (Tarn-et-Garonne). elle se réfugie avec ses parents en Espagne d'où la guerre civile la contraint à s'exiler de nouveau à Paris. incarcérée dans les locaux de la Gestapo à Annemasse. Emmenée dans la nuit du 7 au 8 juillet 1944 par la Gestapo. La lime est sous le carreau. Pour mourir. Vous ne savez pas le bout de mon courage. Le 31 mai 1944. Je ne trahirai pas. . Demain. Pour abjurer le pain et le vin. Fille de Juifs allemands fuyant le IIIe Reich. Nul ne peut certifier que ces quelques vers soient bien de la main de la jeune résistante. elle est assassinée à quelques kilomètres 64 de là. Malgré l'offre du maire d'organiser son évasion. Aujourd'hui. elle refuse d'abandonner les enfants. pour trahir. à Ville-la-Grande. en novembre 1943. un des enfants internés à la prison Pax àAnnemasse remet à la responsable du MJS un poème qui aurait été écrit par Marianne Cohn lors d'un premier séjour en prison. Vous avez aux pieds des chaussures Avec des clous. Pour renier mes amis. pas aujourd'hui. On retrouvera son corps après la Libération. Je trahirai demain. Vous êtes cinq mains dures avec des bagues. Je trahirai demain.

. • On pourra ainsi lire le témoignage de Denise Hoistein. . • Voir également le destin de Sophie Scholl.AU N O M DE LA LIBERTÉ Quelques pistes L'engagement au féminin Marianne Cohn appartient à un long cortège de jeunes femmes qui s'engagèrent au péril de leur vie.. Éditions n° 1. jeune allemande engagée dans le combat contre le nazisme en Allemagne dans son réseau «La rose blanche».1995. jeune rouennaise de 17 ans qui fut déportée avec les petits enfants juifs dont eile avait la charge : Je ne vous oublierai jamais.mes enfants d'Auschwitz.. René Char 66 René Char à Céreste (Basses-Alpes) en 1943 à l'époque où il était dans le maquis.

irrité soudain par les travaux des sages en même temps qu'ému par le zèle de quelques dieux. Début 1943. puis rejoint l'armée régulière.AU N O M DE LA LIBERTÉ RENÉ CHAR René C H A R (1907-1988). Pays natal : expression chère au poète et qui fait référence non à la France mais à l'état de grâce. Le pays natal1 n'a plus de pouvoirs. La disparition de Lefèvre. est le veilleur qui attend l'aube. En septembre I943. Char part clandestinement pour Alger préparer le débarquement de Provence. Char ne s'en sépara jamais au maquis.. Hypnos. il devient membre de l'Armée secrète des mouvements de Résistance. René Char participe un temps au mouvement surréaliste. 72 Agir en primitif et prévoir en stratège. tout en manifestant sa solidarité avec les Républicains espagnols (cf. affleure superstitieusement en image. jumeau deThanatos (la Mort). tué la semaine passée. et symbolise celui qui attendit lui aussi la lumière dans la nuit de la guerre. conservateur des infinis visages du vivant. chez qui l'avarice écrase l'amour. dans le Vaucluse. bribes volées à la nuit. pavoisé. Ses textes écrits pendant la guerre paraissent d'abord séparément («Seuls demeurent» en 1945. comme j'examinais un tout petit serpent qui se glissait entre deux pierres : «L'orvet du deuil» s'est écrié Félix. Fin 1942. Le poète. bienveillant. Dans la mythologie grecque. En juillet 1944. Après la défaite de juin 1940. 83 69 Feuillets d'Hypnos (extraits) Les 237 textes qui composent le recueil des «Feuillets d'Hypnos» forment une sorte de journal poétique consigné dans un carnet lors des années 1943-1944. 94 Ce matin. qui se constitue en zone Sud. En 1934. en ayant eu soin de recopier la partie «Journal» et quelques notes. dédié en 1937 «aux enfants d'Espagne»). 2.il est nommé chef départemental de la SAP (Section Atterrissage Parachutage) des Basses-Alpes. de bonheur subtil évoqué entre autres dans le poème « Qu'il vive ! » (Les Matinaux). chargée de réceptionner et stocker les armes parachutées à la Résistance. AUX PRUDENTS 45 Je rêve d'un pays festonné2. . il le cacha lors de son départ à Alger en juillet 1944. Trop tard. H revient 68 en France fin août. Placard pour un chemin des écoliers. dieu du sommeil. Votre cancer a parlé. il reprend son indépendance pour poursuivre sa voie personnelle de poète. Festonné : orné. Vous dont la maison ne pleure pas. aux abords des femmes.. 1. votre feu n'est qu'un garde-malade. Né à l'Isle-sur-Sorgue. récit de vie sont l'œuvre du double nocturne du poète : Hypnos. Ces éclats de vers. 22 : il neige sur le maquis et c'est contre nous chasse perpétuelle. il passe au maquis et commence un journal (les futurs «Feuillets d'Hypnos»). Feuillets d'Hypnos (extraits) 21 Amer avenir. il continue à écrire mais se refuse à publier ses poèmes. amer avenir. mais le brûla à son retour. dans la succession des journées chaudes. Hypnos est fils d'Érèbe (les Ténèbres des Enfers) et de Nyx (la Nuit). décoré. qu'Éluard lui a fait connaître. «Feuillets d'Hypnos» en 1946) avant d'être recueillis dans Fureur et Mystère en 1948. bal parmi les rosiers.

vit les quatre murs et le toit de sa grange voler en morceaux sous l'effet d'une bombe. derrière les rideaux jaunis. Les S. Des coups me parvenaient. mis dans l'impossibilité de bouger. village du Lubéron envahi par les nazis et la milice.. ponctués d'injures. le 29 juin 1943. ruisselant littéralement sur les S. Pas un des miens n'était présent au village. Et coups de pied et coups de crosse de pleuvoir. une résistance 1. Je me découvris à moi- 7I 1. Miliciens : civils ayant rallié la Milice. exaltaient sa puissance contenue.AU N O M DE LA LIBERTÉ RENE CHAR 114 Je n'écrirai pas de poème d'acquiescement.2 et un détachement de miliciens3 le tenaient sous la gueule de leurs mitrailleuses et de leurs mortiers4. armée efficace. avaient surpris un jeune maçon qui revenait de relever des collets. à 5 heures du matin. bâillonné. Cette pensée me rassura. fatalement. suivant un plan concerté. organisation paramilitaire créée en 1943 par Darnand. 2. Alors commença l'épreuve. Avec une prudence infinie. Les habitants furent jetés hors des maisons et sommés de se rassembler sur la place centrale. Le maçon fut laissé pour mort. 5. la patrouille se fraya un chemin à travers la foule et porta ses pas plus loin. . Furieuse. La maison inhabitée où je me réfugiai autorisait. Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée. passaient comme un jet de lampe sur ma fenêtre. 4. Ils se hâtaient sans hâte. Mortiers : canons destinés à faire des tirs courbes. J'avais reconnu immédiatement l'inutilité d'essayer de franchir le cordon de surveillance et de gagner la campagne. 3. Marcelle : Marcelle Sidoine. chassa mon angoisse. Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes. ils suivraient mes consignes1 et resteraient tapis. le fragment 138 des «Feuillets d'Hypnos»). À quelques kilomètres de là. Sa frayeur le désigna à leurs tortures. : Schutzstaffel. Un vieux. il parlerait. des enfants. maintenant des yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction.S.S. suivie de silence. des vieillards. Char y vivait sous une fausse identité. se rendant au lieu de rassemblement. Depuis quatre heures j'étais éveillé. Les clés sur les portes. et il ne voulait donc pas que le village se compromît pour sauver un résistant (cf. à toute extrémité. qui ne tenait pas compte assez vite de l'ordre. Une rage insensée s'empara de moi.S. hypnotisé. Mes consignes : Char voulait à tout prix éviter le drame des représailles aux habitants de Céreste. partisan de la collaboration active avec l'Allemagne. Alors apparut jaillissant de chaque rue la marée des femmes. Marcelle5 était venue à mon volet me chuchoter l'alerte. S. J'eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance. dur d'oreille. La Milice fut utilisée par le régime de Vichy pour combattre la Résistance.S. puis. Je changeai rapidement de logis. troupe d'élite du régime nazi chargée entre autres d'actions de représailles. 128 70 Le boulanger n'avait pas encore dégrafé les rideaux de fer de sa boutique que déjà le village1 était assiégé. les paralysant «en toute bonne foi». Deux compagnies de S. Je pouvais suivre de la fenêtre. les allées et venues nerveuses des occupants. Le village : il s'agit de Céreste. une amie de Char. Une voix se penchait hurlante sur le corps tuméfié : «Où est-il? Conduisnous».

puis se reporter au fragment 178 des «Feuillets d'Hypnos». 2. on est un peu dessus. Pierre Zingerman. aux champs. alias capitaine Alexandre. en revoyant votre heureuse clarté. La lune est d'étain vif et de sauge1. 3. tourmente et nuit.ayant ces maux fini leur tour Aux bois. Toute la place est pour la Beauté. • René Char avait aussi épingle sur un autre mur de la pièce un poème d'Etienne Jodelle (1532-1573) recopié de sa main. 1992. route et lumière. Cité in René Char.]. en mer. un poêle [. 148 Pour aller plus loin • René Char. 1. 1. Comme un qui en la mer grosse d'horribles vents Se voit presque engloutir des grands vagues de l'onde. beaucoup dessous.au centre. Roger Chaudon2 me disait : «Sur cette terre. il n'y a pas une place pour la Beauté. avait établi son PC (poste de commandement) dans une maison qui dominait le vallon de Céreste. C'est. Roger Chaudon : chef du secteur d'Oraison. orageuse et noire \ «Le voilà! » Il est deux heures du matin. au mur.. il fut capturé par la Gestapo alors qu'il dirigeait un transport d'armes. 2. et de gens. Comme un qui erre aux champs lorsque la nuit au monde Ravit toute clarté. longue. L'avion a vu nos signaux et réduit son altitude. on pourra se demander pourquoi Char tenait tant à cette œuvre. Etienne Jodelle. adjoint de Char pendant les années 1943-1944. Son silence fit de lui un martyr : ses tortionnaires l'enterrèrent vivant. Comment comprenez-vous ce choix? Comme un qui s'est perdu dans la forêt profonde Loin de chemin. et presque avec le sens Perdu longtemps l'objet où plus mon heur se fonde Mais quand on voit . il y avait une reproduction en couleurs du Prisonnier de Georges de la Tour-. au fond. une pierre du pays. malgré la joie de vivre qui me secoue comme un tonnerre. Dans l'atelier du poète. L'ordre des époques ne peut être inversé. «Quarto». le port.» À partir d'une reproduction du tableau. » 237 Dans nos ténèbres. Forêt.AU N O M DE LA LIBERTÉ RENÉ CHAR tié et un sourire se détacha de ma pâleur.. La brise ne gênera pas la descente en parachute du visiteur que nous attendons.. J'ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là. «L'école des poètes du tympan» chuchote Léon qui a toujours le mot de la situation. Il fut soumis à la torture. L'Amour obscur. le jour Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire. j'avais perdu longtemps Voie. J'oublie. Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre. D'étain vif et de sauge : allusion à une couleur gris argenté. 169 72 La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. Moi donc qui ai tout tel en votre absence été. Le Prisonnier de Georges de la Tour (1593-1652) est également baptisé Job raillé par sa femme. Gallimard. le bout. .. d'orée et d'adresse. ce qui me tranquillise. 231 73 Peu de jours avant son supplice. bien au-delà du sacrifice. décrit son bureau1 : «Sur un buffet.

69 : «Feuillets d'Hypnos». 1943. 1943. 31 : «Liberté». État de veille. © Éditions Gallimard P. © Éditions Gallimard Maurice Druon -Joseph Kessel P.. Exécutoire.. 1944. © Éditions Gallimard René Char P. © Éditions Raoul Breton Paul Éluard P. L'Honneur des poètes. © Éditions Gallimard Jean Cassou P. © Éditions Gallimard . ». 35 : «Couvre-feu». © Éditions de Minuit Eugène Guillevic P. 1994. 59 : Le Chant des Partisans. La Diane française. Fureur et Mystère. © José Corti Jorge Semprun P. 1945. 47 : « Ce cœur qui haïssait la guerre. 1943. 1947. 51 : «Bruits lointains de la vie. Poésie et Vérité. © Éditions Gallimard P. 1956. 1942. 33 Sonnets composés au secret. 39 : «La rose et le Réséda». 78 : «Strophes pour se souvenir». 1944. 1948. Le Roman inachevé. 55 : «Bretagne». 45 : «Couplets de la rue Saint-Martin». ». © Éditions de Minuit P.. 1942. © Éditions Gallimard Benjamin Péret P. Poésie et Vérité. © Éditions Gallimard Robert Desnos P..Les textes reproduits dans ce recueil le sont avec l'aimable autorisation des éditeurs suivants : Louis Aragon P. 83 : Le Deshonneur des poètes. 80 : L'Écriture ou la Vie.

Fresnes1 Ma chère Mélinée. De nombreux Résistants y furent incarcérés. . Avec l'aide de mes amis. ma petite orpheline bien aimée. qui voudront bien m'honorer tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d'être lus. Manouchian est fusillé au Mont-Valérien avec ses camarades le 21 février 1944.La poésie et la vie I. prenant le commandement des Francs-Tireurs et Partisans de la MOI en région parisienne. En 1943. Pendant quatre mois. c'est en regardant au soleil et à la belle nature que j'ai tant aimé que je dirai Adieu ! à la vie et à vous tous ma bien chère femme et mes 1. il écrit à sa femme1. La lettre de Manouchian est reproduite ici dans son orthographe et sa syntaxe fautives originales. Bonheur ! à ceux qui vont nous survivre et goutter la douceur de la liberté et de la Paix de demain. lettre à Mélinée. Bonheur! à tous! -j'ai un regret profond de ne t'avoir pas rendu heureuse. puis du journal du groupe arménien de la MOI (Main d'Œuvre Immigrée). Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme. J'en suis sûre que le peuple français et tous les combattants de la liberté sauront honorer notre mémoire dignement. de brochures et de reportages filmés : ils espèrent qu'en présentant la Résistance sous les traits de ces quelques étrangers. Aujourd'hui il y a du soleil. d'affiches («l'affiche rouge»). Dans quelques heures je ne serai plus de ce monde. Je n'y crois pas. la population française s'en détournera. Chacun aura ce qu'il méritera comme chatiment et comme récompense. juifs pour la plupart. tu apportera mes souvenirs si possibles. Au moment de mourir je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit. d'août à novembre. mais pourtant. je sais bien que je ne te verrai plus jamais. Réfugié en France en 1925. Avant de mourir. Je m'étais engagé dans l'armée de la Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et de but. Je mourrais avec mes 23 camarades toute à l'heure avec courage et sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille. Rapidement. il est nommé responsable politique de la section arménienne clandestine de la MOI. il s'engage personnellement dans la lutte armée. On va être fusillé cet après-midi à 15 heures. où sa famille est décimée lors des massacres commis par les Turcs contre les Arméniens en 1915-1916. Le peuple Allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. il devient l'animateur de revues de la communauté arménienne. ses équipes effectuent des dizaines de sabotages et d'attentats contre l'occupant. Fresnes : prison de la banlieue parisienne (Val-de-Marne). je l'ai fais sans haine. car personnellement je n'ai fais mal à personne et si je l'ai fais. La lettre et le poème • Missak Manouchian. Condamné à mort. J'aurais bien voulu avoir un enfant de toi comme tu le voulais toujours. organisation rattachée au Parti communiste. Je te prie donc de te marier après la guerre sans faute et avoir un enfant pour mon honneur et pour accomplir ma dernière volonté. 1. tout est confus en moi et bien claire en même temps. Que puisse t'écrire. Marie-toi avec quelqu'un qui puisse te rendre heureuse. Il est traduit avec vingt-deux de ses compagnons devant un tribunal allemand à Paris. Missak Manouchian est né en 1906 en Arménie. à mes parents en Arménie. Traqué. C'est l'occasion pour l'occupant et le régime de Vichy de lancer une vaste opération de propagande par voie de tracts. Tous mes biens et toutes mes affaires je lègue à toi et à ta sœur et pour mes neveux. son groupe est finalement démantelé en novembre. communistes. il gagne d'abord sa vie comme tourneur chez Citroën. Il publie aussi des poèmes dans sa langue natale. en février 1944. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie. entièrement contrôlée par les Allemands. 21 février 1944. car je meurs en soldat régulier de l'Armée française de la Libération. Sous l'Occupation.

Ton ami Ton camarade Ton mari Manouchian Michel. P. il choisit des étrangers «aux noms difficiles». celles de Manouchian à Mélinée. et les dernières paroles d'un condamné à son épouse. M.-S. • Louis Aragon. Je tembrasse bien bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaisse de loin ou de près. où l'alexandrin héroïque se mêle aux accents de la laisse1 assonancée de l'épopée. Aragon compose. . je vous serre tous sur mon cœur. Léo Ferré a mis en musique le poème d'Aragon dans une chanson intitulée L'Affiche rouge. Adieu. • En i 962. Laisse : couplet d'une chanson de geste 2. sur commande. Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal où qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendu. ces «Strophes pour se souvenir» qu'il fait paraître dans son recueil de poésie Le Roman inachevé. Erivan (ou Erevan) : capitale de l'Arménie. «Strophes pour se souvenir». Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant leur temps Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant. Nul ne semblait vous voir Français de préférence Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE Et les mornes matins en étaient différents Tout avait la couleur uniforme du givre À la fin février pour vos derniers moments Et c'est alors que l'un de vous dit calmement Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses Adieu la vie Adieu la lumière et le vent Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent Toi qui va demeurer dans la beauté des choses Quand tout sera fini plus tard en Erivan1 Un grand soleil d'hiver éclaire la colline Que la nature est belle et que le cour me fend La justice viendra sur nos pas triomphants Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant Vous n'avez réclamé ni la gloire ni les larmes Ni l'orgue ni la prière aux agonisants2 Onze ans déjà que cela passe vite onze ans Vous vous étiez servi simplement de vos armes La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L'affiche qui semblait une tache de sang Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants 1. Pour ce faire. : J'ai quinze mille francs dans la valise de la Rue de Plaisance. Dans ce texte. Pour célébrer le dixième anniversaire de la Libération. Les italiques parlent alors une langue qui dépasse le poème de circonstance et de commande.bien chers amis. Si tu peus les prendre rends mes dettes et donne le reste à Armène. 1. Ni l'orgue ni la prière aux agonisants : allusion à des obsèques religieuses. en 1956.M. Aragon veut magnifier le mythe collectif des Résistants communistes.

à la grande joie de Darriet qui rythmait notre récitation par des mouvements des mains. Miller nous a traités de chauvins en riant. d'indicible allégresse. à cause et autour d'un même mégot partagé. déportés comme lui lors des transferts massifs qui vidèrent les geôles françaises et le camp de Compiègne à la fin de l'année 1943. je lui lisais LaFileuse1 de Paul Valéry. LaFileuse : premier poème du recueil Album de vers anciens. que nous nous sommes retrouvés. aux codes inexplicables mais absoluments contraignants. Plutôt d'une mort à partager. juste à la dernière minute avant le couvre-feu effectif. qui inspira à son tour Apollinaire. «Et c'est la Lorelei. 3. L'Écriture ou la Vie. » 1. il est arrêté. ce poème était déclaré d'auteur inconnu.3 La fin du poème. tirant à tour de rôle des bouffées délicieuse d'un même mégot. dans une sorte d'excitation. il est contraint de quitter l'Espagne franquiste avec ses parents et termine ses études à Paris. Le camp de Buchenwald est libéré le I I avril 1945 par la 3e armée américaine. le lied de la Lorelei2. des sueurs malsaines et de l'acre tabac de machorka2. lui. Ich weiss nicht. Il retrace l'expérience du maquis et de l'univers concentrationnaire dans son premier roman Le Grand Voyage. puis déporté à Buchenwald1. nous nous étions mis à courir pour regagner le block 62. d'une même impression de dérision. désorientée par le choc avec la réalité surprenante de la vie à Buchenwald. Serge Miller et moi. was soll es bedeuten Dass ich so traurig bin. alors qu'on commençait à entendre au loin les premiers coups de sifflet annonçant le couvre-feu. Yves Darriet et Serge Miller font partie de ces amis d'infortune : avec Semprun. ils partagent l'horreur quotidienne mais aussi des instants d'éternité volés à la barbarie et à la mort. créé en 1937 pour l'internement d'opposants au régime nazi. En 1937. d'une identique curiosité combattive et fraternelle pour l'avenir d'une survie improbable. dans le bruit assourdissant des dizaines de paires de galoches de bois s'éloignant au galop pour regagner les baraquements. La Loreleï : sirène légendaire qui envoûtait les bateliers du Rhin. avons découvert un goût commun pour la musique de jazz et la poésie. Seul sur la place de l'Appel. 1. nous l'avons hurlée.. comme un chef d'orchestre. Jorge Semprun vit encore dans le camp. paru en 1963. Machorka (ou mahorca) : tabac de rebut qui se présente sous forme de filaments ligneux.4 Dans la foule hagarde du block 62. Ensemble. des défécations. 2. avec son chant fatal/Qui aura fait tout le mal. on meurt encore du typhus et de la dysenterie. Engagé très tôt dans la Résistance. elle a donné son nom à un célèbre poème de Heine. nous avons déclamé. il revient sur cette expérience de la déportation dans un texte autobiographique. La poésie contre la barbarie Jorge Semprun.. Semprun noue des liens d'amitié avec d'autres détenus français. Sous la domination nazie. «Je ne sais pourquoi mon cœur est si triste » 4. lieu fantomatique où. découvrir les points communs qui nous rattachaient au même univers culturel et moral. En attendant d'être rapatrié.Il. corvéable à merci. Miller est venu se joindre à nous. . il déclame un poème de René Char pour affirmer la vie contre le sacrifice des innocents.. Arrivé à Buchenwald en janvier 1944. car on ne voulait guère révéler l'identité de Heine. C'est dans les latrines collectives. Il a commencé.LÉcriture ou laVie. à nous réciter des vers de Heine. C'est là. Und das hat mit ihrem Singen Die Lorelei getan. Jorge Semprun est né en 1923 à Madrid.. Nous aussi ensuite. un soir mémorable que Darriet et moi. Nous échangions des poèmes à ce moment-là : Darriet venait de me réciter du Baudelaire. En 1994.Buchenwald : Camp de concentration allemand situé près de Weimar. dans l'ambiance délétère où se mélangeaient les puanteurs des urines. en dépit de la libération. Un peu plus tard. d'origine juive. en allemand. 2. La poésie devient 1 alors pour eux la seule parole capable de rappeler la dignité de s l'homme dans un décor d'apocalypse. grand poète allemand (1797-1856). nous n'avions pu nous reconnaître. alors.

. L'Honneur des poètes suscite donc l'indignation de Péret à double titre : d'une part. En 1936. c'était le lendemain de la libération de Buchenwald. Peut-être écoute-t-il la musique de l'accordéon russe. il participe à la guerre d'Espagne dans les rangs républicains. par ses moyens propres.. sous prétexte de souder la population contre l'occupant. • Deux anthologies ont été consacrées à la poésie des camps : André Verdet. Il suivra aussi Breton dans son attitude politique. Benjamin Péret rencontre André Breton à Paris en 1920. Né en 1899. 1948.. . au nom desquelles les combattants de la Première Guerre mondiale s'étaient entretués. Gallimard. 1998). Elle est venue par cette ligne blanche.. trahissant ainsi leur ancien idéal. il considère que ces poètes communistes et chrétiens. au-delà de la révolution sociale. Depuis la mort de Franklin D. La poésie engagée en question Benjamin Péret. ma voix s'élève. qui allie le désir d'une révolution sociale et le refus de toute soumission de l'art à des fins politiques. C'est à Mexico qu'il publie en 1945 Le Déshonneur des poètes. s'enfle. Anthologie des poèmes de Buchenwald. les anciens compagnons surréalistes. recueil de poèmes engagés publiés contre l'occupant nazi. Le Déshonneur des poètes ( 1945). Je murmure le début d'un poème qui se nomme La Liberté1. et de son rapprochement avec le trotskisme. 1. Ce pamphlet est une réaction à L'Honneur des poètes. est le témoignage d'une résistante déportée à Ravensbruck et qui elle aussi. Le soldat américain a pris des jumelles et me regarde. depuis le jour de la libération. Il ne s'agit pas pour Péret de défendre « l'art pour l'art » et de refuser que les poètes s'engagent dans la cité. un drapeau noir flotte en berne. il s'exile au Mexique où il mène une existence précaire jusqu'à la fin de la guerre. C'est le 12 avril que j'avais lu pour la première fois le poème La Liberté. Prenaient fin la renonciation à visage de lâche. l'alcool du bourreau. la fin du poème de René Char. pendant que je poursuis ma récitation. Je crie désormais à pleins poumons.Sur la plate-forme de la tour de contrôle.. Henri Ponzol. vers une « libération totale de l'esprit humain ».. les surréalistes faisaient l'éloge de la Révolution russe de 1917 et fustigeaient ouvertement les valeurs traditionnelles (patriotisme. Ces voix toujours présentes. Fureur et Mystère. comme moi. la sainteté du mensonge. réhabilitent patriotisme et religion . Mais la poésie surréaliste doit tendre. Ça tombait bien. dans les années 30. un soldat américain est acoudé à la balustrade. Dans les années 20 en effet. Éditions Tirésias. Mais. qui incluent notamment le rejet des conventions littéraires passées. trouva dans la poésie un rempart à la barbarie. Roosevelt. Presses Universitaires de Reims. d'autre • Le livre de Geneviève Anthonioz De Gaulle. Devenu un des fondateurs du surréalisme. Ce refus est une des causes de son rejet du communisme stalinien. auquel ont notamment contribué Aragon et Éluard. Sans l'avoir prémédité. Elle est venue par cette ligne blanche pouvant tout aussi bien signifier l'issue de l'aube que le bougeoir du crépuscule. religion). seul sur la place d'appel. Au sommet de la tour. il rejoint la zone sud. elle passa les cimes éventrées. Elle passa les grèves machinales . il reprend son métier de correcteur à Paris. La Traversée de la nuit (Seuil. se renforce. signalé comme militant révolutionnaire. il restera toute sa vie fidèle aux conceptions esthétiques du mouvement dans ses poèmes faits d'un jaillissement continuel d'images. Après la défaite. René Char. En octobre 1941.

et. Miasmes : mauvaises odeurs. En définitive. il constate que leur éloge des valeurs traditionnelles s'accompagne d'un retour à des formes poétiques du passé. prend un sens étranger à toute poésie. Je ne veux pour exemple de ce qui précède qu'une petite brochure parue récemment à Rio de Janeiro : L'Honneur des poètes. considéré en regard de son contenu. dans ces « vers ». 2. cesse d'abord d'être un poème et par suite constitue un obstacle à la libération totale de l'homme. la condition même de l'expression poétique. aucune liberté ne sera concevable : leur expulsion préalable est une des conditions capitales de l'avènement de la liberté. Il y aurait encore beaucoup à dire de la liberté si souvent évoquée dans ces pages. réagissent l'un sur l'autre dans une course éperdue à la pire réaction1. pour lui. Le titre même de la brochure.part. cette brochure. Il est en effet significatif que la plupart de ces textes associent étroitement le christianisme et le nationalisme comme s'ils voulaient démontrer que dogme religieux et dogme nationaliste ont une 1 commune origine et une fonction sociale identique. c'est-àdire qui s'oppose au progrès social issu des principes révolutionnaires. contribue à la libération effective de l'homme. cet appel d'air doit d'abord emporter tous les miasmes2 du passé qui infestent 1. et. sa philosophie et sa morale ? La liberté est comme un «appel d'air» disait André Breton. en contradiction avec la liberté formelle qui est. Par contre. de tout poème authentique s'échappe un souffle de liberté entière et agissante. qui comporte un choix de poèmes publiés clandestinement à Paris pendant l'occupation nazie. L'Honneur des poètes. La forme et le contenu gardent nécessairement entre eux un rapport des plus étroits et. revenir à la rime et à l'alexandrin classiques. de quelle liberté s'agit-il ? De la liberté pour un petit nombre de pressurer l'ensemble de la population ou de la liberté pour cette population de mettre à la raison ce petit nombre de privilégiés ? De la liberté pour les croyants d'imposer leur Dieu et leur morale à la société tout entière et de la liberté pour cette société de rejeter Dieu. en leur immense majorité. pour remplir son rôle. Pas un de ces « poèmes » ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique et ce n'est pas un hasard si leurs auteurs ont cru devoir. par là. D'abord. car il le trompe en lui montrant une « liberté » qui dissimule de nouvelles chaînes. même si cette liberté n'est pas évoquée sous son aspect politique et social. . l'honneur de ces « poètes » consiste à cesser d'être des poètes pour devenir des agents de publicité. Tout « poème » qui exalte une « liberté » volontairement indéfinie quand elle n'est pas décorée d'attributs religieux ou nationalistes. Tant que les fantômes malveillants de la religion et de la patrie heurteront l'aire sociale et intellectuelle sous quelque déguisements qu'ils empruntent. Réaction : réaction doit être pris ici dans son sens politique.

Plusieurs siècles plus tard. c'était d'abord ranimer l'espoir de quelques-uns. . Jean Lemaire. Éditions Cêtre. accompagnés de la consigne : «Prière de faire circuler». C'est le cas des deux poésies reproduites ici. Un résistant franc-comtois. In François Marcot. sans moyens et sans appui. poésie engagée La parole déguisée : poésie ludique. sur la terre sera seul à survivre Soyons le seul soutien du fûhrer allemand De ces navigateurs tuons la race maudite À eux seuls appartient ce juste châtiment La Palme des vainqueurs répond au vrai mérite. écrasons le peuple d'Outre-Mer Le NAZI. Refuser la défaite. manuscrits ou dactylographiés. etc. p 43. Les Voix de la Résistance. un véritable mot de passe des | pensionnaires de Franche-Comté. Jean Molinet. Ainsi sont nés les premiers tracts clandestins.1978). au risque parfois de l'hermétisme et de la gratuité. in Paul Zumthor. ils nourrissaient leurs écrits des événements politiques et militaires du moment mais aussi de leurs questionnements philosophiques. 1989. Poètes de cour. les premiers Résistants étaient isolés.» Les jeux poétiques auxquels se livrèrent ces poètes de l'ombre ne sont pas sans rappeler les pratiques d'une génération de poètes que l'histoire littéraire a rassemblés sous le noms de Grands Rhétoriqueurs. 1. Montbéliard et Pontarlier : «"L'espoir RST" est un leitmotiv. suivant le principe de la chaîne. tant en rétrogradant que autrement» de Meschinot ou encore le «Rondeau à lescture multiple» de Molinet.Poésie anonyme. ils ont parfois traversé toute la France. Anthologie des Grands Rhétoriqueurs. poésie de contrebande En 1940. Nouvel Alphabet Français La Nation La Gloire Les places fortes Les provinces Le Peuple Les lois La justice Le prix des denrées Le Ruine La Honte Mais l'Espoir ABC FAC OQP CD EBT LUD FMR LV HEV VQ RST Collaboration Aimons et admirons le chancelier Hitler L'Éternelle ANGLETERRE est indigne de vivre Maudissons. 10/18. des auteurs anonymes vont retrouver les astuces et les jeux des Grands Rhétoriqueurs (voir la «Ballade à double lecture» et l'«Oraison qui se peult dire par hunt ou seize vers. Ces auteurs (Jean Meschinot. Recopiés ou reproduits.) dont les œuvres furent publiées entre 1470 et 1520 étaient des «manœuvriers du verbe» (Zumthor) qui hissèrent la formalisation poétique à un niveau rarement atteint. Jean-François Mugnier-Pollet témoigne du succès du Nouvel Alphabet Français chez les jeunes collégiens de Dole. poésie du passé. fréquemment entendu par le surveillant que j'étais alors1. tandis que la population française était effondrée après un désastre militaire sans précédent.

Ou. Fatigués de porter leurs misères hautaines. certains ont voulu reprendre à leur compte des oeuvres connues pour les détourner de leur vocation première : travestis. 3. devenu rare. qui en remplacent d'autres. L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré. Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles. routiers et capitaines Partaient. ici. de qualité supérieure. . ivres d'un rêve héroïque et brutal Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines. investis d'une charge satirique. 2. Les rives de la Manche et les ports atlantiques Enchantaient leur sommeil d'un mirage doré Jusqu'au jour où. Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental. •José Maria de Heredia. «Les Conquérants» (Les Trophées. brisés dans leur noire envolée Ils virent s'éployer dans un ciel ignoré Signe du Jugement. Chaque soir. la bannière étoilée3. Brème. • «Les Conquérants». Ils allaient conquérir le fabuleux métal Dont Londres et Paris gardaient leurs caves pleines Et de brusqes défis vibraient dans leurs antennes Quand le Fûhrer parlait au monde occidental Chaque soir. 1. à cause des restrictions de la guerre. De Palos de Moguer. espérant des lendemains épiques. rouliers et capitaines Partaient. Celle de la Ballade des Dames du temps jadis se joue des subtilités de la poésie savante de Villon pour mieux dénoncer sur un mode trivial les dures réalités des restrictions causées par l'Occupation. ivres d'un rêve héroïque et brutal. (l'orge grillé remplaçant le café par exemple). souvent de piètre qualité. Hambourg : ports allemands. La bannière étoilée : le drapeau américain. Jura) Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal Fatigués des ersatzl qui nourrissent à peine De Brème et de Hambourg2. ces textes exprimaient alors le refus de l'Occupant. 1893) Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal. poème anonyme de la Résistance (début 1941. espérant des lendemains épiques. C'est ce qu'illustrent les deux poèmes anonymes suivants.il s'agissait de revenir aux sources d'une culture commune ou de redécouvrir un héritage oublié qui retrouvait son actualité en temps de guerre. penchés à l'avant des blanches caravelles. Souvent. L'imitation du sonnet de Heredia délivre un message d'espoir empreint d'une certaine solennité mais le procédé du pastiche permet de considérer avec distance ce qui n'est encore que l'utopie de la Libération. Parfois. Ersatz : produits alimentaires.Patrimoine poétique et imitation Nous avons évoqué dans la présentation comment tout un patrimoine poétique avait été remis au goût du jour durant les années noires de l'Occupation.

Mais où sont les neiges d'antan? Où s'en va le cuir de nos bœufs? Ce n'est point nous qui portons les bottes. où est la roine Qui commanda que Buridan Fut jeté en un sac en Seine? Mais où sont les neiges d'antan? La roine* Blanche comme un lis Qui chantoit à voix de seraine*. où. La lard rose à la brune couenne. Vierge souveraine ? Mais où sont les neiges d'antan ! Prince. Jura) Dites-moi où. parlant quand bruit on mène Dessus* rivière ou sur étang. blanche comme un lis. n'*en quel pays Est Flora la belle Romaine Archipiades* ne Thaïs qui fut sa cousine germaine . 1461). Tout part chez notre sœur germaine Mais où sont les neiges d'antan? * sur * eut * savante * Abélard * eut cette épreuve * reine * sirène * elles * Vous ne sauriez demander ni cette semaine ni cette année où elles sont. Aliz. Où sont-ils*. le 3 mars 1942. Et les lapins de nos garennes Qui sont occis par l'occupant Où vont-ils. Nos bons fromages de pays. Mais où sont les neiges d'antan? La crème. Où vont notre beurre et nos œufs? Nous n'en voyons cageot ni motte. Présenté sur les ondes de la BBC. Écho. n'enquerrez de semaine Où tout s'en va. Pour qui fut châtré et puis moine Pierre Esbaillart* à Saint-Denis ? Pour son amour ot cette essoine* Semblablement. que je ne vous ramène à ce refrain 1. Plus rien à mettre en nos bedaines. Qu'à ce refrain ne vous remaine * : Mais où sont les neiges d'antan? * et '* Alcibiade • «Ballade des Dames du temps jadis». la bonne Lorraine Qu'Anglois brûlèrent à Rouen . Et Jeanne. Vierge Souvraine? Mais où sont les neiges d'antan? Prince. n'enquerrez de semaine Où elles sont. ni de cet an . Bietrix. claquant des dents.• François Villon. ne de cet an. dans quel pays Sont allés nos chapons du Maine Nos vaches grasses. Dites-moi où. Berthe au plat pied. nos brebis Et nos moutons de haute laine ? Frappés de disette soudaine Nous restons là. Haramburgis qui tint le Maine. . Qui beauté ot* trop plus qu'humaine? Mais où sont les neiges d'antan? Où est la très sage* Héloïs. «Ballade des Dames du temps jadis» (LeTestament. Les patates de nos domaines. Semblablement où vont nos crottes Du chocolat au nouvel an? J'en ai vu emporter des hottes. poème anonyme1 (début 1941.

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Donne une vision fragmentée. ployée dans une phrase a forme négative). La guerre : «une boucherie héroïque». Idée générale ou abstraite mise en scène sous une représentation concrète ou une métaphore animée. pille et vole.)..) Dans nos ténèbres. (Desnos. C'est pourquoi images fortes et figures de style expressives abondent dans ses vers : elles sont autant de moyens pour dénoncer l'inacceptable mais aussi pour susciter 'émotion et pour raviver l'espoir. Les figures d'amplification et d'atténuation L'hyperbole Exagération dans Je suis morte de fatigue. les deux termes (élément comparé et élément comparant) sont mis en relation par un outil grammatical (outil de comparaison). effet/cause. « Demain ». La synecdoque des doigts errants/avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE. État de veille. I. pour convaincre et décider. Permet de donner de la densité à l'énoncé. Paris* a froid. termes de force crois(Hugo. Les images Noms des figures La comparaison Définitions Procédé de style qui consiste à établir un rapport de ressemblance (élément commun) entre deux réalités. voilée / Parvient pourtant distinctement jusqu 'à nous.) 4. origine/objet. « Strophes pour se souvenir».) 2. Paris a faim. État de veille. «Demain». La vie et la mort.Voici l'or. Les figures de substitution La métonymie Deux réalités sont liées par un rapport de proximité (contenant/ contenu. position de plusieurs Petit. (Aragon. Les Châtiments) sante ou décroissante. «La Voix». Rapprochement de deux mots dont le sens est apparemment inconciliable (cas particulier de l'antithèse. il n'y a pas de place pour la Beauté. 3. (Éluard. la matière pour l'objet. (Desnos. les termes que l'on emploie pour insister sur une idée. Toute la place est pour la Beauté. L'allégorie est souvent indiquée par la majuscule. (Desnos. Or du fond de la nuit. Image qui consiste à identifier deux termes par le biais d'une comparaison dont on a supprimé le lien grammatical.237. Deux réalités sont liées par une relation d'inclusion ou de contiguïté (la partie pour le tout. Tu as envié comme nous La métaphore L'oxymore les clochards épiques de Leclerc *. Dire peu pour suggérer Je n'étais pas mécontent de : beaucoup (souvent em.).) * Paris désigne ici les habitants de Paris. Au rendez-vous allemand.) * Les soldats de la 2e DB. Contrée.) La litote . neuf est le soir. Desnos. Le chiasme L'allégorie Le temps.j'étais très satisfait. L'Europe sous sa loi guerrière se débattit. comme un tambour. (Discours d'André Malraux pour l'entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon. «Courage». l'ombre et la lumière. (Victor Hugo. petit.Glossaire des figures de style La poésie de la Résistance est une poésie engagée qui prête ses pouvoirs pour mieux témoigner. Dans la comparaison. Les figures d'opposition L'antithèse Mise en relief de deux expressions en les opposant. État de veille. viens. «Feuillets d'Hypnos». (Voltaire. Les Châtiments. un objet ou un animal.. Mais à l'heure du couvre-feu. vieillard souffrant de multiples entorses/ Peut gémir. Le Roman inachevé.) La personnification Procédé qui consiste à attribuer un comportement humain à une idée. pour emporter l'adhésion de ses lecteurs. Candide) Le matin est neuf.) Disposition symétrique (a-b-b-a) d'éléments constitutifs de deux groupes d'antithèses. Coordination ou juxta. La gradation (Char. «Demain». impressionniste de la réalité.fr. Exemples Une voix. nous témoignons encore/De la splendeur du jour et de tous ses présents.

destinataire du discours. Le Roman inachevé) Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant.) lité brutale ou blessante. Les Yeux d'Eisa. « S t r o p h e s p o u r se souvenir». 6. La Diane française.) 0 ma France. Procédé oratoire qui consiste à interpeller le (Éluard. che mais le sens différent. des poing.. Frères. (Guillevic.. Autres figures La périphrase L'ellipse Évoquer un mot par une La ville-lumière : Paris expression synonyme. l'expression d'une réa.Exécutoire. 0 ma délaissée. ayons du courage. (Aragon «C». 5. Exécutoire. mots dont le son est pro.L'euphémisme Type particulier de péri. (Aragon. (Aragon. des hurlements. « B r e t a g n e » .Il est parti.Aux armes citoyens. solidaire. Le Roman inachevé) Ily a beaucoup de bols blancs Des yeux.) Répétition et anaphore Énumération et accumulation Série plus ou moins longue de termes appartenant à une même catégorie grammaticale (effet de profusion ou d'anarchie). (Aragon. Rien qu 'un mot. Un grand soleil d'hiver éclaire la colline/Que la Nature est belle et que le cœur me fend. phrase visant à atténuer (Guillevic.. «Ballade de celui qui chanta dans les supplices ». S'ouvre et tu sors. par l'omission de termes qui peuvent cependant se deviner. souligne l'antithèse) / Répétition d'un même mot dans une phrase ou au début de chaque phrase. il a fini. ) * Allusion à Gabriel Péri torturé mais qui ne parla pas. aux larmes citoyens. La paronomase Rapprochement de deux Solitaire. «Bretagne». « S t r o p h e s p o u r se souvenir». Les procédés d'insistance Le parallélisme Syntaxe semblable de deux énoncés (rythme la phrase.) L'apostrophe . rien qu'un mot*. Au rendez-vous allemand. la porte cède. «Courage».. Effet d'intensité créé par le sous-entendu.