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Politis
Politis, 2, impasse Delaunay 75011 Paris Tél. : 01 55 25 86 86 Fax : 01 43 48 04 00 www.politis.fr redaction@politis.fr Fondateur : Bernard Langlois. Politis est édité par Politis, société par actions simplifiée au capital de 941 000 euros. Actionnaires : Association Pour Politis, Christophe Kantcheff, Denis Sieffert, Pascal Boniface, Laurent Chemla, Jean-Louis Gueydon de Dives, Valentin Lacambre. Président, directeur de la publication : Denis Sieffert. Directeur de la rédaction : Denis Sieffert. Comité de rédaction : Rédaction en chef : Thierry Brun (87). Christophe Kantcheff (85). Michel Soudais (89). Secrétaire général de la rédaction : Sébastien Fontenelle (74). Chefs de rubrique : Olivier Doubre (91), Xavier Frison (88), Ingrid Merckx (70). Patrick Piro (75), Jean-Claude Renard, Gilles Costaz, Marion Dumand, Denis-Constant Martin, Christine Tréguier, Claude-Marie Vadrot, Jacques Vincent. Responsable éditorial web : Xavier Frison (88). Architecture technique web : Grégory Fabre (Terra Economica) et Yanic Gornet. Premier rédacteur graphiste papier et web : Michel Ribay (82). Rédacteurs graphistes : Claire Le Scanff-Stora (84), Jérémie Sieffert. Correction et secrétariat de rédaction : Marie-Édith Alouf (73), Pascale Bonnardel (83). Administration-comptabilité : Isabelle Péresse (76). Secrétariat : Brigitte Hautin (86). Publicité-promotion : Marion Biti (90). publicite@politis.fr Impression : Rivet Presse Édition BP 1977, 87022 Limoges Cedex 9 DIP, Service abonnement Politis, 18-24, quai de la Marne, 75164 Paris Cedex 19 Tél. : 0144848059. Fax : 0142005692. abopolitis@dipinfo.fr Abon. 1 an France : 147 euros Diffusion. NMPP. Inspection des ventes et réassort : K.D. Éric Namont : 01 42 46 02 20 Numéro de commission paritaire : 0112C88695, ISSN : 1290-5550

S O M M A I R E
• DANIEL BENSAÏD : «S’ATTAQUER AU SYSTÈME LUI-MÊME »
4-5

ÉDITORIAL
PAR THIERRY BRUN

QUAND L’ÉCONOMIE VA MAL
• LES QUATRE CRISES PLANÉTAIRES
• Crédits à hauts risques • Le capitalisme Ponzi • Les lignes de fracture de 2008 • Une économie « avec » marché • La vérité sur la dette • Récession et crise : la spirale • La vulgarité en équations • Attali et l’économie de guerre • Le capitalisme délinquant • L’insoutenable libéralisme • Arrêtons la guerre des monnaies 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18

Sortir de l’impasse libérale

G

DÉGÂTS SOCIAUX ET ÉCOLOGIQUES
• LA « SOCIÉTÉ DU RISQUE »
• Croissance ou écologie ? • Sale temps pour les pauvres • Sous les retraites, le don • Et la finance ruinera les retraités • La leçon du Clemenceau • Relocaliser le développement • Le sens d’une révolte • Record d’inégalité aux États-Unis • Controverse sur le pouvoir d’achat • La violence faite aux 35 heures • Le partenariat, nouvelle machine de guerre • Le plein-emploi précaire • L’an un de la Sarkonomics 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34

ens d’actualité, les journalistes manquent souvent de mémoire. La plupart des économistes, otages de la conjoncture, ont le même défaut. Rien, donc, n’est plus édifiant et salutaire que de les relire, avec le recul des années et à la lumière de ce qui est advenu. Sans forfanterie aucune, d’autant que c’est leur mérite, et non le nôtre, le moins que l’on puisse dire est que nos chroniqueurs supportent l’épreuve du temps. Le lecteur en jugera en découvrant cette sélection de textes parmi les 250 publiés depuis six ans dans Politis. Au cœur de la crise qui ébranle tout le système, et qui, sans doute, ne fait que commencer, leurs analyses restent pertinentes. L’explication est simple : les économistes que nous publions dans Politis – et qui sont, pour la plupart d’entre eux, membres du conseil scientifique d’Attac – proposent toujours une analyse systémique. Ils plongent leur critique au cœur du système capitaliste. Ils se mettent à l’abri des soubresauts et des illusions de la conjoncture. Ils ne s’enivrent jamais de l’air du temps. Contrairement à la plupart de leurs confrères les plus médiatisés. C’est pourquoi, d’ailleurs, leurs chroniques dans Politis apparaissent sous la rubrique « À contrecourant ». Réjouissons-nous qu’ils soient, ces jours-ci, un peu plus « dans le courant », au moment où la crise confirme leurs analyses. Et gageons que tout cela n’est que provisoire, quand les ralliés de la 25e heure à la critique du capitalisme reprendront leurs bonnes habitudes néolibérales. Quoi qu’il en soit, cette « rétrospective » est l’occasion de remettre en perspective toutes les crises de ces dernières années, qui, peutêtre, n’en font qu’une seule. Cela pourrait être un nouveau proverbe ou la boutade d’un humoriste : seuls les imbéciles maniant le libéralisme comme une méthode Coué ignorent encore les crises systémiques. En effet, comment ne pas remarquer que la crise des années 2007 et 2008 est systémique, prenant plusieurs formes, financière, économique, sociale et écologique, liées les unes aux autres, comme le rappelle dans ce numéro spécial l’économiste Dominique Plihon ? Rappelons ici que l’éclatement de la bulle Internet à partir de mars 2000 avait déclenché une crise financière de grande ampleur et devait déjà mettre fin à la croissance sans frein des marchés financiers. L’effet de domino était attendu, souligne notamment Nicolas Béniès dans un excellent Petit Manuel de la crise financière et des autres (1). La négation de la crise a cependant pris le dessus, en lien direct avec le poids de l’idéologie libérale. Quand tout s’accélère en maijuin 2007, avec la succession de faillites des sociétés de crédit hypothécaire aux États-Unis, les apôtres de la pensée néolibérale louent encore les puissants, « inventifs et courageux, mobiles et audacieux », évidemment responsables de leur succès, comme l’écrit l’ineffable Éric Le Boucher (Le Monde du 8 octobre 2007) (2). Il a fallu attendre le troisième krach des bourses du monde entier, en mars 2008, pour que les médias et les gouvernements prennent conscience de la profondeur de la crise. Avec certes quelques nuances. On pouvait par exemple lire une explication vertueuse de cette crise dans L’hebdomadaire britannique The Economist (du 5 avril 2008) : « La finance est un cerveau qui facilite la rencontre entre le capital et le travail, qui permet aux épargnants et aux emprunteurs de retarder ou d’avancer leur consommation, qui permet aux individus de partager et d’échanger les risques. Plus ce système est astucieux, plus il remplit ces tâches avec succès. » On n’oubliera pas le rôle de la théorie financière, qui a connu un extraordinaire développement grâce auquel elle a revendiqué un statut de savoir scientifiquement contrôlé (3). Et cette croyance dans l’efficience des marchés autorégulés, qui a pourtant subi un démenti cinglant. Sans parler de l’incapacité de l’Union européenne à construire des politiques communes dans la tourmente financière. Tout cela apparaît dans ce numéro spécial qui se veut aussi un pas vers une sortie de l’impasse libérale.
(1) Syllepse, 2009. (2) Lire « La rhétorique réactionnaire : responsabilité », Gérard Mauger, n° 2 de la revue de l’association Raison d’agir, décembre 2007, éditions du Croquant. (3) Lire L’Arrogance de la finance. Comment la théorie financière a produit le krach, Henri Bourguinat et Éric Briys, La Découverte, 2009.

DÉSÉQUILIBRES NORD/SUD
• LES ÉTATS-UNIS
ET LE DÉSORDRE ÉCONOMIQUE MONDIAL

• L’argent du beurre • Le vaudeville du patriotisme économique • Les dogmes se fissurent • La tragédie des Adpic • Délocalisations : le nouveau bouc émissaire • Dette argentine : la résistance paie

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L’EUROPE EN RUPTURE
• L’EUROPE, UNE ZONE DE LIBRE-ÉCHANGE
• La directive des travaux forcés • Un plan social-keynésien pour relancer l’Europe ! • Le temps des cerises • L’élan du 29 mai 45 46 47 48 49 50

• LES AUTEURS
La photo de couverture est de Yoshikazu Tsuno (AFP).

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L’analyse

Par Daniel Bensaïd, philosophe*

DR

« S’attaquer au sy

L

e capitalisme ? « On peut comprendre que les gens n’y croient plus ! », confesse Tony Blair en personne (1). Quand on cesse de croire à l’incroyable, une crise de légitimité, idéologique et morale, s’ajoute à la crise sociale. Elle finit par ébranler l’ordre politique. La crise actuelle, la crise du présent, n’est pas une crise de plus, qui s’ajouterait à celles des marchés asiatiques ou de la bulle Internet. C’est une crise historique – économique, sociale, écologique – de la loi de la valeur, une crise de la mesure et de la démesure. La mesure de toute chose par le temps de travail abstrait est devenue, ainsi que Marx l’annonçait dans les Manuscrits de 1857, une mesure « misérable » des rapports sociaux. « Les deux crises économique et planétaire ont un point commun, constate Nicholas Stern, auteur en 2006 d’un rapport sur l’économie du changement climatique. Elles sont la conséquence d’un système qui n’évalue pas les risques que son fonctionnement génère, qui ne tient pas compte du fait qu’il peut aboutir à une destruction supérieure au bénéfice immédiat qu’il procure, et sous-estime l’interdépendance des acteurs (2). » La logique de la course au profit – du « bénéfice immédiat » – est en effet à courte vue. Et la « concurrence non faussée » est aveugle à « l’interdépendance » systémique. Un nouveau Bretton Woods ? Une gouvernance mondiale ? L’Union européenne n’a même pas été capable de mettre sur pied une Autorité des marchés financiers à l’échelle continentale, ni de s’entendre sur une définition commune des paradis fiscaux ! Dès octobre 2008, Laurence Parisot s’est empressée de préciser que l’État doit jouer son rôle en volant au secours de la finance, mais se retirer dès que les affaires auront repris leur cours lucratif. En clair, socialiser les pertes avant de reprivatiser les profits. Après avoir admis que l’État est seul capable dans l’immédiat de « sauver l’économie et les banques », Jean-Marie Messier, ressuscité du purgatoire, s’empresse d’ajouter qu’il « faut prévoir de refermer le parapluie une fois la tempête passée » : l’État ne

devrait être qu’un « passager de la pluie (3) » ! Le plan de relance gouvernemental reporte le coût de la crise sur les travailleurs et les contribuables. À la veille du congrès de Reims, Martine Aubry faisait mine de découvrir que « s’attaquer à ceux qui ont utilisé le système sans s’attaquer au système luimême est inopérant (4) ». Mais le Parti socialiste se contente aujourd’hui d’un contre-plan « équilibré » de mieux-disant social sans aucune mesure radicale dans le sens d’un nouveau partage des richesses à l’avantage du travail : rien sur la nationalisation du système bancaire et la création d’un service public de crédit, rien sur une réforme fiscale radicale, rien sur une réorientation de la construction européenne. « S’attaquer au système lui-même », ce serait s’attaquer au pouvoir absolu du marché, à la propriété privée des grands moyens de production et d’échange, à la concurrence de tous contre tous. Le libéral Nicolas Baverez lui-même définit la banque comme un « bien public de la mondialisation » : « Du fait de leurs caractéristiques, [les banques] ont la nature d’un bien public (5). » On s’attend à ce que, conformément à cette « nature », ce bien public revienne à une gestion publique sous contrôle public. Mais, pour Baverez, l’État devrait au contraire assurer aux banques une immunité illimitée pour les pertes et une assurance tous risques pour les profits. S’attaquer au cœur du système, ce serait adopter un bouclier social pour protéger les travailleurs des conséquences de la crise. Il faudrait pour cela briser le carcan des critères de Maastricht et du pacte de stabilité, rétablir le pouvoir politique sur la Banque centrale européenne, abroger le Traité de Lisbonne, réorienter radicalement la construction européenne en commençant par l’harmonisation sociale et fiscale, et en initiant un réel processus constituant. Il faudrait au moins exiger l’abrogation de l’article 56 du traité de Lisbonne, interdisant toute restriction aux mouvements du capital financier, et l’abrogation de la « liberté

d’établissement » de l’article 48, qui laisse au capital la possibilité d’aller où les conditions sont le plus favorables et aux institutions financières la liberté de trouver asile où bon leur semble. S’il s’agit bien d’une crise systémique annonçant la fin d’un mode d’accumulation, les mesures de relance conjoncturelle auront un effet limité. Une sortie de crise débouchant sur l’émergence d’un nouvel ordre productif et d’un nouveau régime d’accumulation ne relève pas de la seule économie. Elle exige de nouveaux rapports de forces, de nouveaux rapports géopolitiques, de nouveaux dispositifs institutionnels et juridiques. Si la crise de 1929 fut celle de l’émergence américaine, de quelle émergence la crise actuelle est-elle grosse ? D’une émergence chinoise ? D’une organisation multipolaire d’espaces continentaux ? D’une « gouvernance mondiale » ? Alors qu’on invoque la nécessité d’un nouvel ordre monétaire mondial et de réponses globales, Giscard d’Estaing lui-même reconnaît que « la gestion économique de la crise en Europe est devenue durant la crise plus nationale qu’elle ne l’était avant son déclenchement » et que « les instruments d’intervention sont essentiellement nationaux (6) ». La crise accuse en effet les différences nationales et libère des tendances centrifuges. Au nom d’une « nécessaire correspondance des espaces économiques et sociaux », Emmanuel Todd se fait le champion d’un « protectionnisme européen (7) » dans le but de « créer les conditions d’une remontée des salaires », afin que l’offre crée à nouveau sur place sa propre demande. La question n’est pas de principe ou de doctrine. Protéger ? Mais protéger quoi, contre qui et comment ? Si l’Europe commençait par adopter des critères sociaux de convergence en matière d’emploi, de revenu, de protection sociale, de droit du travail, et par harmoniser la fiscalité, elle pourrait légitimement adopter des mesures de protection, non plus des intérêts égoïstes de ses industriels et financiers, mais des droits et des acquis sociaux. Elle pourrait le faire

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des crises

stème lui-même »
de manière sélective et ciblée, avec en contrepartie des accords de développement solidaire avec les pays du Sud en matière de migrations, de coopération technique, de commerce équitable, sans quoi un protectionnisme de riche aurait pour principal effet de se décharger sur les pays les plus pauvres des dégâts de la crise. Imaginer qu’une mesure de protection douanière entraînerait mécaniquement une amélioration des conditions sociales européennes, comme si elle était techniquement neutre dans une lutte des classes exacerbée par la crise, est une grosse naïveté : les travailleurs auraient les inconvénients des tracasseries bureaucratiques et frontalières sans les avantages sociaux. Un tel protectionnisme ne résisterait pas longtemps, à son impopularité dans l’opinion, ou bien il ne tarderait pas à basculer dans une « préférence nationale » (ou européenne) chauvine. À les entendre, les gouvernants d’hier et d’aujourd’hui, de droite et de gauche, auraient tous et toujours dénoncé la folie systémique des marchés. La dérégulation n’a pourtant pas été le fait de la fameuse main invisible, mais de décisions politiques et de mesures législatives. C’est sous le ministère socialiste des finances de Pierre Bérégovoy qu’a été conçue, dès 1985, la grande dérégulation des marchés financiers et boursiers en France. C’est un gouvernement socialiste qui, en 1989, a libéralisé les mouvements de capitaux en anticipant sur une décision européenne. C’est le gouvernement Jospin qui, en privatisant plus que les gouvernements Balladur et Juppé réunis, a rendu le capitalisme français accueillant aux fonds d’investissement spéculatifs. C’est un ministre socialiste des finances, Dominique StraussKahn, qui a proposé une forte défiscalisation des fameuses stock-options, et c’est un autre ministre socialiste des finances, Laurent Fabius, qui l’a réalisée. C’est un Conseil européen à majorité social-démocrate qui a décidé en 2002 à Barcelone de libéraliser le marché de l’énergie et l’ensemble des services publics, de repousser de cinq ans l’âge de la retraite, et de soutenir les fonds de pension. C’est la majorité du Parti socialiste qui a approuvé la sacralisation de la concurrence gravée dans le projet de Traité constitutionnel européen de 2005. C’est encore elle dont le vote a permis l’adoption du Traité de Lisbonne confirmant la logique libérale de la construction européenne. Pour les sauveteurs du Titanic capitaliste, la tâche s’annonce rude. Un nouveau New Deal ? Un retour à l’État social ? C’est oublier bien vite que la déréglementation libérale ne fut pas un caprice doctrinaire de Thatcher ou de Reagan. C’était une réponse à la baisse des taux de profit entamés par les conquêtes sociales de l’aprèsguerre. Après 1973, « l’incapacité des politiques keynésiennes à relancer l’activité ouvre le champ à une surprenante contre-révolution conservatrice », rappelle Robert Boyer (8). Revenir à la case départ, ce serait retrouver les mêmes contradictions. « Réguler sans transformer n’est pas régler », ironise fort à propos Jean-Marie Harribey. Après la crise de 1929, il fallut, pour redistribuer les cartes de la richesse et de la puissance, et pour amorcer une nouvelle onde expansive, rien moins qu’une guerre mondiale. La mise en place d’un nouveau mode d’accumulation et l’amorce hypothétique d’une nouvelle onde longue de croissance supposent de nouvelles hiérarchies planétaires de domination, un redécoupage des nations et des continents, de nouvelles conditions de mise en valeur du capital, une transition du système énergétique. Un tel remue-ménage ne se résout pas à l’amiable entre chancelleries, sur le tapis vert, mais dans les luttes sociales et sur les champs de bataille. La crise, c’est bien, comme l’écrit Marx, « l’établissement par la force de l’unité entre des moments [production et consommation] promus à l’autonomie ». « La crise financière n’est pas la crise du capitalisme. C’est la crise d’un système qui s’est éloigné des valeurs les plus fondamentales du capitalisme, qui a, en quelque sorte, trahi l’esprit du capitalisme. Je veux le dire aux Français : l’anticapitalisme n’offre aucune solution à la crise actuelle », martelait Nicolas Sarkozy dans son discours de Toulon. Le message est clair : l’anticapitalisme, voilà l’ennemi. Le Président y est revenu, lors de son intervention au colloque sur la refondation du capitalisme, organisé à son initiative le 8 janvier 2009 par le secrétariat d’État à la Prospective : « La crise du capitalisme financier n’est pas celle du capitalisme. Elle n’appelle pas la destruction du capitalisme, qui serait une catastrophe, mais sa moralisation. » Il a reçu en la circonstance le vigoureux renfort de Michel Rocard : « Il faut commencer par cela : nous voulons sauver le capitalisme. » Ces déclarations de guerre sociale tracent une ligne de front entre deux camps. Discuter entre possédants des moyens de refonder, réinventer, moraliser le capitalisme, ou bien lutter avec les exploités et les dépossédés pour le renverser : il faut choisir. Personne ne saurait prédire à quoi ressembleront les révolutions futures. Du moins existe-t-il un fil conducteur. Ce sont bien deux logiques de classes qui s’affrontent. Celle du profit à tout prix, du calcul égoïste, de la propriété privée, de l’inégalité, de la concurrence de tous contre tous, et celle du service public, des biens communs de l’humanité, de l’appropriation sociale, de l’égalité et de la solidarité. D. B.
(1) Le Journal du dimanche, 14 décembre 2008. (2) Le Monde, 15 décembre 2008. (3) La Tribune, 15 janvier 2009. (4) Le Journal du dimanche, 5 octobre 2008. (5) Le Monde, 26 novembre 2008. (6) Le Monde, 13 janvier 2008 (7) Après la démocratie, Emmanuel Todd, Gallimard. (8) Libération, 29 décembre 2008. * Daniel Bensaïd a publié récemment Éloge de la politique profane, éditions Albin Michel, 2008 ; Un nouveau théologien : Bernard-Henri Lévy (Fragments mécréants, 2), Nouvelles Éditions Lignes, 2008 ; avec Alain Krivine, 1968, fins et suites, Nouvelles Éditions Lignes, 2008 ; Politiques de Marx, suivi de Inventer l’inconnu, textes et correspondances autour de la Commune, Karl Marx et Friedrich Engels, La Fabrique, 2008.
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Quand l’économie va mal

Les quatre crises planétaires
« La recherche insatiable de rentabilité financière à court terme et tous azimuts a conduit à la marchandisation et à la destruction progressives des biens communs de l’humanité »
Chronique de Dominique Plihon publiée le 9 mai 2008.

L

’hypercapitalisme qui domine la planète est en proie à une crise globale, c’est-àdire à une quadruple crise financière, alimentaire, écologique et géopolitique. Ces quatre dimensions de la crise sont étroitement interdépendantes et révèlent les contradictions internes, portées à leur paroxysme, d’un système économique non soutenable. La crise financière a démarré sur le marché des subprimes, un segment du marché de l’immobilier états-unien – comme cela a déjà été expliqué dans ces colonnes –, puis s’est propagée aux grandes places financières de la planète par un « effet aile de papillon » propre à la finance et à la météorologie. C’est-à-dire qu’une simple perturbation à un endroit donné de la planète peut, en se propageant, se transformer en krach ou en cyclone, comme l’a montré Edward Lorenz, le père de la théorie des chaos, qui vient de disparaître. Cette crise financière est grave, et comparable par sa profondeur à celle des années 1930, parce qu’elle fragilise les banques – acteurs stratégiques du capitalisme – qui réagissent en rationnant le crédit, frappant ainsi directement le système productif de nos économies. D’où le caractère inéluctable d’une crise économique et de la remontée du chômage dans un grand nombre de pays. Quant à la crise écologique, elle est consubstantielle aux dysfonctionnements du capitalisme financier. Il est en effet établi, en particulier par les travaux du Giec (1), que notre modèle de développement est écologiquement insoutenable, et que la dégradation de notre écosystème s’accélère, avec un risque d’irréversibilité. Cette évolution mortifère est la conséquence directe du comportement prédateur des

détenteurs du capital financier qui s’exerce sans limites sur l’ensemble de la planète grâce à la mobilité internationale du capital, résultat des politiques néolibérales. Cette recherche insatiable de rentabilité financière à court terme et tous azimuts a conduit à la marchandisation et à la destruction progressives des biens communs de l’humanité (en particulier ses ressources non renouvelables). La crise alimentaire, qui se manifeste aujourd’hui par la flambée des prix des matières premières agricoles, a deux causes principales. D’abord, la libéralisation des marchés agricoles et le démantèlement des politiques agricoles visant à une régulation des marchés et des cours, notamment sous l’égide de l’OMC et de la Banque mondiale. Soumise aux pressions du marché mondial, l’agriculture vivrière a été détruite dans les pays en développement, menaçant les populations les plus pauvres de la planète, qui vivent (à hauteur de 75 %) dans les zones rurales. En second lieu, la spéculation financière joue un rôle d’amplification de la crise alimentaire. Ne pouvant plus se porter sur les marchés de l’immobilier ni sur les marchés financiers, eux-mêmes en crise, les spéculateurs (dont les fameux hedge funds) se sont déplacés sur les marchés des matières premières en « jouant », et donc en poussant les prix à la hausse. La crise alimentaire est intimement liée à la crise écologique. Une illustration en est fournie par le développement des agrocarburants, fallacieusement présentés comme une solution écologique à l’épuisement des sources d’énergie fossiles non renouvelables. Il s’agit en fait d’une nouvelle filière lancée par les groupes et exploitants de l’agro-industrie, dont les effets sur les bilans écologiques et alimentaires de la planète seront désastreux.

En quatrième lieu, la crise actuelle est de nature géopolitique. Tout d’abord, parce qu’elle remet en cause l’hégémonie états-unienne. Le modèle économique des États-Unis est en panne. Fondé sur une hyperconsommation des ménages, qui est le moteur du boom économique des États-Unis, ce modèle a entraîné un surendettement desdits ménages qui est devenu insoutenable et se trouve à l’origine de la crise financière. La puissance économique des ÉtatsUnis était directement liée à leur capacité à émettre sans limites une dette en dollar auprès de l’étranger grâce au statut de monnaie internationale du billet vert. La crise financière des États-Unis sape la domination mondiale du dollar, comme le montre sa forte baisse (plus de -100 % contre euro depuis 2001). Par ailleurs, la montée en puissance des grands pays émergents – les Bric (2) – est désormais un défi pour l’hégémonie économique et financière étatsunienne. L’économie mondiale devient polycentrique. Une sortie de la crise actuelle ne sera possible que si au moins deux séries de conditions sont remplies. D’une part, la reconnaissance d’une nouvelle hiérarchie des normes à l’échelle internationale qui donne la priorité aux impératifs écologiques et sociaux sur les critères purement financiers et marchands. D’autre part, une réforme profonde du gouvernement de la planète, permettant à tous les pays de promouvoir leur propre modèle de développement (et notamment leur souveraineté alimentaire), et remettant en cause le fonctionnement actuel des institutions internationales (FMI, Banque mondiale, OMC), dont les politiques ont contribué aux crises en cours. D. P.
(1) Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat. (2) Brésil, Russie, Inde et Chine.
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Quand l’économie va mal

Crédits à hauts risques
« La bulle immobilière a créé ce que les économistes appellent un “effet de richesse”, c’est-à-dire que les ménages se sont sentis plus riches, d’autant que leur capacité d’endettement a augmenté au rythme des prix immobiliers… »
Chronique de Robert Guttmann publiée le 5 avril 2007.
krach boursier de 2000. Cette nouvelle logique de la finance américaine, fondée sur le boom immobilier, a structuré les classes sociales aux États-Unis. Au sommet de la hiérarchie, se trouve une classe de professionnels très bien payés, qui a bénéficié des exonérations fiscales du gouvernement. Ces riches, qui gagnent plus de 250 000 dollars par an, possèdent des maisons de grand luxe qui symbolisent le « rêve américain » et fixent les standards de la réussite sociale. En dessous, il y a une importante classe moyenne, dont le revenu est compris entre 50 000 et 150 000 dollars. La bulle immobilière a créé ce que les économistes appellent un « effet de richesse », c’est-à-dire que les ménages se sont sentis plus riches, d’autant que leur capacité d’endettement a augmenté au rythme des prix immobiliers… Du coup, ces ménages américains ont dégagé une épargne négative : ils ont dépensé plus que leur revenu. Cette classe moyenne est aujourd’hui fragilisée par la chute des prix immobiliers et par des charges financières (coût de la dette) élevées qui absorbent le niveau record de 18 % de son revenu disponible. Mais c’est dans la classe des bas revenus que sont les ménages américains les plus vulnérables : ces familles modestes ont pu accéder à la propriété immobilière grâce à la bulle qui leur a donné une capacité d’endettement inespérée… Les institutions de crédit se sont en effet lancées dans des prêts hypothécaires à hauts risques à ces familles financièrement précaires qui ne s’étaient encore jamais endettées comme cela. Aujourd’hui, environ 12 % de ces prêts sont en défaut, ce qui met en difficulté ces prêteurs à haut risque. La faillite de New Century Financial, seconde institution américaine de crédit immobilier à haut risque, a eu d’importantes répercussions planétaires ces dernières semaines. L’inquiétude des marchés sur les différentes places financières du globe provient du constat que les plus grandes banques américaines et internationales ont été piégées par leurs excès et leur aveuglement face à la bulle immobilière. Or, le financement de l’immobilier est un rouage central de l’économie d’endettement américaine et internationale. Aussi sommes-nous désormais face au risque d’une purge de la dette par la déflation. C’est-à-dire par une chute simultanée de la croissance et des prix qui débuterait aux États-Unis, puis se propagerait au reste de l’économie mondiale. R. G.

P

endant plus d’une décennie, la croissance des pays émergents et de l’Union européenne a été liée aux exportations et aux excédents commerciaux envers des ÉtatsUnis. Chaque année, une large partie des créances accumulées sur les États-Unis a été automatiquement recyclée sur les marchés américains, ce qui a permis de financer les excès de dépenses du consommateur américain. Ce pays a maintenant une dette extérieure de trois mille milliards de dollars ! Bien entendu, les États-Unis sont un débiteur privilégié car ils peuvent s’endetter dans leur propre devise du fait du statut privilégié du dollar comme monnaie internationale. Ainsi, l’économie mondiale est tributaire des déficits américains chroniques qui contribuent à soutenir une croissance tirée par les exportations dans un grand nombre de

pays. Au cœur de ce système économique se trouvent les consommateurs américains qui se comportent en « acheteurs en dernier ressort ». Leur volonté et leur capacité à dépenser au-dessus de leurs moyens se répercutent directement à Sao Paolo, à Paris, à Shanghai et au-delà. L’excès de consommation américain est profondément ancré dans une culture fondée sur l’accès facile au crédit. Les ménages détiennent en moyenne deux voitures achetées à un crédit le plus souvent à taux zéro. De nombreuses familles des classes moyennes envoient leurs enfants dans des universités coûteuses grâce aux prêts aidés aux étudiants. Les ménages ont en moyenne une dette de 9 500 dollars par leur carte de crédit. Plus important, les deux tiers des Américains sont propriétaires de leur logement. Et la plupart utilisent leurs actifs immobiliers comme garantie pour obtenir de nouveaux crédits à la consommation et au logement. Un véritable carrousel du crédit s’est mis en place. Tous ces prêts gagés sur des actifs immobiliers ont été dopés par la bulle immobilière : les prix de l’immobilier ont plus que doublé en moins de cinq ans ! Les banques ont transformé ces créances sur les ménages en titres négociables (titrisation) pour les vendre sur le marché financier américain. Ce qui a attiré des investisseurs étrangers qui ont apporté massivement leurs liquidités aux banques américaines. Ce circuit financier international a largement contribué à soutenir les dépenses des ménages et la croissance économique états-unienne depuis le

Un grand nombre de pays, dont la Chine, dépendent de leurs exportations vers les États-Unis.
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JIANMIN/IMAGINECHINA

Le capitalisme Ponzi
EN JANVIER 1920, À BOSTON, un petit escroc imaginatif, Charles Ponzi, trouva une manière astucieuse de gagner de l’argent sans se fatiguer. La technique était simple : il achetait en Italie des « couponsréponses internationaux » (IRC en anglais) – des timbres émis par la poste italienne, que les familles envoyaient dans leurs courriers à leurs membres émigrés aux ÉtatsUnis pour qu’ils puissent affranchir leur réponse. Puis il revendait à l’US Postal Service ces coupons au prix en dollar du timbre américain – bien plus élevé que le prix en lires qu’il avait payé. Il prétendait profiter ainsi tout à fait légalement d’une faille dans le dispositif des postes internationales. (Aujourd’hui, dans les salles de marché des grandes banques, exactement la même technique est largement utilisée sous le nom d’« arbitrage », bien sûr pas pour des timbres mais pour des titres ou des devises.) Ponzi créa une société, la Securities Exchange Company, et promit un rendement de 50 % en 45 jours. Les premiers investisseurs reçurent en effet la rémunération promise, et la nouvelle se répandit rapidement. En quelques mois, 17 000 épargnants furent attirés par la perspective de gains rapides, et confièrent à Ponzi plusieurs dizaines de millions de dollars. En août, on s’aperçut enfin qu’il rémunérait les premiers investisseurs avec les sommes confiées par les suivants, sans avoir acheté pratiquement le moindre coupon-réponse en Italie. Il fut arrêté et son système s’effondra brutalement. Les journaux blâmèrent la naïveté et la cupidité des épargnants floués. La « chaîne de Ponzi » est devenue un cas d’école d’escroquerie financière, et a suscité depuis de nombreux imitateurs, comme les fameuses pyramides albanaises de 19951996, qui avaient attiré plus de la moitié de la population du pays en promettant des rendements de 40 % par mois. Après l’effondrement, la presse occidentale s’est bien sûr gaussée de la naïveté de ces Albanais qui confondaient capitalisme et casino. Le parallèle est pourtant évident entre la chaîne de Ponzi et le système financier actuel. Certes, la finance internationale ne promet pas 40 % par mois, mais seulement 15 % par an. Le jeu est donc moins explosif, et peut durer plus longtemps. Mais au fond les mécanismes se ressemblent étrangement. Comment les Bourses ont-elles pu depuis vingt ans garantir aux investisseurs des rendements moyens aussi élevés ? Bien sûr, d’abord en mettant en coupe réglée les entreprises et les salariés, par le chantage permanent à la fuite des capitaux que permet un système financier totalement libéralisé. Mais un effet de type Ponzi joue aussi un rôle majeur, par l’afflux permanent de

« Le parallèle est évident entre la chaîne de Ponzi et le système financier actuel. Certes, la finance internationale ne promet pas un rendement de 40 % par mois, mais seulement 15 % par an. Le jeu est moins explosif et peut durer plus longtemps »
Chronique de Thomas Coutrot publiée le 3 avril 2008.

CLARY/AFP

Le montage frauduleux élaboré par Bernard Madoff est précisément inspiré de la chaîne de Charles Ponzi.

nouveaux investisseurs qui permet de faire grimper les cours et de servir les rendements promis. Fonds de pension de salariés, émirs du pétrole, fonds d’investissements et hedge funds, milliardaires d’Amérique Latine, de Russie et maintenant d’Inde et de Chine, fonds souverains des pays émergents… tous ont afflué sur les marchés pour profiter de la fête, gonflant la bulle financière et immobilière. Avec, pour couronner le tout, l’endettement des chômeurs et salariés pauvres états-uniens, enrôlés dans la danse par un système financier avide de nouvelles recrues. D’où le développement démentiel des subprimes, ces prêts immobiliers dont la charge de remboursement, presque nulle les premières années, devient ensuite écrasante pour des débiteurs pauvres et précaires. Mais très rentables pour les banques qui se sont empressées de refiler sur les marchés financiers ces créances douteuses empaquetées dans de jolis titres – les ABS, SIP et autres SIV…

Curieusement, aucun produit de cette « finance créative » n’a repris de Ponzi le sigle IRC. Regrettable ingratitude envers un précurseur qui avait si bien compris l’essence du capitalisme financier. Le jeu est-il fini ? Certainement pas. Le krach financier aura des conséquences lourdes pour les populations. Mais si ses règles ne sont pas radicalement modifiées, le jeu reprendra ensuite son cours dément. Ainsi, la réforme des retraites annoncée par le gouvernement Fillon vise d’abord à faire baisser les pensions de la Sécurité sociale par répartition pour favoriser l’épargne-retraite par capitalisation. Et donc à réinjecter à terme quelques dizaines de milliards d’euros supplémentaires dans la chaîne du capitalisme Ponzi. Il faut vraiment être (au choix) aveugle, cupide ou irresponsable pour vouloir détourner l’argent des retraites dans ce maelström financier. T. C.
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AYISSI/AFP

Jean-Claude Trichet dirige la Banque centrale européenne, dont la politique monétaire très stricte la prédispose à ne s’occuper que de l’inflation.

Les lignes de fracture de 2008
« Au-delà des différences évidentes qui existent entre les ÉtatsUnis, la Chine et l’Europe, ces trois grands pôles ont un trait fondamental en commun qui est la baisse régulière de la part des richesses qui revient à ceux qui la produisent »
Chronique de Michel Husson publiée le 21 février 2008.
eux questions se posent après l’éclatement de la crise bancaire et immobilière aux États-Unis : quelle sera l’ampleur du ralentissement de l’économie américaine, et dans quelle mesure va-t-il se propager au reste du monde ? Il s’agit en réalité d’une seule et même question. La récession aux États-Unis ne pourra être évitée que dans la mesure où les effets de cette crise seront reportés sur le reste du monde ou compensés par ce qui s’y passe. Le scénario d’atterrissage en douceur suppose que le déficit des États-Unis se résorbe, ce qu’il a d’ailleurs commencé à faire timidement. Le recul de la demande intérieure serait ainsi compensé par une plus grande contribution du solde extérieur à la croissance. En d’autres termes, les importations continueraient à ralentir, et une partie des pertes de parts de marché serait rattrapée. La variable-clé est alors le cours du dollar : une nouvelle baisse permettrait justement de freiner les importations et de doper les exportations américaines. Mais c’est une voie étroite et semée d’embûches. Elle suppose en effet que la demande adressée aux États-Unis ne fléchisse pas, autrement dit que le ralentissement de la demande intérieure ne se communique pas trop au reste du monde. Tout est donc lié. Deux facteurs entrent alors en jeu. Le premier est le degré de « découplage » de l’économie mondiale à l’égard de la conjoncture aux États-Unis. Les plus optimistes
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comptent sur un dynamisme maintenu des pays émergents pour compenser le ralentissement aux États-Unis. Mais cette thèse sous-estime la dépendance, quelquefois indirecte, de la croissance des pays émergents par rapport aux exportations à destination des États-Unis. Le second facteur porte sur les réactions de l’Union européenne à un ralentissement de la conjoncture mondiale. De ce côté, les choses ne se présentent pas non plus très bien. La politique monétaire très stricte de la Banque centrale européenne la prédispose à ne s’occuper que de l’inflation, et à se désintéresser du taux de change. En maintenant des taux d’intérêt trop élevés, elle risque non seulement d’étouffer la croissance en Europe mais aussi d’encourager ou de susciter une nouvelle baisse du dollar. Or, la sensibilité à une telle baisse est très différente d’un pays à l’autre ; elle est notamment beaucoup plus forte en France qu’en Allemagne. Il faut savoir aussi que plusieurs grands pays européens (Espagne, Italie, Royaume-Uni) sont confrontés à des retournements plus ou moins marqués de leur conjoncture dont les causes sont d’ailleurs diverses. Dans ces conditions, et compte tenu du carcan libéral européen, la probabilité est grande que cette diversité de situations rende impossible une réaction coordonnée et ouvre au contraire la voie à des politiques d’austérité très peu « coopératives ». Une nouvelle fois, l’Union européenne s’infligerait à ellemême un ralentissement exagéré.

Admettons pourtant que cette année soit marquée par un ralentissement très inégal de l’économie mondiale, mais que celui-ci ne se transforme pas en récession généralisée. Même dans ce cas de figure, 2008 va montrer à quel point le fragile équilibre de l’économie mondiale est peu « soutenable » et se trouve aujourd’hui au bord de la rupture. Comme on vient de le voir, les ÉtatsUnis pourront difficilement continuer à faire financer par le reste du monde un déficit commercial abyssal ou espérer le réduire grâce à la chute sans fin du dollar, sans que cela fasse éclater de nouvelles tensions avec la Chine et l’Europe. Les dysfonctionnements structurels de l’Union européenne vont eux aussi apparaître dans toute leur clarté. Enfin, le mode de croissance des pays émergents, qui misent tout sur les exportations, va également montrer ses limites. 2008 va ainsi permettre de comprendre le contenu social de la configuration actuelle de l’économie mondiale : ses déséquilibres renvoient au caractère profondément inégalitaire des arrangements sociaux qui la soustendent. Au-delà des différences évidentes qui existent entre les États-Unis, la Chine et l’Europe, ces trois grands pôles ont un trait fondamental en commun qui est la baisse régulière de la part des richesses qui revient à ceux qui la produisent. C’est cette tendance qui crée le surendettement et le déficit aux États-Unis, le chômage en Europe, ainsi que la priorité aux exportations et la suraccumulation en Chine. Le moyen qui permettrait de dégonfler la sphère des échanges mondialisés et de résorber les déséquilibres mondiaux est au fond partout le même : il consisterait à recentrer l’activité économique sur la demande intérieure, autrement dit sur la satisfaction des besoins sociaux. Mais il faudrait pour cela une remise en cause radicale des tendances actuelles d’un « pur capitalisme », et même une récession ne suffirait pas à enclencher une réorientation spontanée. M. H.

Une économie « avec » marché
« Raisonner en termes d’ “ économie de marché”, c’est ravaler au rang de simples accessoires ce qui lui échappe pour tout ou partie : l’État social, en particulier »
Chronique de Christophe Ramaux publiée le 12 juillet 2007.
« ACCEPTER L’ÉCONOMIE DE MARCHÉ. » Bien au-delà des libéraux, la formule fait florès. Ne pas l’accepter serait refuser la modernité et les leçons du XXe siècle. Le précepte forge un nouveau « cercle de la raison » et joue comme un sésame pour tous ceux qui aspirent « à compter ». Pas seulement dans le monde de l’entreprise ou de la finance. Mais, c’est là que la conversion est massive, dans celui de la production symbolique des politiques, des journalistes et pire, car ceux-là sont payés pour ne pas gober les idées reçues, des chercheurs. La formule, comme toujours, a une part de bon sens. Oui, la concurrence a des vertus. Le capitalisme n’est pas spontanément synonyme de concurrence. Un chef d’entreprise lui préfère toujours le monopole et ses surprofits. Mais c’est aussi pourquoi la concurrence a du bon : elle contraint à innover, à se perfectionner et, partant, augmente la productivité et la croissance. Que la concurrence doive être encadrée et instituée par des règles de droit (commercial, du travail, etc.) n’enlève rien à ses vertus. Reste l’essentiel : nous ne vivons pas en « économie de marché » mais « avec du marché ». Et cette différence n’est pas qu’une nuance. Raisonner en termes d’« économie de marché », c’est ravaler au rang de simples accessoires ce qui lui échappe pour tout ou partie : l’État social, en particulier, avec ses quatre piliers que sont les services publics, la protection sociale, le droit du travail (et à la négociation collective) et les politiques économiques (monétaires, budgétaires, industrielles, commerciales, etc.) de soutien à l’activité et à l’emploi. Ces quatre piliers existent dans la quasi-totalité des pays de la planète (y compris les moins développés), même si la voilure et les formes concrètes prises par chacun d’eux sont très variables. La protection sociale, le droit du travail et les services publics existent ainsi, mais sont moins développés, dans les pays anglo-saxons (le Royaume-Uni a néanmoins augmenté son secteur public ces dernières années), mais ceux-ci utilisent toujours massivement le pilier politique économique, délaissé dans la zone euro (avec le succès que l’on sait). L’État social est la révolution que nous a léguée le XXe siècle. Raisonner en termes d’économie de marché laisse entendre qu’il n’a été qu’une parenthèse adaptée aux Trente Glorieuses – le « fordisme » – et qui serait avec elles dépassée. Un accident de l’histoire lié à la guerre froide. Difficile avec une telle représentation de justifier l’actualité des services publics ou de la protection sociale. Nous ne vivons ni en économie de marché, ni, distinction spécieuse, en société de marché, mais dans des économies avec marché et intervention publique, et pour être plus précis dans des économies avec marché, capital (les deux termes n’étant pas synonymes), intervention publique et économie sociale (associations, mutuelles et coopératives, qui forment près de 10 % du PIB et des emplois). « Accepter l’économie de marché », revient à penser le fonctionnement de l’économie comme étant d’abord une somme de relations interindividuelles d’échange. « Au début sont les marchés » : le reste vient ensuite. La théorie néoclassique dominante est ici à son aise. C’est exactement son présupposé : le marché est le soleil, le reste (l’intervention publique notamment) venant après comme autant d’« imperfections ». Ce qui vaut de façon générale vaut pour la façon de se représenter l’entreprise. Celle-ci ne doit être qu’un objet de propriété au service du capital. L’entreprise, comme institution collective mettant en jeu plusieurs parties prenantes – actionnaires privés parfois (mais pas toujours puisque existe un secteur public qui produit aussi, on ne le dira jamais assez, de la richesse) mais aussi salariés, dirigeants, clients, usagers, collectivités locales, État –, est niée. Elle est réduite à une société de capitaux au service des actionnaires. D’où la justification du capitalisme actionnarial. Comment s’opposer à ce dernier ? Si on
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accepte de prendre les choses par la racine, cela passe par une certaine réhabilitation de l’entreprise. L’entreprise conçue comme un espace – celui de la production – irréductible à l’échange, comme un objet propre, irréductible à la seule propriété du capital. On mesure ici la distance avec la théorie néoclassique. Mais aussi avec la théorie marxiste. Selon celle-ci, les rapports capitalistes marchands dominent, « en dernier ressort », la totalité sociale. L’entreprise actionnariale ne fait donc que réaliser « l’essence » de l’entreprise. L’État social n’a-t-il pas une dimension anticapitaliste ? À l’instar de l’État tout court, il serait lui-même, « en dernier ressort », au service de la classe dominante. De ce côté aussi « l’économie de marché » absorbe tout. On est souvent prisonnier du schéma intellectuel de ceux qu’on combat… C. R.

Quand l’économie va mal

La vérité sur la dette !
« Les obsédés de la dette ne précisent jamais que la part de la dépense publique dans le PIB est restée étonnamment stable depuis trente ans »
Chronique de Liêm Hoang-Ngoc publiée le 12 avril 2007.

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a dette publique est devenu l’alibi du discours prônant la « réforme » de l’État social jacobin, dont les dépenses « improductives » sont accusées de peser sur les générations futures. Ce discours s’accompagne en général d’un plaidoyer en faveur de la baisse des « impôts et des charges », présumée nécessaire pour affronter la concurrence fiscale du monde « moderne ». La thèse officielle est soutenue par le rapport Pébereau. La France vivrait à crédit. La dette augmente de 6 % par an depuis vingtcinq ans alors que la production nationale en volume ne s’accroît que de 2 % par an. Son poids représenterait pour chaque nouveau-né environ 17 500 euros. Il faudrait donc commencer par stabiliser le taux de prélèvements obligatoire, en engageant dans un premier temps un programme de retour à l’équilibre budgétaire sur cinq ans, avant de pouvoir le réduire. Faute de quoi, le transfert de la dette aux générations futures entamerait la capacité d’épargne de cellesci et réduirait les ressources nécessaires au financement des dépenses porteuses d’avenir. Les taux d’intérêt seraient poussés à la hausse, ce qui s’avérerait nuisible à l’investissement et la croissance future. Les obsédés de la dette ne précisent jamais que la part de la dépense publique dans le PIB est restée étonnamment stable depuis trente ans (la part des dépenses de l’État s’est réduite alors que la part des dépenses sociales a augmenté). Les marges de manœuvre pour réduire les effectifs sont faibles, sauf à considérer que la santé, l’éducation et la décentralisation ne sont pas des priorités. Ils oublient curieusement que tout compte de patrimoine inclut un passif et un actif. Ainsi, si le compte de patrimoine des administrations publiques est porteur d’un passif, il comporte aussi des actifs physiques (routes, écoles, hôpitaux, équipements…). La richesse nette

excessive car inemployée. Un certain volant de dette est alors justifié, d’autant plus qu’elle est désirée par les épargnants, qui raffolent aujourd’hui des obligations d’État ! La dette n’est donc pas un fardeau pour les générations futures car elle a une contrepartie en termes d’actifs aujourd’hui détenus par certains ménages. Enfin, la dette se stabilise dès lors que la croissance, soutenue par la dépense publique, est suffisamment forte pour engendrer un surcroît de recettes fiscales. Encore faut-il que la dette finance les choix porteurs d’avenir (l’investissement, la recherchedéveloppement, la formation) car il existe aussi une mauvaise dette, causée par les choix fiscaux et budgétaires néolibéraux. Ces mauvais choix sont à l’origine du « paradoxe de la dette », que la pensée unique passe sous silence : la dette publique s’est accrue au cours du quart de siècle passé alors que c’est précisément au cours de cette période que des gouvernements ont appliqué des politiques censées réduire le poids de l’interventionnisme public. La dette publique ne dépassait pas 25 % du PIB en 1983, lorsque la gauche était accusée d’avoir excessivement nationalisé ! Elle était de 36,5 % en 1991, avant l’entrée en vigueur du traité de Maastricht… Elle explosa littéralement sous les auspices d’Édouard Balladur et d’Alain Juppé entre 1993 et 1997, où elle atteignit 58,5 % du PIB, plaçant quasiment la France aux limites autorisées par le traité. Cette dette fut précisément la cause d’une certaine dissolution de l’Assemblée nationale qui devait légitimer un nouveau plan d’austérité préalable à l’entrée dans l’euro… La droite fut battue et la dette baissa à 56 % du PIB en 1999. De retour aux affaires en 2002, la droite s’engagea à nouveau sur le chemin de la rupture avec le gaullisme. Elle mit en chantier la deuxième réforme des retraites et de l’assurance-maladie, de nouvelles privatisations et baisses d’impôts. Le taux d’endettement culmine aujourd’hui à 64 % du PIB… Les politiques néolibérales se sont avérées incapables de soutenir la croissance « par l’offre » alors que les réformes de la structure des prélèvements fiscaux et sociaux ont amplifié l’érosion des ressources fiscales de la République. Il est vraiment temps de changer de logiciel ! L. H.-N.

La dette augmente de 6 % par an.

des administrations est alors positive. Elle représente 19,7 % du PIB. À la pensée unique s’oppose la thèse selon laquelle le déficit budgétaire est un instrument nécessaire de régulation macroéconomique. Il soutient la demande lorsque les entreprises n’investissent pas (ce qui est malheureusement le cas), alors qu’une abondante épargne est disponible pour financer des projets en sommeil dans l’économie réelle. Dans ces conditions, la dépense publique doit pallier le déficit de dépense privée des entreprises (cellesci ne s’endettant pas pour investir) en mobilisant l’épargne par l’emprunt d’État. Faute de quoi, l’économie subirait une panne de croissance liée à une crise de débouchés résultant d’une épargne

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PIERMONT/AFP

Récession et crise : la spirale
LES MAUVAISES NOUVELLES SE BOUSCULENT à la porte des médias. L’économie des ÉtatsUnis est au bord de la récession, les bourses dérapent et le scandale financier dévoile l’invraisemblable fragilité des contrôles. Ajoutant à la confusion, les apôtres les plus zélés du néolibéralisme revendiquent soudainement les propos blasphématoires des gauches radicales : le « capitalisme financier » est désigné à l’opprobre général. Comment comprendre la convergence des menaces qui pèsent sur les économies états-unienne et mondiale ? Est-ce la crise des subprimes (des crédits hypothécaires douteux) qui pousse la production vers la récession ? Inversement, le ralentissement de la croissance a-t-il été un des facteurs de la crise financière ? Quelle est la hiérarchie des objectifs des politiques : maintenir la production, sauver le secteur financier ? La réponse semble aller d’elle-même. Tout tient à tout : l’un renforce l’autre et réciproquement. Il faut, pour s’y retrouver, revenir en arrière. De quelques années seulement. Premier épisode : une étrange collaboration. Pour sortir l’économie états-unienne de la récession de 2001, la convergence de forces très différentes est réalisée : la Réserve fédérale (Banque centrale des États-Unis) et une fraction du secteur bancaire, la pire. Quand, au début des années 2000, la Réserve fédérale baisse ses taux jusqu’à des niveaux exceptionnellement faibles, ce secteur bancaire profite de l’embellie pour entraîner la dette des ménages vers de nouveaux sommets, une dette hypothécaire mais dont le gonflement sert à bien d’autres achats que ceux du logement. Le crédit de ce secteur bancaire fonctionne alors, comme il se doit, comme une courroie de transmission des politiques de la Réserve fédérale visant à relever l’économie. Second épisode : un désengagement dis cret. Les crédits douteux ainsi créés sont engrangés dans des institutions particulières (de titrisation), où les banques créancières récupèrent leur argent en vendant des titres donnant droit aux « éventuels » remboursements et intérêts des crédits qu’ils ont consentis. Une manœuvre plutôt scabreuse mais efficace du point de vue de ses promoteurs. Troisième épisode : le feu aux poudres. Des ménages de plus en plus nombreux sont incapables de payer, et l’ensemble du dispositif est ébranlé, bien au-delà de ce que les plus méfiants escomptaient. Quatrième épisode : retour à la case départ. On y lit la consigne : « Baissez les taux d’intérêt de la Réserve fédérale afin de stimuler le crédit, et avancez vers la reprise. » En dépit de quelques réticences – le spectre de l’inflation hante les esprits –,

« En simplifiant suffisamment, on peut affirmer que les uns (les ménages états-uniens) empruntent et consomment, et les autres (le reste du monde) financent »
Chronique de Gérard Duménil publiée le 14 février 2008.

le processus est engagé : les taux sont abaissés. Mais le paysage a bien changé. Fini le bel élan des vendeurs d’accès à la propriété et l’enthousiasme des acheteurs. Le secteur est dévasté. Cassée, la courroie de transmission ! Oui, la situation actuelle de l’économie des États-Unis n’est pas banale. Et c’est là que se rejoignent les crises – la crise financière et les récessions – et les déséquilibres à plus long terme de cette économie. Voilà vingt ans que la dette des ménages augmente en parallèle à la « dette » extérieure du pays (plus exactement, la croissance des placements du reste du monde dans des titres, actions, obligations, etc., états-uniens, trois quarts privés, un quart public). Beaucoup s’émeuvent : « Le reste du monde va se lasser de financer les États-Unis. » On évoque les fameux bons et obligations détenus par la Chine. Ce n’est pourtant pas là que s’accumulent les risques, mais bien sûr le territoire états-unien lui-même : l’ennemi intérieur et non le péril jaune. En simplifiant suffisamment, on peut affirmer que les uns (les ménages états-uniens) empruntent et consomment, et les autres (le reste du monde) financent. Les banques états-uniennes font fonction d’intermédiaire, et la politique de la Réserve fédérale est supposée doser le processus. Elle le fait avec l’objectif de maintenir le niveau de la production sur le territoire national, du moins ce qu’il en reste compte tenu de la propension à importer des biens produits dans des pays à bas coûts de main-d’œuvre. Crise financière et récession ? Ce n’est pas l’une qui cause l’autre. Mais leur coïncidence n’est pas fortuite. Le lien se trouve dans les effets du traitement des récessions par le crédit. Chaque récession requiert une nouvelle stimulation : de nouveaux records sont battus. Aucune période de relaxation ne permet de revenir en arrière, de ramener l’endettement à des niveaux plus raisonnables permettant une nouvelle poussée en cas de besoin. On peut parler d’une spirale de l’endettement. La Réserve fédérale est bien déterminée à intervenir. Mais que faire quand le remède ajoute au mal ?

La crise du crédit hypothécaire états-unien a révélé ses procédés les plus choquants. Et tous les maux de la crise lui sont désormais attribués. Pourtant, de quoi aurait besoin aujourd’hui la Réserve fédérale pour éviter la nouvelle récession ? D’un nouveau subprime. Il va falloir trouver autre chose. G. D.

WONG/GETTY IMAGES/AFP

Alan Greenspan, directeur de la Réserve fédérale lorsque celle-ci a abaissé ses taux pour sortir les États-Unis de la récession, dopant ainsi le crédit.
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Quand l’économie va mal

La vulgarité en équ
« Par ses méthodes et ses thèmes de recherche, la science économique qui domine aujourd’hui se ramène à une vaste entreprise de réification qui transforme les rapports sociaux en choses et met nos désirs en équations »
Chronique de Michel Husson publiée le 8 juin 2006.
a société est aujourd’hui dominée par l’économie, et l’économie par la rigueur de la science. Donc, la société est gérée scientifiquement en fonction de lois aussi rigoureuses que celles qui règlent la physique. C’est ce qu’expliquait Maurice Allais en 1988, en recevant son prix Nobel : « Le prérequis de toute science est l’existence de régularités qui peuvent être l’objet d’analyses et de prévisions. C’est le cas par exemple de la mécanique céleste. Mais c’est vrai également pour de nombreux phénomènes économiques. Leur analyse approfondie révèle en effet l’existence de régularités tout aussi frappantes que celles que l’on trouve dans les sciences physiques. Voilà pourquoi l’économie est une science et voilà pourquoi cette science repose sur les mêmes principes généraux et sur les mêmes méthodes que les sciences (1). » Les hommes et les femmes ne sont dans cette conception que des électrons n’ayant d’autre liberté que de s’adapter aux lois de l’économie, de la concurrence et de la mondialisation. Mais contrairement à la physique, la « science » économique ne progresse pas linéairement : comme pour mieux se plier à son objet, elle connaît des fluctuations, des cycles et des retours en arrière. La grande crise des années 1930 puis la guerre avaient conduit à un réaménagement du capitalisme qui semblait sceller la défaite définitive des conceptions libérales. Ses partisans en étaient réduits à l’état de sectes se réunissant clandestinement, par exemple au sein de la fameuse Société du MontPélerin, qui cherchait, sous l’égide de Von Hayek, à maintenir la flamme ultralibérale. Dans sa dernière conférence prononcée le 30 décembre 1949 devant le congrès de l’American Economic Association, le grand économiste autrichien
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Schumpeter se contentait d’une allusion féroce : « II existe, m’a-t-on dit, une montagne suisse sur laquelle se sont tenus des congrès d’économistes. Mais [leurs] anathèmes sont tombés dans le vide et n’ont pas même suscité de contre-attaques (2). » Aujourd’hui, ces anathèmes archaïques ont pignon sur rue, et la contre-réforme libérale représente de ce point de vue une véritable régression. Bien des économistes libéraux pourraient faire leur cet avertissement : « Si la Chine devient un grand pays manufacturier, je ne vois pas comment la population industrielle

de l’Europe saurait soutenir la lutte sans descendre au niveau de ses concurrents. » Pourtant, cet avis d’un éditorialiste du Times, cité par Marx, date de 1873. Le discours économique ne fait ainsi que recycler des positions à peu près invariantes qui habillent des intérêts sociaux étroits. Autre exemple : le débat sur les nécessaires incitations au travail reprend les termes de celui qui a opposé les économistes au XIXe siècle à propos des lois sur les pauvres. Et les hymnes contemporains à la modération salariale semblent directement inspirés par Malthus, qui écrivait ceci en 1846 : « Il est fort à désirer que les classes ouvrières soient bien payées pour le bonheur de la grande masse de la société. Mais une grande augmentation de consommation parmi les classes ouvrières doit beaucoup augmenter les frais de production et diminuer ou détruire les motifs qui engagent à accumuler. Si chaque travailleur venait à consommer le double du blé qu’il consomme à présent, un tel surcroît de demande, bien loin d’encourager la richesse, amènerait une grande diminution du commerce intérieur et extérieur (3). »

La Société du Mont-Pélerin se réunissait sous l’égide du libéral Friedrich von Hayek (à gauche), critiqué à

DR

Attali et l’économie de guerre

ations
Bref, le bonheur des hommes doit être compatible avec des lois économiques qui limitent objectivement leurs aspirations. La mathématisation de l’économie se borne à donner un tour scientifique et moderne à ce postulat fondamental. Par ses méthodes et ses thèmes de recherche, la science économique qui domine aujourd’hui se ramène à une vaste entreprise de réification qui transforme les rapports sociaux en choses et met nos désirs en équations. En dépit de ses oripeaux mathématiques, elle s’inscrit dans une très vieille tradition, celle de l’économie vulgaire. M. H.
(1) « An outline of my main contributions to economic science », Maurice Allais, 1988, http://guesde.free.fr/allais88.pdf (2) Capitalisme, socialisme et démocratie (1949), Joseph Schumpeter, Payot, 1969. Sur la Société du Mont-Pélerin, voir aussi les Évangélistes du marché, Keith Dixon, Raisons d’agir, 1998. (3) Principes d’économie politique considérés sous le rapport de leur application pratique, Thomas R. Malthus, Calmann-Lévy, Paris, 1969.

l’époque par le grand économiste Joseph Schumpeter (à droite).

u-delà des 316 « décisions » du incontestables. » C’est une administration rapport Attali, déjà largement aux ordres. Un signe du déclin français : « La part des exportations françaises dans les commentées, ce texte dessine un exportations mondiales décroît monde (1). La commission, formée régulièrement. » Comment d’un côté inciter « d’experts » cooptés, s’apparente et souvent contraindre les pays du Sud à davantage à un conseil de guerre qui, face à s’inscrire dans le marché mondial, et vouloir l’urgence, se substituerait à la représentation maintenir la part de la France dans les politique en utilisant tous les moyens de exportations mondiales ? Ces propos sont propagande pour la mobilisation générale. « Tambour battant », guerre à la société, révélateurs d’accents mercantilistes recyclés guerre au conservatisme, dans ses moindres à la sauce néolibérale, impliquant la guerre recoins et détails, chasse aux déserteurs pour économique sans merci « pour la captation de la croissance mondiale », par la concurrence, gagner la bataille de la croissance. « Plan global, non politique », avec feuille de route la baisse du coût du travail et la captation des pour chaque ministère, proposition d’un projet ressources naturelles. Le chapitre concernant de loi autorisant le gouvernement à prendre les choix énergétiques commence d’ailleurs les décisions par ordonnances, calendrier par la « sécurisation nécessaire » des ressources pétrolières. C’est bien parti au précis et organigramme structuré autour de « pilotes », de « pivots », de « partenaires Moyen-Orient. Rien en revanche sur la clés ». L’ennemi est traqué sécurisation de l’industrie partout avec minutie, de la nucléaire, qui doit être crèche aux seniors. exportée dans le monde Mais nous ne pouvons en rester entier. « La médiocrité du à la dérision et au sarcasme. La Et des approximations rapport Attali sur médiocrité du rapport, son art manipulatrices : « La part des retraites dans le PIB devrait du déni et de la manipulation la libération de la passer de 12,8 % aujourd’hui à du réel et du savoir en font un 16 % en 2050. » Ces chiffres projet politique inquiétant. Ce croissance de 1999 ont été réactualisés déni s’exprime française, son art en 2007 par le Conseil particulièrement pour les pays d’orientation des retraites : les pris comme exemples de du déni et de la retraites ne représenteraient réussite. « L’Espagne a œuvré pour l’accès de tous à la plus que 14,9 % du PIB. « La manipulation du Chine connaît des taux de propriété du logement. » Quid réel et du savoir de la crise des subprimes qui croissance supérieurs à 10 % frappe l’Espagne et impose aux depuis plusieurs années. » en font un projet Ces « experts » ignorent les plus pauvres un endettement derniers rapports de la pour plusieurs générations ? politique banque mondiale et du FMI, Les clés du succès états-unien : inquiétant » « Un rôle important des fonds montrant que la croissance en de pension et des marchés Chine a été surévaluée (même financiers. » Sans si elle reste très forte) du fait Chronique de commentaires ! Aux rapports de modes de calculs du Giec sur le changement inappropriés pour les taux de Geneviève Azam climatique, des réponses qui change servant à la publiée le 31 janvier font froid dans le dos : la conversion du PIB chinois en croissance tous azimuts, le low dollars. Le nombre de pauvres 2008. cost pour le transport aérien, en Chine est revu à la hausse, etc., et pour respirer, dix de l’ordre de 200 millions Ecopolis ! Les théories soussupplémentaires. jacentes à ces « décisions » (courbe de Enfin, le programme est parsemé d’appels à Kuznets environnementale), selon lesquelles la réaction des classes populaires les plus une croissance forte permet finalement la précarisées contre les nantis qui vivent à diminution des pollutions, ont pourtant été l’abri des protections : « priorité aux exclus ». C’est la vieille rhétorique réactionnaire des maintes fois scientifiquement invalidées. Le effets pervers des politiques d’égalité et de dernier rapport du Pnud est sans équivoque : « L’une des plus rudes leçons qu’enseigne le redistribution, qui finiraient par se retourner changement climatique, c’est que le modèle contre les plus pauvres. Ce fut une des clés économique de la croissance et la de l’élection de George W. Bush. Cette consommation effrénée des nations riches tentative d’alliance entre les élites et les sont écologiquement insoutenables. » Mais franges précarisées de la société est lourde les Nations unies font sans doute aussi partie de dangers pour la démocratie. Il est temps de ce corset qui nous empêche de respirer. de relire l’analyse des processus totalitaires Un réel dénié, un réel manipulé. Décision 89 : d’Hannah Arendt. Une croissance infinie dans « Développer massivement les recherches en un monde fini suppose effectivement une matière d’OGM pour évaluer leur innocuité. » économie de guerre et une politique de déC’est une recherche bien finalisée. civilisation. G. A. Décision 90 : « Doter les instances européennes et nationales d’homologation (1) La Documentation française-XO éditions. des moyens nécessaires pour les rendre

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Quand l’économie va mal

Le capitalisme délinquant
« Voilà donc la face cachée d’un système qui prétend imposer aux travailleurs une modération salariale inéluctable, dont la contrepartie se retrouve sous forme de stock-options somptueuses, de parachutes dorés à la Messier et d’autres transvasements moins “légaux” »
Chronique de Michel Husson publiée le 5 février 2004.
Voilà donc la face cachée d’un système qui prétend imposer aux travailleurs une modération salariale inéluctable, dont la contrepartie se retrouve sous forme de stockoptions somptueuses, de parachutes dorés à la Messier et d’autres transvasements moins « légaux ». Ce sont les bénéficiaires de ce système qui paient des bataillons d’idéologues, d’économistes ou de publicistes, afin d’ériger en normes de la modernité cette totale liberté d’action qui leur permet ensuite de mener à bien les délocalisations, les restructurations et les détournements, bref de ponctionner largement la richesse créée. Quand leur image devient trop repoussante, les grandes compagnies, comme Elf-Total-Fina, s’offrent les services d’experts aussi indépendants que Kouchner, aveugle au travail forcé organisé en Birmanie, et dont la petite entreprise (BK Conseil) devrait en toute justice connaître le même destin qu’Arthur Andersen. Un tel degré de corruption est une composante intrinsèque du capitalisme contemporain, qui pose la question d’une régulation nécessaire. Il est en effet impossible de s’accommoder de ce mode de fonctionnement qui corrode l’ensemble de la société et s’alimente d’une irrépressible montée du chômage de masse et des inégalités. Ce serait donc faire œuvre d’utilité publique que de placer quelques grains de sable dans cette machine à broyer le social. Mais les patrons ont bien compris le danger, comme en témoigne une certaine morosité que l’on a pu observer à leur assemblée générale, organisée comme chaque année à Davos. Qu’un aussi fin connaisseur que Georges Soros ait pu affirmer qu’il ne fallait pas laisser le pouvoir aux « intégristes des marchés financiers » devrait mettre la puce à l’oreille. Le risque est grand en effet que ce soient les milieux d’affaires eux-mêmes qui prennent l’initiative d’aménagements cosmétiques permettant, à moindres frais, de dédouaner l’ensemble de la profession. La section française de l’ONG Transparency International est animée par le président de France-Télécom, Michel Bon, et par l’ancien PDG de la Caisse des Dépôts. Cela devrait faire réfléchir : comment faire confiance à ces chantres de la privatisation pour revenir sur la déréglementation qu’ils ont contribué, à leur place, à promouvoir ? Seule une intervention citoyenne, rigoureusement indépendante, allant à la racine du mal, est à même de faire avancer les mesures coercitives qui permettraient de mettre un point d’arrêt à cette impressionnante dérive délictueuse. M. H.

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a liste des affaires s’allonge tous les jours. Après Enron et Worldcom aux États-Unis, ce sont aujourd’hui Parmalat en Italie, Adecco en Suisse et Manesmann en Allemagne qui font la une des journaux. Il n’est plus possible aujourd’hui de faire comme s’il s’agissait de quelques brebis galeuses isolées. Les scandales et les procès concernent de grands groupes, dont

certains appartiennent au « capitalisme rhénan » supposé plus civilisé. Ces pratiques délictueuses ne sont pas l’apanage de quelques personnes bien placées, elles impliquent un réseau articulé de délinquants en col blanc. Elles portent sur des sommes astronomiques, si on les rapporte aux larcins des amateurs qui peuplent nos prisons. Ceux qui pratiquent les petits trafics en tout genre n’ont donc pas tort d’appeler cela faire du « business ». Et l’indignation intéressée de ceux qui mènent campagne contre la contrefaçon de marques et le piratage informatique pourrait être dirigée vers des cibles mieux choisies. Les affaires récentes permettent d’identifier les maillons de cette chaîne de création de valeur un peu particulière. On y croise de grandes banques d’affaires qui ont pignon sur rue, avec une prédilection pour le Luxembourg. Les dirigeants de Parmalat avaient ainsi créé pas moins de six sociétés écrans au Grand-Duché, où siègent dix-sept banques italiennes dont une bonne partie remplit donc des fonctions assez classiques de receleur. Mais il ne suffit pas de blanchir l’argent détourné, il faut également maquiller les comptes. C’est la tâche impartie à des cabinets spécialisés et à des agences de notation chargées de donner une image flatteuse des entreprises. Ce sont souvent leurs fausses manœuvres qui conduisent à faire sortir les affaires, un peu à l’instar de la simple fraude fiscale qui a permis de faire tomber Al Capone. Dans le cas d’Enron, on se souvient que le célèbre cabinet Arthur Andersen n’a pas survécu à ses tripatouillages.

Kenneth Lay, ancien PDG d’Enron, arrêté à Huston en juillet 2004.
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ADAMS/GETTY IMAGES/AFP

FIFE/POOL/AFP

Jean-Paul Fitoussi (à gauche) et Amartya Sen (au centre) ont été chargés par Nicolas Sarkozy d’inventer un PIB « vert ». Parviendront-ils à se débarrasser des dogmes ?

L’insoutenable libéralisme
« Instabilité, destruction et stérilité, tel est le triptyque du capitalisme financier. L’aplomb et l’arrogance des idéologues libéraux n’en sont pas pour autant ébranlés »
Chronique de Jean-Marie Harribey publiée le 24 avril 2008.
LA CRISE FINANCIÈRE DISCRÉDITE un peu plus toutes les assertions selon lesquelles le marché autorégulateur est gage de stabilité, d’harmonie universelle et d’allocation optimale des ressources. Elle démontre que la finance, c’est-à-dire le capital, est contreproductive et improductive. Contre-productive car l’élévation des exigences de rentabilité condamne des projets qui n’y satisferaient pas ou des activités qui n’y satisfont plus. Improductive en elle-même car aucune richesse ne sort du capital sans travail. Instabilité, destruction et stérilité, tel est le triptyque du capitalisme financier. L’aplomb et l’arrogance des idéologues libéraux n’en sont pas pour autant ébranlés. Ainsi, tel qui fait métier de déclinologue pense que la France doit « réformer ses structures », entendez « briser le social », parce que « ce sont les réformes qui feront la croissance et la popularité du président » (Nicolas Baverez, le Monde, 2 avril). L’appel est entendu : moins pour le logement, la santé et le revenu de solidarité active, et un fonctionnaire partant à la retraite sur deux non remplacé. Tel autre qui, des années durant, a fustigé les réflexions écologiques essayant de donner un peu de cohérence au « développement soutenable », assène maintenant que, puisque le « vert est or » (Éric Le Boucher, le Monde, 3 avril), les entreprises doivent investir dans le « durable » et préparer ainsi de bonnes affaires. Renoncer à la voiture, c’est, dit-il, « malthusien ». Et vive les OGM, le Parlement s’en occupe ! Alors que le gouvernement s’apprête à réduire encore les retraites par répartition, un troisième prône de faire financer les retraites par les marchés financiers (Didier Migaud, le Monde, 2 avril) en abondant le Fonds de réserve des retraites. En plaçant les sommes qui lui seraient allouées, il obtiendrait une rentabilité de 8 % par an. On pourrait ironiser : pourquoi pas 15 %, puisque telle est la norme moyenne internationale ? Mais l’important est ailleurs : apparaît la naïveté ou le cynisme de l’idée qu’il y aurait une source miraculeuse de richesse supplémentaire qui pourrait jaillir d’une « puissante industrie de l’épargne retraite » (Michel Aglietta, l’Humanité dimanche, 10 avril). Si le rendement d’un placement financier croît plus vite que la production, cela signifie simplement que le capital s’en est approprié une part plus grande et que la rémunération salariale, incluant les cotisations sociales, a vu la sienne diminuer. Le journal les Échos (4 et 5 avril) fait grand cas du chiffrage par le Conseil d’orientation des retraites du surcoût des retraites si l’on ne passe pas à 41 ans de cotisations d’ici 2012 et à 41 ans et demi d’ici 2020 : 4 milliards d’euros de plus. Inimaginable, n’est-ce pas ? Eh bien, si, imaginons. Le pire : que le PIB n’augmente pas du tout d’ici 2020. Alors, 4 milliards sur 1 800, c’est 0,22 %. Autrement dit, la société ne serait pas capable de déplacer 0,22 % du PIB, à peine plus que deux petits millièmes ! Tandis qu’elle a toléré depuis vingt-cinq ans un déplacement de 30 à 40 fois supérieur de la masse salariale vers les profits. Comme l’argumentaire libéral est plombé, de nouveaux leurres sont imaginés. L’Institute of International Finance propose un « code de conduite », pendant que s’amorce la prochaine bulle sur les matières premières et les céréales. En France, après la pantalonnade de la commission Attali, qui se faisait fort d’obtenir une croissance économique de 5 % par an (!), une commission Sen-Stiglitz-Fitoussi est née. Elle a pour tâche de construire un nouvel indicateur de richesse, faute de pouvoir changer la conception de la richesse imposée par un capitalisme qui veut croître à tout prix. Cette commission qui se propose d’inventer un PIB « doux » ou « vert » ou « moral » parviendra-t-elle à se débarrasser des dogmes les plus tenaces ? En vrac : le travail n’est pas ou plus l’unique source de tous les revenus (d’où vient la rente financière alors ?), l’épargne individuelle garantit l’avenir (les biens et services tomberont-ils du ciel avec la capitalisation ?), l’enseignement est une dépense (quel investissement n’en est-il pas une ?), les salariés de la fonction publique ne produisent rien (et les valeurs d’usage de l’éducation, de la santé ?), la nature a une valeur économique intrinsèque (combien, s’il vous plaît, pour la lumière solaire ou pour l’océan non mercurisé ?). On sait depuis longtemps que le capitalisme est insoutenable socialement et écologiquement. Ce que la crise actuelle révèle, c’est l’insoutenable légèreté de son idéologie, le libéralisme économique, lequel est aujourd’hui nu pour avoir poussé jusqu’au bout l’absurdité de ses hypothèses. La légitimation du système est en panne, mais reste le système qui ne court pas grand danger avec des velléités moralisatrices. Il faut donc le frapper au cœur : sa circulation sanguine (www.stop-finance.org). J.-M. H.
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VINCENT/GETTY IMAGES/AFP

Arrêtons la

guerre des monnaies !
tionnistes et spéculatives susceptibles de conduire à une crise future. La conclusion de cette analyse (un peu technique) est que l’instabilité des grandes monnaies – dollar et euro principalement – est inacceptable car elle conduit inévitablement à des crises dont le coût économique et social peut être considérable, qu’il s’agisse des pays développés ou en voie de développement. Aujourd’hui, les autorités américaines font baisser le dollar pour défendre leurs intérêts à court terme, au mépris des dégâts causés dans le monde, tandis que les autorités européennes – BCE en tête – sont une fois de plus impuissantes. Il est nécessaire de fonder les relations monétaires internationales sur d’autres principes que la guerre monétaire. La stabilité monétaire internationale doit être considérée comme un bien public mondial. Il y a 60 ans, en juillet 1944, ont été signés les accords de Bretton Woods qui avaient institué la stabilité des monnaies et reconnu la nécessité du contrôle des capitaux. Ces principes ont été abandonnés dans les années 1970 au nom du libéralisme pour amener le flottement des monnaies et la libre circulation des capitaux. Ces politiques libérales conduisent à une impasse. Il est temps de convoquer une nouvelle conférence internationale pour refonder le système monétaire international sur de nouveaux principes. Il s’agit, en premier lieu, de mettre en place des politiques concertées entre pays dont l’objectif prioritaire doit être la stabilité de toutes les monnaies entre elles, à commencer par le dollar et l’euro. Le FMI a échoué dans son rôle de gardien de la stabilité monétaire internationale. Il doit être profondément réformé (ou remplacé) pour accomplir cette tâche. En second lieu, il est indispensable de restaurer le contrôle des capitaux, par la réglementation et la taxation, de manière à casser la spéculation et à libérer les gouvernements de la dictature des marchés. D. P.

« Il est nécessaire de fonder les relations monétaires internationales sur d’autres principes que la guerre monétaire. La stabilité monétaire internationale doit être considérée comme un bien public mondial »
Chronique de Dominique Plihon publiée le 4 mars 2004.

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epuis l’abandon des changes fixes, au début des années 1970, la valeur des monnaies (mesurée par les taux de change) n’a cessé de fluctuer. Depuis sa création en 1999, l’euro a fait d’énormes embardées : sa valeur est passée de 1,17 à 0,83 dollar en 2001, puis est remontée à 1,27 dollar en février 2004, soit une hausse supérieure à 50 % ! Les conséquences économiques et sociales de ces mouvements sont considérables : à chaque fois que l’euro augmente d’un 1 %, des milliers d’emplois sont détruits dans la zone euro car le coût du travail s’y élève par rapport à l’étranger. Pourquoi cette instabilité chronique des monnaies ? D’abord, parce que le marché des changes, où s’échangent les monnaies, est le marché le moins régulé de l’économie mondiale depuis les politiques de libéralisation financière. Les spéculateurs y opèrent en toute liberté et réalisent des profits considérables en jouant sur cette instabilité. Soros a gagné des milliards en spéculant contre la livre sterling en 1992, contribuant à l’implosion du système monétaire européen. Beaucoup d’argent a été gagné par les spéculateurs qui ont joué l’euro à la baisse en 1999 et 2000, puis par ceux qui l’ont poussé à la hausse en 2002-2004. En second lieu, les monnaies fluctuent parce qu’elles sont utilisées comme une arme commerciale. Ainsi, les autorités américaines ont tout fait (baisse de leurs taux d’intérêt, déclarations publiques, etc.) pour pousser le dol-

lar à la baisse, de manière à réduire les prix de leurs produits, ce qui a dopé leur croissance en période électorale, et leur a permis d’exporter leur chômage, particulièrement en Europe. Les pays qui ont choisi de stabiliser leurs monnaies connaissent une croissance plus forte et régulière. C’est le cas des pays asiatiques et surtout de la Chine. Mais cette stabilisation est un piège à terme : ces monnaies deviennent surévaluées lorsque le dollar monte, ce qui asphyxie les économies qui ont « ancré » leur monnaie sur le dollar. C’est ce qui s’est passé au milieu des années 1990. Constatant que les monnaies des « dragons asiatiques » étaient surévaluées, les spéculateurs les ont attaquées, ce qui a déclenché la grande crise financière du sud-est asiatique en 1997 et 1998. À l’inverse, lorsque le dollar baisse, comme c’est le cas au début des années 2000, les pays qui veulent maintenir un taux de change stable avec le dollar ont une monnaie qui tend à devenir « sous-évaluée ». C’est le cas de la Chine actuellement. Ce pays a d’énormes excédents commerciaux avec les États-Unis (et le reste du monde). Ses autorités ont décidé d’accumuler des créances en dollars (sous forme de bons du Trésor américains) plutôt que de laisser s’apprécier le yuan. Résultat : la Chine crée d’abondantes liquidités localement, en contrepartie de ses achats de dollars, ce qui engendre de graves tensions infla-

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Dégâts sociaux et écologiques

La «société du risque »
« Cette “société du risque” participe d’un double mouvement : l’individualisation des risques sociaux d’un côté et la socialisation des risques économiques de l’autre »
Chronique de Geneviève Azam publiée le 19 juin 2003.
a « réforme » des retraites aujourd’hui, celle de la protection-santé demain, tout comme celle de la transformation du rapport salarial, illustrée par la réforme du RMI-RMA, relèvent de l’exécution méthodique et systématique du projet de « Refondation sociale » du Medef, lui-même inspiré des réflexions de la Banque Mondiale, du FMI et de l’OMC. Cette nouvelle utopie sociale repose sur la mise en avant du risque comme « valeur des valeurs (1) » selon les mots de Denis Kessler, inspirateur du projet et ex-numéro deux du Medef, et François Ewald. Elle puise dans la philosophie libérale selon laquelle la société se constitue à partir d’individus nomades, atomisés, confrontés à la lutte pour la vie, face à une nature considérée comme hostile et dans un univers de rareté des ressources. Traduite dans les termes du libéralisme économique, cette vision s’exprime dans la concurrence comme moteur de la vie en société. Le risque dans ce contexte est le support idéologique d’une déconstruction sociale : toutes les créations collectives visant à mutualiser les risques concrets, tout enracinement des personnes dans des structures sociales porteuses de l’idée de dette collective sont vus comme archaïsmes, obstacles à la créativité et à l’efficacité économique. La précarité généralisée et l’insécurité sont la condition du progrès dans une société dépouillée de tout contenu politique et réduite à une « communauté du risque (2) » selon l’expression de François Ewald. Cet habillage pseudo-philosophique, qui n’hésite pas à faire référence à Michel Foucault par la voix de son ancien secrétaire Ewald, laisse vite place aux réflexions plus prosaïques inspirées du principe de l’intérêt bien compris : « Le risque est notre matière première », déclarait Denis Kessler, alors qu’il était président de la Fédération française des sociétés d’assurance. Cette « société du risque » participe d’un double mouvement : l’individualisation des risques sociaux d’un côté et la socialisation des risques économiques de l’autre. Elle s’incarne dans des réformes visant à transférer aux individus la responsabilité de gérer leur « capital » retraite via la capitalisation, tout comme leur « capital » santé via l’assurance privée, ou encore leur « capital » emploi. Elle s’oppose à la mutualisation des risques, construite dans le cadre de l’État social depuis la fin du XIXe siècle et de l’État-providence ensuite. Cette dernière est fondée sur la construction d’un espace collectif de solidarité qui définit des droits, d’un espace politique qui organise le lien entre étrangers, sur la base d’une solidarité impersonnelle. En opposition à cela, les réformes en cours individualisent le risque et restreignent la solidarité à la base familiale, stricte ou élargie. Le thème récurrent de la proximité, en mettant en avant des valeurs d’ordre domestique, traduit ce déplacement d’une société politique vers une société économique. La santé, le travail ne sont plus des droits mais des biens. L’individualisation des risques sociaux va de pair avec la socialisation des risques économiques et financiers. En effet, la notion de risque est constitutive de la naissance de l’imaginaire capitaliste selon lequel le risque est la source de l’innovation, et le profit la rémunération juste et légitime de la prise de risque. Néanmoins, cet esprit du capitalisme naissant était encore imprégné de l’idéal puritain et d’une certaine éthique de la responsabilité : le risque financier était assumé par le propriétaire du capital. L’émancipation du capitalisme vis-à-vis de l’idéal puritain se traduit aujourd’hui par la dilution de la responsabilité face au risque. Le passage programmé à un système de retraite par capitalisation illustre cette tendance et manifeste le lien entre individualisation des risques sociaux et socialisation des risques économiques. Les plans d’épargne salariale dans les entreprises enrôlent les salariés devenus actionnaires : lorsqu’une part de la rémunération de base se réalise en actions, les salariésactionnaires sont soumis au risque financier. De même, les exigences financières des apporteurs de capitaux, des fonds de pension notamment, conduisent de fait à fixer les rémunérations du capital indépendamment des performances de l’entreprise. C’est alors le coût salarial qui devient variable d’ajustement face aux incertitudes et qui supporte le coût du risque. À l’exploitation s’ajoute la schizophrénie ! Dans la société néolibérale promise, le risque et l’insécurité constituent les fondations, la politique sécuritaire l’instrument de régulation. Le risque comme « valeur des valeurs », c’est la dissolution de toutes les valeurs dans la valeur marchande. G. A.
(1) « Les Noces du risque et de la politique », François Ewald et Denis Kessler, Le Débat, n° 109. (2) «Philosophie politique du principe de précaution », François Ewald, in le Principe de précaution, « Que sais-je ? », PUF.
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Dégâts sociaux et écologiques

Croissance ou écologie ?
« La contradition entre ces deux impératifs, résoudre la crise écologique et obtenir une croissance très forte, souligne à quel point l’achèvement de la marchandisation du monde par le capitalisme conduit à une impasse globale »
Chronique de Jean-Marie Harribey publiée le 15 novembre 2007.
entreprises. Et les usagers des services non marchands paient le prix de ceux-ci de manière collective, via les impôts et les cotisations sociales qui, en socialisant cette prise en charge, la répartissent un peu plus équitablement que ne le ferait le marché, et, ainsi, les « prélèvements » valident l’anticipation publique des besoins sociaux. Dans les deux cas, le paiement valide le travail productif de ladite « valeur ajoutée ». Voilà de quoi heurter les croyances les plus répandues que l’on peut réfuter par le raisonnement suivant : si l’activité humaine se démarchandisait progressivement, l’activité capitaliste tendant vers zéro pourrait-elle être considérée comme la source de l’activité non-marchande qui tendrait vers 100 % ? Illogique. Donc le discours ressassant que le marchand finance le non-marchand est absurde. Mais pas innocent, car il est vrai que soustraire des forces de travail et des ressources matérielles à l’appétit du capital empêche celuici de les utiliser pour se valoriser : c’est pour lui un manque à gagner. La contradiction des idéologues du capitalisme est là : ils veulent relancer la croissance de la production qui seule, à leurs yeux, est légitime, celle qui grossit le capital, et, simultanément, ils veulent réduire la production dont l’impact social positif est élevé et dont l’impact écologique négatif est plus faible que celui de l’industrie et de l’agriculture productivistes. On mesure l’importance de l’enjeu que représente l’articulation du social et de l’écologie. Très dangereuse serait la substitution de taxes écologiques aux cotisations sociales comme le réclame le Medef au nom de la « neutralité fiscale ». Car diminuer les cotisations sociales ferait reculer la partie socialisée du salaire et donc la protection sociale. Or, nous avons besoin de cotisations sociales et de taxes écologiques. Si l’on veut que la greffe du social sur l’écologie ou vice versa prenne, il faut faire de la socialisation de la richesse la plus vitale un processus continu et irréversible. Le vagissement de l’altermondialisme, il y a dix ans, « le monde n’est pas une marchandise », annonçait ce programme : rendre inaliénables les biens communs, développer l’éducation et la protection sociale accessibles à tous, réduire le temps de travail pour permettre à tous de participer à toutes les sphères de la société et pour libérer la vie et non la croissance. Être ou ne pas être écologiste et solidaire… J.-M. H.

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tre ou ne pas être écologiste. Après avoir négocié le « Grenelle de l’environnement » avec de nombreux représentants de la société civile, le gouvernement est confronté à un dilemme. D’un côté, il annonce un train de mesures qui, bien que n’étant pas à la hauteur de la crise écologique majeure, seront toujours bonnes à prendre si elles sont

appliquées. De l’autre, il mandate une commission, présidée par Jacques Attali, pour « libérer la croissance ». Celle-ci déclare néfaste le principe de précaution, encourage les grandes surfaces, veut libéraliser un peu plus le marché du travail et celui du logement, et surtout rabâche à son tour la nécessité de diminuer les dépenses publiques qui bloqueraient la croissance économique, sans laquelle le nirvana ne pourrait être atteint. La contradiction entre ces deux impératifs, résoudre la crise écologique et obtenir une croissance très forte, souligne à quel point l’achèvement de la marchandisation du monde par le capitalisme conduit à une impasse globale. Non seulement une croissance de 5 % par an est impossible durablement, mais vouloir diminuer les dépenses publiques ou sociales montre la vacuité de la réflexion sur le type de production à développer. L’un des dogmes libéraux les plus tenaces est que toute dépense publique parasiterait l’activité privée au motif qu’elle serait financée par un prélèvement sur le fruit de celleci : seule la ponction sur l’industrie capitaliste rendrait possible l’école publique. C’est le degré zéro de la pensée économique. Nous avons souvent dit ici que l’activité réalisée dans la sphère non-marchande était éminemment productive de richesse, c’està-dire de valeurs d’usage répondant à de vrais besoins sociaux, et que la valeur monétaire mais non-marchande des services d’éducation et de santé publiques était créée par les travailleurs de ces services et non prélevée sur celle créée par les salariés du capital. L’origine de la richesse monétaire – à la fois marchande et non-marchande – est obscurcie par la confusion avec son paiement, individuel ou collectif : parce que le prix inclut tous les coûts privés et sociaux, on a l’illusion que celui qui s’en acquitte est à l’origine de la richesse. Or, les consommateurs paient individuellement le prix des automobiles qu’ils achètent, et leurs achats valident les anticipations de débouchés des

Il faut faire de la socialisation de la richesse la plus vitale un processus irréversible.
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DANIAU/AFP

BHAT/AFP

On estime que 90 % des personnes concernées par les désastres « naturels » liés au réchauffement habitent dans des pays ou des régions pauvres.

Sale temps pour les pauvres
« La “dette écologique” du Nord vis-à-vis du Sud, accumulée pendant des décennies, est énorme »
Chronique de Jean Gadrey publiée le 29 septembre 2005.
La moitié de la population mondiale vit dans des zones côtières qui seraient submergées si le niveau des mers s’élevait d’un mètre, évaluation prudente pour le siècle à venir si les tendances actuelles persistent. Il faut donc s’attendre à des migrations massives de réfugiés environnementaux : vingt millions avant la fin du siècle rien que pour le Bangladesh, 150 millions dans le monde dès 2050 selon des chercheurs d’Oxford. Pour maintenir le réchauffement climatique dans des limites (presque) tolérables, il faudrait, selon la New Economics Foundation, que chaque habitant du monde ne dépasse pas un niveau d’émissions de 0,46 tonne de carbone par an. En 1995, aux États-Unis, ce chiffre était de 5,3 tonnes, soit 12 fois plus. La « dette écologique » du Nord vis-à-vis du Sud, accumulée pendant des décennies, est énorme. La question qui nous est posée est donc la suivante : la croissance telle que nous l’avons connue et célébrée est-elle compatible avec cette contrainte de survie ? Sinon, comment penser « l’a-croissance », une idée neuve du progrès, dégagée de la religion productiviste du « toujours plus », et fondée sur d’autres indicateurs de bienêtre ? Quelles transitions peut-on envisager ? Quelles activités et quels emplois développer, quelle organisation productive, quelle « relocalisation » de l’économie ? Mais aussi : quelle redistribution mondiale dans le cadre d’une affirmation de l’égalité des droits d’accès aux ressources environnementales ? L’histoire montre que, dans des circonstances exceptionnelles, l’économie d’un pays peut être profondément restructurée en peu de temps sans catastrophe sociale, dès lors qu’existe une claire conscience de périls communs. Cette prise de conscience tarde pour les risques environnementaux, parce que d’énormes intérêts privés sont en jeu et que les réseaux de la pensée unique minimisent les enjeux. Il appartient aux contre-réseaux de s’y mettre. Quand « la maison brûle », il faut cesser d’y entasser des bombes à retardement. J. G.

Il faut s’attendre à des migrations massives de réfugiés environnementaux : 150 millions dans le monde dès 2050 selon des chercheurs d’Oxford.

TOUS LES ÉCONOMISTES et les « responsables » politiques, ou presque, célèbrent le culte de la croissance, condition selon eux de la création d’emplois et de la satisfaction de besoins en expansion. À l’échelle mondiale, ils défendent, au moins en principe, les « objectifs du millénaire » des Nations Unies, visant à réduire fortement la pauvreté. Or ces objectifs ne seront pas atteints si les questions environnementales n’y sont pas intégrées en première ligne, et si la religion de la croissance n’est pas contestée. On se limitera au cas du réchauffement climatique, bien que d’autres voyants soient au rouge : polluants organiques persistants, biodiversité, épuisement des écosystèmes… Depuis une dizaine d’années, les travaux scientifiques s’accumulent et convergent : ceux du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat), du Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue), de l’Agence européenne pour l’environnement, etc. Que disent-ils ? Que l’accélération du réchauffement climatique dans la période récente est directement liée aux émissions d’origine humaine de gaz à effet de serre, principalement le CO2. Que, au-delà d’un réchauffement de 2 °C par rapport à l’époque préindustrielle (on est actuellement à 1 °C, et compte tenu des émissions passées et actuelles, on atteindra 1,5 °C d’ici peu), des catastrophes humaines mondiales sont prévisibles : sécheresses, inondations et tempêtes, élévation du niveau des mers, etc. Que, au cours du XXIe siècle, sur la base des tendances actuelles, le réchauffement

sera compris entre 2 °C et 6 °C, sans même évoquer des scénarios nettement plus pessimistes mais non dénués de fondements. Or, ces catastrophes toucheraient en priorité les populations les plus pauvres de la planète, qui dépendent le plus des « aléas » climatiques. Elles pourraient réduire à néant les objectifs du millénaire pour 2015, et provoquer des régressions au-delà. Limitons-nous au premier de ces objectifs : réduire de moitié la proportion de pauvres et la proportion de personnes souffrant de la faim. On estime que 90 % des personnes concernées par les désastres « naturels » liés au réchauffement habitent dans des pays ou régions pauvres. Dans certaines régions (Sahel, Amérique centrale, Bangladesh, Pacifique sud…), ces désastres peuvent anéantir en quelques heures des années de progrès du développement humain. Selon la Croix-Rouge et le CroissantRouge, le nombre de personnes gravement affectées par de telles catastrophes est passé de 740 millions dans les années 1970 à plus de 2 milliards dans les années 1990. Les pertes économiques correspondantes seraient passées de 131 milliards à 629 milliards, soit plus que dix ans d’aide publique au développement. Selon le Pnue, le coût du réchauffement climatique double tous les dix ans. Selon d’autres estimations, les pertes économiques de ce type dépasseraient le PIB mondial au cours des années 2060 ! Calculs contestables, sans doute, mais guère plus que ceux de l’économie usuelle.

MARS - AVRIL 2009 / POLITIS / 23

Dégâts sociaux et écologiques

Sous les retraites,
« La protection sociale assurée par la collectivité à l’ensemble de la population est impensable pour les gourous de la “mondialisation heureuse” »
Chronique de Jean-Marie Harribey publiée le 15 mai 2003.
13 MAI 1968-13 MAI 2003. « Sous les pavés, la plage », disait-on il y a juste trente-cinq ans. Et sous les retraites, qu’y a-t-il ? On reste un peu abasourdi devant l’indigence des arguments ressassés par la propagande libérale. Les augures du vieillissement démographique ignorent-ils que les gains de productivité compenseront la diminution de la proportion d’actifs par rapport aux retraités ? Oublient-ils que depuis vingt ans la part de la masse salariale dans le PIB français a perdu 10 points et qu’on pourrait envisager d’inverser la tendance pour prendre en charge des retraités plus nombreux et leur assurer une progression du niveau de vie identique à celle des salariés ? Les adeptes de l’allongement de la durée de cotisations n’ont-ils pas compris que celui-ci n’augmentera pas le taux d’activité tant que l’emploi ne progressera pas ? Les thuriféraires des fonds de pension ne savent-ils pas que ceux-ci ne produisent rien ? N’en doutons pas : aucune de ces réalités n’échappe à la sagacité de nos dirigeants et de leurs experts ès démolitions sociales. Il doit donc exister des raisons plus profondes qui expliquent l’acharnement à remettre en cause le système de retraites par répartition, à organiser une baisse considérable du niveau des pensions collectives de façon à inciter les salariés les mieux rémunérés à effectuer des placements financiers individuels. La protection sociale assurée par la collectivité à l’ensemble de la population est impensable pour les gourous de la « mondialisation heureuse ». On pourrait y voir la main des assureurs pour qui le risque est la matière première source de profits et qui piaffent en faisant le siège de la Sécurité sociale. C’est certain, et le FMI en a fait le cynique aveu : « Un système de retraites par répartition peut déprimer l’épargne nationale parce qu’il crée de la sécurité dans le corps social. » Mais cela ne suffit pas pour comprendre la violence du patronat et du gouvernement contre les retraites. Il y a plus grave qui leur rend la chose insupportable. Le système de retraites par répartition instaure une dette sociale et pérennise sa transmission intergénérationnelle. Une dette qui s’éteint et renaît à chaque instant. La génération qui travaille éteint sa dette vis-à-vis de la génération précédente qui lui a donné la vie et l’a élevée et elle enclenche une dette que contracte à son tour la génération suivante à son égard. Quelle abomination ! Une dette collective sans fin au royaume des rapports marchands individuels ! Le capitalisme ne (re)connaît que des dettes privées et des échanges commensurables qui, une fois conclus, laissent les partenaires quittes les uns envers les autres. J’ai acheté une marchandise, j’ai payé le vendeur, et jamais plus nous n’aurons à faire ensemble car la dette s’est éteinte définitivement. L’exact opposé de la dette sociale qui se transmet indéfiniment. Peut-on imaginer pire pour ceux qui souffrent de névrose obsessionnelle de la rentabilité ? Oui, il y a pire encore. Les retraites par répartition présentent une grande similitude avec le principe du don : « donner, recevoir, rendre ». Celui qui donne n’attend pas de retour équivalent. Ainsi, les cotisations sociales servent à payer les retraites dans l’instant et ne sont pas égales à ce que percevront plus tard les cotisants actuels qui dépendront de la production future. Celui qui reçoit accepte le bienfait sans comparer avec ce qu’il a donné ou bien il rendra sans compter, c’est-à-dire sans comparer avec ce qu’il a reçu. En inventant la Sécurité sociale et les retraites par répartition, on a donné une place à une sphère

Manifestation pour la défense du système de retraites par répartition, seul garant de la solidarité et de l’égalité.

24 / POLITIS / MARS - AVRIL 2009

Et la finance ruinera les retraités

le don
non-marchande assumée collectivement et on a réintroduit le paradigme du don exclu par le capitalisme tout en se démarquant radicalement d’une conception charitable de l’aumône faite entre des individus. Pourquoi les retraites ne se laissent-elles pas voir ainsi ? Parce qu’elles sont victimes d’un paradoxe. La dette transmise de génération en génération par une chaîne ininterrompue de dons prend la forme monétaire puisque les cotisations sociales sont prélevées sur la valeur monétaire ajoutée par le travail et que les pensions sont ensuite, très logiquement, des revenus monétaires. L’outil privilégié de la relation marchande, la monnaie, sert aussi à assurer des rapports non-marchands. Il y a de quoi s’y perdre et sans doute faudrait-il réviser les conceptions habituelles de la monnaie en même temps que l’on transformerait les rapports sociaux. Le don – inadmissible au sein du capitalisme – qui transparaît dans les retraites doit être considéré comme essentiel à la vie. Il n’est pas sûr en revanche que le capitalisme soit aussi vital. J.-M. H.

« Décidément, les fonds de pension ne sont pas une réponse adéquate au vieillissement, et leur viabilité n’a pas résisté aux fluctuations boursières. Tout cela était prévisible, et l’expérience confirme point par point les arguments anti-privatisation »
Chronique de Michel Husson publiée le 9 décembre 2004.

« LE DIFFÉRENTIEL DE RENDEMENT entre systèmes joue avec un extraordinaire effet de levier sur l’épargne nécessaire pour préparer sa retraite : un franc immobilisé pendant trente ans devient 1,8 franc ou 4,3 francs selon qu’il est placé à 2 % (rendement du régime par répartition) ou 5 % (ordre de grandeur raisonnable pour le rendement sur longue période d’un portefeuille diversifié). » Ainsi raisonnait en 1998 un promoteur de la capitalisation (1). Quelques années plus tard, on est loin de ce bel optimisme. Aux États-Unis, la Pension Benefit Guaranty Corporation – chargée de garantir les retraites privées – annonce un déficit record, qui a doublé en un an pour atteindre 23 milliards de dollars. Son directeur a exhorté le Congrès à réaliser des réformes assurant un meilleur financement des retraites, avant que le déficit « échappe à tout contrôle ». L’agence dispose de 39 milliards de réserves, mais évalue à 96 milliards le risque de défauts de paiement à venir. Ce déficit provient du retournement de la Bourse en 2000 et de la chute des taux d’intérêts, qui ont tari les ressources des fonds de pension. Il faut y ajouter les faillites de grandes entreprises sidérurgiques ou textiles, et surtout des compagnies aériennes US Airways et United Airlines. En 2004, ce sont 192 fonds de pension qui ont cessé leurs versements. Au Royaume-Uni, les choses ne vont pas mieux. La Commission des retraites, créée en 2002, vient de remettre un premier rapport, alarmant. Le repli boursier a, là aussi, mis fin à la période d’euphorie durant laquelle certaines entreprises pouvaient verser leurs cotisations sur leurs profits boursiers. « Il faut maintenant revenir à la réalité » en conclut le président de la Commission. Si l’on ne veut pas que les retraités s’appauvrissent encore (un sur dix est déjà en dessous du seuil de pauvreté), il faudra qu’ils épargnent plus, qu’ils travaillent plus longtemps, ou que les contributions publiques augmentent. Pour 75 % des futurs retraités, les contributions versées ne suffiront pas à leur procurer des pensions convenables. À la question de savoir si un « marché volontaire des pensions » peut fonctionner pour les bas revenus, la réponse est négative, ne serait-ce que parce que les

assureurs privés ponctionnent jusqu’à 20 ou 30 % des épargnes individuelles. Alors que la pension publique est très faible (184 euros par semaine pour un couple), les solutions envisagées passent par un surcroît d’intervention publique. Ce diagnostic est d’autant plus frappant qu’il est signé de l’ancien directeur de la Confédération de l’industrie. Le bilan des réformes menées en Amérique latine conduit la Banque mondiale à tirer, elle aussi, le signal d’alarme. Certes, elle se félicite des effets positifs de ces réformes sur les marchés financiers et sur la gestion de la dette publique. Mais son rapport souligne leur gros point noir, qui est un très faible taux de couverture (« entre un cinquième et la moitié » de la population active). Les rendements sont trop fluctuants, les cotisations trop élevées par rapport aux salaires, et les frais prohibitifs. Ils ont ainsi représenté en moyenne la moitié des versements des salariés chiliens prenant leur retraite en 2000, alors même que la réforme date de 1981. L’un des auteurs du rapport insiste sur le « rôle crucial » que doivent jouer les gouvernements pour compenser les défaillances des systèmes privés. Ces difficultés sont encore accrues par une sous-estimation systématique de l’allongement de l’espérance de vie dans les calculs actuariels des fonds de pension. Ceux-ci n’ont plus qu’une voie de sortie, qui consiste à reporter les risques financiers sur les futurs retraités, en passant à des systèmes dits « à cotisations définies » (on sait ce qu’on verse mais pas ce qu’on recevra). Décidément, les fonds de pension ne sont pas une réponse adéquate au vieillissement, et leur viabilité n’a pas résisté aux fluctuations boursières. Tout cela était prévisible, et l’expérience confirme point par point les arguments anti-privatisation. Cette crise constitue une énorme bombe à retardement qui conduira à reposer en des termes nouveaux la nécessité de consolider et de développer les systèmes de retraite par répartition, seuls garants de la solidarité et de l’égalité. M. H.
(1) Olivier Davanne, dans son rapport « Retraites et Épargne » pour le Conseil d’analyse économique. Les références citées sont disponibles sur le site « Vive la répart ! » http://reparti.free.fr/
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CEYRAC/AFP

Dégâts sociaux et écologiques

La leçon du Clemenceau
« Opposer les écologistes et les travailleurs revient également à minimiser la victoire juridique et à laisser entendre finalement qu’il y aurait une hiérarchie du droit, que la misère autoriserait toutes les transgressions »
Chronique de Geneviève Azam publiée le 2 mars 2006.

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L

es écologistes célèbrent leur victoire, les chantiers navals de la baie d’Alang pleurent », écrit un journaliste du Monde daté du 17 février, après avoir titré « Colère contre Greenpeace sur les chantiers d’Alang ». Qui sont ces chantiers d’Alang qui pleurent ? Les salariés ? L’un des syndicats les plus importants, le Citu, a célébré la victoire pour les ouvriers des chantiers navals d’Inde et de toute l’Asie comme l’indique par ailleurs le même journaliste. Ou plutôt le patronat indien ? Lui qui n’a cessé dans cette affaire de brandir le chantage à l’emploi pour sauver des affaires qui sèment la mort. Au-delà de ce qui n’est sans doute qu’une formule journalistique, cette musique entendue ailleurs également, qui consiste à opposer les écologistes, qui seraient

nécessairement et de manière évidente issus des pays du Nord, et ceux qui travaillent, issus nécessairement du Sud, relève de la schizophrénie ambiante, de l’irresponsabilité et d’une vision néocoloniale. En effet, cette lutte a été menée par quatre associations : l’Association de défense des victimes de l’amiante, Ban Asbestos, le Comité anti-amiante de Jussieu et Greenpeace-France. Elles ont su prendre en compte à la fois les enjeux sociaux, environnementaux et juridiques du transfert du Clemenceau ; en menant à la fois un travail d’expertise et de contact avec des syndicats et des associations écologistes indiennes, elles ont réussi à mobiliser l’opinion publique. Opposer ainsi Greenpeace et les « chantiers » indiens, c’est ignorer l’existence des luttes écologistes dans les pays du Sud (même si elles ne se définissent pas toujours ainsi) et tout particulièrement en Inde. La mémoire de l’explosion de l’entreprise chimique de l’Union Carbyde à Bhopal en 1984, (plusieurs milliers de morts et plus de 300 000 malades) n’y est pas effacée, d’autant que le site n’est toujours pas décontaminé, et l’eau polluée alourdit encore aujourd’hui le bilan. L’écologie n’est pas un luxe des pays riches, elle concerne les pays pauvres et surtout les plus pauvres de ces sociétés. Instruites des conséquences du contact avec l’amiante et des conditions de travail sur ces chantiers, ces associations ont mis au centre de leur action les préjudices graves pour les travailleurs indiens, avec la mort prématurée comme seule perspective. Le départ du Clemenceau est salutaire même s’il ne supprime pas la montagne des autres déchets dangereux traités dans ces chantiers. Ce sont chaque année 700 bateaux qui vont à la démolition vers les destinations de l’Inde, du Pakistan ou

encore du Bangladesh, sans avoir été préalablement dépollués. Les pleurs du patronat des chantiers navals en Inde et ailleurs sont plus que compréhensibles. Le marché des « déchets » exportés vers le Sud sous couvert de « matières recyclables » devient une activité économique majeure, et les pays à bas salaires et faible réglementation environnementale en sont les destinataires, tout comme ceux qui, au Sud, acceptent les déchets les plus toxiques du Nord pour régler leur dette extérieure. Opposer les écologistes et les travailleurs revient également à minimiser la victoire juridique et à laisser entendre finalement qu’il y aurait une hiérarchie du droit, que la misère autoriserait toutes les transgressions. Le gouvernement français a affiché un mépris total pour les lois indiennes en refusant notamment de fournir les renseignements précis réclamés par la commission de contrôle des déchets toxiques de la Cour suprême indienne. Il a violé la Convention de Bâle qui vise à réglementer ces échanges afin de protéger la santé humaine et l’environnement. Il a vraisemblablement triché sur les tonnages d’amiante à bord, alors que dans le même temps les ravages de l’amiante en France sont enfin reconnus et révélés. Enfin, opposer écologistes et salariés laisse à penser qu’il y aurait des questions environnementales qui ne seraient pas également des questions sociales. Pourtant la prise en compte de l’environnement ne relève pas d’une défense bucolique de la nature ; il ne peut y avoir de vie sociale durable qui n’accorde une importance centrale à l’environnement dans lequel elle se déroule, il ne peut y avoir de justice et de solidarité lorsque les inégalités environnementales amplifient les inégalités sociales. Lorsque la santé des travailleurs et des citoyens est menacée, le chantage à l’emploi n’est pas la réponse à une revendication sociale, c’est un crime. Cette lutte est exemplaire en ce sens qu’elle donne à voir à quel point l’opposition des questions sociales et environnementales est une machine de guerre à la fois contre l’environnement et contre la société. C’est une question cruciale à l’heure où les dérégulations néolibérales et les choix productivistes engendrent une accélération des catastrophes, et où des choix profonds s’imposent pour réorienter notre production et notre mode de vie. G. A.

ESTRADE/AFP

Développer les services aux particuliers pourrait créer de 1 à 3 millions d’emplois et renforcer la cohésion sociale en favorisant les relations de proximité.

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Relocaliser le développement
« L’alternative au néolibéralisme et au libre-échange généralisé passe par la construction d’un modèle de développement plus autocentré, moins productiviste et plus solidaire »
Chronique de Dominique Plihon publiée le 22 mars 2007.
IL EST DEVENU ÉVIDENT POUR L’IMMENSE majorité que la mondialisation néolibérale est un système économique inefficace et injuste. Les dégâts écologiques de la course au productivisme risquent de devenir irréversibles. Les inégalités s’amplifient entre les pays de la planète et à l’intérieur des pays. Le cas de la Chine, considérée comme le grand gagnant de la mondialisation, est révélateur. Les inégalités de revenu n’y ont jamais été aussi fortes (de 1 à 3) entre la zone côtière industrialisée et les 800 millions de paysans. Par ailleurs, les déséquilibres internationaux ne cessent de s’amplifier : le déficit abyssal des ÉtatsUnis pompe les deux tiers de l’épargne mondiale tandis que la Chine accumule des réserves de 1 000 milliards de dollars… Une grave crise financière internationale se profile à l’horizon. Le seul remède de fond à la mondialisation néolibérale est la mise en place d’un modèle de développement moins extraverti. Aujourd’hui, en effet, le commerce extérieur a pris une place excessive dans la plupart des pays de la planète à la suite d’une libéralisation commerciale beaucoup trop poussée. Chaque pays cherche à prendre des parts de marché à ses concurrents par tous les moyens pour stimuler sa croissance. Dans ce jeu inégal, il y a des perdants et des gagnants, en dépit de la doctrine néolibérale qui veut que tous les partenaires aient intérêt au libre-échange. Comment favoriser un développement moins dépendant des aléas extérieurs ? Plusieurs séries de propositions ont été avancées à ce sujet, dans ces colonnes et au sein d’Attac (1). Parmi celles-ci, le recours au protectionnisme. Cette arme doit être maniée avec prudence car elle risque d’avoir des effets pervers, et elle n’est pas à la hauteur des enjeux. Le danger provient de ce que la fermeture des frontières est une démarche non coopérative. Les pays du Sud ne comprendraient pas que les pays du Nord ferment leurs frontières à leurs exportations, car ils n’auraient plus les moyens – sauf à s’endetter – d’importer les biens industriels et les technologies dont ils ont besoin pour se développer. L’autarcie est aussi dangereuse que l’ouverture totale. Il est donc préférable d’opter pour une ouverture extérieure sélective et négociée (2), afin de favoriser une relocalisation des activités économiques et de protéger les secteurs prioritaires comme l’agriculture vivrière et les industries naissantes. Le principal objectif doit donc être de réorienter la production et la consommation vers le marché intérieur, en cherchant à répondre en priorité aux besoins non satisfaits. Un tel rééquilibrage implique des politiques publiques volontaristes. Dans les pays en développement, un État social fort est nécessaire afin de couvrir les risques sociaux et d’accroître les dépenses publiques de santé et d’éducation. Pour les pays les moins avancés, généralement pauvres en ressources naturelles et financières, une aide publique internationale massive, pas uniquement financière, est indispensable. La Chine, qui se situe dans la catégorie des pays intermédiaires, a compris cet enjeu. Les autorités chinoises viennent de décider des mesures tournées vers la satisfaction des besoins domestiques, ce qui initie un rééquilibrage de leur modèle de développement. Dans les pays développés, les besoins non satisfaits sont également importants. C’est le cas dans les domaines de la santé, de l’éducation (tout au long de la vie), des banlieues, de la qualité de la vie (garde d’enfants, aide aux personnes âgées, etc.). Un développement de ces services, sous l’impulsion des politiques publiques, présenterait de nombreux avantages de nature économique, sociale et écologique. Ces dépenses ont en effet un contenu faible en importation, mais élevé en emploi : on a calculé qu’en France, le développement des services aux particuliers pouvait conduire à la création de 1 à 3 millions d’emplois (3). En second lieu, s’agissant de services, c’està-dire de biens immatériels, leur production est peu polluante et peu consommatrice d’énergie. Enfin, le développement de ce secteur renforcera la cohésion sociale en favorisant des relations de proximité et intergénérationnelles. Au total, l’alternative au néolibéralisme et au libre-échange généralisé passe par la construction d’un modèle de développement plus autocentré, moins productiviste et plus solidaire. Ce modèle sera gagnant-gagnant, au sens où il améliorera la situation de l’ensemble des pays de la planète et des acteurs de la société. À condition que des politiques publiques volontaristes et appropriées accompagnent cette transformation… D. P.
(1) Voir la dernière lettre électronique du conseil scientifique d’Attac : www.france.attac.org/ spip.php?article6931 (2) Proposition n° 3 du Manifeste altermondialiste d’Attac. (3) « Productivité et emploi dans le tertiaire », Rapport du Conseil d’analyse économique, 2004.
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Dans les pays développés, les besoins non satisfaits sont importants. C’est le cas dans les domaines de la santé, de l’éducation, des banlieues, de la qualité de la vie.

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Clichy-sous-Bois, le 25 octobre 2005.

Le sens d’une révolte
« Il est dangereux de nier la dimension spécifique de l’oppression dont sont victimes les membres de minorités ethniques, français ou étrangers »
Chronique de Thomas Coutrot publiée le 15 décembre 2005.
a révolte des banlieues fait l’objet d’un conflit d’interprétations. Pour Alain Finkielkraut et Nicolas Sarkozy, il s’agit d’une guerre ethnico-religieuse, menée par des racailles musulmanes qui haïssent la France et la démocratie. La question sociale n’est qu’un faux-semblant : « Quel lien y a-t-il entre pauvreté, désespoir, et se venger en saccageant et en mettant le feu à des écoles ? », dit Finkielkraut au journal Haaretz. Villepin a hésité à endosser cette lecture, puis s’y est rallié à la lecture des sondages, annonçant un nouveau tour de vis contre l’immigration et le regroupement familial. À l’inverse, à gauche et à l’extrême gauche, on rejette bien sûr toute ethnicisation de la question sociale. Et bien sûr, ces jeunes n’ont pas brûlé des voitures parce qu’ils sont arabes ou musulmans, mais parce qu’ils sont désespérés. Toutefois cette position de principe dérive trop souvent vers une dénégation de la dimension spécifique de l’oppression raciste. Dans un article récent du Monde Diplomatique (« Les raisons d’une colère », Décembre 2005), le sociologue Laurent Bonelli ne voit dans la révolte des banlieues qu’une « crise des milieux populaires » : « Automatisation, informatisation et délocalisations ont généré un chômage de masse, qui s’est conjugué avec la généralisation du recours aux intérimaires et aux emplois précaires. Ces deux facteurs ont accru la précarisation des conditions des milieux popu laires », et particulièrement des jeunes. D’où les taux de chômage record des 15-24 ans « dans les quartiers qui ont fait l’actualité ces dernières semaines : 41% dans le quartier de la Grande-Borne à Grigny (contre 27 % pour la commune), 54 % à La Reynerie et à Bellefontaine à Toulouse (contre 28 %) »… À aucun moment n’est évoqué le fait que les émeutiers, comme les habitants des quartiers en question, étaient en grande majorité des Français issus de l’immigration. Peut-on vraiment expliquer le chômage record dans ces quartiers par « l’informatisation » ou les « délocalisations », en oubliant de citer les discriminations massives à l’embauche auxquelles se confrontent ces jeunes ? Discriminations qui redoublent celles qu’ils rencontrent face au logement, aux boîtes de nuit, à la police, à la justice, comme le rappellent Stéphane Beaud et Michel Pialoux dans un remarquable article (1). On peut certes comprendre la méfiance légitime devant les interprétations « ethnicisantes » qui visent justement à masquer les racines sociales de la crise. On peut partager l’inquiétude devant les discours qui se contentent de préconiser la « discrimination positive » pour résoudre la crise des banlieues. Si quelques jeunes des « quartiers » intègrent Sciences Po Paris ou l’ENA, tant mieux pour eux, mais ça ne doit évidemment pas faire oublier l’urgence de politiques de créations massives d’emploi, de réhabilitation des logements et de revitalisation des services publics dans les quartiers défavorisés. Toutefois il est dangereux de nier la dimension spécifique de l’oppression dont sont victimes les membres de minorités ethniques, français ou étrangers. Ne pas

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Record d’inégalité aux États-Unis

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(1) La « racaille » et les « vrais jeunes, www.liens-socio.org/article.php3?id_article=977

D’autres données (2) montrent que la croissance américaine, que beaucoup nous donnent en exemple, s’est

SOURCE : PIKETTY AND SAEZ, BERKELEY

reconnaître cette oppression spécifique, ou n’y voir qu’un avatar du « racisme anti-pauvres », c’est relativiser la légitimité de politiques directes contre les discriminations racistes. C’est aussi nier le droit des minorités discriminées à s’organiser de façon autonome, comme la gauche l’a longtemps refusé aux femmes. Les expériences de testing menées par les associations confirment pourtant très clairement les très rares études statistiques disponibles : à origine sociale et diplôme égaux, les jeunes Français « issus de l’immigration » ont trois à quatre fois plus de « chances » d’être au chômage (ou de ne pas être convoqués à un entretien d’embauche) que les jeunes Français « de souche ». Si les études sont peu nombreuses sur ce sujet, c’est le fait notamment de la réticence de l’Insee à introduire dans ses questionnaires des questions à propos de l’origine ethnique des personnes. Il y a certes de bonnes raisons à la prudence, pour éviter les dérives et la mise en fichier des minorités. Mais il n’est plus possible que le système statistique continue à jeter un voile sur ces questions. Des progrès ont été réalisés depuis peu, puisque les enquêtes de l’Insee permettent de distinguer non seulement les Français des étrangers, mais désormais aussi les Français issus de l’immigration des autres Français. Il est à souhaiter que soient régulièrement publiées des données sur le chômage, l’emploi, le logement, la justice, etc., qui permettent de quantifier l’ampleur des discriminations racistes en France et de piloter les indispensables politiques pour y mettre fin. T. C.

a nouvelle aurait dû faire la « une » des traduite, pour la majorité de la population, par médias si l’on accordait autant une stagnation ou une régression du niveau d’importance aux indicateurs sociaux de vie, et parfois sur une longue période. qu’à la croissance économique ou aux Quasi-stagnation depuis 2000 pour le pouvoir performances boursières. Il est rare d’achat du salaire horaire médian, qui n’est, en qu’un record mette près de quatre-vingts ans 2007, que 8 % supérieur à son niveau de… à être battu. Mais les politiques néolibérales 1973 ! Progression infime du salaire réel au service des nantis et des actionnaires, hebdomadaire des salariés non-cadres depuis appliquées avec obstination depuis les 2000, etc. années 1980 aux États-Unis et ailleurs, ont Quant au pouvoir d’achat du salaire minimum permis cette « performance ». horaire fédéral, mesuré en Une étude récente (15 mars dollars constants de 2008, il 2008) d’Emmanuel Saez, approchait les 10 dollars en économiste à Berkeley 1968. Il n’était plus que de « La croissance (Californie), en fournit les 5,15 dollars en 2007 ! Certes, américaine, que preuves (1). ce salaire minimum de misère Dans cette étude, on suit, touche, aux États-Unis, une beaucoup nous depuis 1917, la part du revenu proportion de salariés plus de l’ensemble des ménages faible qu’en France. Certes, montrent en qui revient aux 10 % les plus beaucoup d’états américains exemple, s’est riches. On a alors une assez pratiquent des niveaux bonne idée de l’évolution des supérieurs, de l’ordre de 7 à traduite, pour la inégalités, sous l’angle de la 8 dollars. Certes, des concentration des richesses revalorisations sont prévues majorité de la « en haut ». La courbe obtenue au niveau fédéral en 2008 et population, par une fait partie de ces rares 2009, mais cela ne conduira, graphiques dont on aimerait en 2010, qu’à un pouvoir stagnation ou une qu’ils fassent le tour du monde d’achat de 7,2 dollars, bien et la couverture des inférieur à celui de 1968… régression du magazines, en alternance avec En France, l’évolution des niveau de vie, et des courbes semblables sur inégalités de revenu, évaluée l’empreinte écologique des selon les mêmes critères, est parfois sur une nations… Qu’y voit-on ? moins catastrophique, mais elle suit une tendance longue période » 1) En début de période, de semblable, surtout dans la 1917 à 1928, la part du gâteau période récente, comme l’a qui revient aux 10 % les plus montré une belle étude de Chronique de Jean riches grimpe de 40 % à 49 %, Camille Landais de juin 2007 : Gadrey publiée le un très haut niveau. Un déclin entre 1998 et 2005, la modeste commence ensuite, progression du pouvoir d’achat 12 juin 2008. suivi par un plongeon pendant du revenu fiscal des 90 % des la guerre, ou cette part chute ménages du bas n’a été que de à 33-34 %. Plus étonnant est 4,6 %, contre 19,4 % pour les le fait que ce niveau assez bas reste de mise 1 % les plus riches et 42,6 % pour les 0,01 % ensuite, de 1945 à la fin des années 1970. Plus les plus riches. Il concluait ainsi : « La tendance actuelle n’exclut pas que la France de trois décennies d’inégalités relativement puisse converger vers les modèles angloréduites, selon ce critère. saxons. Tous les éléments disponibles pour 2) À partir de 1981-1982, années charnières 2006-2007 laissent d’ailleurs penser que la pour les inégalités, y compris en France, un tendance de croissance des hauts revenus retournement de tendance survient puis et des hauts salaires se poursuit, voire s’accélère. Le néolibéralisme qui s’installe a s’amplifie. » des effets incroyablement bénéfiques pour les La seule vraie solution à la crise sociale plus riches. actuelle consiste à réduire fortement les 3) Après 25 ans de progression forte et presque continue des inégalités, l’année 2006, inégalités. En reprenant aux plus riches la part des revenus qu’ils ont capturée depuis 1982 dernière année pour laquelle on dispose de (via notamment la distribution de dividendes, données, enregistre un record historique : les la spéculation financière et d’incroyables 10 % les plus riches dépassent leur cadeaux fiscaux), il y aurait largement de quoi performance de 1928 et, pour la première fois, éradiquer la pauvreté en France. ils accaparent la moitié du revenu des J. G. ménages. (1) http://elsa.berkeley.edu/~saez/saez-UStopincomes4) Les grands gagnants depuis les 2006prel.pdf années 1980 ont été les 1 % les plus riches. (2) Voir les sources sur mon blog, accessible via le site Leur part du gâteau, qui avait chuté de 24 % d’Alternatives économiques. en 1928 à « seulement » 8 % au cours des années 1970, retrouve en 2006 un poids de 23 %. 5) Enfin, l’auteur fournit un calcul de l’évolution du pouvoir d’achat entre 2002 et 2006, période de la forte « croissance Bush », d’une part pour les 1 % les plus riches (11 % de progression par an en moyenne), d’autre part pour tous les autres ménages (0,9 % par an en moyenne). Près des trois-quarts de la progression des revenus pendant cette période ont ainsi été capturés par les 1 % les plus riches !

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Dégâts sociaux et écologiques

Controverse sur le pouvoir d’achat
« Selon le raisonnement des experts libéraux, cette baisse du salaire réel aurait cependant dû réduire le chômage, à condition que les travailleurs acceptent des emplois à plus bas salaires… Tout refus de leur part signifierait que l’économie est en pleinemploi »
Chronique de Liêm Hoang-Ngoc publiée le 11 mars 2004.
INITIÉE CONTRE LA LOI GALLAND par MichelÉdouard Leclerc, la controverse sur les chiffres de l’inflation, à l’évidence minimisés par l’Insee, a occulté les effets macroéconomiques de la perte de pouvoir d’achat réellement subie par les salariés depuis le passage à l’euro. L’évolution des salaires, inférieure à celle des prix, est passée inaperçue dans les statistiques, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, l’incorporation de l’innovation par les constructeurs, pour un prix inchangé, est considérée comme source de désinflation par l’Insee, sans qu’elle ne soit perçue comme telle aux yeux du consommateur, contraint d’accepter les produits du marché. Mais surtout, le calcul du revenu disponible des ménages inclut les produits de l’épargne, dont la part s’est substantiellement accrue. Or ces revenus du capital ne profitent qu’aux ménages les plus aisés, détenteurs de titres, dont les gains de pouvoir d’achat sont d’ailleurs minimisés par l’indicateur de pouvoir d’achat qui raisonne sur la moyenne des revenus salariaux et nonsalariaux de tous les ménages. Du coup, les ménages les moins aisés (50 % des ménages ont un revenu inférieur à 1 200 euros) ne bénéficient pas de l’augmentation présumée du pouvoir d’achat tout simplement parce qu’ils ne détiennent pas de titres et que leurs salaires ont évolué à un rythme fréquemment inférieur à celui de l’inflation et de la productivité… depuis 1983. Selon le raisonnement des experts libéraux, cette baisse du salaire réel aurait cependant dû réduire le chômage, à condition que les travailleurs acceptent des emplois à plus bas salaires… Tout refus de leur part signifierait que l’économie est en plein30 / POLITIS / MARS - AVRIL 2009

théorie du chômage volontaire, encaissa à ce point la critique qu’il répondit à Keynes sur un terrain très keynésien : selon « l’effet Pigou », la baisse des prix accroîtrait le patrimoine des épargnants, qui consacreraient alors une part supplémentaire de leur revenu à la consommation… Le système ne s’effondrerait donc pas pour peu que les capitalistes consomment leurs dividendes. Dans l’actuel contexte européen, où la politique monétaire demeure restrictive, Keynes et Pigou seraient sans doute tombés d’accord pour dire que la poursuite de la modération du salaire nominal avait une chance de provoquer un effet sur l’investissement et la consommation, pourvu que les entreprises n’aient pas augmenté leurs prix… Or, leur comportement de maximisation du taux de marge rend aujourd’hui impossibles à la fois « l’effet Keynes » et « l’effet Pigou ». Le profit serait-il devenu l’ennemi de l’investissement et de l’emploi ? L. H.-N.

emploi. Dans cette situation, toute baisse du salaire réel devrait même s’accompagner d’une hausse du nombre de chômeurs volontaires préférant bénéficier des allocations chômage ! Keynes n’aurait pas manqué pas de moquer cette curieuse assertion sur laquelle repose la théorie libérale du chômage. Tout le monde a pu observer la flambée des prix des biens de consommation courante lors du passage à l’euro. Pour les libéraux, la perte de pouvoir d’achat subie par les ménages aux revenus inférieurs à la médiane aurait dû les conduire à préférer le chômage au travail, et l’enquête-emploi de l’Insee aurait dû enregistrer une vague substantielle de démissions… Mais Keynes soulignait en outre que l’effet positif sur l’emploi d’une baisse du salaire ne pouvait survenir que dans un seul cas de figure, ignoré par la théorie « classique ». Pour en expliciter le mécanisme, il suppose que toute baisse des salaires puisse s’accompagner d’une baisse proportionnelle des prix fixés par les entreprises. Dans ce cas, l’incitation à l’embauche ne transite pas par le canal de la baisse du coût du travail puisque le salaire réel est inchangé. L’effet exercé par la baisse des salaires passe en fait par le canal de la baisse des prix qui provoque, pour une masse monétaire nominale donnée, un accroissement de la masse monétaire réelle. Ceci équivaut à une relance monétaire ayant pour effet de réduire les taux d’intérêt et de provoquer une reprise de l’investissement et de l’emploi, pour peu que les entrepreneurs réagissent positivement à la baisse des taux. Cet effet est connu dans la littérature économique sous le terme « d’effet Keynes ». Arthur Pigou, l’auteur de la

BUREAU/AFP

Le rapport de la commission Attali proposait, en janvier

La violence faite aux 35 heures
« L’idée que le “temps choisi” permettrait de créer des emplois ne tient pas la route : tout allongement de la durée du travail est évidemment un obstacle à l’embauche »
Chronique de Michel Husson publiée le 10 février 2005.
L’OFFENSIVE CONTRE LES CONDITIONS de travail des salariés s’appuie sur un bilan catastrophique des 35 heures. Dans le dernier numéro de l’Observateur de l’OCDE, on trouve par exemple un petit article sur le sujet : « Portrait d’une exception française». Les auteurs y reconnaissent, à leur corps défendant, que la « semaine de 35 heures a probablement permis » de créer des emplois. Mais ils affirment que la France se distinguerait par « un recul particulièrement marqué […] du nombre d’heures totales travaillées ». Cet argument s’inscrit parfaitement dans la campagne « décliniste » selon laquelle le « recul » français s’expliquerait par un abandon de la valeur travail qui nous conduirait à travailler trop peu. Il se trouve qu’il est grossièrement erroné : il suffit de consulter les données de l’Insee sur la durée du travail pour s’en rendre compte. Entre 1990 et 1996, donc avant la RTT, le volume de travail salarié (dans les secteurs marchands) oscillait en France autour de 21,5 milliards d’heures par an. Après le passage aux 35 heures, il fluctue entre 22 et 22,5 milliards d’heures. Le gain entre les deux souspériodes se situe donc dans une fourchette de 350 000 à 700 000 emplois. Entre les deux, il y a la baisse du temps de travail. Bref, la RTT est un moyen de créer des emplois qui résistent à la conjoncture, puisque le retour à une croissance médiocre n’a pas fait redescendre le volume de travail à son niveau antérieur. Pour forcer les salariés à travailler plus, le gouvernement a choisi de jouer sur les heures supplémentaires, s’engouffrant dans la brèche laissée grande ouverte par son prédécesseur. Leur contingent a été porté de 130 à 180 heures en 2002. Puis la loi Fillon du 17 janvier 2003 a permis de l’augmenter au moyen d’accords de branches. Raffarin propose dans son « Contrat pour la France » de passer à 220 heures et même d’aller plus loin sous forme d’heures « complémentaires ». Cela ne peut en aucun cas doper l’emploi ; la preuve en est que, sur 160 branches, seules 20 ont signé des accords Fillon, dont seulement deux vont au-delà du contingent légal. De plus, le nombre annuel moyen d’heures supplémentaires tourne autour de 60, et l’on est donc très en dessous du contingent légal. Il est vrai qu’il s’agit des heures supplémentaires rémunérées, qui ne représentent environ qu’un quart du total, comme l’indique très officiellement Eurostat. Si l’on ajoute à cela le fameux jour férié supprimé, on constate que le détricotage des 35 heures conduit à un retour subreptice aux 40 heures. Mais cela va encore plus loin, car Raffarin propose la mise en place d’« accords pour le temps choisi », par branche ou entreprise, permettant « d’effectuer des heures supplémentaires choisies, au-delà du contingent conventionnel ». On comprend que Seillière, le patron du Medef, ait pu se réjouir qu’on « redonne la liberté au temps de travail » parce que cette proposition aurait pour effet de faire voler en éclats la durée légale du travail. L’idée que le « temps choisi » permettrait de créer des emplois ne tient pas la route : tout allongement de la durée du travail est évidemment un obstacle à l’embauche. En réalité, les patrons font des profits mais n’embauchent pas, car ils sont en train d’éponger les 35 heures en infligeant aux salariés une « double peine » (pour reprendre l’expression bien trouvée de Jean-Claude Mailly) en gardant la flexibilité et l’intensification du travail tout en allongeant le temps de travail pour un salaire bloqué. Ils exercent un chantage aux licenciements ou aux délocalisations, pour obtenir que les salariés travaillent plus pour le même salaire, l’un des derniers exemples étant celui de l’entreprise rémoise Chausson Outillage. Mais surtout, ce discours fait l’impasse sur cette masse de main-d’œuvre potentielle qui ne demanderait qu’à s’employer, à commencer par les chômeurs et les femmes contraintes au temps partiel : pour eux, on se demande bien où est le « temps choisi ». Il est temps que cette offensive violente suscite une contre-offensive à sa mesure et que celle-ci englobe tous les aspects de la condition salariée : emploi, salaire et conditions de travail. M. H.
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En réalité, les patrons font des profits mais n’embauchent pas, car ils sont en train d’éponger les 35 heures en infligeant aux salariés une « double peine ».

2008, de généraliser les grandes surfaces et de revenir sur les 35 heures pour doper le pouvoir d’achat.

Dégâts sociaux et écologiques

Le partenariat, nouvelle machine de guerre
« Si, dans les années 1980, la politique libérale a consisté à dénoncer toute intervention publique au nom des défaillances de l’État, on recherche désormais de “bonnes” politiques publiques, conçues comme contractualisation des rapports public-privé »
Chronique de Geneviève Azam publiée le 8 janvier 2004.
L’engrenage libéral fait que chaque libéralisation en appelle une autre. Avec le nouveau contrat « PPP », c’est en effet l’ensemble des équipements publics qui pourront faire l’objet d’un marché global confié au privé, sans passer par les lois en vigueur en matière d’appels d’offre : hôpitaux, écoles, bâtiments administratifs. Le plan Hôpital 2007 prévoit explicitement la construction des hôpitaux par des fonds privés. Le groupe Bouygues est un « partenaire », fin prêt et avec déjà une longueur d’avance puisque, dans le cadre de la loi anglaise de 1992, il vient d’obtenir un contrat de trente ans pour la conception-réalisation-maintenance d’un hôpital londonien. Mais le « PPP », c’est également le modèle français de délégation de service public. La gestion déléguée se développe dans les années 1980 et est instituée en 1992 au motif de l’insuffisance des capitaux publics, baisse des impôts oblige, face aux contraintes de la « modernisation » et des normes nouvelles, estimées trop coûteuses en matière de transports, d’eau, de déchets. Ainsi, en sus du démantèlement du service public, avec la gestion déléguée, les entreprises privées sont promues garantes du développement durable, car seules capables d’appliquer les normes européennes en matière de sécurité, d’hygiène et de protection de l’environnement ! Cette expérience française fait office de modèle de redéfinition des politiques publiques pour la Banque mondiale et l’Union européenne. En effet, si, dans les années 1980, la politique libérale a consisté à dénoncer toute intervention publique au nom des défaillances de l’État, on recherche désormais de « bonnes » politiques publiques, conçues comme contractualisation des rapports public-privé. Les résultats, dans le domaine de l’eau, par exemple, sont éloquents : la gestion déléguée a permis à trois oligopoles, Vivendi-Environnement, Suez et Saur, de détenir entre 98 % et 99 % des marchés de l’assainissement et de la distribution en France. Et, après l’eau, c’est l’ensemble des marchés publics locaux qui tend à être capté par ces entreprises, qui contrôlent en sus la communication. Alors, il est temps de retrouver le sens des mots et de mettre à nu la violence et l’adversité d’un monde que nous récusons et dont nous ne sommes pas partenaires. L’inauguration du nouveau contrat de Partenariat public-privé par la construction de prisons et de commissariats est à ce titre bien plus qu’un symbole. G. A.

L

Par extension, le nouveau Contrat de partenariat public-privé devrait être créé par ordonnance en janvier 2004 : sur des terrains qui appartiennent à l’État, les entreprises privées pourront construire et financer des établissements loués ensuite aux pouvoirs publics. Imaginée initialement par les Cercles libéraux d’Alain Madelin et désormais autorisée par le Conseil d’État, cette nouvelle forme de privatisation avance masquée. La refuser relèverait d’un esprit archaïque fermé à l’espoir d’une nouvelle gouvernance. La décision du Conseil d’État illustre justement à quel point les notions acidulées de gouvernance et de partenariat véhiculent l’idée que les gouvernements n’ont plus le monopole de la puissance légitime, qu’ils doivent la partager avec des instances privées et notamment les entreprises. C’est la négation même du politique comme Imaginée par les Cercles libéraux et autorisée par le Conseil d’État, cette privatisation avance masquée. espace public autonome.
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SAGET/AFP

e partenariat sous toutes ses formes habille les discours relatifs aux politiques publiques et à la gestion des biens communs. Appliqué aux politiques sociales, il agit comme mot d’ordre : vive le partenariat, au diable l’assistance ! Soyons résolument partenaires au lieu de nous représenter le monde comme une arène où s’affrontent des sujets aux intérêts contradictoires ! C’est la clameur des chantres du « PPP », Partenariat publicprivé. Mais que recouvre ce sigle ? En son nom, le Conseil d’État vient d’autoriser le gouvernement à confier au secteur privé le financement, la construction et l’entretien des commissariats et des prisons, l’État n’ayant plus alors qu’à payer les loyers avec une option de rachat, vraisemblablement lorsque les équipements ne seront plus rentables. Par ce biais du finan-

cement privé et pour des motifs officiels « d’urgence », trente nouvelles prisons devant être construites d’ici 2007, l’État s’affranchit du code des marchés publics, jugé trop contraignant par les représentants au Medef du secteur du Bâtiment et Travaux publics. Alors, le « PPP » n’est-il pas une vulgaire machine de guerre contre tous les tabous relatifs aux privatisations, d’autant plus qu’il s’agit dans ce cas précis de services liés aux fonctions régaliennes de l’État ? Il restera à l’État-locataire le soin de remplir prisons et commissariats pour assurer la rentabilité des investissements privés et rassurer les actionnaires.

SAGET/AFP

Des militants de Génération précaire lors d’une manifestation pour dénoncer les abus dont sont victimes les stagiaires dans certaines entreprises.

Le plein-emploi précaire
« Si les gouvernants cherchent à focaliser l’attention exclusivement sur le taux de chômage, c’est parce qu’on peut le faire baisser en multipliant les emplois précaires, à temps partiel, à bas salaires, bref les “emplois inadéquats” »
Chronique de Thomas Coutrot publiée le 17 mai 2007.
justifié la création de la prime pour l’emploi par le gouvernement Jospin. Ou le revenu de solidarité active de Ségolène Royal, afin que « les bénéficiaires de minima sociaux qui reprennent un emploi voient leurs revenus augmenter d’un tiers ». Il faut le dire et le répéter : toutes les études disponibles, statistiques, sociologiques ou ethnographiques, montrent que l’immense majorité des chômeurs vit le chômage comme une souffrance et cherche à en sortir. La prime pour l’emploi ou le revenu de solidarité active sont supposés « activer » les chômeurs et « rendre le travail plus attractif » (comme dit l’OCDE). Comme si le chômage était volontaire ! Depuis sa mise en place, aucune étude n’a d’ailleurs pu montrer que cette innovation « de gauche » qu’a été la prime pour l’emploi avait eu le moindre effet sur le retour à l’emploi des chômeurs. Outre le durcissement des sanctions contre les chômeurs, qui vise à leur imposer des emplois dégradés, Sarkozy a annoncé l’instauration rapide du « contrat unique » : un nouveau CPE, mais pas réservé aux jeunes. Comme si la précarisation généralisée de l’emploi était une solution au problème du chômage ! D’où l’importance de la controverse sur les indicateurs statistiques. Si les gouvernants cherchent à focaliser l’attention exclusivement sur le taux de chômage, ce n’est pas seulement parce qu’il est facilement manipulable. C’est aussi parce qu’on peut le faire baisser « à l’anglaise », en multipliant les emplois précaires, à temps partiel, à bas salaires, bref les « emplois inadéquats » (au sens du Bureau international du travail). Exiger l’élaboration par le système statistique public d’indicateurs alternatifs pour mieux décrire la précarisation de l’emploi et du travail, c’est aussi lutter, sur le terrain idéologique et politique, contre le néolibéralisme et l’insécurité sociale. T. C.
(1) Voir http://sarkozyblog.free.fr/index.php? 2007/04/16/331-le-plein-emploi-en-cinq-ans-c-estpossible
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« AUJOURD’HUI, C’EST LE PLUS FAIBLE TAUX de chômage en France depuis 25 ans. Je ne dis pas que l’on a tout réussi, mais c’est le taux le plus faible. » Lors de son débat avec Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à reprendre le mensonge officiel. Sans s’attirer d’ailleurs le moindre démenti de sa rivale, qui a préféré enchaîner sur la trop grande « rigidité » de la loi sur les 35 heures. Tout au long de la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy s’est engagé à atteindre le « plein-emploi en cinq ans ». Mais quel plein-emploi ? « Atteindre le pleinemploi signifie baisser le taux de chômage de 3,4 points (de 8,4 % en février 2007 à 5 % en 2012) (1). » Il est vrai que Dominique de Villepin a montré la voie en faisant baisser le taux officiel du chômage de quasiment 2 points en deux ans (de 10 % en juin 2005 à 8,3 % en mars 2007). Au rythme actuel, l’objectif sarkozien n’apparaît pas irréaliste. Seul problème : depuis deux ans, la baisse du nombre d’inscrits à l’ANPE n’a plus grand-chose à voir avec une baisse du chômage. Le collectif « Les autres chiffres du chômage » le dénonce depuis le début de l’année : le plan de « cohésion sociale » de Jean-Louis Borloo et les mesures musclées du directeur de l’ANPE, Christian Charpy, ont multiplié les radiations, les sanctions et les pressions sur les chômeurs. Plus de 200 000 d’entre eux se sont évaporés des listes de l’ANPE, sans avoir pour autant retrouvé un emploi. L’Insee a confirmé ce diagnostic, en publiant à contrecœur le

résultat de l’enquête sur l’emploi de 2006 : le chômage est resté stable cette année par rapport à 2005, alors que le chiffre officiel a baissé de 10 %. La direction de l’Insee a tenté de discréditer sa propre enquête en alléguant des problèmes techniques, mais les statisticiens, même ceux – fait sans précédent – de l’Office européen de statistiques, ont réfuté ce mauvais procès. Nicolas Sarkozy table sur les mêmes artifices pour dégonfler le taux de chômage pendant les cinq années à venir. Il l’a clairement annoncé : « Je propose que l’on ne puisse pas, lorsqu’on est chômeur, refuser plus de deux offres d’emplois successives qui correspondent, bien sûr, à vos qualifications et à la région où vous habitez ». Une telle mesure, bien entendu, ne créera pas un seul emploi : à supposer même que « 500 000 offres d’emploi ne sont pas satisfaites », il y a plus de 4 millions de demandeurs d’emploi inscrits à l’ANPE ! Le chômage n’est évidemment pas dû au manque d’enthousiasme des chômeurs pour occuper les emplois disponibles. Mais Sarkozy a seriné le refrain de « l’assistanat » financé aux dépens de « la France qui se lève tôt ». Cette petite musique, jouée par les médias et les économistes néolibéraux depuis des années pour culpabiliser les chômeurs, a trouvé l’oreille de l’opinion. Rien d’étonnant à cela puisque les sociauxlibéraux l’ont eux-mêmes chantée. Qu’on se rappelle le rapport Pisani (2000), qui a

Dégâts sociaux et écologiques

L’an un de la Sarkonomics
« La “Sarkonomics”, succédané hexagonal de la Reaganomics, a pour but de rendre irréversible le détricotage du compromis de 1945, inspiré du programme du Conseil national de la Résistance »
Chronique de Liêm Hoang-Ngoc publiée le 15 mai 2005.
pulaires parce qu’elle creuse les inégalités, au nom de l’efficacité. Elle n’a pas provoqué de choc sur la croissance et creusera les déficits publics, malgré ses intentions. Le mal n’est pas propre à la France, certes plus atteinte au cours de ces dernières années. La Sarkonomics est la copie « bling-bling » de la politique conduite par nos partenaires européens, dont on vante l’exemplarité. Or, la zone euro est celle où la croissance est la plus faible du monde. La monnaie est surévaluée. Le pouvoir d’achat baisse. L’investissement est à la traîne. L’Allemagne elle-même, locomotive des « réformes », vient de réviser ses prévisions de croissance pour 2008. Jusqu’à présent insensible à l’euro fort, la compétitivité allemande se dégrade, malgré des réformes structurelles qui ont fini par casser la demande intérieure. La croissance ne dépassera pas 1,2 %. Le taux d’endettement dépassera 68 % du PIB, loin des 60 % autorisés par le pacte de stabilité. La Reaganomics s’était également soldée par un échec économique. Elle offrait aussi son paquet fiscal, indispensable pour calmer la révolte fiscale des nouveaux rentiers. Elle déréglementait et faisait le procès de la dépense sociale en stigmatisant les « assistés ». À la tête de la Banque centrale, le très monétariste Paul Volcker avait relevé les taux d’intérêt et se targuait d’avoir rétabli un dollar fort. La production industrielle s’effondra. Les « déficits jumeaux » (du budget fédéral et du commerce extérieur) se creusèrent. Le chômage atteignit un pic de 9 % en 1983. Les États-Unis sont redevenus keynésiens sans le dire depuis le sommet du G5 de 1985. Aujourd’hui, face à la récession qui s’annonce, ils baissent les taux d’intérêt, dévaluent leur monnaie et pratiquent le déficit budgétaire. Au même moment, la France et l’Eurogroupe sont plombés par un euro cher. À la veille de la présidence française du Conseil européen, le débat promis sur la politique monétaire européenne semble enterré. Au nom du respect dogmatique du pacte de stabilité, les plans de rigueur nous plongent dans le cercle vicieux de la décroissance et des déficits. L’approfondissement des réformes structurelles, réclamé par certains apprentis sorciers, ne fera que serrer la corde autour du cou d’un pendu qui ne respire déjà plus. L. H.-N.

E

n 1970, Richard Nixon déclarait : « Nous sommes tous keynésiens. » À peine dix ans plus tard, la « Reaganomics » incarnait la rupture de l’Amérique néoconservatrice avec trente ans de keynésianisme. Au cours des Trente Glorieuses, le keynésianisme à la française était incarné, entre autres, par la figure du Général de Gaulle. Avec la « Sarkonomics », succédané hexagonal de la Reaganomics, la rupture avec le gaullisme économique sera l’œuvre des gaullistes eux-mêmes, non sans quelques complicités dans l’autre camp. Elle a pour but de rendre irréversible le détricotage du compromis de 1945, inspiré du programme du Conseil national de la Résistance. Elle est explicitement à l’œuvre depuis au moins quinze ans, au cours desquels la France est loin d’avoir été immobile. Seuls les travailleurs sont restés endormis, acceptant l’effort presque sans broncher. La rupture fut autorisée par Jacques Chirac en 1986 lors de la première cohabitation, au cours de laquelle il tenta de lancer par ordonnances la première vague de privatisations. Elle est assumée au grand jour en 1993 par Édouard Balladur, nommé Premier ministre de la deuxième cohabitation (et flanqué de Nicolas Sarkozy au budget), après la défaite des séguinistes au RPR. Le clou est enfoncé au cours de la dernière législature, avec l’aide zélée de François Fillon (jadis chantre du gaullisme social) sur les retraites et de Dominique de Villepin, inaugurant le bouclier fiscal et lançant les premières flèches contre le CDI. À l’issue de ces deux dernières décennies, « l’ouverture à la concurrence » est en passe de s’achever dans tous les secteurs stratégiques. Le système fiscal a été rendu de moins en moins redistributif. Les retraites ont été « réformées ». Contrairement à une idée reçue, la part des dépenses de l’État en tant que tel a diminué. Au sein des dépenses de l’État, la part des dépenses de fonctionnement a baissé. La part des

salaires dans la valeur ajoutée a reculé de dix points. L’autonomie des universités est en marche.

La « Reaganomics » s’était elle aussi soldée par un échec économique.

Les prochains chantiers enfonceront un peu plus le clou. La revue générale des politiques publiques réduira l’armée des hussards de la République. Une nouvelle « réforme » des retraites allongera la durée de cotisation et réduira le niveau des pensions, condamnant les salariés à souscrire aux fonds de pensions. La « modernisation » du marché du travail dépouillera le CDI de ses protections. La montée en puissance des franchises pourrait conduire à la privatisation progressive de l’assurance-maladie. La politique économique de Nicolas Sarkozy est à cet égard parfaitement cohérente. Elle souffre inévitablement de « couacs » impo-

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SARGENT/AFP

Déséquilibres Nord/Sud

Les États-Unis et le désordre

économique mondial
« Si les États-Unis ont été jusqu’à maintenant en mesure de s’endetter sans limites à l’étranger, c’est parce que cette dette est en dollar, qui est la principale monnaie de réserve internationale »
Chronique de Dominique Plihon publiée le 4 décembre 2003.
livre avec l’affaiblissement progressif de l ‘empire britannique et la montée de l’économie américaine. La spéculation internationale contre la livre, fondée sur la défiance, entraîna les dévaluations de 1949 et de 1967, qui firent perdre à la monnaie britannique son statut de monnaie de réserve au profit du dollar. Il est difficile de prédire la fin de l’hégémonie des États-Unis, car ceux-ci sont encore largement conquérants aujourd’hui. Mais cette domination pourrait être progressivement remise en cause par deux séries de facteurs. D’abord, l’émergence sur la scène monétaire internationale de l’euro, qui va concurrencer de plus en plus le dollar. Les marchés vont spéculer sur ces deux monnaies, l’une contre l’autre, ce qui va entraîner une instabilité monétaire croissante. Comme les autorités monétaires américaines (la Fed) et européennes (la BCE) pratiquent le laisser-faire (le benign neglect), les marchés ont toute latitude pour déstabiliser les monnaies. La deuxième source de l’affaiblissement américain (et européen) est la montée de nouvelles puissances économiques, telles que le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde et surtout la Chine, qui ont montré leur capacité de résistance lors du sommet de l’OMC à Cancun. La Chine, qui détient une grande partie des bons du Trésor américains, peut s’en débarrasser à tout moment et créer un mouvement de défiance à l’égard des États-Unis, ce qui représente une arme de « dissuasion » redoutable. Ainsi, il y a aujourd’hui un risque considérable d’instabilité mondiale sur fond de guerre monétaire et commerciale. Prévenir cette éventualité implique une autre approche des relations internationales, fondée sur la coopération entre les peuples et leurs gouvernements, et non sur la concurrence et les antagonismes entre blocs, dont l’histoire montre qu’elle peut mener à des conflits mondiaux. D. P.
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’unilatéralisme du gouvernement Bush, qui a conduit à la guerre en Irak au mépris de l’opposition d’une grande partie de l’opinion mondiale, se manifeste également dans le domaine économique et monétaire. Pour assurer sa réélection, le président américain orchestre un gigantesque déficit budgétaire causé par les cadeaux fiscaux à son électorat, et qui s’élève à près de 400 milliards de dollars, soit environ 3 % du PIB des États-Unis. Il en résulte un besoin de financement considérable qui, compte tenu du faible taux d’épargne des ménages américains, donne lieu à un endettement extérieur sans précédent. Chaque année, les États-Unis empruntent environ 500 milliards de dollars, ce qui correspond au déficit de leur balance des transactions courantes. Sur une dette totale de 3 500 milliards de dollars de l’État américain, 1 400 sont aux mains d’étrangers, en grande partie européens et surtout asiatiques. Ainsi, les États-Unis prélèvent l’essentiel de l’épargne mondiale, évinçant les autres régions du monde de financements qui pourraient contribuer à leur croissance. Ce déficit abyssal entraîne une dépréciation du dollar, de l’ordre de 40 % par rapport l’euro. Cette évolution est une source d’inégalité sur la planète car la baisse du dollar stimule l’économie américaine, les produits américains devenant moins chers, au détriment du reste du monde. Les ÉtatsUnis exportent leur chômage à l’étranger par ce mécanisme monétaire.

Pourquoi le Fonds monétaire international n’a-t-il pas critiqué ces déficits « jumeaux » (budgétaire et extérieur) et imposé un plan d’ajustement structurel au gouvernement américain alors qu’il inflige des punitions sévères aux pays les plus pauvres pour des transgressions moins importantes ? Pour quelle raison le pays le plus riche du monde pourrait-il vivre au-dessus de ses moyens au crochet du reste de la planète ? Paradoxalement, la politique économique des États-Unis est le signe de leur affaiblissement. En effet, l’attitude défensive et protectionniste de Washington, hier sur l’acier, aujourd’hui sur l’agriculture et sur les textiles chinois, illustre les difficultés de pans entiers de l’appareil productif américain. Si les États-Unis ont été jusqu’à maintenant en mesure de s’endetter sans limites à l’étranger, c’est parce que cette dette est en dollar, qui est la principale monnaie de réserve internationale. C’est aussi parce que Wall Street est la place financière la plus importante et que l’économie américaine est la plus puissante. Mais l’expérience historique montre que l’hégémonie économique et monétaire n’a qu’un temps, et que la « soif de dollars » dans le monde pourrait se tarir. Pendant le XIXe siècle, la livre sterling a dominé le monde, jouant le rôle de monnaie de réserve, les « balances sterling » s’accumulant dans les coffres des banques centrales. Puis vint le déclin de la

EMMERT/AFP

Les Américains veulent financer la plus puissante armée du monde tout en se soustrayant à l’impôt, ce qui explique leur dette publique gigantesque.

L’argent du beurre
« Les classes capitalistes des États-Unis investissent leurs capitaux dans les paradis fiscaux. Elles ne sont pas les seules mais pèsent lourdement dans ce phénomène »
Chronique de Gérard Duménil publiée le 19 octobre 2006.
ériodiquement, resurgit dans la presse le thème des menaces que font planer sur le monde les déséquilibres extérieurs des États-Unis et les excès de sa finance mondialisée. Les chiffres les plus faramineux sont avancés, et l’on se perd dans les zéros, milliards, billions ; par jour, par an… La spéculation boursière, l’endettement interne et international états-unien, les pirouettes des hedge-funds (dits fonds spéculatifs) menaceraient de faire exploser l’économie mondiale. À quel jeu jouent les États-Unis ? Pourquoi la principale puissance mondiale ne parvient-elle pas à mettre fin aux processus d’endettement, notamment à sa dépendance croissante vis-à-vis du financement qui lui vient du reste du monde, ladite « dette extérieure », et à la spirale spéculative ? L’étude de ces mécanismes suggère une révolution de pensée : il n’est plus possible de considérer le pays et ses classes dominantes comme une entité unique. Il faut, à l’inverse, les traiter comme deux agents distincts, dont les intérêts coïncident partiellement mais aussi divergent. Je ne fais pas allusion ici à une éventuelle internationalisation des classes capitalistes devenues apatrides : l’idée d’une bourgeoisie mondiale. Non, il est toujours justifié de parler d’une classe capitaliste états-unienne. Je fais référence à un certain « divorce » entre certaines classes et un pays. Je m’explique. Une des conquêtes de la mondialisation néolibérale a été la liberté d’investir ses capitaux dans le monde : un terrain de chasse planétaire. Un aspect crucial de cette internationalisation est l’existence des paradis fiscaux. Les classes capitalistes des États-Unis investissent leurs capitaux dans les paradis fiscaux. Elles ne sont pas les seules mais pèsent lourdement dans ce phénomène. Quel rapport avec les déséquilibres du pays et les fragilités financières ? Commençons par le déficit extraordinaire d’épargne du pays que révèle l’analyse de ses comptes. Les classes aisées dépenseraient tous leurs revenus, une folie « consommatrice » au sommet de la pyramide. Mais appréhendonsnous bien les revenus de ces classes ? Les revenus des classes riches pourraient apparaître totalement dépensés dans les comptes, alors que leurs épargnes s’accumuleraient dans les paradis fiscaux. Ne serait rapatriée que la fraction de ces revenus destinée à être dépensée. D’où l’épargne nulle dans les comptes officiels. Toujours au plan des déséquilibres extérieurs : les États-Unis (leurs entreprises et leur État) sont financés par le reste du monde ; on sait ce qui vient d’Europe, d’Amérique latine, pour ne citer que les principaux contributeurs. Indifférence donc. Pour un capitaliste étatsunien bien inséré dans la mondialisation, il n’importe guère que la production soit réalisée dans son propre pays ou en Chine. Seule compte la rentabilité de l’opération. Dans son pays se construit un château de cartes financier, une polarisation monstrueuse entre créanciers et débiteurs ; s’y accumule une dette vis-à-vis du reste du monde. Corrélativement, cette masse de capitaux expatriée échappe à toute réglementation et tout contrôle. Des risques à l’évidence, mais une bonne fraction de la fortune est ailleurs. Cherchez la contradiction, car elle existe. Comment concilier cette situation avec l’hypernationalisme que l’on sait ? Surprendrai-je quelqu’un en disant que l’État états-unien est le bras armé de ses classes dominantes ; les discours impérialistes de la « droite extrême » des États-Unis ont, au moins, l’avantage de la transparence. Comment vouloir être, d’un côté, un des protagonistes de ce monde capitaliste néolibéral, investir ailleurs et échapper à l’impôt, et, de l’autre, s’abriter derrière un État surpuissant ? Vouloir financer l’armée et les services secrets les plus redoutables du monde tout en délocalisant la production et en se soustrayant à l’impôt est une gageure. On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, de l’accumulation d’une dette publique gigantesque. On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. Pourtant, ils l’ont, car les ÉtatsUnis canalisent les épargnes du reste du monde, notamment les revenus de classes dominantes des autres pays acceptant de se placer dans une position « rentière » vis-à-vis de la puissance centrale. Impossible et pourtant vrai ; instable, mais n’effrayant guère les principaux acteurs et bénéficiaires. G. D.

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Le vaudeville du « patriotisme économique »
« Français ou étrangers, les investisseurs ne prennent rien d’autre en compte que le rendement financier pour décider de leurs investissements, et donc du devenir de l’économie et de la société »
Chronique de Thomas Coutrot publiée le 29 juin 2006.
En fait, que ce soit au PS ou à l’UMP, aucun des principaux dirigeants politiques français n’a la moindre intention de mettre en cause la mondialisation financière. C’est pourtant elle qui fait que 40 % du capital des groupes cotés au CAC 40 sont entre les mains d’investisseurs financiers étrangers. Et c’est surtout elle qui fait que, français ou étrangers, lesdits investisseurs financiers ne prennent rien d’autre en compte – ni intérêt national ou européen, ni la préservation de l’emploi ou de l’environnement – que le rendement financier pour décider de leurs investissements, et donc du devenir de l’économie et de la société. Pourtant, cette impitoyable mécanique du capitalisme néolibéral, l’opinion publique française la rejette massivement et régulièrement, comme le 29 mai 2005. D’où les gesticulations répétées des hommes politiques, soucieux de donner l’impression qu’ils ne se résignent pas. Ségolène Royal promet « d’empêcher les délocalisations purement financières » – autrement dit, la quasi-totalité des délocalisations ? Elle ne dit évidemment pas comment elle compte s’y prendre : encore une promesse qui n’engage que ceux qui l’écoutent… Car redonner à la démocratie le pouvoir sur les décisions des transnationales supposerait d’enclencher une transformation sociale de grande ampleur, à l’échelle nationale et européenne, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne semble pas portée par les propositions actuelles de la droite libérale ni de la gauche social-libérale. T. C.

ALLIANZ, L’UN DES PRINCIPAUX GROUPES européens de banque-assurance, décide de supprimer 7 500 emplois alors qu’il a réalisé 4,4 milliards d’euros de bénéfices pour 2005. La lecture de la presse économique ressemble souvent à un pamphlet anticapitaliste : « Supprimer 16 % des effectifs en Allemagne est donc une mesure de sauvegarde ; réduire de 9 % les effectifs de Dresner Bank, déjà amputés d’un tiers ces dernières années, n’a rien d’excessif. Ce recentrage devrait en effet lui permettre d’atteindre simplement un niveau de retour sur fonds propres de 12 % en 2008, soit la moitié de celui de Deutsche Bank et 40 % de moins que la Société Générale ou BNP Paribas » (Les Echos, 23-24 juin 2006). Chaque année, ce sont ainsi des centaines de milliers d’emplois qui sont supprimés dans des entreprises parfaitement prospères mais insuffisamment rentables aux yeux de leurs actionnaires, dont la cupidité est érigée en système économique. Que les actionnaires soient français, indiens ou russes ne change pas grand-chose à cette logique. On peut donc juger du sérieux de la problématique du « patriotisme économique » avancée par Villepin pour riposter à des projets de rachat de grands groupes français par des concurrents étrangers. Selon un credo partagé par la plupart des hommes (et femmes) politiques français, « l’intérêt national » voudrait que les grands centres de décision économique restent aux mains d’investisseurs français. Ainsi, face à l’offre d’achat de l’Indien Mittal concernant Arcelor, le fleuron de ce qui reste de la sidérurgie franco-luxembourgeoise, le gouvernement a organisé une riposte éclair au nom de l’indépendance nationale. La direction d’Arcelor a donc négocié un rachat par… le groupe russe Severstal, propriété d’un milliardaire russe au civisme bien connu… Cherchez l’erreur ! Pourquoi Severstal préserverait mieux les emplois en France que Mittal ? Un prédateur russe vaut-il mieux qu’un Indien… ou qu’un français ?

Les actionnaires d’Arcelor n’ont pas compris la génialité de l’opération, et ont plus prosaïquement préféré faire monter les enchères entre les deux candidats au rachat. Au bout du compte, l’emploi et « l’intérêt national » passent évidemment à la trappe, mais les actionnaires empochent d’énormes plus-values : 40 euros au lieu de 22 dans l’offre initiale de Mittal ! Merci le patriotisme… Même scénario à propos de Gaz de France. Violant la promesse faite par Sarkozy et l’UMP, lors de l’ouverture du capital d’EDFGDF, de conserver un actionnariat public dominant, Villepin décide de sauver l’entreprise des griffes de son concurrent italien… en la privatisant complètement et en la fusionnant avec Suez. On ne sait s’il faut rire ou pleurer de la tirade de Villepin à la tribune de l’Assemblée, citant De Gaulle pour justifier la privatisation de GDF au nom de « l’indépendance énergétique de la France ». L’hypocrisie et l’absurdité atteignent ainsi des sommets inégalés.

Les actionnaires d’Arcelor ont prosaïquement fait monter les enchères entre deux candidats au rachat : Mittal et Severstal.
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DE SAKUTIN/MEYER/KADOBNOV/AFP

Déséquilibres Nord/Sud

Les dogmes se fissurent
« L’immense majorité des paysans africains ou latino-américains n’auraient rien à gagner à une libéralisation des échanges agricoles mais beaucoup à une protection de leurs productions »
Chronique de Thomas Coutrot publiée le 25 septembre 2003.

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ersonne ne respecte celui qui retire ses chaussures dans un aéroport. » C’est ainsi que Lula résumait la semaine dernière le changement d’orientation de la diplomatie brésilienne après son élection, changement illustré par le rôle décisif du Brésil dans l’échec de l’OMC à Cancún. La presse brésilienne avait épinglé l’an dernier Celso Lafer, le ministre des Affaires étrangères du précédent gouvernement, qui avait accepté de se déchausser pour un contrôle de sécurité dans un aéroport nord-américain. Imagine-t-on Colin Powell retirer ses chaussures à l’aéroport de Sao Paulo ? Avec l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud (au total 22 pays du Sud constituant un « G22 »), le Brésil a montré que les « grands » du Sud n’acceptaient plus de jouer un jeu dont les règles ne s’appliquent qu’à eux. Bien sûr il y a beaucoup à redire sur la suppression de toutes les subventions aux agriculteurs du Nord, revendiquée par le G22. La libéralisation complète des échanges agricoles mondiaux serait sans doute une catastrophe pour la plupart des paysans de la planète, au Nord comme au Sud. Elle accroîtrait l’instabilité des prix et les profits des multinationales agroalimentaires, ainsi que les inégalités entre paysans. Le Mouvement des sans-terre brésiliens, comme la Confédération paysanne et Via Campesina (le réseau international qui réunit de nombreux syndicats de paysans combatifs), ne réclame aucunement la suppression des soutiens aux agriculteurs mais celle des subventions aux exportations agricoles. C’est très différent car les premières soutiennent les revenus de millions de paysans et leur permettent de survivre, alors que les secondes dépriment les prix sur les marchés mondiaux et ruinent les paysanneries du Sud. Le mouvement altermondialiste est

d’ailleurs traversé par le débat entre ceux qui, telle l’ONG britannique Oxfam, réclament (comme la Banque Mondiale et le Pnud) la suppression de toutes les subventions et l’ouverture des marchés agricoles au Nord, et ceux qui, comme Via Campesina, se prononcent pour des politiques de souveraineté alimentaire et de régulation politique des échanges. On peut comprendre la tactique consistant à prendre au pied de la lettre le discours libéral et à montrer que les pays riches

refusent de se l’appliquer. Mais si elle permet des succès temporaires comme celui de Cancún, cette tactique serait à terme suicidaire pour le mouvement altermondialiste. Elle revient en effet à s’aligner sur les intérêts mercantiles des grands groupes agro-exportateurs de certains pays du Sud, au détriment des alliances entre paysans du Nord et du Sud, que porte par exemple Via Campesina. L’immense majorité des paysans africains ou latino-américains n’aurait rien à gagner à une libéralisation des échanges agricoles, mais beaucoup à une protection de leurs productions et à un accroissement de la consommation de leurs produits dans leur pays – impulsé par un soutien technique et financier de leurs pouvoirs publics nationaux et régionaux. L’issue de Cancún est néanmoins une excellente nouvelle. Elle montre en effet que la crise du néolibéralisme s’aggrave et que sa légitimité s’effrite un peu plus. Les signes

MULLER/AFP

La Confédération paysanne ne réclame pas la suppression des soutiens aux agriculteurs, mais celle des

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de cette implosion se multiplient : la nationalisation de facto d’Alstom, l’envolée des déficits budgétaires aux États-Unis et en Europe, le discrédit croissant du corset monétariste de la construction européenne, l’unilatéralisme états-unien et l’exaspération des élites françaises mais aussi allemandes… partout les repères s’effondrent et les dogmes se fissurent. Seuls les baisses d’impôts, les attaques contre les salaires et la protection sociale et le déchaînement sécuritaire font encore consensus parmi les décideurs. Pour le reste, après l’euphorie néolibérale des années 1980, où l’internationalisation des élites progressait à grands pas, l’heure est au retour des susceptibilités nationales (les chaussures dans les aéroports…) et des batailles de clocher. Si cette situation est source d’inégalités accrues, de tensions sociales, voire de dangers de dérive sécuritaire ou militaire, elle ouvre aussi des contradictions béantes entre les projets des différentes bourgeoisies nationales, et donne donc des marges de manœuvre aux mouvements sociaux. Non pour que ceux-ci s’allient avec leurs classes dominantes nationales ou régionales pour faire échec (« contrepoids » dit-on en Europe) aux rivaux étrangers – fussent-ils nord-américains – : c’en serait alors fini du mouvement altermondialiste. Mais pour avancer devant les opinions publiques nationale et internationale leurs solutions propres, fondées sur la coopération internationale et la régulation démocratique de l’économie et des échanges. T. C.

La tragédie des Adpic
Malthus, la croissance « naturelle » et inexorable « Alors que les droits de propriété intellectuelle avaient de la population dans un monde fini exerce une telle une base territoriale, les droits de propriété intellectuelle pression sur les biens comtouchant au commerce déterritorialisent ces droits et les muns, que ceux-ci se trouvent menacés par font entrer dans les négociations commerciales » usage abusif. Dans le contexte idéologique du néolibéralisme, le prolonChronique de Geneviève Azam publiée le 27 octobre 2005. gement de cet article a conduit à considérer le régime des biens communs UN DES ACCORDS DE L’OMC concerne la propriété intel- comme source de gaspillage, dans tous les domailectuelle (Adpic, Aspects des droits de propriété nes. Leur sauvegarde et une gestion efficace suppointellectuelle qui touchent au commerce). Il est en sent alors un régime de propriété privée. toile de fond des négociations en vue du sommet de Hong Kong, comme il l’était à Doha pour les À partir des années 1980, cette rupture se lit dans la légisaffaires, non réglées, des médicaments génériques lation américaine en matière de DPI, avec en paret du biopiratage dans les pays du Sud. Il s’inscrit ticulier le Bayh-Dole Act de 1980 qui permet aux dans la construction d’une « économie de la connais- inventions financées par des fonds de recherche sance » qui porte moins sur un changement radi- publics d’être directement transférées vers des applical de l’organisation économique que sur un chan- cations industrielles et commerciales. La connaissance gement radical de la connaissance. Pour les pays du elle-même devient brevetable. L’accord Adpic signé Nord et pour l’Union européenne, qui s’est fixé à en 1994 étend ces DPI au niveau international. Alors Lisbonne en 2002 l’objectif stratégique de deve- que jusque-là, en accord avec l’Organisation internir « l’économie de la connaissance la plus compétitive nationale de la propriété intellectuelle (OMPI) qui et la plus dynamique du monde », cet accord repré- dépend de l’ONU, les droits de propriété intellecsente un enjeu capital. tuelle avaient une base territoriale, les Adpic déterritorialisent ces droits et les font entrer dans les négoL’« économie » de la connaissance suppose la transfor- ciations commerciales. Même si l’article 27 des mation de cette dernière en bien ou en service « éco- Adpic évoque la possibilité de limitations pour pronomique » marchand. Pour devenir bien écono- téger l’ordre public, la santé ou l’environnement, mique, la connaissance doit passer d’un régime de l’article 27-1 stipule qu’« un brevet pourra être obtenu bien commun, caractérisé par des droits collectifs pour toute invention, de produit ou de procédé, dans tous d’accès et d’usage et par des obligations sociales, à les domaines technologiques, à condition qu’elle soit nouun régime de propriété privée, qui permettra d’ins- velle, qu’elle implique une activité inventive et qu’elle taurer la rareté là où il y avait abondance, et par là soit susceptible d’application industrielle ». Selon l’armême de construire un marché de la connaissance. ticle 27-3 (b), les membres devront prévoir « la proPourtant, dans la tradition libérale elle-même, l’idée tection des variétés végétales par des brevets, par un sysde propriété intellectuelle a mis du temps à s’im- tème sui generis efficace ou par une combinaison des poser. Les premiers libéraux, de Thomas Jefferson deux moyens ». Les pays du Sud demandent réguà Adam Smith, défendaient une vision restrictive lièrement, sans succès, la révision de cet article, des droits de propriété intellectuelle (DPI), dans la qui devait être revu quatre ans après la date d’enmesure où ces droits pouvaient conduire à des situa- trée en vigueur de l’accord. tions de monopole, contraires aux principes de concurrence. Les DPI ne pouvaient être qu’une L’Union européenne n’est pas en reste, comme en téexception au domaine commun. Traditionnelle- moigne, entre autres, la circulaire 98/44 sur le vivant, ment, la théorie économique reconnaît les DPI sur qui abolit la frontière entre invention et découverte : les inventions, dans la mesure où ils comblent une « Une matière biologique isolée de son environnement défaillance du marché en accordant à l’inventeur naturel ou produite à l’aide d’un procédé technique peut un monopole partiel et temporaire, destiné à sti- être l’objet d’une invention, même lorsqu’elle préexistait à muler l’innovation et l’investissement. La connais- l’état naturel (2). » Ces dispositions paraissent techniques sance restait non brevetable. et bien lointaines, elles ont pourtant des effets immédiats et dévastateurs, pour la recherche elle-même Dès la fin des années 1960, émerge un nouveau para- et pour les plus démunis : accès aux médicaments, digme fondé sur l’idée que le domaine commun ne spoliation des savoirs traditionnels, biopiratage, droit peut être qu’une exception au régime de propriété pri- d’accès aux biens communs. vée. Un des moments fondateurs fut la publication G. A. de l’article célèbre de Garett Hardin, « The tragedie (1) Hardin Garett, 1968, « The tragedie of the commons », of the commons », en 1968, dont le succès imprègne Science n° 162, pp.1243-1248. désormais la vision libérale des biens communs (1). (2) Article 5, Directive 98/44/CE du Parlement Européen et du Selon Hardin, qui reprend la loi de population de Conseil du 6 juin 1998.
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subventions aux exportations agricoles.

Déséquilibres Nord/Sud

Délocalisations : le nouveau bouc émissaire ?
« La logique de la rentabilité à tout prix est au cœur du phénomène du chômage de masse : restructurations, externalisations, dégraissages, licenciements boursiers sont le lot quotidien des entreprises. Les délocalisations ne sont qu’une des modalités de cette mécanique, et certainement pas la plus importante »
Chronique de Thomas Coutrot publiée le 7 octobre 2004.
vague, le PS propose de développer une politique industrielle à l’échelle européenne, de développer la recherche, de « renforcer les droits sociaux des salariés pour les adapter à ces phénomènes ». Le PC est plus précis : dans un projet de loi récemment déposé à l’Assemblée, il en revient au bon vieux « Produisons français » des années 1980. Il propose ainsi de taxer les investissements français à l’étranger, de rapatrier les productions délocalisées, d’instaurer une taxe à l’importation pour les produits provenant des pays à bas salaires, taxe qui alimenterait un fonds de codéveloppement avec les pays du Sud. Belle hypocrisie, puisque, le but de cette taxe étant de réduire ou de supprimer les importations de ces pays, son produit serait par nature dérisoire… Allez expliquer ces mesures à un syndicaliste indien au Forum social mondial de Bombay, le succès est garanti. Faut-il donc se désintéresser de ce débat ? Certainement pas. D’abord, parce que les délocalisations, même si leur poids est globalement mineur, constituent bien dans certains cas des sujets d’indignation légitime. Notam-

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es délocalisations constituent, selon un récent sondage, la priorité politique essentielle pour 42 % des Français. Jean-Pierre Raffarin annonçait le 14 septembre le « lancement d’une mobilisation nationale contre les délocalisations. C’est un sujet essentiel pour l’avenir de l’emploi et de nos territoires ». Le Medef crie depuis longtemps au loup, expliquant les délocalisations par les 35 heures et les charges trop élevées. Ernest-Antoine Seillière s’est félicité du plan gouvernemental prévoyant la création de nouvelles zones franches dites « zones de compétitivité » à fiscalité et à cotisations sociales allégées. « Nous pensons qu’il faudra généraliser ces mesures pour que les entreprises puissent rester en France », a-t-il ajouté sobrement. Pourtant, la plupart des économistes en conviennent, les délocalisations sont loin de constituer un enjeu majeur pour l’emploi. Sur les 400 000 licenciements que connaît la France chaque année, moins d’un quart sont des licenciements économiques, et sans doute moins d’un sur vingt sont liés à des transferts de production à l’étranger. La quasi-totalité des investissements français à l’étranger se destinent à des pays de même niveau de développement (OCDE). Ainsi, les investissements français en Inde et en Chine, qui sont supposés dévorer nos emplois, représentent-ils en réalité moins de 2 % des investissements français à l’étranger. La logique de la rentabilité à tout prix est au cœur du phénomène du chômage de masse : restructurations, externalisations, dégraissages, licenciements boursiers sont le lot quotidien des entreprises. Les délocalisations ne sont qu’une des modalités de cette mécanique, et certainement pas la plus importante. Pourquoi donc ce concert médiatique, cette panique orchestrée ? C’est que les délocalisations ont l’immense avantage

de focaliser l’attention sur un ennemi extérieur, de créer du consensus au sein d’une communauté nationale assiégée. La gauche s’est d’ailleurs jointe avec empressement au chœur médiatique. « Je ne trouve pas dans ce traité ce qui permettrait de changer une politique en matière d’emploi et de lutter contre les délocalisations », dit Laurent Fabius pour justifier sa surprenante opposition à la Constitution européenne. Les propositions des partis de gauche brillent pourtant par leur indigence. De façon fort

FLORIN/AFP

Nicolas Sarkozy, le 4 février 2008, lors d’une visite du site d’Arcelor Mittal à Gandrange.

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Dette argentine: la résistance paie

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ment quand elles laissent sur le carreau des milliers de salariés souvent âgés, peu qualifiés et promis au chômage de longue durée dans des régions déjà durement touchées. Et quand elles sont – ce qui semble aujourd’hui fréquent – brandies comme menace pour obtenir des baisses de salaires ou des augmentations du temps de travail. Surtout, ce débat montre une fois de plus la profonde illégitimité des modes de gestion de l’emploi dans l’entreprise néolibérale. L’opinion publique n’admet toujours pas que les salariés soient jetables à merci, en fonction des seuls critères financiers. Le débat sur les délocalisations peut donc être porteur de la pire des choses – une xénophobie qui détourne commodément l’attention des mécanismes essentiels – ou de la meilleure : une exigence accrue de contrôle social sur les décisions des transnationales, et de sécurité de statut et de revenu pour les travailleurs. Lutter pour renforcer les droits des salariés et restreindre ceux des actionnaires en France et en Europe, ou faire l’union sacrée contre les Chinois voleurs d’emplois : il faut choisir. T. C.

Cette résistance victorieuse du gouvernement Kirchner n’aurait pas été possible sans un soutien populaire vigoureux. Le peuple argentin veut faire Depuis trois ans, l’Argentine a opéré un rendre gorge aux créanciers privés qui ont rétablissement économique progressif, sous ruiné son pays et sont à la présidence de Nestor l’origine de crises financières à Kirchner, un homme répétition. Les créanciers ne pragmatique à la poigne de « Le peuple pouvaient pas menacer le pays fer. Celui-ci a refusé de céder d’une crise économique, au FMI et aux pressions argentin veut puisque celle-ci a déjà eu lieu ! internationales, et a imposé Une autre leçon importante ses conditions pour la faire rendre gorge peut être tirée de ce succès du restructuration de l’énorme aux créanciers peuple argentin et de son dette argentine. Le 14 janvier gouvernement. C’est que la 2005, l’Argentine a lancé une privés qui ont résistance paye, et qu’un pays offre d’échange des titres endetté peut ne pas céder aux non payés contre de ruiné son pays et pressions des milieux financiers nouvelles obligations de sont à l’origine de et du FMI, leur allié. Cela moindre valeur, offrant des montre que sont possibles intérêts plus faibles, avec des crises financières d’autres stratégies que celles maturités plus longues, qui consistent à courber pouvant aller jusqu’à 42 ans. à répétition » l’échine devant les exigences Les investisseurs ne des marchés et des récupéreront en moyenne organisations internationales, qu’un tiers de leur mise. Ce Chronique de dont la meilleure illustration est qui ne s’est encore jamais vu. Dominique Plihon donnée par la politique de Lula Lors des précédentes au Brésil. Ce dernier cherche restructurations de dettes publiée le son salut en construisant une souveraines (Russie et 10 mars 2005. bonne « réputation » auprès des Équateur), les investisseurs investisseurs internationaux, au avaient obtenu le double. prix de concessions qui l’ont amené à renier les engagements politiques Inutile de dire que les milieux financiers pris devant son peuple. Otage de la sont mécontents ! Ils ont unanimement « communauté » financière internationale, condamné la politique du gouvernement Lula est devenu un président en sursis dans argentin, considérant que jamais des son pays… créanciers privés n’avaient été aussi mal traités… Mais ce dernier a résisté aux Le succès argentin pourrait constituer une pressions, répétant inlassablement qu’il étape importante dans l’évolution de la n’améliorerait pas sa proposition. Il est globalisation financière et de sa régulation. même allé jusqu’à faire adopter une loi Car il marque le déclin du FMI qui s’est empêchant toute amélioration de son offre. trouvé marginalisé par le gouvernement Cette intransigeance face aux créanciers et argentin. Ce dernier a imposé son point de au FMI a payé puisque, selon les vue. Il avait même décidé, en septembre estimations, le taux d’acceptation des 2004, de suspendre son accord avec le FMI créanciers pour l’échange proposé serait jusqu’au lendemain de l’échange de titres ! compris entre 70 % et 80 %, bien au-dessus Il faudrait que le cas argentin ne reste pas de l’objectif de 50 % fixé par les autorités isolé, et que les pays endettés s’unissent, en argentines. En fait, les créanciers argentins, taisant leurs divergences et leurs conflits, détenteurs d’obligations, ont très largement pour faire front aux créanciers accepté les conditions posées par leur internationaux. C’est le seul moyen de créer gouvernement. Le président Kirchner a un rapport de forces conduisant à des salué ce résultat inespéré en déclarant : « Nous avons accompli la meilleure réformes radicales du système financier négociation de l’histoire mondiale ». international. Par exemple, en remplaçant le FMI par une organisation multilatérale où Clairement, le gouvernement argentin a créanciers et débiteurs seraient représentés marqué des points décisifs. Car sa gestion sur une base paritaire. D. P. de la dette s’est révélée efficace et a été

n décembre 2001, l’économie argentine s’était effondrée, victime d’une grave crise de la dette. Le président Fernando de la Rua démissionnait. Son éphémère successeur, Adolfo Rodriguez Suarez, avait alors stupéfait le monde en décidant un moratoire sur la dette vis-à-vis des créanciers privés. C’était le plus important moratoire jamais décidé dans l’histoire : le montant de la dette gelée s’élève alors à près de 80 milliards de dollars. En incluant les intérêts dus, la barre symbolique des 100 milliards de dollars était dépassée…

plébiscitée. Bien sûr, cette victoire n’est qu’une étape et devra être confirmée. Mais elle libère l’Argentine de l’énorme fardeau que constituait sa dette, dont on sait qu’elle remonte en partie aux temps de la dictature militaire (1976-1983). En juillet 2000, la Cour fédérale argentine a décrété illégitime la dette de la dictature car celle-ci a résulté d’un mécanisme de dilapidation et de détournements de fonds mettant en cause le gouvernement argentin.

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L’Europe en rupture

L’Europe, une zone de libre-échange
« En 2004, près de cinquante ans après les débuts de la construction européenne, c’est la conception anglo-saxonne qui s’est finalement imposée : l’Europe est progressivement devenue une zone de libre-échange »
Chronique de Dominique Plihon publiée le 17 juillet 2004.
a Communauté économique européenne (CEE) instituée par le traité de Rome de 1957 reposait sur deux piliers : premièrement, une union douanière entre les six pays fondateurs (Allemagne, France, Italie, Benelux), c’est-à-dire un marché intérieur protégé par un tarif extérieur commun ; deuxièmement, des politiques publiques communes destinées à coordonner les investissements et à encadrer le marché à l’échelle européenne dans les domaines de l’agriculture, des transports et de l’énergie. La Grande-Bretagne avait tenté alors de s’opposer à la création de la CEE car elle souhaitait la création d’une simple zone de libre-échange (un vaste marché libéralisé) en Europe, ce qu’elle a mis en place avec les pays scandinaves sous l’appellation d’Association européenne de libre-échange (Aele). Deux philosophies s’opposaient alors quant à la construction européenne : la CEE, fondée sur un marché régulé et des politiques communes dans les domaines stratégiques ; et l’Aele, qui se limitait à la création d’un espace marchand et qui fera des émules avec la création en 1994 de l’Association de libre-échange nord américaine (Alena) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. En 2004, près de cinquante ans après les débuts de la construction européenne, c’est la conception anglo-saxonne qui s’est finalement imposée : l’Europe est progressivement devenue une zone de libreéchange. Cette évolution s’est déroulée en plusieurs étapes. Ce fut, tout d’abord, l’Acte unique signé en 1986, qui donne la priorité à la mise en place d’un grand marché européen des biens, des services et des capitaux à partir de 1992. Ce qui a donné lieu à un recul organisé de la régulation publique en Europe, avec l’accélération des mesures de déréglementation et de privatisation dans tous les domaines, qu’il s’agisse de l’industrie, de la finance, de l’énergie, des transports ou des services publics. La création de la monnaie unique en 1999 a été conçue principalement comme un moyen de renforcer le marché unique en Europe, selon le slogan de la Commission Européenne, « un marché, une monnaie ». Le deuxième facteur qui a contribué à transformer l’Europe en une zone de libreéchange est son élargissement progressif de 6 à 25 membres de plus en plus hétérogènes ; ce qui a entraîné un affaiblissement progressif des politiques publiques communes. Cet affaiblissement est illustré par le fait que le budget communautaire, déjà très faible (1,27 % du PIB européen), n’a pas été augmenté à l’occasion de l’entrée de 10 nouveaux membres en mai 2004 ! Le projet de traité constitutionnel européen, qui va être soumis à référendum en 2005, parachève l’édification d’une Europe d’abord marchande, comme l’illustre l’article 3 de la partie I : « L’Union offre à ses citoyennes et citoyens […] un marché unique où la concurrence est libre et non faussée. » Afin de concilier des conceptions divergentes, c’est une Europe « ad minima » qui est proposée. L’union politique se limite à la création d’un ministre européen des Affaires étrangères de l’Union et à l’élection par le Parlement européen du Président de la Commission (préalablement choisi par les gouvernements nationaux). Or, sans véritable union politique, pas de politique commune dans les domaines de la fiscalité, des investissements publics, de l’Europe sociale. En matière de politique économique, le projet de traité se contente de reprendre, dans sa partie III, les dispositions des traités de Maastricht et d’Amsterdam, et notamment le Pacte de stabilité, qui ont montré leurs limites et ont fait l’objet de nombreuses critiques. À qui profite ce glissement de l’Europe vers une zone de libre-échange ? D’abord aux grands groupes multinationaux industriels et financiers qui bénéficient au maximum de la déréglementation, des privatisations qui leur ouvrent de nouveaux marchés, de la concurrence fiscale qui réduit leurs charges, de l’euro et du marché unique des capitaux qui leur permettent de se financer aux meilleures conditions. Deuxième grand bénéficiaire : les ÉtatsUnis, dont la suprématie est renforcée par la construction d’une Europe marchande, sans ambition politique propre, avec des institutions faibles, et dont certains membres sont plus atlantistes qu’européens. Dans la campagne qui débute pour le référendum sur le traité constitutionnel européen, il nous sera dit que ce texte n’est pas très bon, qu’il contient de graves la cunes, mais qu’il faut néanmoins voter en sa faveur, car « c’est mieux que rien », et qu’un vote négatif signifierait le recul de l’Europe. Rappelons-nous : c’est exactement ce type de discours que nous avons entendu au moment du référendum sur le traité de Maastricht en 1993 : malgré ses limites, l’union monétaire devait amener stabilité et prospérité en Europe. Que constate-t-on dans la zone euro ? Des politiques restrictives, une régression sociale et un chômage de masse. Nous devons tirer les leçons du passé. D. P.
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L’Europe en rupture

La directive des

travaux forcés
« Non seulement le traité constitutionnel européen entérine les politiques libérales, mais il s’accompagne de directives qui désagrègent le droit du travail »
Chronique de Jean-Marie Harribey publiée le 3 mars 2005.

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e débat sur le traité constitutionnel européen se déroule parallèlement à celui sur certaines directives adoptées ou projetées par la Commission européenne qui, s’il en était besoin, éclairent crûment le sens à peine caché dudit traité. Ainsi, la directive Bolkestein a inventé le principe du pays d’origine permettant à un prestataire de services de s’établir dans un pays avec une législation sociale faible, puis d’aller faire travailler ses salariés sous le régime de celle-ci. Mais ce n’est pas tout. La Commission envisage de modifier la directive concernant le temps de travail. Celle en vigueur date de 1993 (93/104/CE), complétée en 2003 (2003/88/CE). Elle fixe la durée hebdomadaire maximale de travail à 48 heures, y compris les heures supplémentaires

(art. 6). Elle « ne porte pas atteinte à la faculté des États membres » d’accorder des dispositions plus favorables à la sécurité et à la santé des travailleurs (art. 15). Et elle fixe la période de référence pour le calcul de la durée moyenne de travail hebdomadaire à un maximum de quatre mois (art. 16). Cependant, il est permis de déroger à ce maximum de 48 heures si l’employeur obtient l’accord du travailleur (art. 22). Cette possibilité de dérogation connue sous le nom d’« opt-out » a servi de banc d’essai. En effet, la Commission (2004/0209 COD) propose de réviser cette directive de fond en comble. D’abord, la durée hebdomadaire maximale serait portée à 65 heures, une fois obtenu l’accord écrit du travailleur, sauf convention collective différente, sans que l’on ne sache si la possibilité d’aller encore audelà est interdite ou non (art. 22 modifié). Ensuite, la période de référence resterait fixée à quatre mois, mais chaque État pourrait la porter à douze (art. 16 modifié). Enfin, le projet de directive introduit deux notions nouvelles pour redéfinir complètement le temps de travail (art. 2 modifié). La première est celle du « temps de garde : période pendant laquelle le travailleur a l’obligation d’être disponible sur son lieu de travail afin d’intervenir, à la demande de son employeur, pour exercer son activité ou ses fonctions ». La seconde est celle de « période inactive du temps de garde : période pendant laquelle le travailleur est de garde, mais n’est pas appelé par son employeur à exercer son activité ou ses fonctions ». La période inactive du temps de garde ne sera alors pas considérée comme du temps de travail (art. 2 bis modifié).
BOUYS/AFP

Le texte du projet de directive est dépourvu de toute ambiguïté : le cap est mis sur le pôle libéral. Mais il est intéressant de lire l’exposé des motifs. Après un laïus qui ne mange pas de pain sur le « niveau élevé de protection de la santé et de la sécurité des travailleurs », la Commission indique qu’il faut « donner aux entreprises et aux États membres une plus grande flexibilité dans la gestion du temps de travail ». Benoîtement, elle fait état que, « sur le contenu d’une telle proposition, les avis sont partagés », mais donne raison aux représentants patronaux (Unice) face aux syndicats (CES) tant sur la durée et sur la période de référence que sur la définition du temps de travail. Si de telles dispositions étaient arrêtées, comment ne pas voir qu’elles colleraient parfaitement au traité constitutionnel ? Celui-ci ne conçoit des droits sociaux qu’« en tenant compte de la nécessité de maintenir la compétitivité de l’Union » (art. III-209). La main-d’œuvre doit « s’adapter » à l’économie (art. III-203). Le plein-emploi est subordonné au respect de l’orthodoxie monétaire et budgétaire (art. III-179). Toute harmonisation sociale, sous entendu par le haut, est exclue (art. III-210). Le droit du travail, notion absente du traité, laisse la place au « droit de travailler » et à la « liberté de chercher un emploi » (art. II-75). Et, pour couronner le tout, le droit de grève est reconnu aux salariés (on ne peut faire moins) et… aux employeurs (art. II-88). La liberté des capitaux et des marchandises est mise sur le même plan que celle des humains (art. I-4). Non seulement le traité entérine les politiques libérales menées depuis 50 ans, et tout particulièrement celles qui font de l’Europe une pièce maîtresse de la mondialisation capitaliste, non seulement il entend les pérenniser en leur donnant une légitimité que leur conférerait une Constitution, mais il est accompagné de directives qui organisent la désagrégation progressive du droit du travail partout où celui-ci existe, et son interdiction partout où il n’existe pas. Le patronat européen a déjà pris les devants pour rallonger le temps de travail pendant que les profits font des bonds extravagants. Et il est donc logique, pour que cela dure, qu’il faille organiser les travaux forcés (à perpétuité, puisque l’âge de la retraite est partout repoussé). Travailleurs, travaillez ! Sans rechigner. Et vous pourrez consommer. En silence. Alors, le traité et les directives ? Non, merci. J.-M. H.

Travailleurs, travaillez ! Sans rechigner. Et vous pourrez consommer.
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Un plan social-keynésien pour relancer l’Europe !
« Seul un audacieux plan d’intégration européenne est de nature à redonner espoirs aux peuples européens. Contrairement à la stratégie libérale en vigueur jusqu’alors, ce plan financerait l’intégration selon les mécanismes du plan Marshall »
Chronique de Liêm Hoang-Ngoc publiée le 16 juin 2005.

DANS UNE CRITIQUE de notre dernier ouvrage, Refermons la parenthèse libérale !, le mensuel Alternatives économiques titre que notre projet se résume à restaurer « le socialisme dans un seul pays » ! Nous rappellerons à tous les bien-pensants que le projet initial de monnaie unique que soutenaient en 1992 les « socialistes pour le non » (mais peut-être aussi d’autres socialistes) était euro-keynésien et fédéraliste. Il fut en cela récusé par les libéraux britanniques, qui ne cessèrent jamais d’influencer la construction européenne tout en restant en dehors de l’euro. L’influence néolibérale n’a cessé de s’infiltrer en Europe, l’enfermant dans une zone de libre-échange sans moyens monétaires et budgétaires pour assurer l’intégration économique, et sans institutions politiques fédérales qui risqueraient de s’avérer par trop contraignantes pour les libéraux. La politique monétaire est jugée inflationniste, alors que la politique budgétaire, synonyme de redistribution et de politique industrielle, est réputée alourdir les coûts et fausser la concurrence. Cette Europe que voulait consacrer le traité constitutionnel s’en remet à la concurrence non faussée sur tous les marchés pour assurer le plein-emploi. Elle va de pair avec délocalisations, désindustrialisation, chômage et inégalités. Seul un audacieux plan d’intégration européenne est de nature à redonner espoir aux peuples européens. Contrairement à la stratégie libérale en vigueur jusqu’alors, ce plan financerait l’intégration selon les mécanismes du plan Marshall, celui-là même qui a permis la reconstruction et la convergence par le haut de l’Europe de l’Ouest issue du compromis de 1945. Ce que le financement monétaire américain a pu faire à l’époque, l’Europe serait en mesure de l’assumer, à condition de réformer ses institutions économiques. Ce plan d’intégration économique pourrait être

La première vague d’adhésion à l’euro fut réussie grâce au jeu des fonds structurels. Ainsi, le Portugal et la Grèce reçurent-ils l’équivalent de 230 euros par habitants au titre du fonds de cohésion sociale. La Pologne ne perçoit aujourd’hui que l’équivalent de 130 euros par habitants. Le montant nécessaire à un Plan d’intégration européenne des dix entrants, à hauteur de ce qui fut réalisé pour la première vague d’adhésion à l’euro, représenterait 50 milliards d’euros par an sur cinq ans. Il est la condition nécessaire d’un élargissement compatible avec une certaine harmonisation sociale. Faute de quoi, l’intégration se réaliserait à moyens constants, si ce n’est décroissants. Ce montant n’est pas exorbitant, comparé au rôle moteur que joue le budget fédéral américain dans le soutien à l’économie, s’appuyant sur un déficit budgétaire supérieur à 400 milliards de dollars ! Les Étatsmembres, la Grande-Bretagne en tête, à qui échoira la future présidence (!), n’entendent cependant pas accroître leurs contributions. Étranglés par le « pacte de stupidité », ils ont réduit cette année la part du budget communautaire dans le PIB européen de 1, 3 % à 1 %. L’arme du

Les États-membres, Grande-Bretagne en tête, étranglés par le « pacte de stupidité », ont réduit le budget européen de 1,3 % à 1 % du PIB.

déficit budgétaire communautaire serait ici d’un grand secours. Elle reste malheureusement taboue et était interdite par le traité constitutionnel. Ce déficit pourrait être financé par l’emprunt. Les fonds structurels pourraient également bénéficier du financement monétaire direct de la banque centrale (c’est-à-dire la monétisation des déficits par la planche à billet, abondamment pratiquée lors de la période ouverte par le compromis de 1945), mais ceci est interdit par les statuts de la BCE. Un véritable social-keynésianisme européen requiert par conséquent la mise à plat de l’ensemble des textes néolibéraux repris par le vil traité et interdisant notamment le financement d’investissements suspectés de « fausser la concurrence ». Tel est l’un des enjeux des futures joutes institutionnelles, qui ne peuvent plus faire fi de l’aspiration des peuples à s’identifier à leur constitution ! L. H.-N.
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BEREHULAK/GETTY IMAGES/AFP

financé par les budgets communautaires et nationaux en donnant la possibilité à la banque centrale de les alimenter. Il est la condition de l’harmonisation sociale et permettrait aux nouveaux entrants d’affronter le marché unique sans avoir à recourir au dumping fiscal et social. Cette Europe-là pratiquerait un tarif extérieur commun pour lutter contre l’invasion des marchandises produites par les entreprises délocalisées dans les pays pratiquant le moins-disant social. Elle ne s’interdirait aucunement une politique industrielle reposant sur des consortiums publics européens, dont l’émergence reste malheureusement contrainte par le principe de la concurrence non faussée.

SAGET/AFP

La victoire du non au TCE signifie enfin la réinvention du politique, et c’est sans doute le plus prometteur.

Le temps des cerises
« Le projet de constitution libérale était un étouffoir du politique pour laisser libre cours à la toute-puissance du marché »
Chronique deJean-Marie Harribey publiée le 2 juin 2005.
a victoire remportée contre le projet de traité constitutionnel européen revêt une triple signification. Elle sanctionne des politiques passées ouvertement mises au service des classes dominantes européennes et qui ont provoqué chômage de masse, précarité, aggravation des conditions de travail, explosion des inégalités, amenuisement de la protection sociale et abandon progressif des services publics. Le refus du quitus est simultanément celui d’un blanc-seing pour un avenir qui serait enchaîné au carcan libéral. La victoire du non signifie enfin la réinvention de la politique. C’est ce point qui est sans doute le plus prometteur. En premier lieu, parce qu’on vient d’avoir la preuve que le capitalisme, même dans sa phase la plus dévastatrice pour tout ce qui relève du social et du collectif, ne peut pas se passer d’une régulation d’ensemble, fût-elle réduite à son aspect coercitif. Si la thèse libérale selon laquelle le marché peut être la main qui guide les sociétés était juste, le capitalisme européen n’éprouverait pas le besoin d’inscrire dans le droit les exigences de rentabilité et de compétitivité tout en sacrifiant celles de solidarité, et le capitalisme mondial ne s’acharnerait pas à se doter d’une Organisation mondiale du commerce imposant le droit du commerce libre au-dessus des droits humains (1). La haine de l’État qu’a bien décrite Frédéric Lordon exprime l’aversion des classes dominantes pour tout espace de respiration nonmarchande dans un univers de concurrence sauvage, de toute institution chargée de rendre réelle une solidarité au sein d’une collectivité. La classe bourgeoise aujourd’hui en voie de mondialisation veut se débarrasser de la face « sociale » des Étatsnations pour ne conserver que leur face de contrôle social assuré par la manipulation des symboles tout autant que par la force. En effet, l’État ne fut jamais entre les mains des dominants un simple outil unilatéral de subordination des classes populaires, mais fut aussi et reste le lieu des compromis sociaux provisoires. Oublier cette ambivalence, c’est tomber dans la caricature grotesque, et en tout cas bien peu dialectique, d’un pseudo-radicalisme à la Toni Negri, fustigeant cette « merde d’Étatnation ». Le non de gauche au projet libéral de constitution européenne est le fait de la majorité des couches composant le salariat. À quoi sert-il d’agonir d’injures et de condamner les institutions publiques nationales avant même de réunir les conditions d’une véritable construction politique supranationale, sinon à tenir pour acquise la disparition, annoncée régulièrement, de ce prolétariat qui n’en finit pas de s’étendre sous les coups de boutoir du capitalisme ? Disparu, le prolétariat ? À l’évidence, non, comme la réponse au référendum. Réduit à un rôle de machiniste ou de figurant dans un théâtre de circulation des capitaux et marchandises ? C’était le plan qui vient d’être déjoué. La réhabilitation de la politique, c’est-à-dire de l’intervention citoyenne et de la démocratie, est à l’ordre du jour. C’est le message essentiel que ceux qui ont refusé la camisole constitutionnelle libérale adressent à tous ceux qui, nombreux, ont pensé sincèrement agir en faveur d’une Europe sociale en votant oui, car il faudra lutter ensemble pour ne pas attendre de plan B de Bruxelles mais le bâtir nous-mêmes. En commençant par expurger de toute constitution la moindre référence au libéralisme économique. En soumettant toutes les institutions européennes au contrôle

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L’élan du 29 mai

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démocratique, notamment la Banque centrale pour rendre à la monnaie son statut de bien public. En supprimant le Pacte de stabilité pour redonner aux budgets publics – l’européen et les nationaux – leur capacité à promouvoir un véritable développement non productiviste et égalitaire. En faisant des droits sociaux les valeurs premières : un salaire minimum dans tous les pays, l’égalité entre hommes et femmes, le temps de travail progressivement réduit, la protection sociale accessible à tous. En garantissant le droit aux services publics placés hors d’atteinte du marché : l’éducation la santé, mais aussi le logement, l’eau et bientôt l’air et les connaissances. Le projet de constitution libérale était un étouffoir du politique pour laisser libre cours à la toute puissance du marché. La prééminence de celui-ci n’était pas un « méandre » pour contourner un obstacle et mieux atteindre le but d’une Europe politique, comme l’a dit Edgar Morin, mais était l’obstacle lui-même. Contre ceux qui jugeaient inutile de donner à lire un texte complexe, contre ceux qui conseillaient de ne pas lire la troisième partie, contre ceux qui regrettaient la procédure référendaire, le peuple a répondu en refusant ce que La Boétie avait appelé la « servitude volontaire ». Pour une renaissance, pour refaire le temps des cerises. J.-M. H.
(1) Voir ma chronique dans Politis n° 847 et celle de Geneviève Azam dans Politis n° 853.

ric Maurin et Dominique Goux salaires et les conditions de travail de la (Le Monde du 2 juin) nous livrent main-d’œuvre d’exécution, facilité de quelques clés du 29 mai dans une déplacement des capitaux et des personnes, étude comparée des résultats des accès facile aux ressources matérielles, référendums de Maastricht en 1992 et scientifiques, touristiques, culturelles. du Traité constitutionnel européen en 2005. Le lien étroit entre la position de classe et le Mais les couches moyennes se détachent refus du TCE, tout d’abord : avoir peu de de ce bloc. Le parti socialiste, son aile diplômes, des faibles revenus et un fort taux gauche, a perdu le contact avec une large de chômage pousse au « non ». Les salariés fraction de sa base sociale traditionnelle. les plus touchés par l’accentuation de la Cette fois, la désaffection des couches concurrence « libre et non faussée » goûtent populaires ne s’est pas traduite par peu les charmes du Traité constitutionnel. l’abstention, grâce au travail de fourmi mené Le décrochage des couches moyennes, par les partisans du « non » de gauche, ces ensuite : le « oui » à Maastricht était milliers de réunions-débats tenues dans des majoritaire non seulement parmi les élites localités parfois très petites. La conviction mais aussi chez les diplômés s’est ainsi répandue chez les de niveau moyen. En 2005, électeurs « d’en bas » que seuls les diplômés du rejeter le Traité signalerait supérieur votent l’exigence d’un coup d’arrêt « La défaite du majoritairement « oui ». Les aux politiques libérales. Du petites gens du privé, les plus débat pour ou contre l’Europe, bloc néolibéral exposés aux aléas du marché, représentation privilégiée par a une cause votaient déjà « non » à les médias, on est ainsi passé Maastricht, alors que les au débat entre Europe libérale essentielle : agents du public, et Europe sociale. relativement protégés, son idéologie soutenaient plutôt la Inattendue au vu du rapport – « la liberté construction européenne. des forces médiatiques, la Plus de 10 ans de défaite du bloc néolibéral a économique privatisations, une cause essentielle : son déréglementations et idéologie – « la liberté profite à tous » – compressions budgétaires économique profite à tous » n’est tout ont convaincu les salariés du n’est tout simplement plus public que cette Europe ne audible dans la France de simplement plus leur voulait pas que du bien. 2005. La stagnation des salaires, la montée des audible » Le glissement pro-européen inégalités et de la pauvreté, des élites économiques, l’ascenseur social en panne, enfin. Les patrons et l’insécurité économique ont Chronique de Thomas professions libérales s’étaient invalidé le credo libéral. Coutrot publiée le opposés à Maastricht, alors Les gens ont compris que la qu’ils ont soutenu le Traité concurrence, la libéralisation et 14 juillet 2005. constitutionnel. Goux et les privatisations, Maurin interprètent ce systématiquement encouragées glissement comme un simple par la Commission européenne positionnement tactique, depuis vingt ans, ne feront contre un gouvernement de gauche en 1992, qu’aggraver leurs problèmes de chômage, de pour un gouvernement de droite en 2005. pouvoir d’achat, de logement cher. De façon plus plausible, l’adhésion des élites économiques et politiques françaises à Que va devenir l’élan du 29 mai ? Les l’Europe libérale traduit leur conversion centaines de collectifs pour le « non », les massive aux bienfaits de la mondialisation, dizaines de milliers de citoyens qui ont qui comporte pour elles certes quelques décortiqué et dépecé le Traité sauront-ils risques mais surtout de nombreux prolonger leur action, converger avec les bénéfices. mouvements sociaux européens, s’insérer dans le Forum social européen en Grèce l’an Le vote du 29 mai traduit un véritable prochain, initier un processus d’élaboration bouleversement politique : le bloc social d’alternatives européennes, issu de la base, historique néolibéral devient minoritaire. Ce ancré dans les préoccupations quotidiennes bloc est constitué de plusieurs strates. Au des citoyens ? Si une autre Europe est sommet, la bourgeoisie financière d’État, à possible, elle passe par là : un véritable l’intersection de la haute administration et processus constituant, débouchant à terme de la finance. Autour et en dessous, le sur l’émergence d’un nouveau bloc moyen et petit patronat, les professions historique progressiste européen, qui rejette libérales et artistiques, les couches la domination de la finance pour privilégier supérieures du salariat. Ces diverses l’emploi et la solidarité. Aucun raccourci, catégories ont (avaient) en commun de noyau dur ou coopération renforcée entre trouver, à des degrés divers, des avantages États-nations, ne nous dispensera de ce long à l’ouverture croissante de l’économie mais passionnant chemin… T. C. française : pression renforcée sur les
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Les auteurs
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– Geneviève Azam est économiste, maître de conférence et chercheuse à l’Université Toulouse-II (Groupe de recherches socio-économiques). Elle est membre du conseil scientifique de l’association altermondialiste Attac. Elle a récemment publié « Construire un monde écologique et solidaire » (avec Jean-Marie Harribey et Dominique Plihon) dans la revue Économie politique, n° 34, 2007 ; « La connaissance, une marchandise fictive », Revue du Mauss, n° 29, 2007. Ses articles sont disponibles sur son blog : genevieveazam.over-blog.com.

– Jean-Marie Harribey est économiste, maître de conférences à l’université Bordeaux-IV (Groupe de recherche en économie théorique et appliquée), membre de la Fondation Copernic, coprésident d’Attac. Il a publié le Développement en question(s) (dir. avec Éric Berr), aux Presses universitaires de Bordeaux, 2006 ; le Petit Alter, Dictionnaire altermondialiste (dir. pour Attac), Mille et une nuits, Paris, 2006 ; Capital contre nature (dir. avec Michael Löwy), PUF, 2003 ; la Démence sénile du capital : fragments d’économie critique, éditions du Passant, 2002. On peut lire articles et travaux sur son site: harribey.u-bordeaux4.fr.

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– Thomas Coutrot est économiste et statisticien, chef du département « Conditions de travail et santé » à la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) au ministère du Travail. Il est un des animateurs du Réseau d’alerte sur les inégalités (RAI), membre de la Fondation Copernic et du conseil scientifique d’Attac. Il a publié Démocratie contre capitalisme, La Dispute, 2005 ; Critique de l’organisation du travail, La Découverte, 2002 ; Avenue du Plein-emploi, Attac, Mille et une nuits, 2000 ; L’Entreprise néolibérale, nouvelle utopie capitaliste ?, La Découverte, 1998.

– Liêm Hoang-Ngoc est économiste, maître de conférence à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne et membre du laboratoire Matisse. Il est l’initiateur en 1996 de l’Appel des économistes pour sortir de la pensée unique et il est membre du conseil scientifique d’Attac. Il a publié Sarkonomics, Grasset, 2008 ; 10+1 questions à Liêm Hoang-Ngoc sur la dette, Michalon, 2007 ; Vive l’impôt !, Grasset, 2007 ; Refermons la parenthèse libérale !, La Dispute, 2005. Il a aussi publié de nombreux articles référencés sur le site matisse.univ-paris1.fr/hoangngoc/indexp.php.

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– Gérard Duménil est économiste, directeur de recherche au CNRS, membre du conseil scientifique d’Attac, coprésident du Congrès Marx international, membre de la rédaction d’Actuel Marx. Il a publié Altermarxisme, un autre marxisme pour un autre monde, avec Jacques Bidet, Presses universitaires de France, 2007 ; Économie marxiste du capitalisme, avec Dominique Lévy, La Découverte, 2003 ; Crises et sortie de crises : ordre et désordre néolibéraux, avec Dominique Lévy, Presses universitaires de France, 2000. Il a aussi publié de nombreux articles disponibles sur le site www.jourdan.ens.fr/levy.

– Michel Husson est statisticien et économiste, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales, membre de la Fondation Copernic et du conseil scientifique d’Attac. Il a publié Un pur capitalisme, Page deux, 2008 ; les Casseurs de l’État social, La Découverte, 2003 ; le Grand Bluff capitaliste, La Dispute, 2001 ; les Ajustements de l’emploi, Page deux, 1999. Il a aussi publié de nombreux articles, disponibles sur son site : hussonet.free.fr.

– Jean Gadrey est économiste, spécialiste des services, professeur émérite à l’Université de Lille-I, membre du conseil scientifique d’Attac. Il a publié En finir avec les inégalités, Mango Littérature, 2006 ; Pauvreté et inégalités : ces créatures du néolibéralisme (dir.), Mille et une nuits, 2006 ; les Nouveaux Indicateurs de richesse, avec Florence Jany-Catrice, La Découverte, 2005, réédition actualisée en 2007 ; Socio-économie des services, La Découverte, 2003. Il a aussi publié de nombreux articles qu’on peut lire sur : clerse.univlille1.fr/site_clerse/pages/accueil/fiches/Gadrey.htm
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– Dominique Plihon est économiste, professeur à l’université Paris-XIII, président du conseil scientifique d’Attac. Il a été nommé au Conseil d’analyse économique en 2001 sous le gouvernement de Lionel Jospin et l’a quitté en 2002 à l’arrivée de Jean-Pierre Raffarin. Il a publié les Banques, acteurs de la globalisation financière, avec Dhafer Saïdane et Jezabel Couppey-Soubeyran, La Documentation française, 2006 ; les Crises financières, avec Robert Boyer et Mario Dehove, rapport pour le Conseil d’analyse économique, La Documentation française, 2004 ; le Nouveau Capitalisme, Flammarion, 2001 (nouvelle édition en 2004).

– Robert Guttmann est économiste, professeur à l’université Hofstra de New York. Il est aussi chercheur associé à l’Institut international de politiques économiques à l’université laurentienne (Ontario, Canada). Il a publié plusieurs articles dans la Lettre de la régulation de l’association Recherche & régulation (webu2.upmfgrenoble.fr/regulation).
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– Christophe Ramaux est économiste, maître de conférences à l’université Paris-I (Centre d’économie de la Sorbonne), membre de la Fondation Copernic, du conseil scientifique d’Attac et de l’Observatoire des inégalités. Il a publié Emploi : éloge de la stabilité. L’État social contre la flexicurité, Mille et une nuits (2006). Il a publié de nombreux articles référencés sur le site matisse.univ-paris1.fr/ramaux.

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