COLLECTION DE LA MAISON DE L'ORIENT MÉDITERRANÉEN N° 8 SÉRIE ARCHÉOLOGIQUE 6

L'AMPHICTIONIE, ET LE TEMPLE AU IVe

DELPHES

D'APOLLON SIÈCLE

PAR Georges ROUX

Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

Éditeur : Maison de l'Orient 1, rue Raulin — F — 69007 LYON

Diffuseur : Diffusion de Boccard 11, rue de Médicis — F — 75006 PARIS

INTRODUCTION

Les Grecs appelaient « amphictionie » une association d'États géographiquement groupés, « établis à l'entour » d'un sanctuaire où, périodiquement, ils se réunissaient pour célébrer ensemble le culte de la divinité qui les patronnait et débattre de leurs affaires communes. C'était pour eux l'occasion de soumettre, le cas échéant, à l'arbitrage de leurs associés les différends qui ne pouvaient manquer de naître entre des États voisins et souvent limitrophes, en substituant à la force des armes, selon les mots d'Eschine (Amb. 114), «le jeton de vote et le jugement». Si la guerre venait à éclater entre amphictions, des conventions garanties par un serment essayaient du moins d'en atténuer les rigueurs. Ainsi, ces associations de « peuples » ou de cités, en principe régionales et religieuses, en arrivaient à prendre une importance politique et parfois morale. C'est pourquoi, bien que leur influence ait été en général modeste et leurs tentatives généreuses souvent vouées à l'échec, ces embryons d'organisation internationale méritent de retenir l'attention de l'historien. Elles n'ont, pour la plupart, laissé que peu de traces. L'amphictionie ionienne de Délos, l'amphictionie béotienne d'Onchestos, l'amphictionie de Calaurie qui rassemblait autour du sanctuaire de Poseidon les États riverains du golfe saronique, ne sont plus guère connues que par leur nom. Il n'en est qu'une dont nous puissions reconstituer l'organisation, dans ses grandes lignes au moins, suivre l'activité durant plusieurs siècles, et qui nous permette d'imaginer ce que pouvaient être les autres : l'amphict ionie des Pyles et de Delphes, ainsi nommée parce qu'à la suite d'événements que je m'efforcerai d'éclaircir, elle possédait non pas un, mais deux sanctuaires amphictioniques, le sanctuaire de Demeter à Anthéla, près des Thermopyles ou Pyles, berceau de l'association, et le sanctuaire d'Apollon Pythien à Delphes. Trois circonstances expliquent pourquoi nous la connaissons mieux, ou moins mal, que les associations similaires. La première est que, du jour où elle adjoignit le sanctuaire

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d'Apollon Pythien à son sanctuaire primitif, l'antique mais obscur sanctuaire de Demeter aux Pyles, l'Amphictionie bénéficia du rayonnement panhellénique de Delphes et fut en quelque sorte enveloppée dans sa célébrité. La seconde est que l'Amphictionie, à cause de la situation géographique de ses membres et des hasards de l'Histoire, se trouva placée au cœur des événements cruciaux qui aboutirent, dans le cours du ive siècle, à l'hégémonie de la Macédoine sur le reste de la Grèce et marquèrent le début d'une ère nouvelle. Les auteurs anciens qui vécurent ou relatèrent les péripéties de cette période dramatique, en particulier Eschine et Démosthène, ont donc été conduits à parler de l'Amphictionie. Nous leur devons des info rmations précieuses, mais incomplètes. Leur propos n'est pas en effet de décrire l'organisation de l'Amphictionie proprement dite : ils considèrent l'institution en quelque sorte de l'extérieur, et seulement dans la mesure où elle fut mêlée aux épisodes de la longue lutte que les cités livrèrent alors au roi de Macédoine et se livrèrent entre elles. C'est pourquoi les ouvrages écrits sur le sujet par des érudits modernes à partir des seuls témoignages littéraires, antérieurement aux fouilles de Delphes, sont lacunaires, fourmillants d'erreurs, et aujourd'hui périmés. Une troisième circonstance, fortuite, devait fournir l'indispen sable appoint d'une documentation épigraphique grâce à laquelle nous pouvons voir l'Amphictionie fonctionner sous nos yeux. En 373 avant J.-C, le temple d'Apollon à Delphes, reconstruit par les Alcméonides à la fin du vie siècle, fut endommagé par quelque catastrophe et dut être rebâti. Cette lourde tâche incombait aux Amphictions : ils étaient responsables, conjoint ement avec les Delphiens, de l'administration du sanctuaire pythique depuis l'époque, semble-t-il, où ce dernier avait été promu au rang de second sanctuaire commun. L'Amphictionie organisa donc l'entreprise, fit établir un devis descriptif par l'architecte, créa un corps de commissaires à la reconstruction, collecta les fonds nécessaires auprès des Amphictions, des Delphiens et des autres Grecs, régla les dépenses, institua plus tard des trésoriers. Devis, listes des naopes, comptes des recettes, comptes des dépenses, furent gravés sur des stèles, de marbre et de calcaire, que l'on dressa dans le sanctuaire, où chacun put en prendre connaissance et juger du bon usage qui était fait de sa contribution. Les vestiges de cet énorme dossier furent exhumés à partir de 1892 — rares étaient les inscriptions plus anciennement connues — par les fouilles de l'École Française d'Athènes sur le site de Delphes. L'essentiel de ce que nous pouvons savoir sur l'Amphictionie repose sur cette irremplaçable documentation épigraphique : les

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comptes du ive siècle. La présente étude se propose de contribuer à leur interprétation. Les stèles portant les comptes ont été retrouvées, à quelques exceptions près, en très mauvais état. Elles avaient été réutilisées à basse époque dans le dallage de la voie sacrée, de la place du temple, ou comme marches dans l'escalier du théâtre, brisées en morceaux, dispersées au cours des bouleversements qui affectèrent le site avant le début des fouilles. Il fallut d'abord reconstituer un immense puzzle, déchiffrer des textes aux lettres usées par le frottement des pas jusqu'à en devenir illisibles, les interpréter malgré leurs lacunes, les classer, tenter de reconstituer le méca nisme de l'administration amphictionique à partir de ces seuls documents, discontinus et mutilés, aucun texte ancien — sauf rares et brèves allusions — n'ayant parlé de la reconstruction du temple au ive siècle ni décrit la façon dont l'Amphictionie l'orga nisa.Tout devait être, tout doit être encore extrait des inscriptions, documents de grande valeur puisqu'originaux, mais d'interpré tation difficile parce que fragmentaires. Plusieurs générations d'épigraphistes « delphiens » se sont atta chées à ce travail ingrat, qui se poursuit de nos jours. Le premier à frayer la voie sur un terrain semé d'obstacles fut Emile Bourguet. Dès 1905, il publiait le résultat de ses recherches opiniâtres dans sa thèse, L' administration financière du sanctuaire pythique au IVe siècle, la seule étude d'ensemble qui ait paru sur le sujet depuis le début des fouilles de Delphes. Mais Bourguet ne disposait à l'époque ni d'une chronologie aussi précise, ni de documents aussi nombreux et complets que ceux sur lesquels nous pouvons nous appuyer aujourd'hui. De plus, il n'avait su reconnaître, non plus d'ailleurs que ses successeurs, que les comptes retrouvés appartenaient à deux comptabilités distinctes, celle des fonds amphictioniques et celle de la contribution particulière des Del phiens, gravée sur les deux grandes stèles de calcaire intactes nos 19 et 20. Cette distinction était la clé de tout. Faute de l'avoir faite, Bourguet tenta d'incorporer dans un système unique les pièces de deux comptabilités différentes, s'enfermant ainsi dans des difficultés sans issue. Ces erreurs, celles qui entachent les chapitres consacrés aux institutions de Delphes et de l'Amphictionie, font que son livre, quels qu'en puissent être les mérites, est, après trois quarts de siècle, en grande partie caduc. De même l'intr oduction à sa précieuse publication des comptes dans le tome III, fascicule 5, des Fouilles de Delphes (FD, III 5), parue en 1932, doit être consultée avec précaution. Le travail inlassablement poursuivi à Delphes depuis cette époque a considérablement accru nos connaissances. De grands

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progrès ont été accomplis en particulier dans le déchiffrement des inscriptions, soit que des fragments épars aient été rassemblés, soit que d'anciennes lectures aient été corrigées ou complétées. De nouvelles inscriptions exhumées du sol de Delphes ont soudain fourni la donnée qui manquait pour résoudre des problèmes jusque-là insolubles. Disposant d'une chronologie plus sûre, d'info rmations plus étendues, nous pouvons nous faire aujourd'hui une idée plus exacte de la façon dont Delphes et l'Amphictionie administrèrent leurs finances lors de la reconstruction du temple au ive siècle. Toutefois, un non-spécialiste a quelque peine à s'orienter parmi tous ces travaux dispersés, souvent écrits par des spécialistes à l'usage de spécialistes, et supposant connues du lecteur les connaissances que celui-ci cherche justement à acquérir. Il m'a donc paru utile de présenter une synthèse de ces recherches, aussi brève et claire que possible, à l'usage de tous ceux, professeurs et étudiants, qu'intéressent Delphes et l'histoire du ive siècle grec. Le temple d'Apollon Pythien était un temple amphictionique ; il fut reconstruit par l'Amphictionie. Les comptes sont en majeure partie ceux de l'Amphictionie. Il est indispensable, pour en comprendre le mécanisme, de décrire cette institution en nous fondant sur ce que nous apprennent les inscriptions de Delphes et les textes littéraires, ces derniers se trouvant d'ailleurs vivement éclairés par les inscriptions. Ce sera le sujet de mon premier cha pitre. Mais ce temple amphictionique était également le premier des temples delphiques, propriété de la cité de Delphes. C'est pourquoi celle-ci dut verser, en plus de sa contribution amphictionique, une contribution spéciale pour le reconstruire. Delphes tint de la sorte deux comptabilités : une comptabilité amphictionique, conjointement avec les hiéromnémons, et une comptabilité pure ment delphique. Comment l'Amphictionie et Delphes coopéraientelles au sein de leur commune administration ? Comment les deux séries de comptes s'harmonisent-elles ? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de connaître, autant que faire se peut, les institutions de Delphes au ive siècle. Je les étudierai dans le second chapitre. La reconstruction d'un grand temple requérait des compétences que les hiéromnémons ne possédaient pas forcément, une conti nuité dans la conduite et la surveillance des travaux que le Conseil amphictionique, en raison de sa composition, du rythme semestriel de ses séances, était incapable d'assurer. Il délégua donc ses pouvoirs à un corps de commissaires, les naopes, chargés de conduire à son terme la reconstruction du temple, au nom et sous le contrôle de l'Amphictionie. Par la suite, en 339-338, sous

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l'archontat de Palaios, vraisemblablement à l'instigation de Philippe, fut institué un collège de trésoriers chargés d'assumer la gestion des fonds amphictioniques. Naopes et trésoriers ont joué dans la rédaction des comptes un rôle capital. Le troisième chapitre leur sera consacré. Il nous sera possible alors d'aborder l'explication des comptes eux-mêmes, comptes de Delphes, comptes de l'Amphictionie, des naopes, des trésoriers, de suivre à travers eux les phases successives de la reconstruction d'un temple panhellénique, et de voir comment des cités grecques, jalouses de leur autonomie, parvinrent à collaborer, à l'occasion de cette entreprise, au sein de la curieuse institution qu'était une amphictionie.

Dans les pages qui suivent j'écrirai amphictionie avec un i, non amphictyonie, me conformant à la véritable orthographe, issue de l'étymologie, qui est celle des inscriptions et des monnaies amphictioniques du ive siècle. L'Amphictionie, avec une majuscule, désignera la plus célèbre des amphictionies, celle des Pyles et de Delphes. Les références aux inscriptions publiées dans les fascicules épigraphiques des Fouilles de Delphes se feront selon le sigle habi tuel FD, III, suivi du numéro du fascicule et de celui de l'inscrip tion. Toutefois, les renvois à la publication des comptes par Emile Bourguet dans les FD, III 5, en raison de leur nombre, seront indiqués seulement par le numéro de l'inscription, imprimé en caractère gras, suivi de l'indication de la ligne ou des lignes. Ainsi 19, 8 signifiera FD, III 5, inscription 19, ligne 8. J'emploierai également les expressions un peu singulières, mais commodes dans leur concision et maintenant consacrées par l'usage, de « Damoxénos-printemps », « Cléon-automne », pour dire : « pylée amphictionique de printemps sous l'archontat de Damoxénos, pylée amphictionique d'automne sous l'archontat de Cléon ». Comme peu de lecteurs ont présente à l'esprit la succes sion des archontes du ive siècle, j'ai cru utile, chaque fois que cela paraissait possible, de faire suivre de leur date le nom de l'archonte ou la mention de la pylée ; mais le lecteur n'oubliera pas que ces dates sont souvent approximatives, et sujettes à révision. Depuis la publication de la Chronologie delphique de G. Daux (1943) et l'étude de P. de La Coste-Messelière sur les « Listes amphictioniques du ive siècle» {BCH 73 [1949], p. 201-247), d'importants progrès ont été accomplis. Je donne donc en annexe (p. 233-234) une liste

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des archontes du ive siècle qui fournira au moins un état actuel de la question. Je me suis borné à étudier dans les comptes les passages qui nous renseignent sur leur succession chronologique et nous font mieux comprendre le mécanisme des comptabilités delphique et amphictionique. Je ne saurais me flatter d'avoir résolu tous les problèmes. J'espère du moins avoir aplani quelques difficultés, et ainsi contri bué, peut-être, à faciliter la publication, dans le Corpus des inscrip tionsde Delphes, du nouveau recueil des comptes, dont chacun souhaite qu'il ne demeure pas trop longtemps, comme eût dit le poète, « épars dans le futur ». En attendant que son auteur nous fasse profiter de sa longue familiarité avec les pierres de Delphes, j'ai indiqué dans une brève bibliographie épigraphique (p. 237-238) les principales corrections et additions apportées depuis 1932 au volume d'É. Bourguet. Deux tableaux schématiques remettront en mémoire au lecteur le calendrier de Delphes et la façon dont il s'harmonisait avec la division amphictionique de l'année en deux pylées semestrielles, puis le système monétaire utilisé dans les comptes (p. 235 et 236). Une nouvelle publication, illustrée d'une photographie, de l'énigmatique inscription IG, I2, 26 (p. 239-241) et un tableau des naopes classés par cités compléteront cette documentation sommaire. Je préciserai enfin, pour apaiser les possibles inquiétudes de disciples prompts à s'alarmer quand d'autres qu'eux-mêmes redres sent les erreurs de nos maîtres, que s'il m'arrive de réfuter les opinions de mes prédécesseurs, je n'en oublie pas pour autant le respect dû à leur mémoire, l'estime, la reconnaissance que méritent leurs travaux et la dette contractée envers eux par tous ceux qui travaillent à Delphes. Le meilleur hommage que nous puissions leur rendre, c'est de progresser dans la voie qu'ils ont infatigabl ement défrichée. J'ai traité du sujet étudié dans ce livre au cours de deux sémi naires à l'Institut F. Courby de Lyon, en 1969 et en 1976. J'ai bénéficié à cette occasion des observations de mes auditeurs. J. Pouilloux m'a fait l'amitié de relire le manuscrit de cet ouvrage avec l'œil d'un critique à qui rien, dans l'épigraphie delphique, n'est étranger. O. Callot a dessiné à Delphes les comptes des naopes reproduits p. 195, figure 2. Mme M. Yon a bien voulu accepter cet ouvrage dans la collection des CMO, et le CNRS l'honorer d'une subvention. Ma femme enfin s'est acquittée des corvées auxquelles sont habituellement soumises les épouses d'archéo logues, dactylographie et correction des épreuves notamment. A tous ces collaborateurs béné\'oles je suis heureux d'exprimer ici mes remerciements.

LE SYNEDRION OU CONSEIL AMPHICTIONIQUE

Je décrirai ici l'Amphictionie telle que nous la connaissons au ive siècle, à l'époque où elle reconstruisait le temple d'Apollon. Nous ne possédons d'ailleurs que peu d'informations sur les périodes les plus anciennes de son histoire1. Lors de la seconde ambassade athénienne envoyée à Pella, en 346 avant J.-C, Eschine avait exposé devant Philippe « depuis le commencement, la fonda tion du sanctuaire et la première réunion des Amphictions » (Amb. 115). Mais ce discours n'a pas été transmis à la postérité, non plus que le Περί Άμφικτυόνων du Locrien Pausanias2. La littérature antique sur le sujet se réduit à quelques paragraphes de Diodore, Strabon, Pausanias le Périégète, à quelques phrases de lexicographes. Nous apprenons ainsi que la fondation de l'Amphictionie était attribuée à un héros Amphictyon, ce qui ne surprendra personne3. Né en 1552 avant notre ère, selon la chro nologie du marbre de Paros, Amphictyon, roi des Thermopyles où se dressaient au ive siècle son sanctuaire4 et son autel, était père de Malos, grand-père de Boiotos et de Locros, héros éponymes de trois peuples amphictioniques. Mais plus encore que ce fondateur mythique, le véritable organisateur de l'Amphictionie aurait été, selon Strabon, le Pélasge Acrisios, roi d'Argos, père de Danaé et grand-père de Persée : « L'histoire de cette haute époque est tombée dans l'oubli », écrit-il (IX, 3, 7 [C 420]) ; « mais parmi les

(1) Les textes anciens sont rassemblés et commentés par H. Biirgel, Die pylaeischdelphische Amphictyonie (Munich, 1877), ouvrage utile quoiqu'en grande partie périmé. Les trois études les plus récentes sont celles de G. Daux, « Remarques sur la composition du Conseil amphictionique », BCH 81 (1957), p. 95-120 ; « Les empereurs romains et l'Amphictionie pylaeo-delphique », CRAI 1975, p. 348-362; «La composition du Conseil amphictyonique sous l'Empire», Recueil Plassart (1976), p. 59-79, où l'on trouvera citée la bibliographie antérieure. (2) La Souda, s.v. (3) Pausanias, X, 8, 1 ; IG, XII 5, /. 8-9; Bürgel, /./.. p. 4 η. 1 ; Röscher, Lex. s.v. Amphiktyon. (4) Cf. ci-après note 5 p. 37.

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personnages dont le souvenir a survécu, Acrisios est tenu pour le premier organisateur de l'Amphictionie. Il désigna les États (πόλεις) qui seraient membres du Conseil, leur attribua un droit de vote soit individuel, soit commun à deux États et plus, et promulga les règles du droit amphictionique applicables aux rapports d'État à État ». Il avait également bâti le premier temple de Demeter dans le sanctuaire fédéral des Thermopyles1. Selon une scholie à YOreste d'Euripide (v. 1094), il institua par la suite une seconde amphictionie autour du sanctuaire de Delphes qui, réunie à celle des Thermopyles, constitua l'Amphictionie des douze peuples dotée de deux sanctuaires communs, telle qu'elle existait au ive siècle. Puis, comme le lui avait prédit un oracle, Acrisios périt de la main de son petit-fils : Persée le frappa acc identellement de son disque au cours d'une fête organisée à Larissa, où le vieux roi s'était réfugié avec l'espoir d'échapper à son destin. Il fut inhumé dans le sanctuaire d'Athéna, sur l'acropole de la ville, ou, selon une autre tradition, dans un hérôon édifié hors les murs2. Il est intéressant de voir la légende perpétuer le souvenir de relations établies dès une haute époque entre l'Argolide et la Thessalie, la plus méridionale et la plus septentrionale des régions appartenant à l'Amphictionie. Mais nous en retiendrons surtout que les Anciens faisaient remonter l'époque de sa fondation à une date bien antérieure à l'arrivée des Doriens. Si l'on considère le caractère très archaïque de son organisation par « peuples » et non par cités, son groupement autour du sanctuaire d'une divinité féminine de la fécondité, aux Thermopyles, le fait aussi que les habitants de l'Attique y sont considérés non pas comme les citoyens d'une cité unique, Athènes, mais comme un « peuple » ionien, ce qui nous reporte à une période antérieure au synoecisme, on conviendra que la chronologie légendaire pourrait bien corres pondre à la chronologie véritable. Il me paraît très probable que les peuples amenés sur le sol grec par le « retour des Héraclides » adoptèrent pour leur propre usage une amphictionie instituée dès les temps mycéniens. Quoi qu'il en soit de cette haute époque, sur laquelle seules la découverte et la fouille du sanctuaire des Thermopyles pourraient jeter quelques lumières, c'est l'Amphiction ie du ive siècle qui nous intéresse ici. Pour la clarté de mon exposé, j'en proposerai d'abord une définition globale dont je commenterai ensuite les termes. (1) Callimaque, Épigr. 39 (Pfeiffer; ; ci-après p. 37. (2) Roscher, Lex. s.v. Akrisios. Sur les Pélasges, cf. M. Sakellariou, Peuples préhellé niquesd'origine indo-européenne, p. 81 sq.

DEFINITION DE L AMPHICTIONIE L'Amphictionie des Pyles et de Delphes est une association régionale de douze « peuples » (έθνη, γένη), « habitant à l'entour » (άμφι-κτίονες) de deux sanctuaires communs, le sanctuaire de Demeter aux Thermopyles ou Pyles, et celui d'Apollon Pythien à Delphes. Chaque peuple délègue deux représentants, ou hiéromnéraons, au Conseil amphictionique, le Synédrion, dont les vingtquatre membres sont égaux en droit. Dans la première moitié du ive siècle, avant les modifications qu'introduisit dans sa compos itionla troisième guerre sacrée (356-346), le Conseil, au témoignage des inscriptions de Delphes, comprenait les hiéromnémons des douze peuples suivants, énumérés habituellement dans cet ordre : Thessaliens Phocidiens Delphiens Doriens * de la MétroPole ( du Péloponnèse Ioniens de 1>Atticîue \ de 1 Eubee Perrhèbes-Dolopes Béotiens Locriens de / de l'Ouest Achéens de Phthiotide Magnetes Ënianes Maliens Total 24

Les vingt-quatre hiéromnémons — qui seuls disposent du « vote amphictionique » — sont assistés par des pylagores ou agoratres, experts choisis en nombre variable et chargés d'instruire, d'intro duire et de plaider devant le Conseil — dont ils ne sont pas membres — les affaires soumises à ses délibérations. Le Conseil tient chaque année, « aux dates traditionnelles héritées des ancêtres », deux sessions ordinaires ou pylées : la session d'automne, οπωρινή πυλαία, au mois de Boucatios, second mois de l'année delphique (septembre-octobre), et la session de printemps (εαρινή πυλαία) six mois plus tard, au mois de Byzios (février-mars). Chaque session comporte deux réunions du Conseil, l'une aux Thermopyles ou Pyles, lieu du plus ancien sanctuaire commun — d'où le nom de πυλαία (s.e. αγορά), « assemblée pylienne », donné à l'ensemble de la session — , la seconde à Delphes. Quand les circonstances l'exigent, le Conseil se réunit en session extraordinaire, en dehors des dates habituelles. Dans les cas les plus graves, il convoque l'assemblée plénière des Amphictions, εκκλησία των Άμφικτιόνων, composée des hiéromnémons, des pylagores et de tous les citoyens des peuples amphictioniques présents sur le lieu de la session. 1) Une association régionale. Comme l'étymologie l'indique, l'Amphictionie est une association des peuples géographiquement groupés autour du sanctuaire des

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Thermopyles, seul sanctuaire commun à l'origine. La condition nécessaire, sinon suffisante, pour en être membre est d'être, au sens propre du terme, un « amphiction », c'est-à-dire l'un des peuples « habitant à l'entour ». Il s'ensuit que des ethnies de médiocre importance, Perrhèbes, Dolopes, Énianes, doivent à leur proximité d'y être représentées, tandis que de grands États de la Grèce propre, d'Ionie, de Grande Grèce, de Sicile, n'en font point partie : leur territoire se trouve hors de l'aire de l'Amphictionie. Cette aire est, en gros, délimitée sur la carte par un rectangle imaginaire (environ 320x180 kilomètres) dont l'un des petits côtés serait une ligne tirée de la pointe Sud-Est du golfe d'Argolide à la pointe Sud-Est de l'Eubée, l'un des grands côtés la côte Nord-Est de l'Eubée prolongée jusqu'au flanc de l'Olympe. Les peuples englobés dans ce périmètre sont limitrophes les uns des autres. Tout Amphiction peut se rendre de sa ville aux Thermop yles ou à Delphes sans avoir à traverser le territoire d'un état étranger à l'Amphictionie. Seule Sparte fait exception ; nous examinerons plus loin ce cas particulier. L'Amphictionie est donc bien un groupement régional d'états, qui n'intéresse dans son principe qu'une partie de la Grèce1. Il est vrai que dans l'énumération des douze peuples qui le composent figurent les « Doriens » et les « Ioniens », noms qui sembleraient d'abord lui conférer une extension panhellénique. Mais les listes épigraphiques retrouvées à Delphes montrent qu'ils doivent être entendus dans le sens le plus restrictif. Considérons d'abord le cas des « Doriens ». Le cas de Sparte. ^s disposent au Conseil de deux sièges ou plutôt, selon l'expression consacrée, de deux « votes hiéromnémoniques »2. L'un appartient aux « Doriens de la Métropole », c'est-à-dire aux habitants de la petite Doride, en Grèce continentale, l'autre aux « Doriens du Péloponnèse », déno mination équivoque et trompeuse : car, dans les listes amphictioniques exhumées à Delphes, le hiéromnémon « péloponnésien » n'est jamais délégué que par les cités de Mégare, Sicyone, Corinthe, Phlionte, Argos, Trézène, auxquelles on peut ajouter Épidaure, Égine. Ces deux cités nomment en effet des naopes ; or ces derniers sont exclusivement recrutés au sein des États amphictioniques

(1) G. Daux, BCH 81 (1957), p. 99 sq. (2) FD, III 3, 214, /. 15 : ότι (les Étoliens) δεδώκασι τωι δήμωι (de Chios) ψηφον ίερομναμονικήν ; Syll.3, 554, I. 21-22 : δεδόσθοα δέ αύτοϊς (les citoyens de Magnésie du Méandre)' καΐ ψαφον Ιερομναμονικάν.

SPARTE ET L AMPHICTIONIE

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habilités à désigner, le cas échéant, un hiéromnémon. Aussi, bien que dans les listes conservées n'apparaisse aucun hiéromnémon délégué par elles, il est à peu près certain qu'elles avaient le droit d'envoyer aussi un hiéromnémon au Conseil. Toutes ces cités appartiennent exclusivement à la zone Nord-Est du Péloponnèse, c'est-à-dire, Mégare mise à part, à la Gorinthie telle que Pausanias la décrit en son livre IL Telles sont les limites du territoire occupé par les « Doriens du Péloponnèse », au sens où l'Amphictionie emploie cette expression : non point tous les Doriens du Pélo ponnèse, mais, dans un sens restrictif, les seuls membres doriens de l'Amphictionie habitant la péninsule, par opposition aux membres doriens de la Métropole résidant sur le continent ; bref, les seuls Péloponnésiens « amphictions », les plus proches voisins du sanctuaire des Pyles. Examinons maintenant le cas de Sparte. Au ive siècle, elle fait incontestablement partie de l'Amphictionie. Gomme les autres cités amphictioniques, elle a le droit, qu'elle exerce, de déléguer un hiéromnémon au Conseil ; elle nomme des naopes, un trésorier1, paye sa contribution amphictionique pour la reconstruction du temple. Or l'éloignement de son territoire dans le Sud du Pélo ponnèse devait normalement exclure les Spartiates de cette association régionale : ils ne sont pas, géographiquement, des amphictions. Un fait, en apparence paradoxal, prouve qu'effect ivementils n'étaient pas membres de l'Amphictionie primitive2. Lors de la session du printemps 325, sous l'archontat de Charixénos, les deux hiéromnémons doriens sont « Euthippos, Lacédémonien ; Aristomédès, Péloponnésien » (20, 43) 3. Euthippos, seul hiéromnémon Spartiate connu par les listes du ive siècle, occupe donc au Conseil non pas, comme on l'attendrait, le siège des « Doriens du Péloponnèse », mais celui des « Doriens de la Métropole ». Inversement, dans toutes les listes retrouvées à Delphes, le hiéromnémon péloponnésien provient toujours soit de Mégare, soit d'une cité de l'Argolide ou de la Corinthie, jamais de Lacédémone. Celle-ci, du point de vue de l'Amphictionie, n'appartient pas à la catégorie des Doriens du Péloponnèse. Elle est considérée, fictivement, comme une cité de la Doride, « métro pole des Lacédémoniens ». C'est par le biais d'un artifice juridique, (1) 47, I, 45 : Δωριέων Ευθ[ιππος Λακεδαιμόνιος] comble exactement la lacune ; c'est la restitution la plus probable. Sur le nom d'Euthippos, cf. note 3 ci-après. Eschine [Amb., 116) cite expressément Sparte comme un membre de l'Amphictionie. (2) Démonstration irréfutable de G. Daux, BCH 81 (1957). p. 104 sq., dont je résume ici les arguments. (3) Corriger t Euthrésios (Bourguet) en Euthippos (Bousquet) ; cf. BCH 81 (1957), p. 107.

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grâce à la complaisance de sa métropole qui lui concède en certaines occasions son propre siège, que Sparte peut, à partir d'une date inconnue de nous, entrer dans l'Amphictionie et déléguer épisodiquement au Conseil un hiéromnémon ; tel, en 325, Euthippos. On conçoit qu'une telle situation, bien qu'elle fût la conséquence logique du caractère avant tout géographique de l'Amphictionie, ait été pénible à l'amour-propre de Sparte, et cela d'autant plus qu'elle contrastait avec la position privilégiée d'Athènes, seule cité, avec Delphes, à être représentée à chaque réunion du Conseil. C'est pourquoi, tout au long de leur histoire et avec une persévé rance digne d'un meilleur sort, les Lacédémoniens s'efforcèrent — sans succès — de modifier en leur faveur une situation qui ne pouvait les satisfaire. Une occasion se présenta à l'issue de la seconde guerre médique. De nombreux « peuples » de la Grèce continentale avaient dû, bon gré mal gré, composer avec l'envahisseur et même combattre les Grecs à ses côtés. Hérodote énumère (VII, 132) les Thessaliens, les Dolopes, les Énianes, les Perrhèbes, les Locriens, les Magnetes, les Maliens, les Achéens de Phthiotide, les Thébains et les autres Béotiens à l'exception des Thespiens et des Platéens : neuf peuples amphictioniques sur douze ! Sparte demanda que fussent exclus de l'Amphictionie ces traîtres à la cause de l'Hellénisme : une telle sanction aurait laissé bien des sièges vacants, et Sparte aurait volontiers contribué à combler les vides. Malheureusement pour elle, la force de la tradition était puissante. Les peuples menacés d'exclusion disposaient au Conseil de la majorité des voix : il était chimérique d'espérer obtenir de leur part l'approbation d'une réforme suicidaire. Athènes, de son côté, ne voyait aucun avantage à installer à demeure dans l'Amphictionie son alliée d'hier, rivale de demain. Thémistocle — certainement pylagore lui-même1 — persuada facilement les pylagores de ne pas soutenir la proposition de Sparte devant le Conseil. Celui-ci conserva sa composition traditionnelle ; Sparte dut se contenter, comme par le passé, d'occuper le siège que lui concédait sporadiquement sa complai sante métropole. Ironie du destin ! En 346, à l'issue de la troisième guerre sacrée, Sparte faillit subir le sort qu'elle avait voulu infliger à d'autres après la victoire sur les Mèdes. Parce qu'elle avait soutenu la cause des Phocidiens sacrilèges elle fut, nous dit Pausanias (X, 8, 2), exclue du Conseil, entendons privée du droit d'y envoyer un hiéromnémon quand la Doride lui cédait son siège. Sur ce point (1) Plutarque, Thémisiocle, 20, 3, 4; R. Flacelière, «Thémistocle, Sparte et l'Amphictionie delphique », BEA 55 (1943), p. 19-28.

LA MANSUETUDE DE PHILIPPE

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Pausanias, ordinairement bien renseigné sur l'histoire de l'Amphictionie, commet (ou transmet) probablement une erreur. L'épigraphie delphique atteste en effet que, dès l'automne 346, deux Lacédémoniens assistent à la réunion des naopes, la première έπεί. ά εφήνα έγένετο (19, 75) ; un naope lacédémonien assure la présidence à la session de l'automne 341 (20, 9). Comme seules les cités membres de l'Amphictionie envoyaient à Delphes des naopes, il s'ensuit que Sparte n'en était exclue ni en 346 ni en 341. En 325, sous Gharixénos-printemps, le Lacédémonien Euthippos occupe au Synédrion le siège des Doriens de la Métropole. Cepen dant l'erreur commise ou répétée par Pausanias doit avoir sa source dans un fait réel mal interprété. J'en proposerais l'explica tion suivante. Aussitôt après la capitulation des Phocidiens, et avant la pylée ordinaire d'automne, durant l'été de 346, l'Amphict ionie tint une session extraordinaire à laquelle n'assistaient naturellement que les alliés de Philippe1. Au cours de cette pylée, tenue avant la date normale, les vainqueurs décidèrent l'exclusion des Phocidiens et l'admission à leur place de Philippe et de ses descendants. Il me paraît probable qu'ils réclamèrent aussi des sanctions contre les alliés des sacrilèges, l'exclusion de Sparte (d'où l'erreur de Pausanias) et même, semble-t-il d'après un passage de Diodore (XVI, 60), celle de Corinthe, mais sans l'obte nir, puisque les Corinthiens délèguent deux naopes à la réunion qui suit la paix (19, 76) et un naope sous Archôn-printemps (19, 85), en 344 : ils sont donc à cette époque membres de l'Amphictionie. En fait, il est clair que Philippe, une fois parvenu à ses fins après la défaite phocidienne, ne se souciait guère de mettre sa puissance au service des rancunes particulières entre les cités, de compliquer la situation politique en s'aliénant par des mesures répressives ses adversaires d'hier encore puissants. L'apaisement général lui était plus profitable. Il n'exauça pas davantage la proposition cruelle des Œtéens qui voulaient précipiter du haut des Phédriades tous les Phocidiens en âge de porter les armes : il se contenta de faire précipiter symboliquement les armes elles-mêmes2. Sparte et Corinthe durent probablement à sa mansuétude intéressée (προς πάντας φιλοφρονηθείς écrit Diodore) d'échapper à l'exclusion réclamée par leurs rivaux. Athènes, autre alliée des Phocidiens sacrilèges, verra, en 344 ou 343, l'Amphictionie dominée par Philippe juger en sa faveur le procès qui l'opposait aux Déliens. En ce qui concerne

(1) Cf. ci-après, p. 165-166. (2) Eschine, Amb. 142 ; Diodore, XVI, 60, 2-3. Sur ces événements, cf. ci-après p. 164 sq. ; J. Pouilloux, FD, III 4, commentaire à 365, p. 38.

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Sparte, il est donc probable que Pausanias (ou sa source) a pris pour une mesure effective un vœu non exaucé de ses rivaux. Gomment Sparte et la Doride se répartissaient-elles leur droit de « vote amphictionique » ? Existait-il entre elles des accords précis, fixant une périodicité immuable ? La participation de Sparte au Conseil dépendait-elle uniquement du bon vouloir de la métropole, de son consentement bienveillant à s'effacer pour un temps ? Nous ne le savons pas. En tout cas, qu'elle ait bénéficié d'un droit permanent, légalement reconnu, ou seulement d'une faveur concédée à titre précaire et révocable, Sparte tenta, dans le courant du 11e siècle, de modifier la situation à son avantage. Excipant de ses droits, τα παρακείμενα δίκαια, au sujet du « vote amphictionique », elle émit la prétention d'occuper régulièrement, une année sur deux, le siège des Doriens de la Métropole au Conseil. Les cités de la Doride auraient dû alors se partager le siège laissé vacant dans l'intervalle, c'est-à-dire n'envoyer chacune à son tour un hiéromnémon que tous les huit ou dix ans. Elles refusèrent naturellement ce partage léonin. Kytinion, capitale de la Doride, agissant soit en son nom propre soit au nom de tous les Doriens de la Métropole, s'opposa aux exigences de Sparte devant un tribunal composé de trente et un juges de Lamia. En 161-160, ce tribunal rendit son verdict, apparemment favorable à Kytinion, puisque c'est Kytinion, et non Sparte, qui fit publier le jugement1. Une fois de plus, les Lacédémoniens durent se satisfaire des arrange ments antérieurs. On remarquera qu'en cette affaire Sparte réclamait le droit de représenter les Doriens de la Métropole, et non les Doriens du Péloponnèse, preuve qu'il n'existait pour elle aucune autre voie d'accès au Conseil. La question demeurait toujours pendante à l'époque impériale : dans une lettre aux Delphiens, Hadrien mentionne le projet d'une répartition plus équitable, plus réaliste aussi, du droit de vote entre les Grecs au Conseil amphictionique2. Il est demandé « que les votes que les Thessaliens possèdent en plus des autres cités soient partagés entre les Athéniens, les Lacédémoniens et les autres cités, afin que le Conseil soit commun à tous les Grecs »3. C'est proba blement pour exaucer ce vœu qu'à l'époque de Pausanias (X, 8, 4-5) le nombre de sièges au Conseil avait été porté de 24 à 30. Mais Sparte ne figure toujours pas dans la nouvelle liste des mem(1) G. Daux, Delphes au //« el au Ier siècle, p. 329-335. (2) A. Plassart, FD, III 4, 302 II, /. 1-5 ; G. Daux, Recueil Plassarl, p. 73-77. (3) L'inscription mutilée ne dit plus qui étaient les auteurs du projet soumis à l'approbation de l'empereur ; peut-être « une commission de personnages de rang sénatorial envoyés par Hadrien à Delphes pour préparer le dossier des questions que l'empereur aurait à régler », selon A. Plassart, cité par G. Daux, /./., p. 74 n. 1.

ESCHINE ET LE PROBLÈME DE PRlÈNE

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bres titulaires d'un « vote amphictionique » régulier, telle que nous l'a transmise le périégète. Jusqu'à la fin de son histoire, Sparte fut donc considérée au sein de l'Amphictionie comme une cité de la Doride, sa métropole : seule cette fiction lui permit d'être épisodiquement présente au Synédrion. Le Les cas ioniens. de Priène. je Ainsi, norn . ^edans . r)oriens · le· langage désigne , seulement j.de ■ l'Amphictionie, j ceux r> ι des Magnésie et Chios. Honens qui, voisins du sanctuaire des Pyles en Grèce continentale et dans le quart Nord-Est du Péloponnèse, sont réellement des « amphictions ». Il en va de même pour les Ioniens. Au témoignage des listes amphictioniques du ive siècle, seules Athènes et les cités de l'Eubée nomment des hiéromnémons, des naopes, des trésoriers ; seules elles versent leur contribution amphictionique pour la reconstruction du temple. Il serait donc aisé de définir les limites de l'Ionie amphictionique si un texte d'Eschine et le fait qu'au 111e siècle Chios et Magnésie du Méandre reçoivent chacune un « vote hiéromnémonique » ne nous incitaient à poser la question : le sens restrictif que semblent donner au mot « Ioniens » les listes amphictioniques de Delphes exprime-t-il une limitation de droit ou une limitation de fait ? Voyons d'abord le texte d'Eschine1. Dans son discours Sur Γ ambassade (116), l'orateur rappelle qu'il exposa devant Philippe le principe qui régissait les délibérations du Conseil : tous les hiéromnémons y sont égaux, dit-il, quelles que puissent être les différences de puissance entre les cités qui les délèguent. Peu importe, par exemple, que le hiéromnémon des Doriens (de la Métropole) vienne de la glorieuse Sparte ou d'une obscure bourgade de Doride comme Kytinion, ou même Doriôn : au moment du vote, son suffrage pèse le même poids. De même pour les Ioniens : le hiéromnémon athénien est placé sur un pied d'égalité avec son collègue eubéen, ce dernier vînt-il d'Érétrie ou de Priène. Le nom de Priène, inattendu dans ce contexte, soulève un problème. La seule Priène actuellement connue est en effet la cité d'Asie Mineure exhumée par les fouilles allemandes dans la vallée du Méandre, au Nord de Milet. Si c'est d'elle que parle Eschine, il s'ensuit que le droit de déléguer un hiéromnémon ionien n'était pas réservé exclusivement à l'Attique et à l'Eubée. Le fait que ces deux régions figurent seules dans les listes retrouvées à Delphes pourrait en ce cas s'expliquer de deux façons : ou bien le hasard ne nous a conservé que les listes correspondant aux sessions où les Ioniens d'Ionie n'envoyaient pas de hiéromnémon, ou bien Athènes et les (1) Cf. G. Daux, BCH 81 (1957,, p. 99 sq.

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cités eubéennes avaient confisqué à leur profit un droit qui, théoriquement, appartenait à tous. Il n'est pas exclu en effet qu'Athènes, métropole des Ioniens, ait eu la possibilité juridique de céder à l'amiable son tour de représentation à l'une ou l'autre des cités d'Ionie, comme le faisait en faveur de Sparte la Doride, métropole des Lacédémoniens. Si cette possibilité exista jamais, aucun document ne prouve actuellement qu'Athènes en ait usé. Mais c'est à une éventualité de ce genre que pourrait faire allusion Eschine si la Priène dont il parle est vraiment la cité d'Asie Mineure, voisine de Milet. Une autre explication ne serait pas moins plausible. On ne peut exclure a priori l'existence en Eubée d'une bourgade appelée Priène, homonyme de la précédente, trop insignifiante pour avoir laissé des traces dans l'Histoire et citée par Eschine justement à cause de son insignifiance même. L'orateur énumère dans le Contre Ctésiphon (82) des bourgades thraces, Serrhion Teichos, Doriscos, Ergiscé, Myrtiscé, Ganos, Ganias, χωρία ών ουδέ τα ονόματα ηδειμεν πρότερον. L'hypothétique Priène d'Eubée, la Doriôn inconnue de Doride, ne pourraient-elles être, elles aussi, de ces localités insignifiantes « dont nul ne connaissait le nom aupara vant » ? Mettre en balance les hiéromnémons de Sparte ou d'Athènes avec ceux de petites cités si médiocres qu'elles n'ont jamais fait parler d'elles, une Doriôn de Doride, une Priène d'Eubée, c'est illustrer par des exemples frappants cette égalité de tous les hiéromnémons au sein du Conseil dont Eschine veut justement instruire Philippe. Aucun argument décisif ne permet de choisir entre ces deux explications. Toutefois, la seconde me paraît la plus vraisemblable : elle est suggérée par le mouvement de la phrase oratoire, par le fait qu'Eschine rapproche les noms de Priène et d'Érétrie, par le témoignage des listes delphiques du ive siècle (bien lacunaires il est vrai) où ne figurent jamais que des hiéromnémons, des naopes et des trésoriers envoyés par Athènes et par l'Eubée. Enfin, si ces deux régions avaient arbitrairement confisqué à leur profit un droit de représentation conféré à tous les Ioniens, peut-on croire qu'un tel abus eût été toléré sans protesta tions par les partenaires lésés, alors que les cités se montraient si pointilleuses sur le chapitre de leurs privilèges et de leurs droits ? Deux d'entre elles, cependant, Chios et Magnésie du Méandre, se voient attribuer dans le cours du 111e siècle un « vote hiéromnémonique », donc le droit de déléguer un hiéromnémon au Conseil1. (1) Chios : FD, III 3, 214, I. 15-16, 28 sq. Date du décret : archontat de Dion, en 243-242 selon R. Flacelière, Les Aitoliens à Delphes, p. 228-233 ; en 247-246 « peutêtre » selon G. Daux, FD, III 3, p. 172, 179 ; Chronologie, p. 43 ; cf. aussi BCH Suppl. IV,

l'arbitraire des étoliens

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Mais à cette époque l'Amphictionie est régentée par la Confédérat ion étolienne ; celle-ci, à mesure qu'elle étendait sa puissance, s'attribuait les sièges des peuples soumis à son hégémonie. Dispo sant ainsi de la majorité des voix au sein du Conseil, et cela d'autant plus aisément que de nombreux « peuples », restés maîtres de leurs sièges, s'abstenaient alors de paraître aux séances, elle lui dictait ses décisions selon les besoins de sa politique, ses intérêts ou ses sympathies du moment. Elle ne laissait même pas au Conseil les apparences de la souveraineté : c'est un décret étolien (εδοξε τοις Αίτώλοις) qui accorde un siège à Magnésie, et c'est la Confédération étolienne, non l'Amphictionie, que remercient les citoyens de Chios ; la chaleur de leurs remerciements atteste qu'ils considé raientleur « vote hiéromnémonique » comme une faveur octroyée par les maîtres de l'heure plutôt que comme l'exercice naturel d'un droit qui leur eût traditionnellement appartenu. Enfin, les hiéromnémons de Chios et de Magnésie, assidus aux pylées aussi longtemps que dura l'hégémonie étolienne, disparaissent aussitôt que celle-ci, succombant sous les coups des Romains, vit sa déché anceconsacrée par le traité de 189 avant J.-C.1. Nous ne pouvons donc considérer comme un témoignage sur le fonctionnement nor mal de l'institution deux mesures de circonstances prises durant une période exceptionnelle par une autorité de fait, qui n'apparte nait même pas dès l'origine à l'Amphictionie. Ni la mention de l'énigmatique Priène dans le discours d'Eschine, ni l'octroi du droit de vote à Chios et Magnésie du Méandre au 111e siècle ne sauraient infirmer le témoignage des listes delphiques les plus anciennes : les seuls « Ioniens » membres de l'Amphictionie sont les proches voisins du sanctuaire des Pyles, les « amphictions » de l'Attique et de l'Eubée. Ainsi, malgré le rôle important qu'elle fut amenée à jouer dans certains épisodes décisifs de l'histoire de la Grèce et bien que les politiques aient cherché à capter au profit de leurs ambitions le prestige qu'elle devait en grande partie au rayonnement panhellénique du sanctuaire de Delphes, l'Amphictionie n'était dans son principe qu'une association régionale limitée aux douze peuples groupés autour de deux sanctuaires communs. p. 61-66; ajouter J. Bousquet, BCH 64-65 [1940-1941], p. 107-110 (décret pour un hiéromnémon de Chios). Magnésie : Syll.3, 554 ; O. Kern, Inschrift. Magnesia, 35 (entre 208 et 205 selon R. Flacelière, l.l., p. 323-325). (1) R. Flacelière, Les Aitoliens à Delphes, p. 328-329 ; 378-379 ; appendice I, nos 23 à 46, p. 440 sq. ; G. Daux, FD, III 3, p. 172. Les Étoliens avaient attribué tout aussi arbitrairement un siège à Céphallénie (R. Flacelière, /./., p. 284-285) et aux Alhamanes d'Épire (ibid., p. 296 et n. 3). Ces états le perdirent dès que leurs bienfaiteurs ne furent plus les maîtres de Delphes. Auguste en usera de façon tout aussi arbitraire en imposant l'entrée de Nicopolis (avec dix hiéromnémons !) au Conseil.

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l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon

2) Douze peuples, deux sanctuaires. Les textes et l'épigraphie delphique révèlent trois faits notables : les membres de l'Amphictionie sont officiellement des « peuples », non des cités ; aussi longtemps que l'institution fonctionna normal ement, le nombre des « peuples » participants fut immuablement fixé à douze et celui des hiéromnémons à vingt-quatre ; enfin l'Amphictionie présente l'originalité de posséder deux sanctuaires communs au lieu d'un seul. .,, Les hiéromnémons . , , représentent A , .„„ des ~ ,i peuples \ : «j enumerai les douze peuples (έθνη δώδεκα) qui ont part au sanctuaire », déclare Eschine (Amb. 116) ; « ces peuples étaient au nombre de douze » (ταΰτα [τα έθνη] ήν δώδεκα) rappelle Théopompe1 ; l'Amphictionie se compose « de douze peuples de la Grèce » (εκ δοόδεκα εθνών της Ελλάδος), écrit un scholiaste de Pindare2. Cette organisation par peuples, signe de la haute antiquité de l'association, est au ive siècle, et depuis longtemps, un anachro nisme. Ni les « Ioniens de l'Eubée », ni les « Doriens du Péloponnèse » par exemple n'ont alors d'existence juridique ou politique en dehors de l'Amphictionie. La Grèce ne connaît plus que des cités ou des confédérations de cités. Ce sont des cités, Larissa, Phères, Chalcis, Érétrie, Sicyone, Corinthe, Mégare, etc., qui nomment à tour de rôle les hiéromnémons du « peuple » auquel elles sont censées appartenir. Il y a donc entre la structure officielle, désuète, du Conseil et le statut réel des États qui le composent un décalage que traduit l'incertitude du vocabulaire dans les textes anciens et dans les décrets de l'Amphictionie. Ceux-ci parlent de « peuples » chaque fois qu'ils se réfèrent à l'histoire de l'Amphictionie, par respect de la tradition, mais de « cités » lorsqu'ils rapportent des règlements, des mesures concrètes, exécutoires, décidées par cette même Amphictionie qui n'avait affaire qu'à des cités. Ainsi Eschine, dans son exposé historique devant Philippe (Amb. 116), énumère les « douze peuples » amphictioniques ; mais lorsqu'il rapporte (Clés. 122) l'ordre donné par le Conseil à tous les Amphictions présents à Delphes de descendre en masse dans la plaine de Cirrha pour détruire les constructions et les cultures indûment établies sur le sol sacré par les Locriens d'Amphissa, il stipule que « toute cité qui s'abstiendra (ήτις δ' αν μή παρη πόλις) sera exclue du sanctuaire, réputée sacrilège et placée sous le coup de l'imprécation ». En 339-338 avant J.-C, sous l'archontat de (1) Jacoby, FGH, II B, fr. 63 (80 Müller) ; cf. aussi fr. 168 et 169. (2) Scholic à Pindare, IVe pijthiquc, v. 118 (Drachmann). Peuples „ et cites. . ,

INCERTITUDES DE VOCABULAIRE

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Palaios1, un décret institue le collège des trésoriers calqué sur le modèle du Conseil amphictionique. Dans l'intitulé du décret figure bien la liste traditionnelle des peuples, et les trésoriers euxmêmes sont classés par peuples ; mais les mesures d'application concernent évidemment les cités : [τον ταμίαν ά]ποπέμπειν τας πόλε[ις ε]ις [τ]ο[ν λογισ|μον κατά πυ]λαίαν εις Δελφούς... [Εφόδια δ]έ παρέχειν τώι ταμίαι τήμ πάλιν τή[μ πέμπουσαν. . . (47, 1, 4-5, 15-16), «les cités en verront leur trésorier (pour l'apurement des comptes) à chaque session à Delphes... L'indemnité de déplacement sera versée aux trésoriers par la cité qui l'envoie... ». Les décrets, les ordres de l'Amphictionie ne peuvent s'adresser qu'aux cités puisque les « peuples » qui la composent ne possèdent plus qu'une existence fictive. Les contributions amphictioniques sont naturellement enregistrées sous le nom des cités qui les adressent. Quand, sous l'archontat de Damaios (vers le milieu du nie siècle) les hiéromnémons s'honorent eux-mêmes par un décret, ils stipulent que l'on inscrira sur la stèle le nom de chacun d'eux suivi du nom de sa cité, και τας πόλεις αυτών2. Les hiéromnémons sont tantôt qualifiés par le nom du peuple qu'ils représentent, « Thessalien, Eubéen, Péloponnésien » (ou « Doriens », « Ioniens »), tantôt par celui de la cité qui les a nommés, « Phéréen, Larisséen, Érétrien, Argien, etc. ». Diodore tente de concilier la tradition et la réalité lorsqu'il écrit dans son récit de la troisième guerre sacrée (XVI, 29) : Σχιζομένης των εθνών και πόλεων α'ιρέσεως. . . , «les peuples et les cités se divisant sur le parti à prendre... ». Le même souci apparaît dans la rédaction de deux décrets amphictioniques du IIe siècle. Le premier, pro mulgué en 184-183 en l'honneur du Thessalien Nicostratos, contient la formule : εδοξ[εν τώι κοι]νώι των Άμφικτιόνων τών άπό τών αυτονόμων εθνών και δημοκρατουμένων πόλεων, « il a paru bon à l'association des Amphictions formée des peuples autonomes et des cités démocratiques... »3. Le second décret, qui appartient à la même période, reconnaît l'asylie du sanctuaire d'Apollon Ptoïos. Il stipule (1. 25) : άνενενκεΐν δε το δόγμα τους ίερομνήμονας επί τας πόλεις και τα έθνη τα ί'δια, « les hiéromnémons communiquer ont la décision aux cités et aux peuples qui les ont délégués »4.

(1) C'est la date proposée par É. Bourguet ; P. Marchetti a prouvé [BCH Suppl. IV, p. 79-83) qu'elle était exacte. (2) FD, III 4, 359, 1. 30. (3) Syll.3, 613 A, l. 4. Ces formules traduisent à leur époque un veto opposé au maint iendans l'Amphictionie, qui se réorganise, de la Macédoine et de l'Étolie, « peuples » qui ne respectent ni l'autonomie ni la démocratie (G. Daux, Delphes au IIe et au Ier s., p. 280 sq. ; 293 n. 1. J. Pouilloux, FD, III 4, 367, commentaire;. (4 Si/ II.3, 635.

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON Douze peuples. hiéiomnémons.

Qu'il s'agisse de « peuples » ou de « cités », un au^re faj^ es^ notable : le nombre de douze participants déléguant vingt-quatre hiéromnémons au Conseil ne fut jamais modifié, aussi longtemps du moins que l'Amphictiome fonctionna normalement. Un motif religieux peut-être, ou simplement la force de la tradition, le maintinrent immuable jusqu'au 11e siècle de notre ère. Si bien que l'Amphictiome ne pouvait accueillir un nouveau membre qu'à la condition soit d'expulser un membre plus ancien, soit de transférer au nouvel admis l'un des deux sièges auquel chaque « peuple » amphictionique avait droit. Cette règle, rigoureusement observée jusqu'à l'époque impériale, perpétua le caractère étroit ementrégional de Γάμφικτυονικον σύστημα. En 478, nous l'avons vu, les Lacédémoniens tentèrent sans succès de faire expulser de l'Amphictionie les peuples qui avaient pactisé avec les Mèdes. Cette mesure d'épuration, qui eût sans doute moins servi la morale que les intérêts de Sparte, aurait offert à cette dernière le moyen d'obtenir un siège permanent au Conseil tout en respectant le sacro-saint numerus clausus1. Lorsqu'en 346, à l'issue de la troisième guerre sacrée, Philippe et ses descendants reçurent le privilège exorbitant d'être repré sentés à titre personnel par deux hiéromnémons, ces envoyés παρά Φιλίππου, παρά βασιλέως 'Αλεξάνδρου occupèrent les deux sièges confisqués aux Phocidiens sacrilèges2 : le nombre total des hiérom némons demeura inchangé. (1) Cf. ci-dessus, p. 6. (2) Diodore déclare expressément (XVI, 60) que le vote amphictionique fut accordé « à Philippe et à ses descendants », non à la Macédoine. L'épigraphie le confirme : les deux hiéromnémons macédoniens sont toujours inscrits dans les listes comme repré sentants personnels du monarque, παρά Φιλίππου, παρ' 'Αλεξάνδρου ; ils ne portent jamais (à la différence des naopes) l'ethnique Μακεδόνες. 11 est donc surprenant de lire dans un article récent (P. Marchetti, BCH 101 [1977], p. 144 n. 37) : « Les deux hiérom némons « macédoniens » représentent avant tout la Macédoine (souligné par l'auteur). En douterait-on que Vethnique (c'est moi qui souligne) Μακεδόνες joint à leur nom dans le « compte en statères » d'Achaiménès le rappellerait à bon escient ». La source de l'erreur est une inadvertance de J. Bousquet, Mélanges G. Daux, p. 27 : « les Macédon iens chargent de la commission leurs deux hiéromnémons Archépolis et Agippos : Makedones et non par'Alexandrou comme dans les listes amphictioniques, ce qui est naturel mais notable ». Dans le compte en question, Μακεδόνες, col. II, Z. 10, n'est pas Vethnique des hiéromnémons, mais le nom du peuple, les Macédoniens, dont les deux hiéromnémons παρ' 'Αλεξάνδρου (col. I /. 2), évidemment Macédoniens, ont apporté la contribution à Delphes. La preuve en est que, 1. 8, le pluriel Παγασΐται n'est suivi que d'un seul nom, Démétrios fils de Phormion, unique convoyeur des fonds. Il faut donc rectifier la ponctuation adoptée dans la première édition (J. Bousquet, /./.), en mettant une virgule ou un point en haut entre les noms des donateurs et les noms des porteurs : Παγασΐται · Δημήτριος. . . Μακεδόνες · Άρχέπολις, "Αγιπ[πος]. . . , etc. Seuls

UN NOMBRE IMMUABLE DE SIEGES

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Quand, à la suite de leur victoire sur les Gaulois en 278, les Étoliens eurent progressivement établi leur domination absolue sur rAmphictionie, ils modifièrent la répartition des sièges à l'intérieur du Conseil, mais jamais leur nombre. Comme par le passé, l'admission des membres nouveaux se fit aux dépens des membres anciens. Ils n'hésitèrent pas à s'adjuger à eux-mêmes jusqu'à quinze sièges, mais en les prélevant sur les peuples qu'ils avaient annexés ou soumis. Encore que l'état lacunaire de nos listes n'autorise aucune affirmation sûre, il semble que l'île de Chios prit la place des Ioniens de l'Eubée (aucun Eubéen n'appa raissant dans les listes où figure le hiéromnémon de Chios), Céphallénie et Magnésie du Méandre celles des Magnetes, et les Athamanes d'Épire celle des Perrhèbes1. Les habitants de Chios se disaient les descendants de Pélasges venus de Thessalie et des Abantes de l'Eubée2 ; Céphallénie et Magnésie du Méandre étaient liées aux Magnetes par une antique συγγένεια3, et les Athamanes d'Épire n'étaient point sans quelque parenté avec les Perrhèbes, dont ils recueillirent le vote amphictionique4. Tous ces nouveaux admis pouvaient donc se prévaloir de liens ancestraux avec les membres traditionnels de l'Amphictionie : la faveur qu'ils devaient au bon plaisir des Étoliens apparaissait ainsi moins comme une décision arbitraire bouleversant le recrutement habituel des hiéromnémons que comme l'extension légitime d'un droit à de nouveaux membres d'une même famille, extension que le précé dent de Sparte suffisait à justifier. Sous la domination étolienne le Conseil compta parfois moins de vingt-quatre membres à cause de l'abstention volontaire de certains peuples5, mais jamais davant age. Il en fut de même sous Auguste qui, cependant, transforma profondément le caractère de la vieille assemblée : les dix voix qu'il attribua d'autorité à la cité de Nicopolis furent enlevées aux Magnetes, aux Maliens, aux Énianes, aux Achéens de Phthiotide, aux Perrhèbes-Dolopes enfin « qui avaient cessé d'exister en tant les naopes sont dits « Macédoniens » : ils ne sont pas en effet les délégués du roi de Macédoine mais, comme leurs collègues, les représentants de l'Amphictionie. Sur ce point, cf. ci-après p. 105. (1) R. Flacelière, Les Aitoliens à Delphes, p. 228-233, 278 (Chios) ; 316-317, 323325, 353, 378 (Magnésie) ; 284-285, 314-315, 352 et n. 3 (Céphallénie) ; 296 et n. 3 (Athamanes). (2) Strabon, XIII, 3, 3 (C 621) ; T. W. Allen, Homer, the origins and ihe transmission, p. 104. (3) O. Kern, Inschrift. Magnesia, 35, /. 13-14; R. Flacelière, l.l., p. 285 n. 1. (4) R. Flacelière, /./., p. 296 n. 3. (5) R. FJacelière, /./., p. 115-117 ; 372-373.

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L AMPHICTIOME, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON

que peuple »1. Il est remarquable que le projet de réforme soumis à l'empereur Hadrien en vue de donner au Conseil une composition plus conforme à l'état réel de la Grèce, plus panhellénique si je puis dire, ne demande pas que soit augmenté le nombre des parti cipants. Il propose seulement une répartition plus équitable des sièges existants en suggérant que soient redistribués « les votes que les Thessaliens possèdent en plus des autres », τας ψήφους ας πλέονας των άλλων εχουσιν Θεσσαλοί2 ; entendons : les votes dont les Thessaliens, agissant comme l'avaient fait précédemment les Étoliens, avaient dépouillé les peuples situés dans leur zone d'influence. Il s'agit donc d'équilibrer le Conseil tel qu'il existe, non d'élargir son recrutement. Toutefois, c'est peut-être pour satisfaire cette requête sans toucher aux situations acquises que le nombre des hiéromnémons fut pour la première fois porté de vingt-quatre à trente, à une date que Pausanias ne précise pas, mais que je croirais volontiers postérieure à la lettre d'Hadrien. Dans ce nouveau Conseil, les Nicopolitains possédaient six sièges, les Macédoniens six sièges et les Thessaliens six autres : trois peuples accaparaient à eux seuls plus de la moitié des voix. Les Thessaliens conservaient donc celles qu'ils avaient « en plus des autres peuples ». Rappelons que Sparte ne figure toujours pas parmi les membres de ce Conseil élargi, dont Pausanias nous a transmis la liste exacte. Cette fixité rituelle du nombre des hiéromnémons, longtemps respectée, fournit l'explication d'une double anomalie : la repré sentation réduite de deux peuples, les Perrhèbes et les Dolopes, et la présence d'une cité, Delphes, dans ce Conseil de « peuples ». Les Perrhèbes et les Dolopes auraient dû normalement, comme les autres peuples, déléguer chacun deux hiéromnémons, soit quatre en tout. Or, dans les listes amphictioniques, ils sont toujours désignés par la formule globale Perrhèbes-Dolopes, et considérés comme un seul peuple représenté par deux hiéromnémons. Delphes est une cité phocidienne : elle aurait dû normalement déléguer, à son tour, comme les autres cités de la Phocide, l'un des deux hiéromnémons phocidiens. Or elle est représentée à chaque session du Conseil par deux hiéromnémons delphiens. Entre ces deux anomalies la corrélation est plus que probable : les Perrhèbes et les Dolopes, les plus petits des peuples amphictioniques, furent sacrifiés à Delphes, comme ils devaient l'être une nouvelle fois plus tard, et définitivement, à Nicopolis. On préleva sur chacun

(1) Pausanias, X, 8, 3 ; G. Daux, Recueil Plassart, p. 66 sq. (2) Cf. ci-dessus p. 8, n. 2 et. 3. G. Daux, /. /. p. 71.

UNE RICHESSE CONVOITEE

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d'eux un siège de hiéromnémon, et Delphes fut ainsi dotée de deux sièges au Conseil. A quelle époque, et pourquoi, Delphes devint-elle, indépendam ment des autres cités phocidiennes, un membre de plein droit disposant de ses propres représentants ? Aucun document histo rique ne nous renseigne sur ce point. Cependant, compte tenu des événements dont Delphes fut le théâtre ou l'enjeu, voici l'expl ication qui me paraît la plus plausible. Dès l'époque d'Homère, l'opulence du sanctuaire d'Apollon était proverbiale. Elle attira naturellement la convoitise des peuples voisins, Phlégyens de la haute vallée du Céphise1, Locriens, Phocidiens surtout, enclins à revendiquer des « droits » sur le plus illustre et le plus riche sanctuaire de la Phocide2. Réduite à ses seules forces, la petite cité aurait été bien incapable de défendre ses trésors : δυσφύλακτός έστι, καν ιερός fj, dit Strabon (IX, 3, 8). Une ingénieuse façon de les préserver était de transformer le sanctuaire pythique en sanctuaire commun de l'Amphictionie : appartenant à tous, il ne pouvait plus être annexé par personne ; toute agression susciterait désormais de nombreux défenseurs. Cette solution fut-elle proposée spontanément par les Delphiens eux-mêmes sous la pression de quelque danger ? Fut-elle « conseillée » par un autre peuple, les Thessaliens ou les Béotiens par exemple, éternels rivaux des Phocidiens ? Fut-elle le prix dont il fallut payer l'intervention de l'Amphictionie lors de la première guerre sacrée ? Strabon me paraît, en dépit d'un ana chronisme, fournir la juste explication lorsqu'il déclare (IX, 3, 7 [C 420]) que Γάμφικτυονικον σύστημα « fut organisé par les peuples voisins afin de délibérer des affaires communes et d'accroître leur participation à l'administration du sanctuaire, en raison de l'impor tance des sommes et des offrandes déposées, qui rendait nécessaires une grande vigilance et une grande piété ». Les Amphictions promettaient sous la foi du serment, « si quelqu'un pillait les trésors du dieu, ou se rendait complice d'une profanation, ou voulait attenter aux choses sacrées, de le châtier de la main, du pied, de la voix, et par tous les moyens » (Eschine, Clés. 120). De bon gré ou contraints par une situation alarmante, les Delphiens consentirent donc pour protéger leur sanctuaire à le partager avec d'autres. Désormais, les Amphictions furent « ceux qui ont part au sanctuaire », οι μετέχοντες του ίεροΰ3. Toutefois, le sanctuaire d'Apollon était le bien de la cité de Delphes ; il (1) Pausanias, IX, 36, 2 ; X, 6, 6 ; 7, 1 ; 34, 2. RE XX, 1, s.v. Phlegyos, col. 266-269. (2) Cf. les propos de Philomélos cités par Diodore, XVI, 23, 5-6 ; 24, 5. (3) Eschine, Amb. 116.

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON

renfermait les principaux édifices de sa vie civique, son antique « agora », son bouleutérion, son prytanée. Le temple, l'oracle, étaient desservis par un clergé delphien ; delphienne était la Pythie. Sanctuaire amphictionique, le sanctuaire d'Apollon n'en demeurait pas moins le premier sanctuaire des Delphiens. Il était naturel que ceux-ci fussent associés d'une façon prééminente à la gestion de la fortune sacrée maintenant confiée au Conseil amphictionique, donc qu'ils fussent représentés de façon perma nente au Conseil. Certes, les Phocidiens déléguaient déjà deux hiéromnémons ; mais les Delphiens étaient-ils vraiment des Phocidiens ? Ils le niaient fermement : και οι Δελφοί πεφεύγασιν όνομάζεσθαι Φωκεΐς écrit Pausanias (IV, 34, 11). L'Amphictionie fit semblant de les croire. Certes, Delphes était une cité, non un peuple ; mais l'Amphictionie savait, à l'occasion, ne pas se montrer trop formaliste. Il était, à tout prendre, moins exorbitant d'inclure une « cité » parmi des « peuples » que d'attribuer deux votes amphictioniques à un particulier, fût-il roi, comme elle le fit plus tard en faveur de Philippe de Macédoine et de ses descendants. La seule difficulté véritable était le respect religieux du numerus clausus : Delphes ne pouvait entrer au Conseil qu'au détriment de membres plus anciens. Les Perrhèbes et les Dolopes firent les frais de l'opération. Ainsi s'expliquent par une seule et même cause les trois anomalies que l'on observe dans l'organisation de l'Amphictionie : existence de deux sanctuaires communs, présence d'une cité dans une association de peuples, fusion des Perrhèbes-Dolopes en un seul peuple représenté par deux hiérom némons. L'admission de Delphes au Conseil en qualité de membre permanent jouissant d'une double représentation fut un événe ment important dans l'histoire de Delphes et dans celle de l'Amphictionie. A quelle époque eut-il lieu ? Nous ne disposons sur ce sujet que d'un faible indice : en l'année 590, année pythique, la présidence des concours, jusqu'alors exercée par les Delphiens, est transmise à l'Amphictionie qui la conservera définitivement1. Une telle mesure s'explique tout naturellement comme une consé quence du transfert de souveraineté que Delphes avait consenti au profit des Amphictions : puisque ceux-ci assumaient désormais une part prépondérante dans l'administration du sanctuaire, donc dans l'organisation de sa fête la plus brillante, il était normal que la présidence, l'agonothésie, en fût confiée au Conseil amphictio nique. (1) Daremberg-Saglio, DA, s.v. Pythia, p. 785-786. Mommsen, Delphika p. 166167; 174 sq.

DELPHES, SECOND SANCTUAIRE COMMUN

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De plus, on sait qu'à l'issue de la première guerre sacrée, le territoire de la cité sacrilège de Girrha fut entièrement confisqué au profit d'Apollon1. Si le sanctuaire avait été à cette époque un sanctuaire exclusivement delphien, administré par les seuls Delphiens, le cadeau fait au dieu aurait été en réalité un cadeau fait à Delphes, qui aurait vu d'un seul coup doubler la superficie de son territoire. Peut-on imaginer, quand on connaît les sentiments de jalousie qui les animaient les unes envers les autres, que les cités de l'Amphictionie aient consenti à l'une d'entre elles une aussi somptueuse donation ? Celle-ci n'était concevable que dans l'hypothèse où elle enrichissait le patrimoine commun de l'asso ciation, non un seul des associés. Si l'on admet que l'entrée de Delphes au Conseil fut, comme je le crois, la contrepartie de l'internationalisation de son sanctuaire, c'est dans les années qui suivirent la destruction de Cirrha que je la situerais le plus volont iers. La consécration au dieu de Delphes, après la première guerre sacrée, du territoire de Cirrha par les Amphictions vainqueurs, la présidence des Pythia désormais dévolue aux Amphictions, les Delphiens devenus membres permanents du Conseil aux dépens des Perrhèbes-Dolopes, le sanctuaire d'Apollon promu second sanctuaire commun, autant de faits à mon avis connexes et qui ont toute chance d'avoir été contemporains. L'antériorité des Thermopyles sur Delphes comme sanctuaire fédéral primitif n'a jamais été mise en doute. Elle est attestée par le nom de « pylée », assemblée pylienne, πυλαία (αγορά), donné à la session de Delphes comme à celle des Thermopyles, par le titre de pylagore, « celui qui parle à l'assemblée pylienne », décerné aux experts qui assistent les hiéromnémons aussi bien aux Thermopyles qu'à Delphes, enfin par la tradition historique selon laquelle le Pélasge Acrisios, premier Organisateur de l'Amphictionie, aurait construit aux Thermopyles le plus ancien temple de Demeter et n'aurait qu'après coup réorganisé l'Amphictionie autour du sanctuaire de Delphes2. Le scholiaste d'Euripide3 commet probablement un anachronisme en faisant remonter aussi haut l'érection de Delphes en sanctuaire commun, mais il ne se trompe pas en la rapportant à une époque postérieure à celle de la fondation de l'Amphictionie pylienne.

(1) Sur ce territoire, U. Kahrstedt, « Delphoi und das heilige Land des Apollon », Studies... Robinson II, p. 749-757. (2) Cf. ci-dessus p. 1 η. 2 et p. 2 n. 2. (3) Scholie à Euripide, Oreste, v. 1094 (Schwartz).

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l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon

3) Hiéromnémons et pylagores. Chacun des douze peuples, dont le « peuple » delphien, est donc représenté au Conseil par deux hiéromnémons, « ceux qui ont en mémoire les choses sacrées », titre qui nous reporte à une époque de législation non écrite et confirme la haute antiquité de l'Amphictionie. Mais les peuples amphictioniques sont au ive siècle, nous l'avons dit, des entités fictives. Seules des cités exercent au Conseil la ίερομναμοσύνα, Γ αμφικτιονία, au nom des peuples qu'elles sont char gées de représenter. D'où le problème : qui décidait que telle cité, telle année, représenterait au Conseil tel peuple ? Comment, selon quelle périodicité, s'établissait entre elles un roulement ? Pour certaines d'entre elles, la question ne se posait pas. Delphes déléguait de façon permanente ses deux hiéromnémons, et Athènes le sien depuis que le synoecisme avait fait de tous les « Ioniens de l'Attique » des citoyens athéniens. Quand les cités appartenaient à une confédération, la nomination du hiéromnémon pouvait éventuellement être confiée au pouvoir central : au 11e siècle, Nicostratos de Larissa est envoyé comme hiéromnémon παρά του Κοινού των Θετταλών ; la cité locrienne de Scarphée demand e, sans succès d'ailleurs, que le hiéromnémon des Locriens Épicnémidiens soit désigné par le Κοινόν των Αοκρών1. Mais une confédé rationn'englobait pas nécessairement toutes les cités du « peuple » qui la composait (ainsi Amphissa n'appartenait pas, au 11e siècle, à la confédération des Locriens de l'Ouest)2 ; sa durée pouvait être éphémère ; beaucoup de cités enfin n'étaient pas confédérées. Nous ignorons comment les Béotiens, les Eubéens ou les Doriens du Péloponnèse par exemple répartissaient entre eux leur droit de vote amphictionique. Nos seuls documents sur ce sujet sont les listes retrouvées à Delphes. Or elles ne forment plus une série continue, année par année. Elles sont souvent mutilées, fragment aires. Les plus complètes omettent parfois de préciser la cité qui délègue le hiéromnémon, donnant seulement le nom du per sonnage accompagné de la mention « Thessalien », « Péloponnésien », « Eubéen », « Ionien ». Il est donc impossible d'établir des statistiques, de rechercher s'il existait entre les cités un système de roulement régulier. Toute interprétation doit demeurer pru dente, même celle des faits en apparence les plus sûrs. Par exemple, dans les listes du ive siècle, les Achéens Phthiotes sont toujours (1) G. Daux, Delphes au IIe et au Ier s., p. 281 ; 338. (2) G. Daux, l.L, p. 634.

LES HIÉROMNÉMONS ET LES CITES

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représentés par des hiéromnémons de Larissa et de Mélitéa, les Maliens par ceux de Lamia et d'Héraclée. On serait tenté d'en conclure que ces cités avaient le privilège de représenter en exclusivité leur « peuple » au Conseil. Mais, dans une liste du 11e siècle, l'un des hiéromnémons maliens est un Έχιναΐος et non plus un Λαμιεύς1. Y a-t-il eu changement de procédure dans le cours du temps ? Le hasard des destructions n'a-t-il laissé subsister, pour le ive siècle, que les listes où figuraient Larissa et Mélitéa, Héraclée et Lamia, alors que d'autres cités des Achéens et des Maliens déléguaient dès cette époque des hiéromnémons ? On ne sait. Autre exemple : dans les cinq listes conservées pour la période comprise entre 338 et 324, période qui correspond à l'effacement de Thèbes après Chéronée, puis à sa destruction en 325, les hiéromnémons béotiens proviennent des cités suivantes : printemps 338 automne 331 : printemps 326 printemps 325 automne 324 : : Tanagra et Orchomène (47 II, 27-28 ; BCH 1949, p. 213). Platées et Orchomène (54 I, 9-10 ; BCH 1949, p. 222). : Tanagra et Orchomène (58, 61 ; BCH 1949, p. 229). : Thespies et Platées (20, 46). Lébadée et Orchomène (61 I, 8-9 ; BCH 1951, p. 268-269).

Si le hasard avait détruit, comme tant d'autres, la liste du prin temps 325, nous serions tentés d'affirmer qu'Orchomène disposait à cette époque d'un siège permanent à l'Amphictionie. Or il n'en est rien. Toutefois, l'épigraphie delphique autorise quelques constatations limitées. Il ne semble pas qu'il ait existé entre les cités un règlement établissant une périodicité fixe, une sorte de « tableau de service » de la représentation au Conseil, mais plutôt des accords conclus de gré à gré, des situations acquises, plus ou moins fondées sur des « droits » historiques, qui pouvaient le cas échéant être contes tées par le mauvais vouloir de l'un des partenaires ou à la suite de changements intervenus dans leur situation politique. On demandait alors à une tierce cité amphictionique de constituer un tribunal pour arbitrer le différend ; la sentence faisait loi jusqu'au jour où l'un des plaideurs la remettait en question. C'est du moins ce qui ressort de trois procès qui opposèrent au ne siècle des cités à propos du « vote amphictionique ». Le premier de ces procès mit aux prises Kytinion et Lacédémone au sujet de la représentation des Doriens de la Métropole2. Les (1) FD, III 2, 68, /. 9 ; G. Daux, I.I., p. 309-311 ; 652. H. Pomtow (Klio 14, 1914, p. 283-285) a essayé d'établir dans quel ordre les Doriens du Péloponnèse désignaient leur hiéromnémon : « vaine entreprise », écrit justement R. Flacelière, Les Aitoliens..., p. 347. (2) G. Daux, /./., p. 329 sq. ; G. Klaffenbach, Gnomon 1938, p. 17-19.

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l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon

deux parties font valoir τα παρακείμενα δίκαια, des « droits » qui ne sont malheureusement pas précisés. En 161-160, trente et un juges de Lamia tranchent le débat, en faveur de Kytinion semble-t-il. Sur quoi pouvaient se fonder ces « droits » ? Une seconde querelle, entre Locriens cette fois, nous l'apprend1. On sait que les « Locriens de l'Est » habitaient deux régions distinctes que séparaient les hauteurs du mont Cnémis : la Locride Épicnémidienne au Nord-Ouest et la Locride Hypocnémidienne au Sud-Est. Le droit de nommer le hiéromnémon des Locriens de l'Est revenait tantôt à l'une, tantôt à l'autre de ces deux régions. Mais chaque région comprenait plusieurs cités : celles-ci devaient donc répartir entre elles le droit de déléguer, chacune à son tour, le hiéromnémon des Locriens de l'Est. Selon quel critère ? Selon quelle périodicité ? Deux cités de la Locride Épicnémidienne, Thronion et Scarphée, se disputent âprement à ce sujet. Thronion revendique le droit de désigner le hiéromnémon épicnémidien une fois sur trois, parce qu'elle fournit à l'Amphictionie le tiers des victimes et des offrandes dues par les Êpicnémidiens. Scarphée s'oppose à cette prétention qu'elle juge trop avantageuse pour sa rivale et propose que le soin de désigner le hiéromnémon soit confié au Kotvov των Αοκρών, à la confédération locrienne, « conformément aux disposi tions primitives et au rescrit des Romains ». La querelle n'était pas nouvelle : Thronion invoque un précédent jugement rendu par des juges d'Amphissa, Scarphée un jugement des Athéniens entériné par les Amphictions ; les Romains sont intervenus par un rescrit. Un nouveau tribunal, athénien semble-t-il, reprend l'affaire, à la fin du 11e siècle ou au début du Ier siècle, et déboute Scarphée par 59 voix contre 2. Thronion déléguera le hiéromnémon des Locriens de l'Est, quand viendra le tour des Êpicnémidiens, une fois sur trois, en vertu d'un droit fondé sur le montant de sa contribution aux frais de l'Amphictionie et reconnu valable par le jugement d'un peuple amphictionique choisi comme arbitre. Un conflit du même ordre, à propos du vote des « Ioniens de l'Eubée », éclate à la fin du ne siècle entre Chalcis d'une part, Érétrie et Carystos d'autre part2. Ghalcis réclame le privilège de choisir tous les quatre ans parmi ses citoyens le hiéromnémon qui représentera l'Eubée durant l'année pythique. C'est, à cette époque, « la seule année intéressante et le reste du temps Chalcis abandonne volontiers le siège aux autres villes de l'Eubée » (1) G. Daux, /./., p. 335 sq. ; FD, III 4, 38-41 ; Y. Béquignon, Recherches arch, à Phères, p. 79 n. 2. (2) G. Daux, l.L, p. 341 sq. ; FD, III 1, 578 I et II, complété par inv. 6384 (J. Bousquet, BCH 64-65 [1940-1941], p. 113-120).

QUERELLES ENTRE CITES AMPHICTIONIQUES

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(J. Bousquet). La cause est plaidée devant un tribunal d'Hypata, ville des Énianes, composé de trente et un juges tirés au sort. Les Chalcidiens l'emportent. Mais Érétrie et Carystos, sous l'archontat de Babylos, font appel, devant les Amphictions, du jugement dont ils contestent la régularité. A leur demande, Hypata constitue un second tribunal, composé cette fois de juges élus άριστίνδην, d'après leur noblesse : ils confirment le précédent jugement en faveur de Chalcis. Deux fois déboutées, Érétrie et Carystos n'en réclament pas moins un troisième jugement, qui est à nouveau confié à Hypata : nous ignorons l'issue de ce dernier procès. De telles querelles n'auraient pu se produire si le tour de repré sentation des cités avait été réglé par un protocole immuable. On entrevoit qu'il existait plutôt, à l'intérieur d'un même peuple, des accords amiables, donc contestables, quand les rapports entre les cités venaient à se détériorer. Celles-ci revendiquent leur droit de vote avec une âpreté qui ne surprendra pas. On sait combien les cités grecques se montraient chatouilleuses sur toutes les questions qui touchaient à leur amour propre. Hérodote décrit en détail l'étonnante querelle qui mit aux prises, avant la bataille de Platées, en présence de l'ennemi, les Athéniens et les Tégéates sur le point de savoir qui avait le « droit » d'occuper l'aile gauche de la ligne de bataille1. Les arguments historiques et mytholog iques avancés par les deux parties à l'appui de leur prétention nous laissent imaginer, me semble-t-il, ceux dont pouvaient se prévaloir dans leurs conflits les cités amphictioniques pour établir le bien-fondé de leurs παρακείμενα δίκαια, tels les Lacédémoniens face aux Doriens de la Métropole. Si la plus grande fréquence de leur apparition au Conseil n'est pas due au seul hasard de la conservation des listes, des cités comme Orchomène, vieille et illustre capitale des Minyens, ou Argos, patrie d'Acrisios, premier organisateur de l'Amphictionie, bénéficiaient peut-être d'une situation privilégiée en considération de leur passé. D'autres « droits » se fondaient sur des motifs plus concrets, plus aisément vérifiables : ainsi le droit de Thronion à représenter la Locride Epicnémidienne une fois sur trois était justifié par le montant de sa contribution aux dépenses de l'Amphictionie. Mais il n'est pas possible d'aller au-delà de ces considérations très générales. Nous ne sommes pas mieux renseignés sur la façon dont chaque cité désignait son hiéromnémon. Il semble qu'il n'y ait pas eu de règle uniforme : le procédé de désignation, la durée du mandat variaient d'une cité à l'autre, et peut-être même, dans une cité (1) Hérodote, IX, 26-28.

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON

donnée, d'une époque à l'autre, selon le régime politique ou l'importance de la population. Pour Athènes, nous disposons d'un témoignage unique. Dans un passage des Nuées (v. 623-626), Aristophane, adversaire de la réforme du calendrier proposée par l'astronome Méton, fait ainsi parler le chœur : άνθ' ών λαχών Ύπέρβολος κάπειθ' ύφ' ημών τών θεών τήτες ίερομνημονεϊν, τον στέφανον άφηρέθη ' μάλλον γαρ ούτως ε'ίσεται κατά Σελήνην ώς άγειν χρή του βίου τας ημέρας, « pour prix de cette réforme, Hyperbolos, désigné cette année par le sort comme hiéromnémon, eh bien, nous, les dieux, nous l'avons dépouillé de sa couronne. Comme cela, il sera bien persuadé que c'est d'après la lune [et non d'après le nouveau calendrier civil modifié par Méton] que l'on doit, dans l'existence, faire le compte des jours ! ». L'incident auquel fait allusion Aristophane est obscur1. Il semble que la réforme de Méton ait eu pour effet soit d'écourter, soit d'annuler le mandat d'Hyperbolos. Il a donc été nécessaire de procéder à un nouveau tirage au sort, à une date fixée non plus κατά θεόν, d'après le calendrier lunaire — date qui avait été favo rable à Hyperbolos, élu — , mais d'après le calendrier « civil », κατά πρυτανείαν ; cette fois-ci — jour néfaste ! — le tirage au sort lui a été contraire. Il était partisan de la réforme : le voilà puni par où il a péché ! S'il s'agit bien dans ce passage du hiéromnémon amphictionique, ce que certains ont contesté mais sans raisons valables2, il s'ensuit que le hiéromnémon d'Athènes était, au Ve siècle, élu par tirage au sort. Cette procédure serait d'ailleurs normale : une des fonctions du hiéromnémon, peut-être même la principale, était d'être un juge (δικάζει, ψήφον φέρει)3 ; c'est par tirage au sort que la démocratie athénienne désignait traditio nnellement ses juges. Le mandat du hiéromnémon athénien était-il valable deux ans ? Un même Athénien, Apémantos, apparaît en qualité d'hiéromnémon sous les deux archontats successifs de Théolytos (328-327 :

(1) Ces vers sont souvent mentionnés dans les ouvrages sur le calendrier grec : cf. en particulier E. S. Bickerman, Chronology of the Ancient World, p. 29 ; A. E. Samuel, Gr. and Rom. Chronology, p. 58 ; W. K. Pritchett, « The calendar of the Athenian civic administration », Phoenix 30 (1976), p. 337-356 ; Giorn. Ital. di Fil. 1961, p. 54 sq. (2) RE VIII, 2, s.v. Hieromnemones, coJ. 1490 (Hepding) ; cf. W. J. M. Starkie, Aristophanes, Clouds, commentaire ad locum et appendice p. 329. (3) Libanios, Orationes, 64, p. 424 (Reiske).

LE MANDAT DE HIÉROMNÉMON

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57 A, 4) et de Gaphis (327-326 : 58, 59). S'agit-il d'une exception due au hasard d'un tirage au sort ou de la durée normale du mandat ? Les listes ne nous offrent plus de séries annuelles conti nues sur une assez longue période pour autoriser des constatations sûres. Mais celles qui subsistent sont endommagées de façon telle, remarque P. de La Coste-Messelière1, que l'on pourrait chaque fois restituer dans les lacunes, comme nom du hiéromnémon athénien de l'année, celui du hiéromnémon de l'année précédente, comme s'il était régulièrement resté en charge deux années de suite. Mais il serait hasardeux de raisonner sur l'inexistant. Un mandat annuel me paraît cependant le plus vraisemblable. A l'époque impériale, les fonctions du hiéromnémon et du pylagore athéniens, désormais purement honorifiques, deviennent viagères et sont même cumulables. Un même personnage, Démétrios, fils d'Aristarchos, est élu à main levée « hiéromnémon et pylagore à vie »2. Plutarque félicite l'Athénien Euphranès de « l'honneur de l'Amphictionie » que sa patrie lui a décerné pour sa vie entière, το πρόσχημα της άμφικτυονίας, ην σοι δια του βίου παντός ή πατρίς άνατέθεικε3. A Delphes, chez les Doriens de la Métropole, le hiéromnémon change chaque année. Les Doriens du Péloponnèse, les Ioniens d'Eubée, les Béotiens semblent avoir suivi la même règle. Lorsque Chios reçoit un droit de vote amphictionique, au ine siècle, elle décide de ne pas désigner deux années de suite le même hiéromné mon4. Les Perrhèbes-Dolopes, les Achéens, les Magnetes sont souvent représentés par le même personnage soit au cours de plu sieurs années consécutives, soit avec des interruptions : les petites cités ne disposaient pas en effet d'assez d'hommes capables de remplir les fonctions d'hiéromnémon pour renouveler fréquem ment leur personnel amphictionique. Les Thessaliens, au moins à l'époque de Philippe et d'Alexandre, gardent — pour d'autres raisons — les mêmes représentants durant d'assez longues périodes : Cottyphos et Colosimmos de 344-343 au moins à 339-338, soit six ans ; Daochos et Thrasydaios de 339-338 à 333-332, soit (1) BCH 73 (1949), p. 230 n. 4; cf. aussi J. Bousquet, BCH 66-67 (1942-1943), p. 118 n. 1. (2) FD, III 2, 161, l. 4-5, et commentaire de G. Colin p. 189. Celui-ci me paraît trop afïîrmatif lorsqu'il écrit : « A l'époque classique Athènes nommait chaque année un hiéromnémon et trois pylagores ». Il y avait effectivement trois pylagores athéniens à la pylée du printemps 340 (Eschine, Clés. 115) ; mais il s'agissait alors d'une affaire grave. Il ne s'ensuit pas qu'il y ait eu trois pylagores athéniens désignés régulièrement chaque année : ils ne sont que deux en 125 (cf. ci-après p. 27 et 35). (3) An seni respublica gerenda sit, 20 (794 Β). (4) FD, III 3, 214, Ζ. 30-32.

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sept ans ; Politas et Nicasippos de 330-329 à 324-323, soit sept ans au moins. Les mandats étaient donc de durée variable selon les « peuples » ; en outre, ils ne couvraient pas tous la même période de l'année : chaque cité nommait ses hiéromnémons selon son propre calendrier. Les Delphiens, les Doriens de la Métropole et probablement les Athéniens entraient en charge à la session d'automne, les Doriens du Péloponnèse, les Eubéens, les Béotiens à la session de prin temps1. La composition du Conseil variait ainsi à chaque session semestrielle : les hiéromnémons béotiens, par exemple, ne ren contraient plus à la pylée d'automne les hiéromnémons delphiens qui les avaient accueillis à la pylée de printemps. Ces perpétuels changements n'étaient évidemment pas favorables à une action concertée et soutenue. Ils servaient en revanche les intérêts des États représentés de façon suivie par les mêmes délégués, tels les Thessaliens, et donnaient de l'importance à des personnages qui, sans être membres du Conseil, y jouaient cependant un rôle parfois décisif : les pylagores ou agoratres. Les deux termes, issus de la même racine que le verbe άγορεύειν, « parler à l'assemblée », sont synonymes, mais ne se rencontrent pas dans les mêmes documents. Le premier, attesté sous la double forme πυλάγορος et πυλαγόρας, est le seul que connaissent les textes littéraires ; on le trouve chez Hérodote, Eschine, Démosthène, les scholies à leurs œuvres, les lexicographes qui s'en inspirent, chez l'atticisant Plutarque et dans deux inscriptions delphiques d'époque impériale concernant un Athénien2. Il semble donc que le terme pylagore, « celui qui parle à l'assemblée pylienne », appartienne au vocabulaire de l'Ionie, de l'Attique, de la Koiné. Sauf erreur de ma part, il n'est attesté dans aucune inscription delphique antérieure au premier siècle de notre ère. Au contraire άγορατρός, « celui qui parle à l'assemblée », formé à l'aide du suffixe rare -τρος (comme ιατρός, μαστρός)3, est le seul qui apparaisse dans les inscriptions, toutes du me siècle4 : ce terme dialectal était donc très probablement le terme officiel, seul usité dans les actes de l'Amphictionie. Que sont ces pylagores ou agoratres ? En quoi se distinguent-ils des hiéromnémons ? Ce sont des experts, des spécialistes, et c'est (1) Au ine siècle, le hiéromnémon de Chios siège au printemps et à l'automne de la même année julienne, comme les Étoliens, et se trouve donc chevaucher deux archontats delphiques : G. Daux, FD, III 3, 214 et 295, commentaire p. 179. (2) FD, III 2, 161, ί. 4, 23 ; 165, l. 6. G. Björck, Das Alpha impurum, p. 66 n. 1 ; 77 ; 143. P. Chantraine, Dictionnaire Étymologique, s.v. (3) N. Van Brock, Le vocabulaire médical des Grecs, p. 35. (4) FD, III 2, 68, l. 66 sq. ; III 4, 365, l. 4, 6 ; Syll.3, 436, /. 8, 11 ; 444 A, l. 5.

HIÉROMNÉMONS ET PYLAGORES

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pourquoi, à Athènes du moins, ils sont non pas tirés au sort, mais élus à main levée, par χειροτονία, comme pour toutes les fonctions qui requièrent une compétence particulière1. Au moment de l'affaire des boucliers, en 340, les pylagores athéniens sont au nombre de trois ; lors du « scandale de 125 », chaque hiéromnémon est accompagné de deux personnages dont le titre n'est pas spécifié, mais qui ne peuvent être que les pylagores2. Il est probable que le nombre des pylagores, à la différence de celui des hiéromnémons, n'était pas fixe mais variait selon l'importance ou la nature de l'affaire dont ils avaient à connaître. Seul le hiéromnémon est membre du Synédrion, du Conseil amphictionique. Il est le seul dont on transcrive le nom dans les listes qui datent les sessions, parce qu'il est seul titulaire de Γ αμφικτιονία, de la ψήφος ίερομναμονική, du droit de vote, symbole de sa fonction que Libanios définit en trois mots : κάθηται, δικάζει, ψήφον φέρει, « il siège, il juge, il vote »3. Admettre une cité au Conseil, c'est lui conférer la ψήφος ίερομναμονική ; les hiéromnémons sont κύριοι των ψήφων, « détenteurs légaux du droit de vote »4. Cette notion de vote est si essentielle que lorsqu'Eschine conseille à Philippe de régler le sort des cités béotiennes μη μεθ' Οπλων, άλλα μετά ψήφου και κρίσεως (Amb. 114), « non par les armes, mais par le jugement et le vote », chacun comprend qu'il lui demande de s'en remettre au jugement du Conseil amphictionique. Siéger, juger, voter, telle est la fonction du hiéromnémon. Il est assermenté ; il jure de décider selon la justice, en son âme et conscience. Il est donc l'instance de décision, celui qui par son vote donne force de lois aux décisions du Conseil. Mais un bon jugement doit reposer sur un dossier sérieux, résultat d'une enquête approfondie. Les hiéromnémons ne peuvent recueillir eux-mêmes les informations nécessaires : leur mandat est en général trop bref et beaucoup d'entre eux manquent de compét ence. Le représentant des Locriens de l'Ouest, au printemps de 340, un « individu d'Amphissa », est aux dires d'Eschine [Clés. 117) « un parfait butor, dépourvu de toute éducation ». Démosthène de son côté ne s'étonne pas qu'Eschine ait pu aussi facilement rallier l'Amphictionie à sa politique désastreuse, car il avait en face de lui, dit-il, « des gens sans aucune expérience de l'éloquence

(1) Eschine, Clés. 114 : χειροτονηθείς (Démosthène) γαρ ύφ' υμών πυλάγορος. Démoslhène, Cour. 149 : προβληθείς πυλάγορος ούτος (Eschine), τρίων ή τεττάρων χειροτονησάντων αυτόν. (2) Α. Plassart, FD, III 4, 277 ; G. Daux, Delphes au IIe et au Ier s., p. 373. (3) Orationes, 64 (p. 424 Reiske). (4) Harpocration, s.v.

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l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon

et incapables de prévoir l'avenir» (Cour. 149). Les deux orateurs ne sont certes pas impartiaux ; ils ont intérêt l'un et l'autre, dans le contexte de leur discours, à dénigrer le Conseil amphictionique. Leurs propos ne doivent pas être pris à la lettre : Démosthène lui-même est qualifié par Eschine (Clés. 130) ά'άπαίδευτος ! Il n'en reste pas moins que si les grandes cités trouvaient sans peine dans leur sein des citoyens expérimentés, instruits, connaissant bien les rouages de la vie politique et judiciaire, il n'en allait pas de même pour les petites. Plus d'une fois les médiocres bourgades montagnardes de l'Œta, du Pélion, du mont Cnémis durent déléguer, faute de mieux, quelques «paysans du Danube», faciles à abuser par le savoir-faire d'un rhéteur et incapables d'instruire méthodiquement une affaire. Instruire une affaire, préparer le dossier, l'exposer devant les hiéromnémons, c'est le rôle du pylagore, rôle essentiel. Son él oquence devant un public influençable, son habileté dans la pré sentation d'une cause orientent l'opinion du Conseil et emportent la décision. C'est pourquoi les pylagores sont élus en fonction de leurs compétences, souvent parmi les hommes politiques de premier plan : Thémistocle en 479-478 x ; Hypéride lors de l'action intentée par Délos contre Athènes en 345-344 ou 344-343 2 ; Démosthène lors de l'affaire d'Amphissa en 341-3403 ; Eschine et le « fameux Midias » lors de l'affaire des boucliers en 340 (le hiéromnémon de cette année-là, Diognétos, n'est pas autrement connu)4. Nul ne s'y trompe : quiconque veut peser clandestinement sur les délibérations du Conseil tente de soudoyer non pas les hiéromné mons, mais les pylagores. « Les citoyens d'Amphissa, déclare Eschine (Cfes. 113-114), corrompirent à prix d'argent quelques-uns des pylagores qui se rendaient à Delphes, et parmi eux Démost hène : élu par vous pylagore, il reçoit deux mille drachmes des Amphisséens pour qu'il ne soit pas fait mention d'eux à la réunion des Amphictions ». L'accusation de corruption est chez les orateurs

(1) Plutarque ne dit pas que Thémistocle était pylagore cette année-là, mais il est très probable qu'il remplissait ces fonctions : « en ce qui concerne Thémistocle lui-même, je crois que c'est bien à titre de pylagore qu'il avait été envoyé à Delphes, car Athènes tirait au sort ses hiéromnémons et élisait ses pylagores » (R. Flacelière, BEA 55 [1943], p. 25). Je suis aussi de cet avis. (2) Eschine avait été d'abord élu à mains levées pour soutenir la cause d'Athènes devant les Amphictions en qualité de σύνδικος, mot qui ne peut avoir ici d'autre sens que πυλάγορος. Mais il fut destitué par un vote de l'Aréopage et remplacé par Hypéride, jugé plus digne υπέρ της πόλεως λέγειν (Démosthène, Cour. 134-136 ; Amb. 209 ; Hypéride, Δηλιακός). (3) Eschine, Clés. 113. (4) Eschine, I.I., 115.

LES PYLAGOHES APRES LES GUERRES MÉDIQUES

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des plus banales ; c'est en quelque sorte une clause de style. On ne saurait, à propos de Démosthène, la prendre au sérieux. Mais Eschine ne la profère à l'encontre de son adversaire que parce qu'elle était plausible ; elle se fondait peut-être sur des précédents connus. L'influence des pylagores apparaît à l'occasion de plusieurs affaires portées devant le tribunal de l'Amphictionie. Dans son récit de la bataille des Thermopyles (VII, 214), Hérodote s'interroge sur le nom du traître qui guida les Perses vers le sentier par lequel ils contournèrent le défilé et prirent les Grecs à revers : Éphialte le Malien, disent les uns ; Onétès et Corydallos, prétendent les autres. Hérodote opte pour Éphialte, en se fondant sur le jugement des Amphictions : και ol φυγόντι υπό των πυλαγόρων, των Άμφικτυόνων ες την Πυλαίην συλλεγομένων, άργύριον έπεκηρύχθη. . . Οί των Ελλήνων πυλάγοροι έπεκή ρυξαν ούκ επί Όνήτη τε και Κορυδαλλω άργύριον, άλλ' επί Έπιάλτη τω Τρηχινίω, πάντως κου το άτρεκέστατον πυθόμενοι, « accu sé par les pylagores, lors de la réunion des Amphictions tenue aux Pyles, sa tête fut mise à prix par la voix du héraut... Les pylagores des Grecs firent proclamer cette mise à prix non contre Onétès et Corydallos, mais contre Éphialte le Trachinien, au terme d'une enquête aussi complète que possible et des plus minutieuses ». N'accusons pas Hérodote, comme on l'a fait parfois, d'avoir confondu hiéromnémons et pylagores, d'avoir employé un mot inexact à la place du mot propre. Une telle inadvertance serait tout à fait improbable de la part d'un aussi bon connaisseur de Delphes. C'est un historien qui parle ; il veut rétablir la vérité. L'important pour lui, ce n'est pas le verdict des hiéromnémons, mais le document historique sur lequel il s'appuie, le dossier établi, après une enquête approfondie, par les pylagores (soigneuse ment distingués des «Amphictions »), dossier qui prouve la culpab ilité d'Éphialte et justifie la décision des hiéromnémons. La seconde affaire concerne elle aussi les guerres médiques. On se rappelle que Sparte, pour des motifs qui n'étaient pas désin téressés, avait réclamé après la victoire sur les Perses une épuration de l'Amphictionie : Έν δε τοις άμφικτυονικοΐς συνεδρίοις των Αακεδαιμονίων είσηγουμένων όπως άπείργωνται της Άμφικτυονίας cd μη συμμαχή σασαι κατά του Μήδου πόλεις . . . (ό Θεμιστοκλής) . . . συνεΐπε ταΐς πόλεσι και μετέθηκε τας γνώμας των πυλαγόρων, « comme les Lacédémoniens introduisaient devant les assemblées de l'Amphict ionie une instance visant à exclure les cités qui n'avaient pas combattu avec les alliés contre le Mède, ...Thémistocle prit la défense des cités et retourna l'opinion des pylagores »1. Prêtre (1) Plutarque, Thémislocle, 20, 3-4; cf. ci-dessus p. 6.

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d'Apollon Pythien « durant de nombreuses Pythiades », Plutarque connaissait, aussi bien qu'Hérodote, les institutions de l'Amphictionie. Il n'est pas vraisemblable qu'il ait employé le mot de pylagores s'il voulait parler des hiéromnémons. Bien que de son temps les deux fonctions fussent cumulables, elles n'en demeuraient pas moins distinctes. C'est bien aux pylagores que Thémistocle, probablement pylagore lui-même, s'adressa en cette circonstance, comme le firent plus tard, selon Eschine, les Locriens d'Amphissa qui auraient soudoyé Démosthène. Il n'ignorait pas que la décision qu'il souhaitait obtenir du Conseil dépendait de leur rapport. Il sut les persuader de conclure que la requête des Lacédémoniens n'était pas recevable, et le Conseil les suivit dans leurs conclusions. La tentative de Sparte échoua. Mais le texte le plus instructif, encore que trop succinct à notre gré, nous a été transmis par un pylagore exposant lui-même ce que fut son rôle au cours d'une affaire portée devant le Conseil des Amphictions. Nous devons à ce seul témoignage de connaître comment se déroulait une séance du Conseil à Delphes. Il importe donc de l'examiner avec attention, car beaucoup de traducteurs et de commentateurs, peu familiarisés avec les institutions amphictioniques, ne l'ont pas exactement compris. Rappelons les faits qu'Eschine, pylagore d'Athènes, rapporte dans le Contre Ctésiphon (115-124). En 341-340, alors que le gros-œuvre du temple d'Apollon venait tout juste d'être reconstruit, les Athéniens firent replacer sur l'entablement neuf de l'édifice les boucliers d'or consacrés par eux après la seconde guerre médique et portant la dédicace : « Les Athéniens, sur les dépouilles des Mèdes et des Thébains, quand ceux-ci combattaient les Grecs ». Cette initiative était due au parti anti-thébain d'Athènes, acharné à ruiner les efforts de ceux qui prônaient, à l'instigation de Démosthène, une alliance avec Thèbes afin de contenir les progrès inquiétants de l'hégémonie macédonienne1. La manœuvre était habile : les Thébains ne pouvaient rien objecter à la remise en place d'une offrande appar tenant à Apollon, ni aux termes d'une dédicace mortifiante pour leur amour-propre, mais historiquement exacte. Le parti hostile à Thèbes remportait un indéniable succès. Celui-ci fut de courte durée. Trop pressés d'humilier Thèbes, les Athéniens avaient à leur insu enfreint un règlement religieux auquel Eschine est seul à faire allusion : ils avaient accroché leurs boucliers sur le temple neuf « πριν έξαρέσασθαι ». Il est difficile de (1) Analyse de cet épisode par H. W. Parke, « Delphica, 3, The Persian shields on the temple of Apollo », Hermathena 28 (1939), p. 71-78.

L AFFAIRE DES BOUCLIERS

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définir le sens précis de ce verbe, qui n'est pas expliqué par l'ora teur et n'apparaît nulle part ailleurs dans un contexte analogue1. Mais on ne voit pas ce qu'il pourrait désigner d'autre qu'une cérémonie destinée à consacrer le temple rebâti, cérémonie dont la célébration devait précéder, sous peine d'impiété, tout dépôt d'offrandes, anciennes ou nouvelles. Les Athéniens n'y avaient pas pris garde : les voilà εναγείς (Ctes. 117), «souillés par un sacri lège ». Pour les Thébains humiliés sonne l'heure de la revanche. Évitant de se mettre eux-mêmes en avant, ils font introduire devant le Conseil par leurs amis, les Locriens d'Amphissa, à la pylée du printemps 3402, une motion infligeant aux Athéniens une amende de 50 talents en punition de leur impiété. Les Athéniens sont indiscutablement dans leur tort ; nulle part Eschine ne conteste le bien-fondé de l'accusation portée contre eux. Les Thébains se croient vengés. Athènes délègue donc à cette même pylée un hiéromnémon, Diognétos, et trois pylagores, Thrasyclès, le « fameux » Midias et enfin Eschine, orateur brillant, manœuvrier retors, capable, s'il en fut, de tirer sa patrie de ce mauvais pas. Eschine adopte une tactique simple et efficace : esquiver d'abord, contre-attaquer ensuite. Puisque les Athéniens n'ont rien à répondre aux accusa tions d'Amphissa, ils trouveront un prétexte pour être absents de la séance au moment où elles seront proférées. Faute de cible, elles se perdront dans le vide. Après quoi, les pylagores athéniens, paraissant à l'improviste, accuseront les Amphisséens d'une impiété plus grave, plus menaçante pour la sécurité de tous, que la peccadille imputée aux Athéniens. L'une fera oublier l'autre, et le tour sera joué ! Écoutons le récit d'Eschine : « II advint qu'aussitôt après notre arrivée à Delphes, Diognétos, le hiéromnémon, prit la fièvre, mal dont Midias aussi était précisément atteint ». Provi dentielle épidémie ! Malade, contagieuse peut-être, une moitié de la délégation athénienne a une bonne excuse pour ne pas se rendre à la séance. L'autre moitié, quoique valide, ne s'y rendra pas non plus ; Eschine et Thrasyclès restent auprès de leurs collègues, comme garde-malades probablement. Bref, pas un seul Athénien n'est présent au Conseil quand les pylagores d'Amphissa lancent leurs flèches empoisonnées. « Les autres Amphictions (1) Le texte est incertain : la tradition se partage entre έξαρέσασθαι (adopté par Martin et de Budé), έξαράσασθοα (attesté par Harpocration) et έξείργασθοα. Il semble que la signification du verbe, employé par l'orateur dans un sens liturgique très spécial isé, soit très tôt devenue obscure pour les copistes. (2) P. Marchetti, BCH Suppl. IV, p. 85-86.

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tenaient séance. Des personnes, soucieuses de témoigner leurs bonnes dispositions envers notre cité, nous informaient que les Amphisséens, alors soumis à la dépendance de Thèbes envers laquelle ils faisaient preuve d'une extrême servilité, introduisaient une motion hostile à notre cité, proposant d'infliger une amende de 50 talents au peuple d'Athènes pour avoir consacré des boucliers d'or sur le nouveau temple avant sa consécration officielle... ». Ne nous laissons pas abuser par cette feinte ingénuité. Qui croira que le hiéromnémon d'Athènes et ses trois pylagores arrivaient à Delphes sans soupçonner le moins du monde l'attaque préparée contre leur cité ? Entre Athéniens, on se comprend à demi-mot. Nous imaginons ici le regard de connivence échangé entre l'orateur et son public. Donc, à en croire Eschine, des informateurs de dernière heure découvrent la manœuvre aux délégués athéniens au moment même où elle s'exécute. La riposte est immédiate : « Le hiéromnémon me fit venir, me pria de me rendre au Conseil et de prendre la parole devant les Amphictions pour défendre notre cité. C'était d'ailleurs le parti que j'avais déjà pris spontanément de mon côté ». Il faut maintenant citer le texte grec (Clés. 117) ; il nous donne la clé de la ruse d'Eschine et l'unique renseignement que nous possédions sur la façon dont les pylagores participaient à la séance : αρχομένου δέ μου λέγειν — και προθυμότερόν πως — , είσεληλυθότος εις το συνέδριον, των άλλων πυλαγόρων μεθεστηκότων, άναβοήσας τις τών Άμφισσέων, άνθρωπος ασελγέστατος, και ως έμοΐ έφαίνετο ουδεμιάς παιδείας μετεσχηκώς, 'ίσως δέ και δαιμονίου τινός έξαμαρτάνειν προαγόμενου, « άρχην δέ γε », εφη, « ώ άνδρες "Ελληνες, ει έσωφρονεϊτε, ούδ' αν ώνομάζετο τουνομα του δήμου του 'Αθηναίων εν ταΐσδε ταΐς ήμέραις, άλλ' ως εναγείς έξείργετ' αν εκ του ίεροΰ », « Je commençais tout juste à parler — et non sans quelque véhémence — , entré au Conseil alors que les autres pylagores en étaient sortis, quand se met à vociférer un individu d'Amphissa, un parfait butor apparemment dépourvu de toute éducation, poussé peut-être dans la voie de l'égarement par quelque divinité : Et d'abord, dit-il, Grecs, le bon sens voudrait que vous ne pro nonciez même pas le nom du peuple des Athéniens en ces journées, mais qu'ils soient exclus par vous du sanctuaire comme souillés par leur sacrilège ! ». La gaucherie calculée de la période traduit habilement l'émotion passionnée que dit avoir alors éprouvée l'orateur. La parenthèse προθυμότερόν πως porte évidemment sur λέγειν, non sur είσεληλυθότος1. Eschine fait état volontiers de son (1) « Je commençai à parler, m'étant présenté devant le Conseil avec beaucoup d'empressement, puisque les autres pylagores n'étaient pas là, quand un Amphisséen se mit à vociférer... » Cette traduction (V. Martin et G. de Budé, dans la collection des

UNE SÉANCE EN DEUX PARTIES

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émotivité ; il en joue1 : elle fait ici partie de la manœuvre. Mais le point important — très intéressant pour nous par sa valeur documentaire — est indiqué par la singulière cascade des parti cipes : Eschine commence à parler (αρχομένου δέ μου λέγειν) après être entré au Conseil (ε'ισεληλυθότος) seulement quand les autres pylagores en sont déjà sortis (μεθεστηκότων). Les deux participes parfaits insistent sur la situation respective des adversaires : Eschine se trouve dans le Synédrion, les accusateurs d'Athènes au dehors. Il prononce donc son discours seul en face des hiéromnémons. C'est là son stratagème ; il n'en est pas peu fier. Méprisant l'intervention du Locrien qui voudrait l'interrompre, il porte son accusation d'impiété contre les habitants d'Amphissa et termine sa péroraison par cette apostrophe aux membres du Conseil [Clés. 120-121) : « Quant à vous, décidez désormais de ce qui vous concerne (ύμεΐς δ' υπέρ υμών αυτών ήδη βουλεύεσθε). Les corbeilles sont prêtes, les victimes auprès des autels ; vous allez demander aux dieux leurs bénédictions pour les États et pour les particuliers. Réfléchissez donc : de quel cœur, de quelle voix, avec quels regards, avec quelle assurance adresserez-vous vos supplications, si vous laissez sans châtiment ces hommes maudits, contre lesquels les imprécations ont été prononcées ? ». Et l'orateur ajoute triom phalement : «Quand j'eus fini et quitté le Conseil (επειδή ποτέ άπηλλάγην και μετέστην εκ του συνεδρίου), ce fut une belle clameur, un beau tumulte parmi les Amphictions ! Il n'était plus question des boucliers que nous avions consacrés, mais seulement, désormais, du châtiment à infliger aux gens d'Amphissa ». Il ressort de ces deux passages qu'une séance du Conseil amphictionique se déroulait en deux temps. Premier temps : les hiéromnémons et les pylagores siègent ensemble. Au cours de cette séance d' information les pylagores exposent, contradictoirement s'il y a lieu, le dossier qu'ils ont instruit. Puis ils se retirent : les pylagores ne sont pas, en effet, membres du Conseil. Deuxième temps : les hiéromnémons, restés seuls, inaugurent par un sacrifice accompagné de prières la seconde partie de la séance, séance de délibération réservée à eux seuls. C'est la véritable séance du Conseil, le Synédrion proprement dit, où les hiéromnémons, selon Universités de France) est doublement inexacte : των άλλων πυλαγόρων ne désigne pas, comme elle le suggère, les autres pylagores athéniens, mais au contraire tous les pyla gores, autres que les Athéniens, qui ont précédé Eschine devant le Conseil et sont présen tement sortis. C'est le seul sens possible de μεθεστηκότων ; cf. 122 : μετέστην εκ του συνεδρίου, « je sortis de la salle du Conseil ». (1) « Τραγωδεΐ », « il fait le tragédien », « il déclame avec une emphase de cabotin » dit de lui Démosthène (Amb. 189 ; Cour. 13). « Tragediante ! » disait le pape Pie VII à cet autre bon acteur, Napoléon Ier, lors de l'entrevue de Fontainebleau.

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON

la définition de Libanios, « siègent, jugent, votent ». Leur décision constituera un décret amphictionique, δόγμα των Άμφικτοόνων. La manœuvre d'Eschine est donc claire : il fait irruption au Conseil en profitant de l'intervalle qui sépare la séance d'information de la séance de délibération, au moment où, les pylagores ayant quitté l'assemblée, il est sûr de ne plus trouver en face de lui des accusateurs coriaces, auxquels il n'aurait rien à répondre, mais seulement ces hiéromnémons sensibles, nous dit Démosthène, aux procédés de la rhétorique, faciles à manœuvrer par un orateur sachant utiliser les ressources de son art. Tout butor et mal éduqué qu'il est, Γ« individu d'Amphissa » (évidemment le hiéromnémon des Locriens de l'Ouest, Cléomachos [22, 48] 1 ; mais le pylagore athénien laisse dans un anonymat méprisant cet advers aireinculte issu de la tourbe amphisséenne !), le délégué d'Amphiss a, donc, évente aussitôt la ruse et tente de la déjouer. Coupant impoliment la parole à l'orateur dont il redoute à bon droit l'éloquence, il rappelle à ses collègues la double impiété des Athéniens, naguère alliés des Phocidiens sacrilèges et aujourd'hui violateurs de la loi sacrée. Il espère ainsi, en éveillant leurs craintes superstitieuses, provoquer l'expulsion immédiate d'Eschine et l'empêcher de parler. Mais Eschine n'est pas homme à se laisser déconcerter. Il se lance aussitôt dans sa manœuvre de diversion. Les accusations de son adversaire sont irréfutables, il le sait ; il ne va donc pas perdre son temps à les réfuter. Jadis passé par le théâtre, non moins bon comédien que bon orateur2, il joue admirablement la colère, feint d'être la proie d'une exaspération qui l'empêche de rien entendre... et par conséquent le dispense de répondre aux imputations embarrassantes : « non sans quelque véhémence » (117), soulevé «par un emportement tel qu'[il] n'en [avait] connu de [sa] vie » (118), il fonce droit au but, accuse les Locriens d'Amphissa d'exploiter la terre sacrée au mépris des interdits et des imprécations prononcés non seulement contre les auteurs du sacrilège, mais aussi, et c'est le point fort de l'argumentation d'Eschine, contre ceux qui négligeraient de les punir. Les hiéro(1) Dans la liste amphictionique du printemps 340, Cléomachos ne porte pas son ethnique, mais il est cité le second des hiéromnémons locriens, à la place qui est trad itionnellement celle d'Amphissa. Il convient de supprimer dans la liste le nom du hiéromnémon athénien restitué à tort par Bourguet l. 44 : en fait, Diognétos, absent de la réunion, n'avait pas été inscrit parmi ses collègues (cf. P. Marchetti, BCH Suppl. IV, p. 83-89). (2) « Incontestablement, Eschine était doué » écrit P. Ghiron-Bistagne dans une excellente analyse de son talent d'acteur [Recherches sur les acteurs dans la Grèce antique, p. 158-160).

LE LOGEMENT DES AMPHICTIONS À DELPHES

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mnémons sont donc enveloppés dans la même malédiction que ces impies dont ils tolèrent les empiétements sur le domaine du dieu. Eschine leur conseille de s'en affranchir (υπέρ υμών αυτών ήδη βουλεύεσθε) en décidant d'appliquer, au cours de la séance qui va suivre, les sanctions prescrites par les serments. Mais ont-ils le droit de célébrer le sacrifice inaugural, déjà préparé, quand l'imprécation déclare [Clés. 121) : «Puissent ceux qui manquent à punir les sacrilèges ne point offrir de sacrifice agréable ni à Apollon, ni à Artémis, ni à Léto, ni à Athéna Pronaia, et puissent ces dieux ne pas accepter leurs offrandes » ? L'impression produite par ces paroles est profonde. Eschine alors se retire (άπηλλάγην και μετέστην εκ του συνεδρίου), comme l'ont fait avant lui les autres pylagores, afin de laisser les pieux hiéromnémons délibérer entre eux. On connaît la suite : le Conseil, au comble de l'émotion, vote dans le tumulte les fatales décisions d'où allait naître la quatrième guerre sacrée, entraînant pour Athènes et pour Thèbes, trop tard réconciliées, le désastre de Ghéronée. Frappante illustration de la puissance des pylagores, de leur responsabilité dans les décisions de l'Amphictionie ! Il n'est pas surprenant de trouver leurs noms inscrits à côté de ceux des hiéromnémons dans le décret relatif au « scandale de 125 »1. On ne saurait douter en effet que les conclusions de leur enquête déterminèrent le choix des sanctions infligées aux coupables par le Conseil. Durant les sessions, les membres du Conseil amphictionique logeaient à Delphes soit chez leurs hôtes, soit à l'auberge (πανδοκεΐον, 16, 36), soit dans les maisons que leurs cités louaient parfois dans la ville. Nous connaissons ainsi une « maison des Thébains », dont les locataires sont en litige avec leur propriétaire delphien2. Larissa loue pour le loyer relativement élevé de 61 drachmes 2 oboles et demie par an l'une des maisons confisquées aux partisans d'Astycratès, « collaborateurs » des Phocidiens pendant la guerre sacrée. Les Maliens d'Échinos font de même, mais se contentent d'une demeure plus modeste à 22 drachmes par an (15, 5, 16 ; 16, 28, 60 ; 17, 2, 37, etc.). Les Thessaliens Cottyphos et Colosimmos, qui assurent souvent à Delphes la permanence de l'Amphictionie, apparaissent dans les comptes (16, 3, 18,49,64; 17, 10,26, etc.) comme locataires à titre personnel l'un d'une maison, l'autre d'un champ. Hiéromnémons et pylagores étaient secondés par un personnel administratif : ils disposent d'un secrétaire, dont la probité est

(1) Cf. ci-dessus p. 27 n. 2. (2) FD, III 1, 358 ; cf. ci-après p. 66.

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garantie par un serment. Dans la loi amphictionique de 380 x, ce γραμματεύς jure de « n'enregistrer aucun texte autre que ceux que les hiéromnémons ordonneront d'enregistrer ». Une inscription du me siècle mentionne un ύπογραμματεύς, un sous-secrétaire, que les Amphictions honorent pour son désintéressement : il a exercé ses fonctions, tant aux Pyles qu'à Delphes, en refusant tout salaire2. Un héraut sacré, le ίεροκήρυξ des Amphictions, est chargé de proclamer les δόγματα du Conseil. A l'époque romaine apparaît un épimélète des Amphictions, représentant de l'autorité impériale, chargé d'assurer l'intérim dans l'intervalle des sessions4. 4) Lieux des sessions. A chaque session d'automne et de printemps, le Conseil amphictionique tient séance d'abord aux Thermopyles et ensuite à Delphes. C'est ce qui ressort entre autres des termes du décret de Démosthène cité par Eschine (Ctés. 126) : τον ίερομνήμονα τον 'Αθηναίων και τους πυλαγόρους τους άεί πυλαγοροϋντας πορεύεσθαι ες Πύλας και ες Δελφούς έν τοις τεταγμένοις χρόνοις υπό τών προγόνων, « le hiéromnémon d'Athènes et les pylagores en fonctions se rendront aux Pyles et à Delphes aux dates prescrites par les ancêtres ». Pausanias le confirme (VII, 24, 4) : καθότι (αθροίζονται.) ες Θερμοπύλας και ές Δελφούς οί Άμφικτύονες5. Seules des circonstances graves pouvaient éventuellement empêcher la tenue de ces doubles séances. Lorsque la troisième guerre sacrée eut coupé l'Amphictionie en deux partis rivaux qui prétendaient chacun incarner l'Amphictionie véritable, il est probable que chaque camp tint parallèlement des « pylées » dans le seul sanctuaire en son pouvoir, les Phocidiens et leurs amis à Delphes (où des pylées sont attestées jusque sous l'archontat de Teucharis, en 352-351), leurs adversaires aux Thermopyles, où fut vraisemblablement déclarée la guerre amphictionique aux ιερόσυλοι6. Dans les premières décades du

(1) CID, I, 10, /. 9-13. (2) J. Pouilloux, FD, III 4, 365; G. Daux [BCH 101 [1977], p. 335-338) met en doute la lecture άμι[σθί], « sans salaire », des éditeurs précédents et propose άν[εγκλήτως]. C'est la seule inscription qui nomme le sous-secrétaire. (3) Syll.3, 444-445 ; FD, III 1, 212. (4) J. Pouilloux (Mél. P. Wuilleumier, à paraître) montre que l'épimélète des Amphictions fut probablement créé sous Auguste. (5) Les deux réunions successives des Pyles et de Delphes sont encore attestées dans un décret du me siècle (Syll.3, 436) : Επειδή [Ήρέ]ας υπηρετών τοις ίερομνήμοσι έν Πυλαίοα και έν Δελφοϊς. . . κτλ ; cf. R. Flacelière, Les Aitoliens à Delphes, p. 217 n. 1 ; G. Daux, Chronologie delphique, p. 38, G 24 (date : 254-253 ?). (6) Diodore, XVI, 29, 1.

TRAVAUX AUX THERMOPYLES

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nie siècle, les réunions aux Thermopyles sont momentanément interrompues par la guerre1. Mais de tels manquements à la règle sont exceptionnels. Gomme il est normal, la session débute dans le sanctuaire le plus ancien, sanctuaire unique à l'origine, situé aux Thermopyles ou Pyles, au lieu-dit Anthéla (Les roseaux). Là se trouvait, quelque part au Nord du défilé, à proximité de la rivière Phénix, affluent de l'Asopos, le sanctuaire consacré à Demeter Amphictionis, patronne de l'Amphictionie, Demeter Pylaea, protectrice des Pyles, Δήμητρι τη Πυλαίη τη τούτον ουκ Πελασγών 'Ακρίσιος τόν νηόν έδείματο, « à Demeter Pylaea, à qui Acrisios né des Pélasges construisit son temple »2. Les ruines du sanctuaire n'ont pas encore été retrouvées3. Seules les inscriptions de Delphes et quelques indi cations sporadiques dans les textes en évoquent les monuments. En 340, à la pylée de printemps, les Amphictions déboursent une somme de χ mines « pour les portes du temple des Pyles » et pour l'autel de Demeter (22, 61 ; 68) ; en 336-335, les trésoriers paient trois mines pour la κονίασις, l'enduit des murs, et trente-trois statères pour Γεγκαυσις, la peinture à l'encaustique « du temple de Demeter qui est aux Pyles» (50 III, 11-14). Si l'on recouvre les murs d'un enduit, c'est que le temple était, au moins partiell ement, construit en pôros. Le temple était accompagné d'un autel de Demeter, sur lequel, selon Strabon et le Marmor parium, sacrifiaient les Amphictions κατά πασαν πυλαίαν, à chaque session4. On le répare en 341-340 (22, 67-68). Le sanctuaire de Demeter était associé à un sanctuaire de Coré-Perséphone, enfermé dans son propre péribole dont Agasicratès de Tricca fait et pose les portes en 334-333 (48 I, 46-47). Le héros fondateur de l'Amphiction ie, Amphictyon, avait naturellement son sanctuaire aux Pyles : une inscription du ine siècle mentionne son péribole5. Héraclès, dieu des eaux thermales, possédait un autel enfermé dans une

(1) FD, III 1, 479, /. 11 sq. ; FD, III 4, 359, l. 5 sq. (2) Callimaque, Épigr. 39 (Pfeiffer). M. Sakellariou (Peuples préhelléniques, p. 166 n. 5 ; cf. aussi p. 85, 87, 128, 136) considère Acrisios non comme un Pélasge, mais comme un « Danaen ». (3) Cf. Y. Béquignon, La vallée du Spercheios, p. 255-257. (4) IG, XII 5, 444, l. 9 ; Strabon, IX, 3, 7 (C 420) ; 4, 17 (C 429). (5) [τοϋ περιβό]λου τοϋ Άμφικτίονος (restitution de L. Lerat) : cf. G. Rougemont, CID, I, p. 159; Hérodote, VII, 200.

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enceinte sacrée (σηκος, 50 II, 73 (?) ; 50 III, 9 ; 81, 8) auprès des sources chaudes1. A l'inventaire sans doute incomplet des bâtiments religieux, il convient d'ajouter les locaux administratifs, en particulier le synédrion, ενο ϋλλανων αγοραί. πυλάτιδες κλέονται2. Les Amphictions dépensent pour lui de fortes sommes : l'entr epreneur éniane Mnasiclès reçoit un paiement de trois talents, quatre mines et neuf statères « pour le synédrion des Pyles » (22, 57-60), tandis que Perpolas de Larissa se voit infliger une forte amende pour son travail défectueux à ce même édifice (58, 72). Il fut probablement reconstruit après la troisième guerre sacrée par l'architecte Euphorbos au cours du séjour de trois années que celui-ci consacra «au synédrion, au temple (de Demeter) et aux Marmites » (22, 52-56). Peut-être faut-il considérer le κηρύκειον το έμ Πυλαίαι (50 III, 4) comme un bureau, un local destiné aux hé rauts; un καρύκεοον analogue (75 II, 5) existait vraisemblablement à Delphes. Enfin les Pyles étant aussi une station thermale, on y voyait tout un système de citernes, de canalisations, de drainage, de fontaines, et en particulier les Χύτροι, « les Marmites » (22, 53 ; 57) dont parlent Hérodote (VII, 175) et Pausanias (IV, 35,5), «les piscines ou plutôt les baignoires, excavations creusées par le courant, arrangées de main d'homme, où était reçue l'eau chaude des sources » (Bourguet). Au temps de Plutarque les Pyles étaient florissantes, riches de monuments embellis ou construits à neuf : prospérité que le prêtre d'Apollon considère comme un démenti infligé aux pessimistes qui parlent inconsidérément de la décadence de l'oracle et de rAmphictionie3. Tel était donc le lieu où se déroulait, à chaque pylée d'automne et de printemps, la première séance de l'Amphictionie. La seconde se tenait à Delphes, dans un autre synédrion que mentionnent les comptes (47 II, 77-78) : το συν|[έ]δριο[ν. . .τ]ό εν [Δε]λφοΐ[ς]. Nous ne disposons pour le situer que d'une indication vague donnée en passant par Eschine dans le Contre Ctésiphon (118-119) : du syné drion, les hiéromnémons pouvaient apercevoir la plaine de Cirrha mise indûment en culture par les gens d'Amphissa. Il devait donc (1) Hérodote, VII, 176. (2) Sophocle, Trachiniennes, v. 638-639. (3) De Pythiae oraculis, 29 (409 A). La signification de ce passage, souvent pris à contresens, a été correctement expliquée par H. Pomtow {Syll.3, 635, p. 187 n. 11) et G. Daux, « Plutarque et le prétendu faubourg delphique de Pylaia », RA 1938, I, p. 3-18; 1946, II, p. 164.

PYLEE ET PYLEE

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se trouver quelque part à l'Ouest du sanctuaire pythique, sur la croupe rocheuse qui cache de ce côté la vue sur la baie d'Itéa et sur ses oliviers. On a supposé que le bâtiment — peut-être un simple theatron en plein air — occupait la terrasse antique, soutenue par un mur de brèche à gros contreforts, où se trouvent aujourd'hui la chapelle de Saint-Élie et le petit cimetière de Delphes1. C'était probablement le quartier qu'Hérodote (VII, 178) appelle Thyié et les comptes Thyiai2, où se dressait l'autel des Vents sur lequel les Delphiens sacrifièrent opportunément lors de la seconde guerre médique, suscitant la tempête secourable qui engloutit les vaisseaux de Xerxès à l'Artémision. Mais aussi longtemps que l'endroit n'aura pas été fouillé (la date de la terrasse n'est même pas assurée), sur l'emplacement du synédrion delphique on ne pourra formuler que des hypothèses. 5) Dates des sessions. La question des dates s'est trouvée inutilement embrouillée parce que l'on a omis de faire deux observations préalables, concernant, l'une, les deux significations du mot « pylée », l'autre, les divers types de sessions amphictioniques. Examinons d'abord les deux sens du mot pylée. La pylée, nous l'avons dit, c'est la πυλαία αγορά, Γ« assemblée pylienne », terme qui désigne normalement la session semestrielle de l'Amphictionie réunissant, aux Thermopyles et à Delphes, les hiéromnémons et les pylagores. C'est le sens premier, le sens habituel du mot. Puis, par une extension de sens facile à comprendre, le mot pylée en vient à désigner, en termes de comptabilité, tout l'exercice financier du semestre qui sépare les deux sessions régulières, les deux « pylées », stricto sensu, d'automne et de printemps. La rubrique « pylée d'automne » englobe alors toutes les opérations financières, recettes et dépenses, effectuées dans le cours du premier semestre, de Boucatios à Byzios, et « pylée de printemps » celles du second semestre, de Byzios à Boucatios. Comme cette datation semestrielle est un peu vague, on la précise parfois en ajoutant à la mention de la pylée celle du mois (et même du jour, 47 I, 64-65) au cours duquel l'opération a été effectuée. Ainsi, dans le compte de la contribution particulière de Delphes, un paiement est enregistré sous la rubrique οπωριναι πυλαίαι, μηνός 'Ηραίου, «session d'automne, mois Héraios » (19,9). Cela signifie que les Delphiens, dans le courant du premier semestre, au mois (1) G. Roux, Delphes, p. 201 et 234, pi. XXXI, 57. (2) Cf. l'index de FD, III 5, p. 346, s.v.

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d'Héraios, ont versé une certaine somme aux entrepreneurs. Le nom du mois date ici le paiement, non la session. En prévision de ces paiements effectués dans l'intervalle des sessions régulières, les naopes prescrivent aux Delphiens de verser les sommes dues τοις έπιμηνιεύουσι τών ναοποιών, « à ceux des naopes qui assurent la permanence mensuelle » (19, 90-91). De leur côté, les Delphiens, quand ils veulent récapituler les sommes versées par eux durant deux années et huit mois, écrivent : πυλαιαν πέντε και έπιμηνιειαν δυοΐν, « paiements de cinq pylées et deux épiménies » (20, 14). Le sens « comptable » de pylée est ici évident. Il n'est pas moins indispensable, avant d'étudier cette question des dates, de rappeler qu'il existe trois types de sessions amphictioniques, bien différentes par leur calendrier : les sessions ordinaires, tenues à dates fixes ; les sessions extraordinaires, tenues à des dates variables, au gré des événements qui provoquent leur convocation ; enfin les interventions de la délégation amphictionique, auxquelles assistent, outre l'archonte et les prytanes de Delphes, les seuls hiéromnémons chargés d'assurer, dans l'intervalle des sessions ordinaires, une permanence au nom du Conseil tout entier. Faute de distinguer dans les comptes ces trois types de sessions, l'on se trouve embarrassé par d'inextricables difficultés. Sessions ordinaires. Les sessions ordinaires se tiennent deux fois l'an, à l'automne et au printemps, « aux dates fixées par les ancêtres », έν τοις τεταγμένους χρόνους υπό τών προγόνων1. Comme ces dates traditionnelles, ancestrales, immuables, sont connues de tous, elles ne sont jamais mentionnées dans les actes officiels de l'Amphictionie. On donne simplement le nom de l'archonte de Delphes suivi de la formule οπωρινήι πυλαίαι, όπωρινής πυλαίας (rarement μεθοπωρινήι πυλαίαι)2, session d'automne, εαρινή!, πυλαίαι, εαρινής πυλαίας, session de printemps. Le nom du mois n'est jamais indiqué ; il aurait été superflu : à quoi bon préciser que Noël est fêté le 25 décembre et le Jour de l'An le premier janvier ? Cependant il est possible d'affirmer, par recoupement, que la session régulière d'automne se tenait en Boucatios et la session de printemps en Byzios, six mois plus tard. En effet, Boucatios était, tous les quatre ans, le mois des concours pythiques, des Pythia, que présidaient les Amphictions. Il était donc naturel que l'on fît coïncider la date de la session avec la date des concours. Eschine confirme cette concomitance, (1) Eschine (citant le décret de Démosthène), Clés. 126. (2) G. Colin, FD, III 2, 69, L 1 et p. 78 n. 1. On trouve quelquefois la forme abrégée τας ήρ'.νας, τας όπωρινας, avec ellipse de πυλαίας (19, 52, 59, 64).

LA SESSION DE PRINTEMPS

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en déclarant aux Athéniens {Clés. 254) : « Dans peu de jours seront célébrés les concours pythiques, et le Conseil des Hellènes (c'est-àdire des Amphictions, Hellènes par excellence) se réunira », ήμερων μεν ολίγων μέλλει τα Πύθια γίγνεσθαι και το συνέδριον το τών Ελλήνων συλλέγεσθαι. Deux décrets amphictioniques sont d'ailleurs expressément datés « du mois de Boucatios, lors des Pythia », μηνός Βουκατίου, Πυθίοις1. Telle était donc « la date traditionnelle, héritée des ancêtres ». La session de printemps avait lieu six mois plus tard, au mois de Byzios, huitième mois de l'année delphique. Aucun texte ne le dit expressément. Mais les vraisemblances confinent ici à l'évidence. Tout d'abord il est a priori probable, puisqu'il y avait chaque année deux sessions régulières tenues à date fixe, que celles-ci divisaient l'année en deux périodes égales, déduction indirectement confirmée par un acte d'affranchissement de l'archontat de Gallidamos (vers 134 avant J.-G. ; prêtrise IX) daté du mois de Byzios2 ; le vendeur est un Achéen de Phthiotide : « Vendeur, garants, témoins (en dehors des Delphiens) sont, à mon sens, des membres du Conseil amphictionique réuni à Delphes pour la session de printemps... : on trouve là deux Achéens Phthiotes, deux Énianes, deux Thessaliens, un Locrien épicnémidien »3. Rappelons aussi que pendant longtemps l'oracle d'Apollon ne fonctionna qu'un seul jour par an, le 7 du mois de Byzios, jour anniversaire d'Apollon. C'était une très grande fête : les Delphiens cuisaient ce jour-là une galette spéciale, la phthoïs, coutume qui évoque celle de notre « galette des Rois ». Lorsqu'à une date « tardive » (οψε, dit Plutarque) la consultation de l'oracle devint mensuelle, celle du 7 de Byzios resta la plus solennelle, la plus fréquentée, celle « des multiples questions et des multiples réponses », selon l'expres sion de Plutarque4. Le privilège de la promantie, le droit de consul ter l'oracle en priorité, était en ce jour d'affluence particulièrement apprécié de ses bénéficiaires. Il était normal que les Amphictions, responsables du sanctuaire, fissent coïncider la date de leur session avec celle de cette grande fête delphique, seul jour de l'année où l'on put pendant longtemps interroger l'oracle d'Apollon. (1) FD, III 2, 68 l. 3; IG, II, 551 (copie athénienne du précédent). La session d'automne débutait dans le courant du mois, comme le prouve un passage mal compris du compte 19 (cf. ci-après p. 179). Il y avait donc un décalage d'un peu plus d'un mois entre le début de l'année civile à Delphes (en Apellaios) et le début du semestre amphict ionique d'automne. Sur les conséquences de ce décalage pour les comptes, cf. ci-après p. 177 sq. et annexe II, p. 235. (2) FD, III 2, 213 ; G. Daux, Delphes au IIe el au 7er s., p. 141, 349 {Chronologie delphique, L 70). (3) G. Daux, U. (4) Plutarque, Quaestiones graecae, 9 (292 E) ; G. Roux, Delphes, p. 71-73.

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l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon

Sessions extraordinaires. Les hiéromnémons et les pylagores se réunissaient en outre en session extraordinaire quand les ci rconstances rendaient indispensable une réunion supplémentaire dans le long intervalle d'un semestre qui séparait les deux sessions régulières. Eschine nous en offre un exemple tout à fait clair : en 340 avant J.-C, à la session ordinaire de printemps, le Conseil des Amphictions décida que « les hiéromnémons se rendraient aux Thermopyles avant la prochaine réunion amphictionique, à une date fixée, porteurs d'une motion relative à la punition à infliger aux Amphisséens pour les crimes commis à l'égard du dieu, de la terre sacrée et des Amphictions ». Cette réunion supplémentaire, ajoute Eschine, « devait nécessairement se tenir avant la date consa crée », προ του καθήκοντος χρόνου [Clés. 124, 126). Comme la date des sessions extraordinaires variait au gré des événements qui en motivaient la convocation, il était indispen sable d'ajouter aux expressions habituelles « pylée d'automne », « pylée de printemps », dans les comptes, le nom du mois au cours duquel la session avait eu lieu. Ce mois n'est jamais, naturellement, Boucatios ou Byzios1. Faute d'avoir distingué les deux types de sessions, É. Bourguet en avait déduit qu'au ive siècle les dates des sessions ordinaires avaient été changées2. Une telle conclusion, peu vraisemblable en elle-même en raison du conservatisme religieux des Grecs, est formellement démentie par le discours d'Eschine : il atteste qu'au ive siècle les sessions ordinaires se tenaient « à la date consacrée » [Clés. 126), « aux époques prescrites par les ancêtres » [Clés. 124). En conséquence, lorsqu'une pylée est datée dans les comptes par un nom de mois, il s'agit ou bien d'une « pylée » au sens comptable du terme (en ce cas, le mois date l'opération financière, non la session), ou bien d'une pylée extra ordinaire réunie dans l'intervalle de deux sessions normales ; le mois indique alors la date de la pylée supplémentaire. Nous en trouvons plusieurs exemples dans les comptes des trésoriers. Le compte 47 reproduit le décret qui institua en 339-338, sous l'archontat de Palaios, le collège des trésoriers. Après quoi est mentionnée (1. 21 sq.) la session d'automne, ainsi datée : ό[πωρινής] (1) Une seule exception apparente dans 19, 105 ; cf. ci-après p. 179. (2) L'administration financière, p. 142-144 ; d'où P. Marchetti, BCH Suppl. IV, p. 85 : « La session-printemps de l'amphictionie se tient ordinairement au mois Endyspoïtropios... ». Il s'agit d'une session extraordinaire, comme il y en eut plusieurs au cours de cette période troublée. Déjà en 346, c'est une session extraordinaire tenue durant l'été, avant la session ordinaire d'automne en Boucatios, qui avait décidé d'exclure les Phocidiens et de transférer leurs deux sièges de hiéromnémons à Philippe, ainsi qu'il ressort des discours de Démosthène et de la chronologie des événements. Cf. ci-après p. 165-166.

LES SESSIONS EXTRAORDINAIRES

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πυ[λαίας, μη]νός Β[ο]α[θόου] | [επί άρχοντος εν Δελφοΐς Πα]λ[αίου], « session d'automne, mois de Boathoos, sous l'archontat de Palaios à Delphes ». Suivent les noms des prytanes et des hiéromnémons, comme il est habituel dans les comptes amphictioniques. Le Conseil a donc siégé, à l'automne de 339, dans le mois qui suit Boucatios, date de la session ordinaire, soit que la session ordinaire ait été prolongée jusqu'au mois suivant, soit qu'une session complé mentaire ait été organisée après un certain intervalle. Le motif en est évident : l'institution d'un collège de trésoriers, la frappe d'une monnaie amphictionique étaient des tâches considérables qui ne pouvaient être menées à bien dans les délais d'une session ordinaire. Les hiéromnémons tiennent donc une session extra ordinaire, et la datent du mois où elle a eu lieu1. Sous l'archontat de Dion (336-335), la session de printemps est à nouveau datée par le nom du mois (50 I, 12-13) : 'Εαρινής πυλαίας, μηνάς Ένδυσποιτροπίου, επί Δίωνος άρχοντος εν Δελφοΐς. Suivent les noms des huit prytanes delphiens et des vingt-quatre hiéromné mons. La session ayant eu lieu deux mois après la date traditionn elle, il ne peut s'agir d'une prolongation de la session ordinaire : c'est donc une session extraordinaire, comparable à celle dont parle Eschine pour l'année 340, ou encore à la session au cours de laquelle fut jugé le « scandale de 125 avant J.-C. », au mois de Poïtropios, soit quatre mois après la session ordinaire d'automne, ou deux mois avant la session ordinaire de printemps. Ces réunions extraordinaires, attestées par Eschine et par l'épigraphie delphique, sont motivées tantôt par la nécessité de régler d'urgence une affaire importante (impiété des Amphisséens en 340, détournements de fonds commis par certains Delphiens au détriment des finances sacrées en 125), tantôt par l'obligation de mener à bien une réforme (création d'un collège de trésoriers, frappe d'une monnaie amphictionique) soulevant des problèmes qui ne pouvaient être résolus au cours des deux sessions ordinaires, trop brèves et trop espacées. Mais il est un autre motif : un décret de l'Amphictionie ne recevait force de loi dans les douze états membres que s'il était ratifié par les autorités légales de chacun d'entre eux. En 340, « l'assem blée des Amphictions » décide de tenir une séance exceptionnelle aux Thermopyles. Eschine, pylagore d'Athènes, est obligé de soumettre cette décision à la ratification de l'assemblée du peuple athénien, de la faire voter selon la procédure normale en obtenant de la Boulé un probouleuma, comme s'il s'agissait d'un décret (1) Autre session extraordinaire tenue en Boathoos sous Thyméas (?) : BCH 73 (1949) p. 222 {FD, III 5, 54 relu).

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athénien (Clés. 125-127). Et l'assemblée refuse la ratification. Sur proposition de Démosthène, elle décide que le hiéromnémon et les pylagores iront aux Thermopyles et à Delphes seulement à la session ordinaire, « aux dates prescrites par les ancêtres ». La décision des Amphictions resta donc lettre morte, et les Athéniens ne furent pas représentés à la séance extraordinaire des Thermop yles. Thèbes s'abstint également (Clés. 128). Dans ces conditions, qu'advenait-il lorsque le Conseil amphictionique décidait par exemple de créer un collège de trésoriers délégués par les πόλεις ? Les hiéromnémons devaient se rendre chacun dans leur cité pour obtenir la ratification du décret amphictionique. Si l'on voulait ne pas perdre de temps, ne pas reporter la mise en vigueur d'un décret à la prochaine session ordinaire, soit un semestre plus tard, on réunissait une nouvelle fois en session extraordinaire les hiéromnémons porteurs de la ratification et l'on prévoyait alors les mesures d'application. C'est exactement ce qui se passe au printemps de 340 dans l'affaire d'Amphissa : le Conseil, ayant entendu les accusations d'Eschine, décide qu'il convient de sanctionner les Amphisséens coupables. Mais il ne peut prendre lui-même les mesures appropriées. C'est pourquoi « l'assem blée des Amphictions » vote « que les hiéromnémons se rendront aux Thermopyles avant la prochaine réunion amphictionique, à une date fixée, porteurs d'une motion relative à la punition à infliger aux Amphisséens pour les crimes commis à l'égard du dieu, de la terre sacrée et des Amphictions » (Clés. 124). Les hiéromnémons quitteront Delphes à l'issue de la session normale, iront prendre les instructions de leurs cités respectives et en feront connaître les décisions à une session extraordinaire, convoquée « avant la date consacrée », pour gagner du temps1. Nous connaissons deux décrets amphictioniques ratifiés par le peuple athénien, gravés sur marbre et affichés à Athènes. Le premier, fort connu, est la loi amphictionique de 380, aujourd'hui au Louvre2. Elle est datée par l'archonte athénien ; son intitulé est celui d'un décret athénien, ce qui serait inexplicable s'il s'agis sait,comme on le dit à tort, d'une simple « copie » athénienne d'un décret amphictionique. En fait, nous avons là le décret athénien de ratification du décret amphictionique, lequel, voté par l'assem blée athénienne, incorporé en quelque sorte à la législation athénienne, devient exécutoire pour les Athéniens. C'est un décret de ratification analogue que je propose de (1) L'admission de Philippe dans l'Amphictionie doit de même être ratifiée par le peuple athénien : cf. Démosthène, Paix, 19; Amb. 111-113; 181 ; ci-dessous p. 166167. (2) G. Rougemont, CID, I, 10.

DÉCRET AMPHICTIONIQUE RATIFIÉ PAR ATHENES

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reconnaître dans le décret athénien IG, I2, 26, daté par l'écriture du milieu du ve siècle approximativement1. Il est si fragmentaire que l'on a pu en compléter les lacunes de façons très différentes. Il convient donc de négliger les restitutions nécessairement arbi traires et de nous en tenir aux seules constatations que l'on puisse faire sur la pierre. L'intitulé du décret est athénien comme celui de la loi de 380 ; il est ensuite question d'une alliance militaire (συμμαχία, 1. 5), d'une pylée (1. 6), d'un serment «par Apollon, (Léto) et Artémis ». Ce décret athénien concerne donc l'Amphictionie. Alliance entre Athènes et l'Amphictionie, comme le suggèrent Merritt et Wilhelm ? C'est peu probable. Que signifierait une alliance militaire entre Athènes et une organisation internationale dont elle-même était membre ? Imaginerait-on une nation moderne concluant un pacte militaire avec l'Organisation des Nations Unies ? Hypothèse pour hypothèse, je proposerais pour ma part une autre explication. Le décret, à en juger d'après l'écriture, est contemporain de la deuxième guerre sacrée, nouvel épisode de la sempiternelle rivalité entre les Delphiens et les Phocidiens. Ces derniers ayant usurpé la place des Delphiens dans la gestion du sanctuaire, Sparte rétablit les Delphiens dans leurs droits en 448 et reçoit pour prix de son intervention une promantie qu'elle fait graver sur le socle du loup de bronze consacré par Delphes devant le temple. L'année suivante, en 447, les Phocidiens, appuyés par Athènes, reprennent l'avantage, et les Athéniens reçoivent à leur tour une promantie qu'ils font eux aussi graver, non sans quelque insolence, sur le socle du loup de bronze. La défaite des Athéniens à Coronée entraîna probablement le rétablissement des Delphiens et une paix de trente ans fut conclue en 446. L'Amphictionie, association essentiellement religieuse, n'était aucunement une symmachie. Le serment amphictionique contenait même des engagements précis pour le cas où les États membres se feraient la guerre. Or ceux-ci ne s'en privaient pas : ils venaient de se déchirer une fois de plus en luttes stériles au cours de cette seconde guerre sacrée. Une solution possible pour assurer la paix entre eux et garantir les droits des Delphiens sur leur sanctuaire consistait à faire de ces voisins, associés mais souvent rivaux, des alliés en les réunissant dans une symmachie unie pour la protection du sanctuaire et de l'autonomie des Delphiens. Un décret amphict ionique organisant l'alliance devait nécessairement être ratifié par les cités. Notre fragment pourrait provenir du décret athénien (1) B. Merritt, AJPh 69 (1948), p. 313 sq. ; A. Wilhelm, Mnem. 1949, p. 289 sq. : cf. ci-après annexe V, p. 239-241.

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de ratification. Si mon interprétation est exacte, cette initiative, comme beaucoup d'autres visant à instaurer la paix entre nations voisines, semble avoir été sans lendemain. La délégation permanente. Sessions ordinaires à dates fixes, sessions extraordinaires à dates variables ne suffisaient pas encore à faire face à toutes les tâches de l'Amphictionie, surtout à l'époque mouvementée, fertile en événements, des troisième et quatrième guerres sacrées. Dans l'intervalle des sessions, se pour suivaient la reconstruction du temple d'Apollon à Delphes et les travaux d'embellissement dans le sanctuaire des Pyles. Il fallait payer aux naopes les dépenses du temple, aux entrepreneurs les autres travaux, prendre parfois des décisions immédiates pour résoudre un problème imprévu. L'Amphictionie devait donc être représentée par une délégation permanente, ayant pouvoir d'agir en son nom. Cette délégation, composée de l'archonte, des prytanes de Delphes et des deux hiéromnémons thessaliens, apparaît effectivement dans les comptes des trésoriers. Le compte de l'archontat de Palaios-automne (339-338) est précédé par le décret instituant cette année-là le collège des tréso riers (47 I, 1-21). Puis commence le compte proprement dit (1. 22 sq.), qui comprend deux parties : la première (1. 22-58) enregistre une recette de 154 talents, 54 mines ; la seconde (1. 5975 ; II, 1-15) une dépense de 15 talents (versés aux naopes) et de 10 mines, 33 statères et 3 oboles (versés aux entrepreneurs autres que ceux du temple). L'intitulé de la première partie montre qu'il s'agit d'une session extraordinaire d'automne, tenue au mois de Boathoos. Sont nommés l'archonte Palaios, les huit prytanes de Delphes et le collège des vingt-quatre hiéromnémons. C'est l'intitulé normal qui suffit d'ordinaire à dater et authentifier toutes les opérations d'une même session. Or, quand nous abordons la seconde partie du compte, relative aux dépenses de la même session d'automne (47 I, 60 sq.), nous constatons avec surprise qu'elle est précédée d'un intitulé qui semble répéter le précédent, à un détail près : les noms de l'archonte Palaios et de ses huit prytanes sont suivis non pas de la liste complète des vingt-quatre hiéromnémons, mais de la formule ίερομνημονούντων τώμ μετά Κοττύφου και Κολοσίμμου. Cottyphos et Colosimmos sont les deux hiéromnémons thessaliens nommés en tête de la liste dans le premier intitulé. Peut-on considérer qu'il s'agit d'une simple répétition sous une forme abrégée de la liste complète copiée en tête de la première partie ? É. Bourguet le pensait. Mais, en ce cas, on est fort embarrassé pour justifier cette répétition, superflue puisque la session était déjà datée par le premier intitulé. La

LES THESSALIENS ET LA DELEGATION PERMANENTE

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solution du problème est contenue dans le texte lui-même : alors que, d'après le premier intitulé, la session extraordinaire a eu lieu en Boathoos, dans le mois qui suit celui de la session normale, le paiement enregistré dans la deuxième partie du compte a été effectué le 5 du mois d'Héraios, donc dans les premiers jours du mois suivant. La somme a été versée alors que les hiéromnémons présents à Delphes en Boathoos avait déjà regagné leurs cités respectives. C'est pour cela, pour dater cette opération particulière qui se rattache à l'exercice comptable de la session d'automne, mais qui a été effectuée en dehors de la session plénière, que l'on grave à nouveau les noms de l'archonte, des huit prytanes, et ceux des deux hiéromnémons thessaliens restés sur place comme délégués de tout le collège. J'ai montré ailleurs1 que les locutions ά βούλα τοί περί, ιερομνημονούντων τών άμφί, signifiaient «la Boulé représentée par les membres dont les noms suivent », « les hiéromnémons étant représentés par... ». Cottyphos et Colosimmos sont seuls nommés dans le second intitulé parce que seuls ils étaient présents lors du paiement. Et c'est pourquoi eux seuls, à la session suivante, remettent aux trésoriers la comptabilité d'une dépense effectuée au nom du collège entier, mais sous leur seule responsabilité : τον λόγον παρελαβον οι ταμίαι παρά τών ίερομνημόνων τώμ μετά Κοττυφου και Κολοσίμμου (47 Π, 1. 17-19). Il n'y a donc pas une répétition elliptique — et inutile — de la mention du collège entier, mais une précision nouvelle et administrativement indispensable : lors du paiement effectué le 5 du mois d'Héraios, Delphes était repré sentée par l'archonte et les prytanes, l'Amphictionie par les deux hiéromnémons thessaliens, Gottyphos et Colosimmos, respon sables de l'opération devant le Conseil. Les comptes des trésoriers pour la session de printemps, sous l'archontat de Damocharès (334-333) autorisent la même consta tation. En tête figurent normalement les noms de l'archonte, des huit prytanes de Delphes et des vingt-quatre hiéromnémons (48 II, 1. 4-17). Cette partie de l'inscription est très lacunaire, et l'on ne peut plus dire si l'intitulé contenait ou non le nom d'un mois de l'année, autrement dit s'il s'agissait de la session ordinaire ou d'une session extraordinaire. Mais, dans la suite du compte et pour la même session de printemps, nous retrouvons (1. 31-38) le nom de l'archonte, ceux des huit prytanes et la formule ίερομνημονούντων τώμ μετά Δαόχου και Θρασυδάου. Or l'opération mentionnée sous cet intitulé est l'encaissement du onzième versement de l'amende payée par les Phocidiens. Une fois de plus elle est datée :

(1) BA 1969, p. 49-55.

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elle a eu lieu en Endyspoïtropios (1. 32), deux mois après la date de la session ordinaire. Les hiéromnémons n'étaient plus à Delphes ; seuls les deux Thessaliens représentaient le collège entier : ils ont encaissé l'amende en son nom, sous leur propre responsabilité. C'est cette précision indispensable qui figure dans l'inscription. L'apparition de la même formule ίερομνημονούντων τώμ μετά en tête de la liste des dépenses à la session d'automne du même archontat (48 I, 1. 5) prouve, d'après les deux exemples analysés ci-dessus, que ces dépenses ont été effectuées en cours d'exercice, après la session plénière, dans l'un des mois qui ont suivi Boucatios. J'en dirai autant des opérations financières mentionnées dans le compte, très fragmentaire, des trésoriers sous l'archontat de Dion (49 II)1. Malgré son état de délabrement, on peut tenir pour assurée, grâce à la disposition stoichedon du texte, la restitution que proposent les éditeurs pour les lignes 9 et 10 : ["Αρχοντος Δίω]ν[ος, ίερομνημον]ούντων [τώ]μ μ[ε]τα [Δαόχου] κα[ί Θρασυδάου]. Un peu plus bas (1. 22-26), après le nom de l'archonte Dion (session d'automne toujours) et la liste des prytanes, revient la formule [ίερομνημονούντων τώμ μετά Δα]ό[χ]ου και Θρασυ[δάου]. Une fois encore, le Conseil agit par personnes interposées, dans l'inter valle des sessions plénières. En matière de comptabilité, nous l'avons vu, les expressions « pylée d'automne », « pylée de pri ntemps » couvrent tout l'exercice financier d'un semestre. Notons enfin que la formule έερομνημονούντων τώμ μετά, en l'état actuel de nos connaissances, apparaît exclusivement dans les comptes des trésoriers, jamais dans les autres pièces de la comptabilité amphictionique, et toujours à propos d'opérations financières effectuées dans l'intervalle des sessions régulières d'automne et de printemps. Ce n'est pas, à mon avis, un hasard. Les trésoriers ont été créés sous Palaios, à une époque de transformations profondes. Leur principale raison d'être fut la frappe d'une monnaie amphict ionique, Γάμφικτυονικόν2. Cette innovation soulevait maints pro blèmes techniques. Le collège des trésoriers, créé pour les résoudre, fut certainement obligé d'étudier et d'appliquer des mesures financières nombreuses et complexes, urgentes souvent, qui ne pouvaient toutes figurer à l'ordre du jour des deux sessions ordinaires, ni même des sessions extraordinaires de l'Amphictionie. Comme on ne pouvait raisonnablement convoquer une assemblée plénière chaque fois que les trésoriers devaient effectuer sans délai une opération importante entre deux sessions, il est tout à fait naturel qu'en cette période de réformes, l'Amphictionie, chargée de (1) Compte republié par Ch. Dunant et J. Pouilloux, BCH 76 (1952), p. 45 sq. (2) Cf. ci-après p. 129 sq. |

PHILIPPE ET LES THESSALIENS

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responsabilités nouvelles qui s'ajoutaient à ses tâches de routine, ait délégué ses pouvoirs à deux des hiéromnémons les plus influents pour assurer une sorte de permanence dans l'intervalle des sessions, analogue à celle qu'assuraient de leur côté les naopes έπιμηνιεύοντες1. Ce sont les noms de ces deux délégués que nous trouvons dans les comptes. On ne s'étonnera pas qu'ils soient toujours Thessaliens. La Thessalie jouait un rôle prépondérant dans l'Amphictionie. Ses hiéromnémons, toujours nommés en tête des listes, restaient en fonction plusieurs années de suite ; ils pouvaient donc agir avec continuité. Deux d'entre eux, Cottyphos et Colosimmos, apparaissent dans les comptes comme locataires à Delphes, l'un d'un χωρίον (16, 3, 49 ; 17, 10), l'autre d'une maison (15, 11 ; 16, 1. 18 ; 64 ; 17, 1. 26). Il semble donc qu'ils aient possédé un « piedà-terre » dans la ville qui leur permettait d'y séjourner aussi longtemps que le demandait le règlement des affaires en cours. Enfin, les Thessaliens faisaient à cette époque la politique de Philippe, qui leur avait promis, au cours de la troisième guerre sacrée, de « rétablir l'Amphictionie dans son état antérieur », c'est-à-dire de garantir la prééminence des Thessaliens un instant compromise par les entreprises des Phocidiens2. Donnant donnant ! Instigateur probable de la création des trésoriers et de la frappe de la monnaie nouvelle, le roi de Macédoine accordait assez d'impor tance à ces réformes pour en faire surveiller l'exécution par ses hommes de confiance, les deux hiéromnémons thessaliens. Ainsi, l'expression ίερομνημονούντων τώμ μετά n'est pas une simple formule elliptique destinée à désigner commodément, en abrégé, la totalité du Conseil par les noms de quelques-uns de ses membres. Elle introduit les noms des deux membres auxquels le Conseil délègue momentanément ses pouvoirs pour l'accomplisse ment d'une opération financière donnée, opération dont ils assument personnellement la responsabilité et dont ils doivent rendre compte au Conseil. Il ne semble pas que ce système ait été pratiqué avant la création du collège des trésoriers. Du moins les comptes n'en gardent-ils aucun témoignage. Ce fut probable ment une mesure de circonstance nécessitée par l'ampleur de la tâche qu'assumait à cette époque, sous l'impulsion de Philippe et d'Alexandre, l'Amphictionie. En résumé, quand l'intitulé d'un compte mentionne, après les mots « session d'automne », « session de printemps », les noms de l'archonte, des prytanes et des vingt-quatre hiéromnémons, sans préciser le nom du mois, nous avons affaire à une assemblée (1) Cf. ci-après p. 164 sq. (2) Démosthène, Paix 23 ; Amb. 318.

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ordinaire, tenue à la session d'automne en Boucatios, à la session de printemps en Byzios. Quand l'intitulé ajoute aux indications précédentes le nom d'un mois, il s'agit soit d'une session extra ordinaire tenue au cours du mois indiqué, soit d'une opération comptable effectuée au cours de cette session extraordinaire ou dans l'intervalle des deux pylées régulières. Enfin quand nous trouvons, après la mention de la session, des noms de l'archonte et des prytanes, la formule ίερομνημονούντων τώμ μετά introduisant deux noms seulement de hiéromnémons, le compte relate des opérations effectuées en l'absence du Conseil par une commission restreinte habilitée à agir en son nom. L' assemblée des Amphidions. Il existe encore une autre forme de réunion extraordinaire tenue par l'Amphictionie, « l'assemblée plénière des Amphictions », εκκλησία των Άμφικτυόνων. Eschine, seul auteur qui nous en parle, la définit en ces termes (Clés. 124) : « on appelle assemblée les réunions où l'on convoque non seulement les pylagores et les hiéromnémons, mais encore ceux qui sacrifient et qui consultent l'oracle » (entendons les citoyens des états amphiciioniques qui se trouvent en pèlerinage aux Pyles ou à Delphes au moment où se tient l'assemblée), έκκλησίαν γαρ όνομάζουσιν δταν τις μή μόνον τους πυλαγόρους και τους ίερομνή μονάς συγκάλεση, άλλα και τους θύοντας και τους χρωμένους τω θεω. C'est « l'assemblée » des Amphictions qui, au printemps de 340, décida de convoquer une session extraordinaire aux Thermopyles pour convenir du châtiment à infliger aux Locriens d'Amphissa. A en juger par l'inti tulé, c'est encore Γ« assemblée » qui vota le décret des Amphictions cité par Démosthène (Cour. 154) : Έπί ιερέως Κλειναγόρου, εαρινής πυλαίας, εδοξε τοις πυλαγόροις και τοις συνέδροις των Άμφικτυόνων και τω κοίνω των Άμφικτυόνων. Le seul fait que les pylagores soient mentionnés à côté des hiéromnémons prouve qu'il ne s'agit pas d'une assemblée ordinaire où les « synèdres » (les hiéromnémons)1 délibèrent et votent. L'intitulé du décret énumère les trois caté gories de participants à Γ« assemblée » : les hiéromnémons, les pylagores, les citoyens du κοΐνον amphictionique présents à Delphes. Au ine siècle, sous l'archontat d'Hiéron (vers 278), à la session de printemps, une assemblée plénière règle la question de l'atélie et de l'asylie réclamées par les technites dionysiaques d'Athènes. L'intitulé le prouve clairement : εδοξε τοις Άμφικτίοσιν και τοις ίερομνάμοσιν και τοις άγορατροΐς (FD, III 2, 68, 1. 65-66) ; nous retrouvons mentionnés ensemble les trois catégories de partici(1) Ίερομνήμων έλέγετο ό πεμπόμενος σύνεδρος, schol. à Timocratès, Or. 24, 150 (Or. AU. II, 120, Baite-Sauppe) ; Diodore, XVI, 60 : ε"δοξεν οδν τοις συνέδροις. . .κτλ.

L ASSEMBLEE PLENIERE DES AMPHICTIONS

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pants. Parfois est utilisée une formule elliptique, par exemple en tête du décret légalisant le cours du tétradrachme attique : εδοξε τοις Άμφικτίοσι τοις έλθοϋσιν εις Δελφούς, « décision des Amphictions venus à Delphes »1. Je ne pense pas que les « Amphictions » ici nommés soient les seuls hiéromnémons, que la phrase doive être entendue dans un sens restrictif, « décret voté par ceux des hiéromnémons qui se trouvaient à Delphes ce jour-là ». En effet, dans le second décret concernant les technites dionysiaques d'Athènes, voté en 124, la formule τοις Άμφικτίοσιν τοις συνελθοΰσιν est suivie de la liste nominative des vingt-quatre hiéromnémons (FD, III 2, 68, 3 sq.) : elle serait donc une pure redondance si elle désignait ces mêmes hiéromnémons énumérés comme présents à la session. D'ailleurs une formule voisine est plus explicite. En tête du décret honorant Démétrios, fils d'Aristarchos, nous lisons l'intitulé suivant : εδοξε τοις Άμφικτύοσιν παραγενομένοις εις Δελφούς κατά πλήθος επί τον ιερόν αγώνα των Πυθίων, « il a plu aux Amphictions présents à Delphes en nombre à l'occasion du concours sacré des Pythia» (FD, III 2, 161, 1-3). C'est bien d'une assemblée πληθύουσα qu'il s'agit, de Γ εκκλησία των Άμφικτυόνων mentionnée par Eschine. Je crois que nous devons lui attribuer le vote de tous les décrets précédés par l'intitulé εδοξε τοις Άμφικτύοσιν τοις συνελθουσιν, ou par un intitulé voisin. On constate également, d'après le dernier décret cité, que si à l'origine l'assem blée plénière semble n'avoir été convoquée que pour des affaires sérieuses, sanctions à prendre contre une cité amphictionique [Clés. 124), bornage du territoire sacré {Cour. 154), réglementation monétaire, à mesure que l'Amphictionie perdait de son importance historique, on ne craignait pas de la convoquer pour des motifs plus futiles, un décret honorifique à décerner à un noble personnage par exemple. 6) Le déroulement et l'objet des séances. Sur le déroulement des séances, en dehors du passage du Contre Ctésiphon étudié ci-dessus2, les textes et les inscriptions four nissent fort peu de renseignements. Elles étaient naturellement accompagnées de sacrifices. Aux Pyles, hiéromnémons et pylagores sacrifiaient sur l'autel de Demeter Amphictionis ou Pylaia, comme nous l'apprennent Hérodote, le marbre de Paros et Strabon. « Πυλαία · θυσία »,

(1) FD, III 2, 139 ; G. Daux, Delphes au IIe et au I" s., p. 387-391. (2) P. 30-35.

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déclare Stéphane de Byzance1. Eschine rappelle aux hiéromnémons le sacrifice qu'ils vont accomplir avant la réunion de leur Synédrion [Clés. 120). On se souvient que la petite cité de Thronion réclamait le droit de représenter la Locride Épicnémidienne une fois sur trois en excipant du fait qu'elle fournissait le tiers des victimes et prestations diverses dues à l'Amphictionie2. Indépe ndamment des sacrifices propres à ses réunions, l'Amphictionie célébrait d'autres sacrifices, en particulier une hécatombe au moment des Pythia. La loi de 380 prescrit en effet aux κάρυκες de percevoir la taxe (φόρος) et de rassembler les victimes par « peuples » (το έθνος. . . χωρίς εκαστον), tandis qu'un personnage « chargé de l'hécatombe », ό επί ταν έκατόμβαν, assermenté, contrôle la qualité des victimes fournies3. Les Amphictions offraient aussi une panoplie à Athéna Pronaia, laquelle était ensuite conservée dans l'hoplothèque4. Mais ces offrandes ne concernent pas direct ementles assemblées de l'Amphictionie. Il semble - —■ mais cela n'est dit explicitement nulle part — que les Thessaliens présidaient les séances. Jusqu'à l'époque de l'hég émonie étolienne, ils jouèrent un rôle de premier plan dans l'asso ciation. Avec l'appui des peuples situés dans leur zone d'influence, ils disposaient au Conseil de la moitié des voix. Ils sont toujours nommés, du moins au ive siècle, en tête des listes amphictioniques5. Au printemps de 340, au moment de l'affaire d'Amphissa, le Thessalien Cottyphos est appelé « celui qui met les motions aux voix », ό έπιψηφίζων τας γνώμας6 ; l'assemblée le désigne, lors de la session extraordinaire, comme l'ambassadeur chargé de proposer (1) Hérodote, VII, 200; IG, XII 5, 444, l. 9; Strabon, IX, 4, 17 (G 429) ; 3, 7 (C 420). Stéphane de Byzance, s.v. (2) Cf. ci-dessus p. 22. (3) G. Rougemont, CID, 1, 10, l. 14-15 ; το 2θνος signifie, selon F. Sokolowski (Lois sacrées des cités grecques, p. 161), que les victimes ont été classées par « espèces », selon G. Daux et G. Rougemont (l.l.) d'après les « peuples » amphictioniques qui les ont envoyées, interprétation qui me paraît plus vraisemblable : le « chargé de l'héc atombe » peut ainsi vérifier que chaque peuple s'est acquitté de sa contribution en victimes sans tricher sur le nombre ou sur la qualité. Cf. aussi FD, III 3; 214, /. 32-34. (4) R. Flacelière, Les Aitoliens à Delphes, p. 217-219; 330; Sylt.3, 479 (date : vers 264-263 ?). A mon avis, le passage de la loi amphictionique de 380 intitulé Λώτις (CID, I, 10, L 26-32) se rapporte à cette cérémonie. Une étude sur ce sujet paraîtra prochainement dans le BCH. (5) En deux occasions (listes de 178 avant J.-C. : Syll.3, 636 ; et 125 avant J.-C. : FD, III 4, 277 A) les Delphiens sont nommés en tête ; mais ceci est exceptionnel. Durant le temps de leur hégémonie sur Delphes, au me siècle, les Ëtoliens usurpent la première place jusqu'alors réservée aux Thessaliens : R. Flacelière, l.l., p. 180 sq. et appendice I, p. 386, n° 2 sq. (6) Eschine, Clés. 128. Les auteurs anciens distinguent souvent les Thessaliens des autres Amphictions. Diodore (XVI, 33, 3) les place au premier rang des États coalisés

FONCTIONS DU CONSEIL AMPHICTIONIQUE

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à Philippe le commandement des armées mobilisées pour châtier Amphissa. Déjà en 346, à la fin de la troisième guerre sacrée, ce sont les Thessaliens qui vont à Athènes exiger des Athéniens la ratification de la décision amphictionique attribuant à Philippe les deux sièges de hiéromnémons confisqués aux Phocidiens1. Deux Thessaliens assurent, dans l'intervalle des sessions, une sorte de permanence auprès du collège des trésoriers. Il est donc logique de penser — sans que le fait soit prouvé — qu'au ive siècle au moins la présidence des séances leur était confiée. Nous avons vu précédemment que les séances ordinaires du Synédrion se décomposaient en deux parties : une séance d'infor mation, commune aux pylagores et aux hiéromnémons, et une séance de délibération, réservée aux hiéromnémons, précédée d'un sacrifice et couronnée par le «vote hiéromnémonique » en vertu duquel la γνώμα des pylagores devient un δόγμα des Amphictions. Quelles étaient les matières soumises à ces délibérations ? Les Amphictions sont à la fois des juges et des gestionnaires : juges, ils arbitrent les différends entre les cités amphictioniques ; ges tionnaires, ils administrent les sanctuaires des Thermopyles et de Delphes. L'Amphictionie n'est, au ive siècle, ni une fédération politique ni une symmachie. Elle n'interdit pas la guerre entre ses membres, mais elle cherche à l'humaniser : les Amphictions s'engagent, par un serment très ancien, « à n'anéantir aucune cité de l'Amphictionie, à ne couper les eaux qui les arrosent ni en temps de guerre ni en temps de paix» [Clés. 115)2. Elle s'efforce de diminuer la fréquence des guerres en proposant aux cités de régler leurs μεθ' conflits, selon les termes d'Eschine, μή οπλών, άλλα μετά ψήφου και κρίσεως (Amb. 114), « non par les armes, mais par le vote et le jugement » des Amphictions dont chacun s'est engagé par serment à rendre la sentence la plus juste : δικά[ξω τ]ας δίκας ως κα contre les Phocidiens : « Les Thessaliens, qui jouissaient du plus grand prestige parmi les alliés... » ; Eschine écrit (Amb. 138) : « Les Thessaliens et les autres Amphictions étaient sous les armes... » ; Démosthène rappelle (Paix 23) que les Thessaliens voulaient redevenir « maîtres de la Pylée et de ce qui se passait à Delphes », et que Philippe leur avait juré « de rétablir avec eux la Pylée » (Amb. 318) ; Diodore signale (XVI, 28, 4) qu'après ia défaite d'Amphissa, en 339, les Thébains envoyèrent des ambassadeurs « aux Thessaliens et aux autres Amphictions ». Leur prééminence était donc effective et reconnue. (1) Démosthène, Amb. 111-113; 181. Sur cet épisode, cf. ci-dessous p. 166-167. (2) II faut distinguer le serment traditionnel que juraient les hiéromnémons à leur entrée en charge des serments occasionnels qu'ils étaient amenés à jurer dans telle ou telle circonstance (e.g. le serment qui figure en tête de la loi de 380, CID, I, 10, l. 3-9). Sur le serment amphictionique proprement dit, L. Robert, Éludes épigraphiques el philologiques (1938), p. 308-316 ; G. Daux, Sludies... Robinson, p. 775-782 ; G. Rougemont, CID. p. 103-106.

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δικαιότατα!, γνώμαι1. C'est là l'un des aspects les plus respectables de son activité, et l'on ne saurait lui reprocher d'avoir souvent échoué dans un domaine où aucune organisation internationale n'a jamais pu pleinement réussir. L'histoire a conservé le souvenir de plusieurs grands procès plaides devant elle. Après la seconde guerre médique, les Platéens demandent que Sparte soit sanctionnée d'une amende de 1000 talents, à cause de l'insolente dédicace gravée par le Lacédémonien Pausanias sur le socle du trépied commémorant à Delphes la victoire commune. Pausanias est condamné à effacer l'inscription2. Quelques années plus tard, les Thessaliens font condamner les Dolopes de Skyros à une lourde amende. Les Dolopes se déclarant incapables de la payer, Cimon en prend prétexte pour conquérir l'île, au nom de l'Amphictionie, mais au profit d'Athènes3. Après l'occupation inopinée de la Cadmée par Phoibidas, Thèbes accuse Sparte devant le tribunal amphictionique. Sparte est condamnée à une amende de 500 talents, qu'elle ne semble pas avoir jamais payée4. Vers 356, Thèbes accuse les Phocidiens d'empiéter sur le terri toire sacré et les fait condamner par l'Amphictionie à d'énormes amendes que les Phocidiens refusent d'acquitter. Pour échapper aux confiscations dont on les menace ils s'emparent du sanctuaire de Delphes, casus belli d'où naîtra la troisième guerre sacrée5. En 345 ou 343 avant J.-C, les Déliens attaquèrent devant les Amphictions la légitimité de la domination athénienne sur leur île. Hypéride plaida pour Athènes, et les Déliens furent déboutés6. Leur échec laisse penser ou bien qu'Hypéride fut très éloquent, ou bien que dans les jugements rendus par les Amphictions la puissance des plaideurs jouait un rôle au moins aussi grand que la justice de leur cause : deux explications d'ailleurs compatibles. Nous avons déjà parlé du procès intenté aux Athéniens en 340 par les Locriens d'Amphissa7. Poussés par les Thébains, ils pro posent d'infliger au peuple d'Athènes une amende de 50 talents pour avoir consacré prématurément sur le temple rebâti les boucliers d'or πριν έξαρέσασθαι. Grâce à l'habile manœuvre d'Eschine, Athènes esquive le procès et accuse en représailles les (1) CID, I, 10, /. 3. (2) Thucydide, I, 132, 2-3 ; Diodore, XI, 33 ; Plutarque, De Herodoti malignitate, 42 (873 C). (3) Plutarque, Cimon, 10-11. (4) Diodore, XVI, 23, 2; Justin, VIII, 1,4; M. Sordi, BCH 81 (1957), p. 49-52. (5) Diodore, XVI, 23, 2-3. (6) Cf. ci-dessus p. 7, 28. (7) Cf. ci-dessus p. 28 sq.

JUGES ET ADMINISTRATEURS

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Amphisséens d'avoir mis en culture les terres vouées au dieu. C'est l'origine de la quatrième guerre sacrée. Ainsi, l'arbitrage de l'Amphictionie, qui devait en principe substituer le jugement de l'équité à celui des armes, se soldait parfois par de nouvelles guerres. C'est le drame éternel des institutions internationales créées pour établir la paix que d'être condamnées soit à voir leurs décisions demeurer lettre morte, soit à devoir en imposer le respect par l'emploi de la force, que leur idéal, leur raison d'être, serait justement d'éliminer. Rappelons pour mémoire les procès jugés au ne siècle, à la demande et au nom de l'Amphictionie, par les juges d'une tierce partie : les juges de Lamia arbitrent le litige qui sépare sur le sujet du vote amphictionique Sparte et Kitynion ; ceux d'Athènes et d'Amphissa départagent sur le même sujet Thronion et Scarphée ; ceux d'Hypata Chalcis d'une part, Érétrie et Carystos d'autre part1. Outre les grands procès internationaux, les hiéromnémons avaient aussi à juger les affaires propres à l'Amphictionie. Le décret instituant les trésoriers stipule que si une cité manque à ses obli gations en n'envoyant pas de trésorier, ou en n'envoyant pas le même durant le temps prévu par la loi, les autres trésoriers introduiront une instance devant les hiéromnémons (έ]γδικασ[άμενοι]| παρά τ[οΐς ί]ερομνήμοσι,, 47 I, 9-10) et percevront l'amende infligée aux contrevenants. L'Amphictionie punit également les entrepre neurs défaillants ou indélicats : ainsi Perpolas de Larissa (58, 72) dont le travail au συνέδριον des Pyles n'avait pas été jugé satisfai sant. Les voleurs des biens sacrés sont traduits devant elle. Juger, arbitrer, c'était la tâche essentielle de l'Amphictionie, celle qui entraîna les plus graves conséquences dans le déroulement de l'histoire grecque au ive siècle. Mais il en était une autre, qui prit de l'importance à partir du moment où un grand sanctuaire panhellénique, riche, bien pourvu d'offrandes et de bâtiments de toutes sortes, devenait le second sanctuaire de l'association : elle assurait la gestion financière des sanctuaires des Pyles et de Delphes. Elle doit d'abord préserver l'intégrité des domaines sacrés. Les propriétaires limitrophes, Delphiens, Locriens, Étoliens, sont naturellement tentés de s'agrandir aux dépens des dieux, ou de s'approprier indûment les produits de leurs domaines, bois, fourrage, fumier, ou de mettre en culture la terre « maudite », mais fertile, confisquée à Cirrha et vouée par sa consécration à une absurde stérilité. La loi de 380 impose donc aux hiéromnémons une πέροδος (1) Cf. ci-dessus p. 21 sq.

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γας ίερας, une inspection (annuelle ?) de la terre sacrée1. La sur veillance ne peut s'exercer efficacement que si les limites en sont clairement définies. Aussi voyons-nous l'Amphictionie procéder à plusieurs reprises à des opérations de bornage. La première, bien qu'elle ne soit pas mentionnée dans l'Histoire, eut vraisemblable ment lieu à l'issue de la première guerre sacrée, lorsque la plaine de Cirrha fut annexée au domaine d'Apollon2. Nous ignorons la date de la seconde, οτε Παυσανίας Θεσσαλός και οι μετ' αύτοϋ δρους εποίησαν, « quand Pausanias et ses collègues fixèrent les limites ». Le Thessalien Pausanias et ses collègues étaient certain ement des hiéromnémons délégués par le Conseil pour effectuer cette opération, très probablement après la troisième guerre sacrée et aux dépens des Phocidiens vaincus3. La quatrième guerre sacrée fut suivie d'un nouveau bornage : sous l'archontat de Damocharès (automne 334 ; 48 I, 43-44), les trésoriers paient l'achat de 100 bornes pour « les défilés des Pyles » (στηλών εκατόν των κατά τας διό|[δους. . .]) et sous l'archontat d'Ornichidas, vers la même époque, δρον ίερομνήμονες πεποίηκαν και κεκρίκασιν, « les hi éromnémons ont jugé et effectué un bornage4 ». Comme, en 125, à l'occasion d'une nouvelle opération de délimitation, les Locriens d'Amphissa récusent ce bornage et demandent qu'on en revienne aux limites antérieurement définies « par Pausanias et ses col lègues », il est probable qu'il n'avait pas été favorable aux gens d'Amphissa, cause et victimes de la guerre. Le nouveau bornage semble avoir confirmé les limites définies sous Ornichidas, ainsi que le don de la Nateia confisquée aux Locriens et ajoutée au domaine sacré en 191 par M'Acilius5. Bornages, inspections et contrôles n'empêchaient pas la répétition des empiétements : sur ce point, l'Amphictionie, en dépit des imprécations, ne se montrait pas trop rigoureuse ; il fallait l'éloquence d'un Eschine ou quelque

(1) CID, I, 10, /. 15 sq. Nous ignorons quelle était la périodicité de l'inspection imposée aux Amphictions. Comme la loi de 380, selon moi, concerne dans toutes ses dispositions l'organisation des Pylhia, il est possible que l'inspection ait été obligatoire au moins une fois par Pythiade, avant l'organisation des concours, afin d'éviter, au moment où se réunissait à Delphes un nombre important de pèlerins, que l'un d'eux, scrupuleux, constatant une occupation indue du territoire sacré, ne provoque un incident semblable à celui que souleva Eschine en 340. (2) Ce domaine sacré égalait approximativement en superficie le territoire de Delphes : U. Kahrstedt, Studies... Robinson, II, p. 749-757. (3) FD, III 4, 280 Β, /. 29-30 ; G. Daux, Delphes au II" et au 1er s., p. 377 sq., en particulier p. 380 n. 2. (4) FD, III 4, 280, Β l. 30-31 ; G. Daux, /./. Sur la date d'Ornichidas, incertaine, cf. p. 234. (5^ G. Daux, /./., p. 228 ; 232-233 ; 380-382 ; 664-670.

LA SURINTENDANCE DES BATIMENTS

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occasion politique particulière pour l'inciter à se départir d'une indulgence bien proche de la complicité. Responsables des domaines sacrés, les Amphictions, assistés par les prytanes de Delphes, en encaissent les revenus. Ils perçoivent les locations et fermages des biens confisqués aux Delphiens Astycratès et ses amis, bannis une première fois en 363, puis définitivement en 346 ; ils font graver leurs comptes sur de grandes stèles de calcaire érigées dans le sanctuaire d'Athéna, à Marmaria1. Ils punissent les empiétements des propriétaires abusifs, les voleurs de fumier, encaissent les amendes infligées aux divers contrevenants, entrepreneurs défaillants par exemple2, et la plus importante de toutes, l'amende infligée aux Phocidiens à la fin de la troisième guerre sacrée3. Ils assument également la surintendance des bâtiments. L'entre tien des anciens édifices, la construction des nouveaux dépendent de leur autorité. C'est ainsi que nous les voyons, dès 548, organiser la reconstruction du temple d'Apollon détruit par l'incendie et assumer la même tâche quand le temple des Alcméonides, en 373, doit être rebâti. Ils paient les frais d'entretien et de réparation de la maison de la Pythie (50 III, 1-2) sous l'archontat de Dion (336335) et à la fin du Ier siècle de notre ère4. Ils réglementent l'utilisa tion de la stoa d'Attale5, réparent ou reconstruisent les murs de soutènement si nombreux à Delphes, « l'analemma du dedans, sous les statues, et l'analemma du dehors », « l'analemma jusqu'à la petite porte »6. Les fontaines et les caniveaux relèvent de leur compétence, de même que les installations thermales des Pyles7. A l'époque impériale, ils font construire à Delphes une bibli othèque et un « structorium » (?)8. Un aspect particulier de cette activité est l'organisation, tous les quatre ans, des concours pythiques. Ils font proclamer par les

(1) É. Bourguet, FD, III 5, 15 à 18 ; J. Bousquet, BCH 66-67 (1942-1943), p. 122. (2) Outre le cas de Perpolas de Larissa, mis à l'amende κατά το ψήφισμα των ίερομνημόνων à cause de son travail défectueux au synédrion des Pyles (58, 71-72 ; cf. ci-dessus p. 38), citons celui d'un naope de Phlionte qui semble avoir été lui aussi condamné (FD, III 1, 83, l. 13; archontat d'Héracleidas, vers 274-2731. (3) Cf. ci-après p. 164 sq. (4) Syll.3, 823 A. (5) Syll.3, 523. Date : automne 218, selon R. Flacelière, BCH 53 ,'1929), p. 454, 37 b ; date « approximative » selon G. Daux, Delphes au IIe el au Ier s., p. 498 n. 3. (6) FD, III 3, 181. La πυλίς est probablement la porte C : cf. G. Roux, dans J. Pouilloux et G. Roux, Énigmes à Delphes, p. 74-77 et plan fig. 34. (7) CID, I, 10, /. 36-37 ; FD, III 5, 22, l. 56-57, 62-64 ; 50 III, l. 15-18 ; 58, /. 38-39 ; 60 A, /. 10-12 ; 74, /. 27 ; Syll.3, 813 C (J. PouiLoux, Énifjmes à Delphes, p. 100-101 . (8i Syll.3, 823 B, C.

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Delphiens la « hiéroménie pythique », la trêve sacrée1, mettent en adjudication les πυθικά έργα, les travaux nécessités par cette grande fête : travaux de voirie, concernant les routes et les ponts des Pyles et de Delphes, entretien « de la fontaine dans la plaine », remise en état des sanctuaires d'Athéna et d'Apollon, du gymnase, du stade2. Ils doivent prévoir l'hébergement (οΐ'κησος) des nombreux pèlerins, veiller à ce que les portiques (παστάδας) où la plupart d'entre eux trouveront un abri restent « communs à tous » (κοινας είμεν πάντεσσι), ceci pour éviter le « marché noir » des places, l'occupation prolongée par des « squatters » abusifs, le sans-gêne de ceux qui prétendent loger avec eux leur domesticité servile sous les portiques aux dépens des usagers libres, ou y établir leur étalage de marchands forains3. A leurs fonctions d'administrateurs s'ajoutent donc des fonctions de police. Ils punissent les vols dont le riche sanctuaire offrait tant d'occasions, récompensent les dénonciateurs par un décret honorifique proclamé par le héraut et leur remettent une copie de la proclamation (κηρύκειον) timbrée du sceau de l'Amphictionie4. Ils honorent les bienfaiteurs du sanctuaire, Aristote et Callisthène, auteurs de la Πυθιονικών αναγραφή5, les deux petit-fils de l'architecte du temple, Agathon6, le prêtre d'Apollon Pythien Plutarque7 et, le cas échéant, n'oublient pas de s'honorer eux-mêmes par un beau décret8. Certaines entreprises d'une ampleur exceptionnelle, la recons truction d'un temple, la frappe d'une monnaie nouvelle, relevaient en principe de l'Amphictionie, mais dépassaient en fait les compétences et les possibilités d'un Conseil dont la composition variait à chaque semestre et qui ne se réunissait que deux fois l'an. Dans ces circonstances, les hiéromnémons déléguaient leurs pouvoirs à des commissions spéciales, contrôlées par eux, mais capables d'agir avec la continuité nécessaire. Nous reparlerons de (1) G. Rougemont, BCH 97 (1973), p. 76-97; CID, I, 10, 43 sq. et commentaire. (2) G. Rougemont, CID, I, 10, l. 35 sq. Après 338, ce sont les trésoriers qui acquittent ces dépenses : 48 II, L 39-44 ; J. Pouilloux, « Travaux à Delphes à l'occasion des Pythia », BCH Suppl. IV, p. 103-123. (3) CID, I, 10, l. 22-26 ; L 24, l'interdiction d'introduire dans la stoa « ni meule ni mortier » me paraît viser plutôt que des pèlerins, des marchands forains, vendeurs de pâtisseries, exerçant leur industrie durant les fêtes. (4) FD, III 3, 185, 190, 203 ; liste de décrets analogues citée p. 154, d'après G. Colin, FD, III 2, p. 237 n. 1 ; cf. aussi FD, III 4, 359, l. 42 sq. (5) FD, III 1, 400. Il s'agit évidemment d'un décret amphictionique, car Delphes n'aurait pu faire payer les frais des honneurs conférés par les trésoriers, magistrats amphictioniques. Bourguet a tort de ranger ce décret parmi les décrets de Delphes. (6) FD, III 3, 184. (7) Syll.3, 843 ; G. Roux, Delphes, p. 56 n. 1, et pi. XIII, 24. (8) FD, III 1, 479; III 4, 359.

L EPIMELETE DES AMPHICTIONS

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ces naopes, « commissaires à la construction du temple », et de ces trésoriers, qui furent un peu comme les naopes de la monnaie nouvelle. Signalons enfin qu'à l'époque impériale un « épimélète des Amphictions », probablement créé sous Auguste, assurait une sorte de permanence administrative et représentait le pouvoir impérial1. Telle était l'Amphictionie des Pyles et de Delphes, partenaire des Delphiens dans la gestion du grand sanctuaire, leur collaborat rice dans la reconstruction du temple d'Apollon. (1) J. Pouilloux, Mélanges Wuilleumier, à paraître.

LES INSTITUTIONS DE DELPHES AU IV« SIÈCLE

Nous sommes encore plus mal documentés sur les institutions de Delphes que sur celles de l'Amphictionie. La Constitution de Delphes publiée par Aristote est entièrement perdue, à l'exception peut-être d'un fragment douteux et, de toute façon, insignifiant1. Les inscriptions, notre source unique, ne la remplacent qu'imparf aitement. Elles sont en général peu explicites et dispersées sur une période de huit siècles environ, si bien que les informations qu'elles nous fournissent sont discontinues, séparées par de grands vides. Les institutions de Delphes ont certainement évolué. On ne saurait, sans risque d'anachronisme, utiliser un décret du ier siècle avant J.-G. pour les dépeindre telles qu'elles existaient au ive siècle avant notre ère. Toutefois, on décèle à travers ces documents d'époques si diverses la persistance d'une tendance conservatrice : très nette à l'époque impériale, comme partout ailleurs en Grèce, elle apparaît indéniablement dès le ive siècle avant J.-C. et autorise quelques prudentes extrapolations. Je crois donc pouvoir définir sans trop de témérité les institutions delphiques de la façon suivante. La constitution de Delphes au ive siècle était d'inspiration oligarchique. Le corps civique était probablement divisé en deux classes : les citoyens ordinaires dotés simplement de la κοινή πολιτεία, la citoyenneté commune, et les damiurges, citoyens de plein droit, qui seuls avaient accès à la totalité des charges et des sacerdoces. La cité était gouvernée par une Assemblée du peuple, l'Ecclésia des Delphiens, par un Conseil semestriel de quinze membres, la Boula, et par un collège de hauts magistrats, les neuf prytanes, l'archonte éponyme étant l'un d'eux. Ces institutions participèrent à la reconstruction du temple, soit dans l'exercice de leur activité proprement delphique, soit en liaison avec l'Amphictionie. Elles apparaissent souvent dans les comptes : il convient donc d'exposer avec le plus de précision possible le peu que nous savons à leur Ί) A. Dovatour, FEG 46 (1933), p. 214-223.

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sujet avant d'examiner la façon dont Delphes et l'Amphictionie organisèrent conjointement le financement des travaux de la reconstruction. 1) Les damiurges. Deux inscriptions du ive siècle, le règlement des Labyades et la loi de Cadys, mentionnent pour la première fois les damiurges. Par la suite, il n'est plus question d'eux que dans un acte d'affra nchissement du 11e siècle avant notre ère, puis dans cinq décrets d'époque impériale. Il est, par conséquent, difficile de définir le rôle des damiurges à l'époque où le temple fut reconstruit1. Le règlement édicté par la phratrie des Labyades (CID, I, 9, D, 1. 19-22) prévoit des peines d'amende contre les phratères qui contreviendraient aux dispositions légales concernant certaines fêtes de la phratrie : « si quelqu'un enfreint les prescriptions ci-dessus inscrites, que les damiurges et tous les autres Labyades lui infligent une amende, et que celle-ci soit perçue par les quinze »2. Π y a donc d'un côté les damiurges, de l'autre « tous les autres Labyades ». On pourrait penser que ces damiurges, nommés dans le règlement d'une phratrie, remplissent une fonction propre à la phratrie. Mais ils réapparaissent dans une loi de la cité, la loi de Cadys sur le prêt à intérêt, contemporaine en gros du règlement des Labyades : « si quelqu'un, damiurge ou damote, tente d'abolir la loi, qu'il tombe sous le coup de l'imprécation », [at δέ κά τις] τον νόμον. . . ή δαμιοργ[έων] | [ή δαμοτευό [μένος κατα]λύσαι, έν τα ι άρα]ι έστω...]3 : une fois de plus les damiurges sont opposés aux autres citoyens. En quoi s'en distinguaient-ils ? Δαμοτεύεσθαι équivaut à ιδιωτεύειν ; δημιουργεΐν est employé par Platon comme synonyme α'άρχειν4. Nos deux textes opposent donc certainement aux ιδιώται les άρχοντες, les magistrats en excercice aux simples particuliers : « les deux textes sont ainsi parfaitement intelligibles ; et rien ne permet de conclure à l'existence de magis(1) La question est bien étudiée par C. Vatin, «Damiurges et épidamiurges à Delphes», BCH 85 (1961), p. 236-255; je reprends ici l'essentiel de ses conclusions. Voir aussi L. H. Jeffery, « Demiourgoi in the archaic period », Mélanges Guarducci, Arch. Class. 25-26 (1973-1974), p. 319-330; F. Bader, Les composés grecs du type de demiourgos (1965). (2) G. Roux, « La consultation solennelle des Labyades », RA 1973, p. 59-78 ; C. Vatin, /./., p. 237-238. (3) FD, III 1, 294, VI, l. 3-4 ; Th. Homolle, « La loi de Cadys sur le prêt à intérêt », BCH 50 (1926), p. 3-106 ; F. Salviat, dans F. Salviat et C. Vatin, Inscriptions de Grèce centrale, p. 35-43. (4) Th. Homolle, BCH 50 (1926), p. 72 ; C. Vatin, BCH 85 (1961), p. 237 n. 6.

DELPHES RECHUTE DE NOUVEAUX CITOYENS

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trats portant le nom spécifique de damiurges à Delphes au début du ive siècle »x. Mais une question se pose : l'accès aux fonctions publiques, aux sacerdoces, était-il à cette époque démocratiquement ouvert à tous ? N'importe quel particulier, δαμοτευόμενος, pouvait-il se trouver un jour δαμιοργέων, en charge d'une magistrature, ou était-ce au contraire le privilège réservé à une catégorie de citoyens de plein droit, les damiurges justement ? Telle était la situation au Ier siècle de notre ère, comme nous l'apprend un décret fort intéressant. Delphes se dépeuplait alors de façon si alarmante que le proconsul d'Achaïe, Gallion, frère aîné de Sénèque, en avertissait en l'an 51-52 l'empereur Claude2, et celui-ci enjoignait au successeur de Gallion d'inviter les habitants d'autres villes de sa province à venir s'établir à Delphes pour en devenir citoyens. Les Delphiens eux-mêmes s'efforçaient de recruter de nouveaux concitoyens, de préférence parmi les gens cultivés, riches et « bien nés », capables de donner du lustre à la cité et surtout d'assumer à leurs frais la charge des magistratures et des sacerdoces : c'est dans ces conditions probablement que Plutarque, citoyen de Chéronée, devint citoyen de Delphes et put exercer « durant de nombreuses pythiades » la prêtrise d'Apollon réservée aux Delphiens3. Notre décret se situe dans ce contexte historique. Il confère le droit de cité à un certain Télésagoros, fils d'Archôn, habitant la ville phocidienne d'Abae4 : c'était certain ement un homme de bonne bourgeoisie puisqu'un noble Delphien, Diodore, fils d'Oreste, l'a «jugé digne de devenir Delphien et d'épouser sa fille Eutéleia ». Télésagoros a informé par lettre Diodore qu'il acceptait le second de ces honneurs ; quant au pre mier, il dépendait des Delphiens de le lui conférer. Mais pouvaientils le refuser à un personnage que Diodore estimait au point de lui donner sa fille après l'avoir dotée « de tout »5 ? C'était, pour Delphes appauvrie en hommes et en argent, une bonne recrue. (1) C. Vatin, l.L, p. 238. Je souscris entièrement à cette conclusion. (2) A. Plassart, REG 80 (1967), p. 372-379 ; FD, III 4, 286, commentaire p. 30-32. (3) Plutarque, prêtre d'Apollon et épimélète des Amphictions, jouissait de la double citoyenneté de Delphes et de Chéronée : c'est pourquoi son hermès, consacré à Delphes sur l'ordre des Amphictions (Syll.3, 843 A), est offert conjointement par les Delphiens et les Chéronécns : G. Roux, Delphes, p. 56 n. 1, et pi. XIII, 24; J. Pouilloux, FD, III 4, commentaire à 472, p. 151-154. (4) SEG, II, 294; C. Vatin, BCH 85 (1961), p. 239 sq. (décret reproduit p. 239 n. 11) ; Institut F. Courby, Nouveau choix d'inscriptions grecques (1971), nos 13 et 14. (5) L. 7 : Διόδωρου πάντα παρεσχομένου τηι Εύτελήα. Cette clause laisse entendre que la classe des damiurges était, une classe censitaire : Diodore a doté Eutéleia de « tout » (le nécessaire), de telle façon que le revenu du jeune ménage soit égal à celui que l'on exige d'un damiurge.

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Aussi, sous l'archontat de Lysimachos, les Delphiens, « vu que Diodore a donné à Eutéleia tout (le nécessaire) et qu'il a jugé Télésagoros, fils d'Archôn, digne d'être le mari de sa propre fille », décident de conférer à ce dernier le droit de cité, mais, comme il s'agit du futur gendre d'une haute personnalité, « pas le droit de cité ordinaire tel que les Delphiens le confèrent le plus couram ment aux autres personnes avec la proxénie ou à titre honorifique. Que (Télésagoros) soit damiurge et accède à toute magistrature et à tout sacerdoce auxquels ont accès les nobles de Delphes ». Il y a donc à cette époque dans la cité deux classes de citoyens : ceux qui possèdent la κοινή πολιτεία, le droit de cité commun, et les damiurges qui seuls jouissent de la totalité des droits civiques et peuvent remplir les charges officielles et les sacerdoces réservés aux ευγενείς, aux « bien nés ». Télésagoros entre naturellement dans la classe privilégiée à laquelle appartiennent Diodore et Eutéleia : faveur aussi flatteuse pour le nouveau citoyen que profitable à la cité qui l'accueillait. Cette division du corps civique en deux classes, telle que l'atteste le décret du Ier siècle, existait-elle au ive siècle ? Ni le règlement des Labyades, ni la loi de Cadys, ne sont explicites à cet égard. Toutefois divers indices me laissent présumer que dès le ive siècle les damiurges représentaient une classe de citoyens privilégiés. Notons d'abord qu'une telle organisation du corps civique est connue dans d'autres cités dès le vie siècle avant notre ère. Une petite ville d'Élide, Chaladra, confère le droit de cité à un certain Deucalion en des termes qui annoncent curieusement ceux du décret delphique en l'honneur de Télésagoros, sept siècles plus tard1 : Χαλάδριον εμεν αύτον και γόνον Γισοπρόξενον ^ισοδαμιοργόν, « qu'il soit citoyen de Chaladra, lui et sa postérité, à égalité de droit avec les proxènes et les damiurges ». Deucalion ne sera donc pas un citoyen honoris causa : il n'en portera pas seulement le titre, comme un proxène ; il en aura tous les privilèges, comme un damiurge. Seul le damiurge est citoyen à part entière, comme le sont dans d'autres cités oligarchiques, Marseille, Téos, par exemple, les privilégiés que l'on désigne du nom révélateur de τιμοΰχοι, « ceux qui détiennent les honneurs ». Or un passage de 1 Ion d'Euripide (v. 416) montre que dès le ve siècle, à Delphes, une catégorie de citoyens nobles se réservait l'apanage de certains sacerdoces. A Xouthos qui lui demande : « Qui remplit les fonctions de prophète du dieu ? » (τίς προφητεύει θεοΰ ;), Ion répond : « pour l'extérieur c'est moi ; pour l'intérieur, d'autres s'en occupent, qui se tiennent près du trépied, ô étranger, fleur de la noblesse del(1) Cité et commenté par C. Vatin, /./., p. 241.

UNE TENDANCE OLIGARCHIQUE

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phique, désignés par le tirage au sort »x. La Δελφών άριστη du ve siècle où se recrute par tirage au sort — sur une liste évidemment établie άριστίνδην — une partie du personnel de l'oracle (ici les Hosioï) correspond à la classe des ευγενείς qui, au Ier siècle, avait seule accès à toutes les ίεροσύναι. Il en est de même, au ive siècle, pour certaines magistratures. Les onze juges de la loi de Cadys sont pris sur une liste préalable de cent citoyens : « Ce système de recrutement fait apparaître dans les institutions de Delphes une nette tendance oligarchique »2. La convention Delphes-Pellana prévoit de même l'institution d'un tribunal restreint : « C'est une tradition aristocratique qui est ici suivie » ; il est de plus spécifié que les témoins ne comparaîtront que le jour de l'audience, nouveau trait de conservatisme3. Oligar chiques également sont les attributions judiciaires de la Boula, ce corps restreint de quinze citoyens en charge durant six mois4 ; oligarchique aussi, ainsi que le remarque Busolt, l'usage d'appeler « prytanes » les premiers magistrats de la cité, que les régimes démocratiques appellent de préférence « archontes »5. Tous ces indices convergents me laissent au moins présumer, sans qu'il soit possible d'en administrer la preuve, que l'organisation du corps civique n'avait pas fondamentalement varié entre le ive siècle avant et le Ier siècle après J.-C, et que les damiurges nommés dans le règlement des Labyades et la loi de Cadys formaient, comme dans la petite cité éléenne des Chaladriens, la classe des citoyens de plein droit. Quelle était en ce cas l'étendue de leurs privilèges ? Aucun document ne permet d'en juger. Mais il est vraisemblable que les plus hauts magistrats de la cité, comme les prytanes, les bouleutes, les prêtres d'Apollon, les Hosioï, se recrutaient exclus ivement dans leurs rangs. Il est également probable que le corps civique de Delphes était réparti en trois tribus. Je reviendrai sur ce point un peu plus loin6. 2) L' Assemblée du peuple, ou Ecclésia des Delphiens. A Delphes, comme dans beaucoup d'autres cités grecques, l'Assemblée du peuple fut d'abord dénommée Yagora, terme archaïque formé sur la même racine que le verbe άγείρω, « rassem(1) J'ai étudié lsi signification de ce passage et le rôle des prophètes dans mon Delphes, p. 56-59. (2) F. Salviat, dans F. Salviat et C. Vatin, Inscriptions de Grèce centrale, p. 59. (3) F. Salviat, dans une étude à paraître sur la convention Delphes-Pellana. (4) Ci-après p. 72 sq. ■(5) Busolt, Gr. Slaatskunde, I, 365; 508-509. (61 Ci-après p. 86-87.

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bler »x. Mais dès l'époque classique cette appellation était tombée en désuétude ; elle ne survivait plus que dans le formulaire stéréo typé des intitulés de décrets (εδοξε τψ πόλει εν άγοράι τελείωί.). L'Assemblée du peuple s'appela désormais Ecclésia. Ce point a été démontré par L. Lerat, dont je résume ici l'argumentation2. La plus ancienne mention de l'Ecclésia delphique apparaît dans les comptes de l'Assemblée elle-même et de la Boula. Il y est dit (20, 50 sq.) que les prytanes sortant de charge sous l'archontat de Pleistôn (vers 322-321) remettent une somme d'argent à leurs successeurs, les prytanes en fonction sous l'archontat d'Évarchidas (vers 321-320), lesquels reconnaissent officiellement avoir reçu le dépôt εν τα ι εκκλησία!, των Δελφών (20, 59). Il ne peut s'agir ici de « l'Assemblée des Amphictions réunie à Delphes », comme le sou tenait Bourguet3, faute d'avoir compris la nature véritable du compte. Dans ce compte de Delphes, concernant des magistrats de Delphes, l'assemblée prise à témoin d'une opération de comptab ilité strictement delphique est assurément, comme le déclare le texte, « l'Ecclésia des Delphiens ». Un décret de cette Assemblée, gravé sur les murs du trésor de Thèbes au me siècle avant J.-C, prouve clairement qu'entre les termes « Ecclésia » et « agora » existe non pas une différence de sens, mais une différence d'usage4. L'inscription relate un conflit qui opposa la cité de Thèbes à un citoyen de Delphes, un certain Gratôn. Celui-ci mettait à la disposition de Thèbes, à titre onéreux ou à titre gratuit, on ne sait, un bâtiment dit « maison des Thébains » où la cité béotienne logeait probablement son personnel amphictionique et ses pèlerins durant leurs séjours à Delphes. Or soudain, pour une raison inconnue, Cratôn refuse aux Thébains l'usage de sa maison. Mécontents, ceux-ci envoient des ambassa deurs à Delphes pour se plaindre, et la cité invite Cratôn à venir s'expliquer εις την έκκλησίαν : « c'est évidemment devant l'assem blée de la ville (et non devant l'assemblée des Amphictions, comme le soutenait Bourguet) que les Thébains présentent leur plainte et Cratôn sa justification. Si, pour une raison ou pour une autre, l'affaire avait dû être évoquée devant l'Amphictionie, point n'était besoin d'une ambassade : les hiéromnémons béotiens s'en seraient chargés. Notons enfin que la voix moyenne du verbe (άνακαλεσαμένων

(1) R. Martin, Recherches sur Vagora grecque, p. 18-19. (2) L. Lerat, « Une loi de Delphes sur les devoirs des enfants envers leurs parents », Rev. Phil. 1943, p. 62-86, en particulier p. 70-79. (3) Adm. fin., p. 59 ; FD, III 5, p. 93. Sur la signification financière de ce passage, cf. ci-après p. 78-80. (4) FD, III 1, 358.

l'assemblée légale

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άμών (αυτόν) εις τήν έκκλησίαν) est à elle seule probante : άνακαλεΐσθαι signifie convoquer devant soi »1. Or, en tête de ce même décret de Delphes déclarant que Gratôn a été convoqué « devant l'Ecclésia », figure l'intitulé habituel : εδοξε ται πόλει έν άγοραι τελείωι σύμ ψάφοις ταΐς έννόμοις, « il a été décrété par la cité de Delphes, réunie en agora régulière, avec le nombre de votes prescrits par la loi ». Il en est ainsi dans tous les décrets, qui deviennent nombreux à partir de 175 avant J.-G. environ, où se lisent simultanément les noms de Yagora et de VEcclésia : le premier terme figure exclusivement dans les formules figées des intitulés, le second dans les considérants, rédigés en langage usuel. « La conclusion s'impose aussitôt : il n'y a entre les deux noms que la différence qui sépare une expression vivante d'un archaïsme conservé dans un formulaire stéréotypé »2. Il ne faut donc plus parler de « l'agora » de Delphes au ive siècle — ce serait un archaïsme — , mais seulement de son Ecclésia, nom véritable de son Assemblée du peuple. Gomme dans toutes les cités grecques, l'Ecclésia tient à Delphes des séances ordinaires, aux dates fixées par la loi, et, quand les circonstances l'exigent, des séances extraordinaires. L'assemblée ordinaire est dite « assemblée légale », έννομος εκκλησία. Elle correspond à la νόμιμος εκκλησία, ou à la κυρία εκκλησία, des Athéniens. Elle est mentionnée pour la première fois dans un décret de 171-170, sous l'archontat de Menés3. Le décret relatif aux donations attalides nous apprend en outre qu'elle était mensuelle4. On sait qu'Attale II avait fait don à la cité de deux sommes, l'une de 18 000 drachmes d'Alexandre, l'autre de 3 000 drachmes, dont les intérêts devaient servir à payer les professeurs des écoles de Delphes et à couvrir les frais de la fête instituée par les Delphiens en l'honneur du généreux donateur, les Attaleia. Afin de gérer les fonds et d'en percevoir les intérêts, l'Assemblée décide de créer un collège de trois épimélétes dont les noms seront enregistrés chaque année par les « archontes » έν τώι μηνί, Ποιτροπίωι, έν τδα έννόμωι έκκλησίαι, « au mois de Poïtropios, lors de l'assemblée légale » (1. 36-37). Il est donc probable qu'une « assemblée légale » se tenait chaque mois. Notons qu'une fois de plus, dans ce décret, à YEcclésia mentionnée dans les considérants, correspond dans l'inti tuléV agora : εδοξε ται πόλει των Δελφών έν άγοραι τελείωι σύμ ψάφοις ταΐς έννόμοις. Il s'ensuit, comme le souligne L. Lerat, que αγορά τέλειος (1) (2) (3) (4) L. Lerat, /./., p. 72. L. Lerat, I.I., p. 74. GDI, 2611 ; G. Daux, Chronologie delphique, L 28 (prêtrise III). G. Daux, Delphes au IIe et au Ier s., p. 688, l. 36-37 ; L. Lerat, l.L, p. 74.

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n'est autre que l'appellation archaïque de Γεννομος εκκλησία. L'équivalence est prouvée par la substitution insolite, dans l'inti tulé du décret GDI 2611, de l'expression moderne à la formule archaïque : εδοξε ται πόλε ι των Δελφών εν έννόμωι εκκλησία!, σύμ ψάφοις ταϊς έννόμοις : « on a ainsi l'impression que le terme vivant s'est imposé au rédacteur en quelque sorte malgré lui au lieu de la locution désuète. Ce n'est pas l'institution qui a évolué, mais le langage »1. En cas de nécessité, l'Assemblée se réunissait, dans l'intervalle des sessions mensuelles ordinaires, en session extraordinaire : c'était alors une « assemblée convoquée », πρόσκλητος εκκλησία. La formule n'est attestée à ma connaissance que dans des décrets d'époque impériale2. Mais il va de soi que de telles assemblées ont existé dès une époque ancienne : en tous temps, des événements imprévus exigent d'une cité des décisions urgentes ; il faut bien réunir au moment voulu une assemblée extraordinaire, une « assemblée convoquée », qui puisse en décider. Les inscriptions de Delphes nous apprennent encore que l'Assemblée ne pouvait délibérer valablement que si elle réunissait un nombre minimum de participants. L'existence de ce quorum est attestée au ive siècle par la formule précisant que le décret a été voté σύμ ψάφωι ται νικεούσαι3, littéralement « avec le vote qui l'emporte », ou [σύμ ψάφωι, τα ι έννό]μωι ται νικεούσαι4, « avec le vote qui, selon la loi, l'emporte ». Aux siècles suivants, la formule au singulier est toujours remplacée par la formule au pluriel, σύμ ψάφοις ταΐς έννόμοις, « avec le nombre de votes requis par la loi ». Gomme l'observe L. Lerat5, ces expressions ne peuvent dési gner un vote acquis simplement à la majorité des présents, puisque le vote qui l'emporte est obligatoirement le vote majoritaire. Cette indication serait donc superflue si elle ne signifiait que la décision a été prise par la majorité d'une assemblée comportant le nombre de présents requis par la loi. Trois décrets seulement nous ont conservé le chiffre des votes qui leur ont donné force de loi : la loi de Cadys (début du ive s.), votée par 454 voix ; la convention Delphes-Skiathos (fin du ive s.), votée par «400 voix et plus » ; la loi sur les devoirs envers

(1) (2) (ne s. (3) (4) (5)

L. Lerat, l.L, p. 75. FD, III 4, 47,4 (Trajan); 61, 1 («dernier quart du Ier s. ap. J.-C. ») ; 63,2 ap. J.-C), etc. Syll.3, 265. FD, III 4, 28. /./., p. 76.

LA QUESTION DU QUORUM

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les parents, votée par 353 voix1. De ces chiffres, on ne peut déduire qu'une conclusion sûre : le quorum de l'Assemblée delphique était au maximum de (352 X 2) + 1 voix = 705 présents. S'il avait été plus élevé, la loi sur les devoirs envers les parents n'aurait pu être votée par 353 voix seulement. En revanche, il est difficile, à partir de ces trois chiffres, de déterminer mathématiquement un quorum minimum. En effet, le quorum d'une assemblée, souvent fixé à date ancienne et conservé tel quel par respect d'une tradition ancestrale, se trouve parfois sans rapport avec les effectifs de cette assemblée à une époque plus récente. On le voit par exemple à Magnésie du Méandre, où trois décrets d'époque hellénistique sont votés respec tivement par 2113, 3580 et 4678 voix, alors que le quorum est de 600 voix seulement2. Toutefois, dans le cas de Delphes, il me paraît possible de proposer un chiffre au moins vraisemblable. L'assemblée de la phratrie des Labyades ne peut voter valabl ement un règlement important concernant certaines cérémonies rela tives à l'état civil que si son άλία rassemble au moins 101 votants3. Le quorum de l'Assemblée de Delphes devait être nécessairement supérieur à celui de l'assemblée d'une simple phratrie, donc à 101. Or je suis frappé par la formulation bizarre du nombre des votes favorables dans la convention Delphes-Skiathos : « 400 voix et plus ». Pourquoi n'a-t-on pas inscrit dans ce décret, comme dans les deux autres, le chiffre exact des votes favorables ? Pour un Delphien, une telle précision était évidemment superflue. Le point essentiel, garantissant la validité du décret, c'est qu'il avait été adopté par un nombre de votes favorables supérieur à 400. Ce chiffre ne peut indiquer qu'une limite légale, le nombre minimum de votants requis par la constitution, le quorum : 400 votants. Il s'ensuit que le nombre minimum de votes favorables en dessous duquel aucune loi ne peut être adoptée, « le vote qui l'emporte », ά ψάφος ά νικέουσα, était de (400 : 2) + l, soit 201 à Delphes, contre 301 à Magnésie du Méandre. Adoptée par « 400 voix et plus », la convention a donc recueilli un nombre de votes favorables supérieur au chiffre du quorum légal. Ce qui revient à dire que l'assemblée réunissait ce jour-là plus de présents que ne l'exigeait la loi, donc qu'elle pouvait valablement délibérer.

(1) Loi de Cadys : cf. p. 62, n. 3 ; convention Delphes-Skiathos : CID, I, 13 ; loi sur les devoirs des enfants envers les parents : L. Lerat, l.L, p. 62 sq. Le nombre de votes favorables était également indiqué dans le décret sur l'or et l'argent : FD, III 1, 295 (relu par F. Salviat, dans Salviat-Vatin, Inscriptions de Grèce centrale, p. 52 n. 1) ; on ne lit plus qu'une partie du chiffre [ ] τετρωκοντα [ ]. (2) L. Lerat, l.L, p. 78. (3) CID, I, 9 Β, l. 9-10.

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Mais la formule « 400 voix et plus » ne nous indique pas seulement le nombre minimum de voix nécessaires à l'adoption d'un décret : elle nous révèle aussi le nombre maximum de personnes qui pou vaient être membres de l'Ecclésia de Delphes au ive siècle. En effet, puisque la mention « 400 voix et plus » indiquait à elle seule, et sans qu'il soit besoin de préciser le nombre des votants, qu'un décret avait recueilli la majorité des voix, il s'ensuit qu'il suffisait de recueillir plus de 400 voix pour obtenir la majorité et que, par conséquent, le nombre total des membres de l'Assemblée ne pouvait en aucun cas excéder 400x2 = 800 personnes. L'Ecclésia delphique au ive siècle était vraisemblablement une assemblée numériquement limitée, comme le furent pour un temps dans Athènes les Assemblées des Quatre-Cents ou des Trois Mille, institution typique d'un régime oligarchique réservant le droit de vote à une classe de privilégiés. Qui pouvaient-ils être, ces maîtres du pouvoir législatif, sinon les « bien nés », les damiurges ? Sur ce point encore il semble bien que Delphes, au ive siècle, ait possédé des institutions très proches, pour l'essentiel, de celles qu'elle devait connaître à l'époque impériale. Où cette Assemblée tenait-elle ses séances ? Très probablement, à l'origine, sur l'esplanade sise au Sud-Est du grand mur polygonal, entre le Bouleutérion à l'Ouest et le Prytanée à l'Est, qu'on appelait en raison de sa forme circulaire άλως, «l'aire». R. Martin a reconnu dans ce ίερος κύκλος la primitive « agora » de Delphes1, lieu d'assemb lée de type homérique où le peuple delphien tint ses réunions jusqu'au ne siècle avant J.-C, à l'époque où les subsides des rois de Pergame lui permirent d'achever son théâtre. Bien qu'aucun document ne l'atteste, il est au moins vraisemblable que l'Ecclésia delphique se transporta dans cet édifice plus confortable, mieux adapté que « l'aire » aux besoins d'une assemblée délibérante, comme l'avait fait à la fin du ive siècle l'Ecclésia d'Athènes en abandonnant la vieille Pnyx pour les gradins en marbre du théâtre de Lycurgue. Les attributions de l'Assemblée du peuple nous sont mal connues. Sur ce point comme sur bien d'autres, la perte de la Constitution de Delphes d'Aristote est irréparable. Assemblée législative, elle vote des lois (τεθμοί)^β3 décrets (ψηφίσματα), accorde des proxénies, vote des honneurs aux bienfaiteurs de la ville. Elle procède à l'élection de certains magistrats d'exception, commiss aires aux blés, épimélètes des donations attalides, qu'elle choisit sur une liste proposée par le peuple (οί πολλοί). Dans les comptes (1) R. Martin, Recherches sur V agora grecque, p. 239-240 ; G. Roux, Delphes, pi. XXV, 44, et p. 230. Sur le théâtre, G. Roux, ibid., p. 177 n. 1.

DE L ASSEMBLEE AU CONSEIL

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du ive siècle, elle n'est nommée explicitement qu'une fois, dans le compte 20 (1. 58-60), comme témoin d'un transfert de fonds opéré par les prytanes de Pleistôn (vers 322-321) au profit de leurs successeurs, les prytanes d'Évarchidas. Mais le rôle important qu'elle joua tout au long de la reconstruction du temple n'en apparaît pas moins clairement. Tout le compte 19 et le compte 20 jusqu'à l'archontat de Charixénos le prouvent : c'est l'Ecclésia qui fait verser aux naopes, par la Boula, soit au cours de la séance mensuelle ordinaire, soit au cours des épiménies1, les sommes prélevées sur la contribution particulière des Delphiens. Lorsqu'au printemps de 325, sous l'archontat de Charixénos, furent apurés les comptes de cette contribution établis par la Boula, les quinze bouleutes étaient accompagnés par treize « commissaires élus par la cité », προαφετοί υπό τας πόλιος μετά τας βούλας (20, 26-29). Nul doute que cette commission de contrôle n'ait été choisie par l'Ecclésia pour la représenter à la séance de vérification. 3) Le Conseil de Delphes, ou Boula. On ne peut comprendre le mécanisme des comptabilités amphictionique et delphique, la façon dont elles s'harmonisaient, si l'on ne possède une vue claire de la composition et des attributions du Conseil de Delphes. Par chance, nous avons conservé intactes deux grandes stèles de calcaire (19 et 20) sur lesquelles le Conseil inscrivit durant près d'un demi-siècle la comptabilité des fonds que Delphes versait aux naopes, en plus de sa contribution amphictionique, comme contribution particulière : ces documents excep tionnels nous renseignent sur la composition du Conseil et sur ses attributions financières dans le domaine de la reconstruction du temple. D'autre part, quelques inscriptions nous font voir le Conseil dans l'exercice de ses fonctions judiciaires. Nous le connaissons donc mieux, ou moins mal, que l'Assemblée des Delphiens. Les pages écrites sur ce sujet par É. Bourguet demandent d'importantes rectifications2. Selon lui, le Conseil de Delphes se serait annuellement composé de quarante membres ainsi répartis : huit prytanes, en fonction durant les deux semestres de l'année et formant la « commission financière » du Conseil ; trente bouleutes et deux secrétaires, répartis en deux sections de seize membres assurant chacune la « permanence » du Conseil durant un semestre (1) Cf. ci-après p. 119, 183-184. (2) Adm. fin., p. 44 sq. ; G. Roux, * Les prytanes de Delphes», BCH 94 (1970), p. 117-132, passim.

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seulement. En somme, le Conseil « actif » se serait composé au cours de chaque semestre de vingt-quatre personnes en service : huit prytanes (les mêmes durant douze mois) et seize bouleutes dont le secrétaire (changeant tous les six mois). Cela revient à dire que seuls exerçaient effectivement leur charge durant un semestre les trois cinquièmes des conseillers. Quant aux deux autres cinquièmes, ils demeuraient inexplicablement tenus dans une sorte de réserve dont ils ne sortaient même pas, semble-t-il, lors des affaires les plus graves qui engageaient la responsabilité du Conseil tout entier. J'avais déjà noté qu'une telle assemblée, disparate dans son recrutement, insolite dans son fonctionnement, sans analogie dans les institutions d'aucune autre cité grecque, rendait impossible toute explication logique et cohérente des comptes delphiques. En réalité, ni les prytanes, ni le personnage appelé dans le compte 20 γραμματεύων ται βουλαι, « secrétaire pour la Boula », ne font partie du Conseil. Celui-ci était une assemblée semestrielle de quinze membres : c'est ce qu'il faut montrer maintenant. La fonction de bouleute était limitée à un semestre. A partir du 11e siècle avant J.-C, les inscriptions précisent le semestre durant lequel les bouleutes étaient en fonction : βουλευόντων ταν πρώταν (ou ταν δευτέραν) έξάμηνον1. On ne trouve aucun exemple de cette formule dans les comptes et les décrets du ive siècle, mais on constate que les bouleutes changent d'un semestre à l'autre. Sous chaque archontat, annuel, il y a donc deux collèges successifs de bouleutes, semestriels. A partir du Ier siècle seulement, le mandat de bouleute devient annuel. Le nombre total des bouleutes qui composaient le Conseil semestriel se déduit de la partie du compte 20 postérieure à l'archontat de Charixénos (326-325). Avant cette date, c'est la πόλις των Δελφών, la cité de Delphes, c'est-à-dire son Ecclésia, qui, sur ordre écrit des naopes2, ordonne à la Boula, représentée par deux, trois ou cinq bouleutes seulement, de verser aux naopes la contribution demandée. A partir de l'archontat de Charixénos, on adopte un autre système : désormais la Boula — et non plus l'Ecclésia — verse aux deux naopes delphiens — et non plus aux naopes de permanence — une somme forfaitaire de trente mines, que ceux-ci transmettent évidemment à leurs collègues. La formule « έδωκε ά πόλις των Δελφών » est remplacée par « άπέδωκε ά βούλα τοί περί » que suivent les noms des bouleutes. De l'archontat de Charixénos (326-325) à celui de Maimalos (date incertaine : 309(1) G. Daux, Delphes au IIe el au Ier s., p. 427-430 (où sont encore admises les idées d'É. Bourguet sur la composition de la Boula). (2) Cf. ci-après p. 118.

UN CONSEIL SEMESTRIEL DE QUINZE MEMBRES

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308 au plus tard) sont mentionnées sept listes (20, 20 sq.) : sous Gharixénos, Éribas (nom omis dans le compte), Ménaichmos (semestre d'automne) et Maimalos, elles comprennent quinze noms. Il n'y en a que quatorze sous Ménaichmos (semestre de printemps) et sous Gléoboulos (deux listes du même semestre, non précisé), probablement parce qu'à la suite d'une maladie, d'un voyage ou d'un décès, un bouleute était absent : seuls en effet sont nommés les bouleutes présents lors de l'opération mentionnée dans le compte. Ils en garantissent la régularité et en endossent personnel lement la responsabilité. Le chiffre de quatorze bouleutes peut être tenu pour la conséquence d'un événement fortuit. C'est le chiffre de quinze qui doit être retenu. Une autre question se pose alors : ces quinze bouleutes formentils à eux seuls la Boula entière, ou n'en sont-ils qu'une délégation chargée par elle d'effectuer un paiement en son nom ? Le compte 20 nous fournit une fois de plus la réponse. La liste des quinze bouleutes présents lors de la séance de vérification des comptes sous Charixénos prouve que la Boula, au ive siècle au moins, ne comptait pas plus de quinze membres par semestre. On sait que les Delphiens, les Amphictions et les autres Grecs financèrent la reconstruction du temple d'Apollon principalement au moyen de trois sortes de contributions : les dons volontaires des cités et des particuliers (έπαρχου), la capitation (ou impôt par tête) exceptionnellement levée sur les douze peuples de l'Amphictionie (έπικέφαλος όβολός), enfin une contribution particulière imposée aux Delphiens — comme cela avait déjà été fait pour la reconstruction du temple au vie siècle — en leur qualité de propriétaires du sanctuaire pythique. Comme nous le verrons avec plus de détail par la suite1, la gestion de cette contribution delphique fut confiée au Conseil, et c'est précisément sa comptabilité que nous ont conservée les deux grandes stèles 19 et 20. Pendant une trentaine d'années, le Conseil verse régulièrement aux naopes les contributions de la cité. Puis soudain, sous l'archontat d'Aristonymos (341-340), à la session d'automne, alors que le Conseil dispose encore d'un crédit de 10 talents, 35 mines, 8 statères et 3 oboles et demie, les versements sont interrompus (20, 12-19). Pourquoi ? Probablement parce qu'à cette époque la lourde amende annuelle payée par les Phocidiens vaincus suffit à couvrir les dépenses. Mais quatorze années plus tard, les Phocidiens en partie pardonnes ne paient plus qu'une amende réduite et sont sur le point d'en être totalement exemptés. Il faut donc revenir aux ressources traditionnelles. L'Amphictionie décide d'utiliser à (1) Cf. ci-après p. 138, 172 sq.

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nouveau le reliquat de la contribution des Delphiens, « gelé » dans les caisses du Conseil depuis l'automne 341, et probablement de percevoir une tranche supplémentaire de la capitation due par les cités amphictioniques1. Mais auparavant, au printemps de 325, sous l'archontat de Charixénos, les Amphictions, les naopes, le Conseil de Delphes, une commission spéciale de treize représentants choisis par la cité de Delphes se réunissent en assemblée pour procéder à une vérification solennelle du compte de Delphes (20, 20 sq.). Le compte rendu de cette séance n'occupe pas moins de trente lignes sur la stèle. Sont énumérés les vingt-quatre hiéromnémons, les trente et un naopes présents lors de la session, les quinze bouleutes et les treize commissaires de la cité. On notera •— détail qui atteste l'importance administrative de cette opéra tion— que les noms de tous les Delphiens sont accompagnés de leur patronyme, ce qui est tout à fait exceptionnel dans la comptab ilité du Conseil. Trois naopes, un Delphien, un Corinthien, un Argien, président à la vérification ; quatre autres, préposés aux archives, produisent les pièces justificatives de leur propre comptab ilité.Serait-il vraisemblable qu'en une occasion aussi solennelle le Conseil de Delphes se soit contenté de déléguer sa « perma nence » en laissant à l'écart non seulement les quinze autres bou leutes et leur secrétaire, mais aussi les huit prytanes qui auraient constitué, selon É. Bourguet, sa « commission financière » ? S'il était une circonstance qui motivât une réunion plénière, c'était bien cette séance où était contrôlée non pas la comptabilité d'un semestre, mais la comptabilité complète de la contribution parti culière de Delphes depuis l'archontat d'Argilios, trente et un ans plus tôt. On peut donc affirmer avec une quasi-certitude que si quinze bouleutes seulement sont présents lors de la séance de vérification sous Charixénos, c'est que la Boula de Delphes ne comptait pas plus de quinze membres. Aucun document delphique ne contredit actuellement cette conclusion. Toutefois, le compte 20 nomme, à la suite des quinze bouleutes, un γραμματεύων τδα βουλαι (1. 25). É. Bourguet le considérait comme un seizième bouleute faisant office de secrétaire. C'est un fait qu'à partir du second siècle, quand il devint habituel de mentionner le secrétaire de la Boula, γραμματεύων βούλας, τοις βούλας, celui-ci est l'un des bouleutes2. Mais s'il en avait été de même en 325, sous l'archontat de Charixénos, si le secrétaire, nommé à part, avait été un seizième bouleute s'ajoutant aux quinze autres présents à la séance, on ne comprendrait pas pourquoi, en vertu de (1) Sur toutes ces opérations, cf. ci-après p. 182 sq. (2) G. Daux, Delphes au IIe el au Ier s., p. 428-429.

LE CONSEIL ET SON BOULEUTERION

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quelle damnatio memoriae, ce seizième bouleute-secrétaire aurait été systématiquement omis dans les listes semestrielles suivantes, qui ne comportent jamais plus de quinze noms. Je ne veux tirer aucune conclusion du fait que la formule γραμματεύων ται βουλαι, « secrétaire pour la Boula », avec le datif, apparaît seulement dans ce passage du compte 20 au lieu de γραμματεύων τάς βούλας, « secrétaire de la Boula », formule habituelle dans les inscriptions à partir du 11e siècle. Cet endroit du compte est en effet le seul où soit mentionné le secrétaire de la Boula au ive siècle. Il est donc impossible de décider s'il s'agit d'une simple variation de formul airesans signification particulière ou si l'on entendait marquer par le datif qu'il s'agissait d'un secrétaire « attribué à la Boula » pour la circonstance. Mais comme les listes semestrielles n'excèdent jamais quinze noms, il est probable que ce personnage n'était qu'un auxiliaire, comme les secrétaires des naopes et des trésoriers, non un membre en titre du Conseil. Ainsi, le Conseil de Delphes était caractérisé par le petit nombre de ses membres (βουλευταί, άρχοι, άρχοντες2) et par la courte durée de leur mandat. Le premier trait est imputable moins au fait que Delphes était une petite cité qu'à la tendance oligarchique de ses institutions. La Gérousia de Sparte ne comptait pas plus de trente membres, nombre égal à celui des bouleutes que Delphes nommait chaque année au Conseil, mais en les répartissant sur deux semestres. Cette seconde particularité n'est pas sans exemple : les cités d'Argos et de Rhodes (jadis colonisée par Argos) avaient elles aussi un Conseil semestriel, en charge durant une « hexaménie » seule ment3. Comme à Delphes, un nouveau Conseil remplaçait au second semestre le Conseil du semestre précédent. Le Conseil se réunissait dans le Bouleutérion, bâtiment que certains décrets de proxénie appellent Bouléion (άναγράψαι δε και τον γραμματέα ταν μεν προξενίαν εν τώί, βουλείωι κα[τ' τον νόμ]ον)4. Il se trouvait εΐσω του ίεροϋ5, en bordure de la voie sacrée, entre le trésor des Athéniens et le rocher dit de la Sibylle6. C'était une simple salle rectangulaire (13,25 m x 6,50 m environ) d'apparence (1) F. Salviat, dans Salviat-Vatin, Inscriptions de Grèce centrale, p. 60-61. (2) G. Daux, l.L, p. 427 n. 2 ; G. Roux, BCH 94 (1970), p. 128-130. (3) Busolt, Gr. Staatskunde, I, p. 419 n. 4 ; 451 n. 5. (4) FD, III 2, 89, l. 15 (début du ne s. avant J.-G.) ; III 3, 383, /. 34 (180-179 ou 179-178 avant J.-C). (5) FD, III 1, 486, I B, l. 9. (6) Plutarque, De Pythiae oraculis, 9 (398 C) ; H. Pomtow, RE Suppl. bd. IV, s.v. Delphoi, col. 1291-1292 ; É. Bourguet, FD, III 5, p. 245. Voir le plan relevé dans FD, II, Atlas, «relevés exécutés par un groupe d'architectes danois sous la direction de E. Hansen et G. Algreen-Ussing » (1975), plan-clé III, et plan 9.

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archaïque, dont il ne reste que le soubassement construit en par paings de pôros friable, appareillés sans scellements. Étant donné les dénivellations du terrain et l'implantation des monuments voisins, l'entrée devait se trouver sur le long côté Est, ou, à la rigueur, sur le petit côté Sud précédé d'une étroite terrasse. A proximité de ces pauvres vestiges, qui vont se dégradant un peu plus chaque année, ont été exhumées les deux grandes dalles de calcaire où sont inscrits les comptes du Conseil 19 et 20. Ils étaient donc affichés, comme on pouvait s'y attendre, à côté du Bouleutérion. Le Conseil avait des attributions judiciaires et financières. Tels sont du moins les aspects de son activité qu'illustrent les inscriptions de Delphes. Trois textes législatifs font état de ses pouvoirs en matière de justice. Dans la loi de Cadys, le Conseil est chargé de punir les infractions aux dispositions légales : il est tenu d'organiser le jugement du coupable dénoncé dans les dix jours qui suivent la dénonciation (col. II, 1. 13-14) ; il confisque les gages déposés en garantie de la dette dans le cas où le prêteur a consenti un prêt à une femme sans l'autorisation de son κύριος (col. VI, 1. 10-1 1)1. Aux termes de la convention entre Delphes et Pellana, le voleur pris en flagrant délit est conduit enchaîné devant le Conseil, qui le fait incarcérer dans le cas où il est incapable de verser la caution exigée2. C'est encore au Conseil qu'il incombe de faire enchaîner et jeter en prison le mauvais fils qui ne rend pas à ses parents les devoirs et les soins prescrits par la loi3. Comme la Gérousia de Sparte, et à la différence de la Boulé athénienne, la Boula de Delphes semble donc avoir disposé dans le domaine judiciaire de pouvoirs étendus. C'est là, selon Aristote, un trait distinctif des constitutions oligarchiques4. L'activité financière du Conseil n'est plus attestée pour nous que dans les opérations relatives à la reconstruction du temple. C'est lui qui est chargé de tenir les comptes de la contribution particulière des Delphiens (19 et 20). A la requête des naopes, il paie les entre preneurs soit directement soit par l'intermédiaire des naopes eux-mêmes et spécifie dans sa comptabilité l'usage qui a été fait des sommes reçues. Il est en outre le gardien des fonds de l'Amphictionie : ceux-ci en effet sont déposés παρ τδα πόλει των Δελφών. Nous étudierons ces attributions financières avec plus de détail (1) FD, III 1, 294 II, l. 13-14; F. Salviat, dans SaMat-Vatin, Inscriptions de Grèce centrale, p. 58-61. Ci-dessus p. 62 n. 3. (2) FD, III 1, 486, I B, /. 8-11. (3) L. Lerat, Rev. Phil., 1943, p. 85-86. (4) Aristote, Const. Athènes, XLV ; Busolt, Gr. Staatskunde, II, p. 681 (à propos des attributions judiciaires de la Gérousia Spartiate) ; C. Hignett. A history of the Athenian constitution, p. 240-241.

LES NEUF PRYTANES DE DELPHES

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quand nous examinerons les comptes eux-mêmes1. Notons seul ement pour l'instant que la gestion des fonds sacrés est souvent confiée par les cités grecques à leur Boulé. A Athènes, les ιερά χρήματα sont déposés au Bouleutérion, et la Boulé exerce un contrôle très étroit sur la gestion des fonds publics, ainsi que la surintendance des bâtiments publics qu'elle inspecte ; elle examine les maquettes proposées par les architectes pour les édifices neufs2. Il n'est donc pas étonnant que la Boula delphique ait été la dépos itaire et en partie la gestionnaire des fonds consacrés à la reconstruction du temple : c'est une fonction qui lui revenait normalement. 4) Les prytanes. La Boula gérait la contribution particulière des Delphiens, mais non les fonds amphictioniques déposés à Delphes et confiés à sa garde. Toutefois la cité exerçait un droit de regard sur ces fonds, tout d'abord, comme les autres Amphictions, grâce à ses deux hiéromnémons, mais aussi par l'intermédiaire d'un collège de hauts magistrats delphiens, les prytanes, délégués par elle auprès du Conseil amphictionique3. Ces prytanes, nous l'avons dit, en dépit de leur homonymie avec les prytanes athéniens, n'ont rien à voir avec la Boula. Ils n'en sont pas, comme le croyait É. Bourguet, la « commission finan cière ». Trois faits le prouvent à l'évidence : 1° Les comptes 19 et 20 nous ont conservé les comptes de la Boula pour une période d'un demi-siècle environ. Or, sauf une exception dont je parlerai tout à l'heure, il n'est jamais question des prytanes dans ces comptes, ce qui serait inexplicable si les prytanes étaient vraiment la commission financière de la Boula. 2° On pourrait objecter, il est vrai, que les prytanes, faisant partie du Conseil, sont implicitement désignés par les termes collectifs ά πόλις, ά βουλά ; que leur activité s'exerce à l'intérieur du Conseil, mais que les documents officiels émanent normalement

(1) Cf. ci-après p. 172 sq. (2) Démosthène, Contre Timocrate, 96 : έστιν ύμΐν κύριος νόμος . . . τους έχοντας τα θ' ιερά και τα όσια χρήματα καταβάλλειν εις τό βουλευτήριον ; Aristote, Const. Athènes, XLV, 2 ; XLIX, 3. (3) Je reprends ici les termes de mon étude « Les prytanes de Delphes », BCH 94 (1970), p. 117-132. Sur le récent article de P. Marchetti, «Les prytanes dans leurs fonctions d'agents comptables» [BCH 101 [1977] p. 160-164), je renvoie le lecteur à mes observations publiées ci-après en appendice, p. 243-245.

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de « la cité » ou du « Conseil » tout entier. Le fait suivant exclut cette interprétation. Lors de la séance de vérification des comptes qui eut lieu en 325 sous l'archontat de Charixénos (20, 20 sq.), au moment où l'Amphictionie fit appel à nouveau à la contribution particulière des Delphiens pour achever la reconstruction du temple, toutes les personnes présentes sont nommées : les vingt-quatre hiéromnémons, les quinze bouleutes du semestre, les treize délégués de la cité de Delphes, les trente et un naopes. Or, dans cette liste nominale, complète, de toutes les personnes présentes le jour où le Conseil répondait de plus de trente années de gestion financière, quels magistrats sont absents ? Les prytanes, prétendue com mission financière du Conseil ! 3° L'absence des prytanes en une pareille circonstance suffirait à prouver que ces magistrats n'étaient pas la commission financière du Conseil. Un troisième fait, rapporté dans le compte 20 confirme cette conclusion. Le Conseil a donc fait approuver ses comptes par l'assemblée extraordinaire réunie sous Charixénos. Il recommence à verser aux naopes, en les prélevant sur la contribution particulière des Delphiens, les fonds nécessaires à l'achèvement du temple. Mais il effectue ses paiements selon une procédure nouvelle (20, 50-101) : au lieu de verser à l'ensemble des naopes, comme il le faisait avant 340, des sommes variables, proportionnelles aux dépenses engagées, bref, au lieu de régler des factures à mesure que les naopes les lui présentent, le Conseil paie désormais aux deux naopes « delphiens » une contribution annuelle forfaitairement fixée à trente mines1. Toutefois, au cours d'une période transitoire entre l'ancien régime et le nouveau, durant deux années consé cutives, sous les archontats de Pleistôn et d'Évarchidas, les trente mines, au lieu d'être remises directement aux naopes delphiens comme elles le seront par la suite, sont provisoirement confiées aux prytanes (20, 51-59). Il est probable, comme le supposait Bourguet, que ceux-ci avaient mission de verser la somme aux naopes sitôt que certaines conditions (ignorées de nous) seraient remplies. Or les prytanes en charge sous Pleistôn, parvenus à la fin de leur mandat, possèdent toujours les trente mines. Des raisons que nous ne connaissons pas, mais que nous pouvons conjecturer avec quelque vraisemblance, les ont empêchés d'effec tuer le paiement aux naopes avant leur sortie de charge. Que faire ? Normalement, ils devraient rendre la somme au Conseil, (1) Cf. ci-après p. 184 sq.

UNE PERIPETIE ADMINISTRATIVE

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de qui ils l'ont reçue, et le Conseil la reverser aux prytanes de l'année suivante. Mais à quoi bon alourdir la comptabilité en enregistrant deux opérations qui s'annulent ? Les prytanes de Pleistôn transmettent donc directement le dépôt à leurs succes seurs, les prytanes d'Évarchidas, et, afin de dégager leur responsab ilité, font officiellement constater le transfert par l'Ecclésia de Delphes. Après quoi, nous n'entendons plus parler des trente mines confiées aux prytanes, sans doute parce qu'ils ont enfin réussi à les verser à leurs destinataires, les naopes delphiens. Tels sont les faits. Comment les expliquer, dans l'hypothèse où les prytanes seraient membres du Conseil et, qui plus est, commiss ion financière du Conseil ? Il faudrait admettre que le Conseil, ou plutôt, puisqu'il s'agit de finances, sa commission financière, aurait remis aux prytanes, c'est-à-dire à elle-même, une somme que lui, Conseil, devait verser à Delphes aux naopes delphiens ! Pour quel motif le Conseil retirerait-il trente mines de sa caisse pour les confier ensuite à ceux-là mêmes qui, au double titre de membres et de commission financière du Conseil, auraient eu la garde de ladite caisse ? Devons-nous supposer que les prytanes ont durant deux années gardé les trente mines extraites de leur caisse à leur domicile particulier ? Et pourquoi le Conseil ferait-il constater devant l'Assemblée des Delphiens cette opération mineure — et inutile — de comptabilité interne ? Il est bien difficile de trouver un sens à cet épisode si l'on tient les prytanes pour des membres du Conseil. En réalité, bien que les circonstances qui ont motivé cette opération financière transitoire nous soient inconnues, l'explication la plus plausible est qu'il dut se produire entre Delphes et l'Amphictionie, lors de la réouverture du compte, quelque désaccord sur le choix du nouveau régime de paiement. La vérification de la comptabilité du Conseil a lieu sous Charixénos à la session du printemps 325 ; mais le paiement de la contribution forfaitaire n'est régulièrement versé aux naopes delphiens que sous l'archontat d'Eucritos, c'est-à-dire au plus tôt en 320-319, après un délai de cinq années. Le premier paiement, confié aux prytanes sous Pleistôn (322-321 au plus tôt), reste inemployé durant deux années. Cette péripétie administrative fut-elle provoquée par les contrecoups politiques de la mort d'Alexandre, en 323, ou par de simples difficultés locales ? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, tout se passe comme si Delphes, faute d'avoir abouti à un accord financier satisfaisant, refusait de verser aux naopes sa contribu tion annuelle, mais acceptait néanmoins de la confier à une tierce partie jusqu'au règlement du litige. Ainsi la somme n'est plus dans la caisse du Conseil ; elle n'est pas encore dans celle des naopes,

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donc, les naopes fussent-ils delphiens, dans celle de l'Amphictionie. Elle est déposée dans la caisse des prytanes, le temps qu'inter vienneune conciliation entre les points de vue opposés. Or les prytanes n'auraient pu jouer le rôle d'intermédiaires s'ils avaient été la commission financière du Conseil, c'est-à-dire à la fois juges et parties. Mais en leur double qualité de Delphiens d'une part, de gestionnaires des finances amphictioniques d'autre part, les prytanes étaient les magistrats que Delphes et l'Amphictionie devaient normalement s'accorder à choisir comme dépositaires temporaires, aussi longtemps que n'étaient pas acceptées les modalités nouvelles du versement de la contribution delphique. Et c'est naturellement l'Assemblée des Delphiens, propriétaire des trente mines, qui est habilitée à constater officiellement que cette somme, sortie des caisses du Conseil, mais non encore remise aux naopes, se trouve temporairement et par mesure d'exception confiée aux prytanes d'Évarchidas. Résumons-nous : les prytanes ne participent pas à la gestion de la contribution particulière des Delphiens, principale activité financière du Conseil au ive siècle ; ils sont absents lors de la séance solennelle où est contrôlée la gestion financière de ce compte ; ils sont choisis comme dépositaires provisoires d'une somme que le Conseil doit normalement remettre aux naopes. D'une façon générale, ils ne sont jamais engagés dans une opération financière qui soit du ressort du Conseil. Aucune inscription de Delphes n'établit un lien quelconque entre le Conseil et les prytanes. Dans les comptes tels qu'ils nous sont parvenus, le Conseil de Delphes gère exclusivement les comptes delphiques, les prytanes exclusiv ement les comptes amphictioniques1. Là où intervient le Conseil, il n'est jamais question des prytanes, et réciproquement. Un bouleute exerce sa charge durant six mois, un prytane durant un an. La conclusion s'impose : les prytanes de Delphes n'étaient ni la commission financière du Conseil, ni même des membres de ce Conseil. Qui étaient donc ces prytanes (πρυτάνιες, πρυτανεύοντες) qui participent de façon régulière à l'administration du sanctuaire pythique, conjointement géré par la cité de Delphes et par l'Amphictionie ? En quoi consistaient exactement leurs fonctions ? Le mot prytane désigne principalement en grec deux catégories (1) II n'est pas absolument exclu, encore que nous n'en possédions aucune preuve, que les prytanes aient exercé des responsabilités financières dans l'administration delphique également (P. Marchetti, cité p. 77 n. 3). Toutefois, étant donné celles qui étaient les leurs dans l'administration amphictionique, un tel cumul de fonctions me paraît fort peu vraisemblable. Cf. ci-après p. 243-245.

DES MAGISTRATS DELPHIENS ANNUELS

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de magistrats : soit, comme à Athènes, une section du Conseil, soit le collège des premiers magistrats de l'État, dénommés selon les régions archontes, damiurges, prostatai, prytanes. En ce sens, les prytanes sont connus surtout dans les cités côtières de l'Asie Mineure et des îles avoisinantes, mais aussi dans des régions plus occidentales, à Corcyre, en Illyrie, en Épire, à Rhégion1. L'éponyme est habituellement choisi parmi eux. Je voudrais montrer qu'il en était de même à Delphes, l'éponyme étant le premier, Γάρχων, d'un collège de neuf prytanes, hauts magistrats de la cité. Les prytanes sont des magistrats delphiens. Les preuves en sont nombreuses : leur nom n'est jamais suivi d'un ethnique dans les inscriptions de Delphes ; ils rendent compte de leur activité, le cas échéant, devant l'Assemblée des Delphiens (20, 59) ; enfin ils figurent parmi les magistrats de Delphes chargés de représenter la cité aux cérémonies officielles qu'elle organise en mémoire d'Alcésippos, en l'honneur d'Eumène et d'Attale II2. Leur qualité de Delphiens est donc certaine. Leurs fonctions sont annuelles : elles commencent et finissent avec celles de l'archonte éponyme3 ; d'où les expressions τοί πρυτάνι,ες τοί επί Πλείστωνος άρχοντος, επί Εύαρχίδα άρχοντος, « les pry tanes en fonction sous l'archontat de Pleistôn, sous l'archontat d'Évarchidas » (20, 55, 58). Dans la comptabilité amphictionique, ils sont toujours nommés immédiatement après l'archonte et avant les hiéromnémons. La succession de leurs noms, habituell ement huit, ne semble pas fixée par un ordre protocolaire, car elle varie selon les listes. Un même citoyen pouvait être prytane plusieurs fois, mais probablement pas au cours de deux années consécutives. C'est du moins ce qui semble ressortir des listes telles que nous les possédons. On ne voit jamais qu'un même personnage (1) Busolt, Gr. Staatskunde, I, p. 161 n. 2; 351 ; 356-366; 419-420 et n. 4 ; 451 n. 5 ; 504-509 ; II, p. 787. L. Robert, Monnaies grecques d'Asie Mineure, p. 40-41 (à propos de Varchiprylane de Milet, Priène, Aigialé d'Amorgos) ; REG 81 (1968), Bull. n. 321 (un prytane monétaire à Apollonia d'Illyrie, époque impériale) ; Hellenica 10 (1955), p. 283-292 (prytane éponyme d'une cité d'Épire) ; PAE 1952, p. 357359 (SE G 15, 383 ; N. G. L. Hammond, Epirus, p. 655 : prytane éponyme de Cassopé d'Épire) ; S. Annamali et M. Korkuti, Les Illyriens et la genèse des Albanais, p. 92 n. 4 (prytane éponyme à Amantia ; cf. L. Robert, Hellenica 11-12, p. 271). Cf. ci-après p. 85-86. (2) G. Roux, Delphes, p. 203-205 ; ci-après p. 87 sq. (3) L'année civile de Delphes débutait au mois d'Apellaios, la pylée d'automne amphictionique seulement dans le courant du mois suivant, en Boucatios (cf. annexe II, p. 235). Il y avait donc un décalage d'un peu plus d'un mois entre l'entrée en charge de l'archonte delphien et le début de l'exercice financier amphictionique, de la « pylée » dont il devait être l'éponyme. D'où une difficulté pour dater les opérations effectuées durant le mois d'Apellaios et le début de Boucatios. Cf. ci-après p. 176-179.

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soit prytane dans deux collèges successifs : Tarantinos et Agathyllos (14 II, 3-4 ; 22, 13), prytanes sous l'archontat de Chairolas (343-342), le sont à nouveau sous Aristonymos (341-340), mais non sous l'archontat intermédiaire de Peithagoras (342-341). Toutefois, il y a de telles lacunes dans la succession des listes que ce point ne peut être tenu pour certain. Bien que cela ne soit dit dans aucun texte, il est probable que les prytanes se recrutaient exclusivement dans la catégorie des citoyens de plein droit, ayant accès à toutes les magistratures, les damiurges. Les listes portent habituellement huit noms, jamais plus, rarement moins. Il peut advenir en effet que le collège délègue exceptionnellement une partie de ses membres pour effectuer en son nom une opération financière. Sous l'archontat de Chairolas par exemple, cinq prytanes seulement assistent à la perception de l'amende annuelle payée par les Phocidiens1 ; leurs cinq noms sont transcrits sur le reçu d'Élatée : Tarantinos, Agathyllos, Thyméas, Théon, Étymondas. Mais les inscriptions de Delphes pour l'année correspondante énumèrent comme d'habitude huit noms : aux cinq précédents elles ajoutent Énéas, Épias et Me[ ]. Il semblerait donc que nous puissions suivre Bourguet et fixer à huit le nombre des prytanes. Toutefois, une phrase de Pausanias, dont la valeur documentaire ne saurait être sous-estimée, montre à mon avis qu'à Delphes, comme dans la plupart des autres cités possédant un collège de prytanes, l'éponyme faisait partie de ce collège, et que Γάρχων n'était autre que le neuvième prytane, ou plutôt le premier d'un collège de neuf. Examinons cette phrase de Pausanias (X, 2, 3), trop peu considérée jusqu'ici. Il importe de la citer en entier : την δε των Δελφών κατάληψί,ν έποιήσαντο οι Φωκεΐς, Ηρακλείου (Ήρακλείδου, codd.) μέν πρυτανεύοντος εν Δελφοΐς και 'Αγαθοκλέους Άθήνησιν άρχοντος, τετάρτων δ' έτει πέμπτης Ολυμπιάδος επί ταΐς εκατόν, ην Πρώρος ένικα Κυρηναΐος στάδιον, « les Phocidiens s'emparèrent de Delphes alors qu'Héracleios était prytane à Delphes, Agathoclès archonte à Athènes, la quatrième année de la cent cinquième olympiade, lorsque Prôros de Cyrène fut victorieux dans le stade ». On ne saurait souhaiter plus grande précision. L'occupation de Delphes par les Phocidiens en 356 est datée par le synchronisme de quatre chronologies : « prytane » éponyme de Delphes, « ar(1) Syll.3, 231 ; cf. ci-après p. 167-172. C'est encore probablement une délégation de cinq prytanes qui apporte, en 325, à l'Amphictionie la contribution delphique de la capitation (J. Bousquet, Mél. Baux, p. 21-31, en particulier 27-28). Il s'agit selon moi d'une « cinquième obole », au moins, non d'une troisième comme le croit l'auteur ; cf. ci-après p. 156-159.

PAUSANIAS ET LE PRYTANE EPONYME

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chonte » éponyme d'Athènes, année de l'Olympiade, nom de l'olympionique vainqueur dans le stade. Une phrase de ce genre n'est pas de celles qu'un auteur cite au courant de la plume, en se fiant à sa mémoire. Pausanias l'a évidemment recopiée dans un historien —- nous ne saurions dire lequel — qui s'était lui-même reporté à quelques fasti delphici. Un détail le prouve : cet auteur anonyme date en effet la fin de la troisième guerre sacrée comme il en avait daté le début en citant le nom de Γ« archonte » athénien, l'année de l'Olympiade, le nom de l'olympionique, mais en omettant le nom de l'éponyme delphien. Or il n'y avait pas cette année-là, les comptes le confirment, de magistrat éponyme à Delphes, l'occupation de la cité par les Phocidiens et les tribulations de la guerre ayant entraîné au bout de quelques années un état d'« anar chie » et bloqué le fonctionnement des magistratures régulières. Dans ces conditions, il est indéniable que Pausanias s'informait auprès d'un auteur bien renseigné : celui-ci, dans une phrase fort précise, citant une chronologie officielle, distinguait soigneusement, en les opposant, l'éponyme delphien, « prytane », de l'éponyme athénien, « archonte ». Comment ne pas conclure que l'un des prytanes était le magistrat éponyme des Delphiens ? L'épigraphie semble cependant démentir le témoignage de Pausanias : dans les actes officiels, le nom de l'éponyme est toujours précédé du titre d'« archonte » (άρχοντος), jamais de celui de « prytane » (πρυτανεύοντος). En outre, le « prytane » de l'année 356, dénommé dans les manuscrits de la Périégèse Héracleidès, porte dans les comptes (19, 3 ; BCH 1949, p. 177) le nom d'Heracleios. Dans ces conditions, il était naturel que l'on n'accordât aucun crédit à un témoignage entaché d'une double erreur, à la fois sur le nom et, croyait-on, sur le titre du personnage. Je ne pense pas que Pausanias, ou plutôt sa source, se soit trompé autant qu'il y paraît. L'erreur sur le nom propre est certaine, mais vénielle : simple faute de transcription entraînée par la banalité du nom Héracleidès, alors qu'Héracleios, nom de mois, est inhabituel comme nom d'homme1. Il est compréhensible, il était presque fatal, qu'un copiste dérouté par le mot rare, ait transcrit ΗΡΑΚΛΕΙΟΥ par ΗΡΑΚΛΕΙΔΟΤ, soit involontairement, par inattention, soit volon(1) É. Bourguet {FD, III 5, commentaire à 19, 3, p. 86) rappelle que l'on donnait parfois à un nouveau-né le nom du mois de sa naissance : Θεδαίσιος {IG, XI, 1064), Θεμίστιος. Héracleios se lit encore dans les comptes BCH 73 (1949), p. 177 (inv. 7026) ; 81, 14 (attribué à tort au Conseil de Delphes ; en fait un compte des trésoriers : cf. ci-après p. 125) ; un bouleute porte ce nom sous l'archontat d'Hiérondas (G. Daux, Chronologie delphique, F 10, p. 26 : date incertaine).

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tairement, pour corriger une erreur supposée de son modèle. La faute peut être antérieure ou postérieure à Pausanias, ou avoir été commise par Pausanias lui-même. Elle ne tire pas à consé quence. Mais comment expliquer une erreur sur le titre du magistrat ? Comment admettre qu'un auteur ou un scribe ait substitué à tort le titre de prytane au titre d'archonte, si banal pour un éponyme ? Du point de vue de la critique textuelle une telle faute est impro bable. Elle semble pourtant indiscutable, puisque l'épigraphie delphique ne connaît d'autre éponyme que l'archonte et mentionne justement un Ηρακλείου άρχοντος dans les années où débuta la guerre sacrée. On a donc incriminé l'ignorance de Pausanias et des auteurs anciens : « On a insisté ailleurs sur l'impropriété des termes par lesquels avant lui Plutarque et les gens de son temps avaient désigné beaucoup de choses delphiques, même des institu tions et des charges officielles, βασιλεύς et στρατηγός au lieu d' άρχων, προφήτης (déjà chez Hérodote) au lieu de ιερεύς... η1. Rien ne me paraît plus contraire à la vraisemblance que d'accuser Hérodote, Plutarque ou les Delphiens, fussent-ils de l'époque impériale, d'avoir employé à tort et à travers, dans leurs ouvrages ou leurs décrets, les noms des magistratures ou des sacerdoces de la cité. Quand Plutarque donne à un certain Nicandros tantôt le titre de προφήτης et tantôt celui de ιερεύς, peut-on raisonnablement le soupçonner, lui, prêtre d'Apollon, d'avoir ignoré qu'à Delphes, comme d'ailleurs dans presque tous les sanctuaires oraculaires, le prêtre et le prophète remplissaient des fonctions bien distinctes, et que leurs titres n'étaient pas plus interchangeables que ceux de στρατηγός et de βασιλεύς gravés dans les décrets officiels ? Qui, mieux que l'auteur des dialogues pythiques, était capable de les employer à bon escient2 ? De même, lorsque nous lisons dans Pausanias 'Ηρακλείου πρυτανεύοντος au lieu de Γάρχοντος attendu, nous ne pouvons nous permettre d'écarter la difficulté en déclarant que le Périégète (ou sa source) ignorait ce dont il parlait : dans son contexte, le mot ne saurait passer pour une inadvertance. L'historien anonyme auprès duquel se renseigne Pausanias oppose délibérément à l'éponyme Agathoclès, archonte à Athènes, l'éponyme Héracleios, prytane à Delphes. Un témoignage aussi précis mérite d'être sérieusement examiné et nous devons nous demander s'il est condamné autant qu'il le paraît par l'épigraphie (1) É. Bourguet, Adm. fin., p. 85. (2) Plutarque, De Ε apud Delphos, 4 (386 B) ; De defeclu oraculorum, 51 (438 B). J'ai défendu Plutarque contre cet injuste reproche d'inexactitude dans mon Delphes, p. 56-59.

LES « ARCHONTES » A DELPHES

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delphique. Certes, en l'état actuel de notre documentation, privés de la Constitution de Delphes publiée par Aristote, nous ne pouvons prétendre aboutir sur ce point à d'absolues certitudes. Voici du moins comment le témoignage de Pausanias et l'épigraphie me paraissent pouvoir être réconciliés. Les termes άρχων, άρχοντες désignent en grec soit, au sens étroit, les membres d'un collège d'archontes, tels les archontes athéniens, soit, au sens large, tout magistrat εναρχος, dans l'exercice de son αρχή, quelle que puisse être la dénomination précise de sa magistrat ure. Cet emploi du mot dans un sens général, donc imprécis, est illustré à Delphes même par les documents épigraphiques. Dans certains actes d'affranchissement, dans certains décrets, άρχοντες désigne non pas des « archontes », mais les membres de la Boula, les βουλευταί en exercice ; on voit même figurer côte à côte, dans un même acte d'affranchissement et sans que rien les distingue, Γάρχων éponyme et un άρχων qui n'est autre qu'un bouleute paraissant en qualité de témoin1. Il est donc concevable, à Delphes plus facilement qu'ailleurs, que le terme άρχων ait pu introduire dans le formulaire officiel le nom du πρύτανις éponyme dans l'exercice de son αρχή, άρχων par excellence de la cité dont il était le premier magistrat, doté d'une eminente dignité parmi ses collègues, primus inter pares. Πρύτανις, βουλευτής désignent le titre du magistrat, άρχων l'exercice de sa magistrature. Dans le cas des membres du Conseil, il est difficile d'expliquer pourquoi les termes vagues άρχων, άρχοντες, ont été substitués aux termes précis βουλεύων, βουλευταί, qui auraient été plus clairs. Au contraire, dans le cas du prytane éponyme, on aperçoit la raison qui a fait préférer άρχων à πρύτανις. L'emploi du premier terme, au lieu du second, avait l'avantage, dans les actes datés par l'éponyme et où les prytanes figuraient collégialement, d'éviter la succession bizarre de deux formules du type « πρυτανεύοντος του δεινός (éponyme), πρυτανευόντων του δ., του δ. », etc. (huit prytanes). Le même désir de distinguer le prytane éponyme de ses collègues fait nommer, à Milet, Amorgos et Priène le prytane éponyme άρχιπρύτανις2, pour ainsi dire Γ« archonte des prytanes », tandis qu'à Thyrrheion les (1) Cf. exempli gratia FD, III 3, 1 et 47, où l'unique bouleute témoin de l'acte porte le titre ά'άρχων, comme l'éponyme inscrit en tête du décret. Selon F. Salviat {Inscrip tions de Grèce centrale, p. 60-61), les άρχοί mentionnés dans les inscriptions du ive siècle « s'identifient avec les bouleutes en exercice chaque semestre ». Toutefois, dans l'in scription des Labyades (CID, I, 9, D, l. 26), άρχων, génitif pluriel, désigne certainement les « autorités » de la phratrie (G. Roux, RA 1973, p. 63). (2) L. Robert, Monnaies grecques d'Asie Mineure, p. 40-41. On trouve encore un archiprytane éponyme à Isaura (Isaurie) au ive siècle de notre ère (A. S. Hall, Anatolian Studies 22 [1972], p. 213-216 ; J. et L. Robert, REG 86 [1973], bull. n° 479).

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collègues de l'éponyme, πρύτανις par excellence, sont appelés ύποπρυτάνιες, « prytanes en second »1. Dans la même intention, les Rhodiens emploient, au lieu de la formule directe πρυτανεύοντος του δεινός, la périphrase επί πρυτανίων των άμφί του δεινός (nom de l'éponyme), « sous les prytanes accompagnant un tel »2. Il me paraît donc plus que probable que l'historien anonyme consulté par Pausanias n'a pas péché par ignorance, mais qu'il a tenu tout au contraire à montrer sa bonne connaissance des institutions delphiques. 11 savait qu'à Delphes l'éponyme, magistrat parexcellence, dont le nom était introduit officiellement dans les actes par le terme α'άρχων, était, comme dans beaucoup d'autres cités, l'un des prytanes. Il souligne la différence avec Athènes en oppo sant à l'éponyme athénien Agathoclès, membre d'un collège d'archontes, 'Αγαθοκλέους Άθήνησιν άρχοντος, l'éponyme delphien Héracleios, membre d'un collège de prytanes, 'Ηρακλείου πρυτανεύον τος έν Δελφοΐς. Le désaccord entre le témoignage de Pausanias et celui de l'épigraphie n'est qu'apparent ; il n'existe, à mon avis, que dans le formulaire. On remarquera en outre que le nombre impair de neuf prytanes s'accorde aisément avec le nombre impair de quinze bouleutes pour former un système constitutionnel cohérent. Le Conseil était l'un des corps principaux de l'État. Il est certain que chacune des tribus delphiques devait y être représentée, chaque semestre, par un nombre égal de bouleutes. Aucun document ne nous enseigne explicitement le nombre des tribus de Delphes. Toutefois, le chiffre de quinze bouleutes ne laisse le choix qu'entre deux possi bilités : trois tribus déléguant chacune cinq bouleutes ou cinq tribus déléguant trois bouleutes. Gomme le Conseil, les prytanes sont l'un des corps les plus importants de l'État. Chaque tribu delphique devait donc y être également représentée. Or le chiffre de neuf prytanes s'accorde mieux que le chiffre de huit avec le nombre impair de tribus que postule l'existence de quinze bouleutes : trois tribus fournissent chacune à l'État trois prytanes pour l'année et cinq bouleutes pour chaque semestre, soit dix bouleutes par an. On notera enfin que la cité comptait six « polètes des dixièmes » (20, 88-89) et qu'elle confia l'administration des donations pergaméniennes à deux commissions spéciales de trois épimélètes et de trois commiss aires au blé3, chiffres qui s'accordent parfaitement avec l'hypothèse d'un corps civique composé de trois tribus : chaque tribu nomme (l! E. Mnstrokostas, MDAI, Λ, 80 (1965 , p. 157-158, n» 13. (2; Sylt.3, 110. (3) FD, III 3, 239, /. 14 ; G. Daux, Delphes au IIe et au Ier s., p. 687, texte C, /. 22.

MAGISTRATS HOMONYMES

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cinq bouleutes, trois prytanes, deux polètes des dixièmes, un épimélète des donations et un commissaire au blé. Il faut maintenant examiner deux objections possibles. La première pourrait être tirée des listes de prytanes elles-mêmes. Dans deux de ces listes un même nom propre désigne l'archonte éponyme et l'un des huit prytanes : έπί 'Αριστωνύμου άρχοντος εν Δελφοΐς, πρυτανευόντιον. . . Άριστωνύμου (22, 1. 11 sq.); έπί Θέωνος άρχοντος έν Δελφοΐς, πρυτανευόντων... Θέωνος (61 II Α, 1. 11 sq.). Bourguet en déduisait que le même personnage remplissait en ce cas la fonction d'archonte et celle de prytane, donc, selon lui, de membre de la commission financière du Conseil1. Or, si l'archonte était l'un des neuf prytanes, son nom ne devrait évidemment pas réapparaître dans la liste des huit autres. L'explication que je propose serait donc condamnée. En réalité, plutôt qu'un cumul, sans exemple à cette époque, de la charge d'archonte éponyme et d'une autre magistrature, nous trouvons ici deux cas d'homonymie comme il en existe d'autres dans les inscriptions de Delphes. Deux personnages portant le même nom figurent souvent dans un même collège, sans que l'on prenne la précaution de les distinguer par leurs patronymes. A titre d'exemple, sont nommés sans leur patronyme deux Cléophanès prytanes sous Dion (50 I, 1. 14), deux Amyntas bouleutes au cours du même semestre sous Nicodamos (G 24), deux Archélaos sous Alexéas (K 13), deux Damôn sous Tarantinos (M 17) 2. Aristonymos et Théon, «ar chontes », sont de même distincts d'Aristonymos et Théon, « prytanes ». En l'absence des patronymes, la disposition des noms sur la pierre suffisait à indiquer au lecteur qu'il y avait dans chaque collège deux Aristonymos et deux Théon, l'un étant le « prytane-archonte », éponyme, le second un simple « prytane » membre du collège des neuf. On pourrait trouver une seconde objection dans le fait que certains décrets nomment concurremment les πρυτάνιες et les άρχοντες. N'y avait-il donc pas à Delphes, à côté du collège des prytanes, un collège d'archontes auquel appartiendrait naturell ement notre archonte éponyme ? Le sens large du terme dans les inscriptions de Delphes pourrait être en effet la source d'une certaine confusion. Mais un peu d'attention prêtée au contexte et à l'ordre dans lequel sont énumérées les magistratures suffit à dissiper tout malentendu. Considérons d'abord le décret organisant les Alcésippeia, les fêtes célébrées par la cité à la mémoire — et aux frais ! — d'Alcé(1 Adm. fin., p. 47-48 ; FD, III 5, commentaire ad loc. (2; G. Daux, Chronologie delphique, ad loc.

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sippos de Calydon1. La cérémonie comportera une procession qui défilera de Γ« aire » au grand autel d'Apollon, où aura lieu le sacrifice. Participeront au défilé les prêtres d'Apollon και τον άρχοντα και τους πρυτάνεις και τους άλλους πολίτας πάντας, « l'a rchonte (éponyme, nommé en tête) et les prytanes (donc les huit autres membres du collège) et tous les autres citoyens ». Alcésippos de Calydon est un particulier : la représentation officielle de la cité est limitée au collège des prytanes. Deux processions analogues sont organisées en l'honneur — et aux frais — d'Eumène II et d'Attale II. Mais comme il s'agit de souverains généreux et vivants, donc capables de se montrer plus généreux encore, Delphes célèbre avec plus d'éclat les Euméneia et les Atlaleia2. Participeront au cortège des Euméneia, outre les deux prêtres d'Apollon, les prêtres des autres dieux και οι πρυτάνεις και άρχοντες και τα άλλα αρχεία και οι λαμπαδισταί άφ' έκάστας φυλάς άνδρες δέκα. Les « archontes » sont ici nommés après les « prytanes ». Or, dans les inscriptions de Delphes, l'archonte éponyme est toujours nommé avant les prytanes, et ceux-ci, parce qu'ils sont la plus haute magistrature civile, ne sont jamais précédés par un autre magistrat que par l'archonte épo nyme. Il est donc probable que dans ce contexte le mot πρυτάνεις désigne le collège des prytanes au complet, c'est-à-dire les neuf prytanes, y compris l'archonte éponyme, et que les άρχοντες nommés après eux et avant les « autres magistrats » sont les bouleutes, qui portent justement ce titre dans les actes d'affra nchissement contemporains : ce sont les άρχοντες άεί οι εναρχοι, les εναρχοι βουλευταί mentionnés dans le texte. Les mêmes magist rats, énumérés dans le même ordre, participeront également à la procession des Allaleia ; mais les lampadistes sont remplacés par les enfants des écoles, bénéficiaires des largesses du roi, et le mot άρχοντες n'est pas suivi, comme dans le texte relatif aux Euméneia, de la formule και τα άλλα αρχεία, soit que la procession des Attaleia ait concerné un nombre moindre de magistrats, soit que le lapicide ait oublié la formule, soit plutôt que le mot, pris ici dans son sens le plus large, désigne tous les magistrats autres que les prytanes. Il n'apparaît nulle part qu'il y ait eu à Delphes, comme à Athènes, un collège d'« archontes » auquel aurait appartenu l'éponyme. Le titre ne s'applique pas aux membres d'un collège déterminé,

(1) Syll.3, 631 (Sokolowski, Lois sacrées des cités grecques, 81) ; G. Roux, Delphes, p. 203-204. (2) Syll.3, 671 ; FD, III 3, 238 (Sokolowski, /./. Supplément. 44) ; Syll.3, 672 (Sokolowski, /./., 80) ; G. Daux, Delphes au IIe et au Ier s., p. 497-511 ; 682-698.

LES PRYTANES, PREMIERS MAGISTRATS DE DELPHES

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mais aux magistrats de collèges divers dans l'exercice de leur αρχή, prytane éponyme ou bouleutes du semestre. Voici encore une observation qui ne constitue pas un argument, mais qui· s'accorde agréablement avec nos conclusions : toutes les listes de prytanes sont toujours précédées immédiatement par le nom de l'archonte éponyme. Les huit prytanes ne sont jamais énumérés seuls ; toujours ils forment bloc avec l'archonte. Si, dans le cours d'un compte déjà daté par le nom de l'archonte éponyme, on est amené à répéter les noms des prytanes, on répète aussi celui de l'archonte1. Cette répétition, superflue s'il s'agissait seulement de chronologie, ne surprendra nullement si, comme le suggère le texte de Pausanias, l'archonte n'est autre que le premier des neuf prytanes. Je conclurai donc : les prytanes de Delphes n'étaient pas une partie du Conseil, mais un collège de hauts magistrats existant par lui-même, comme à Mytilène, Naxos, Chios, Milet, Ténédos, Samos, Rhodes, Gambreion, Phocée, Colophon, Priène, Magnésie du Méandre, Corcyre, certaines cités d'Illyrie, Rhégion, etc. Il me paraît assuré, en raison du témoignage de Pausanias, qu'ils étaient au nombre de neuf, l'archonte éponyme étant le premier d'entre eux. Busolt observe2 que ces hauts magistrats portent plutôt le nom d'archontes ou de damiurges dans les institutions d'inspiration démocratique et de prytanes — mot insistant sur l'idée de hiérar chie — dans celles des cités à tendances aristocratiques ou oligar chiques : ce qui est en accord avec ce que nous savons par ailleurs de la constitution de Delphes. Sur les attributions de ce collège à Delphes nous ne sommes que très partiellement renseignés, parce que les inscriptions qui nous en parlent sont essentiellement des comptes amphictioniques. Nous connaissons donc surtout leurs fonctions d'administrateurs financiers délégués auprès de l'Amphictionie ; elles ne représen taient certainement qu'un aspect de leur activité de magistrats delphiens, mais un aspect important. Les comptes montrent clairement ce qui distinguait l'adminisII) FD, III 5, 47 I, /. 23-25 et l. 60-63 ; 48 II, /. 2-4 et l. 31-38. Une seule exception possible serait le texte FD, III 4, 284, relatif, semble-t-il, au scandale de 125. Le nom de l'archonte (peut-être Héracleidas, selon Pomtow et Daux) paraît être suivi, après une lacune, de celui de deux hiéromnémons delphiens, puis de celui des prytanes, puis de celui des autres hiéromnémons. Mais l'insertion d'une liste de prytanes delphiens dans une liste amphictionique de hiéromnémons serait sans autre exemple. En fait, comme le remarque A. Plassart dans son commentaire, « la date par l'archonte delphien peut se rapporter aussi bien à ce qui précède qu'à la liste de personnages qui suit ». Le texte est trop mutilé pour que le sens des premières lignes soit restituable. (2) Cf. note 1 p. 81.

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON

tration financière des prytanes de celle du Conseil. Le Conseil de Delphes administre exclusivement les finances de Delphes ; il gère la contribution particulière des Delphiens à la reconstruction du temple, contribution qu'il verse soit aux naopes, soit aux entre preneurs du temple sur ordre écrit des naopes. Cette activité mise à part, il n'a rien à voir avec les finances de l'Amphictionie. Les prytanes, dans nos comptes, administrent exclusivement les fonds appartenant à l'Amphictionie, recettes et dépenses. Pour tout ce qui touche aux finances, ils sont les intermédiaires normaux et obligés entre le Conseil amphictionique et la cité de Delphes. Si d'aventure les trésoriers ont besoin d'emprunter des dariques d'or — pour en faire façonner des couronnes — à la ville de Delphes, comme cela se produit sous Caphis (58, 6 sq.), l'emprunt est contracté par le canal des prytanes (έχρησάμεθα παρά των πρυτανίων, écrivent-ils) sans que cela suppose nécessairement l'existence d'une caisse spéciale des prytanes1. Ce sont eux qui apportent, en 325, à la caisse commune la contribution amphictio nique de Delphes, distincte de sa contribution particulière2 ; qui perçoivent les versements annuels de l'amende des Phocidiens avant de les remettre à la caisse amphictionique, puis, après 338, aux trésoriers ; qui adjugent avec l'Amphictionie les locations et fermages des biens confisqués aux bannis après la paix de 346 ; qui remettent aux naopes, sous Évarchidas, les 30 mines que leur a confiées la Boula delphique. Tous ces fonds parviennent à l'Amphictionie παρά των πρυτανίων, sans provenir pour autant d'une caisse propre aux prytanes : ils ne détiennent l'argent qu'en transit. Du côté des dépenses, ils ordonnancent les versements des fonds amphictioniques aux naopes pour le temple, aux entre preneurs pour les autres travaux, conjointement avec les hiéromnémons : έδώκαμες, disent les comptes, « nous avons payé », nous, prytanes et hiéromnémons ou, après l'institution des trésoriers, nous, prytanes et trésoriers3. Le verbe, à la premiere personne du

(1) Comme le suggère J. Bousquet, Mél. Daux, p. 28 n. 1. Cf. ci-après, p. 244-245. (2) J. Bousquet, Mél. Daux, p. 27-28. On évitera toutefois de déduire de ce fait des conclusions abusives : « Puisque ce sont les prytanes qui opèrent le transfert de la contribution delphique, cela paraît indiquer clairement qu'ils gèrent les finances de la Ville » écrit P. Marchetti (BCH 101 [1977], p. 161 n. 109). Les convoyeurs de fonds sont une chose, les administrateurs une autre. Les listes de contributions montrent qu'ils ne se confondent pas nécessairement. Cf. ci-après p. 162. (3) FD, III 5, 21, l. 14 ; 22, /. 6, 28; le verbe est omis, ou sous-entendu, dans le dernier compte du Conseil amphictionique où paraissent les prytanes, 47 I, /. 60-65 (sur ce compte mixte, cf. ci-après p. 121-122). Les trésoriers, qui gèrent les finances de l'Amphictionie après 339-338, reprennent la même formule : 49 II, /. 33-34, 38 (?) ; 50 II, /. 14; 58, /. 14, etc.

LES PRYTANES ET L ADMINISTRATION AMPHICTIONIQUE

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pluriel, qui annonce les paiements dans les comptes amphictioniques suit toujours en effet, dans les comptes antérieurs à 338, la liste des prytanes et la liste des hiéromnémons1. En l'absence de sujet exprimé, il concerne obligatoirement la totalité des per sonnes énumérées avant lui ; il ne peut en aucun cas renvoyer seulement aux prytanes dont les noms sont séparés de lui par la longue liste des hiéromnémons. Ainsi les prytanes, indépendam ment de leurs fonctions proprement delphiques, sont les délégués de Delphes auprès de l'Amphictionie pour la gestion conjointe des finances du sanctuaire. Ils apparaissent toujours dans les affaires qui intéressent à la fois la cité, propriétaire du sanctuaire, et les hiéromnémons, responsables de son administration : ils sont (1) P. Marchetti (BCH 101 [1977], p. 160) écrit : «...en attribuant aux prytanes et conjointement aux hiéromnémons une fonction d'administrateurs des finances amphictioniques exclusivement, G. Roux semble perdre entièrement de vue l'existence des trésoriers de l'Amphictionie, à telle enseigne qu'il traduit le verbe έδώκαμες qu'on rencontre fréquemment dans les comptes des trésoriers (souligné par P. M.) par la formule : « nous avons payé, nous prytanes et hiéromnémons », parce que « en l'absence de tout sujet exprimé il concerne obligatoirement la totalité des personnes énumérées avant lui ». C'est peut-être conclure un peu hâtivement ». —- P. Marchetti « semble perdre entièrement de vue » que les trésoriers, institués en 339, sous l'archontat de Palaios, ne sont entrés en fonction qu'à la pylée de printemps 338 et que, par consé quent, dans les comptes antérieurs à cette date (21, 22, et 47 I et II jusqu'à la ligne 19), έδώκαμες ne peut avoir d'autre sujet que « nous, prytanes et hiéromnémons ». Sinon, quel serait le sujet ? Quels seraient les mystérieux et anonymes dispensateurs de fonds '? Dans les comptes postérieurs, quand la comptabilité passe des hiéromnémons aux trésoriers, il va de soi que le sujet devient : « nous, prytanes et trésoriers ». Encore ne faut-il pas oublier que les trésoriers agissent κελευσάντων των ιερομναμόνων, «sur les ordres des hiéromnémons » qu'ils remplacent dans cette tâche aux côtés des prytanes, si bien qu'en fait ce sont les hiéromnémons qui gèrent les comptes par personnes interposées. Les prytanes, magistrats de Delphes, n'ont naturellement pas à donner des « ordres » aux trésoriers, magistrats amphictioniques, avec lesquels ils collaborent : ceux-ci ne reçoivent normalement leurs consignes que de ceux qu'ils reprAsentent, les hiéromnémons. Les noms des prytanes et des hiéromnémons, responsables des opérations et éponymes de la session, sont normalement exprimés au génitif dans l'intitulé du compte ; ils n'en sont pas moins le sujet sous-entendu de έδώκαμες, sans qu'il ait été besoin de répéter devant le verbe tous ces noms au nominatif, ce qui semble étonner P. M. (p. 161). Après 338, les noms des trésoriers ne sont pas recopiés en tête de chaque compte parce que ces magistrats exercent une fonction de longue durée (probablement quatre ans : cf. ci-après p. 123-125;. Conformément au décret qui les institue, on inscrit leur liste une fois pour toutes, à leur entrée en charge, sur une stèle exposée dans le sanctuaire (47 I, 13-14; à laquelle il est aisé de se reporter. Pour la même raison les naopes n'inscrivent pas non plus dans leurs propres comptes la liste des membres de leur collège, en principe nommés pour la durée de la reconstruction et, dont les noms sont également gravés sur une stèle spéciale, ά στάλα έν αι οι ναοποιοί (23 Ι, 65;. Au contraire, les prytanes et les hiéromnémons sont énumérés dans tous les actes dont ils sont responsables : la composition de leur collège varie en effet chaque année, et même, dans le cas du Conseil amphictionique, chaque semestre. Cf. ci-après p. 243-245.

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présents lors des versements de l'amende due par les Phocidiens, lors de la vente des fermages des propriétés confisquées au profit du dieu ; ils le seront encore, beaucoup plus tard, au moment du « scandale de 125 », lorsqu'il s'agira de faire rendre gorge à un certain nombre de Delphiens concussionnaires, coupables d'abus et de détournements commis aux dépens des biens du sanctuaire : affaire qui intéresse à la fois Delphes et l'Amphictionie1. Au ive siècle, lors de la reconstruction du temple, ils assurent avec les hiéromnémons thessaliens une sorte de permanence dans l'inter valle semestriel des pylées d'automne et de printemps2. Leur activité s'étend à l'ensemble du domaine amphictionique, de Delphes aux Thermopyles, alors que celle du Conseil est étroit ement limitée, dans les comptes, à la reconstruction du temple d'Apollon. Delphes occupait donc une place privilégiée dans l'administration amphictionique : elle participait à la gestion des finances non seulement par l'entremise de ses deux hiéromnémons, comme les autres « peuples », mais encore par son collège de prytanes qui la représentait en permanence au sein de cette admin istration. 5) Autres magistrats. Dans le compte 20, sous l'archontat de Thoiniôn (vers 317-316) et sous celui de Lysôn (vers 316-315), le paiement des trente mines que la cité de Delphes verse annuellement aux naopes est effectué non par la Boula, mais par les « polètes des dixièmes », πωλητηρες ταν δεκατάν (1. 88-95). C'est la seule mention de ces magistrats delphiens, chargés de mettre en adjudication la ferme des impôts du dixième. Ils sont au nombre de six (deux par tribu) et demeurent en fonction au moins deux ans : ils reparaissent en effet tous les six sous deux archontats consécutifs ; seul change l'ordre de leur nom. Durant ces deux années ils versent aux naopes, à la place du Conseil, en la prélevant sur leur propre caisse, la contribution particulière des Delphiens à la reconstruction du temple. Nous ne savons rien de plus à leur sujet. Il est probable qu'existaient dès le ive siècle des magistrats ou fonctionnaires qui apparaissent seulement dans les inscriptions d'époque postérieure, mais qui remplissaient des tâches nécessaires en tout temps : ainsi les épimélètes des troupeaux sacrés, l'épimélète du gymnase (78, 20, 22 ; le gymnase date du ive siècle au plus tard), (1) FD, III 4, 276 à 284 ; G. Daux, Delphes au IIe et au Ier s., p. 372, 699 sq. (2) Ci-dessus p. 46-50 : La délégation permanente.

AUTRES MAGISTRATS DE DELPHES

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l'architecte (mais celui-ci était peut-être un fonctionnaire de l'Amphictionie), le magistrat chargé de la protection des orphelins, όρφανοφύλαξ1. En dehors de ce que leur titre nous apprend sur leurs attributions, nous ne savons rien d'eux, et ils n'ont rien à voir avec les comptes du ive siècle. (1) G. Daux, l.L, p. 430-435.

LES COLLÈGES FINANCIERS : NAOPES ET TRÉSORIERS

1) Les naopes. Pourquoi fui , crée . La construction d'un édifice . de quelque .· n> le collège des naopes importance, temple, arsenal, enceinte fortifiée, était une entreprise considérable à l'échelle d'une cité grecque. Réunir les fonds nécessaires, procéder aux adjudications, contrôler et, le cas échéant, sanctionner les entrepre neurs,solder les dépenses, tenir une comptabilité, la publier, autant de tâches auxquelles n'auraient pu suffire les magistrats ordinaires de la cité, soit parce qu'ils étaient absorbés par les devoirs de leurs charges, soit parce qu'ils n'avaient pas les compét ences requises, soit, et surtout, parce que la brièveté de leur mandat, le plus souvent annuel, ne leur aurait pas permis de gérer de bout en bout, avec la continuité indispensable, une œuvre étendue parfois sur plusieurs années. Il était donc habituel d'élire, pour la durée des travaux, une commission extraordinaire de citoyens expérimentés qui en assumaient la responsabilité : θυμελοποιοί pour la construction d'une thymélé1, τειχοποιοί pour la construction ou la réfection d'un rempart2, ναοποποί pour la construc tion d'un temple. A Tanagra par exemple3, dans le courant du 111e siècle, un oracle prescrivit de reconstruire à l'intérieur de la ville le temple de Demeter et Coré précédemment édifié hors les murs, comme l'étaient souvent les sanctuaires consacrés à ces deux déesses4. Aussitôt la cité institue pour trois ans, temps présumé de la reconstruction, une commission officielle (αρχή) de trois membres âgés de trente ans au moins, qui surveillera les travaux en collafl IG, IV2 2, 103,/. 119, 134, etc. (Épidaure,. G. Roux, L'architecture de Γ Argolide, p. 131 sq. (2) Démosthène remplit ces fonctions à Athènes : Eschine, Ctés. 24, 27-28. 13) F. Sokolowski, Lois sacrées des cités grecques, n° 72, p. 145-147, avec bibliographie. (4) F. Salviat, BCH 83 (1959), p. 382-390 ; Cl. Rolley, BCH 89 (1965), p. 468-483. Sur ces transferts de sanctuaires campagnards à l'intérieur des murs, cf. L. Robert, Hellenica. IX, p. 31-33 ; J. et L. Robert, BEG 71 (1958), Bull. n° 286.

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boration avec l'architecte et le polémarque « afin que le sanctuaire de Demeter soit construit dans la ville le mieux possible, à l'endroit que choisiront le polémarque, les syndics et la commission élue (ή αρχή ή ήρεθεΐσα) ». Cette dernière recueillera les contributions volontaires (limitées à 5 drachmes par tête) des femmes de Tana gra ; si la somme recueillie est insuffisante, l'État fournira le complément nécessaire. Il est en outre prescrit aux trois commiss aires de publier sur une stèle le décret qui les investit de leurs pouvoirs et la liste des donatrices. Ainsi fut fait. La stèle nous est parvenue. Elle illustre les principales obligations d'un naope : recueillir les fonds, organiser et contrôler les travaux, les payer, publier les comptes. Les hiéromnémons étaient moins aptes encore que les magistrats d'une cité à diriger eux-mêmes la reconstruction d'un grand temple. Seuls les deux Delphiens résidaient à Delphes. Leurs collègues ne s'y réunissaient en principe qu'une fois tous les six mois, le temps d'une session. La durée du mandat variait selon les peuples : la diversité des calendriers en usage dans les cités faisait que certains hiéromnémons entraient en fonction à la pylée d'automne, d'autres à la pylée de printemps, si bien que l'on ne voyait jamais le même Conseil siéger aux deux pylées ordinaires de l'année1. Comment, dans ces conditions, aurait-il pu mener à bien l'œuvre de reconstruction qui requérait de l'esprit de suite et des contrôles constants ? Il était indispensable d'adjoindre au Conseil, dispersé et discontinu, une commission spécialement élue pour le repré senter auprès des entrepreneurs et jouissant des trois avantages qui lui faisaient défaut : la compétence, la permanence et la continuité. Ainsi naquit le collège des naopes amphictioniques, non point, comme on l'a dit parfois, à la suite de je ne sais quel calcul politique2, mais pour la simple raison que l'Amphictionie devait, à Delphes, reconstruire un naos. Un collège de ce genre était institué en vertu d'une loi, tel le décret de Tanagra déjà cité ou le ναοποϊκός νόμος relatif aux naopes (1) Cf. ci-dessus p. 26. (2) P. Cloché, « Les naopes de Delphes et la politique hellénique de 356 à 327 avant J.-C. », BCH 40 (1916), p. 78-142; «Les naopes de Delphes et la création du collège des tamiai », BCH 44 (1920), p. 312-325. M. Sordi, « La fondation du collège des naopes et le renouveau de l'amphictionie au ive siècle », BCH 81 (1957), p. 38-75 ; sur cet article intéressant, mais qui, à mon avis, mêle trop la politique et les naopes, cf. J. Pouilloux, « La reconstruction du temple de Delphes au ive s. », RE A 64 (1962), p. 300-313. P. de La Coste-Messelière, « Les naopes à Delphes au ive s. », Mél. Daux, p. 199-210. Tout en critiquant les thèses de P. Cloché et M. Sordi, l'auteur n'a pu échapper tout à fait à la tentation des explications « politiques », et sa· définition du rôle des naopes me paraît quelque peu inexacte.

UNE COMMISSION TEMPORAIRE DE NOTABLES

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du temple de Zeus Basileus à Lébadée1. L'Amphictionie vota de même un δόγμα (90, 6, 14) où étaient probablement stipulés le nombre des naopes, les modalités de leur nomination, la durée de leur mission, l'étendue de leurs pouvoirs, leurs devoirs envers le Conseil amphictionique, bref tout ce que nous souhaiterions connaît re à leur sujet. Si le fragment 90 est bien, comme il semble, un morceau de ce décret2, les dix-huit lignes mutilées qui en restent nous instruisent fort peu. Toutes nos informations doivent être déduites des comptes, et plus particulièrement des listes de naopes qu'ils contiennent. Ces listes ont été, elles aussi, très malmenées par le temps. Alors que les naopes, au cours de travaux prolongés sur plus d'un siècle, participèrent à plus de deux cents pylées sous plus d'une centaine d'archontats, nous possédons en tout et pour tout, outre quelques listes fragmentaires, huit listes « complètes » de naopes datées de sept archontats. Les lacunes sont donc énormes, et plus encore qu'il n'y paraît. Car les listes dites, d'un point de vue épigraphique, « complètes », c'est-à-dire intégralement conservées sur la pierre, sont du point de vue de leur contenu, des listes partielles énumérant non pas le collège au complet, mais les seuls naopes concernés par les opérations du compte dans lequel ils sont inscrits. Cette évidence, souvent méconnue, limite considé rablement l'étendue des renseignements que l'on peut espérer extraire de ces listes. Elles nous autorisent cependant à proposer la définition suivante : les naopes amphictioniques forment un collège temporaire de notables et d'experts, au nombre de cin(1) IG, Vil, 3073, l. 88 ; Syll.a, 972, /. 88 ; A. Choisy, Études épigr. suri' arch, grecque, p. 182 et p. 183 sq. (2) É. Bourguet, après avoir proposé, avec réserve, de reconnaître dans le fra gment 90 un morceau du décret qui avait institué le collège des naopes (Adm. fin., p. 67-68), a renoncé à cette hypothèse [FD, III 5, p. 301) parce que l'écriture lui paraissait dater le décret, au plus tôt, des années 327-323 environ. Mais, en ce qui concerne les comptes, la datation par l'écriture n'est pas exempte d'incertitudes. Dans les listes de contribution par exemple, une liste datée de l'archontat d'Héracleios (357-356) est gravée en caractères qui correspondent à cette date (J. Pouilloux, BCH73 [1949], p. 180 n. 4) tandis que d'autres, appartenant à la même série, semblent avoir été inscrites à une époque plus récente que celle de l'archontat auquel elles appar tiennent : ainsi, à propos de la liste de l'archontat d'Antichares [BCH 66-67 [19421943], p. 87), J. Bousquet note (p. 87) que l'écriture du compte est bien différente, plus « récente » que celle d'une proxénie datée du même archontat. Comme il est peu vraisemblable que certaines listes aient été gravées immédiatement et d'autres long temps après la souscription, ne faut-il pas en conclure qu'à une époque donnée la coexistence de lapicides jeunes et de lapicides âgés pouvait avoir pour conséquence la gravure en caractères différents de documents contemporains, chaque lapicide gravant selon son style, avec plus ou moins d'habileté ou plus ou moins de soin ? Si bien que la datation par l'écriture du fragment 90, fort mutilé, me paraît incertaine : un doute subsiste donc quant à sa nature véritable.

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quante environ, recrutés dans les cités de l'Amphictionie en vue de reconstruire, au nom et sous le contrôle des hiéromnémons et de Delphes, le temple d'Apollon Pythien. Nous ne connaissons . pas , la date exacte à ! laquelle le college tut institue. 11 est a présumer que sa création fut l'une des premières mesures que vota le Conseil après la catastrophe de 373 : les naopes devaient nécessairement entrer en fonction avant le début des travaux dont ils allaient assumer la responsabilité. La nature même de leur mission en déterminait la durée : celle de la reconstruction du temple. Il me paraît donc peu probable qu'ils aient été officiellement nommés naopes à vie, comme le pensait Bourguet1 ; mais il est exact que, du fait des circonstances, ils le devinrent. Car les travaux, d'abord menés à bonne allure (en 340, malgré les dix années de la guerre sacrée, le gros-œuvre du temple est près d'être terminé), languirent ensuite et se pro longèrent jusque vers le milieu du nie siècle, excédant les bornes d'une existence humaine2. Si bien que les membres du collège, désignés à titre temporaire, se trouvèrent transformés en naopes à vie, parfois même en naopes héréditaires puisque certains d'entre eux transmirent leur charge à leur fils, et même à leur petit-fils : Médeios de Larissa succède en 328-327 au plus tard (57 B, 7) à son père Aristophylidas ; Étymondas, Delphien, est remplacé success ivement par ses trois fils, Larisios (57 B, 10), Aristomachos, Charixénos, et ce dernier par son propre fils appelé, du nom de son grand-père, Étymondas (91, 37, 39, 40). Toutefois, malgré ces prorogations étendues sur plusieurs générations, les naopes ne devinrent jamais des magistrats permanents dans l'Amphictionie, comme l'étaient à Cos les ναποΐαι, à Iasos les νεωποιοί, les ναοποιαί ou ναοποιοί à Priène, Magnésie du Méandre, Amorgos, Lébadée, et, à dater d'une certaine époque, Délos3. L'intendance des bâtiments religieux, l'administration des finances sacrées dévolues à ces magistrats dans leurs cités respectives incombaient, dans l'Amphict ionie, aux hiéromnémons, puis, à partir de 338, aux trésoriers assistés des prytanes de Delphes. La tâche des naopes fut strict ementlimitée à la reconstruction du temple. Le temple reconstruit, ils n'avaient plus de raison d'être. Ils disparurent à une date indéterminée vers le milieu du me siècle, quand furent achevés les travaux qui avaient motivé leur création. (1 Adm. fin., p. 68. 12, R. Flaceliëre, Les Aitoliens à Delphes, p. 210-211. (3) Busolt, Gr. Staalskunde, 1, p. 502 n. 1 ; naopes de Lébadée : voir en dernier lieu R. Etienne et D. Knoepfler, BCH Suppl. III, p. 337-342, et A. Schachter, Cahier des études anciennes VIII (Montréal 1978;, p. 86 sq. Une commission . . temporaire.

NOMBRE DE NAOPES Une cinquantaine de naopes

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Quel , . . était le o nombre ~ , total ., des ., ,,, naopes Jf , ampmctioniques : Ce nombre avait-il ete fixe une fois pour toutes dans le décret instituant le collège ? Varia-t-il au contraire dans le cours du temps, selon l'état d'avancement des travaux ? Il est difficile de répondre avec précision à ces questions, faute de documents. Nous possédons de nombreuses listes complètes de hiéromnémons : comme la composition du Conseil variait à chaque pylée, il était indispensable de copier intégralement les noms des vingtquatre hiéromnémons en tête de chacun des actes officiels de l'Amphictionie, afin de désigner clairement les auteurs de tel ou tel δόγμα. Cette précaution aurait été inutile dans le cas des naopes puisque leur collège, nommé pour la durée des travaux, restait identique à lui-même d'une pylée à l'autre, sous réserve des modifications mineures qu'introduisaient inévitablement au cours des années les décès, les retraites imposées par la maladie, par l'âge ou par les péripéties de l'Histoire. Il suffisait donc de graver une fois pour toutes la liste des naopes sur une stèle tenue à jour, « la stèle où sont les naopes » (ά στάλα εν άι τοί ναοποιοί, 23 I, 64-66 ; Π, 39-40), que pouvait consulter quiconque désirait connaître le collège en son entier1. Dans les comptes, on se bornait à inscrire les noms des seuls naopes mêlés aux opérations finan cières en cours. «La stèle où sont les naopes» fut d'abord unique. Mais par la suite, quand avec le temps, les travaux se prolongeant, la composition du collège eut profondément changé, on éprouva le besoin d'une mise en ordre. Par souci de clarté on inscrivit donc sur de nouvelles stèles des listes récapitulatives de naopes en classant leurs noms soit géographiquement d'après leur pays d'origine (91, 92), soit chronologiquement d'après l'archontat de leur entrée en charge (93). Seules « la stèle où sont les naopes » et les stèles récapitulatives auraient pu nous apprendre avec pré cision le nombre global des naopes : la première est perdue, les secondes réduites à des fragments trop petits pour nous instruire. Restent donc les seules listes de naopes inscrites dans les comptes, en particulier dans les comptes de Delphes et dans ceux des trésoriers, listes partielles — même quand elles sont épigraphiquement « complètes » — où figurent seulement, répétons-le, les naopes intéressés par les opérations (recettes, dépenses, assemblée à Delphes) qu'enregistre le compte, non le collège dans sa totalité

(1) 11 en allait de même pour les trésoriers, magistrats pluriannuels. Cf. ci-après, 123 n. 2.

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comme le font par exemple les listes de hiéromnémons1. C'est pourquoi, dans ces listes « complètes », le nombre des naopes varie beaucoup d'un compte à l'autre : 10 en 353, sous Nicon-printemps (19, 33-36) ; 36 en 346, sous Damoxénos-automne (19, 71-79) ; 19 en 339, sous Palaios-automne (47 I, 66-78) ; 29 en 336, sous Dionautomne (49 Π, 38-51) ; 22 en 335, sous Dion-printemps (50 II, 14-33) ; 31 en 334, sous Damocharès-automne (48 I, 6-22) ; 45 en 326, sous Gaphis-printemps (58, 16-35) ; de 33 à 35 en 325, sous Charixénos- printemps (20, 30-37) 2 ; 39 en 323, sous Théonprintemps (61 II B, 15-37). Les listes ne sont d'ailleurs jamais intro duites par la formule ναοποιούντων suivie des noms au génitif, qui annoncerait normalement, comme les formules similaires (βουλευόντων, ίερομνημονούντων), l'énumération complète des membres du collège, mais par des expressions restrictives telles que παρεόντων ναοποιών τώνδε (19, 11), παρήν ναοποιοί τοίδε (20, 30), ναοποιοί συνήλθον τοίδε (19, 33), ναοποιοί συνήλθον (19, 71), ναοποιοΐς έδώκαμεν . . . τοΐσδε (formule habituelle dans les comptes des tréso riers : 48 I, 6-7 ; 49 II, 38-39 ; 50 II, 14-15, etc.). Π s'ensuit que nous ne pouvons évaluer que de façon très approximative, par recoupe ments, d'après ces listes partielles, non seulement le nombre total des naopes à un moment donné, mais encore le nombre des naopes délégués par chaque cité de l'Amphictionie et le nombre de naopes présents à Delphes lors d'une pylée donnée. Le nombre total des naopes d'abord. A la pylée de l'automne 346, sous l'archontat de Damoxénos, après les dix années de désordres entraînés par la troisième guerre sacrée, les naopes, longtemps dispersés par les hostilités, se réunissent à Delphes (19, 71 sq.). Les occupations ne leur manquaient pas : dresser le bilan des dégâts provoqués par le long abandon du chantier, remettre en route les travaux à Delphes et hors de Delphes, reprendre contact avec les entrepreneurs, le cas échéant conclure de nouveaux contrats, répartir entre eux les tâches administratives nombreuses et urgentes que supposait la reprise de la construction. Bref, il serait logique de considérer que cette importante assemblée des naopes, la première έπεί ά είρήνα έγένετο, comme le précise le compte, était une assemblée plénière et, par conséquent, que les 36 naopes énumérés dans le compte, formaient à ce moment-là la totalité du collège. Mais les listes ultérieures, celle de Caphis(1) P. de La Coste-Messelière, Mél. Daux, p. 202 n. 1 : « Par listes complètes nous n'entendons pas que tous les naopes en exercice y sont nommés : il s'agit de naopes présents à Delphes ». Il serait plus exact de dire : de naopes concernés par le compte en question. (2) P. de La Coste-Messelière, BCH 84 (1960), p. 482-483.

NOMBKE ÉLEVÉ DE MAOPES AMPHICTIOMQUES

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printemps en 326 (58, 16 sq.), celle de Théon-printemps en 323 (61 II B, 16 sq.), nomment respectivement 45 et 39 naopes. Je n'aperçois pas de motif qui ait pu inciter l'Amphictionie à accroître l'effectif du collège des naopes après 346, alors qu'une grande partie du temple était achevée. J'en déduis que le chiffre de 36 naopes ne représentait pas l'effectif global du collège, mais seul ement une fraction de celui-ci, soit qu'au cours des dix années de guerre se soient créés dans ses rangs des vides que les cités n'avaient pas encore eu le temps de combler, soit que de nombreux naopes aient été retenus hors de Delphes, dans le Péloponnèse ou ailleurs, occupés à résoudre les problèmes de fourniture de matériaux et de main-d'œuvre dont dépendait la reprise rapide des travaux. La liste « complète » la plus nombreuse est celle de Caphisprintemps, avec 45 noms. Or cette liste, introduite par la formule restrictive habituelle τοις ναοποιοΐς έδώκαμεν . . . τοΐσδε, « nous avons donné aux naopes... énumérés ci-après », n'est pas une liste exhaust ive. Manquent en effet plusieurs naopes connus par les listes voisines : le Thessalien de Gyrton, l'Eubéen, l'Épidaurien, deux des trois naopes sicyoniens mentionnés sous Dion-printemps en 335 (50 II, 24-27), un des trois naopes athéniens cités sous Damocharès-automne en 334 (48 I, 13 sq.) et Charixénos-printemps en 325 (20, 33). Compte tenu de ces absences, on peut évaluer à une cinquantaine au moins le nombre des naopes en exercice sous Gaphis-printemps. Tel était probablement, mais nous ne pouvons le prouver, l'effectif du collège stipulé dans le décret de fondation. C'est un nombre exceptionnellement élevé. Les collèges similaires excèdent rarement une dizaine de membres1. La raison en est que les naopes d'une cité et les naopes amphictioniques remplissaient leurs fonctions dans des conditions très différentes. Les premiers avaient habituellement à surveiller la construction d'un édifice bâti dans la cité même où ils résidaient, ou dans les limites de son territoire. Ils pouvaient, comme les autres magistrats, mener de pair leur tâche de naope et la gestion de leurs affaires personnelles. Les naopes amphictioniques au contraire, à l'exception des deux Delphiens, n'habitaient pas Delphes : ils étaient contraints de délaisser leur famille, leur cité, leurs occupations privées pour de fréquents séjours sur le chantier où s'exerçait leur contrôle, de voyager partout où les adjudications, les achats de matériaux, l'embauche de la main-d'œuvre rendait leur présence indispens able. A supposer, comme il est vraisemblable, qu'ils aient perçu des indemnités pour leurs frais de déplacement, il est probable que ces εφόδια ne remboursaient que partiellement les dépenses et (1) A Athènes, les τει/οποιοί sont dix, un par tribu (Eschine, Clés. 27-28).

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compensaient mal les tracas qu'imposait la fonction. C'est pour quoi les naopes semblent avoir été recrutés parmi les personnalités fortunées, disposant de loisirs1. On s'efforçait d'alléger leur fardeau, d'une part en le répartissant sur un grand nombre de têtes (les naopes pouvaient ainsi établir entre eux une sorte de roulement, soit de cité à cité, soit à l'intérieur d'une même cité, comme semblent l'avoir fait les Argiens)2, d'autre part en choisis sant de préférence les naopes dans les cités d'où provenaient les matières premières, les entrepreneurs et la main-d'œuvre. Ils avaient ainsi l'occasion de négocier et de régler sur place un certain nombre d'affaires : d'où, pour eux comme pour l'Amphictionie, une économie de temps et d'argent. Les cités amphictioniques, αί πόλεις al άμφικ, \ , \ . , τυονευμεναι, étaient les seules a nommer des naopes. Mais elles n'en nommaient pas toutes, et pas en nombre égal, comme l'attestent les inscriptions. Il convient cependant de ne pas oublier le caractère précaire de constatations effectuées sur des listes partielles, peu nombreuses et dispersées dans le temps. A en juger d'après les comptes en notre possession, il semble que les Achéens de Phthiotide, les Énianes, les Maliens, les Doriens de la Métropole, les Magnetes, les Dolopes, n'aient jamais désigné de naopes au ive siècle3. Au contraire, à l'exception de Cléones et d'Hermioné, toutes les cités importantes des « Doriens du Pélo ponnèse » ont envoyé au moins un naope à Delphes, et certaines d'entre elles, comme Argos (58, 22 sq.), jusqu'à neuf, inscrits simultanément dans un même compte, sans que l'on puisse dire si ce chiffre représente ou non la totalité des naopes argiens alors en fonction. Toutefois, dans quelques cas particuliers, il est possible de déduire des comptes des conclusions sûres. En effet, quand dans les comptes de Delphes et dans les comptes de l'Amphictionie les mêmes personnages réapparaissent en nombre fixe, durant une longue période, comme naopes d'une même cité, on peut estimer que le nombre des naopes désignés par cette cité n'a jamais dépassé celui que les comptes indiquent avec régularité4. Ainsi les deux séries de comptes ne connaissent que le seul Phrynondas comme naope de Gyrton (de 346 à 334), le seul Amyntor comme naope de Phères (de 346 à 323), le seul Orestas, pour la Les naopes ef les cités (1) É. Bourguet, Adm. fin., p. 74-75 ; ci-après p. 107 sq. (2) P. de La Coste-Messelière, Mél. Daux, p. 207. (3) É. Bourguet, Adm. fin., p. 69 ; P. de La Coste-Messelière, /./., p. 202. Des Dolopes ont été peut-être naopes au me s. (É. Bourguet, FD, III 5, 92 A, /. 1, p. 308). (4) Cf. le tableau publié en annexe VI, p. 242.

LES NAOPES DÉLÉGUÉS PAK LES CITÉS

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même période, comme naope de Grannon, le seul Python (de 336 à 323) comme naope de Thespies. Il est donc presque certain que Gyrton, Phères, Crannon, Thespies, n'ont jamais délégué qu'un seul naope, ce qui semble avoir été le cas de nombreux autres États amphictioniques, la Perrhébie, Platées, Égine, Mégare, Phlionte, Oponte, Thronion, Trézène, Épidaure. Nous connaissons bien pour chacun d'eux plusieurs naopes : mais ceux-ci ne sont jamais nommés dans les comptes simultanément ; ils se succèdent, le nouveau venu remplaçant selon toute vraisemblance un pré décesseur retiré ou décédé. Ainsi le Perrhèbe Timasicratès fait place en 334 à Polyxénos (48 I, 12) et ce dernier, vers 327, à Gléotas (57 B, 9). L'Éginète Nicératos succède en 338 au plus tard à Pythéas (47 I, 77) et Trézène délègue au cours des années Tisandros, puis Phantos, puis Euphanès. De nombreux États (environ treize sur trente et un nommés dans les comptes) semblent donc n'avoir désigné qu'un seul naope. D'autres, Larissa, Pélinna, la Locride, la Macédoine, Delphes, portaient ce nombre à deux. En effet, seuls deux naopes de Larissa, Œolicos et Aristophylidas, apparaissent dans les comptes, tantôt ensemble, tantôt isolément, de 346 à 327 ; à cette date (57 B, 7), Aristophylidas est remplacé par son fils Médeios, qui fait désormais équipe avec Œolicos. La cité de Pélinna, de 346 à 323, ne délègue jamais que deux naopes, Hippias et Céphalon, nommés tantôt ensemble, tantôt séparément. Les Locriens Nicéas et Évormos (19, 34) cèdent la place en 336 (49 II, 45-46) à Antochos et Dioclès, sans qu'il y ait jamais plus de deux naopes locriens. Deux naopes macédoniens, Philippos et Timanoridas, sont nommés à l'issue de la troisième guerre sacrée et participent à la pylée de l'automne 346 (19, 74). Dix-neuf ans plus tard, en 327, le collègue de Timanoridas n'est plus Philippos, peut-être décédé, mais Léon (58, 29-30). Pour la Macédoine comme pour la Locride, Pélinna et Larissa, les comptes ne mentionnent jamais plus de deux naopes à la fois, et cela durant de nombreuses années. Il n'est donc pas téméraire d'affirmer que chacun de ces États n'en a jamais nommé davantage, au ive siècle du moins. Le cas de Delphes est particulier. A dater de l'automne 336, les comptes de l'Amphictionie mentionnent deux naopes delphiens, Étymondas et Simylion (49 II, 43-44), tandis que pour la période antérieure il n'est jamais question que d'un seul naope. É. Bourguet en avait conclu que Delphes n'avait d'abord nommé qu'un naope puis qu'à partir de 336 elle avait porté ce nombre à deux1. Rien (1) Adm. fin., p. 79-81. Le nom d'Étymondas est restitué dans 49 II, 1. 42 : il est probable ; il n'est pas sûr. Les deux naopes delphiens sont nommés pour la première fois de façon certaine dans le compte de Caphis-printemps, en 326 (58, 19).

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L AMPHICTIO.NIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON

n'est moins sûr. En effet, les documents qui mentionnent un seul naope delphien ne sont pas de même espèce que ceux qui en mentionnent deux : il s'agit soit de listes de contributions où figurent exclusivement les naopes άργυρολογέοντες, collecteurs de fonds nommés pour la durée de la session (parmi eux se trouve à l'occasion un naope delphien, qui n'est pas nécessairement le naope delphien)1, soit des comptes de Delphes 19 et 20, pour la période antérieure à 340, période durant laquelle la cité s'acquittait de ses paiements en présence d'une délégation de naopes, de quelques-uns de ses bouleutes et d'an naope delphien. Etait-il alors le seul naope de Delphes ? Ou n'était-il que l'un des deux naopes, spécialement chargé de veiller à cette opération financière, de même que les trois, quatre ou cinq bouleutes qui l'accompa gnaient ne représentaient pas à eux seuls l'ensemble de la Boula delphique, mais seulement la partie de la Boula chargée d'inter venir comme témoin ? Nous ne saurions le dire. A dater de l'archontat de Gharixénos, dans ces mêmes comptes de Delphes sont nommés simultanément deux naopes de Delphes au lieu d'un seul (20, 32). Mais il faut remarquer que ce changement intervient au moment où la cité de Delphes adopte un nouveau mode de paiement : désormais elle ne paie plus qu'une somme forfaitaire invariable de trente mines qu'elle remet annuellement aux naopes delphiens, lesquels la transmettent à leurs collègues. Est-ce l'adoption de ce nouveau système de contribution qui motiva l'inscription dans le compte du second naope, afin qu'il y eût deux personnes responsables du transfert des fonds ? Y avait-il depuis l'origine du collège deux naopes delphiens, dont un seul nous était précédemment connu parce qu'il était spécialement chargé de l'administration financière et figurait seul, de ce fait, dans les comptes ? Dans l'état actuel de notre information, il me paraît impossible d'en décider. Certaines cités amphictioniques déléguaient donc un seul naope, d'autres en déléguaient deux, d'autres davantage. Sont nommés simultanément dans un même compte, ou sous un même archontat, trois naopes de Pharsale (58, 16, 19, 33), trois naopes de Thèbes (19, 74-75), trois naopes d'Athènes (48 I, 13, 14, 15 ; 20, 33), trois naopes de Sicyone (50 II, 24-27), cinq naopes de Sparte (58, 26, 27), neuf naopes d'Argos (58, 22 sq.). Il est impossible de dire si ces chiffres indiquent dans chaque cas la totalité des naopes alors en exercice ou seulement une partie d'entre eux. Argos désignaitelle neuf naopes ou davantage ? Neuf naopes argiens étaient partie

(1) BCH 73 (1949), p. 177, /. 10.

LES NAOPES REPRESENTENT L AMPHICTIONIE

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prenante dans le compte de Caphis : c'est tout ce que nous pouvons affirmer. Au total, nous relevons dans les comptes les noms de onze naopes athéniens, de quatorze Spartiates, de quinze Argiens. Combien d'entre eux exerçaient simultanément leur fonction ? Nous n'avons aucun moyen de le déterminer. La seule conclusion assurée est que certaines régions et, dans une même région, cer taines cités fournissaient à l'Amphictionie plus de naopes que d'autres. Les raisons de ce déséquilibre tiennent à la nature même des services que l'on attendait d'eux. Les . „ fonctions des naopes ni ne sont en < effet ni■ honorifiques, comme celles des proxenes, ni représentatives, comme celles des hiéromnémons et des trésoriers. Elles sont avant tout utilitaires, orientées vers l'accomplissement d'une tâche précise : reconstruire un temple. Le but visé n'est donc pas de répartir équitablement des sièges de naopes entre les divers États de l'Amphictionie, mais de recruter dans les cités où ils seront le plus utiles les hommes les plus capables d'administrer et de contrôler l'œuvre de reconstruction. Le hiéromnémon, le trésorier représentent le peuple ou la cité qui les a nommés ; le naope représente l'Amphictionie. Le hiéromné mon d'Athènes parle au nom d'Athènes, le naope athénien au nom du Conseil amphictionique tout entier. Peu importe dès lors que telle cité délègue plus de naopes que telle autre, ou n'en délègue pas du tout : chaque naope agit sur mandat reçu de toutes. Il n'y a donc aucun rapport numérique, ni aucun rapport d'origine, entre les hiéromnémons et les naopes : Orchomène de Béotie nomme fréquemment un hiéromnémon dans la période qui suit la destruction de Thèbes, mais nous ne connaissons aucun naope orchoménien. Inversement Sparte, rarement représentée au Conseil (Euthippos est le seul hiéromnémon lacédémonien ment ionné dans les inscriptions du ive siècle), nomme, nous l'avons vu, au moins quatorze naopes différents. Les cités envoient des naopes d'autant plus nombreux qu'elles sont plus capables de fournir les matériaux, la main-d'œuvre ou les administrateurs nécessaires à la reconstruction du temple. Sur 175 noms de naopes environ inscrits dans les comptes, 80, soit près de la moitié, sont ceux de « Doriens du Péloponnèse »a, Mégariens, Sicyoniens, Corinthiens, Phliasiens, Argiens, Épidauriens, Trézéniens, Éginètes. Cette proportion se maintient avec une remarquable constance : 15 sur 31 en 334 (Damocharèsautomne : 48 I, 6-22) ; 22 sur 45, dont 9 Argiens, en 327 (Caphis(l'i É. Bourguet, Adm. fin., p. 69. Recru fernen f des naopes

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automne : 58, 16-35) ; 16 sur 31 en 325 (Charixénos-printemps : 20, 30-37) ; 20 sur 39 en 323 (Théon-printemps : 61 II B, 15-37). N'en déduisons pas que les Doriens du Péloponnèse jouissent dans le collège d'une « représentation » privilégiée1 : ils sont les plus nombreux parce qu'ils sont les plus nécessaires. Le temple de Delphes, conçu par l'architecte corinthien Spintharos, construit pour la plus grande partie de son élévation en pôros de Corinthe, est un temple péloponnésien. La Corinthie, l'Argolide, connaissent au ive siècle une intense activité architecturale2 : Corinthe reconstruit le temple de Poseidon à l'Isthme, Argos le temple d'Héra au voisinage de la ville, le temple de Zeus à Némée ; Épidaure bâtit le temple d'Apollon Maléatas, le temple d'Asclépios, la « thymélé », et beaucoup d'autres monuments dans le hieron du dieu. Dans l'Arcadie voisine s'élève le temple d'Athéna Aléa à Tégée, tandis que s'achève sur le Mont Cotylion, à Bassae, le temple d'Apollon Épicourios commencé au siècle précédent, peut-être par Ictinos. Bref, le Péloponnèse regorge à cette époque d'entrepreneurs et d'artisans spécialisés dans le travail du pôros et du calcaire — matériaux dont est fait le temple de Delphes — , de corps de métiers bien entraînés, forgerons, menuisiers, char pentiers, etc. Aussi voit-on dans les comptes les entrepreneurs péloponnésiens exécuter une soixantaine de commandes, plus de la moitié, et parmi les plus importantes3. Il était donc normal que les naopes péloponnésiens fussent les plus nombreux. Les Thessaliens viennent immédiatement après les Doriens du Péloponnèse : une vingtaine de naopes cités dans les comptes. Ce chiffre s'explique par le rôle que jouait la Thessalie depuis l'origine dans l'administration de l'Amphictionie. En effet, outre les naopes chargés des relations avec les fournisseurs et les entrepreneurs, le collège comprenait des naopes plus spécialement administrateurs, juristes, financiers, recrutés en cette qualité dans les cités d'où ne provenaient ni matériaux de construction ni main-d'œuvre : tel est le cas des naopes de Sparte, qui figurent assidûment dans les comptes depuis l'archontat d'Aristoxénos, en 356, jusqu'à l'archontat de Théon, en 324-323, et sont au nombre de cinq (au moins) à exercer leur charge sous l'archontat de Caphis, en 326 (58, 26-27). Thèbes (avant 335) délègue au moins trois naopes (19, 74-75), et de même Athènes (48, 1, 13-14), qui n'est guère inter(1) « II est abusif d'écrire que ces États sont représentés au collège des Naopes — à moins de donner au mot un sens général et vague », écrit justement P. de La CosteMesselière, Mél. Daux, p. 202. (2) G. Roux, L'architecture de l'Argolide, p. 9-10 et passim. (3) P. de La Coste-Messelière, /./., p. 207 n. 2.

LA NOMINATION DES NAOPES

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venue comme fournisseur de matériau et de main-d'œuvre qu'au niveau des parties hautes, pour le marbre des métopes du pro naos (?), des chéneaux, des tuiles, et probablement des statues des frontons. Nous ignorons selon quelle procédure furent désignées les cités qui devaient nommer des naopes et comment fut fixé le nombre des naopes que chacune d'elles nomma. Le Conseil amphictionique n'avait aucun moyen de procéder à un recrutement autoritaire à l'intérieur des États membres. Mais plusieurs mobiles poussaient les cités à participer spontanément à l'œuvre commune en impo santà leurs citoyens la charge pesante du naopoïat : la piété envers le dieu de Delphes d'abord, mais aussi le désir de contrôler direct ement l'emploi des fonds considérables que les plus grandes d'entre elles devaient verser au titre de l'impôt levé pour la reconstruct ion, Γέπικέφαλος όβολός. Enfin on ne saurait oublier les consé quences économiques de cette pieuse entreprise : elle fournissait du travail à une main-d'œuvre nombreuse ; chaque cité pouvait espérer, grâce à l'intervention de ses naopes, aiguiller les com mandes vers ses propres entrepreneurs et recouvrer par ce biais une partie des sommes qu'elle avait versées. Il me paraît certain que chaque cité désigna elle-même ses propres naopes, et cela au moyen d'une χειροτονία, comme tous les magistrats, fonctionnaires, techniciens et pylagores, dont la fonction requérait des compét ences spéciales1. Il ne pouvait en être autrement des naopes amphictioniques. Ceux-ci en effet ne semblent pas avoir été choisis au hasard d'un tirage au sort. Autant que nous puissions en juger, ils appartiennent à une classe sociale bien définie. Pythodôros et Euthycratès, naopes d'Athènes (20, 33, etc.) sont assez fortunés pour avoir exercé la triérarchie ; Simias de Thèbes appartient à une famille qui a donné à la cité un grand prêtre des Cabires et de hauts magistrats2 ; Abaeocritos (93 II, 14) n'est autre que le béotarque qui périra en 245 à Chéronée3 ; Dieuchidas de Mégare (20, 34, etc.) est un historien, auteur de Megarica en plusieurs livres4 ; Médeios de Larissa, fils du naope Aristophylidas, porte un nom fréquem ment usité dans la grande famille des Aleuades à laquelle il est probablement apparenté, comme son homonyme Médeios, fils (li Les naopes ^ειροτονητοί de Samos (ne siècle de notre ère ; E. Buschor, MDAI, A, 68 (1953), p. 19; P. Herrmann, ibid. 75 (1960), p. 171 n. 81) ne sont en rien compar ables aux naopes de Delphes. (2) J. Pouilloux, BCH 73 (1949;, p. 180-181. (3, Polybe, XX, 4, 2 ; M. Feyel, Polybe et Γ histoire de la Béolï«,, p. 18, 80, 198 n. 4, 302 ; P. Roesch, Thespies et la confédération béotienne, p. 114 sq. (4; Jacoby, FGII ΠΙ Β, n° 485, p. 499 sq. ; RE, s.v. Dieuchidas.

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d'Oxythémis, familier d'Alexandre, avec lequel il ne faut pas le confondre1. Télénicos d'Épidaure (92 A, 53) est probablement le fils du prêtre éponyme d'Asclépios, Télésias ; Eugeitôn de Tanagra cumule les fonctions de hiéromnémon et de naope (93, II, 14) ; les naopes delphiens remplissent également les plus hautes charges. Les cités de l'Amphictionie recrutent leurs naopes dans cette classe de notables riches où elles puisent les titulaires de leurs grands sacerdoces et de leurs hautes magistratures. Et ce n'est point par snobisme : en exerçant des fonctions publiques, en gérant leur opulent patrimoine, ces hommes ont acquis une précieuse expérience de l'administration, des affaires, des finances. Ils ne sont pas, à proprement parler, comme on l'écrit trop souvent et comme j'ai eu le tort de l'écrire moi-même, des «techniciens ». L'Amphictionie n'attend pas d'eux qu'ils possèdent des connais sances techniques en matière d'architecture ou de construction : la technique, c'est le domaine de l'architecte, de l'architecte en second (ύπαρχιτέκτων) et des entrepreneurs. Aux naopes reviennent les tâches de gestion, de contrôle, d'administration. Faut-il par exemple acheter des bois de cyprès à Sicyone ? Les naopes se font accompagner par l'architecte2 : ce dernier se chargera de la négo ciation sous son aspect technique (qualité, dimension des bois), les naopes régleront les questions juridiques et financières (contrat de vente, paiement). Contrôleurs, gestionnaires, ils surveillent les techniciens proprement dits. Leur prestige social, leurs relations, leur connaissance de la législation en vigueur dans leur propre cité, faciliteront les transactions avec les entreprises locales, la conclusion de marchés aux conditions les plus avantageuses. Ils seront capables de procéder correctement à une adjudication, de rédiger des contrats, de tenir une comptabilité en ordre, bref de gérer la reconstruction. Leur fortune, qui leur procure les loisirs nécessaires, fournit en outre à l'Amphictionie la garantie que l'on (1) Cf. Syll.3, 254 n. 1, rectifiant Syll}, 241 n. 7 ; O. Berve, Das Alexanderreich (1926), II, p. 261 n. 3. (2) Sur ce compte {FD, III 5, 36, revu par J. Bousquet, BCH Suppl. IV. p. 91-96) cf. ci-après p. 220-223. De même à Lébadée {Syll.3, 972, 50) il est stipulé que les stèles devront être érigées άρεστώς τοις ναοποιοΐς και. τώι άρχιτέκτονι, « à la convenance des naopes et de l'architecte », ce dernier assurant le contrôle technique. La différence des rôles apparaît bien dans la suite du même compte (/. 155 sq.) : l'architecte et le sous-architecte contrôlent la taille et l'assemblage des pierres, la préparation des joints, etc., les naopes dépistent les fraudes éventuelles. L'entrepreneur devra leur faire constater qu'il utilise, pour le « dressage au rouge » des blocs, de la « sanguine de Sinope » et de l'huile pure, comme le prescrit le devis, et tous les scellements de goujons devront être exécutés en présence des naopes, pour éviter le vol de métal. Le rôle essentiel des naopes, outre la gestion des fonds, est de contrôler la conformité au devis du travail fourni (Choisy, Études épigraphiques, p. 197-199).

LES NAOPES ET LA POLITIQUE

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exige de tout administrateur à qui sont confiées des responsabilités financières. Il est clair en tout cas que le recrutement du collège des naopes n'était à aucun degré « politique », bien que les événements de l'époque aient inévitablement exercé, par contrecoup, une influence sur sa composition et son fonctionnement. Il n'est pas sûr du tout, par exemple, que le naope delphien Aristagoras, άφιστάμενος τας ναοποιΐας au début de la troisième guerre sacrée (19, 5), ait été démis de ses fonctions en raison d'une attitude hostile aux puissants du jour : la formule pourrait n'être qu'un euphémisme pour indiquer son décès. Durant les hostilités, lorsqu'après une interruption de quatre pylées consécutives les «naopes du temps de guerre » se réunirent à nouveau (19, 31 sq.), il va de soi que les cités ennemies des Phocidiens s'abstinrent d'envoyer leurs naopes à Delphes alors occupée par leurs advers aires : c'eût été les jeter dans la gueule du loup. Mais ces naopes, temporairement empêchés, n'en demeuraient pas moins naopes. La guerre gênait le fonctionnement du collège, elle n'en modifiait pas la composition. La paix revenue, les Phocidiens vaincus sont chassés de l'Amphictionie, donc du collège des naopes, où pénètrent à leur place deux naopes macédoniens. Mais les cités alliées de la Phocide sacrilège n'en délèguent pas moins des naopes à la première assemblée tenue après la paix, même Corinthe, même Sparte dont on envisage alors l'exclusion (20, 33, 36). Tout au plus acceptent-elles de changer les personnes (à l'exception de Philolaos de Sparte et de Xénotimos de Sicyone, aucun des « naopes du temps de guerre» ne reparaît dans les listes à partir de 346) 1 ; mais leur participation au collège n'est pas remise en cause. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. Se priver du personnel compétent que chacune d'elles pouvait fournir — et qui ne la « représentait » pas — c'était gêner la reconstruction du temple plutôt que punir la cité. Les naopes thébains ne disparaîtront — ipso facto — qu'après la destruction de Thèbes par Alexandre en 335 ; ils seront remplacés par des naopes de Platées, Tanagra et Thespies. Les événements historiques ont certes exercé une influence sur le recrutement et le fonctionnement du collège des naopes, mais une influence limitée : interruption forcée de quelques réunions pendant la guerre sacrée, éviction momentanée du naope d'Amphissa après Ghéronée2, remplacement des quelques naopes (1) Cf. le tableau des naopes ci-dessous p. 242. En 345 on grave une nouvelle liste des naopes, mise à jour, sur une stèle que fournit et polit Eucratès de Delphes (23 I, 64-66 ; II, 39-40). (2) Selon la chronologie maintenant établie : P. Marchetti, BCH Suppl. IV, p. 81-82.

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phocidiens par deux Macédoniens en 346, des quelques Thébains par des naopes béotiens après 335, cela sur un effectif d'au moins cinquante naopes. On conviendra que c'est peu. Il est clair en tout cas que les cités n'ont jamais fait — et ne pouvaient faire -— du collège des naopes l'instrument d'une politique. Les travaux de reconstruction et les occupations qu'ils imposent aux naopes motivent la plupart du temps, beaucoup plus que les péripéties de la politique, l'apparition d'un naope dans tel compte et son absence dans tel autre. Prenons par exemple le cas des naopes macédoniens. Leur entrée dans le collège en 346 est certes la conséquence directe d'un événement politique : l'écrasement des Phocidiens au terme de la guerre sacrée. Mais elle n'est pas justifiée par le seul désir de complaire à Philippe. Elle s'explique par une raison technique. A cette époque en effet, les murs du temple étant déjà bâtis, on achève le montage du péristyle1. Tous les supports de la toiture seront donc bientôt en place, et l'on doit prévoir la construction de la charpente. Or la Macédoine produit un bois si réputé que ses rois l'utilisent comme « cadeau dipl omatique » lorsqu'ils veulent acquérir ou récompenser les services d'un politicien étranger : Amyntas III en expédie, en 372, une cargaison au stratège athénien Timothée2 ; Philippe agit de même, à la grande indignation de Démosthène (Amb. 265), envers Lasthénès, l'un des traîtres d'Olynthe. Négocier l'achat de ces bois macédoniens dont était faite, en partie au moins, la charpente du temple (41 III, 7-8), en assurer le transport jusqu'à Delphes, telles étaient les tâches auxquelles pouvait aider, et qui rendaient souhaitable, la présence dans le collège de deux naopes macédon iens. Ceux-ci sont inscrits dans les comptes avec leur ethnique, παρ' Μακεδόνες : à la différence des hiéromnémons παρά Φιλίππου, 'Αλεξάνδρου, ils ne sont donc pas les envoyés personnels du monarque, mais, comme leurs autres collègues, les représentants de l'Amphictionie auprès des entrepreneurs3. Il faut encore une fois mettre en garde les commentateurs contre la tentation d'interpréter abusivement dans un sens politique le contenu des listes de naopes. Quand le nom de l'un d'entre eux manque dans la liste d'une pylée, on écrit parfois que le naope est « absent », en entendant par là qu'il ne se trouve pas à Delphes, soit pour avoir été empêché de s'y rendre, soit à la suite d'une abstention volontaire. On attribue alors à cette « absence » une (1) Cf. ci-après p. 199-204. (2) Démosthène, Contre Timothée, 25-30; Amb. 114, 145; R. Bogaert, Banques et banquiers dans les cités grecques, p. 69. (3) Cf. ci-dessus p. 14 n. 2.

LES NAOPES SONT RESPONSABLES DE LA RECONSTRUCTION

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signification politique, on la met en parallèle avec les événements historiques de l'époque et l'on s'étonne quand ces événements semblent ne pas la justifier1. Dans les comptes des trésoriers, les listes de naopes ne sont rien d'autre que des états de paiement : sont nommés les seuls naopes témoins ou bénéficiaires d'une remise de fonds. Les naopes « absents » sont absents de la lisle ; il ne s'ensuit pas nécessairement qu'ils sont absents du collège, ni même de Delphes. Une absence constatée sur la liste peut, selon les cas, correspondre à une éviction, définitive ou momentanée (comme celle des naopes d'Amphissa après la quatrième guerre sacrée), ou exprimer seulement le fait que le naope manquant n'a pas eu affaire aux trésoriers au cours de cette session, sans avoir cessé pour autant d'exercer son activité, à Delphes ou ailleurs. Parce qu'elles sont partielles, nos listes ne nous apprennent rien — ou fort peu — sur les variations numériques ou géographiques qui ont pu affecter la composition du collège au cours des années. Sauf rares exceptions — défaite de la Phocide, défaite d'Amphissa après Chéronée, destruction de Thèbes et disparition consécutive de leurs naopes — , la politique de l'époque n'a guère influencé l'activité du collège, attelé à la seule tâche qui lui ait été confiée : reconstruire le temple d'Apollon. Les j naopes * amphictioniques j / ι ont * été,\au plein j sens "u terme, des ναοποιοι, les constructeurs du temple et non pas de simples agents d'exécution du Conseil, recevant de lui des ordres auxquels ils n'auraient eu qu'à déférer2. Véritables « fondés de pouvoirs », les naopes assument sous le contrôle et à la place de l'Amphictionie l'entière responsab ilité de l'entreprise, qu'ils dirigent souverainement. C'est ce qu'attestent les comptes. Sauf cas de force majeure — la troisième guerre sacrée interromp it complètement les réunions à Delphes durant huit ans et ne permit que des réunions partielles durant deux ans — , les naopes se réunissent à Delphes à chaque pylée et, si nécessaire, entre les pylées. Ils disposent à cet effet d'un local, le ναοπούον, meublé de bancs de bois : un menuisier delphien perçoit 9 drachmes pour « trois planches sur lesquelles s'asseyent les naopes » (23 I, 61-64). Là se trouvent entreposés leurs dossiers, devis, contrats, états de paiements, comptabilité, enfermés dans des coffres de bois, les ζύγαστρα (19, 49 ; 20, 39 ; 23 II, 9 ; etc.). Le prix d'un « coffre (1) 11 faut sur ce point nuancer les affirmations de P. de La Coste-Messelière, Mél. Daux, p. 206-207, 208, dont certaines sont d'ailleurs rendues caduques par la nouvelle datation de l'archonte Palaios (BCH Suppl. IV, p. 79-83;. (21 Cf. sur ce point ci-après p. 117. Fonctions des naopes.

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contenant les tablettes » (ζυγάστρου τιμά έν ώι τοί πίνακες, 23 Ι, 52) est de 22 drachmes 5 oboles, plus une obole de frais de trans port, soit 23 drachmes exactement, équivalant à 12,5 journées du salaire de l'architecte. Vu leur prix, il s'agissait de coffres robustes, certainement pourvus de serrures et fermant à clé. Le naopoion est restauré dans le second tiers du ine siècle grâce à la libéralité d'un mécène, le Delphien Athanion1. L'assemblée générale des naopes, lors de chaque pylée, est no rmalement précédée d'un sacrifice pour lequel ceux-ci paient diverses fournitures, victimes, couronnes, laurier, salaire du sacrificateur (23 I, 26 sq. ; II, 18 sq. ; 38, 13 sq., etc.). La réunion se tient sous la présidence d'un bureau de προστατεύοντες nommés à chaque pylée. Dans les comptes de Delphes 19 et 20 ils apparaissent comme témoins des paiements de la cité ou comme partie prenante. Ils sont tantôt deux, tantôt trois, une fois cinq, mais le plus sou vent trois. Ils changent à chaque session. « II n'y a qu'une seule exception : Dexis de Corinthe a fait partie du bureau sous Autiasprintemps et sous Teucharis-automne, mais cette irrégularité s'explique par le trouble que la guerre sacrée a jeté dans les réunions du collège »2. Nous ignorons comment ils étaient désignés, élection ou tirage au sort. En tout cas, quel qu'ait été le mode du choix, on ne tenait pas compte des nationalités : deux Athéniens font partie du bureau sous Autias-automne (19, 43), deux Doriens du Péloponnèse sous Damoxénos-printemps (19, 82) et deux Thessaliens sous Archôn-printemps (19, 85), ce qui confirmerait, s'il en était besoin, que les fonctions des naopes n'étaient pas de représenter leur cité ou leur peuple, mais, globalement, l'Amphictionie. Combien les naopes nommaient-ils de προστατεύοντες ? Trois, pensait Bourguet3, qui tient la liste des cinq noms sous Autias (19, 42) pour une anomalie : « Je crois voir ici encore la conséquence de la guerre. Ces cinq noms sont alors ceux des membres qui composaient toute l'assemblée. Comme on l'avait fait pour la session précédente, on inscrit tous les naopes présents : on n'a pas pris la peine de désigner à part, dans une si petite réunion, les trois προστατεύοντες ». Il me paraît tout à fait impro bable que les Delphiens, dans un document officiel, fût-il rédigé en temps de guerre, aient indûment inscrit parmi les προστατεύοντες deux personnages qui n'auraient pas eu droit à ce titre. Si le compte 19 inscrit cinq noms sous la rubrique προστατεύοντες, c'est (1) Syll., 479, 7; R. Flacelière, Les Aifoliens à Delphes, p. 217-219. C'était, de la part d'Athanion, une έπαρχή en nature. (2) É. Bourguet, Adm. fin., p. 77. (3) l.L, p. 77-79.

LE BUREAU DES NAOPES

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qu'il y avait indiscutablement, cette année-là au moins, cinq προστατεύοντες. Bourguet en a douté parce que dans les comptes 19 et 20 et dans les listes de contributions ils sont le plus souvent au nombre de trois. Mais il faut rappeler que les paiements consignés dans les comptes de Delphes sont effectués en présence d'un naope delphien, de quelques bouleutes delphiens représentant la cité, d'une part, et d'une délégation du collège des naopes d'autre part, délégation composée de προστατεύοντες quand le paiement a lieu au moment de la session amphictionique, α'έπιμηνιεύοντες quand il a lieu dans l'intervalle des sessions. Les προστατεύοντες délégués pour encaisser les versements de Delphes et des autres cités sont habi tuellement trois ; mais leur nombre peut être réduit à deux (19, 39) ou porté à cinq (19, 43-44), de même que varie de deux à cinq le nombre des bouleutes témoins des paiements de Delphes et de deux à trois celui des άργυρολογέοντες1. Nous ne saurions mettre en doute le témoignage explicite du compte 19 : le bureau de l'assem blée des naopes, au moment des sessions, ou du moins de certaines d'entre elles, se composait d'au moins cinq membres appelés προστατεύοντες. Je ne sais s'il existe un rapport entre ce chiffre et celui de cinquante auquel nous avons pu fixer approximativement le nombre total des naopes. Il ne s'agit peut-être que d'une coïncidence fortuite. Le bureau est assisté par un secrétaire (γραμματιστής, 23 I, 59). Ce n'est pas un naope, mais un employé subalterne (il n'est jamais nommément désigné dans les comptes) rémunéré à la tâche au même titre que les hérauts (κάρυκες, eux aussi anonymes), qui servent d'agents de liaison et font les proclamations nécessaires, celles des adjudications en particulier. Les naopes réunis à Delphes en assemblée générale au moment de chaque pylée avaient de nombreuses occupations : faire le bilan des travaux accomplis, le programme des travaux à venir, en info rmer le Conseil amphictionique, encaisser les recettes, payer les dépenses. Les pylées ordinaires coïncidaient chacune avec une grande fête apollinienne, le 7 du mois de Byzios, au printemps, les concours pythiques tous les quatre ans, à l'automne. En plus des Amphictions, il y avait donc à Delphes une foule de pèlerins à ce momentlà. Les cités et les particuliers profitaient de leur visite au sanctuaire pour apporter leurs contributions et leurs dons ; pendant quelques (1) De même Delphes prytanes pour encaisser [1970], p. 118 et n. 6) ou Mél. Daux, p. 27-28 et n. délègue à l'occasion une partie seulement du collège des l'amende des Phocidiens (Syll.3, 231 ; G. Roux, BCH 94 pour verser sa contribution à l'Amphictionie (J. Bousquet, lj.

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jours, c'était un afflux de versements et l'Amphictionie se voyait imposer un gros travail de comptabilité. Elle semble s'en être acquittée seule d'abord : en effet dans les listes de contributions les plus anciennes ne figure aucune mention de magistrats spécial ement chargés de les recueillir. Puis, à partir de l'époque où les cités amphictioniques, ayant acquitté leurs deux premières tranches de contribution (πρώτος et δεύτερος όβολός), commencent à verser la troisième, sous l'archontat d'Héracleios, au printemps de 356, on voit apparaître dans les listes les noms de « collecteurs de fonds », άργυρολογέοντες, inconnus des listes plus anciennes1. Ce sont tous des naopes, délégués par leur collège au nombre de trois (sous Héracleios-printemps2 : cf. 5, 1-4) ou de deux (sous Damocharèsautomne : cf. 7, 4 ; sous Dion-automne : cf. 91,5 sq.) pour s'occuper de recueillir les dons et contributions durant les jours de presse. Leur apparition dans les listes de contribution coïncide avec le début des troubles qui préludèrent à la troisième guerre sacrée. Je serais tenté d'établir entre ces deux événements une relation de cause à effet. L'occupation du sanctuaire par les Phocidiens empêchait la réunion à Delphes de «tous les naopes» inscrits sur la stèle « où sont les naopes ». Moins nombreux, ils devaient faire face au même nombre de tâches jadis assurées collectivement sous la responsabilité du collège entier. Peut-être est-ce pour s'en acquitter plus commodément qu'ils procédèrent entre eux à une division du travail en affectant certains d'entre eux, nommément responsables, à la collecte des fonds pour la durée des sessions que l'Amphictionie, amputée d'une grande partie de ses membres, continuait à tenir à Delphes en dépit de la guerre. En l'état actuel de nos listes, il est impossible de savoir si les collecteurs changeaient à chaque pylée, comme les προστατεύοντες, ou s'ils étaient nommés pour l'année. La première hypothèse me paraît la plus vraisemblable. Il me semble en effet que les άργυρολογέοντες n'exerçaient leur fonction et ne portaient leur titre que pour la durée de la session tenue à Delphes par le Conseil amphictionique. Dans l'intervalle des sessions les recettes étaient encaissées non par les άργυρο λογέοντες, mais par les naopes de permanence mensuelle, les épiménieuontes. Ainsi, à la session de printemps, sous Héracleios, les trois naopes « collecteurs de fonds » sont Aristagoras de Delphes,

(1) É. Bourguet, Adm. fin., p. 82-83 ; J. Bousquet, BCH 66-67 (1942-1943), p. 9799 ; 104-105. A la liste dressée par l'auteur p. 104 n. 4 on ajoutera le compte d'Héracleios publié par J. Pouilloux, BCH 73 (1949), p. 177 sq. Les «collecteurs de fonds » apparais sent donc dans les comptes 5, 7, 9 ; BCH 66-67 (1942-43). p. 98 n. 2 et 3 ; p. 102 col. II, l. 13-16 ; p. 103 col. II, l. 44 sq. ; BCH 73 [1949], p. 177, l. 9-12. (2) J. Pouilloux, BCH 73 (1949), p. 177, /. 9-12.

PERCEPTION DES RECETTES

11·Γ>

Damophanès de Corinthe et Ampharès de Phocide1. Mais lorsque les Delphiens, à cette même pylée de printemps, versent leur contribution au mois d'Apellaios, dernier mois complet de la pylée de printemps au sens comptable du terme, cinq mois après la session amphictionique, ils remettent les fonds aux deux épiménieuontes, dont l'un n'est autre qu'Ampharès le Phocidien, άργυρολογέων au moment de la session en Byzios, έπιμηνιεύων entre les sessions, en Apellaios (19, 5-7). J'incline donc à croire que les fonctions des « collecteurs de fonds » étaient provisoires, limitées aux quelques jours de la session où Delphes voyait affluer les verse ments d'argent, et que les άργυρολογέοντες changeaient à chaque pylée. Naturellement, les fonds étaient remis par les collecteurs à la caisse amphictionique. Il est sûr en tout cas que les άργυρολογέοντες n'étaient pas des encaisseurs à domicile, des quêteurs comme ceux que les Delphiens avaient dépêchés, après 548, pour recueillir des fonds auprès de riches donateurs, Grecs et Barbares, afin d'alléger leur propre contribution à la reconstruction du temple. Car il est bien précisé, dans les listes où figurent les « collecteurs de fonds », que les contri buables ont apporté (ήνικαν) leur argent à Delphes, et les listes d^apxai mentionnent chaque fois le nom des porteurs. Les Phocidiens. eux aussi, viennent verser leur amende annuelle à Delphes même. C'est donc là que les άργυρολογέοντες exerçaient leurs fonc tions. La tâche principale des naopes n'était pas d'encaisser les recettes, mais de les dépenser. Ils organisent, administrent et contrôlent la reconstruction du temple. Selon la procédure habituellement suivie en Grèce dans les entreprises de ce genre, leur premier souci, aussitôt après la catastrophe, avait été de faire établir par l'archi tecteuae maquette, un devis descriptif du nouveau temple, et de les soumettre à l'approbation du Conseil amphictionique. De ce devis ne restent que quelques miettes (88, A à G). Le devis une fois accepté, les naopes assistés de l'architecte divisèrent les fourni tures de matériaux et les travaux en un certain nombre de lots qu'ils mirent en adjudication par la voix du héraut. Les adjudica tions faites, ils versèrent aux adjudicataires, selon l'usage, à titre d'avance, le montant de l'adjudication diminué du dixième de garantie, qui n'était payé qu'une fois les matériaux livrés ou le travail correctement achevé. Ils firent graver sur une stèle, comme l'avaient fait les naopes du temple d'Asclépios à Épidaure2, la liste des adjudicataires, le prix auquel ils avaient souscrit à l'adjudi(1) Ibid., p. 177, /. 9-12. Lire «Ampharès» dans 19, 7 : BCH 73 (1949), p. 179 n. 5 ; 81 (1957), p. 55. (2 IG, IV2 2, 102. G. Roux, V architecture de VArqolide, p. 424-432 (traduction).

liß

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cation et la somme versée par avance à chacun d'eux. De cette stèle (ou de ces stèles) n'a subsisté peut-être qu'un seul fragment, le compte inv. 7033, où l'on voit que la fourniture des parpaings de pôros pour les murs du temple avait été divisée en lots de 20 blocs1 : « Pancratès d'Argos a pris en adjudication l'extraction de 20 parpaings de pôros au prix de 9 drachmes et 2 oboles la pièce, soit un prix total de 186 drachmes et 4 oboles ; nous lui avons versé, en retenant le dixième de garantie, 168 drachmes, etc. ». Naturelle ment, outre les adjudications préliminaires, il y avait, en cours de construction, des adjudications complémentaires pour tous les travaux en supplément, non prévus au devis. Ainsi le Béotien Athanogeitôn prend en adjudication, après la guerre sacrée, l'extraction dans les carrières de Corinthe de blocs de pôros destinés à remplacer les pièces d'entablement endommagées sur le chantier au cours de la suspension des travaux provoquée par les hostilités (23 II, 57 sq.)2. On remarquera à ce propos que des adjudicataires béotiens, argiens, mégariens, se chargent de l'extraction de blocs de pôros dans les carrières de Corinthe. Tous n'étaient peut-être pas des professionnels de la construction, des entrepreneurs au sens strict du terme : des hommes d'affaires, des financiers pouvaient sous crire à une adjudication et faire exécuter le travail à un moindre prix par un sous-traitant, en encaissant la différence. Recevant par avance le prix des neuf dixièmes de la commande, ils bénéfi ciaient en outre d'une sorte de prêt bancaire gratuit. L'opération présentait donc un certain attrait. Les Alcméonides n'étaient pas des entrepreneurs ; ils n'en prirent pas moins en totalité l'adjudi cation de la reconstruction du temple au vie siècle, et se trouvèrent ainsi disposer pour un temps d'un véritable trésor de guerre. On sait qu'ils l'utilisèrent pour renverser les Pisistratides, rentrer dans Athènes et y instaurer la démocratie. Ils eurent d'ailleurs l'él égance de rembourser au dieu — banquier involontaire — non seulement le capital, mais les intérêts sous forme d'une luxueuse façade de marbre que ne prévoyait pas le devis3. D'autres adjudi cataires n'hésitaient sans doute pas à employer les fonds à des entreprises plus terre à terre, pour leur seul avantage. Tous

(1) J. Pouilloux, «Fragment de compte des naopes », BCH 75 (1951), p. 301-304. (2) Cf. aussi, dans les comptes 26 et 27, l'avenant au devis pour l'adjudication de pièces angulaires renforcées (G. Roux, RA 1966, p. 287-296, et ci-après p. 206 sq.). (3) Hérodote, V, 62 ; Démosthène [Contre Midias, 144) considère (peut-être cum grano salis) cette adjudication comme un prêt bancaire : δανεισαμένους χρήματ' εκ Δελφών ελευθέρωσα!, την πόλιν. Les abus possibles étaient limités par les dates de livraison stipulées dans le contrat et par les amendes qui sanctionnaient les retards.

LE CONTRÔLE DES NAOPES

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devaient, en tout cas, fournir à l'Amphictionie des garants, εγγυοι (19, 48-49 ; 56-57 ; 25 Ι Β, 15-19 ; 81, 4 ; 90, 8). Une fois les travaux adjugés, les naopes veillaient à ce qu'ils fussent exécutés selon les prescriptions du devis, dans les délais fixés et selon les règles de l'art. Pour la partie technique de leur inspection, ils étaient assistés de l'architecte (23 I, 49 ; 36, 1 sq., corrigé BCH Suppl. IV, p. 95) et de l'architecte en second (90, 6 ; 25 II A, 13). Ils faisaient ce jour-là apporter sur le chantier, puis rapporter au naopoion par des porteurs dont ils payaient le salaire les coffres renfermant les πίνακες sur lesquels étaient inscrits les contrats et les comptes (ζυγάστρων εκφοράς και παρφορας, 25 II A, 20-23 ; 38, 19-20 ; 42, 8-11). Si les vérifications étaient favorables, l'adjudicataire recevait tout ou partie de son dixième de garantie, l'artisan ou le fournisseur le paiement des travaux ou des matériaux qui n'avaient pas fait l'objet d'une adjudication. Si au contraire les naopes ou l'architecte découvraient des fraudes, des retards, des malfaçons, le coupable se voyait infliger des amendes (ζαμίαι) ou le paiement de dommages et intérêts (έπιτί,μάματα). S'il était défaillant, ses garants étaient sommés d'intervenir (19, 48-49 ; 56-57 ; 25 I B, 16-19). En ces matières, les naopes décidaient souverainement. Ils étaient les seuls qualifiés pour le faire et n'avaient d'ordre à rece voir de quiconque, et surtout pas du Conseil amphictionique, lequel aurait été bien incapable de décider s'il fallait ou non payer tel ou tel entrepreneur1. Comment l'aurait-il pu ? Ce sont les naopes, non les hiéromnémons, qui suivent de près et contrôlent de façon constante l'état des travaux : ils ont été nommés spécial ement pour cela. Seuls ils disposent des éléments d'appréciation indispensables pour juger en connaissance de cause de l'opportunité (1) P. de La Coste-Messelière (Mél. Daux, p. 199-201) écrit : « les naopes étaient avant tout des techniciens (souligné par l'auteur), agents d'exécution de l'Amphictionie... Les naopes étaient là non pour voter, mais pour appliquer les instructions qu'ils recevaient des hiéromnémons... Ils n'étaient pas libres de payer ou de ne pas payer... Ils sont au service de l'Amphictionie qui leur donne des ordres : non seulement pour assurer et payer les travaux qui sont sous leur directe responsabilité, mais pour régler les frais nombreux entraînés par les sessions à Delphes et aux Pyles... Ils n'ont qu'à obéir aux Amphictions. Refus, atermoiements ou réticences seraient de leur part inconcevables ». C'est une erreur. Il est notable que la formule κελευσάντων των ίερομνημόνων, fréquente dans les comptes des trésoriers, n'apparaît jamais dans les comptes des naopes. Croit-on que l'on aurait choisi les naopes parmi les personnalités les plus en vue de leurs cités pour en faire de simples sous-ordres? Ajoutons enfin que les naopes reçoivent des fonds destinés exclusivement à la reconstruction du temple ou aux activités directement liées à eile. Ils ne paient jamais d'autres dépenses que celles de la reconstruction. Les frais des sessions mis à leur charge sont ceux de leurs réunions à eux, les naopes ; le Conseil amphictionique disposait de ressources propres pour solder ses dépenses.

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d'un paiement. Ils doivent rendre des comptes au Conseil amphictionique, justifier l'emploi des sommes reçues par eux, mais l'organisation et la rétribution des travaux les concernent seuls. Pour solder les dépenses, les naopes disposaient de deux sources de revenus : les fonds reçus de l'Amphictionie et les fonds que leur versait Delphes au titre de sa contribution particulière1. Selon les circonstances, ils puisaient dans les deux caisses, ou dans l'une d'elles seulement. Ainsi, de la pylée de printemps sous Héracleios en 356 à la pylée de printemps d'Aristoxénos en 355 (19, 1-5) et durant les quinze ans et six mois qui séparent la pylée d'automne d'Aristonymos (341) de la pylée de printemps de Charixénos (325 ; 20, 15-20), ils ne prélèvent aucune somme sur le compte de Delphes. Mais le plus souvent ils avaient besoin de toutes leurs ressources. Aussi, à chaque pylée, lors de l'assemblée plénière, les naopes procédaient-ils à une répartition des paiements entre Delphes et l'Amphictionie. Ils adressaient à la cité de Delphes, par l'inte rmédiaire des προστατεύοντες, un ordre écrit de paiement (κελευόντων τών ναοποι,ών πάντων, que précise la formule plus explicite έπιστειλάντων τών ναοποΐ,ών πάντων, 19, 2-3 ; 90). Le verbe έποστειλάντων n'implique nullement que les naopes étaient alors réunis ailleurs qu'à Delphes comme le pensent É. Bourguet (« Tous les naopes qui, pour une raison que nous ignorons, ne se sont pas réunis à Delphes ont envoyé par lettre au Conseil un ordre de versement ») et P. de La Coste-Messelière (« Disons au plus bref : quand les naopes écrivent à la ville de Delphes, c'est bien entendu qu'ils sont ailleurs! Aux Pyles»)2. En fait, Γ επιστολή des naopes n'a voyagé qu'entre le naopoion, où elle a été rédigée, et l'Ecclésia delphique à laquelle l'ont apportée les προστατεύοντες. C'est l'ordre de pai ement écrit qui restera dans les archives de la cité comme justificatif des versements effectués. La formule κελευόντων τών ναοποιών πάντων ne peut s'entendre que d'un ordre écrit émanant d'une assemblée qui l'a voté à l'unanimité. Sinon, faudrait-il imaginer les naopes se rendant à l'Ecclésia en corps constitué pour y clamer en chœur leur ordre de paiement ? Il est courant de nos jours qu'un engage ment —■ promesse d'achat ou de vente, reconnaissance de dette, etc. —- prenne la forme juridique d'une lettre écrite par son auteur dans le bureau même de son destinataire. L' επιστολή des naopes appartient à ce même type de documents. (1) Cela est devenu évident à partir du moment où ont été expliquées la véritable nature des comptes 19 et 20 (G. Roux, RA 1966, p. 245-258) et la véritable fonction des prytanes (G. Roux, BCH 94 [1970], p. 117-132). Cf. tableau I, p. 143. (2) É. Bourguet, FD, III 5, p. 85 ; P. de La Coste-Messelière, Mél. Daux, p. 200 n. 7. Les naopes, en tant que tels, n'avaient aucun motif de se réunir aux Pyles.

LES PAIEMENTS DES NAOPES

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Une fois l'ordre reçu, les Delphiens s'acquittaient de diverses manières : tantôt ils réglaient directement les factures aux créanc iers qui leur étaient désignés dans la « lettre » des naopes, en présence d'un naope delphien, de quelques bouleutes delphiens et de la délégation des naopes, constituée soit par les προστατεύοντες, si le paiement avait lieu durant la session, soit par le ou les έπιμηνιεύοντες, s'il avait lieu entre les sessions ; tantôt ils versaient la somme aux naopes eux-mêmes1. Enfin, postérieurement à l'archontat de Gharixénos, en 325, ils se bornent à verser une contribution forfaitaire de 30 mines aux deux naopes delphiens, qui la transmettent à leurs collègues. De leur côté les Amphictions, puis, à partir du printemps de 338, les trésoriers amphictioniques, versent aux naopes nommément désignés une somme globale, toujours exprimée en talents ou demi-talents, dont ceux-ci devaient justifier l'emploi détaillé dans leurs comptes2. Les naopes payaient également, outre les dépenses du temple, les salaires de leur secrétaire, de l'architecte et de son aide, des hérauts, ainsi que les sacrificateurs et les frais du sacrifice qu'ils célébraient à chaque pylée avant leur assemblée plénière, sacrifice qu'il ne faut pas confondre avec celui qu'ofîraient les hiéromnémons avant leur propre assemblée et dont le Conseil assumait la dépense3. Les naopes réglaient exclusivement les dépenses du temple et celles qu'entraînait leur propre activité. Dans l'intervalle des sessions semestrielles, la plupart des naopes se dispersaient, les uns regagnant leur cité, d'autres voya geant dans les provinces où se trouvaient les carrières, les mines, les forêts, d'autres s'occupant à Delphes même sur le chantier. Mais il était indispensable que le collège fût officiellement repré senté à Delphes, durant cette période, par un naope responsable. Conformément, semble-t-il, à une prescription du ναοποϊκος νόμος (90, 15), l'assemblée désignait pour chaque mois un έπιμηνιεύων ou έπιμήνιος, naope de permanence mensuelle, qui changeait à chaque έπιμηνιεία. Par suite d'une bizarrerie qui n'a pas reçu d'explication satisfaisante, le participe έπιμηνιεύοντος, toujours au singulier, est suivi une fois de deux, une autre fois de trois noms de personnes4. (1) Ci-après p. 180 sq. (2) Ci-après p. 193 sq. (3) Cf. 23 I, 26-31, 55-58; II, 18-21, 34-38; 25 II A, 17-20; 26 II A, 45-47 (?) ; 37, 2-5 ; 38, 13-19 ; 42, 2-8. J'insiste : il s'agit dans tous les cas du sacrifice célébré par les naopes. Le sacrifice précédant l'assemblée des hiéromnémons, que nous avons évoqué plus haut (p. 51), ne pouvait pas être payé sur les fonds donnés aux naopes pour la reconstruction du temple. Les hiéromnémons disposaient pour cela des fonds de leur propre caisse. (4) É. Bourguet, Adm. fin., p. 77-79 ; 19, 6-7 (2 noms), 92-93 (3 noms), 105 (1 nom).

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On pourrait penser que le verbe est accordé avec le sujet le plus proche, mais une telle construction ne se rencontre jamais dans les comptes pour les autres fonctions ou magistratures (toujours πρυτανευόντων, βουλευόντων, ίερομνημονούντων, etc.). Bourguet suppos ait qu'à côté de Yépiménios en fonction (d'où le participe au singulier) étaient nommés soit Vépiménios du mois précédent qui se serait un peu attardé à Delphes, soit celui du mois suivant, arrivé un peu trop tôt, soit les deux à la fois quand il y a trois noms, έπιμηνιεύοντος restant en tout état de cause au singulier pour bien montrer que les deux ou trois personnages cités n'étaient pas έπιμήνιοι simultanément, qu'il n'y avait qu'un seul έπιμήνιος off iciel ement en fonction. J'avoue que cette interprétation ne me satisfait guère, mais je n'en ai pas de plus convaincante à proposer. Les naopes delphiens demeuraient à Delphes. Il semblaient donc tout désignés pour assurer une permanence continuelle, dispensant ainsi le collège de nommer chaque mois un épiménios non résident. Cette solution n'a pas été retenue. C'est une preuve, entre autres, que les naopes de Delphes n'occupaient nullement dans le collège la situation privilégiée qu'imaginait Bourguet1. Il fondait sa conviction sur le fait que dans les comptes 19 et 20 le naope delphien, toujours nommé à part, et avant les naopes étrangers, assiste à toutes les opérations financières : « Sa situation le met à part de ses collègues, puisque c'est lui qui seul est à chaque instant leur représentant visible, et il a, pour la suite de sa direction, tous les avantages que lui donne sa présence constante. Aussi est-il nommé à toutes les pylées et à toutes les épiménies ». Mais c'est en grande partie une illusion, fondée sur la méconnaissance de la véritable nature des comptes 19 et 20, comptes de Delphes, destinés aux citoyens de Delphes, et dans lesquels il est normal que les magistrats delphiens, bouleutes et naopes, témoins et garants des paiements effectués par la cité, apparaissent au premier plan. Dans la comptabilité amphictionique en revanche, on ne voit nulle part que les naopes de Delphes soient traités autrement que leurs collègues. Le fait qu'on les ait doublés à Delphes par un épiménios étranger montre qu'on ne leur avait pas confié de responsabilités particulières. Aussi, bien que leur présence continue sur le lieu du chantier ait dû leur conférer une certaine importance dans la conduite et la surveillance des travaux, les comptes n'attestent nullement que leur situation ait été dans le collège, en dehors de leurs fonctions proprement delphiques, aussi exceptionnelle que le pensait Bourguet.

(1) Adm. fin., p. 79-81 (d'où La Coste-Messelière, Mél. Daux, p. 206).

LE NOUVEAU COLLEGE DES TRÉSORIERS 2) Les trésoriers.

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Fondation „,.,„. du collège.,, 1 archontat Lei_ compte . f de j de Palaios, r»la ι pylée · nous d'automne a conserve 339, ' sous ι les 21 dernières lignes du décret par lequel l'Amphictionie instituait un collège de trésoriers (47 I, 1-21 )1. En voici la traduction : «... Que les cités envoient leur trésorier (pour la vérification des comptes à chaque) pylée, à Delphes. Celle qui n'enverra pas le sien sera exclue de la session et frappée d'une amende de 500 drachmes pour n'avoir pas envoyé son trésorier selon le règlement voté. L'argent de l'amende sera directement perçu, après sentence obtenue des hiéromnémons, auprès des trésoriers indisciplinés par les trésoriers disciplinés. Le même trésorier sera envoyé durant le laps de temps inscrit (dans le décret) ; la cité qui n'enverra pas le même paiera la même amende que si elle n'en envoyait aucun. Les noms des trésoriers seront inscrits sur une stèle qui sera consacrée dans le sanctuaire. Les indemnités de déplacement seront versées au trésorier par la cité qui l'envoie. Le secrétaire des trésoriers percevra son salaire à chaque pylée auprès des trésoriers. Les trésoriers, à chaque pylée, rendront compte aux hiéromnémons des mouvements de fonds et de leur gestion, sans malversation ni compromission. [ ] aux trésoriers comme aux hiéromnémons, et de même au secrétaire des trésoriers. » Le projet de décret fut probablement proposé aux hiéromné mons lors de la pylée ordinaire d'automne, en Boucatios, et ratifié sans délai par les cités, puisque dès le mois suivant, en Boathoos, le Conseil amphictionique, réuni en session extraordinaire, fît graver sur la stèle, comme le prescrivait le décret (47 I, 13-14), la première liste des trésoriers nommés par les cités et par le roi de Macédoine (47 I, 41-58). Le nouveau collège était donc constitué dès le mois de Boathoos, en 339 ; mais il ne prit ses fonctions qu'à la pylée de printemps 338. Car durant la pylée d'automne, au sens comptable du terme, les prytanes de Delphes et le Conseil repré senté par sa délégation permanente (οι μετά Κοττύφου και Κολοσίμμου, 47 I, 60-63) continuent à gérer les fonds comme par le passé. Le 5 du mois Héraios, ce sont eux — et non les trésoriers — qui paient les naopes (47 I, 58-78) et les autres créanciers (47 II, 1-13). Ce n'est qu'à la session de printemps suivante (47 II, 14 sq.), en 338, année pythique, qu'ils transmettent les comptes de ces opérations — et par conséquent leurs pouvoirs — aux trésoriers. Désormais ces derniers, assistés des prytanes de Delphes, assurent l'adminis tration des finances de l'Amphictionie, sous le contrôle du Conseil. (1) Ê. Bourguet, l.l., p. 110 sq. Sur la date de Palaios, BCH Suppl. IV, p. 79-83.

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Celui-ci n'intervient plus dans les maniements de fonds, sinon pour donner des ordres de paiement, κελευόντων των ίερομναμόνων. Le compte 47, publié par Bourguet sous la rubrique « Comptes des trésoriers » est donc en réalité un compte de transition, un compte mixte comprenant trois parties : le décret de fondation du collège (47 I, 1-21), les comptes du Conseil amphictionique pour la pylée d'automne 339-338 (47 I, 22 à 47 II, 1-13) x et le premier compte des trésoriers datant de la pylée du printemps 338 (47 II, 14 à la fin). Pourquoi l'Amphictionie à cette époque décida-t-elle de se doter d'un collège de trésoriers dont elle s'était fort bien passée jusque là ? Elle exposait probablement ses raisons dans les considérants, aujourd'hui perdus, du décret dont nous ne possédons plus que les 21 dernières lignes ; nous serons obligés de les déduire des seuls articles qui nous restent et de ce que leurs comptes nous révèlent de l'activité spécifique des trésoriers. La première liste des trésoriers gravée sur la stèle dès l'automne de 339 montre que le nouveau collège était exactement calqué sur le Conseil amphictionique. Il comprenait vingt-quatre trésoriers, deux par « peuple », énumérés dans le même ordre que les hiéromnémons et sous les mêmes rubriques : Thessaliens, délégués de Philippe (ou d'Alexandre), Delphiens, Doriens, Ioniens... Contraire ment aux naopes, représentants du Conseil amphictionique, les trésoriers sont donc, comme les hiéromnémons, les représentants de l'État qui les envoie. Cela apparaît clairement dans la rédaction des comptes : tandis que les naopes macédoniens sont qualifiés seulement par leur ethnique, Μακεδόνες (19, 74 ; 20, 31 ; 48 Ι, ΙΟΙ 1, etc.), la formule sans ambiguïté παρά Φιλίππου, παρ' 'Αλεξάνδρου, désigne les trésoriers macédoniens comme les envoyés de Philippe ou d'Alexandre (47 I, 43 ; 67, 4-5) 2 au même titre que les hiérom némons. Le collège des trésoriers apparaît ainsi comme un doublet du Conseil amphictionique, un second Conseil constitué pour accomplir une tâche que le premier n'avait pas le désir, ou pas les moyens, d'assumer. (1) Cette partie du compte 47 appartient donc à la même série que 21 et 22. Je lis dans BCH Suppl. IV, p. 76 n. 39 : « L'identification par É. Bourguet des comptes 21 et 22 comme étant des comptes du « Conseil » (de Delphes) n'a jamais été mise en doute, même pas par G. Roux [RA 1966 p. 249-254]... ». Elle a été plus que « mise en doute » par G. Roux {BCH 94 [1970], p. 125 sq.) lorsqu'il eut prouvé que les prytanes n'étaient pas membres de la Boula et figuraient exclusivement dans les comptes amphidioniques, comme 21 et 22. (2) Sur le compte 67, on se reportera aux nouvelles lectures de Ch. Dunant et J. Pouilloux, BCH 76 (1952), p. 51. Sur l'ethnique des Macédoniens, cf. ci-dessus p. 14 n. 2.

DUREE DU MANDAT DES TRESORIERS

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Comment les trésoriers étaient-ils nommés ? Aucun texte ne le précise. Mais comme leurs fonctions requéraient des compétences en matière de finances, comme il est probable que l'on exigeait d'eux, en tant que magistrats maniant des fonds publics, une garant ie fondée soit sur leur fortune personnelle, soit sur la caution d'une tierce personne (έγγυος), il ne semble pas douteux que leur αρχή était non pas κληρωτή, remise aux hasards d'un tirage au sort, mais χεφοτονητή, que les trésoriers des cités étaient élus à main levée, à la suite d'un choix raisonné. Les trésoriers macédoniens, en revanche, étaient vraisemblablement désignés par leur roi. Quelle était la durée de leur mandat, inscrite dans la partie perdue du décret (47 I, 11-12) ? On peut dire, par recoupements, qu'elle était comprise entre deux ans au moins et dix ans au plus. A l'intérieur de cette « fourchette » un peu large, Ê. Bourguet considérait comme plausible, en se fondant sur un fragment de compte très mutilé, une durée de quatre années correspondant à une pythiade1 : déduction hypothétique, mais qui paraît corre spondre à la réalité. Nous ne possédons plus en effet que deux listes de trésoriers : celle de 339 et une seconde liste en pitoyable état (67) 2. Mais les seuls noms restituables, d'après les lettres qui subsistent, dans les lacunes du texte 67, gravé stoichédon, sont ceux des trésoriers de 339, à cette différence près cependant que les deux Macédoniens ne sont plus nommés παρά Φιλίππου, comme en 339, mais παρ' 'Αλεξάνδρου. La liste est donc postérieure à l'assassinat de Philippe, perpétré durant l'été de 336 ; elle date au plus tôt de la pylée d'automne 336. Par conséquent, les trésoriers désignés à l'automne de 339, entrés en fonction au printemps de 338, demeuraient en fonction à l'automne de 336 : leur mandat était au minimum de deux ans. D'autre part, l'un des trésoriers de 339, le Magnète Pausanias de Méthoné (47 I, 54-55), est hiéromnémon sous Bathyllosautomne (56, 14), c'est-à-dire en 329-328 au plus tard. Les fonc tions de trésorier et de hiéromnémon n'étant pas cumulables, il s'ensuit que Pausanias n'était plus trésorier dix années après sa nomination sous Palaios-automne. Telle était donc la durée maximale d'un mandat de trésorier. Toutefois une magistrature (1) Adm. fin., p. 134-136. (2) Ch. Dunant et J. Pouilloux, l.l. p. 50-51. Comme les trésoriers exerçaient leurs fonctions durant plusieurs années, on ne recopiait pas la liste des membres du collège en tête de chacun de leurs comptes semestriels. Conformément aux prescriptions du décret qui les fonde, cette liste était gravée à leur entrée en charge, une fois pour toutes, sur une stèle exposée dans le sanctuaire. C'est pourquoi nous possédons plus de comptes que de listes de trésoriers.

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aussi longue serait des plus insolites. La durée véritable doit se situer entre ces deux chiffres extrêmes : deux ans et dix ans. Or Bourguet avait signalé dans sa thèse l'importance d'un fra gment de compte (69, 3-8) qu'il interprétait, correctement semble-til, comme le bilan récapitulatif des recettes et des dépenses d'une pythiade : Σύμπαν κε[φάλαιον του Πυθι,άδος ' [τάλαντα τριάκοντα εΙ[ς Τα [π]ροσόδωί. ' τά[λαντα [ό]βολοί τέσσα[ρες.] [Έλε]ίφθη, άφ[αιρεθέντος άναλώματος επί ταύτης της] μναί, στατήρες ] δε υπάρχοντα ήσαν συν τήι] μναι στατήρες ] του άναλώματος κτλ ]

« Total (des dépenses effectuées durant cette) pythiade : (x talents, χ mines) trente et un (statères. Reliquat disponible en début d'exercice, ajouté) aux recettes : (x talents, χ mines, χ statères) quatre oboles. Reste en caisse, (dépenses) déduites : (x talents, etc.) ». Il est au moins plausible que ce bilan récapitulatif des comptes d'une pythiade a été établi par les trésoriers sortant de charge à l'intention du Conseil amphictionique, seul habilité à leur donner quitus de leur gestion, et des trésoriers qui devaient leur succéder durant la pythiade suivante. La durée du mandat serait alors assurée : huit pylées consécutives comprises entre deux années pythiques. L'hypothèse de Bourguet me semble s'accorder avec les faits mieux qu'il ne le pensait lui-même. Car les trésoriers nommés à l'automne de 339 ne prirent effectivement leurs fonc tions, ainsi que je l'ai montré, qu'au printemps de 338, année pythique, et purent donc remplir un mandat de durée normale jusqu'en 334, autre année pythique, date à laquelle ils cédèrent la place à leurs successeurs, eux aussi nommés pour quatre ans. Le texte est si lacunaire que ces déductions demeurent, répétons-le, hypothétiques. Du moins cadrent-elles assez bien avec les faits. D'une part, les noms des trésoriers ne sont pas répétés en tête de chacun de leurs comptes, comme ceux des hiéromnémons et des prytanes, magistrats annuels ; ils sont inscrits, comme ceux des naopes, sur une stèle lors de leur entrée en charge, ce qui suppose des fonctions exercées durant plusieurs années. D'autre part, la sévérité des sanctions — forte amende, exclusion de la session — dont l'Amphictionie menace les cités qui n'enverraient pas leur trésorier à chaque session, et surtout qui n'enverraient pas le même durant le temps prescrit, laisse entendre que ce temps était assez long et les fonctions de trésorier assez accaparantes pour qu'un certain absentéisme fût à redouter. Si les titulaires de la charge devaient être retenus par leurs obligations à Delphes

LES COMPTES ORDINAIRES

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durant de nombreuses pylées, il était prévisible que certains tenteraient d'esquiver parfois ces contraintes en restant chez eux ou en déléguant à la pylée un remplaçant complaisant. Peut-être avait-on déjà fait à ce sujet quelques mauvaises expériences avec les naopes. Il est clair que l'Amphictionie estime un tel laisser-aller incompatible avec les tâches qu'elle entend confier aux trésoriers, tâches qui exigent apparemment de l'assiduité, de la ponctualité, de la continuité dans le travail. Nous devrons ne pas l'oublier quand nous essayerons de déterminer le motif de la création du collège. Les trésoriers, comme les naopes, rendent leurs comptes à chaque pylée semestrielle (47, 17-19), et peut-être, globalement, au terme de chaque pythiade, à leur sortie de charge, devant les hiéromnémons qui, s'ils constatent quelque erreur, indélicatesse ou complai sance, engagent contre les coupables des « actions en redressement » (εύθύνας). Le décret nous apprend encore que l'entretien de chaque tréso rierétait à la charge de sa cité, dont il recevait ses indemnités de déplacement et de séjour à Delphes. En revanche, le secrétaire des trésoriers, comme le secrétaire des hiéromnémons et le secré taire des naopes, est un employé salarié, rémunéré sur la caisse amphictionique par les trésoriers eux-mêmes. Les comptes des trésoriers ont été publiés CiQSFonctions iTgSOTIGTS ' Bourguet sous les numéros 47 à 77. Il les comptes ordinaires, convient d'y ajouter, outre un fragment décou vert depuis, les comptes 78 à 87 présentés dubitativement sous le titre : « Fragments de comptes rédigés par le Conseil de Delphes (?) »x. Il s'agit certainement de comptes des trésoriers, comme le prouvent et leur contenu (dépenses pour des travaux autres que ceux du temple) et surtout la formule κελευσάντων των ίερομναμόνων qui se lit à plusieurs reprises dans ces fragments très endommagés (78, 9, 24 ; 81, 20 ; 83, 6 (?) ; 85, 2). Ce ne sont donc pas des comptes de la cité de Delphes (qui ne reçoit d'ordres que des naopes, exclusivement, et pour les dépenses du temple, exclusivement : cf. 19 et 20), ni des comptes des naopes (qui ne reçoivent pas d'ordres des hiéromnémons et s'occupent seul ement des travaux du temple), ni des comptes du Conseil amphict ionique (de la série 21, 22, 47) qui ne se donnerait évidemment pas d'ordres à lui-même. En revanche, il en donne souvent aux trésoriers (53, 5 ; 58, 13 ; 61 1, 35). De plus, un compte de cette série (1) J. Bousquet est arrivé de son côté à la même conclusion : Ada of the Fifth Epigraphic Congress (1967), p. 80.

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enregistre, parmi les dépenses, le salaire du secrétaire des tréso riers (85, 5), dont il est dit dans le décret de fondation qu'il sera payé par les trésoriers eux-mêmes (47 I, 16-17). Le doute n'est donc pas permis : les fragments 78 à 87 proviennent de la comptabilité des trésoriers. Cette comptabilité comprend deux séries de comptes que nous étudierons successivement : d'une part les comptes ordinaires, de loin les plus nombreux, d'autre part les comptes dits « comptes à άπουσίοα» (49, 67, 68), relatifs à une entreprise qui ne dura qu'un temps mais fut probablement la raison principale de la création des trésoriers. Les comptes ordinaires concernent l'administration normale, je serais tenté de dire l'administration de routine, des finances amphictioniques. Sur ce point, les trésoriers succédèrent purement et simplement au Conseil amphictionique qui avait assumé jusqu'al ors cette charge en collaboration avec les prytanes de Delphes. Il est possible, en combinant divers fragments, d'établir le modèle d'un compte type des trésoriers. Le plan en est logique et clair : somme disponible en début d'exercice, paiement global aux naopes, paiements détaillés aux autres créanciers, reliquat en fin d'exercice. Au début de chaque compte, les trésoriers additionnent le reliquat de l'exercice précédent déposé auprès de la cité de Delphes (τα υπάρχοντα παρά τη ι πόλεΐ. των Δελφών) et les recettes encaissées lors de la session (ή πρόσοδος) : ils obtiennent ainsi le total des sommes dont ils disposent pour l'exercice à venir (σύμπαν κεφάλαιον σύν τώι ύπάρχοντι, σύμπαν κεφάλαιον της προσόδου και των υπαρχόντων παρά τη ι πόλει τών Δελφών). Durant les années 336 à 331, ils di stinguent dans leurs comptes les recettes en « numéraire ancien », τδ παλαιόν, des recettes en « nouveau numéraire amphictionique », το καινδν άμφικτυονικόν, frappé sous leur direction à partir de 338, selon l'étalon éginétique en usage à Delphes. Ils ont parfois dans leur caisse des monnaies diverses, des pièces d'or, ou du « numér aire attique », τδ άττικόν, qu'ils convertissent généralement en numéraire éginétique. Voici, à titre d'exemple, l'intitulé du compte établi sous Dion-printemps (50) : « Reliquat à la disposition des trésoriers auprès de la cité de Delphes, totalisant les sommes en numéraire ancien et nouveau : 61 talents, 24 mines, 19 statères, 11 oboles, 7 chalques. Dont, en nouveau numéraire amphictionique : 36 talents, 38 mines, 32 statères, 9 oboles, et en ancien numéraire : 24 talents, 45 mines, 22 statères, 2 oboles et 7 chalques. Tel est le reliquat. Recettes en ancien numéraire, à la pylée de printemps, au mois

NAOPES ET TRESORIERS

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d'Endyspoïtropios, Dion étant archonte à Delphes, et prytanes (huit noms), et hiéromnémons (vingt-quatre noms) (V enumer ation des recettes manque; elles totalisaient, d'après la suite, 32 talents, 35 mines, 13 statères, 3 oboles) Total de la recette et du reliquat déposé auprès de la cité de Delphes, en ancien numéraire : 57 talents, 21 mines, 5 oboles, 7 chalques »>. Le bilan des sommes disponibles en début d'exercice ayant été établi, les trésoriers enregistrent leurs dépenses (άπό τούτων άνάλωμα) sous deux chapitres distincts : somme versée aux naopes, sommes versées aux autres créanciers. Comme dans les comptes du Conseil amphictionique et des prytanes (21, 22, 47), la somme versée aux naopes pour les travaux du temple est toujours indiquée globalement, et en chiffres ronds1. Seuls les naopes sont tenus d'en justifier devant le Conseil l'emploi détaillé. Au contraire, les trésoriers paient directement aux entre preneurs les travaux, autres que ceux du temple, exécutés soit dans les sanctuaires des Thermopyles, soit à Delphes ; ils enre gistrent naturellement dans leurs comptes le détail de ces dépenses qui leur sont propres. Ainsi apparaît nettement la délimitation entre les attributions des naopes et celles des trésoriers : aux premiers incombe tout ce qui concerne la reconstruction du temple, exclusivement ; aux seconds, tout le reste. Il ne saurait donc y avoir eu, comme l'avait cru Bourguet, une concurrence entre les deux collèges. Chacun travaille dans le domaine qui est le sien. Il s'ensuit qu'aucun travail payé directement par les trésoriers ne concerne le temple ; inversement, aucun travail payé directement par les naopes n'est étranger à la reconstruction du temple. Il convient de ne pas l'oublier quand on interprète le contenu des comptes2. En fin d'exercice, les trésoriers soustraient le total de leurs dépenses (somme globale versée aux naopes + sommes détaillées (1) 48 I, 7 : 5 talents ; 49 II, 38-39 : 10 t. 36 mines ; 50 II, 14 : 3 t. ; 57 B, 5-6 : 2 t. ; 58, 13-15 : 20 t. ; 61 I, 35-36 : 2 t. ; II B, 15 : 24 t. En 50 II, 9-13, les trésoriers spécifient exceptionnellement qu'ils ont versé l'équivalent de 150 philippes d'or « pour achat de cyprès » (cf. ci-après p. 220 sq) : c'est pour justifier leur opération de change. Ordinairement, ils ne s'occupent pas de l'emploi détaillé des fonds qu'ils remettent aux naopes. (2) Par exemple le compte GDI 2503 étant, un compte des trésoriers (dépenses pour les Pythia), le membre de phrase τον ναον στεγάξαντι (/. 6) ne peut en aucun cas, comme le croyait Bourguet [FD, III 5, p. 135) concerner le temple d'Apollon à Delphes, non plus que le [θύ]ρωμα du compte 57 B (l. 2) signalé par J. Bousquet (BCH 80 [1956], p. 32 n. 1, et Ada of the Fifth Epigr. Congress [1967], p. 79). Ces deux comptes se rapportent à l'un des édifices des Pyles et de Delphes, autre que le temple d'Apollon, dont les trésoriers assuraient l'entretien. Pour la môme raison la restitution [του στα]δίου (Bourguet) dans le compte des naopes 29, 2-3 est à exclure absolument.

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versées aux différents entrepreneurs) de la somme dont ils dispo-. saient au début et inscrivent le reliquat qu'ils laissent disponible pour l'exercice suivant ; ce reliquat est confié à la garde de la cité de Delphes. « Total de la dépense, en numéraire ancien, de la pylée de printemps : 4 talents, 30 mines, 8 statères, 11 oboles. Le reliquat en ancien numéraire ajouté à la recette faisait 57 talents, 21 mines, 5 oboles, 7 chalques. Reste, déduction faite de la dépense, auprès de la cité de Delphes, en ancien numéraire : 52 talents, 50 mines, 26 statères, 1 drachme, 7 chalques ; en numéraire amphictionique : 105 talents, 49 mines, 5 statères, 9 oboles ». Mais les trésoriers ont dû acheter sur ce reste, soit au total 158 talents, 39 mines, 31 statères, 1 drachme, 9 oboles et 7 chalques, des drachmes attiques pour solder une dépense payable en « devises athéniennes » comme nous dirions aujourd'hui. Cette opération de change, effectuée au « cours commercial », a rapporté aux trésoriers 6 010 drachmes et 3 oboles attiques en plus de ce qu'ils auraient dû percevoir si la transaction s'était faite au « cours officiel », moins avantageux1. Ce « boni » représente donc une recette que les trésoriers, après l'avoir convertie en monnaie éginétique, ajoutent à leur bilan : « Sur cette somme ont été changés 44 talents, 18 mines, 15 statères en numéraire amphictionique contre 45 talents, 18 mines, 53 drachmes et 2 oboles en numéraire attique. Total de la somme déposée auprès de la cité de Delphes à la disposition des trésoriers : 159 talents, 40 mines, 2 statères, 3 oboles, 7 chalques. » Tel est le plan schématique des comptes ordinaires : somme dispo nible en début d'exercice, versement global aux naopes, versements détaillés aux divers créanciers, solde déposé en fin de pylée auprès de la cité de Delphes. En plus de leurs comptes détaillés, qui représentent la comptab ilitésoumise à chaque pylée au contrôle des hiéromnémons comme le prescrivait le décret de fondation (47 I, 17-19), les trésoriers faisaient graver sur des stèles une comptabilité simplifiée, récapitulative, réduite à la balance des recettes et des dépenses. Il est question en effet dans le compte 74 (1. 54-55) d'une στήλη έν ήι τα κεφάλαια π[ροσόδων παρά] των ταμιών άναγ[έγραπται]. Et un per sonnage appelé ό της διοικήσεως, le « préposé à l'administration », probablement l'un des trésoriers, fait graver sur une série de (1) É. Bourguet, FD, III 5, 50 III, 39-43 et commentaire p. 205; R. Bogaert, Banques et banquiers dans les cités grecques, p. 108-109.

LES TRESORIERS ET LA MONNAIE AMPHICTIONIQUE

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stèles les comptes έγ κεφαλαίοις (74, 55-57), « c'est-à-dire sans détails, simplement les ensembles de recettes et dépenses » (Bourguet). La comptabilité des trésoriers est donc d'une parfaite clarté. Les comptes ordinaires nous montrent les ^ trésoriers accomplissant les tâches administracompiesàâaiova'iai. tives dont s'acquittait précédemment le Conseil amphictionique assisté des prytanes de Delphes. On ne voit pas laquelle de ces occupations de routine aurait rendu nécessaire, en 339-338, la création d'un collège financier. Bourguet la mettait en rapport avec les versements de l'énorme amende infligée aux Phocidiens après leur défaite de 346 : disposant de ressources accrues, l'Amphictionie aurait eu besoin pour les gérer d'un corps d'administrateurs spécialisés1. Mais on n'aperçoit pas de lien chronologique évident entre la fondation du collège, en 339-338, et les versements de l'amende, qui débutèrent sous l'archontat de Cléon dès 344-343, cinq ans plus tôt, et passèrent, dès 342-341, de 60 talents à 30 talents annuels seulement. De toutes façons, ces versements, s'ils gonflaient les ressources de l'Amphictionie, ne lui imposaient aucune tâche de comptabilité qu'elle n'ait eu l'habitude d'accomplir : il suffisait d'enregistrer le paiement que les Phocidiens venaient effectuer à Delphes même, recette parmi d'autres recettes. Ce n'était pas un gros travail supplémentaire. Enfin il est notable que, même après l'institution des trésoriers, les prytanes de Delphes continuèrent comme par le passé à percevoir les amendes en présence des témoins delphiens et phocidiens, sans que figure jamais, dans le reçu délivré après chaque versement, le nom d'un seul trésorier. Ces derniers enre gistrent naturellement dans leurs comptes ces paiements de l'amende que leur remettent les prytanes de Delphes : « Les Phocidiens ont apporté leur onzième versement : dix talents » (48 II, 37-38). Mais il n'apparaît nulle part que ces versements, qui de semestriels devinrent bientôt annuels, aient jamais constitué à eux seuls une part importante de l'activité des trésoriers2. En revanche, il est un aspect de cette activité, plus insolite, que nous révèle une série de trois comptes (49, 67, 68), appelés « comptes à άπουσίαι », « comptes à déficit », et datés des années 336-3343. Le mieux conservé (49), gravé stoichédon en deux Fonctions (1) Adm. fin., p. 115-116. (2) Cf. ci-après p. 167 sq. et tableau p. 171. (3) Ch. Dunant et J. Pouilloux, « Comptes delphiques à άπουσίοα », BCH 76 (1952), p. 32-60, dont j'expose ici les conclusions. J. Bousquet (Mél. Daux, p. 22 n. 1) reconnaît une mention de ces comptes dans 74, 57-59 : [στή]λης έν ήι των νομισμάτω[ν των μετά της] άργυροκοπίας εξετασθέν[των] ή αναγραφή έγένετο ; il écrit: « on peut se demander si des comptes comme FD 49, 67 et 68... ne feraient pas partie de Γέξέτασις faite après la frappe du nouvel amphictionique ». Cela me paraît certain.

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colonnes sur une stèle de calcaire gris, se compose d'une suite de paragraphes séparés les uns des autres par un vide d'une lettre : dans chaque paragraphe sont énoncés successivement une somme en numéraire (άριθμώι.) de diverses cités, Oponte, Larissa, Sicyone, etc., puis un «manque», un déficit (απουσία) évalué en numéraire, enfin une somme exprimée en numéraire amphictionique, égale au reste de la soustraction des deux chiffres précédents. Je traduis à titre d'exemple un passage significatif du compte 49 (1. 20 sq.) : Trioboles d'O ponte, en numéraire manque, en numéraire reste, en amphictionique Drachmes anciennes de Larissa, en numéraire manque, en numéraire reste, en amphictionique Drachmes nouvelles de Sicyone, en numéraire manque, en numéraire reste, en amphictionique Drachmes de (..?..), en numéraire manque, en numéraire reste, en amphictionique Argent à la casse (?) en numéraire manque, en numéraire reste, en amphictionique Drachmes nouvelles de Larissa, en numéraire manque, en numéraire reste, en amphictionique Total de l'argent reçu pour transformation (?) Sur cette somme, nous avons évalué le manque en numéraire à reste, en amphictionique Déchet de coulées (?) de l'argent reçu (?) devenu en amphictionique 1 t. 1 t. 9 t. 8 t. 57 17 39 30 43 46 46 5 40 34 3 30 36 13 22 24 5 18 26 m. m. 4 st. 7,5 ob. m. 30 st. 4,5 ob. m. m. 15 st. m. 20 st. m. m. 4 st. 2,5 ob. m. 30 st. 9,5 ob. m. m. 1 st. 3 ob. m. 33 st. 9 ob. m. m. 17 st. 6 ob. m. 17 st. 6 ob. m. m. 7 st. m. 28 st. m. 23 st. 14 st. 19 st. a; st. 5 st. 3 ob. 3 ob.

3 t. 3 t. 1 t. 1 t. 122 t. 16 t. 105 t. 2 t. 1 t.

47 m. 39 m. 15 m. ? 59 m.

La signification longtemps mystérieuse de ces comptes à άπουσίαι fut éclaircie grâce aux efforts conjugués de P. de La CosteMesselière, Gh. Dunant et J. Pouilloux : il s'agit des comptes tenus par les trésoriers lors de la frappe de la nouvelle monnaie amphictionique. A partir de 338 en effet, et pour une période de cinq années au maximum, l'Amphictionie émit de belles pièces d'argent frappées selon l'étalon éginétique, trioboles, drachmes, didrachmes, portant au droit, avec la légende Άμφικτιόνων, un Apollon lauré assis sur l'omphalos, non loin du trépied pythique, et tenant un rameau de laurier à la main ; au revers, une tête de Demeter voilée, cou-

TAUX DE CHANGE ET MONNAIE NOUVELLE

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ronnée d'épis1. Cette émission, à l'effigie des divinités patronnes des deux sanctuaires amphictioniques, est appelée dans les comptes le « nouvel amphictionique » ou simplement « l'amphictionique » ou, plus brièvement encore, « le nouveau », το καινόν. Il est difficile de démêler les raisons profondes de cette entreprise qui fut, du point de vue de l'art monétaire, une réussite et, du point de vue économique, un fiasco. L'Amphictionie voyait affluer à Delphes des monnaies de toutes sortes et devait, dans ses comptes, opérer de constantes opérations de change, les unes onéreuses, les autres fructueuses, mais qui toutes compliquaient sa tâche. On a pensé parfois que la mise en circulation d'une monnaie amphictionique dont on aurait, à Delphes, imposé l'usage, aurait pu simplifier la comptabilité. Mais dans la pratique le résultat fut inverse : les trésoriers durent inscrire dans leurs comptes une monnaie de plus. Le motif de la frappe nouvelle ne fut certainement pas la recherche d'une simplification comptable. L'Amphictionie escomptait-elle un bénéfice financier, en propo sant une monnaie nouvelle à un taux de change avantageux pour elle ? La comparaison entre deux opérations de change effectuées l'une avant, l'autre après la frappe de la monnaie amphictionique semblerait d'abord prouver qu'un tel calcul pouvait être juste. On sait qu'il existait à Delphes, entre les deux monnaies les plus demandées, l'éginétique et l'attique, trois cours de change différents. Le cours officiel établissait une correspondance réelle, fondée sur le poids, de 7 drachmes éginétiques (6,07 g X 7 = 42,49 g) pour 10 drachmes attiques (4,25 g X 10 = 42,50 g). Mais la monnaie attique, en raison de son prestige, était souvent changée au-dessus du pair, à un cours commercial, favorable pour elle, de 3 drachmes éginétiques (6,07 g χ 3 = 18, 21 g) pour 4 drachmes attiques (4,25 g x4 = 17 g ; bénéfice : 1,21 g par pièce). Enfin, le cours des monnaies divisionnaires, utilisées pour les petites transactions, était de 2 oboles éginétiques pour 3 oboles attiques, favorable cette fois à l'éginétique2. Or les naopes doivent acheter 2274 drachmes attiques pour régler une fourniture d'ivoire (destinée, semble-t-il, à la grande porte du temple) payable en cette monnaie (25 II A, 5-13). Ils versent en contrepartie 1705 drachmes 3 oboles éginétiques, au cours commercial, au lieu de 1591 drachmes 4 oboles, prix au cours (1) E. J. P. Raven, Numismatic Chronicle 1950, p. 1-22 ; Ch. Dunant et J. Pouilloux, /./. ; G. Le Rider, dans Études archéologiques, publiées sous la direction de P. Courbin, (1963), p. 181-182. Belle reproduction dans P. R. Franke et M. Hirmer, Die Griechische Münze, p. 103, pi. 147, n°s 462-463 (d'où G. Roux, Delphes, pi. XXX, 54-55 et p. 233). (2) R. Bogaert, Banques et banquiers dans les cités grecques, p. 108-109.

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officiel, ί/έπικαταλλαγή, la perte au change, est de 113 drachmes 5 oboles, soit 7,1 % au détriment de la caisse sacrée. Une dizaine d'années plus tard, en 335, les trésoriers effectuent une opération analogue, mais en payant cette fois les drachmes attiques en monnaie amphictionique (50 III, 39-43). Que voit-on ? En échange de 186 090 drachmes amphictioniques ils reçoivent 271 853 drachmes et 2 oboles attiques, au lieu de 265.842 drachmes 5 oboles, prix du cours officiel : ils gagnent donc 6 010 drachmes 3 oboles attiques, soit 2,26 % de plus que la valeur au pair ; et si la transaction s'était faite au cours commercial, c'est 23 733 drachmes et 2 oboles attiques, soit 9,56 % de plus qu'auraient encaissé les trésoriers. Ainsi l'Amphictionie perdait au change avec la monnaie ancienne et gagnait avec la nouvelle, bénéfice d'autant plus remarquable que la monnaie amphictionique était frappée, comme l'ancienne, selon l'étalon éginétique. La recherche de cet avantage aurait pu inciter l'Amphictionie à se doter de sa propre monnaie. Mais si elle avait réellement nourri de telles espérances, elles furent bientôt déçues : la monnaie nouvelle en effet était frappée à partir de monnaies anciennes et, semble-t-il, de vieilles offrandes du sanctuaire envoyées à la casse. Or la perte à la fonte, qu'enregistrent justement les comptes à άπουσίαι, atteignait parfois jusqu'à 13 % : elle annulait par avance tout le bénéfice que l'on pouvait escompter d'un taux de change avanta geux1. Comme cette perte à la fonte était prévisible, il est fort douteux que la frappe de « l'amphictionique » ait été motivée par une raison proprement économique. Je ne pense pas non plus que Philippe, instigateur probable de la frappe nouvelle, se soit bercé de l'illusion, comme on l'a dit parfois, de concurrencer les « chouettes » athéniennes. La monnaie d'Athènes devait sa force d'une part à la « source d'argent » qui coulait au Laurion, d'autre part à la vigueur d'une puissance commerciale étendue à tout le bassin de la Méditerranée. L'Amphictionie ne possédait en propre ni mines d'argent ni commerce international. Dans ces conditions, concurrencer la monnaie athénienne était une chimère ; il n'est pas plausible que l'esprit réaliste du roi de Macédoine s'y soit laissé prendre un seul instant. Dépourvue d'avantages économiques, l'opération pouvait en revanche présenter un intérêt politique auquel Philippe ne devait pas être insensible. C'est par le biais de l'Amphictionie qu'il s'était rendu maître des affaires de la Grèce, et c'est par elle qu'il espérait affermir sa domination, en se parant du prestige qu'elle conservait (1) On se reportera sur ce sujet aux calculs détaillés de Ch. Dunant et J. Pouilloux, BCH 76 (1952), p. 43, 53-57.

MONNAIES PUBLICITAIRES

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aux yeux des Grecs. Accroître ce prestige allait dans le sens de ses intérêts : « Était-il moyen plus sûr de donner réalité à l'ombre qui siégeait à Delphes que de la doter d'une monnaie susceptible de rivaliser avec celles des grandes cités, Athènes entre toutes ? &1. Une opération onéreuse peut-être sur le plan économique, mais payante sur celui de la propagande, pour ne pas dire de la publicité, voilà, me semble-t-il, le véritable caractère de cette frappe nouv elle, à laquelle nous devons l'une des plus belles monnaies émises par la Grèce. Elle est comparable de ce point de vue à la monnaie dont se dota à la fin du me siècle, en Ionie, la « panégyrie » d'Athéna Ilias2. Ces pièces d'argent, frappées à l'effigie de la déesse, n'avaient pas pour objet de concurrencer les monnaies des cités membres, qui continuaient à émettre leur propre numéraire, mais à répandre dans le public, à mesure qu'elles circulaient, comme le feraient de nos jours par exemple la publicité de telle station touristique inscrite sur des objets usuels, cendriers ou boîtes d'allumettes, la renommée de la panégyrie. Par sa richesse et sa beauté, la monnaie amphictionique donnait, mieux qu'aucun autre support, une idée de puissance, accroissant d'autant le prestige d'une institution dont Philippe comptait faire son instrument. La mort prématurée du roi contribua sans doute à hâter la fin d'une entre prise, dont, par l'intermédiaire de ses Thessaliens dévoués, Daochos et Thrasydaos, puis Cottyphos et Colosimmos, il semble avoir été l'instigateur (47 I, 2, 31), mais dont le coût élevé aurait de toutes façons abrégé la durée. Dès l'année 331 la frappe est arrêtée : il n'est plus question d'argent amphictionique dans les comptes. On estime que la production totale de la monnaie nouvelle n'excéda pas deux cents talents. Il ne reste aujourd'hui, comme témoins de cette tentative avortée, qu'une vingtaine de belles pièces d'argent représentant une valeur nominale de 45 drachmes et demie ! Pour en revenir aux comptes à άπουσίαι, ils nous montrent combien la frappe de l'amphictionique rendait nécessaire la création d'un collège de trésoriers. La transformation des monnaies anciennes en monnaies nouvelles devait inévitablement entraîner des « manques », prévisibles mais impossibles à évaluer exactement a priori. A cause des pertes de poids dues à l'usure des monnaies anciennes (ce que l'on appelle le « frai ») et des inévitables pertes de métal provoquées par les opérations de fonte, on savait que l'on (1) Ch. Dunant et J. Pouilloux, IL, p. 58-59. (2) L. Robert, Monnaies antiques de Troade (1966), « La confédération et la pané gyrie », p. 18-46. 10

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retrouverait à la sortie du coin moins d'argent que l'on n'en avait envoyé au creuset. Il était à craindre que des personnages peu scrupuleux ne jouent sur les variations de ce « manque » pour commettre des malversations difficiles à déceler. Il fallait donc exercer un contrôle rigoureux et collectif, un contrôle constant aboutissant à une comptabilité irréprochable : d'où la sévérité de l'amende infligée aux cités qui ne veilleraient pas à l'assiduité de leur trésorier. A en juger par le compte 49, la matière première de la monnaie nouvelle fut essentiellement fournie par les monnaies anciennes ; s'y ajoutaient parfois, semble-t-il, des objets en argent envoyés « à la casse ». C'est ainsi que je serais tenté d'interpréter Γ[άργυρίο]υ θλά[σεως] de la ligne 38. La restitution, due à P. de La CosteMesselière et acceptée par Ch. Dunant et J. Pouilloux1, paraît la seule possible dans ce contexte. Faut-il comprendre que l'on avait enregistré dans ce paragraphe des monnaies frustes, devenues illisibles, plus ou moins « écornées, brisées, meurtries » par un long usage ? Le mot θλάσις me paraît un peu fort pour désigner les dommages normalement subis par les monnaies au cours de leur circulation. Avec son suffixe en -σις, le mot est un nom d'action; il exprime un écrasement, un broiement plutôt qu'une lente usure. Littéralement traduit, ce paragraphe du compte signifie que le « broyage » de l'argent a produit, au départ, une certaine quantité de métal dont la valeur, évaluée en numéraire, était de 3 talents et 36 mines, lesquels, à l'arrivée, après une perte à la fonte de 13,5 mines, soit 6,5 % ont été convertis en 3 talents 22,5 mines. Il y avait dans tous les sanctuaires grecs des offrandes de métal précieux, tel ce magnifique taureau d'argent en grandeur naturelle exhumé sous le pavage de la voie sacrée, l'une des pièces les plus étonnantes du musée de Delphes2. Quand ces offrandes venaient à être endommagées, on s'en débarrassait soit en les enfouissant dans une favissa — ce fut le cas du taureau de Delphes — soit en les envoyant à la fonte. A Oropos, à Delphes même, ont été exhu mésdes inventaires relatifs à des opérations de ce genre3. Ce sont très probablement des objets envoyés « à la casse » que les tréso riers ont reçus et enregistrés sous la rubrique θλάσεως. Étant donné la nature particulière de leur compte, compte à απουσίας ils évaluent les quantités reçues non pas en poids (σταθμώί.) — ce qui faisait peut-être l'objet d'un autre compte — mais en valeur numéraire (1) (2) (3) e s. L.I., p. 37-38. P. Amandry, « Statue de taureau en argent », BCH Suppl. IV, p. 273-293. IG, VII, 303 (Oropos) ; A. Plassart, FD, III 4, 285, et commentaire p. 23-24 avant J.-C).

LA MONNAIE NOUVELLE ET LES TRESORIERS

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(αριθμώ!.), qui seule permettait de calculer Γ απουσία, toujours éva luée, elle aussi, en numéraire et non pas en poids. Si le sens de θλάσις est assez clair, les expressions άργύριον δεξίόν (1. 46, 52) et δίχους (1. 52) gardent leur mystère. Ma traduction (« argent reçu », « déchets de coulées ») est purement hypothétique et je partage à leur sujet les doutes et les embarras des derniers éditeurs de l'inscription. De même qu'il avait été nécessaire de créer des naopes pour reconstruire le temple, l'Amphictionie dut instituer des trésoriers pour frapper la monnaie nouvelle. Mais ceux-ci, loin de limiter leur activité à cette tâche spécifique, retendirent à l'ensemble de la gestion financière qui incombait précédemment au Conseil amphictionique, si bien que lorsque la frappe de la monnaie nouvelle eut été interrompue, ils n'en continuèrent pas moins à exercer leurs fonctions. Nous ignorons ce qu'il advint d'eux après le milieu du ine siècle.

LE FINANCEMENT DE LA RECONSTRUCTION RECETTES ET DÉPENSES

1) Organisation et chronologie du financement. Delphes et l'Amphictionie, les naopes et les trésoriers assu mèrent conjointement la tâche de reconstruire le temple d'Apollon après la catastrophe de 373. Comment leur collaboration fut-elle organisée et comment fut assuré le financement de cette énorme entreprise ? Le temple de Delphes était l'un des trois plus grands de la Grèce propre, après le Parthenon et le temple de Zeus à Olympie. Sa situation, proche de la mer, facilitait l'approvisionnement du chantier en blocs de pôros et bois de construction importés du Péloponnèse ; mais cet avantage économique était en grande partie annulé par les difficultés du trajet entre le port de Cirrha et le sanctuaire, juché cinq cents mètres plus haut sur une pente escarpée. Il était prévisible que le prix des matériaux livrés sur le chantier serait grevé de frais de transport considérables, ce qui advint en effet. Tant par ses dimensions que par son implantation au flanc du Parnasse, le temple devait être coûteux : il fallait trouver des ressources financières non seulement abondantes, mais aussi et surtout régulières, afin d'assurer la marche progressive et continue des travaux. L'initiative des opérations appartenait à l'Amphictionie, et à l'Amphictionie seule. Car seule elle était responsable, depuis la première guerre sacrée au moins, de l'administration du sanc tuaire pythique et de la surintendance des bâtiments. Au vie siècle déjà, elle avait pris en main la reconstruction du temple incendié ; elle fit de même au ive siècle, quand le temple des Alcméonides dut être remplacé. Il n'apparaît ni chez les historiens anciens ni dans les inscriptions de Delphes qu'elle se soit jamais laissé dessaisir, comme on l'a soutenu parfois, de ses responsabilités en ce domaine soit par un congrès panhellénique, soit par l'un quel conque des peuples qui la composaient.

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Le Conseil amphictionique pouvait envisager trois procédures de financement : libérale, autoritaire, ou mixte. La procédure libérale consistait à laisser chacun, cité ou parti culier, libre de verser la contribution qu'il voudrait au moment où il le voudrait, συμβάλλεσθαι εις τον ναόν τοΰ 'Απόλλωνος όπόσον βούλεταΐ. εκάστη πόλις, selon les paroles du Spartiate Prothoos rapport ées par Xénophon dans les Helléniques (VI, 4, 2). Cette méthode aurait certainement rallié les suffrages de toutes les cités grecques, jalouses de leur autonomie ; mais elle était par trop aléatoire. La Grèce se trouvait alors plongée dans un état de guerre à peu près permanent que jalonnent les batailles de Leuctres (371), de Mantinée (362), et les dix années de la troisième guerre sacrée (356-346). Les hostilités appauvrissent tous les belligérants. Si chacun était laissé libre de fixer, au cours des travaux, le montant de sa contribution et la date de ses paiements, il fallait s'attendre à des rentrées de fonds sporadiques et variables, incompatibles avec l'exécution méthodique d'un programme de reconstruction. La procédure libérale était à écarter. La procédure autoritaire présentait à première vue plus d'attrait : après avoir fait évaluer par l'architecte le prix global du temple, l'Amphictionie le divisait entre un nombre fixe de participants, tenus de verser une contribution fixe à échéances fixes. Assurée de rentrées de fonds régulières et connues d'avance, elle pouvait en toute quiétude programmer et conduire jusqu'à leur terme, sans aléas, les étapes de la reconstruction. Mais cette procédure comportait un inconvénient grave : l'Amphictionie ne pouvait imposer par voie d'autorité des contributions qu'à ses propres membres. Elle aurait dû faire peser sur les seules cités de l'Amphict ionie tout le poids de la dépense. La solution autoritaire était peu avantageuse pour elle. Elle imagina donc une procédure mixte, propre à éliminer les inconvénients des deux précédentes tout en en réunissant les avantages. Je ne saurais dire si cette méthode avait été déjà mise en œuvre lors de la construction du temple des Alcméonides, au vie siècle, ou si elle fut une innovation des Amphictions du ive siècle. Simple, logique, elle était en tout cas bien adaptée à la situation. Le temple d'Apollon était à la fois un temple delphique, un temple amphictionique et un temple panhellénique. On distingua donc trois catégories de contribuables : les Delphiens, les Amphictions, les Grecs pris dans leur ensemble. 1) Les Delphiens étaient les propriétaires du temple, ornement de leur cité, cause de leur renommée, source de leur richesse. Ils étaient les premiers intéressés à ce qu'il fût rebâti vite et bien.

LA CAPITATION AMPHICTIONIQUE

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Principaux bénéficiaires, il était juste qu'ils fussent aussi les principaux payeurs. Au vie siècle déjà, nous dit Hérodote (II, 180), l'Amphictionie avait mis à leur charge le quart des 300 talents que devait coûter le nouveau temple, soit 75 talents. Pour acquitter sa lourde contribution la petite cité du Parnasse fut obligée de quémander les dons de quelques riches bienfaiteurs, Crésus de Lydie, Amasis d'Egypte, la colonie grecque de Naucratis. Forts de ces précédents, les Amphictions du ive siècle imposèrent aux Delphiens une contribution spéciale, forfaitairement fixée à une fraction du prix total, qui vint s'ajouter à la contribution que Delphes dut verser comme les autres cités de l'Amphictionie1. Nous en avons pour témoignage la comptabilité de cette contri bution delphique, inscrite sur les deux stèles 19 et 20. Nous les commenterons dans les pages qui suivent. 2) Restait à financer le plus gros de la dépense. L'Amphictionie voulait pouvoir compter sur des recettes régulières, sans renoncer pour autant aux contributions librement consenties par les cités et les particuliers, membres ou non de l'Amphictionie. Elle distin gua donc deux catégories : les contributions imposées aux cités amphictioniques, et les contributions libres reçues de l'ensemble des Grecs. L'Amphictionie s'imposa à elle-même une contribution except ionnelle, dont le montant et les échéances furent fixés autoritair ement par le Conseil amphictionique. Mais, dans le calcul de cette contribution, elle était embarrassée par une inconnue : elle ne pouvait connaître par avance la somme que les particuliers et les cités, amphictioniques ou non, verseraient à titre de contributions libres (έπαρχαί). Or le montant de la contribution amphictionique, conçue comme un apport de fonds initial permettant la mise en train rapide des travaux, puis comme un impôt de régulation et un impôt d'appoint, devait être inversement proportionnel au montant des έπαρχαί laissées à la discrétion des donateurs : plus ceux-ci seraient généreux, moins il serait demandé à l'Amphict ionie. Pour tenir compte de cette inconnue, l'impôt amphictionique obligatoire prit la forme d'une «capitation d'une obole» (έπικέφαλος όβολός) divisée en tranches que l'on percevrait successivement selon les besoins2. Les cités verseraient d'abord une « première obole » (πρώτος όβολός), qu'elles seraient tenues d'acquitter dans un délai (1) G. Roux, « Les comptes du ive siècle et la reconstruction du temple d'Apollon à Delphes », HA 1966, p. 245-259. (2) J. Pouilloux, («Ό έπικέφαλος όβολός», BCH 73 [1949], p. 177-200) a éclairci le sens de l'expression.

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déterminé. A l'échéance, on ferait les comptes. Si le total des recettes, contribution delphique, έπαρχου, πρώτος όβολός, s'avérait insuffisant, on mettrait en recouvrement une « seconde obole » (δεύτερος όβολός), puis une troisième, une quatrième, jusqu'au moment où seraient complètement payés les frais de la reconstruct ion. Comme je le montrerai tout à l'heure, il fut décidé que chaque « obole » devrait être acquittée dans un délai de 10 pylées consécutives, soit, en période normale, un délai de cinq ans. A l'intérieur de cette période, chaque cité amphictionique serait libre de morceler ses paiements comme elle l'entendrait, pourvu que la somme due par chacun fût payée en totalité à l'échéance fixée. Les retardataires seraient frappés d'une majoration de 50 % (το ήμιόλιον) sur les sommes non payées à temps. Afin de faciliter le contrôle, et parce qu'il était impossible de dater par anticipation les échéances futures par les noms d'archontes éponymes encore inconnus, les pylées au cours desquelles la capitation devait être versée furent numérotées d'avance : pylées 1 à 10 pour le vers ement de la «première obole», 11 à 20 pour la seconde, 21 à 30 pour la troisième, et ainsi de suite. La pylée numéro 1, au cours de laquelle débuta le versement de la « première obole », fut celle du printemps 366. Nous examinerons ces divers points avec plus de détails dans les pages qui suivent1. 3) II était à prévoir que les Grecs, accoutumés à venir de tout le pourtour de la Méditerranée interroger à Delphes « le trépied qui ne peut mentir », auraient à cœur de participer à l'édification du nouveau temple. Il n'était pas exclu non plus que les Amphictions eux-mêmes, déjà soumis à la capitation, fissent preuve de générosité en ajoutant à leur impôt obligatoire des dons volontaires, à titre individuel ou collectif. Outre la contribution delphique, outre la capitation amphictionique, on institua donc une souscrip tion panhellénique à laquelle chacun, qu'il fût membre ou non de l'Amphictionie, contribuerait librement2. Sur ces listes α'έπαρχαί, les noms des donateurs « étrangers », Grecs d'Arcadie, de Cyrénaïque, d'Egypte, de Sicile, d'Italie, de Chypre, du Pont, voisinent avec ceux des membres de l'Amphictionie, Argiens, Sicyoniens, Lacédémoniens, Athéniens, Eubéens, Thessaliens, etc. On voit (1) Cf. ci-après p. 147 sq. (2) Les έπαρχαί, contributions libres de tous les Grecs, se distinguent de Γόβολός, contribution obligatoire de l'Amphictionie. On ne saurait donc écrire (P. Marchetti, BCH 101 [1977], p. 143) : « ... aux έπαρχαί des villes amphictioniques dont le montant devait avoir été fixé au préalable, et le paiement être obligatoire, ont pu se joindre des contributions volontaires (souligné par l'auteur) d'autres villes ou de particuliers... ». Il y a ici confusion entre les deux types de contributions. Seules les contributions volontaires des cités et des particuliers sont des έπαρχαί.

RECETTES ORDINAIRES DE L AMPHICTIONIE

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même le Delphien Ainésidamos, déjà imposé deux fois (il payait en tant que Delphien la contribution delphique, en tant qu'Amphiction la capitation amphictionique), transporter à ses frais entre Cirrha et Delphes, à titre α'έπαρχή personnelle, une partie des 3 000 médimnes phidoniens d'orge que les Apolloniates ont adressés au dieu comme έπαρχή en nature (3 II, 1-22). La sous cription libre représenta une ressource financière importante pour la reconstruction. 4) Contribution delphique, έπικέφαλος όβολός, έπαρχαί, étaient des recettes de circonstance, exceptionnellement perçues à l'occa sionde la reconstruction du temple et de ce fait réservées exclus ivement à l'usage des naopes. Pour solder ses propres dépenses, l'Amphictionie disposait en temps normal de ressources ordinaires, locations et fermages des propriétés du dieu, bénéfices sur le change des monnaies, offrandes métalliques envoyées à la fonte, amendes perçues sur les justiciables du tribunal amphictionique, « cotisations » des « peuples » au fonctionnement de l'Association. Avec ces fonds elle entretenait les édifices des Pyles et de Delphes, en construisait de nouveaux, consacrait des statues, tel le grand Apollon Sitalcas érigé avec l'amende des Phocidiens, achetait tous les quatre ans la panoplie qu'elle offrait lors des Pythia à Athéna Pronaia, remettait en état, avant la célébration des Pythia, les routes, les ponts, les monuments de la plaine de Cirrha et du sanctuaire. Une partie de ces recettes ordinaires fut affectée à la reconstruction du temple, surtout à partir du moment où les Phocidiens, à la pylée de l'automne 344, commencèrent à verser dans la caisse de l'Amphictionie leur énorme amende annuelle. Durant plusieurs années l'argent prélevé sur l'amende des Phoci diens (ιερά χρήματα), ajouté aux έπαρχαί, fut suffisant pour payer les dépenses du temple : si bien que Delphiens et Amphictions cessèrent pour un temps de verser leurs contributions obligatoires. Puis, le pactole phocidien ayant diminué avant de se tarir, l'Amphictionie dut mettre en recouvrement une nouvelle tranche de la capitation et les naopes recourir à nouveau à la contribution delphique momentanément interrompue. Nous apercevons clairement désormais comment fut financée et administrée la reconstruction du temple d'Apollon. Les naopes puisent les fonds qui leur sont nécessaires dans deux caisses : le crédit delphique et la caisse amphictionique. 1) Le crédit delphique, dont la comptabilité nous a été conservée sur les deux grandes stèles 19 et 20,est alimenté par la contribution forfaitaire imposée aux Delphiens. Il est donc géré exclusivement par les Delphiens, plus précisément par la Boula delphique. Seuls

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les naopes ont le droit d'en utiliser les fonds, et pour la construction du temple exclusivement. 2) La caisse amphictionique comprend deux catégories de recettes : les recettes ordinaires, affectées soit aux dépenses cou rantes soit à la reconstruction du temple, et les recettes extraordin aires, έπικέφαλος όβολός des cités amphictioniques (y compris Delphes), έπαρχαί panhelléniques, exceptionnellement perçues pour la reconstruction du temple et qui ne peuvent en aucun cas être détournées à d'autres fins. Cette caisse est gérée conjointement par le Conseil amphictionique et par les prytanes de Delphes (21, 22, 47 I et II, 1-14) puis, à dater du printemps de 338, par les prytanes et, au nom des hiéromnémons, par le collège des 24 trésoriers, dont deux sont des Delphiens. Le tableau ci-joint représente le schéma de cette organisation financière. Bien qu'elle fût logique, adaptée aux circonstances et fît sa juste part à chaque catégorie de contribuables, la méthode de financement décidée par l'Amphictionie ne fut pas adoptée sans discussions ni atermoiements. Aucun historien ancien ne nous les décrit explicitement, mais nous percevons un écho de ces contro verses dans un passage des Helléniques de Xénophon (VI, 4, 2), très intéressant pour dater le δόγμα (perdu) des Amphictions qui en marqua le terme1. En 371, au mois de Skirophorion (juin), se réunit à Sparte un congrès qui tente de rétablir la concorde entre les états grecs, particulièrement entre Athéniens, Lacédémoniens et Thébains, qui n'ont cessé de s'affronter depuis la prétendue « paix » de 374. Le 16, il semble que l'on touche au but : la paix est jurée par tous les participants. Ceux-ci s'engagent à rappeler leurs troupes en campagne et à respecter l'autonomie des cités. Mais le 17, les Thébains reviennent sur leur engagement, en exigeant une modifi cation, en apparence mineure, au libellé du traité : que l'on remplace dans le texte le nom des « Thébains » par celui des « Béotiens ». Ils espèrent ainsi apparaître comme les porte-paroles de la Béotie entière et par ce biais faire reconnaître officiellement leur hégémonie sur la confédération. Sparte ne veut à aucun prix d'une confédération béotienne soumise à Thèbes : elle refuse net. Les Thébains font effacer leur nom du traité. Ils se sont exclus de la paix.

(1) On se reportera à l'article de M. Sordi, BCH 81 (1957), p. 38-75. Mon interpré tation des faits diffère quelque peu de celle qui est exposée dans cet intéressant article.

Tableau I : FONDS AMPHIC GÉRÉS PAR LE CONSEIL AMPHICTIONIO ET, λ PARTIR PAR LES TRÉSORIERS ET LES PRYTANES \ CONTRIBUTION DE DELPHES COMPTE CRÉDITEUR 19-20 OUVERT AUX NAOPES POUR LA RECONSTRUCT ION DU TEMPLE EXCLUSIVEMENT Έπικέφαλος όβολός. Έπαρχαί. FONDS REMIS AUX NAOPES POUR LA RECONSTRUCTION DU TEMPLE EXCLUSIVEMENT R

l'administration financière de l'amph

FONDS DELPHIQUES GÉRÉS PAR LA BOULA DE DELPHES

DÉPENSES DES NAOPES POUR LA RECONSTRUCTION DU TEMPLE EXCLUSIVEMENT

DÉP QUE

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Alors, le congrès étant terminé, les Spartiates restés entre eux s'interrogent : quelle conduite tenir envers Thèbes ? Ils ont en Phocide, aux frontières de la Béotie, une armée commandée par Cléombrotos. Faut-il la rappeler, conformément aux engagements contenus dans le traité, ou la lancer contre les Thébains récalci trants ? Comme toujours en pareilles circonstances, s'affrontent « faucons » et « colombes », les partisans de la manière forte et ceux qui prônent les voies de la diplomatie. Parmi ces derniers, un certain Prothoos propose que l'on rappelle de Phocide, « selon les serments », Cléombrotos et son armée, puis que l'on dépêche des messagers περιαγγειλάντας ταΐς πόλεσι, συμβαλέσθοα εις τον ναόν του 'Απόλλωνος όπόσον βούλοιτο εκάστη πόλις, « qui feraient le tour des cités en les incitant à verser une contribution pour le temple d'Apollon, chaque cité pour la somme qu'elle voudrait »1. Compre nons : « chaque cité amphictionique », puisque les autres, en tout état de cause, étaient libres de contribuer « pour la somme qu'elles voudraient ». Après quoi, disait Prothoos, si un État s'obstine à menacer l'autonomie des cités, un nouveau congrès se réunira et décidera la guerre contre lui. Cette proposition d'un Spartiate, membre de l'Amphictionie, visait donc d'abord les cités amphictioniques. Faite après le congrès, c'était une affaire intérieure à l'Amphictionie. Dilatoire, elle tendait à embarrasser Thèbes en incitant les cités — d'abord et surtout, naturellement, les cités béotiennes — à faire acte d'« autonomie » et d'indépendance dans un domaine où il était difficile aux Thébains d'attenter sans impiété à leur liberté de décision : la reconstruction du temple d'Apollon. En outre, elle transférait habilement de Sparte à un congrès panhellénique la responsabilité d'une reprise éventuelle des hostilités. Mais Prothoos ne fut pas écouté. Les belliqueux l'emportèrent et, vingt jours plus tard, Sparte essuyait à Leuctres une sévère défaite. La suggestion sans lendemain de Prothoos (car il ne s'agit pas d'autre chose) prouve au moins deux faits : 1° En 371, au moment où se tenait le congrès de Sparte, l'Amphictionie n'avait pas encore adopté son plan de financement. La question était à l'ordre du jour. On en débattait dans les cités, (1) R. Bogaert (Banques et banquiers dans les cités grecques, p. 107) écrit à propos de ce passage : « Prothoüs proposa... que tous les alliés déposassent une somme d'argent, chacun selon ses possibilités, dans le temple d'Apollon. Ce fonds servirait de caisse de guerre au cas où quelqu'un violerait le traité de paix ». Mais en 371, le temple étant détruit, nul n'aurait pu proposer d'y déposer de l'argent. Συμβάλλεσθαι a ici son sens bien connu, pour ne pas dire technique, de « contribuer ». Prothoos propose que chacun apporte son obole εις τον ναόν, « pour le temple » à reconstruire.

LA PROPOSITION DE PROTHOOS

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à Sparte et ailleurs, mais aucune décision n'avait encore été prise. Un Spartiate n'aurait pas fait une proposition contraire à un δόγμα des Amphictions. 2° Même si le congrès de Sparte avait délibéré sur ce sujet (et il l'avait très probablement fait : atteler les Grecs à la reconstruc tion en commun d'un grand temple panhellènique était un moyen parmi d'autres de les unir), il s'était séparé sans prendre aucune résolution. La proposition faite par Prothoos de visiter les cités pour les inviter à contribuer librement à la reconstruction du temple serait inconcevable dans l'hypothèse où le congrès aurait tranché la question. Bref, on ne voit pas que le congrès (auquel assistaient d'ailleurs en majorité des États membres de l'Amphictionie) ait à un moment ou à un autre voulu se substituer à l'Amphictionie en réglant un problème dont il pouvait débattre, mais dont la solution était du ressort des seuls Amphictions. En fait, la proposition de Prothoos concernait avant tout la politique de Sparte. Celle-ci avait beaucoup à se faire pardonner sur le chapitre du respect des autonomies : l'Athénien Autoclès le lui rappelait, dans son discours, sans ménagements (VI, 3, 7-9). En remplaçant (au moins provisoirement !) les soldats de Cléombrotos par des « missionnaires » apparemment désintéressés, conseillant non sans démagogie aux cités (amphictioniques) de contribuer librement à la reconstruction du temple, Prothoos visait à poser Sparte en parangon de la liberté et offrait aux cités béotiennes une occasion d'affirmer sur ce point leur autonomie face aux prétentions de Thèbes. Xénophon passe sous silence ces arrièrepensées, qu'il n'a sans doute pas soupçonnées. Pour nous, le principal intérêt de cet épisode est de montrer qu'en 371, deux ans après la catastrophe, l'Amphictionie n'avait pas encore imposé à ses membres son plan autoritaire de financement. Un tel délai n'a rien de surprenant. Techniquement, diplomati quement, il était indispensable. Avant de fixer la quote-part des cités, il fallait évaluer le coût de la reconstruction : l'architecte devait dresser le bilan des dommages subis, déterminer les parties de l'ancien temple, fondations et matériaux, réutilisables pour le nouveau, donc déblayer les décombres si l'édifice s'était effondré, le démonter s'il était seulement ébranlé, vérifier par des fouilles systématiques l'état des fondations et du sous-sol, établir le plan du nouveau temple, chiffrer le devis, opérations qui ne pouvaient s'effectuer en quelques jours, ni même en quelques mois. Une fois le prix connu, il restait à faire accepter aux cités le principe d'une capitation contraire à leurs traditions, vaincre bien des résistances, désarmer bien des préventions. Le décompte des pylées numé-

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rotées montre que le premier versement de la « première obole » n'eut lieu qu'au printemps de 366, sept ans après la catastrophe1. Le financement fut long à organiser. En mai-juin 368, dans un décret honorifique, les Athéniens remercient Denys de Syracuse de la lettre qu'il leur a écrite περί. . . της οίκοδομίας του νεώ και της ειρήνης2. Il n'est pas douteux que « le temple » ici désigné sans autre précision était celui dont la reconstruction préoccupait alors le monde grec, le temple d'Apollon à Delphes. Reconstruction du temple, paix entre les Grecs, deux questions que Prothoos liait déjà dans sa proposition en 371. Elles restaient d'actualité en 368, preuve que ni l'une ni l'autre n'avait encore reçu de solution. Les Athéniens multiplient à cette époque les amabilités envers Denys, mécène dont la contri bution pouvait être considérable et alléger d'autant celle des Amphictions, donc des Athéniens. En 367, ils couronnent aux Grandes Dionysies «Le rachat d'Hector», une tragédie dont l'auteur était Denys. Ils en furent pour leurs frais : Denys mourut cette année-là ! Le décret athénien de 368 me semble attester qu'à cette date le plan de financement des travaux était encore en discussion. Il fut vraisemblablement évoqué au congrès de Delphes tenu la même année, proposé au Conseil amphictionique dans le courant de l'année 368-367, ratifié par les cités en 367 et appliqué dès la pylée de printemps 366, date du premier versement de la « première obole ». 2) Les recettes. Capitation amphictionique et contributions libres. Nous examinerons maintenant la réalisation de ce plan, telle qu'elle apparaît à travers les comptes du ive siècle, compte de recettes et comptes de dépenses. Commençons par les recettes. Nous n'aurons pas à nous occuper ici de la contribution parti culière de la cité de Delphes. Elle prit en effet la forme d'un crédit forfaitaire ouvert aux naopes une fois pour toutes. Ce crédit ne fit donc pas l'objet d'une comptabilité-recettes, mais seulement d'une comptabilité-dépenses (les comptes 19 et 20) que nous étudierons ultérieurement. Seuls vont nous intéresser pour l'instant les

(1) C'est l'opinion de M. Sordi, BCH 81 (1957), p. 39, et P. de La Coste-Messelière, Mél. Daux, p. 199 n. 1. Elle est, à mon avis, imposée par le décompte des pylées, la 1 Ie se situant sous Antichares (printemps 361 : BCH 66-67 [1942-1943], p. 86, /. 49-50) et la 21e sous Héracleios (printemps 356 : BCH 73 [1949], p. 77, /. 3-4). Cf. notre tableau, p. 160. (2) Syll.3, 159.

LISTES DE CONTRIBUTIONS AMPHICTIONIQUES

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recettes dont l'Amphictionie tint les comptes : έπικέφαλος όβολός, έπαρχαί, amende des Phocidiens. . . Les comptes de la capitation (έπικέφαλος όβολός) ei contributions libies.ei des contributions libres (έπαρχαί) furent inscrits Numérotation sur des stèles de marbre que l'Amphictionie fit des pylées tailler, certaines d'entre elles au moins, dans les ef périodicité blocs de façade du vieux temple des Alcméoes paiements. n[^es^ en particulier dans les blocs de larmier, identifiables par les vestiges de la moulure en bec de corbin qui n'a pas été entièrement ravalée1. Ces stèles furent certainement nombreuses. Il en subsiste une vingtaine de fragments offrant encore un sens : quatorze ont été publiés par É. Bourguet (1 à 13, relus depuis par J. Bousquet)2 ; six autres furent exhumés par la suite, dont deux sont fort instructifs : le compte d'Anticharèsprintemps (361) et le compte d'Héracleios-printemps (356) 3. A ces documents il faut ajouter deux listes fragmentaires de contributions perçues par les trésoriers à partir de 325 selon des modalités nouvelles4. Les listes de contributions se classent en deux catégories selon qu'elles enregistrent ensemble, à la suite, les versements de la capitation et des contributions libres ou seulement les versements des έπαρχαί. Les listes de la première catégorie sont les plus anciennes. Elles sont datées par le nom de l'archonte delphien et par la mention d'une pylée de printemps ou d'automne, toujours numérotée : « 11e pylée de printemps », « 18e pylée d'automne ». Les listes de la seconde catégorie — έπαρχαί seules — n'apparaissent qu'après la guerre sacrée ; elles sont datées par le nom de l'archonte et la mention d'une pylée qui n'est jamais numérotée. Il s'ensuit, comme l'a reconnu J. Pouilloux5, que la numérotation des pylées est liée non pas à l'existence d'une imaginaire « ère des naopes », comme l'avait pensé Bourguet, mais aux échéances de la capita tion : seules sont numérotées en effet les pylées où les Amphictions apportent leur όβολός. Sont épigraphiquement attestées et datées par un nom d'archonte les Ile (BCH 1942-43, p. 84), 13« (3 I, 1 sq.), 14e (3 n, 3 sq.), 17e (1) Comme l'a reconnu J. Bousquet, BCH 66-67 (1942-1943), p. 84 sq., fig. 4-6, et pi. IV. (2) BCH 66-67 (1942-1943), p. 94-96, 104 n. 4, 107-111. (3) J. Bousquet, l.l. ; J. Pouilloux, BCH 73 (1949), p. 177-200 ; J. Bousquet, BCH 80 (1956), p. 595-597. (4) J. Bousquet, Mél. Baux, p. 21-32 ; FD, III 5, 80. (5) BCH 73 (1949), p. 189.

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(4 II, 8 sq.), 18e (4 II, 21 sq.), 21* {BCH 1949, p. 77), 31* (25 III B, 3-6) et 35e pylées (26 I A, 7-9). Ces huit pylées numérotées sont les seuls documents sur lesquels nous puissions nous fonder pour établir la périodicité des tranches de Γόβολός. C'est peu, mais suff isant tout de même pour aboutir à des conclusions sinon certaines, du moins très probables. Deux comptes sont à cet égard essentiels : celui de la 11e pylée, sous Antichares-printemps (361) et celui de la 21e pylée, sous Héracleios-printemps (356). Séparés par un intervalle d'exacte ment dix pylées, ce sont des comptes-charnières dans lesquels on voit s'achever le paiement d'une tranche de l'obole et commencer le paiement de la tranche suivante. Cela est indubitable pour le compte de la 11e pylée, probable seulement pour le compte de la 21e, très incomplet. Ils suggèrent que chaque tranche de la capitation, « première obole », « deuxième obole », devait être en principe acquittée par les cités amphictioniques dans un délai maximum de dix pylées consécutives, soit, en période normale, de cinq années : pylée 1 à 10 pour la « première obole », 10 à 20 pour la seconde, 21 à 30 pour la troisième, 31 à 40 pour la quatrième, et ainsi de suite, programmation théorique respectée pour les deux premières tranches, quelque peu bouleversée à partir de la troisième par la guerre sacrée et les événements qui la suivirent. La liste d'Anticharès-printemps (11e pylée, 361 )* enregistre les recettes sur deux colonnes dans l'ordre suivant : « première obole » (I, 1-24), «seconde obole» (I, 25-48), έπαρχαί (II, 1-39), amendes infligées aux entrepreneurs (έπαρχαί involontaires ! II, 40-47). Quatre lignes, au bas de la stèle, récapitulent le total des recettes pour la 11e pylée : 6 928 drachmes. Cette stèle est la seule sur laquelle se voient encore inscrits ensemble, à la suite, les paiements de deux tranches successives de la capitation. La « première obole » se termine, la « seconde obole » commence. Il est donc certain que le premier versement de la seconde obole eut lieu sous Antichares à la 11e pylée de 361. Mais peut-on affirmer que le dernier versement normal de la « première obole » fut effectué à cette même pylée ? En fait, le libellé du compte révèle le caractère très spécial de ce dernier versement. Il faut en préciser la nature véritable avant de raisonner sur la chronologie des « oboles ». Je traduis la partie du compte relative au πρώτος όβολός (Ι, 1-24) :

(1) Publiée par J. Bousquet, BCH 66-67 (1942-1943), p. 84-94.

LA LISTE D'ANTICHARES, ONZIEME PYLEE

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« Archontat d'Antichares, onzième pylée de printemps. Liste des villes qui ont effectué un versement sur leur première obole ([του άβολου τοϋ π]ρώτου) : (De Larissa ?) Proxénos (a apporté) 150 drachmes, majoration de 50 % (έκατον πεντήκοντα δραχμάς, τό ήμιόλιον) ; De Tricca, Timon, 100 drachmes ; D'Homolion, Philippe, 336 drachmes, 3 oboles ; De Kyphaira, Siracos, 7 drachmes, 3 oboles ; De Phocide, Hellas, 30 drachmes. » La première somme enregistrée est suivie des mots τό ήμιόλιον : les 150 drachmes représentent donc une contribution majorée de 50 %. La cité devait 100 drachmes ; elle en a payé 150. Pourquoi ? On pourrait penser qu'il s'agit d'une générosité, d'une majoration spontanée du dernier versement dû sur le πρώτος οβολός. Cette explication, que propose le premier éditeur du texte1, soulève à mon avis deux objections. Tout d'abord, une majoration volontaire constituerait un don gratuit, une contribution libre : elle serait inscrite non pas dans le paragraphe de Γόβολός, mais dans celui des έπαρχαί. Nous lirions sur la stèle, d'un côté « capitation : 100 drachmes », et de l'autre « contribution libre : 50 drachmes ». J'observe ensuite que dans les inscriptions financières, les comptes d'Épidaure notamment, l'expression τό ήμι,όλιον désigne une pénal ité2, une amende de 50 % sanctionnant un retard dans un travail ou dans un paiement. A Delphes même, le décret relatif aux donations d'Attale et d'Eumène, cité par J. Bousquet, inflige une telle amende (τό ήμιόλιον) aux emprunteurs qui ne verseraient pas les intérêts du capital emprunté à l'échéance légale du 15 Endyspoïtropios, ainsi qu'aux trois épimélètes chargés du recouvrement qui ne remettraient pas les fonds à la cité au mois de Boathoos3. Tel est, je pense, le seul sens possible de τό ήμιόλιον dans le compte d'Anti chares : c'est une amende de retard. Dans la Grèce antique aussi bien que dans nos États modernes, tout règlement financier est assorti de sanctions frappant les contrevenants éventuels. De telles sanctions ne pouvaient manquer d'être prévues dans le décret instituant la capitation amphictionique. Le compte d'Antichares atteste leur existence : les versements de la « première obole » enregistrés à la 11e pylée sont ceux de retardataires (et c'est pour(1) J. Bousquet, I.I., p. 89. (2) IG, IV2, 98 I, l. 8-13. De même à Lébadée [Syll.\ 972, 35) : l'entrepreneur qui ne répare pas, ou qui n'évacue pas du chantier, dans les cinq jours, une pierre endom magée sera puni de la confiscation de la pierre et d'une amende égale à la moitié de sa valeur (το ήμιόλιον). Tous les exemples de ce mot cités dans la Syll.3 (cf. index) signifient une amende. (3) Syll.3, 672, l. 75 et 85 ; G. Daux, Delphes au //« et au Ier s., p. 689, l. 81 et 88. 11

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l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon

quoi ils sont si peu nombreux) punis par une majoration de 50 % sur les sommes qu'ils n'avaient pas payées dans les délais prescrits. Το ήμιόλιον, inscrit à la suite du premier paiement, n'a pas été répété devant les autres : il est valable pour tous. Tous en effet sont divisibles par trois et peuvent s'écrire sous la forme deux-tiers -f- un tiers : Tricca, 100 drs (66 drs 4 ob. + 33 drs 2 ob.) ; Homolion, 336 drs 3 ob. (224 drs 2 ob. +112 drs 1 ob.) ; Kyphaira, 7 drs 3 ob. (5 drs +2 drs 3 ob.) ; Phocidiens, 30 drs (20 drs +10 drs). Par conséquent, le délai imparti aux contribuables pour verser en totalité leur « première obole » était non pas de onze, mais de dix pylées, comprises entre la pylée de printemps 366 (première pylée, premier versement) et la pylée d'automne 362, sous l'archontat d'Antichares (dixième pylée, dixième et dernier versement normal). A la onzième pylée, sous Antichares, au printemps de 361, commence la perception de la « seconde obole » ; seuls versent encore quelques reliquats de leur « première obole » les payeurs négligents, sanctionnés par une majoration de 50 %. La «seconde obole», mise en recouvrement à la 11e pylée, sous Antichares-printemps, en 361, devait-elle être acquittée, comme la première, dans un délai de dix pylées, c'est-à-dire au plus tard à la 20e pylée, sous Héracleios-automne, en 357 ? Cela me paraît probable, bien que mon affirmation semble à première vue dément ie par la liste d'Héracleios-printemps (21e pylée de 356) 1 ainsi libellée : « Héracleios étant archonte à Delphes, à la pylée de printemps, la vingt et unième. Présidaient (les naopes) : Samias de Thèbes, Néossos de Larissa, Antiphatès de Scotoussa. Collecteurs de fonds : Aristagoras de Delphes, Damophanès de Corinthe, Ampharès de Phocide. Liste des Amphictions qui ont apporté un versement sur la capitation, seconde obole : Phliasiens, 210 drachmes [ ]. » Après ce chiffre la pierre est brisée. Il semblerait donc qu'à la 21e pylée les Amphictions versaient encore la « seconde obole». Toute la question est de savoir s'il s'agissait alors de versements normaux ou d'un versement de retardataires sanctionnés par une majoration de 50 %, comme dans la liste d'Antichares, dix années plus tôt. La cassure de la pierre immédiatement après le chiffre de la contribution de Phlionte, nous prive de toute certitude à cet égard. Cependant, divers indices rendent plausible la seconde hypothèse. J. Pouilloux a signalé dans sa publication le caractère original de ce compte dont l'intitulé s'écarte de la rédaction habituelle. (1) J. Pouilloux, BCH 73 (1949), p. 177 sq.

LA LISTE d'hÉRACLEIOS, VINGT ET UNIEME PYLEE

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Tout d'abord, Γοβολός est ici, pour la première et unique fois, qualifié d'è7uxé<paXoç, épithète qui révèle sa véritable nature, insoupçonnée jusqu'alors : une capitation d'une obole. En second lieu, apparaissent dans l'intitulé des personnages qui ne manquer ont plus désormais dans les listes de contributions, les naopes άργυρολογέοντες, les «collecteurs de fonds ». Enfin la liste des payeurs est introduite par la formule Τοίδε των Άμφικτιόνων qui marque sans ambiguïté le caractère amphictionique de la capitation. Ces innovations inspirent le sentiment que le compte d'Héracleiosprintemps, loin d'être un compte banal s'inscrivant dans une série courante, inaugure une série soumise à de nouvelles règles de rédaction. La 21e pylée d'Héracleios-printemps se trouve placée, par rapport au versement de la « seconde obole », exactement dans la même situation que la 11e pylée d 'Antichares-printemps par rapport au versement de la « première obole » : elle suit la pylée d'un dixième versement (dixième versement de la « première obole » sous Antichares-printemps, dixième versement de la «seconde obole» sous Héracleios-printemps). Or le dixième verse ment de la « première obole » était, nous l'avons vu, le dernier. Il n'y avait pas de raison pour que l'Amphictionie, qui devait percevoir ses recettes au rythme de la reconstruction du temple, ait allongé les délais pour la seconde tranche de la capitation. Il existe dès lors de grandes chances pour que les paiements de la «seconde obole» enregistrés au début de la liste d'Héracleiosprintemps aient été, comme ceux de la « première obole » au début de la liste d'Anticharès-printemps, des paiements de retardataires punis d'une majoration de 50 %. La stèle, brisée, ne le prouve pas explicitement ; mais il est remarquable que la seule somme encore lisible, les 210 drachmes apportées par le Phliasien, soit justement divisible en deux-tiers et un tiers : 140 + 70 drachmes. Il est donc au moins possible qu'elle ait été suivie de la mention το ήμιόλιον. En ce cas, la 21e pylée serait, comme la 11e, une pylée de transition au cours de laquelle l'Amphictionie aurait encaissé les paiements en retard de la « seconde obole » et le premier versement de la « troisième obole ». Il est vrai qu'aucune liste actuellement connue ne mentionne en toutes lettres ce τρίτος όβολός ; mais aucune liste ne mentionnait non plus le πρώτος όβολός avant la découverte, en 1938, de la liste d'Antichares, bien que son existence fût postulée par celle du δεύτερος όβολός. Le caractère lacunaire des listes conser vées(aucune liste de capitation ne porte un nom d'archonte postérieur à Héracleios) explique assez cette absence. Rien ne confirme notre conjecture, mais rien ne s'oppose à elle. Je considère donc comme au moins plausible que la « troisième obole » fut perçue pour la première fois à la 21e pylée de printemps sous Héracleios et

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON

qu'elle devait être acquittée, comme les deux précédentes, dans un délai de dix pylées, soit cinq ans. Est-ce un simple hasard si la 31e pylée, placée comme la 11e et la 21e en tête d'une dizaine, donc, selon moi, en tête d'une tranche de la capitation, coïncide elle aussi avec l'adoption de nouvelles règles de comptabilité et semble donc inaugurer une série nouvelle ? Nous la trouvons mentionnée non plus dans les listes des paiements de la capitation (elles nous manquent pour cette période), mais, pour la première fois, dans les comptes des naopes où l'on ne s'attendrait guère à la rencontrer (25 III B, 5-6). La numérotation des pylées est en effet liée à la perception de Γόβολός, non aux dépenses de la reconstruction. Les naopes se mettent donc, à partir d'un certain moment, à inscrire dans leurs comptes de dépenses, comme les Amphictions dans leurs comptes de recettes, les numéros des pylées — ■ ce qu'ils ne faisaient pas précédemment. Il est assez naturel de penser que cette innovation fut introduite lors de la mise en recouvrement d'une nouvelle tranche, ici la « quatrième obole », plutôt qu'au milieu d'une tranche en cours de recouvre ment, ce qui eût engendré quelque confusion. Tout se passe donc comme si la 31e pylée inaugurait, comme la 11e, comme la 21e, une tranche de Γόβολός. La périodicité des tranches de dix en dix pylées semble donc, pour hypothétique qu'elle soit, s'accorder assez bien avec les faits. Les noms des archontes qui dataient dans les comptes des naopes la 31e et la 35e pylées ne sont plus lisibles aujourd'hui sur la pierre. Nous pouvons cependant situer dans le temps les deux pylées, et par conséquent la « quatrième obole », avec une assez bonne approximation, en nous fondant sur les constatations suivantes. Jusqu'à Héracleios-printemps (356), les pylées d'automne portent des numéros pairs (de 2 à 20) et les pylées de printemps des numéros impairs (de 1 à 21). Après la guerre sacrée, les deux pylées d'automne mentionnées dans les comptes des naopes (25 III B, 5-6 ; 26 I A, 8-9) portent des numéros impairs, 31 et 35. Il s'est donc produit une irrégularité dans le cours des versements entre la 21e pylée de printemps et la 31e pylée d'automne : on a sauté au moins une pylée de printemps, dont le numéro impair s'est trouvé reporté sur la pylée d'automne suivante, décalant la numérotation de toute la série ultérieure. A quel moment cette interruption se produisit-elle ? Quelle en fut la durée ? Nous répondrions avec plus d'assurance à ces deux questions si nous connaissions mieux ce qu'il advint des réunions de l'Amphictionie et des versements de la « troisième obole » après Héracleios, dans le cours de la troisième guerre sacrée.

LES PYLEES DU TEMPS DE GUERRE

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Le compte 19 — nous ne disposons pour cette époque d'aucun autre compte — montre que l'occupation de Delphes par les Phocidiens troubla, mais n'interrompit pas, durant les premières années au moins, l'activité de l'Amphictionie momentanément coupée en deux par la guerre. Selon Diodore (XVI, 27, 3-5), Onomarchos s'efforça au contraire, soit par piété sincère, soit par calcul politique, soit pour les deux raisons à la fois, d'assurer le plus possible le fonctionnement normal de l'institution et de pour suivre la reconstruction du temple. Le Conseil amphictionique et les naopes tinrent à Delphes des sessions, sessions évidemment restreintes aux seuls peuples amis des Phocidiens, mais au cours desquelles les « naopes du temps de guerre », ol ναοποιοί οι έν τώι, πολέμωι, déployèrent une activité efficace. Il fallait payer les travaux, donc trouver des recettes. Il n'est pas douteux que les Phocidiens et leurs alliés, ne serait-ce que pour démontrer la pureté de leurs intentions envers le sanctuaire, continuèrent à verser leur « tro isième obole » et par conséquent, dans les listes de contributions amphictioniques, à numéroter les pylées. Nous savons que les « naopes du temps de guerre » reçurent de l'argent de l'Amphiction ie puisque, avant de se séparer, ils déposèrent auprès de la ville de Delphes, en attendant des temps meilleurs, un reliquat de 3 404 drachmes et 1 obole (23 I, 1-5). Il est donc très probable que Γόβολός fut versé au cours des pylées qui suivirent celle d'Héracleiosprintemps. Selon quel rythme ? Ici, deux éventualités sont à considérer. Ou bien l'on admet que furent numérotées les seules pylées au cours desquelles les Amphictions purent, malgré les hostilités, verser effectivement leur obole, celles pour lesquelles le compte 19 atteste une activité des naopes. La numérotation serait alors la suivante : Héracleios Aristoxénos Hiérinos Nicon Autias 21 + + 23 25 Teucharis 351 à 346. . . . Damoxénos.. Archôn Cléon 26 27 interruption ; guerre 28 29 30. Fin de la 3e obole 1er et 2e versements phocidiens.

22 + + 24

Cette première éventualité est certainement à écarter. On imagine mal les Amphictions, longtemps séparés par la guerre, apportant sous Damoxénos, dès la première session qui suivit la paix, l'arriéré de la « troisième obole ». Le compte 23 montre d'ailleurs que les dépenses globales des naopes, sous Damoxénos et Archôn, de 346 à 344, ne dépassent pas le montant du reliquat laissé par les

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON

« naopes du temps de guerre ». Durant ces deux années au moins, ils n'ont pas reçu une obole de l'Amphictionie ; ils prélèvent les sommes dont ils ont besoin sur le reliquat des naopes de guerre et sur leur compte créditeur auprès de la cité de Delphes. De plus, les listes de contributions conservées pour les archontats de Cléon, Ghairolas, Peithagoras et Aristonymos, contiennent seulement des έπαρχου : l'Amphictionie compte renflouer ses finances avec les premiers versements attendus de l'amende infligée aux Phocidiens. C'est pourquoi la seconde éventualité me paraît la plus plausible : la numérotation des pylées, ne l'oublions pas, était fixée d'avance pour les cinq années à venir, au moment où était mise en recouvre ment une nouvelle tranche de la capitation. J'estime donc très probable que la numérotation adoptée quand fut décidé le vers ement de la « troisième obole » fut maintenue sans prorogation, que les Amphictions aient eu ou non la possibilité de verser leur capitation à telle ou telle session. De même que les Delphiens, dans le compte 19, écrivaient « sous tel archonte, à telle session, les naopes ne se sont pas réunis », le Conseil amphictionique, quand il n'y avait pas de recettes, se bornait sans doute à mentionner dans les listes de contributions, exempli gratia, « sous l'archontat de Hiérinos, à la 24e pylée d'automne, les cités n'ont pas apporté leur obole ». La numérotation probable, dans cette hypothèse, serait la suivante : A Ρ Héracleios 21 Teucharis 30 Aristoxénos 22 23* Fin de la 3e obole. Fer 24* 25* Hiérinos meture momentanée du 26* Nicon 27 compte 19. Autias 28 29 Guerre jusqu'en 346. La guerre explique de la façon la plus naturelle la longue interrup tion des paiements et le décalage qu'elle entraîna dans la numér otation des pylées : la « troisième obole » s'achève sous Teucharis à la pylée d'automne, la 30e, numéro pair; la «quatrième obole» commence sous χ à la pylée d'automne, laquelle reçoit le numéro 31, impair. Le nom de l'archonte (8 lettres au génitif) de la 31e pylée d'automne étant illisible sur la pierre (25 III B, 4), nous ne pou vons dater le début du τέταρτος οβολός que par recoupement. Les observations suivantes permettent d'aboutir à une assez bonne approximation. 1° La 31e pylée d'automne est postérieure à l'archontat de Cléon (344-343) puisque, dans le compte 23 des naopes, les pylées de Damoxénos, Archôn et Cléon-automne, ne portent pas encore de numéros. Les versements de « l'obole » n'ont donc pas encore recommencé.

LES TRENTE ET UNIEME ET TRENTE-CINQUIEME PYLEE

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2° Les comptes 25 III B (31e pylée), 38+26 (35e pylée), 27 et 25 se font suite (dans cet ordre)1 et enregistrent des dépenses de même nature. Ils nous révèlent que l'architecte responsable des travaux du temple n'est plus Xénodôros, encore en fonction sous Gléon-automne (23 II, 53-55), mais Agathon (38, 20 ; 25 II A, 22). Or nous avons la certitude que Xénodôros et Agathon n'ont pas été employés simultanément sur le chantier, puisque les comptes complets des dépenses sous Damoxénos et Archôn ne connaissent qu'un seul architecte, Xénodôros. Agathon, qui dirige les travaux de la 34e pylée (38, 20), n'est donc entré en charge que sous Cléonprintemps au plus tôt. 3° D'autre part, il n'est certainement pas entré en charge beaucoup plus tard. En effet, les travaux payés dans le groupe de comptes 25 III B, 38+26, 27 et 25, concernent entre autres l'adjudi cation de l'extraction, du transport et de la mise en place de quatre larmiers d'angle indispensables au montage de la péristasis, de quatre triglyphes d'angles pour l'entablement du pronaos et de l'opisthodome, de parpaings pour les parties hautes du mur de la cella, l'adjudication de fournitures de bois pour la charpente, etc. Or Nicodamos et Téléphanès travaillent au montage de la péristasis sous Cléon-automne (19, 95-97), Nicodamos fournit le modèle du chéneau sous Cléon-printemps, en Apellaios, Chairolas étant déjà archonte à Delphes (19, 104-107) 2, et Molossos fournit les chéneaux eux-mêmes sous Aristonymos-automne (20, 7-11). Les dépenses enregistrées dans les comptes des naopes cités cidessus font partie du même programme de travaux — parties hautes de la péristasis, des murs de la cella, charpente — et datent par conséquent de la même période. L'archonte de la 31e pylée (8 lettres au génitif) doit donc être placé aussi près que possible des archontats Cléon-Aristonymos. La première place disponible

(1) II faut détacher 25 III B du compte 25 auquel Bourguet le joignait par erreur, comme je l'ai montré dans RA 1966, p. 262, 263, 287. J'apprends par J. Bousquet {BCH Suppl. IV, p. 96) que P. de La Coste-Messelière avait exprimé le même avis « très tôt, dès la publication du fascicule III 5, en 1932 ». Gomme J. B. ne donne aucune référence à un ouvrage où aurait été publiée cette opinion, j'en déduis que P. de La Coste-Messelière dut l'exposer « dans ses cours aux Hautes Études et dans sa corre spondance avec ses élèves » (J. Bousquet, Ada of the Fifth Epigr. Congress, 1967, p. 77). N'ayant pas eu l'avantage de suivre ses cours ni de correspondre avec lui sur le sujet des comptes, j'ignorais que P. de La Coste-Messelière m'avait précédé sur la voie de la bonne explication, et c'est pourquoi je ne l'ai pas mentionné dans mon article de la RA, ce que J. B. (l.l.) semble me reprocher. Sur la succession des comptes 38+26, cf. J. Bousquet, BCH Suppl. IV, p. 98-99. Cf. ci-après p. 195 flg. 2. (2) Sur cette datation par deux archontats, dans les comptes 19 et 20, des dépenses faites en Apellaios et Boucatios, cf. ci-après p. 176-179.

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON

est celle du successeur d'Aristonymos (8 lettres au génitif) en 340339 ; l'archonte de la 35e pylée (7 lettres au génitif) prendrait place, en ce cas, en 338-337 (cf. ci-après p. 233-234). Telles sont, à mon avis, les dates possibles, et les plus probables, des 31e et 35e pylées. Dans cette hypothèse, que suggère le contenu des comptes des naopes, la mise en recouvrement d'une « quatrième obole » à la 31e pylée ferait suite d'une part à la réduction des paiements annuels de l'amende phocidienne, passée de 60 talents à 30 talents dès l'automne de 342, d'autre part à la fermeture provisoire du compte créditeur des naopes, gelé dans les caisses de Delphes sous Aristonymos-automne en 340 : la « quatrième obole » fut perçue pour compenser ce manque à gagner. Quant au fait que les naopes marquent désormais dans leurs comptes les numéros des pylées, il me paraît correspondre à cet effort de clarification dans la rédaction des comptes inauguré pendant la guerre, comme si les Delphiens et les Amphictions amis des Phocidiens, conscients des conditions anormales dans le squelles fonctionnait à cette époque l'Amphictionie, avaient tenu à pouvoir présenter des comptes irréprochables et faciles à vérifier aux réunions du Conseil qui suivraient la paix1. Plus rigoureuse, plus méthodique, la nouvelle présentation des comptes avait des avan tages si évidents qu'elle fut conservée après la guerre. Sous Damoxénos et ses successeurs, les Delphiens numérotent leurs paiements, comme ils l'avaient fait durant les hostilités : πράταν δόσιν, δευτέραν δόσιν, etc. Les naopes maintiennent l'institution des άργυρολογέοντες inaugurée au début des troubles. La numérotation des pylées dans les comptes des naopes relève d'un souci analogue de clarification, typique de cette époque, et qui se retrouvera dans les comptes des trésoriers. En reportant les numéros des pylées dans leurs comptes de dépenses, les naopes facilitaient la référence aux comptes de recettes correspondants. La « quatrième obole » fut-elle suivie d'une ou plusieurs tranches de la capitation ? Deux fragments de compte, d'un type particulier, semblent prouver que oui. Le premier (inv. 7659-7661) date de l'automne 325, donc de (1) Selon Diodore (XVI, 27, 4), Philomélos s'engageait « à rendre compte des finances (du sanctuaire) à tous les Grecs, et se disait prêt à indiquer le poids et le nombre des offrandes à qui voudrait les contrôler », των 8έ χρημάτων τον λόγον ε'φη πασι τοις Έλλησιν άποδώσειν και τόν τε σταθμόν και τον αριθμόν των αναθημάτων έτοιμος είναι παραδοϋναι τοις βουλομένοις έξετάζειν. Soupçonné de malversation, Phalaicos fut destitué de son commandement et les trois généraux qui le remplacèrent à la tête de l'armée phocidienne firent mettre à mort le trésorier Philon et ses complices (XVI, 56, 3-5).

la capitation de l'automne 325

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l'archonte qui suivit Charixénos : Achaiménès. J. Bousquet l'interprète à juste titre comme une liste des versements de la capitation, tout en se montrant surpris par les différences qu'il constate entre cette liste et les listes plus anciennes1. Ces diff érences sont instructives : elles montrent qu'après la « quatrième obole » la capitation fut encaissée non plus par les naopes, mais, normalement, par les trésoriers, désormais en fonction, et inscrite parmi leurs autres recettes. Avec le haut de la stèle ont disparu les noms de l'archonte, des prytanes et probablement le numéro de la pylée d'automne qui ne pouvait manquer en tête d'une liste de versements de la capi tation. Restent, gravées sur deux colonnes, la liste des hiéromnémons de l'automne 325 (archontat d'Achaiménès) et une liste — mutilée — de cités thessaliennes qui ont effectué un versement dans la caisse des trésoriers. La rédaction est semblable à celle des listes de la capitation : nom des payeurs2, nom de la ou des per sonnes qui ont apporté l'argent (avec ellipse du verbe, ήνικε, ηνικαν), montant du versement : « Pagases : Démétrios fils de Phormion, 85 statères... Delphes : Callicratès fils de Calliclès, Dioscouridas fils d'Aristagoras, χ fils de Xénostratos, Damon fils d'Hippias, χ fils de Xénon, 400 (?) statères, etc. » On remarque aussitôt deux différences avec les listes précé dentes : tout d'abord, les paiements ne sont plus enregistrés en désordre, au hasard de l'arrivée à Delphes des payeurs, mais selon l'ordre officiel des « peuples » amphictioniques, Thessaliens, puis Macédoniens (à la place des Phocidiens), Delphiens, etc. Ensuite, les versements sont tous exprimés en statères, non plus en drachmes et oboles. Ce sont tous des chiffres entiers. Ordre méthod ique, sommes arrondies au statère : ces deux particularités semblent indiquer que le compte de l'automne 325 est lui aussi le premier d'une série. Car il serait normal que les trésoriers, procé dant à un nouvel appel de fonds, aient spécifié que toutes les cités devraient acquitter ensemble le premier versement — ce qui permettait un enregistrement méthodique dans l'ordre officiel — , versement forfaitairement fixé pour chacune à une somme en chiffres entiers — ce qui simplifiait les additions — , à charge pour chacune d'elles de compléter la contribution à sa guise, au cours des pylées suivantes, en descendant si nécessaire jusqu'à l'obole. Il me paraît probable que l'Amphictionie avait suivi la même procédure pour le premier versement de la première obole, en 366, (1) Mél. Daux, p. 21 sq. (2) Qu'il ne faut pas considérer comme l'ethnique des convoyeurs de fonds. Cf. ci-dessus p. 14 n. 2.

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de façon à disposer d'une somme minimale dès le début des travaux. Est-ce encore une coïncidence ? Si l'on admet, comme je l'ai suggéré, que la 31e pylée était celle de l'automne 340, l'automne 325 s'en trouve séparé par un intervalle d'exactement 30 pylées, ce qui placerait effectivement le compte à la tête d'une dizaine, donc d'une nouvelle tranche de Γ« obole ». Ainsi les comptes en notre possession s'inscrivent sans difficulté dans un système décimal de paiements de la capitation. Quel numéro portait la pylée de l'automne 325 ? Si la capitation avait été versée régulièrement et sans interruption depuis la 31e pylée, ce serait la 61e, inaugurant la perception d'une «septième obole ». Mais nous ignorons ce qu'ont fait à ce sujet les Amphictions après la 35e pylée, la dernière épigraphiquement attestée. Nous possédons en outre des listes de contributions sous Damocharès et sous Dion : elles portent des έπαρχαί seules, ce qui pourrait indiquer une interruption dans le paiement de la capitation. Mais il semble, d'après le compte de l'automne 325 et le compte 80, que les trésoriers aient pris l'habitude d'inscrire les versements de la capitation et les έπαρχαί sur des stèles différentes, continuant ainsi la série des stèles pour έπαρχαί seules qu'avaient inaugurée les naopes aussitôt après la guerre sacrée, quand la perception de Γ« obole » était encore suspendue. Nous ne pouvons donc rien en conclure ; les numéros de la pylée (de la 41e à la 61e) et de Γ« obole » (cinquième au moins, septième au plus) de l'automne 325 nous demeurent inconnus. J. Bousquet a justement rapproché du compte de 325 le compte 80, publié par erreur comme « compte du Conseil », où sont enre gistrées diverses recettes des trésoriers. En tête (80, 1-15) sont inscrits des paiements effectués par des cités selon le formulaire typique des listes de versements de la capitation : nom de la cité, montant de la somme, nom du porteur. Il ne saurait donc y avoir de doute sur la nature de la recette : c'est Γέπικέφαλος όβολός. Mais les contribuables sont ici les cités phocidiennes, Médéon, Lilaia, Tithronion, Thronion, Phlygonion. Or les Phocidiens, depuis leur exclusion de l'Amphictionie, ne payaient naturellement plus l'impôt amphictionique de la capitation, mais seulement — si je puis dire — leur amende. S'ils paient à nouveau leur « obole », c'est que le compte est postérieur au dernier versement de leur amende, daté par Bourguet de l'archontat d'Éribas, donc de 324 au plus tôt. On lit, après la liste des cités phocidiennes, le nom de l'archonte Mégaclès ; mais la stèle est si mutilée que l'on ne saurait dire s'il date le compte ou un reliquat provenant d'une pylée antérieure et inscrit dans le oompte. De toute façon, la date de cet archontat n'est pas connue. Mais il est remarquable que les paie-

LA PERCEPTION DE L OBOLE PAR TRANCHES DE DIX PYLEES

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ments phocidiens, dans le compte 80, sont, autant que nous puissions en juger, inscrits eux aussi en chiffres entiers, mines et statères. Ils se rapprochent ainsi du compte de l'automne 325. On remarquera enfin que la liste des cités phocidiennes n'est pas suivie par la liste d'autres cités amphictioniques, mais par des recettes d'un ordre tout différent. Les versements des Phocidiens n'étaient donc pas enregistrés à la place qui était anciennement la leur dans la liste officielle des peuples amphictioniques, place main tenant occupée par les Macédoniens, mais soit en queue de liste, soit dans un paragraphe spécial. Les Phocidiens, dispensés de leur amende, ne le furent pas pour autant de toute contribution à la reconstruction du temple. Quoique toujours exclus du Conseil amphictionique, ils furent assujettis désormais au paiement de la capitation (qui remplaça leur amende) et inscrits à ce titre dans les comptes-recettes des trésoriers, cités par cités. Résumons-nous. Il est très probable que chaque tranche de la capitation fut perçue dans un délai de 10 pylées : « première obole » de 366 à 362 (Antichares-automne), «deuxième obole» de 361 (Antichares-printemps, 11e pylée) à 357 (Héracleios-automne, 20e pylée) 21e pylée), probablement «troisième obole» à Teucharis-automne de 356 (Héracleios-printemps, (30e pylée). La troisième guerre sacrée interrompt les versements de Γ« obole » jusqu'à ic-automne, en 340, date possible de la 31e pylée qui inaugure les versements de la « quatrième obole ». Le compte de l'automne 325 semble marquer la mise en recouvrement d'une xe obole ». Le tableau ci-joint (p. 160) résume cette chronologie. Je ne m'en dissimule pas le caractère partiellement hypothétique. Du moins cette hypothèse s'accorde-t-elle avec les faits connus ; elle n'est en contradiction avec aucun. Nous pouvons donc l'adopter, provisoirement au moins, jusqu'à ce qu'une éventuelle découverte à Delphes vienne la confirmer ou la rectifier. Capitation Les listes des contributions sont habituelleamphictionique ment gravées en minces colonnes parallèles, et contributions Ubies. se\on un ordre immuable. En tête figurent le Le contenu des listes. nom de rarchonte de Delphes, puis la pylée numérotée et la liste des cités amphictioniques ayant versé leur capitation : 'Επί Αισχύλου άρχοντος, τάς ή ρίνας πυλαίας, τρίτας και δεκάτας, ταίδε ταμ πολίων ήνικαν του οδελοΰ του δευτέρου. (Liste)

Tableau II : la capitation amphictionique. Calendrier probable d Première obole Année Archonte Pylée 366 A Ρ A Ρ A Ρ A Ρ A Antichares 10 357 A Héracléios 20 352 9 Ρ Argilios 19 Ρ Autias 8 358 A 18 A 17 353 7 Ρ 9 Ρ Nicon 27 28 29 30 (26) 6 359 A 16 A 3ô4 344 (25) A 343 Ρ A 342 Ρ A 341 Ρ 5 Ρ Mnasimachos 15 Ρ Ρ Hiérinos (24) 4 360 A 14 A A Arch Cléon 13 355 345 (23) 3 Ρ Aeschylos Ρ Aristoxénos Ρ Damo 2 361 A 12 A 22 A Ρ 356 346 ? 1 Ρ Antichares 11 Ρ Héracléios 21 Ρ Année Archonte Pylée Année Archonte Pylée Année Arch Deuxième obole [Troisième obole ] 351-34C : Gu

365

364

363

Ghair

362

A Teucharis

Peith A Arist

N.B. A : pylée d'automne ; Ρ : pylée de printemps. En italiques : années pythiques. En caractères gras : pylées épigraphiquement attestées. Première et deuxième obole : chronologie sûre ; troisième obole : chronologie probable ; quatri

LES CONTRIBUTIONS LIBRES Puis sont inscrites les έπαρχαί sous la rubrique : Τάδε πόλεις και ίδιώται έπάρξαντο ταύται τα ι πυλαίαι (Liste) Enfin le total des recettes termine le compte : Κεφάλαιον λήμματος ταύτας τας πυλαίας, επί Αισχύλου, δραχμαί όκτακισχίλιαι πεντακόσιαι τριάκοντα, όβολός ήμιωβέλιον (3 Ι et II, 1-29).

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Le formulaire est devenu tellement stéréotypé que dans les listes où ne figure plus la capitation on continue à enregistrer les έπαρχαί en répétant la formule traditionnelle ταύται τα ι πυλαίαι, qui fait pléonasme avec l'intitulé normal : 'Επί Δίωνος άρχον — τος, τας όπωρινας πυλαίας, τάδε πόλε ις και ίδιώται έπάρξαντο ταύτη ι τη ι πυλαίαι (9 Ι, 5-10). Ce pléonasme, quand il apparaît dans l'intitulé, permet d'affirmer qu'une stèle, même réduite à un petit fragment, ne portait d'autre contribution que les έπαρχαί. C'est le cas des pauvres morceaux qui nous restent des listes de Cléon, Peithagoras et Chairolas. A cette époque, avant la création des trésoriers, ils nous fournissent la preuve que la capitation n'était plus perçue ; et l'on datera de la période antérieure à 338 le compte 41, où l'on voit les naopes payer la fourniture des stèles « où sont les έπαρχαί pour le temple et les dépenses », στάλας εν [ταΐς τα πρδς τό]ν ναόν έπαρξάμενα και ταί δαπάναι (II, 14-16) 1. Plus tard, nous l'avons vu, il semble que les trésoriers continuèrent à inscrire les contributions libres sur des stèles distinctes, si bien que l'existence de stèles à έπαρχαί seules, sous Dion (9 II B, 5 sq.) et Damocharès (? 7, 1. 2 restituée), ne suffit plus à prouver que la capitation n'était pas à nouveau perçue sous ces archontats. A dater d'Héracleios-printemps, à la 21e pylée de 356, les naopes άργυρολογέοντες sont toujours nommément désignés en tête des (1) Restitution de J. Bousquet, citée BCH Suppl. IV, p. 88 n. 1.

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listes de contributions. Cette innovation est due peut-être à la situation anormale dans laquelle la guerre plongeait l'Amphictionie disloquée par les hostilités. Exception faite du compte de l'automne 325, méthodiquement composé selon l'ordre officiel des peuples amphictioniques, les versements de la capitation sont très irréguliers selon les pylées. Toutes les cités n'apportent pas leur contribution à chaque pylée, car chacune avait le droit d'échelonner ses paiements comme elle l'entendait1 pourvu que la totalité de son « obole » fût acquittée dans le délai impératif de dix pylées consécutives. Il n'est pas exclu toutefois que le premier versement de la première obole, en 366, ait été strictement réglementé par l'Amphictionie, et fixé forfaitairement pour chaque cité à une fraction du total exprimée par une somme en chiffres ronds, à la manière de ce qui se passera plus tard, à la pylée d'automne 325. Les contributions des cités, capitation ou έπαρχαί, étaient apportées à Delphes par une personne de confiance, hiéromnémon (81, 8-ll),naopes(3 11,62; 5, 10; 8 II, 10), notable, dont le nom est mentionné dans les listes : il lui est ainsi donné quitus de son paiement. Sous Dion, c'est le roi de Sparte, Gléomène en personne, accompagné des naopes, qui convoie jusqu'au sanctuaire les 510 drachmes éginétiques versées par la cité comme contribution volontaire (9 I, 14-21). Capitation et contributions libres étaient enregistrées séparé ment. Mais, à l'intérieur de chaque chapitre, les paiements étaient inscrits dans l'ordre où les payeurs se présentaient : deux Arcadiens sont cités entre un Syracusain et une Thessalienne, ellemême suivie d'une Sélinontine (3 I, 40-47), le Phasélite Damothémis à côté du Thébain Pancôn et de l'Apolloniate Timéas (3 I, 73-79). S'il advient que plusieurs personnes d'une même cité soient groupées, tels les Andriens (7, 15 sq. ; 10, 1-18) ou les Céiens (6 B, 10-25), il faut voir là, plutôt qu'un effort de classement méthodique, l'effet d'une circonstance fortuite : un bateau a débarqué à Cirrha une troupe de passagers provenant d'une même ville, une théorie officielle députée par une cité. Signalons ici l'importance que revêt, dans le compte d'Anti chares (col. I, 1. 29-30), la mention du versement de 500 drachmes apporté par le Delphien Télésarchos au nom de sa cité : preuve que Delphes, en plus de sa contribution particulière, payait la capita-

(1) J. Pouilloux, BCH 73 (1949), p. 188 n. 4 : « A l'intérieur d'un laps de temps donné, les cités étaient libres d'opérer leurs versements à leur gré, pourvu qu'elles les eussent terminés à l'expiration de ce délai ».

VARIÉTÉ DES CONTRIBUTIONS LIBRES

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tion comme les autres membres de l'Amphictionie1. Les Delphiens versent encore en 325 une contribution de 400 (?) drachmes, apportée aux trésoriers par cinq personnages qui sont probable ment cinq prytanes2. Le montant des contributions libres varie naturellement beaucoup selon la fortune ou la générosité des donateurs. Anaxis le Phocéen bat le record de modestie en versant une obole (3 III, 13-14) ; Échénice et Cléonice de Phlionte donnent chacune une obole et demie (3 I, 51-54), le médecin Xénotimos un statère en or d'Abydos (3 III, 15-20), tandis que Théodoros d'Athènes, acteur célèbre, « vedette internationale »3, et Timéas d'Apollonie don nent chacun 70 drachmes, soit une mine selon le système delphique (3 I, 67-77) : ce sont les deux contributions individuelles les plus élevées. Les dons varient habituellement entre une demi-drachme et dix drachmes, somme rarement dépassée par les particuliers. De même que le pharaon Amasis, au vie siècle, avait envoyé aux Delphiens une contribution en nature de 1 000 talents d'alun, les Apolloniates du Pont donnent comme έπαρχή 3 000 médimnes phidoniens d'orge, qu'ils transportent à leurs frais jusqu'à Cirrha. Quant au transport de Cirrha à Delphes — - nous savons par les comptes qu'il était coûteux — , l'Apolloniate Aristocleidès et le Delphien Ainésidamos en assument tous deux les frais (3 II, 1-22). La vente de cette cargaison de céréales rapporta au trésor 3 587 drachmes, 3 oboles et demie (3 II, 1-13). Les contributions faisaient affluer dans la caisse amphictionique les monnaies les plus diverses, les plus nombreuses frappées selon l'étalon éginétique en usage à Delphes, mais aussi l'attique, les drachmes de Corinthe (3 III, 27-30) et de Rhodes (4 III, 18), les « hectés » de Phocée (6 A, 1-7), les numi italiotes (6 B, 4), statères en électrum de Gyzique (4 II, 1-3), monnaies d'or d'Abydos (3 III, 19), « philippes » (50 II, 9-12 ; 61 II A, 23-32) et dariques (9 I, 3-4 ; 61 II A, 1-8). Les monnaies d'or sont comptabilisées à part (4 III, 19-20 ; 9 I, 3-4 ; les trésoriers font de même) ; les autres sont habituellement converties en leur équivalent éginétique afin de simplifier l'addition du total des recettes, énoncé en éginétique {e.g. 3 I, 20-23, 57-60, etc. ; II, 25-29). Parfois, le numéraire attique est additionné à part (4 II, 16-18). Certaines dépenses du temple étaient en effet payables en cette monnaie : il était donc normal

(1) J. Bousquet, BCH 66-67 (1942-1943), p. 86, col. I, /. 29-30, et p. 91. (2) J. Bousquet, Mél. Daux, p. 27-28. (3) P. Ghiron-Bistagne, Recherches sur les acteurs dans la Grèce antique, p. 157-158, et références citées p. 329.

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d'en réserver une partie pour les paiements, ce qui dispensait d'avoir à les changer deux fois. 3) L'amende des Phocidiens. Parmi les recettes de l'Amphictionie figuraient les amendes que le Conseil infligeait éventuellement à ses membres1. De ce point de vue, l'amende des Phocidiens entrait dans la catégorie des recettes « ordinaires ». Son caractère exceptionnel tient à l'énormité de son chiffre et plus encore, peut-être, au fait qu'elle fut payée, partiellement au moins, ce qui ne semble pas avoir été toujours le cas pour les amendes précédentes. Mais en 346, appuyée sur la force armée de Philippe, l'Amphictionie disposait de moyens de coercition qui lui avaient manqué dans le passé. Les condamnés furent contraints de s'exécuter. Essayons de clarifier les péripéties de ce drame. Eschine et Démosthène, nos principales sources, les rapportent avec une apparente confusion car, parlant à un public contemporain des événements, ils se contentent souvent d'allusions, pour nous obscures, et surtout citent les faits non pas dans leur ordre chrono logique, mais à l'endroit de leur plaidoirie où ils seront utiles à leur argumentation. Il est d'autant plus difficile de s'y reconnaître que les deux adversaires ont parfois intérêt à ne pas être clairs. Néanmoins, aidés par l'exposé de Diodore (XVI, 23 sq.) et le résumé de Pausanias (X, 2-3), nous pouvons distinguer trois actes dans l'enchaînement des faits : la capitulation des Phocidiens, la session extraordinaire de l'Amphictionie réunie à Delphes aussitôt après, la ratification par Athènes des décisions prises. Selon Démosthène (Amb. 58), l'Ecclésia d'Athènes, au retour de la seconde ambassade envoyée par elle à Philippe, ratifie le 16 Skirophorion (11 juillet) la paix enfin signée par le roi. Sur propos ition de Philocrate, inspiré par Eschine, elle décide par décret d'étendre le traité de paix aux descendants de Philippe et somme les Phocidiens de remettre le sanctuaire de Delphes « aux Amphictions », sans autre précision. Faute de quoi, les Athéniens prêteront main forte à l'Amphictionie contre les récalcitrants (Amb. 49). Informés par leurs ambassadeurs, les Phocidiens décident de (1) Celles-ci étaient intégralement versées à la caisse des trésoriers : amende des Phocidiens (48 II, 37-38; 58, 70), amende de l'entrepreneur Perpolas de Larissa (58, 71). Les épidékata des hiéromnémons (58, 4-5 ; 81, 12; 82, 8) représentent, selon J. Bousquet (Ada of the Fifth Epigr. Congress, 1967, p. 80), «les prélèvements du dixième, reversés aux trésoriers, sur le montant des procès qu'ils étaient appelés à juger selon une de leurs attributions bien connues et attestées ».

PHILIPPE MEMBRE DE l'aMPHICTIONIE

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mettre fin à une lutte désormais sans espoir. Le 22 Skirophorion, Phalaicos conclut avec Philippe un armistice (Amb. 58-60) l'autori sant à se retirer sain et sauf avec ses mercenaires1. La Phocide est abandonnée à la merci des vainqueurs. C'est la fin du premier acte. Le roi de Macédoine obtient ainsi sans combat, άνευ μάχης, άνελπίστως, écrit Diodore (XVI, 56, 4 sq.), un succès inespéré. Il envahit la Phocide après avoir proposé ■— non sans ironie — aux Lacédémoniens et aux Athéniens de joindre leurs forces à la sienne. Vingt cités phocidiennes, bien fortifiées, capitulent2. Philippe tient alors un premier conseil avec ses alliés thessaliens et thébains et décide fort habilement de confier le règlement définitif de l'affaire « aux Amphictions ». N'était-ce pas ce que suggéraient Eschine (Amb. 114), lorsqu'il conseillait à Philippe de μεθ' remettre de l'ordre en Grèce μη όπλων, αλλά μετά ψήφου και κρίσεως, et Philocrate enjoignant aux Phocidiens de remettre le sanctuaire « aux Amphictions » ? Philippe décide donc de réunir le Conseil, dont il n'est pas encore membre : εκρινεν οδν συναγαγεΐν το τών Άμφικτυόνων συνέδριον και τούτω την περί των δλων διάγνωσιν έπιτρέψαιΑ Ni Eschine ni Philocrate n'avaient songé à préciser, parce que dans leur esprit la chose allait de soi, que par « Amphict ions » ils entendaient le Conseil amphictionique réuni en séance plénière4. Mais Philippe et ses alliés l'entendent de tout autre façon. Le Conseil, composé des seuls alliés de Philippe, se réunit donc, probablement dans les derniers jours de juillet ou les premiers jours d'août, alors que Philippe a franchi les Thermopyles et occupé la Phocide, en cinq ou six jours selon Démosthène (Amb. 125). Deux faits prouvent qu'il s'agit d'une session extraordinaire tenue avant Boucatios, date normale de la pylée d'automne. A la pylée d'automne, en effet, deux Macédoniens figurent dans le collège des naopes réorganisé (19, 74) et Philippe, sur proposition des « Amphitions », assure la présidence des concours pythiques. Il est donc à ce moment-là membre de l'Amphictionie, ce qu'il n'est pas encore quand, à son initiative, se réunit le premier Conseil suivant la capitulation des Phocidiens : c'est en effet ce Conseil qui va lui attribuer les deux sièges de hiéromnémons enlevés aux Phocidiens et, selon Diodore, le charger de l'organisation des concours (1) Diodore, XVI, 61,4; Eschine, Amb. 138, 140, 142; Pausanias, X, 2, 7. (2) Démosthène (Amb. 61, 123) parle de 22 cités phocidiennes ; Pausanias (X, 3, 2) n'en énumère que vingt parce qu'Abae (à cause de son sanctuaire d'Apollon) et naturellement Delphes furent exemptes de représailles. Sur les plans de Philippe à cette époque, voir M. M. Markle, Class. Quart. 24 (1974), p. 253-268. (3) Diodore, XVI, 59, 4. (4) Démosthène le leur reproche avec véhémence : Amb. 50, 51. 12

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pythiques1. La réunion a donc lieu avant la session ordinaire de la pylée d'automne, et certainement à Delphes. Aucun auteur ne le dit, sans doute parce que c'est une évidence pour tous. Philippe est maître de la Phocide, l'accès à Delphes est libre : quel obstacle aurait empêché le Conseil de siéger dans le sanctuaire abandonné par les mercenaires phocidiens et de marquer ainsi de façon écla tante sa victoire sur les occupants sacrilèges ? Cette session ne rassemble que les alliés de Philippe, adversaires des Phocidiens, les Thessaliens (et naturellement, bien que les orateurs n'en disent rien, mais cela va de soi, les peuples situés dans leur zone d'influence, Perrhèbes-Dolopes, Magnetes, etc.) et les Béotiens. Ces « soi-disant Amphictions »2 vont régler les affaires au gré du roi de Macédoine et selon leur propre intérêt. Athènes est représentée à la session non point officiellement par un hiéromnémon, mais officieusement par les trois ambassadeurs qu'elle a dépêchés à Philippe : Eschine, Dercylos et Stephanos3. Le sort des Phocidiens est rapidement réglé : ils sont exclus de l'Amphictionie et condamnés à rembourser les déprédations commises dans le sanctuaire (évaluées à 10 000 talents) au rythme de 60 talents annuels : soit 167 années de paiements !4. Ils perdent au profit de Philippe leurs sièges de hiéromnémons et de naopes. Les cités phocidiennes sont rasées, leurs populations dispersées en bourgades de cinquante feux et distantes les unes des autres d'au moins un stade. Les Œtéens proposent même que l'on préci pite du haut des Phédriades les Phocidiens en âge de porter les armes. Eschine intervient en leur faveur (Amb. 142) : Philippe et l'Amphictionie se contenteront, selon Diodore (XVI, 60, 3) de précipiter symboliquement et de brûler les armes sacrilèges des Phocidiens et de leurs mercenaires. Philippe maître de la Phocide et de l'Amphictionie, les Athé niens comprennent trop tard que la défaite de leurs alliés phoci diens est un grave revers pour eux-mêmes. Ils ont été joués. En l'absence à Delphes du hiéromnémon athénien, le Conseil amphictionique, sans perdre de temps, envoie une deputation thessalienne5, accompagnée par des ambassadeurs de Philippe, réclamer (1) Diodore, XVI, 60,2. (2) Démosthène, Paix, 14 : τους συνεληλυθότας τούτους καΐ φάσκοντας Άμφικτύονας νΰν είναι. (3) Eschine, Amb. 139, 140 ; Démosthène, Amb. 121 sq. (4) Diodore, XVI, 56, 6 ; 60, 2 ; Th. Reinach, RA 1928, II, p. 314. (5) Signalons à ce propos un contresens dans la traduction de G. Mathieu, Démosthène, Amb. 111 (collection des Universités de France) : « Tout récemment, des Thessaliens sont venus vous trouver ». L'adverbe έ"ναγκος se rapporte évidemment non pas au moment où Démosthène parle, mais à la conclusion de la paix et aux événements, l'écrasement de la Phocide entre autres, qui l'ont suivie. Il faut traduire : « tout de suite après... », « sans perdre de temps ».

ATHENES SE RESIGNE A L INEVITABLE

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aux Athéniens la ratification des décisions prises. Les Athéniens d'abord se rebiffent ; ils votent un décret exigeant la révision des conditions de paix et refusant à Philippe l'accès au Conseil amphictionique : conduite peu réaliste évidemment, comme le leur rappelle Démosthène (Amb. 181). Il ne reste plus qu'à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Dominant son amertume, l'orateur lui-même conseille la résignation à l'inévitable, afin de ne point donner prétexte « à ceux qui se disent maintenant les Amphictions » de déclarer une nouvelle guerre sacrée contre les anciens alliés des sacrilèges, et cela « pour l'ombre qui est à Delphes » (Paix, 14; Amb. 111)1. Athènes souscrit donc à l'admission de Philippe dans l'Amphictionie, au châtiment ruineux infligé aux Phocidiens qu'elle avait abandonnés à leur sort en se laissant prendre à l'habile politique de Philippe. A la pylée ordinaire de l'automne 346, sous l'archontat de Damoxénos, le roi de Macédoine préside les concours des Pythia. Un moment tentée de s'abstenir, Athènes humiliée se résout à envoyer à Delphes son hiéromnémon2, et ses naopes siègent aux côtés de leurs nouveaux collègues macé doniens à la première assemblée du collège tenue έπεί ά είρήνα έγένετο (19, 74). Dès la pylée d'automne 344, sous l'archontat de Cléon, les Phocidiens apportent à Delphes leur premier versement : 30 talents, la moitié de leur amende annuelle. Le dossier épigraphique de l'amende phocidienne est très lacunaire. Il comprend un fragment de compte de Delphes fl4) correspondant aux cinq premiers versements, quatre mentions de versements dans les comptes des trésoriers (11e, 48 II, 37-38 ; 18e, 58, 69-70 ; deux mentions énigmatiques : 81, 11 et 82, 5), enfin les reçus de six paiements, non numérotés, retrouvés à Élatée, dans le sanctuaire fédéral d'Athéna Granaia (Syll.3, 231-235). Tels

(1) La métaphore de Démosthène « l'ombre qui est à Delphes » (le Conseil amphict ionique) est une adaptation ironique de l'expression proverbiale « se battre pour l'ombre d'un âne » (Aristophane, Guêpes, v. 191), c'est-à-dire pour rien. (2) Dans le discours sur Γ Ambassade, Démosthène déclare en effet (128) qu'Athènes refusa d'envoyer à la célébration des concours pythiques « les théores du Conseil et les Thesmothètes ». Elle ne voulait pas rehausser l'éclat d'une fête présidée par Philippe, qui en profitait pour célébrer sa victoire. Mais les Pgthia sont une chose, le Conseil amphictionique une autre, et Démosthène ne dit pas qu'Athènes ne désigna pas de hiéromnémon cette année-là. Lorsque Démosthène déclare peu après (131) quo les Athéniens μηδέ των έν Άμφικτύοσι κοινωνεϊν έθέλειν, le verbe έθέλειν montre qu'il s'agit d'une velléité, d'un désir, non d'une abstention effective ; traduire « que vous refusiez de participer à l'activité des Amphictyons » (G. Mathieu) est un faux-sens. En effet, le discours sur l'Ambassade fut prononcé durant l'été de 343, c'est-à-dire à la fin du semestre de printemps, sous l'archontat delphique de Cléon. Or, à cette date, un hiéromnémon athénien, Mnésilochos, siège au Conseil (14 I, 27-28).

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sont les documents qui nous renseignent sur le paiement de cette amende1. La stèle de Delphes (14, pi. I, 3), réduite à trois morceaux complémentaires de sa partie inférieure, est le seul vestige de la série des six (au maximum) stèles de marbre sur lesquelles les Delphiens avaient enregistré les paiements, semestriels d'abord, puis annuels, de l'amende phocidienne. Les deux premières de ces stèles furent façonnées (et par conséquent la stèle 14 gravée) sous Aristonymos-automne (341) par Évagoros, au prix de 5 statères et 8 oboles l'une (22, 31-33). On notera que l'on paye à Évagoros la façon de la stèle (εργασία), non la fourniture de la pierre. La stèle 14 est en effet taillée dans un bloc de larmier du temple des Alcméonides, comme le furent probablement aussi les autres. L'Amphictionie faisait ainsi l'économie de la matière première. La stèle 14 était inscrite sur deux colonnes, « d'une gravure fine, d'un trait précis et élégant », sloichédon ; chaque colonne comptait, complète, y compris les espacements des lignes laissées en blanc, 70 lignes environ. Au sommet de la colonne I, brisée, était vra isemblablement inscrite, comme l'a supposé Bourguet, la sentence de condamnation dont Diodore (XVI, 60) nous a rapporté la subs tance. Au-dessous étaient enregistrés les deux premiers versements de l'amende, sous Cléon-automne (fin de la liste amphictionique, I, 1-11) et Cléon-printemps (I, 12-36). La colonne II contenait le troisième versement sous Chairolas-automne (aujourd'hui perdu), le quatrième sous Ghairolas-printemps (II, 1-19), le cinquième sous Peithagoras-printemps (II, 20-32) : la liste amphictionique, arrêtée sur la stèle aux hiéromnémons delphiens, se prolongeait sur la stèle suivante. Toutefois, pour ne pas séparer les deux Delphiens, le graveur a écrit le nom du second en surnombre, au-dessous de la dernière ligne2. Chaque versement est enregistré dans un paragraphe séparé du précédent et du suivant par un intervalle de trois lignes en blanc. Chaque paragraphe comprend lui-même deux parties : une sorte de titre énonçant le paiement et formant reçu puis, sous un inter valle d'une ligne en blanc, la liste éponymique (archonte, prytanes de Delphes, hiéromnémons) qui date le versement. Par exemple :

(1) Ë. Bourguet, Adm. fin., p. 37-42; P. de La Coste-Messelière, BCH 73 (1949), p. 235 sq., rectifié par P. Marchetti (date de Palaios), BCH Suppl. IV, p. 82-83. (2) C'est l'explication la plus probable. Car une liste « interrompue », comprenant ♦ seulement les hiéromnémons qui furent en charge durant l'archontat tout entier » (P. de La Coste-Messelière, l.l., p. 205, 237), serait une bizarrerie sans autre exemple dans les comptes amphictioniques.

PAIEMENTS DE L'AMENDE PHOCIDIENNE Titre : Έπί τούτων άπήνεγκαν οι Φωκεΐς πυλαίας ή ρ ίνας τάλαντα τριάκοντα. Δευτέρα καταβολα των ιερών χρη μάτων επί Κλέωνος άρχοντος εν Δελφοΐς, πρυτανευόντων (8 noms) ίερομναμονεόντων (24 noms).

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Liste :

Il faut signaler ici une difficulté non résolue que soulèvent, dans le «reçu » inscrit en tête de chaque paragraphe, les mots επί τούτων. Ils ne peuvent, comme on l'admet d'ordinaire, annoncer les noms de la liste qui suit. Car dans les comptes de Delphes, conformément au bon usage de la langue grecque, ούτοι, ταΰτα renvoient toujours à ce qui précède ; seuls les démonstratifs οιδε, τάδε annoncent ce qui suit : ταίδε ταμ πολιών ήνικαν, τάδε πόλεις και ίδιώται έπάρξαντο (mais ταύται ται πυλαίαι pour renvoyer à la pylée déjà citée), ναοποιοί συνήλθον τοίδε, ναοποιοΐς έδώκαμεν τοΐσδε, etc. Dans ces condi tions et à moins de supposer, comme Baunack, une improbable erreur de rédaction dans le texte, επί τούτων se réfère à quelque chose qui précède, et je ne vois pas ce que cela pourrait être sinon les stipulations du décret de condamnation gravé, selon l'hypo thèse très plausible de Bourguet, en tête de la colonne I : « en vertu de ces dispositions, en application de ces conventions... ». Mais je ne puis trouver aucun exemple satisfaisant de επί + génitif avec cette signification. Je remets donc à plus perspicace la solution du problème. La stèle de Delphes montre que les Phocidiens ont d'abord payé ponctuellement, sous Cléon et sous Chairolas, leurs 60 talents annuels en apportant à Delphes, à chaque pylée, 30 talents qu'ils versaient au collège des prytanes delphiens soit au complet (Sy//.3, 232 : archonte et huit prytanes), soit représenté par une délégation de ses membres [Syll.3, 231 : archonte et cinq prytanes). L'opération se déroulait en présence de témoins delphiens et phocidiens dont les noms sont inscrits dans les reçus d'Élatée. La somme perçue était naturellement versée dans la caisse amphictionique. Mais les paiements ne se maintinrent pas longtemps à cette cadence accablante. Dès l'archontat de Peithagoras semblet-il, les Phocidiens ne versent plus que 30 talents annuels qu'ils apportent régulièrement à la session de printemps ; on juge inutile désormais de préciser dans le titre de chaque paragraphe le semestre de la pylée (14, II, 20-21 )1. Ce régime dura vraisembla(1) P. de La Coste-Messelière, /./., p. 236-238.

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blement jusqu'à l'archontat de Palaios (8e versement), au pri ntemps de 338, l'année même de la bataille de Chéronée. Les comptes des trésoriers prouvent qu'il y eut ensuite une interruption momentanée des versements durant deux ans, puis une reprise, mais à un taux réduit. En effet, en 334-333, sous l'archontat de Damocharès, le versement enregistré porte le numéro 11, non le 13 comme on l'attendrait si les paiements s'étaient poursuivis régulièrement depuis Peithagoras (5e verse ment) au rythme de un par an. De plus, la somme versée annuell ement n'est pJus que de 10 talents (48 II, 37-38). L'époque où les circonstances expliquent le mieux l'interruption momentanée, puis la reprise des versements à un taux réduit, est celle qui sépare la bataille de Ghéronée (338) de l'assassinat de Philippe (336). On peut penser en effet que Philippe, pour récompenser les Phocidiens de leur assistance au cours de la quatrième guerre sacrée, les avait exemptés de tous versements1. Après la mort du roi, les Amphictions, pressés de trouver des ressources pour la reconstruc tion du temple, estimèrent, semble-t-il, la magnanimité de Philippe justifiée dans son principe, mais dommageable dans son application. Ne pouvant pas revenir purement et simplement à l'agréable situation antérieure, ils imposèrent aux Phocidiens de reprendre leurs versements, mais au taux plus raisonnable de 10 talents annuels. Pendant combien d'années les Phocidiens payèrent-ils à ce taux réduit ? Nous ne le savons pas exactement. Ils effectuent un 18e versement de 10 talents à la pylée de printemps sous Caphis (326 ; 58, 70). Un reçu d'Élatée {Syll.s, 235) est daté de l'archontat d'Éribas (entre 323-322 et 316-315) : c'est le plus récent qui nous soit parvenu. Or un certain nombre d'anomalies dans le libellé — présence de quatre bouleutes de Delphes au lieu des prytanes, d'un témoin argien en plus des Delphiens et des Phocidiens — ont conduit Bourguet à penser que ce reçu pouvait être le dernier. Si l'hypothèse est exacte, et si l'on assigne à Éribas la date la plus basse2, on voit que les Phocidiens auraient payé leurs 10 talents annuels de 336-335 (Dion) à 316-315 (? Éribas), durant vingt et une années, soit 210 talents qui, additionnés aux 240 talents précédemment versés, donnent un total maximum de 450 talents effectivement payés sur les 10 000 imposés aux vaincus par des vainqueurs que grisaient l'animosité née de dix ans de guerre et (1) P. Marchetti, BCH Suppl. IV, p. 79-83. (2) En fait, la date basse est peu probable : Éribas ne pouvait être très éloigné de Charixénos ; cf. ci-après p. 187. Le chiffre de 450 talents est donc certainement supérieur à la somme totale qu'ont réellement payée les Phocidiens.

LE DOSSIER DE L AMENDE PHOCIDIENNE

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Tableau III. Les versements de l'amende des Phocidiens (en caractères gras, les versements épigraphiquement attestés). Versement Année Archonte A 1 3 Ρ Somme en talents

Référence

344/3 343/2 342/1 341/0 340/39 339/8 338/7

2 30 + 30 4 30 + 30 5 30 6 30 7 30 8 30 Chéronée csuspension des paiements 337/6 X Assassinat de Philippe Dion 336/5 9 10 335/4 X 10 10 334/3 Damocharès 11 10 333/2 Damocratès 12 10 332/1 X 13 10 Thyméas 14 331/0 10 330/29 Lykinos 15 10 329/8 Bathyllos 16 10 328/7 Théolytos 17 10 327/6 Caphis 18 10 326/5 Charixénos 11 paiements à à au maximum 110 316/5 (?) Éribas Total (inaximum) . . . 450 ±

Cléon Chairolas Peithagoras Aristonymos X Palaios X

FD, III 5, 14 Ibid. [+Syll.3, 231) Ibid. Syll.3, 232

FD, III 5, 47 I

Syll.3, 235 A

les illusions engendrées par toute victoire. La somme, hypothét ique, des versements phocidiens s'établit donc comme le montre le tableau III1. On ne peut dans cette liste assigner leur place exacte aux verse ments effectués sous Ornichidas (Syll.3, 233) 2 et un archonte inconnu («Sf///.3, 235 B) : les reçus d'Élatée, qui seuls les ment ionnent, ne précisent pas le numéro du paiement. Gela étant, et en raisonnant d'après la disposition de la stèle 14, il est possible de calculer approximativement le nombre de stèles que couvrait à Delphes, dans cette hypothèse, le dossier complet de l'amende phocidienne. Sur la stèle 14, à partir du paragraphe (1) D'après BCH 73 (1949), p. 235-236, rectifié par BCH Suppl. IV, p. 82-83. (2) Cf. ci-après, p. 234.

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où, sous l'archontat de Peithagoras, on supprime la mention de la pylée, chaque versement occupe 28 lignes, y compris les trois lignes en blanc qui séparent les paragraphes et la ligne en blanc placée entre le titre et la liste éponymique. La colonne II de la stèle 14, reconstituée, comptait 69 lignes, soit 138 lignes pour les deux colonnes d'une stèle entière, équivalant, à deux lignes près, à l'enregistrement des paiements sous cinq archontats (28 χ 5 = 140 lignes). De Cléon (344-343) à Éribas daté au plus bas (316-315) il y a place pour vingt-neuf archontats. Le dossier occupait donc au maximum six stèles, compte tenu du fait que durant deux années (probablement 338-337 et 337-336) les Phocidiens ne firent aucun versement, interruption qui dispensait de graver deux listes amphictioniques, remplacées sans doute par une simple indication du type : « Sous tel archonte les Phocidiens n'ont pas apporté les ιερά χρήματα ». La stèle 14 montre que les paragraphes se conti nuaient d'une stèle sur sa voisine. Les stèles devaient donc être juxtaposées et former une sorte de tableau continu d'environ 6 mètres de long. Nous ne saurions dire à quel endroit précis les Amphictions les érigèrent, mais il est probable que ce fut έν τώι επιφανέστατων τόπωι, à proximité du temple1. Grâce aux ιερά χρήματα, l'Amphictionie put réparer, en partie au moins, les dommages subis par le sanctuaire au cours des hostilités (elle fit refaire, entre autres, le périrrhantérion d'or et le cratère d'argent, dons de Crésus, fondus par les occupants : 48 I, 23 ; 62, 6 sq.) et poursuivre la reconstruction du temple, en dispensant pour un temps les peuples amphictioniques et les Delphiens de payer les contributions qu'ils s'étaient imposées. Puis, exemptés de leur amende, les Phocidiens furent à nouveau assujettis à Γέπικέφαλος οβολός. Leurs paiements, quoique enre gistrés à part (80), marquent le début d'un retour en grâce au sein de la communauté amphictionique. 4) Les dépenses. Dépenses payées sur la contribution forfaitaire de Delphes: le compte créditeur des naopes 19 et 20. Les naopes, nous l'avons vu, payaient seuls les dépenses relatives à la reconstruction du temple, et ils n'en payaient aucune autre. L'argent dont ils avaient besoin provenait de deux caisses : la caisse amphictionique, alimentée par la capitation, les dons (1 ) Des stèles disposées côte à côte, en panneau continu, se dressaient sur les emmarchements de la « base de Corcyre » qui dominait la place du temple et bordait la voie montante en direction du théâtre (J. Pouilloux, FD, II, La région Nord du sanctuaire, p. 39-48). Les stèles de l'amende phocidienne étaient disposées de semblable façon.

DEUX DOCUMENTS D'IMPORTANCE : LES STELES 19 ET 20

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volontaires et les recettes ordinaires de l'Amphictionie, et la caisse delphique, alimentée par la contribution particulière des Delphiens. Ceux-ci ouvrirent aux naopes un compte crédité au départ d'un capital égal au montant de leur contribution, et les naopes préle vèrent sur ce compte, qui demeura créditeur jusqu'à son extinc tion1,les sommes nécessaires à leurs paiements. La Boula delphique tenait, au nom de la cité, la comptabilité des prélèvements. Un heureux hasard nous en a conservé une grande partie, la moitié environ, gravée sur deux grandes stèles de calcaire (19 et 20), les deux plus beaux comptes de Delphes. Ces lourdes plaques ont été exhumées presque intactes entre la voie sacrée et le bouleutérion, près duquel il est probable qu'elles se dressaient dans l'Antiquité. Elles se font suite et nous donnent en 208 lignes de texte continu le relevé des versements effectués sur ordre des naopes depuis l'archontat d'Argilios (358-357) jusqu'à celui de Maimalos (date incertaine, entre 315-314 et 305304), soit durant un demi-siècle environ. Elles nous fournissent sur la succession des archontes au ive siècle une documentation de premier ordre, malheureusement incomplète : vingt-trois archontes seulement sont nommés pour cette période, car les années où les naopes ne retiraient pas d'argent sur le compte ne figurent évidem ment pas dans le texte, et l'archonte éponyme est passé sous silence. Il y a donc dans la liste des lacunes dont il est difficile, sinon impossible, d'évaluer précisément l'importance. En dépit de ces incertitudes, la chronologie des archontes du ive siècle à Delphes repose pour l'essentiel sur le témoignage des deux stèles 19 et 20. Ce n'est pas leur unique intérêt. Elles nous renseignent aussi sur les progrès des travaux du temple durant la période antérieure à 346, pour laquelle les comptes des naopes font défaut, et surtout nous font connaître la façon dont ces travaux furent financés : elles seules en effet prouvent qu'au ive siècle, comme au vie siècle, les Delphiens furent tenus d'acquitter, en plus de leur contribution amphictionique, une contribution proprement delphique pour la reconstruction du temple d'Apollon. Ce fait, capital pour l'interprétation globale des comptes du ive siècle, avait échappé à Bourguet. Comme il croyait en outre que les prytanes étaient membres de la Boula delphique, il groupa sous un même titre « Comptes du Conseil » (de Delphes) les comptes (1) II s'agit donc bien d'un «compte créditeur». Faute d'avoir compris la nature véritable du compte 19-20, P. de La Coste-Messelière (Mél. Daux, p. 200, n. 6), répété par P. Marchetti (BCH 101 [1977] p. 163 n. 115), a contesté la justesse de cette expression : elle est seule exacte.

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du Conseil amphiclionique (21 et 22) et les comptes du Conseil delphique (19 et 20), erreur qui l'engagea dans une voie sans issue et l'empêcha de découvrir l'explication correcte de ces comptes qu'il avait, plus que tout autre, par son travail opiniâtre, contribué à tirer du néant. Une fois reconnue la véritable nature des comptes 19 et 20, ainsi que la véritable fonction des prytanes, tout s'éclaire. Je rappelle ici succinctement les arguments par lesquels j'ai montré que les comptes 19 et 20 portaient la comptabilité du compte créditeur ouvert aux naopes par la cité de Delphes1. La première différence, la plus notable, entre les comptes (sur marbre) 21 et 22 et les comptes (sur calcaire) 19 et 20 concerne la façon de dater les opérations financières. Les premiers sont nor malement datés, comme tous les autres documents amphictioniques, reçus de l'amende des Phocidiens, locations et fermages des biens confisqués, comptes des trésoriers, par les noms de l'archonte de Delphes, des huitprytanes delphiens et des 24hiéromnémons de la pylée semestrielle. Ce sont donc incontestablement des comptes amphictioniques. Les comptes 19 et 20 sont datés tout autrement. Ni les prytanes ni les hiéromnémons n'y sont jamais nommés comme éponymes d'une pylée. Après le nom de l'archonte delphien sont inscrits les noms des bouleutes de Delphes (qui n'apparaissent jamais dans les comptes amphictioniques), en nombre variable selon les époques, tantôt réduits à une délégation de deux, trois, ou quatre membres, tantôt nommés au complet. Je reviendrai sur ces variations, qui correspondent à des change ments dans le régime des paiements. Le naope de Delphes occupe dans ces comptes une place privilégiée (qui n'est jamais la sienne dans les documents amphictioniques) : il est toujours cité avant ses collègues, et à part. On remarque ensuite que l'Ecclésia de Delphes exerce un contrôle direct sur les opérations (20, 59) et que, à l'occasion, des magistrats delphiens, les « pôlètes des dîmes », interviennent comme organisme payeur (20, 88-95) : deux faits inexplicables s'il s'agissait de comptes amphictioniques, normaux au contraire s'il s'agit de comptes de Delphes. Ces observations montrent qu'on doit prendre à la lettre, dans le libellé des deux comptes 19 et 20, les formules qui annoncent les paiements : έδωκε ά πόλις των Δελφών, παρ ταν πάλιν των Δελφών λοιπόν τοις ναοποιοΐς, έπέταξαν τοί ναοποιοί πάντες τάι πόλι τών Δελφών. Ces formules signifient clairement que la cité de Delphes (1) G. Roux, RA 1966, p. 245-259 ; BCH 94 (1970), p. 117-132. A propos de l'article publié dans le BCH 101 (1977), p. 160-164 (« Les prytanes dans leurs fonctions d'agentscomptables ») cf. mes observations ci-après p. 243-245.

LE COMPTE CREDITEUR DES NAOPES

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paie les naopes non pas en tant que dépositaire d'un énigmatique « fonds de dépôt »1, mais en tant que contribuable versant une contribution prélevée sur ses propres ressources. Ces conclusions sont aujourd'hui acceptées par tous ; et dans le musée de Delphes les deux stèles sont présentées désormais au public comme « comptes de contribution de la ville de Delphes ». Mais cette contribution est d'une nature particulière, différente des contributions consenties par les autres cités de l'Amphictionie. La comptabilité gravée sur les stèles 19 et 20 n'est pas celle d'un « compte courant » dont le capital s'accroît avec les recettes et diminue avec les dépenses : c'est un crédit alloué une fois pour toutes, un capital fixé à l'origine, qui n'augmente jamais et décroît régulièrement après chaque prélèvement opéré au bénéfice des créanciers, les naopes. La seule opération qui s'effectue dans ces comptes, c'est la soustraction. La source du capital n'est donc pas, comme celle de Γέπικέφαλος όβολός et des έπαρχου, une collecte organisée au cours des années, dont les rentrées sont variables et successives ; elle est le produit d'une division. Une fois évalué le coût du nouveau temple, Delphes et l'Amphictionie se sont partagé les charges : tant pour l'Amphictionie, tant pour Delphes. Le capital initial est la quote-part des Delphiens, analogue à celle qu'ils avaient versée au vie siècle, sur ordre des Amphictions, quand fut reconstruit le temple archaïque. Les comptes 19 et 20 sont la comptabilité de cette contribution forfaitaire des Delphiens, contribution supplémentaire qu'ils payaient en sus de leur capi tation amphictionique et qu'ils acquittèrent progressivement en ouvrant aux naopes un compte créditeur auprès de la cité. Les stèles 19 et 20 ne portent rien d'autre que la liste des retraits successifs effectués par les naopes sur leur compte créditeur. Les deux stèles représentent à peu près la moitié de la comptab ilité totale du compte créditeur des naopes. Celle-ci occupait en effet quatre stèles, dont la première et la dernière sont perdues. L'existence de la première « est attestée par deux graffiti non vus par Bourguet et pourtant très lisibles. Dans la marge du n° 19, à partir et au-dessous de la ligne 31 (cf. FD, pi. III), on lit ΟΦ ΔΕ, (1) Cette expression de Bourguet est d'autant plus inexacte que les comptes 19 et 20 sont ceux d'un crédit ouvert aux naopes, non d'une caisse où seraient déposés des fonds. Les Delphiens payaient les naopes en prenant ordinairement les fonds sur la caisse de la Boula ; mais en cas de nécessité, ils faisaient appel à d'autres caisses, celle des « polètes des dîmes » par exemple (20, 88-95). Le seul « fonds de dépôt », pour autant que cette expression ait un sens en français, serait la caisse amphictionique confiée à la garde de la cité de Delphes dans l'intervalle des sessions. Il faut donc cesser d'employer, même entre guillemets, à propos des comptes 19 et 20, l'expression erronée « fonds de dépôt ».

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ce qui veut dire οφειλομένων] ou όφ[ειλήματος] δε[υτέρα στάλα], et dans le n« 20, 11. 27-29, se voit le mot TPIT, τρίτ[α] »Λ Cette numérotation, sommairement gravée (J. Bousquet parle just ement de «graffiti»), bizarrement placée, manifestement ajoutée après coup, indique à mon avis que les stèles ont dû être à un certain moment déplacées ; on les a alors grossièrement numérotées pour assurer leur remise en place dans le bon ordre. Ces numéros prouvent en tout cas qu'il n'y avait, avant la stèle 19, « seconde stèle », qu'une « première stèle » contenant la comptabilité des paiements depuis l'origine des travaux. De même un calcul simple prouve, comme je le montrerai plus loin, que la stèle 20, « troisième stèle », n'était suivie que d'une seule autre. Toute la comptabilité delphique tenait ainsi dans quatre stèles dont nous sont parvenues intactes les deux stèles intermédiaires, la moitié des comptes environ. La stèle 19 commence ex abrupto par l'indication de la « somme restant à la disposition des naopes auprès de la cité de Delphes, à la pylée d'automne (358), sous l'archontat d'Argilios : 20 talents, 14 mines, 10 statères ». C'est un « état actuel du compte créditeur », un bilan tel que la Boula delphique a coutume de l'établir chaque fois que le compte est momentanément arrêté ; il en est ainsi avant les deux longues suspensions des paiements que provoquèrent d'a bord, entre Teucharis-automne et Damoxénos-automne, la guerre sacrée (19, 68-70), puis, entre Aristonymos-automne et Charixénosprintemps (20, 15-19), l'afflux d'argent dû aux versements de l'amende phocidienne. Il semble d'ailleurs que la Boula ait profité de ces entractes pour faire graver d'un coup sur la stèle les comptes de la période comprise entre deux interruptions. On distingue ainsi par l'écriture, sur 19 et 20, un exercice financier ArgiliosTeucharis (19, 1-70), un exercice Damoxénos-Aristonymos (19, 71-20, 14), puis un exercice Charixénos-printemps sq. (20, 15 sq.). Pour en revenir au bilan d'Argilios-automne gravé au début de la stèle 19, nous constatons qu'il clôt une période de paiements, délimitée par une interruption. Les naopes ne prélèvent en effet aucune somme ni sous Argilios-printemps, ni sous Héracleiosautomne. Les paiements reprennent sous Héracleios-printemps (356), à la fin du semestre, l'année même où débute la troisième guerre sacrée. Ici se présente une apparente anomalie dans la chronologie. Un paiement effectué durant le semestre de printemps est daté à la fois par le nom d'Héracleios et par celui de son successeur Aristoxénos (19, 2-8) : deux archontes éponymes pour un seul paieil) J. Bousquet, Ada of the Fifth Epigr. Congress 1967, p. 77.

LE DECALAGE ENTRE HEXAMENIES ET PYLEES

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ment. Cette bizarrerie ne fait l'objet d'aucun commentaire dans la publication ; elle demande quelque éclaircissement. La comptabilité delphique du compte ouvert aux naopes, magistrats amphictioniques, est normalement datée selon le système amphictionique des pylées d'automne et de printemps, le mot « pylée » ayant d'ailleurs, selon le contexte, tantôt son sens premier et précis de « session du Conseil amphictionique », tantôt son sens comptable d'« exercice financier du semestre ». Or cette datation d'un compte delphique selon le système amphictionique soulevait une difficulté : il existait en effet un décalage d'un peu plus d'un mois entre le début de l'année civile à Delphes, au mois d'Apellaios, et le début de la « pylée d'automne » (ou, si l'on préfère, la fin de la « pylée de printemps ») dans le courant du mois suivant, en Boucatios (cf. annexe II, p. 235). En d'autres termes, les deux semestres de l'année delphique ne coïncidaient pas exacte ment avec les deux pylées amphictioniques, pylée étant ici pris au sens large d'exercice financier semestriel. L'archonte éponyme de Delphes prenait ses fonctions en Apellaios, c'est-à-dire au début d'un mois qui, du point de vue de l'Amphictionie, appartenait encore à la « pylée de printemps », datée par le nom de l'archonte précédent. Deux archontes delphiens se chevauchaient donc en Apellaios et durant une partie de Boucatios, l'un déjà éponyme à Delphes sans l'être encore de la pylée amphictionique, l'autre encore éponyme de la pylée quoique n'étant plus archonte à Delphes. D'où le problème : quand les Delphiens payaient une dépense amphictionique au cours de cette période, convenait-il de la dater par le nom de l'archonte éponyme nouvellement nommé à Delphes, disons par exemple Aristoxénos, ou par le nom de son prédécesseur Héracleios qui, bien qu'ayant officiellement quitté ses fonctions delphiques, n'en était pas moins, pour l'Amphictionie, jusqu'à la session amphictionique d'automne, éponyme de la pylée de printemps ? La solution adoptée fut simple entre toutes : on inscrivit à la fois le nom de l'archonte éponyme de la pylée et le nom du nouvel archonte éponyme sous lequel avait eu lieu le paiement. D'où les noms de deux archontes pour ce seul et même paiement. Le compte 19 offre trois exemples de cette double éponymie. Le premier (19, 2 sq.) se situe au moment où Delphes, après une année d'interruption, reprend ses paiements sous Héracleiosprintemps. Le compte est ainsi libellé : Μετά τοΰτο, άπεδώκαμες, έπιστειλάντων τών ναοποιών πάντων, τα ι ήρινδα πυλαίαι. επί Ηρακλείου άρχοντος, άργύριον δίδόμεν ' Ιδωκε ά πόλις τών Δελφών, επί Άριστοξένου άρχοντος, μηνός Άπελλαίου, βουλευόντων..., etc. (liste des dépenses effectuées en Apellaios). "Αλλο έδωκε ά πόλις τών Δελφών, επί

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Άριστοξένου άρχοντος, μηνός Ηραίου, οπωρινάι πυλαίαι, ναοποιέοντος Νικόμαχου Δελφοϋ, βουλευόντων..., etc. Traduisons : «Après cela (après la balance du compte et l'arrêt provisoire des paiements) nous avons repris les paiements quand les naopes, à l'unani mité, à la pylée de printemps, sous Varchontat (THèracleios, nous eurent donné l'ordre écrit de verser de l'argent : la cité de Delphes a payé, sous V archontat d'Aristoxénos, au mois d' Apellaios, en présence des bouleutes Callippos, Sakédallos, Aigylos fils d'Hiéron, le naope (de Delphes) Aristagoras ayant quitté ses fonctions, remplacé par Nicomaque fils de Ménécratès, la perma nence mensuelle étant assurée par Philolaos de Lacédémone, Ampharès de Phocide : dix mines à Pasion... (liste des dépenses). Autre versement effectué par la cité de Delphes, sous Varchontat d'Aristoxénos, au mois d'Héraios, à la pylée d'automne, en présence du naope Nicomaque de Delphes et des bouleutes... » Le nom d'Aristoxénos est cité une première fois sans la mention de la pylée parce que le paiement, daté par son nom, appartient au semestre de printemps dont il n'est pas l'éponyme ; seul est indiqué le mois, Apellaios, mois de son entrée en fonction comme archonte de Delphes, dernier mois complet de la pylée de prin temps dont l'éponyme est encore pour un temps son prédécesseur Héracleios. Aristoxénos ne deviendra lui-même éponyme de la pylée d'automne qu'un peu plus tard, au moment de la session amphictionique, dans le courant de Boucatios. C'est pourquoi le paiement suivant, effectué en Héraios, troisième mois de la pylée d'automne (1. 8 sq.), est normalement daté par le nom d'Aristoxé nos suivi d'c^copivat, πυλαίαι : c'est le premier paiement effectué à la pylée d'Aristoxénos-automne. Le second passage (19, 90 sq.) est en tous points comparable au premier. Après la liste des dépenses επί "Αρχωνος άρχοντος, τας ήρινας πυλαίας (19, 84 sq.), nous lisons : έπί,στεί,λάντων των ναοποιών πάντων ποτί ταν πόλί,ν των Δελφών δΐ,δόμεν χρήματα τοις έπιμηνιεύουσι των ναοποιών, ά πόλις έδωκε των Δελφών, τρίταν δόσιν, επί Κλέωνος άρχοντος, ναοποιέοντος Σιμυλίωνος Δελφοΰ, βουλευόντων Ξενοχάρευς, Δαμοτίμου, Θεοαίστου, μηνός Άπελλαίου . . . μνας δέκα. Puis, après le détail des dépenses : "Αλλο έδωκε ά πόλις των Δελφών, τετάρταν δόσιν ... επί Κλέωνος άρχοντος, όπωρινας πυλαίας, τοις ναοποιοΐς ..., etc., « sur l'ordre écrit envoyé par tous les naopes à la cité de Delphes d'acquitter ses paiements aux naopes de permanence mensuelle, la cité de Delphes a donné — troisième versement — sous Varchontat de Cléon, en présence du naope Simylion de Delphes et des bouleutes Xénocharès, Damotimos, Théoaistos, au mois d'Apellaios, ... dix mines... Autre paiement de la cité de Delphes — quatrième versement — ... sous Varchontat de Cléon, à la pylée d'automne, aux naopes... ». Comme précédemment, le paiement effectué en Apellaios, donc à la pylée de printemps dont l'éponyme est Archôn, est daté par

UN PAIEMENT EN BOUCATIOS

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le nom de Cléon sans indication de pylée, tandis que le paiement suivant est rapporté à la pylée d'automne dont Cléon est devenu éponyme en Boucatios. On peut d'ailleurs préciser que les Delphiens ont effectué ce quatrième versement au moment de la session amphictionique, de la « pylée d'automne » au sens strict du terme, en Boucatios : ils remettent en effet la somme non pas au naope chargé de la permanence entre les sessions (έπιμηνιεύων), mais aux προστατεύοντες dont les fonctions d'encaisseurs ne s'exercent que durant les sessions régulières du Conseil. Le troisième passage (19, 104 sq.) est particulièrement intéres sant ; il concerne un paiement effectué non plus en Apellaios, mais en Boucatios, dans les derniers jours de la pylée de printemps : "Αλλο έδωκε ά πόλις των Δελφών, πέμπταν δόσιν . . . επί Χαιρόλαι άρχοντος, μηνός Βουκατίου, έπιμηνιεύοντος Τιμασικράτευς Περραιβοΰ, μναν, στατηρας δύο, « autre versement de la cité de Delphes, le cinquième... sous Varchontat de Chairolas, au mois de Boucatios, la permanence mensuelle étant assurée par Timasicratès, Perrhèbe : 1 mine, 2 statères ». Boucatios est le mois de la session amphictionique d'automne. Si le versement avait eu lieu pendant la session de Chairolasautomne, la Boula se serait contentée d'écrire à son habitude, sans indiquer le mois, « όπωριναΐ. πυλαίαι » et l'argent aurait été donné aux προστατεύοντες, non à Γέπιμηνιεύων. Si le versement avait eu lieu après la session, le nom de Chairolas serait suivi de la mention « semestre d'automne », ce qui n'est pas le cas. Le paiement a donc eu lieu avant la session amphictionique d'automne, dans les derniers jours de la pylée précédente. Il s'ensuit que les premiers jours de Boucatios appartenaient encore au semestre de printemps dont l'éponyme était le prédécesseur de Chairolas, Cléon. La session d'automne du Conseil amphictionique commençait donc seulement dans le courant du mois de Boucatios. Résumons nos observations : le compte 19-20 montre que la cité de Delphes versait sa contribution personnelle tantôt au moment des sessions du Conseil amphictionique — en ce cas la somme était reçue par les naopes προστατεύοντες et datée simple mentpar le nom de l'archonte et la mention de la pylée, automne ou printemps — , tantôt dans l'intervalle des sessions ; elle la remettait alors aux naopes έπιμηνιεύοντες et datait son versement soit par le nom de l'archonte suivi de la mention de la pylée, sans autre précision, soit en ajoutant le nom du mois. Si ce mois était Apellaios ou le début de Boucatios, on inscrivait à la fois le nom de l'archonte nouvellement entré en fonction à Delphes et le nom de son prédécesseur qui, quoique sorti de charge, n'en restait pas moins l'éponyme du semestre de printemps jusqu'à la session amphictionique d'automne, en Boucatios.

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La période d'environ un demi-siècle que couvre le compte 19-20 fut fertile en événements de grandes conséquences pour la Grèce : troisième et quatrième guerres sacrées, assassinat de Philippe, avènement et mort d'Alexandre. Dans le cours de ces années agitées fut modifiée à plusieurs reprises la façon dont Delphes acquittait sa contribution. On distingue dans la comptabilité du compte créditeur quatre périodes : 1) avant la guerre sacrée, jusqu'à l'archontat d'Aristoxénosprintemps (355 ; 19, 1-30) ; 2) pendant la guerre sacrée, jusqu'à l'archontat de Damoxénosautomne (346 ; 19, 31-70) ; 3) après la guerre sacrée, jusqu'à l'arrêt momentané des paiements sous Aristonymos-automne (341 ; 19, 71-107 ; 20, 1-19) ; 4) après la vérification des comptes sous Gharixénos-automne (325 ; 20, 20-101). 1) Avant la guerre sacrée (19, 1-30), la cité verse directement τοις έργώναις, aux entrepreneurs que lui désignent les naopes1, les sommes qui leur sont dues. Les naopes se bornent à ordonnancer collectivement les paiements en adressant à la ville de Delphes la liste des dépenses mises à sa charge et l'ordre écrit de les payer (κελευόντων, έπιστειλάντων των ναοποιών πάντων). Une délégation restreinte du collège contrôle l'exécution des paiements prescrits : en présence du naope de Delphes, toujours cité avant les autres et à part, de quelques bouleutes et de quelques naopes (παρεόντων των ναοποιών τώνδε), la cité verse « à Nicodamos 6 mines pour les bois de la machine, à Pasion un nouveau paiement de 10 mines, 3 statères, 3 oboles, pour le même travail que précédemment à l'ischégaon... », etc. (19, 12 sq.). Les naopes, en ce cas, ne sont pas partie prenante ; ils ordonnancent les paiements, puis sont les témoins de leur exécution. Toutefois, si les travaux doivent être payés hors de Delphes, la cité confie l'argent τοις ναοποιοΐς pour qu'ils le transmettent à leurs destinataires. C'est ce qui se produit à la session d'automne, sous Aristoxénos, en 356 (19, 18-30). A cette occasion, la cité fait preuve d'une prudence et d'une rigueur comptable remarquables. En effet les Phocidiens occupent alors Delphes ; protestant de leurs bonnes (1) Bourguet considère à tort le datif τοις έργώναις (I. 10) comme le complément de κελευόντων (Adm. fin, p. 76-77 : « II est aussi mentionné expressément que les entre preneurs obéissent aux ordres de tous les naopes ») et ponctue en conséquence. Τοις έργώναις est en réalité le complément de έδωκε, 1.8; il doit être séparé du génitif absolu par une virgule : τοις έργώναις, κελευόντων..., etc.

LES COMPTES DURANT LA TROISIEME GUERRE SACREE

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intentions envers l'Amphictionie, dont ils sont membres, et envers le sanctuaire d'Apollon, dont ils sont maîtres, ils s'efforcent de maintenir l'activité du chantier, de faire progresser la reconstruc tion du temple à son rythme habituel. Les naopes — ceux du moins qui se trouvent à Delphes — prescrivent à la cité de remettre à cinq d'entre eux les sommes nécessaires au paiement « des travaux à Gorinthe » (19, 19-30). Il s'agit de l'extraction et de l'embarque ment à Léchaion des pièces de la péristasis, entablement et dalles de plafonds, que les naopes trouveront sur le chantier, prêtes à être assemblées, après la paix de 346. Tout se passe alors comme si Delphes, consciente des conditions anormales dans lesquelles, du fait de la situation politique troublée, elle va effectuer ses paie ments, tenait à se prémunir contre d'éventuelles critiques en préparant des comptes irréprochables et faciles à vérifier qu'elle pourra présenter dans le futur à ses partenaires de l'Amphictionie momentanément écartés des sessions. Les Amphictions présents à Delphes paraissent animés des mêmes préoccupations. C'est, on s'en souvient, sous Héracleios-printemps, en 356, qu'apparaissent pour la première fois dans l'administration amphictionique les naopes άργυρολογέοντες, nommément responsables de la collecte des fonds. Delphes, de même, avant de déférer à l'ordre des naopes, prend la précaution de faire constater l'état du compte créditeur par « tous les naopes » (ποτί πάντας τους ναοποιούς : entendons tous les naopes citoyens des cités amies de la Phocide que l'état de guerre n'empêchait pas de se réunir à Delphes) et précise bien que c'est après cette vérification (μετά τον λογισμόν), en présence de ses bouleutes (παρεόντων των βουλευταν, sans noms propres cités, donc de la Boula au complet) et sur l'ordre donné par tous les naopes (έπέταξαν τοί ναοποιοί πάντες) qu'elle a remis aux quatre naopes corinthiens et au naope de Sicyone, nommément désignés, les sommes réclamées pour payer les « travaux à Gorinthe » dont le détail est enregistré (19, 19-30). 2) A partir d'Aristoxénos, en 355, la guerre s'amplifie. Durant deux années consécutives les naopes ne peuvent se réunir. Le chantier est paralysé (19, 31-33). Mais dès 353, sous Niconprintemps, les réunions des naopes et les travaux reprennent. Comme il faut bien payer les dépenses, il est probable que les Amphictions amis des Phocidiens qui se rendent à Delphes versent à nouveau leur capitation. Les Delphiens, de leur côté, laissent les naopes utiliser leur compte créditeur, mais en multipliant les précautions. Ils enregistrent sous une rubrique spéciale les verse ments faits « aux naopes du temps de guerre », τοις ναοποιοΐς τοις εν τώι πολέμωι. Chaque versement, méthodiquement numéroté, πράταν δόσιν, δευτέραν δόσιν, n'est plus remis directement aux entrepreneurs, 13

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τοις έργώναις, mais aux naopes eux-mêmes, τοις ναοποιοΐς, en pré sence de témoins, comme par le passé, naope de Delphes, déléga tion de bouleutes, naopes προστατεύοντες, et seulement lors des sessions régulières de l'Amphictionie, à la pylée de printemps et à la pylée d'automne, comme l'indique la présence des προστατεύοντες, à l'exclusion de tout έπιμηνιεύων. Ce sont les naopes qui, sous leur propre responsabilité, transmettent la somme reçue à son destina taire (τοϋτο εδόθη, 19, 40) ou la partagent entre ses destinataires (τούτου εδόθη, 19, 45, 54, 61) dont les noms et les travaux rémunérés sont régulièrement inscrits, à l'usage des Delphiens, dans les comptes de chaque pylée. Ce système, qui facilite grandement les contrôles, est appliqué jusqu'à la session de printemps de 351, sous Teucharis. A cette date, l'aggravation des hostilités entraîne la suspension des paiements et, très probablement, l'arrêt complet des travaux. Selon leur habitude, les Delphiens concluent cette période par un compte récapitulatif des sommes versées par eux depuis le dernier λογισμός effectué en période normale, avant la guerre, sous Argilios-printemps : au total 2 talents, 27 mines, 19 statères, 9 oboles et demie. Reste donc sur le compte delphique des naopes un crédit de 17 talents, 46 mines, 25 statères, 2 oboles et demie, soit 74 670 drachmes et 2,5 oboles (23, I, 9-14). Comme les naopes ont été empêchés par les circonstances de payer toutes les dépenses pour lesquelles ils avaient reçu des fonds de l'Amphictionie. ils déposent auprès de la cité de Delphes, en attendant des temps meilleurs, le reliquat de leur caisse amphictionique : 3 404 drachmes éginétiques et 1 obole (23, I, 1-5). 3) Au mois de juillet 346, cinq ans plus tard, les Phocidiens capitulent. Dès la pylée d'automne, sous Damoxénos, les naopes tiennent leur première réunion depuis la paix, réunion consacrée à la remise en ordre des affaires, à la reprise des travaux interrom pus. Ils retrouvent intact le dépôt de 3 404 drachmes et 1 obole confié à Delphes par les « naopes du temps de guerre ». Il est remarquable que les chefs phocidiens, malgré la pénurie d'argent qui les contraignait à fondre les précieuses offrandes du sanctuaire pour payer la solde de leurs mercenaires, ne touchèrent pas à une seule obole de ce dépôt, peut-être parce qu'il provenait des contri butions et offrandes versées par leurs alliés, pendant la guerre, pour la reconstruction du temple et que ceux-ci n'auraient pas admis qu'elles fussent dépensées à d'autres fins. Les naopes retrouvent intactes les 74 670 drachmes et 2,5 oboles de leur compte créditeur (23, I, 9-14) qui, elles, n'étaient pas exposées au pillage : il ne s'agissait pas en effet d'une somme en dépôt, existant en espèces dans les caisses de Delphes, mais d'un crédit que la cité honorait progressivement, au fur et à mesure des demandes.

LES NAOPES ET LEUR COMPTE CREDITEUR

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Ce crédit, les naopes l'utilisent dès la session suivante, sous Damoxénos-printemps. Les Delphiens observent dans leur comptab ilité la même rigueur que pendant la guerre (19, 80 sq.) : ils inaugurent une nouvelle série de versements numérotés (πράταν, δευτέραν δόσιν), effectués uniquement au moment des sessions ordi naires de l'Amphictionie (il n'y a pas, dans cette partie du compte, de naopes έπιμηνιεύοντες) ; ils remettent l'argent aux naopes (τοις ναοποιοΐς) en présence des témoins habituels, bouleutes de Delphes, naope de Delphes et naopes προστατεύοντες. Puis le système est assoupli : à la fin du semestre de printemps 344, sous Archôn, en Apellaios, Gléon étant désormais archonte éponyme de Delphes, les naopes prescrivent à la cité, par un ordre écrit voté à l'unanimité, d'effectuer désormais ses paiements, si besoin est, dans l'intervalle des sessions, τοις έπιμηνιεύουσι των ναοποιών (19, 90), aux naopes de permanence mensuelle, et non plus seulement τοις ναοποιοΐς, aux naopes réunis à l'occasion de la pylée régulière. C'est un signe que le chantier est actif et que les dépenses vont bon train. Les Delphiens effectuent deux versements hors sessions (19, 90 sq. ; 104 sq.) entre Archôn-printemps (344) et Aristonymosautomne (341). Durant la période de onze pylées comprise entre Damoxénos-automne (346) et Aristonymos-automne (341), les naopes ne puisent que sept fois dans leur compte delphique, utilisé par eux comme une ressource d'appoint : aucun prélèvement sous Damoxénos-automne, mais un sous Damoxénos-printemps (1980-83), deux sous Archôn-printemps (19, 83-93), un sous Cléonautomne (19, 94-103), un sous Cléon-printemps (19, 104-107), mais aucun au cours des deux semestres de Chairolas1 ; un lors des sessions d'automne de Peithagoras et d'Aristonymos, mais aucun aux sessions de printemps de ces mêmes archontes (20, 1 sq.). Deux archontes qui se suivent sur la stèle peuvent donc avoir été dans le temps séparés par un ou plusieurs autres, passés sous silence parce qu'aucun paiement n'a été effectué sous leur archontat. C'est une source d'incertitudes pour qui tente d'établir d'après ces comptes la succession chronologique des archontes de Delphes au ive siècle. A la fin du semestre d'automne 341, sous Aristonymos, le compte créditeur des naopes est bloqué (20, 12-17) : l'amende phocidienne, les έπαρχου et la perception envisagée d'une « quatrième obole » suffiront pour un temps à payer les dépenses du temple. La cité, selon son habitude chaque fois que les paiements sont momentané(1) Le paiement inscrit dans 19, 104-107, επί Χαιρόλα άρχοντος, en Boucatios, appartient encore à l'exercice financier de la pylée de printemps sous Cléon : cf. ci-dessus p. 179.

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ment suspendus, récapitule les sommes qu'elle a versées en remon tant encore une fois jusqu'au λογισμός d'Argilios-automne, dernier arrêt du compte opéré en période normale, avant le déclenchement de la guerre sacrée (20, 15-19). Reste sur le compte à la disposition des naopes : 10 talents, 35 mines, 20 statères, 8 oboles et demie. 4) Ce crédit restera bloqué durant quinze années, jusqu'à la pylée de printemps 325, sous Charixénos (20, 20 sq.). Au moment de reprendre les paiements après une interruption de trente pylées, dont plusieurs se sont écoulées pendant la période troublée de la guerre, Delphes et l'Amphictionie procèdent à une vérification solennelle des opérations effectuées sur le compte depuis Argilios, trente-deux ans plus tôt. Il s'agit de comparer la comptabilité de Delphes et celle des naopes, d'en constater la concordance. Sont présents les quinze membres semestriels de la Boula delphique assistés d'un secrétaire, une commission spéciale de treize προαφετοί υπό τας πόλιος représentant l'Ecclésia, le Conseil amphictionique au complet, une trentaine de naopes dont trois assurent la présidence du collège et quatre sont préposés « aux coffres » contenant les comptes. Les deux comptabilités, celle de la Boula delphique et celle des naopes concordent ; les hiéromnémons le constatent : ένεφανίζθη τοις ίερομνάμοσιν ομόλογα (20, 41). Tout est en ordre. Les" paiements reprennent, mais selon un système radica lement différent. La vérification des comptes sous Charixénos marque la fin d'une époque. Après un certain délai (ύστερον, 20, 50 ; cet adverbe vague remplace le nom d'Éribas, nous verrons pourquoi), sous l'archontat de Pleistôn, les naopes font à nouveau appel à leur compte créditeur. Mais désormais ce n'est plus la πόλις των Δελφών, c'est-à-dire en fait l'Ecclésia, qui assure les paiements en présence d'une délégation de bouleutes et de naopes. La Boula agit seule, au nom de la cité. Chaque versement, numéroté, est daté par les noms des quinze bouleutes du semestre (quatorze si l'un d'eux — voyage, maladie ou décès — manque à la réunion : 20, 68-77). La Boula étant semest rielle, on se dispense désormais d'indiquer la pylée, puisque la liste des bouleutes suffit à montrer de quel semestre il s'agit. Les ver sements sont simplifiés : au lieu de verser « aux naopes » ou « aux entrepreneurs » des sommes variables, proportionnées au montant des factures, la Boula remet aux seuls naopes delphiens, Étymondas et Simylion, puis, à partir de l'archontat de Ménaichmos (20, 82), Étymondas et Callicratès, une contribution annuelle for faitaire de 30 mines, qu'ils encaissent au nom. de tous leurs collègues. Cette contribution est augmentée d'un talent (soit deux fois 30 mines) sous Cléoboulos (20, 73-77) et de 30 mines sous

UNE TRANSITION DIFFICILE

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Ménaichmos (20, 78-87) ; irrégularités apparentes : il s'agit en fait du paiement d'un arriéré de trois ans consécutif aux incidents — d'ailleurs obscurs pour nous — dont le compte 20 garde le témoi gnage. Il semble en effet que le nouveau système ne fut pas adopté sans controverses entre Delphes et l'Amphictionie. Sous l'archontat d'Éribas (dont le nom est remplacé dans le compte, ligne 50, par l'adverbe vague ύστερον), à l'époque où, selon Bourguet, les Phocidiens apportent à Delphes le dernier versement de leur amende, la Boula remet son premier versement de 30 mines non pas, comme on l'attendrait, aux deux naopes delphiens, mais aux prytanes de l'archontat de Pleistôn, et ceux-ci à leur tour, au lieu de remettre ces 30 mines à leurs destinataires légaux, les naopes de Delphes, les transmettent aux prytanes de l'archontat d'Évarchidas, lesquels reconnaissent officiellement devant l'Écclesia avoir reçu ce dépôt (20, 50-61 )1. Qu'en ont-ils fait ? Le compte est muet à ce sujet, mais il est probable qu'ils ont finalement donné les 30 mines aux naopes puisque cette somme, prélevée sur le compte depuis l'archontat d'Éribas, n'apparaît plus nulle part. Deux points sont à éclaircir. Tout d'abord, il faut expliquer pourquoi les bouleutes d'Éribas remettent les 30 mines non pas, comme il serait normal, aux prytanes de leur propre archontat, aux prytanes d'Éribas, mais à ceux de l'archontat suivant, aux prytanes de Pleistôn : les deux collèges, Boula d'Éribas, prytanes de Pleistôn, n'exerçaient pas simultanément leurs fonctions. J'aperçois ici une nouvelle consé quence de ce décalage entre le début de l'année civile de Delphes et le début du semestre amphictionique d'automne, dont nous avons déjà constaté les effets dans la comptabilité delphique. Une fois de plus, des magistrats delphiens se trouvent exercer leur charge dans le cadre du calendrier amphictionique. De même que l'archonte gardait l'éponymie du semestre amphictionique de printemps jusqu'en Boucatios, alors qu'il avait abandonné ses fonctions d'archonte de Delphes depuis le mois précédent, de même la Boula delphique du second semestre — dont le mandat s'achevait avec l'année civile de Delphes — conservait la responsab ilité du compte créditeur des naopes jusqu'à l'échéance normale du semestre amphictionique de printemps, en Boucatios. Les bouleutes d'Éribas ont versé les 30 mines aux prytanes de Pleistôn durant le mois d'Apellaios ou les premiers jours de Boucatios, seule période où les deux collèges se soient trouvés simultanément en fonction, les bouleutes d'Éribas étant maintenus par l'Amphic(1) Ci-dessus p. 78-80.

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tionie comme gestionnaires du compte jusqu'à la pylée d'automne et les prytanes de Pleistôn ayant été nommés par la cité de Delphes dès le début du mois d'Apellaios. Une fois encore le paiement est datable par deux archontes : Éribas, éponyme de la pylée de prin temps dans le calendrier amphictionique, Pleistôn, éponyme dès le mois d'Apellaios, dans le calendrier delphique. Dans cette dernière partie du compte la liste complète des bouleutes remplace, nous l'avons vu, la mention traditionnelle « pylée d'automne » ou « pylée de printemps ». En transposant, nous obtiendrions pour dater l'opération un libellé du type : επί Έρίβα άρχοντος, έαριναι πυλαίαι, έδωκε ά βούλα τοις πρυτανίεσσι, επί Πλείστωνος άρχοντος, μηνός Άπελλαίου, c'est-à-dire un libellé rigoureusement parallèle à celui des trois passages du compte 19 relatant des paiements effectués par la Boula en Apellaios et en Boucatios. C'est peut-être parce qu'il était déconcerté par cette discordance, ou parce qu'il voulait éviter de la mettre en évidence, que le rédacteur a remplacé dans cette partie du compte le nom d'Éribas par un vague ύστερον. Après 30 pylées d'interruption, peut-être avait-on oublié la solu tion simple précédemment apportée à cette difficulté chronolo gique, qui consistait à inscrire les noms des deux archontes successifs. Telle me paraît être l'explication de cette première anomalie. Il en est une seconde : pourquoi la première contribution forfai taire de 30 mines est-elle confiée aux prytanes, et conservée par eux durant deux archontats, au lieu d'être directement versée aux naopes à qui elle était normalement destinée ? J'ai déjà parlé, à propos des prytanes, de cette énigmatique péripétie financière1. L'explication la plus probable, nous l'avons dit, est qu'il dut se produire entre Delphes et l'Amphictionie quelque désaccord au moment où fut choisi un nouveau régime des paiements. La somme due par Delphes aux naopes fut donc provisoirement déposée entre les mains des prytanes, délégués officiels de Delphes auprès de l'administration amphictionique, le temps qu'intervienne une conciliation entre les points de vue opposés. Une fois l'accord conclu entre les partenaires, la somme annuelle de 30 mines fut régulièrement remise aux naopes de Delphes. Toutefois, sous l'archontat de Gléoboulos (20, 68-77), la Boula verse, en plus des 30 mines habituelles, 1 talent, soit 90 mines en tout, le triple de la contribution ordinaire, et sous Ménaichmos (1. 78-87) 30 mines à chaque semestre, soit 1 talent pour l'année. Ce supplément de trois fois 30 mines correspond vraisemblablement à trois années de la contribution forfaitaire que les Delphiens auraient dû verser (1) Ci-dessus p. 78-80; cf. aussi p. 244.

UNE COMPTABILITE SUR QUATRE STELES

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— mais n'ont pas versée — sous trois archontats, à l'époque du litige et qu'ils ont acquittée dès qu'ils en ont eu les moyens, comme il apparaît dans le tableau suivant : χ (Théon ?) Éribas Pleistôn Ëvarchidas : 0 : 0 : 0 : 30 Eucritos Cléoboulos Ménaichmos Thoiniôn : 30 : 30 + 30 + 30 : 30 + 30 : 30

Les Delphiens ont payé sous Cléoboulos et Ménaichmos les contri butions dues sous x, Éribas et Pleistôn. L'adverbe ύστερον (20, 50), qui remplace le nom d'Éribas, ne peut couvrir une période très étendue. On ne voit pas pourquoi on aurait procédé à la vérifica tion du compte de Delphes en 325, sous Charixénos, si les Del phiens n'avaient dû reprendre aussitôt après leurs paiements. Éribas doit être placé aussi près que possible de Charixénos. Puisque la séquence Caphis-Charixénos-Achaiménès-Théon (326323) est assurée1, il y a de fortes chances pour qu'Éribas ait été le successeur direct de Théon, en 323-322. Sous l'archontat de Maimalos, le dernier qui figure sur la stèle 20, les Delphiens ont versé, depuis l'adoption du nouveau régime, un total de 300 mines, soit 5 talents. Il reste alors au crédit des naopes une somme de 5 talents, 35 mines, 20 statères, 8 oboles et demie, soit, au rythme de 30 mines payées chaque année, onze années de paiements laissant un reliquat de 5 mines, 20 statères, 8 oboles et demie. Or, sur la stèle 20, l'enregistrement de chaque paiement annuel occupe cinq lignes de texte ; il suffisait donc de cinquante-cinq lignes environ pour inscrire les onze paiements restant jusqu'à l'extinction du compte : une seule stèle suivait donc la stèle 20. La comptabilité entière du compte créditeur ouvert aux naopes par la cité de Delphes tenait sur quatre stèles exposées auprès du bouleutérion. Chaque Delphien pouvait y lire quelle partie du temple avait été payée sur les fonds de Delphes, et chaque Amphiction contrôler que la cité avait ponctuellement acquitté la contribution mise à sa charge par le Conseil amphictionique.

(1) J. Pouilloux a ramené Achaiménès, du me siècle où il était indûment situé, au voisinage de l'archontat de Théon [BCH 75 [1951], p. 271 sq.) et P. Marchetti précisé sa place entre Charixénos et Théon {BCH 101 [1977], p. 133-145, en parti culier p. 144).

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l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon

5) Dépenses payées par l'Amphidionie. Comptes du Conseil amphictionique et comptes des trésoriers. La contribution de Delphes ne couvrait qu'une fraction des frais de la reconstruction. La plus grande partie en incombait à l'Amphictionie. Outre les dépenses du temple — qu'elle payait par l'intermédiaire des naopes exclusivement — , elle acquittait directement les dépenses courantes de l'administration, sessions ordinaires et extraordinaires du Conseil, entretien des deux sanctuaires de Delphes et des Pyles, frais des concours pythiques tous les quatre ans, construction de monuments nouveaux, etc. La comptabilité amphictionique du ive siècle se classe ainsi en deux catégories : comptabilité des naopes, consacrée aux seules dépenses du temple ; comptabilité du Conseil et des prytanes, puis des trésoriers et des prytanes, consacrée aux dépenses autres que celles du temple. La comptabilité du Conseil antérieure à l'institution des tréso riers en 339-338 est représentée par les fragments de stèles 21 et 22 et par le compte 47 I et II, 1. 1-14, classé simplement comme « compte des trésoriers », mais qui est en réalité un compte mixte, comprenant les dernières dépenses du Conseil au moment où il va transmettre ses fonctions de comptable au nouveau collège des trésoriers. Seuls ces trois documents nous instruisent sur la façon dont le Conseil tenait sa comptabilité. Ce sont uniquement des comptes de dépenses. A la différence de ce que feront les trésoriers plus tard, le Conseil n'inscrit pas, pour chaque exercice, le chiffre de ses recettes ordinaires avant celui des dépenses. Ces recettes étaient donc gravées sur des stèles à part, dont aucune ne nous est parvenue. Les dépenses sont enregistrées par semestre, par « pylée » que datent les noms de l'archonte, des huit prytanes, délégués de Delphes auprès de l'administration amphictionique, enfin des vingt-quatre hiéromnémons. Il n'y a pas de récapitulation semestrielle des dépenses, mais une seule récapitulation annuelle, à la fin de la pylée de printemps. La stèle 22 ne porte en effet aucune récapitulation des dépenses à la fin du semestre d'automne (1. 28-35) ; en revanche, apparaît un κεφάλωμα άναλώματος après les dépenses du semestre de printemps, à la fin de l'archontat de Peithagoras (1. 8-10). Cette récapitulation est bien celle des dépenses de l'année entière car, d'une part, il n'est pas dit qu'elle est celle d'un semestre, et d'autre part le chiffre des dépenses du semestre de printemps (x talents, 30 mines) ne coïncide pas avec celui du total inscrit à la fin du compte (14 talents, 27 mines, 29 statères, 1 drachme) : par conséquent, celui-ci

LES COMPTES DU CONSEIL AMPHICTIONIQUE

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représente un total annuel. En cela la comptabilité du Conseil est moins minutieuse que ne sera celle des trésoriers, qui inscriront chaque semestre la balance des recettes et des dépenses. Toutefois, il me paraît probable que l'Amphictionie, en plus des stèles où figuraient ses dépenses détaillées, inscrivait sur des stèles récapi tulatives, comme le feront plus tard les trésoriers1, les comptes des recettes et dépenses έγ κεφαλαίο ις, réduits à leurs totaux. Les dépenses sont inscrites dans un ordre immuable : d'abord la somme globale, non détaillée, versée aux naopes pour le temple, ensuite le décompte des sommes versées directement par le Conseil et les prytanes aux entrepreneurs et fournisseurs autres que ceux du temple. La somme versée aux naopes par le Conseil, puis par les trésor iers, est toujours exprimée en chiffres ronds : χ talents 30 mines (22, 6-7) ; [x] 2 talents (22, 28-29) ; 15 talents (47 I, 65) ; 5 talents (48 I, 7) ; 3 talents (50 II, 9-14) ; 20 talents (58, 14) ; 2 talents (61 1, 36) ; 24 talents (61 II B, 15). Tandis que la Boula delphique indique l'emploi détaillé — avant Charixénos au moins — des sommes versées par elle aux naopes, le Conseil amphictionique, puis les trésoriers, s'en tiennent au chiffre de la somme globale. C'est que la Boula règle les factures de travaux, terminés ou en cours d'achèvement, dont elle connaît la nature et le prix. Au contraire, le Conseil et les trésoriers versent par avance aux naopes une somme égale au montant des dépenses prévues pour l'exercice en cours, somme arrondie au talent ou au demi-talent le plus proche. Les naopes reçoivent leur argent non pas « sur devis »2 (le propre d'un devis est d'être chiffré avec précision), mais sur «prévision globale ». Si les dépenses sont inférieures aux prévisions, les naopes reportent le reliquat de leur caisse sur l'exercice suivant ; si elles les dépassent, ils comblent le déficit en tirant les sommes nécessaires sur leur compte créditeur auprès de la cité de Delphes. Ce compte joue un rôle régulateur : grâce à lui, les naopes sont assurés de ne jamais manquer d'argent à la fin d'un semestre. Après la somme provisionnelle attribuée aux naopes, le Conseil et les trésoriers inscrivent sans transition les autres dépenses payées directement par eux. Cette présentation abrupte peut égarer le lecteur en lui dissimulant qu'il s'agit de deux postes budgétaires différents. Bourguet s'y est trompé. Dans le compte 22, 1. 29, on remplacera le point en haut erroné par un point, ou mieux par un tiret :

(1) Cf. ci-dessus p. 128-129. (2) P. Marchetti, BCH Suppl. IV, p. 75 n. 38, et p. 76 n. 40.

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l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon τοις ναοποιοΐς έδώκαμες τάλαν[τα είκοσι ?] δύο. — Νικοδάμωι τον στέφανον έπι [θή μεν] . . . , etc.

Les comptes du Conseil et des trésoriers ne nous apprennent donc rien, ou fort peu, sur la reconstruction du temple ; en revanche, ils nous renseignent abondamment sur les autres travaux exécutés par l'Amphictionie tant aux Pyles qu'à Delphes. Sous Aristonymos-automne (341), elle fait replacer une couronne sur le μέγας άνδριάς (22, 29-30), probablement le grand Apollon de bronze consacré après Salamine1, et tailler dans les marbres du temple des Alcméonides les stèles (dont la stèle 14) où seront gravés les versements de l'amende phocidienne (22, 31-34). Au printemps de l'année suivante, elle paie à terme échu, ce qui est étrange, les trois années de salaire dues à l'architecte Euphorbos pour ses travaux aux Thermopyles (22, 52-55). Celui-ci est donc entré en fonction dès la pylée de printemps 343, au mois d'Ilaios, sous Cléon, c'est-à-dire au cours du semestre qui a suivi le premier versement des Phocidiens, 30 talents, sous Cléon-automne. Il n'est pas douteux que l'Amphictionie comptait financer son ambitieux programme de constructions et d'embellissements dans le vieux sanctuaire des Pyles avec une partie des ιερά χρήματα, des « fonds sacrés » reçus des Phocidiens. Euphorbos fait appel à des entrepreneurs régionaux, un Éniane, deux Locriens d'Oponte et de Scarphée, un Phocidien ; il construit ou répare le synédrion, les sanctuaires de Demeter et Coré, d'Héraclès, les installations hydrauliques, les «Marmites», etc., le tout aux frais des Phoci diens. Tels sont les renseignements que nous fournit le compte 22. Quant au compte 21, très fragmentaire, on sait maintenant qu'il date du printemps 339 et fait suite au compte 222. La disposition stoichédon du texte ne laisse en effet pas la place de restituer, ligne 7, comme le faisait Bourguet, dans la liste amphictionique, le nom du hiéromnémon athénien. Celui-ci n'assistait donc pas à la session. Or nous savons qu'à la suite de l'affaire des boucliers, Diognétos s'était abstenu de paraître à la session de printemps de 340. Il est probable qu'à l'instigation de Démosthène, Athènes s'abstint de se faire représenter aussi à la session du printemps 339. La liste des dépenses est détruite : il apparaît encore cependant (1. 14) qu'elle débutait normalement par la somme provisionnelle versée aux naopes. Après les comptes 22 (Peithagoras-printemps, Aristonymos(1) Plutôt que le Sitalcas : G. Roux, REG 75 (1962), p. 377 ; sur le Sitalcas (qui daterait de la seconde guerre sacrée) H. Parke, Hermathena 28 (1939), p. 65-71. Lire έπι[θήμεν] (Bousquet) au lieu de έπι[στάσαντι] (Bourguet). (2) P. Marchetti, BCH Suppl. IV, p. 83 sq. et 84 n. 68.

LES TRESORIERS SUCCEDENT AU CONSEIL

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automne, 341) et 21 (z-printemps, 339), le compte 47 qui les suit (Palaios, 339-338) contient la dernière comptabilité tenue par le Conseil avant la transmission des pouvoirs aux trésoriers. Comme il s'agit de dépenses payées au mois d'Héraios (47 I, 64 ; II, 3, 5), dans l'intervalle des sessions, elles sont acquittées sous la responsab ilité non pas du Conseil entier, mais de sa délégation de perma nence composée de l'archonte, des prytanes de Delphes et des deux hiéromnémons Cottyphos et Colosimmos (47 I, 59-63). L'ordre des dépenses est toujours le même : somme en talents versée aux naopes, dépenses détaillées payées directement par l'Amphictionie. Mais en raison des circonstances exceptionnelles — c'est le dernier compte du Conseil et les dépenses ont été payées en l'absence du Conseil, dans l'intervalle des sessions — la rédaction se fait plus minutieuse. La délégation ne se contente pas d'écrire, comme le faisait le Conseil dans les comptes précédents, τοις ναοποι,οΐς έδώκαμες, « nous avons donné aux naopes », collectivement, anonyme ment ; pour la première fois elle marque les noms de tous les naopes présents lors de l'opération, qu'elle date de façon précise par le jour du mois : le 5 d'Héraios (47 I, 64-65). De plus, la liste des dépenses est précédée du relevé des recettes (47 I, 23-30) et suivie d'une balance du compte (47 II, 9-13). La délégation garde en caisse 139 talents, 43 mines, 1 statère, 1 drachme, 3 oboles, qu'elle va transmettre aux trésoriers. Dans cette somme considérable entrent pour une bonne part les 'ιερά χρήματα des Phocidiens, qui ont versé à la caisse amphictionique, depuis le début, 210 talents. Les trésoriers trouvent donc à leur entrée en fonction une trésorerie abondante ; ils se croient assurés de recevoir chaque année au moins les 30 talents de l'amende phocidienne. Mais les 30 talents qu'ils perçurent à la pylée de printemps de 338 furent les premiers et les derniers. Car les Phocidiens, dispensés de tout paiement durant deux années, ne payèrent plus, après la mort de Philippe, que 10 talents annuels1. La délégation amphictionique transmet ses pouvoirs aux tréso riers en présence du Conseil (47 II, 21 sq.) à la pylée de printemps 338, année pythique, quelque temps avant la bataille de Chéronée. L'archonte, les prytanes delphiens et les deux hiéromnémons thessaliens remettent leurs comptes (et la caisse amphictionique) au nouveau collège : τον λόγον παρέλαβον οι ταμίαι. παρά των ίερομνημόνων τώμ μετά Κοττύφου και Κολοσίμμου (47 II, 17-23). Dorénavant les trésoriers, assistés des prytanes, vont assumer jusque dans le me siècle au moins la gestion des finances de l'Amphictionie. J'ai

(1) Ci-dessus p. 171, tableau III.

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l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon

décrit plus haut la composition de leurs comptes1. Il suffira d'ajouter ici quelques renseignements complémentaires, en laissant de côté les comptes à άπουσίαι relatifs à la frappe de la monnaie nouvelle. Les trésoriers innovent sur un point : désormais, la comptabilité de chaque semestre est toujours précédée d'un chapitre recettes et suivie d'une balance du compte en fin d'exercice. Elle y gagne en clarté. De plus, pour faciliter les contrôles, les trésoriers font graver sur une stèle récapitulative les totaux de leurs recettes successives : cette stèle est mentionnée dans le compte 74 (1. 54-55), sous Bathyllos-printemps, en 328, soit dix ans après l'entrée en fonction des trésoriers. Si Bourguet a raison d'assigner la durée d'une pythiade au mandat des trésoriers, ce serait donc le troisième collège nommé depuis l'origine qui aurait fait façonner la stèle έν ήι τα κεφάλαια π[ροσόδων παρά] τών ταμιών άναγ[έγραπται]. Les fonds amphictioniques sont confiés à la garde de la cité de Delphes : ταύτα μέγ κατελείπετο παρά τήμ πόλιν τών Δελφών (48 Π, 29-30). D'où la formule λοιπόν παρά τήμ πόλιν τών Δελφών dési gnant, dans les comptes des trésoriers (47 II, 11), le reliquat semestriel de la caisse amphictionique. Il ne faut pas la confondre avec la formule analogue παρ ταν πόλιν τών Δελφών λοιπόν τοις ναοποιοϊς (20, 18) qui, dans la comptabilité delphique, désigne la somme restant à la disposition des naopes sur leur compte créditeur. Les trésoriers prolongent leur séjour à Delphes au-delà des « pylées », stricto sensu, d'automne et de printemps. Comme c'était le cas pour la délégation permanente du Conseil, il advient qu'ils encaissent des recettes et soldent des dépenses dans l'intervalle des sessions. En ces occasions, les opérations financières, datées par le nom du mois, se déroulent en présence de l'archonte, des prytanes de Delphes et des deux hiéromnémons thessaliens repré sentant l'ensemble du Conseil : par exemple, un paiement pour le aynédrion de Delphes (47 II, 75-78), l'encaissement du 11e vers ement phocidien au mois d'Endyspoïtropios (48 II, 31-38), le paiement de la somme provisionnelle due aux naopes, au mois d'Héracleios (50 II, 9-14), divers paiements au mois d'Héraios (53, 15 sq.). Quand les opérations ont lieu au moment de la session, ordinaire ou extraordinaire, elles sont datées naturell ement par la liste des hiéromnémons au complet : ainsi les recettes encaissées sous Dion-printemps, lors de la séance extraordinaire en Endyspoïtropios (50 I, 12 sq.). En leur état actuel, les stèles ne permettent plus de savoir si (1) Ci-dessus p. 125-129.

LES COMPTES DES NAOPES

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les trésoriers inscrivaient la liste nominale des naopes présents chaque fois qu'ils leur remettaient de l'argent ou s'ils ne le faisaient que pour les paiements effectués hors session. La première hypo thèse me paraît la plus plausible. Depuis que le premier collège des naopes avait été institué, bien des changements avaient dû se produire dans sa composition, et peut-être avait-on quelque peine à savoir exactement, après 338, qui était naope et qui ne l'était plus, malgré les listes, chronologique et géographique, qui se contentent d'aligner les noms sans mentionner jamais si un naope est retiré ou décédé. Peut-être est-ce pour porter remède à cette situation que les trésoriers prirent le parti, à vrai dire peu commode, de copier à chaque paiement la liste complète de tous les naopes responsables de l'encaissement. Les quelques listes « complètes » qui nous sont parvenues fournissent, nous l'avons vu, l'essentiel de notre documentation sur l'importance numérique du collège des naopes au ive siècle. 6) Les dépenses payées par l'Amphidionie : les comptes des naopes. Présentation des comptes. Lors de leurs réunions plénières, les naopes évaluent approximativement le montant des dépenses prévisibles pour la pylée ; puis ils prennent la décision soit de les payer toutes sur la caisse amphictionique, soit de les répartir entre Delphes et l'Amphictionie. Ils adressent alors au Conseil des Amphictions —- ou à ses trésoriers après 338 — la demande d'une somme provisionnelle, évaluée en talents, et à Delphes un relevé des factures mises à sa charge, avec l'ordre écrit de les payer. Une seule fois ils prélèvent sur leur compte delphique « trois demi-mines » dont l'emploi n'est pas précisé (19, 80-82 ; 23 I, 9-16). Comme cette somme, soit 105 drachmes, représente exacte ment la moitié des 210 drachmes payées par les naopes à l'architecte Xénodôros (23 I, 49-51), il est probable que les Delphiens ont contribué comme d'habitude au paiement du salaire de l'archi tecte. L'argent reçu de l'Amphictionie et de Delphes, « pour les tr avaux du temple » (47 I, 64 ; 48 I, 6-7) exclusivement, est enregistré par les naopes comme είσιτάματα, « rentrées », dans une comptabil ité-recettes distincte de la comptabilité-dépenses. Les deux comptabilités furent gravées sur les mêmes stèles (23, 24), mais parallèlement, sans jamais être mêlées, en deux chapitres distincts superposés, les recettes en haut, les dépenses en bas, selon le schéma ci-joint (fig. 1). C'est ce que montre la stèle 23. Haute de 1,50 m environ, large de 1,05 m, elle est divisée verticalement en trois colonnes. La

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l'aMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE d'aPOLLON

DAMOXÉNOS ARCHÔN DÉPENSES ISICYONIENS PHLIASIENS ÉPIDAURIENS DAMOXÉNOS ARCHÔN

CLÉON

23 II

Fig. 1. — Comptes des naopes. Disposition des recettes et des dépenses sur la stèle 92 + 23. (D'après É. Bourguet, FD, III 5, p. 105 fig. 1.)

première colonne à gauche n'est pas un compte, mais une partie de la liste des naopes classés géographiquement (92). Les deux colonnes de droite contiennent les comptes des archontats de Damoxénos, Archôn et Cléon (23) ; elles sont divisées horizontal ement dans le sens de la hauteur, en deux parties inégales par un espacement laissé en blanc. Les parties hautes, plus courtes, sont consacrées aux recettes ; elles se lisent à la suite, d'une colonne à l'autre et d'une stèle à l'autre : les είσι,τάματα sous Archôn, annoncés à la ligne 21 de 23, I, en bas du paragraphe supérieur, étaient inscrits

Fig. 2. — Les comptes des naopes. Schéma montrant la disposition des recettes et N. B. L'énumération des dépenses, détaillées en un plus grand nombre de chapitres que celle complète, telle 26 (et peut-être 27), les recettes étant reportées sur une stèle suivante. L'espace r gravure des recettes n'a pas été utilisé. Des stèles perdues s'intercalaient peut-être entre celles qui figurent sur notre schéma. Seule est cer BCH Suppl. IV, p. 96-99). Les fragments 24, 25 III Β et 26 III sont placés exempli gratia. L'es stèles (ht. 0,21 m environ ; trous de pince) en bas de 26, 27 et 25 n'apparaît pas sur 92 et 38. La être cependant la même sur toutes les stèles, la partie encastrée dépassant de 0 m. 21 + vers le bas mentposées au niveau du sol (sur un dallage ? un degré ?) et maintenues à leur sommet par des c

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en haut de la colonne 23 II, ligne 1 sq.1, et complétés par les είσιτάματα de Cléon, Chairolas, Peithagoras, etc., inscrits dans les paragraphes supérieurs des stèles suivantes, dont provient le fragment 24 (fîg. 2). Très mutilé, ce fragment conserve les vestiges de deux colonnes d'είσt.τάματα arrêtées en bas par un blanc, comme sur la stèle 23. Bourguet restitue dans la colonne de gauche, ligne 2 : 2 4 6 8 [... 27 lettres ...] [. . . 16 lettres ...]v άπο των ϊκατ[t ταλάντων έκομισ]άμε[θ]α δραχμας [...15 lettres . . . ]ισχιλίας. Κεφά[λωμα είσιτάματος] ταύτης της πυλ[αίας αίγιναίου δρ]αχμαί τετρακι[... 15 lettres . ..](,. Είσιτάματα έ[πι άρχοντ]ος όπωρινάς π υλαίας. .. 21 lettres . . .] vacat

Si la restitution est exacte (et la disposition stoichédon du texte la rend au moins plausible), on datera ce fragment de l'époque où les Phocidiens versaient à l'Amphictionie leurs 30 talents annuels, source la plus probable de ces vingt talents tout ronds. Une telle somme ne saurait en tout cas représenter, comme le supposait Bourguet, le solde du compte créditeur des naopes, qui n'a jamais été de 20 talents exactement. Le nom disparu de l'archonte, ligne 8, comporte une fois encore 8 lettres au génitif. Il n'est pas exclu que ce soit celui de 340-339. Au cours des premiers archontats qui suivirent la guerre sacrée, « rentrées » et dépenses furent donc gravées en deux chapitres, distincts et superposés, sur les mêmes stèles. Mais comme les dépenses étaient détaillées en de plus nombreux articles que les recettes, il arrive qu'elles occupent à elles seules la totalité d'une stèle (fig. 2). Ainsi les stèles 26 (34e et 35e pylées) et peut-être 27 (de peu postérieure à 26) contiennent seulement les dépenses : aucune recette n'est inscrite en haut de la plaque. Cette façon de couper en deux la comptabilité, recettes d'un côté, dépenses de l'autre, ne la rendait pas aisée à utiliser. On peut s'étonner que la méthode logique, pratique, des trésoriers, couplant à chaque semestre recettes, dépenses, et balance du compte en fin d'exercice, n'ait pas été adoptée pour tous les comptes de l'Amphictionie. (1) Comme l'a reconnu P. de La Coste-Messelière, cité par J. Bousquet, Ada of ihe Fifth Epigr. Congress 1967, p. 79.

COMPTES DE LA BOULA ET COMPTES DES NAOPES

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Contenu des comptes. Telle était la présentation des comptes des naopes sur les stèles. Examinons maintenant leur contenu. Les comptes des naopes ne contiennent que les dépenses relatives à la reconstruction du temple, mais ils les contiennent toutes, quelle que soit l'origine des fonds ou les moyens employés pour les verser. Même quand Delphes paie directement la somme à l'entr epreneur, sur ordre des naopes, ceux-ci enregistrent dans leur comptabilité le paiement que la Boula inscrit de son côté dans la sienne. Toutes les dépenses payées par Delphes sur le compte créditeur des naopes étaient ainsi enregistrées deux fois : par la Boula, dans les comptes 19 et 20, et par les naopes dans leurs propres comptes. Ce fait est passé inaperçu de Bourguet parce que le parallélisme entre les deux comptabilités n'est pas toujours rigoureux ni leur correspondance immédiatement apparente. Tantôt Delphes ne paie qu'une partie de la dépense que les naopes ont soldée dans sa totalité, si bien que le chiffre inscrit par la Boula est inférieur au chiffre inscrit par les naopes : la différence des chiffres dissimule alors la similitude des paiements. Tantôt les naopes, ayant présenté la facture aux Delphiens dans les der niers jours d'une pylée, ne remettent l'argent à ses destinataires, et ne le portent en compte, que dans les premiers jours de la pylée suivante : d'où un décalage d'un semestre entre les deux comptabilités, qui en dissimule le parallélisme. Prenons un exemple. A la pylée de printemps, sous Archôn, les Delphiens versent aux naopes 3 talents, 25 mines, 25 statères, employés de la façon suivante (19, 83 sq.) : Prêt de 3 talents aux Tégéates pour la remise en état de la chaussée servant au transport des pierres (λιθαγωγία) ; 20 mines à Labôtas et Damophanès, naopes, pour les travaux à Corinthe ; 5 mines et 5 statères (soit 360 drachmes) pour le salaire de l'architecte Xénodôros ; 20 statères (soit 40 drachmes) pour le salaire du secrétaire. De plus, à la même pylée d'Archôn-printemps, mais au mois d'Apellaios, Cléon étant archonte : 10 mines pour le carrier béotien Athanogeitôn. A la pylée d'automne suivante, sous Gléon (19, 94 sq.), les Delphiens versent à nouveau 2 talents et 30 mines, soit : 1 talent, 5 mines, 20 statères à Nicodamos et Téléphanès pour le travail de la péristasis ; 1 talent à Chairolas pour le transport par mer d'un lot de blocs ; 7 mines, 22 statères (534 drachmes) à Agathonymos pour le transport de blocs ; 5 mines, 5 statères (360 drachmes ; BCH 1960, p. 484) à Xénodôros pour son salaire ; 2 mines, 11 statères à Nicodamos d'Argos, carrier ; 2 mines, 27 statères au Béotien Capôn, carrier, etc. 14

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Considérons les comptes des naopes pour la période correspon dante (23 II, 15 sq.). Sont portés en compte, sous Archônprintemps : le salaire semestriel de l'architecte Xénodôros (360 drs.) et celui du secrétaire (40 drs.) intégralement payés sur la caisse delphique (19, 88-89) ; diverses dépenses mineures (évacuation d'eau, frais de sacrifices) payées sur la caisse amphictionique. En revanche, manquent dans le compte de ce même semestre : les 3 talents versés aux Tégéates : il s'agit en effet d'un « prêt » (έχρησαν, 19, 87) soumis à remboursement, non d'une dépense; les remboursements successifs seront inscrits ultérieurement par les naopes dans le chapitre des είσιτάματα, ou simplement déduits des sommes dues aux transporteurs ; les 20 mines (1400 drs.) confiées à Damophanès et Labôtas, et enregistrées sous les noms des entrepreneurs destinataires ; les 10 mines (700 drs.) dues à Athanogeitôn, carrier. Celles-ci ont en effet été prélevées par les naopes au mois d'Apellaios, donc à la fin de la pylée d'Archôn-printemps, Cléon étant déjà le nouvel archonte de Delphes (19, 90 sq.) ; elles seront remises à leurs destinataires quelques semaines plus tard, au début de la pylée de Cléon-automne. Nous retrouvons effectivement dans les comptes de cette pylée (23 II, 31 sq.) les noms des créanciers absents du compte précédent. Perçoivent : Athanogeitôn, carrier, 931 drachmes, dont les Delphiens ont payé 700 (19, 93) ; Xénodôros, architecte, son salaire semestriel de 360 drachmes, payé par les Delphiens (19, 99) ; Agathonymos, transporteur de pierres [x] drachmes, dont les Delphiens ont payé 534 (19, 99), etc. Nous lirions dans les comptes des naopes, si nous les possédions en entier, les noms de tous les entrepreneurs inscrits dans le passage correspondant des comptes de la Boula, décalés parfois d'un semestre comme l'étaient les paiements : les Delphiens les enregistraient au moment où ils remettaient l'argent aux naopes, les naopes au moment où ils le remettaient aux entrepreneurs. Ainsi les comptes de la Boula et les comptes des naopes ne s'additionnent pas ; ils se recoupent. Les premiers sont un duplicatum partiel des seconds. L'architecte Xénodôros, sous Archônprintemps, est inscrit pour 360 drachmes dans les comptes de la Boula (19, 88-89) et pour une somme égale dans ceux des naopes (23 Π, 22-25). Les 360 drachmes que lui versent les naopes sont celles-là mêmes qu'ils ont reçues des Delphiens : Xénodôros a perçu non pas 720 drachmes, mais 360, son salaire normal de pylée à pylée.

LA CONSTRUCTION DU TEMPLE ET LES COMPTES DES NAOPES

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Ordre de succession des comptes. Les comptes de la Boula et les comptes des naopes sont les seuls comptes de Delphes qui nous donnent la liste détaillée des dépenses de la reconstruction, et les comptes des naopes les seuls qui les récapitulent dans leur totalité. Si par chance ils nous étaient intégralement parvenus, comme ceux du temple d'Asclépios à Épidaure, nous connaîtrions le prix du temple de Delphes à une demi-obole près. Ils sont malheureuse ment très lacunaires. Aucun ne porte une date antérieure à la paix de 346 ; deux d'entre eux seulement sont datés par des archontats : 23 (de Damoxénos à Cléon-automne) et peut-être 36 (Dion-printemps [335] par recoupement avec 50 I, 5-13) 1. Les autres ne peuvent être classés que dans un ordre chronologique relatif d'après la nature des dépenses qu'ils contiennent. Encore la seule séquence assurée est-elle celle des comptes 23, 25 III Β (31e pylée), 38+26 (34e et 35e pylées), 27, 25. Le reste doit être situé approx imativement par rapport à ce groupe, d'après la succession logique des dépenses. Toute tentative de classification suppose donc connue la réponse à la question : dans quel ordre le temple d'Apollon fut-il reconstruit ? Les ruines ne nous apprennent rien sur ce sujet ; seuls nous instruisent les comptes bien datés des premiers archontats qui suivirent la paix de 346. La solution que j'avais proposée dans un article de la Revue Archéologique n'ayant pas été acceptée sans réticences, je voudrais reprendre ici, en la complétant, ma démonstration2. Les architectes construisaient ordinairement un temple périptère en allant de l'extérieur vers l'intérieur, péristyle d'abord, naos ensuite. On dressait donc en premier lieu sur la crépis la colonnade extérieure et son entablement (περίστασης) : le temple de Ségeste, inachevé, n'a jamais dépassé ce stade. On bâtissait ensuite les murs du naos et, s'il y avait lieu, la colonnade intérieure. Puis, tous les supports étant en place, on couvrait le péristyle de ses plafonds, le temple de sa toiture. Après quoi, le gros-œuvre terminé, on posait le dallage, on ravalait les murs, on cannelait les colonnes. On terminait par les travaux d'ébénisterie : mise en place de la porte, des plafonds en bois du naos (ύπωροφία), des grilles de pro tection dans le pronaos (δια στύλων θυρώματα), des statues dans les tympans, des acrotères aux angles des frontons. Tel fut l'ordre suivi, entre autres, pour la construction du temple d'Asclépios à Épidaure, vers 370. La grande stèle IG, IV2, 102 nous en a conservé la description complète, depuis l'extraction des premiers blocs (1) J. Bousquet, BCH Suppl. IV, p. 91-94 ; cf. ci-dessous p. 221. (2) G. Roux, « Les comptes du ive siècle et la reconstruction du temple d'Apollon à Delphes », RA 1966, p. 245-296.

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dans les carrières de Corinthe jusqu'à la pose des six acrotères au sommet du toit1. Le temple d'Apollon à Delphes fut reconstruit dans l'ordre inverse, naos d'abord, péristyle ensuite, pour des motifs qui tenaient à sa fonction de temple oraculaire enfermant un adyton. Cela ressort clairement des comptes des naopes, rapprochés des comptes de la Boula, pour les années qui ont immédiatement suivi la troisième guerre sacrée2. Dès le semestre de printemps 345, sous Damoxénos, sont entreposées sur le chantier 40 dalles de plafond (σελίδες) « pour la péristasis ». Les naopes versent en effet aux entrepreneurs tégéates Praxiôn et Aristandros une partie, ou le solde, de leur dixième de garantie sur le transport (23 I, 38-44), qui a donc été effectué ; ils font en outre extraire six dalles complémentaires dans les carrières de Corinthe (23 I, 44-48). Pourquoi ? Parce que ces dalles εις τήν περίσταση sont nécessaires au montage de la péristasis (τάς περιστάσιος εργασίας, 19, 97) 3 qu'entreprennent sous Cléonautomne, en 344, Nicodamos d'Argos et Téléphanès de Sicyone, pour la somme considérable de 1 talent, 5 mines et 20 statères, soit 4 590 drachmes. Comme le plafond du péristyle repose d'un côté sur l'entablement de la colonnade et de l'autre sur le mur du naos, Nicodamos et Téléphanès n'auraient pu accomplir leur travail si, dès l'automne de 344, le mur n'avait été construit jusqu'à la hauteur voulue pour soutenir le plafond. S'il ne l'avait pas été, les naopes n'auraient pas, dès cette époque, fait livrer sur le chantier quarante-six dalles (au moins) encombrantes qui eussent inutilement gêné les travaux et encouru le risque d'être endommagées. La suite des dépenses confirme cette conclusion. Sous Cléonprintemps (343)4 les naopes paient à Nicodamos d'Argos le modèle du chéneau de marbre (19, 106-107), à Molossos d'Athènes, sous Aristonymos-automne, en 341 (20, 10-11), un deuxième versement pour la livraison desdits chéneaux. Les bois de charpente arrivent à la 31e (25 III B, 6 sq.) et à la 34^ pylées (38, 3-9) 5 ; la fourniture de 2 600 paires de tuiles « corinthiennes », soit la totalité de la toiture, est prise en adjudication par le Cnidien Theugénès à la 35e pylée (26 I A, 33-44). Notons qu'à cette même pylée, profitant (1) G. Roux, L'architecture de l'Argolide aux IVe et IIIe siècles, p. 84 sq. ; traduction de la stèle 102, p. 424-432. (2) G. Roux, RA 1966, p. 259 sq. (3) Sur le sens technique α'έργασία, cf. RA 1966, p. 261. (4) Cf. ci-dessus p. 179. (5) J. Bousquet, BCH Suppl. IV, p. 96-99. Sur la place et la signification du compte 36, cf. ci-après p. 220 sq.

PROBLEME DE PARPAINGS

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de ce que le naos encore hypèthre est vivement éclairé, Theugénès peint à l'encaustique « l'épistyle de la prostasis devant l'omphalos » (26 I A, 30-33), prostasis adossée au mur de l'opisthodome : celui-ci existait donc à ce moment-là. De ces constatations concor dantes il ressort que lorsque Nicodamos et Téléphanès commenc èrent le montage de la péristasis en 344, sous Cléon-automne, les murs du naos étaient déjà construits jusqu'à la hauteur des plafonds qu'ils devaient soutenir. Il m'a été cependant objecté que, dans les comptes 26 et 27, postérieurs à Cléon, les naopes mettent en adjudication la four niture de parpaings de pôros ; de plus, « J. Pouilloux a publié dans le BCH 1951, 301-304, un fragment (inv. 7033) qui atteste la livraison d'au moins cent pierres pour les murs du temple. Il faut le grouper avec 26 et 27 après la guerre sacrée. Oublié par G. Roux dans son étude, ce morceau inciterait à douter de l'opinion pourtant séduisante selon laquelle la cella aurait été construite avant la péristasis, avant la guerre sacrée »x. Comme l'a souvent répété L. Robert, le commentaire d'une inscription grecque exige du commentateur qu'il garde la notion de la réalité des faits. Cela est particulièrement vrai des inscrip tions concernant l'architecture, surtout quand, par chance, nous possédons à la fois l'inscription et les ruines du monument qu'elle concerne. Si l'on veut bien « réaliser » l'état de la construction à l'époque des 31e et 35e pylées, on verra que, bien loin de contredire mon opinion, les blocs de pôros sont mentionnés dans les comptes au moment où on les attend, aussitôt après le montage de la péristasis et la pose des blocs du plafond. En effet, les murs du temple se prolongeaient verticalement audessus de l'assise porte-plafond (ύποδόκιον) jusqu'au niveau de la charpente, sur une hauteur déterminée par la pente du toit, 14° en viron. Il est aisé de calculer qu'elle atteignait à Delphes 1,95 m environ, soit approximativement la hauteur de quatre assises de parpaings2. Ces quatre assises couronnaient le mur sur tout le (1) J. Bousquet, Ada of the Fifth Epigr. Congress 1967, p. 78. (2) Sur le péristyle des temples doriques, au ive siècle, l'assise porte-plafond placée sur l'épistyle a une hauteur toujours inférieure à la demi-hauteur de la frise à laquelle elle est adossée : la proportion est de 1 /3 pour la tholos de Delphes et le temple d'Asclépios à Épidaure ; de 2,16 à Némée : 2,7 à Tégée ; 2,4 à la tholos d'Épidaure. La frise du temple de Delphes est haute de 1,405 m. Calculée d'après la proportion ia plus forte (Némée 2,16), la hauteur de Γύποδόκιον serait de 0,65 m à Delphes, et la différence de hauteur entre le lit d'attente de l'assise et le lit d'attente de la frise de 0,755 m. A cette hauteur il faut ajouter l'épaisseur du larmier sous les encastrements pour les chevrons : 0,40 m à Némée, temple plus petit que le temple de Delphes. Prenons cette hauteur minimale : 0,755 + 0,40 m = 1,155 m. La pente du toit étant de 14° ±, la dénivellation entre les encastrements pour chevrons sur le larmier et sur le mur était

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périmètre du naos, soit 110 mètres environ. Chaque parpaing courant est long de 1,02 m ; il y avait donc une centaine de par paings par assise, soit environ 400 parpaings en tout, mis en place après la pose des dalles de plafond et avant celle de la charpente. Ainsi la centaine de parpaings inscrite dans les comptes 26, 27 et inv. 7033, n'est même pas suffisante pour achever les parties hautes du mur. N'oublions pas les parpaings des tympans : à la différence des temples athéniens, dont les frontons sont fermés par des orthostates, les temples péloponnésiens (le temple de Delphes est l'un d'eux) et les temples de Sicile ont leurs tympans construits en parpaings appareillés. Le compte 27, dans un passage mal heureusement très endommagé et de restitution incertaine, men tionne des blocs dits άγεμόνες (27 III, 15-18) extraits de la carrière au prix de 20 drachmes l'un1, plus chers que les parpaings courants à 9 drachmes 2 oboles et à 13 drachmes. Plutôt que des blocs d'angle (Bourguet) qui seraient appelés γωνιηϋοι, ces « blocs de tête », ces « blocs directeurs » pourraient être soit les blocs à encastrements pour les poutres, placés sur la crête du mur, qui «commandent» la disposition de la charpente, soit les blocs taillés selon la pente du toit sur les frontons intérieurs du prodomos et de l'opisthodome, dont on vient de mettre en place les triglyphes et les métopes sculptées (27 II B, 6 sq. ; III, 5-15). Les parpaings dont il est question dans les comptes 26 et 27 (13 et 20 drachmes) et les parpaings du compte inv. 7033 (9 drach mes 2 oboles) diffèrent par leur prix d'extraction, et aussi par le mode d'adjudication, les seconds, les moins chers, étant adjugés par lots réguliers de 20 parpaings, les autres par lots irréguliers. C'est pourquoi je doute fort qu'ils appartiennent les uns et les autres, comme on l'a dit2, à la même partie du temple. F. Courby3 identifie quatre catégories de parpaings en pôros, différents par la hauteur : 0,35 m (en arrière du chapiteau d'ante ?), 0,44 m (parpaings courants du mur), 0,477 m et 0,575 m (parties hautes du mur, peut-être en arrière de l'entablement du prodomos et de l'opisthodome). On voit que les parpaings courants (0,44 m) sont moins hauts que ceux des parties hautes et devaient par conséquent être moins chers. Je persiste donc à penser que le compte inv. 7033 est un fragment de l'adjudication initiale des parpaings courants, d'environ 0,80 m. D'où une dénivellation totale, entre le lit d'attente de Γύποδόκιον et le niveau de la charpente sur mur, d'environ 1,955 m : soit au moins quatre assises de parpaings (hauteur 0,35 m, 0,44 m, 0,477 m, 0,575 m ; cf. ci-dessous n. 3). (1) Bourguet parle de 18 parpaings à 18 drachmes. C'est un lapsus : 18 parpaings à 360 drachmes coûtent 20 drachmes l'un. (2) J. Bousquet, Ada of the Fifth Epigr. Congress 1967, p. 78. (3) La terrasse du temple, p. 35.

l'okacle durant les travaux

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et les comptes 26 et 27 l'adjudication complémentaire des par paings des parties hautes. De toute façon, même rapproché de 26 et 27, le fragment inv. 7033 n'infirmerait nullement ma conclusion sur l'ordre dans lequel le temple a été reconstruit. Une heureuse découverte de J. Bousquet m'en apporte confir mation. Il a montré que le compte 38 précédait immédiatement le compte 26 (fig. 2), puisque ses dernières lignes (début du salaire d'Agathon) se continuaient par les premières lignes de 26 (fin du salaire d'Agathon)1. Or que paient les naopes dans ce compte 38, à la 34e pylée ? Les bois de la charpente, comme à la 31e pylée. Aurait-on commandé la charpente avant d'avoir construit les murs ? Il me paraît assuré que le temple de Delphes fut reconstruit dans l'ordre inverse de l'ordre habituel : naos d'abord, péristyle ensuite. La raison de cette méthode exceptionnelle est évidente : il était impossible de priver durant de longues années les Grecs des secours de l'oracle, Delphes et le dieu des revenus qu'ils en retiraient. Il est sûr que les architectes se hâtèrent de préserver, ou de remettre en état s'il avait souffert, le saint des saints, le vénérable adyton contenant les instruments de l'oracle, le trépied, le laurier sacré, l'omphalos, le tombeau de Dionysos, l'isoloir des consultants (οίκος των μαντευομένων)2. La Pythie put ainsi exercer son sacer doce tandis que s'achevaient les parties extérieures de l'édifice. Dans les Helléniques (VII, 1, 37) Xénophon déplore que lors du congrès de Delphes, en 368, les Grecs n'aient « en aucune façon consulté le dieu sur les moyens d'avoir la paix », preuve que dès cette époque l'oracle fonctionnait à nouveau. Le long du mur de soutènement au Nord du temple, Vischégaon, les naopes firent aménager un abri provisoire, un « auvent pour les consultants », στέγαν τοις μαντευομένοις (25 I A, 12-15), qui ne pouvaient s'abriter du soleil ou des intempéries sous les παστάδες du temple alors en construction et dépourvues de dallage. Comme il fallait clore le temple durant les consultations, sitôt reconstruits les murs du naos, le θύρωμα, la baie de la grande porte que devaient fermer plus tard des vanteaux de bois marquetés d'ivoire, fut provisoirement muré par une cloison de briques crues dans laquelle on avait aménagé une petite porte à deux battants (25 I A, 15-24) 3. Le jour de la consultation mensuelle, la Pythie, les Hosioi, l'un des deux prophètes, puis les consultants successifs à l'appel de leur nom4 (1) ECU Suppl. IV, p. 96-99. (2) G. Roux, Delphes, p. 91-117 («Le lieu de la consultation») et p. 119-145 (« Les instruments de la consultation »). (3) J'ai donné l'explication détaillée de ce passage dans RA 1966, p. 264-266, 274. ;4) G. Roux, Delphes, p. 53-69 (« Le personnel de l'oracle ») ; RA 1966, /./.

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franchissaient la modeste porte de bois encastrée dans la cloison grossière, traversaient le naos vide en direction de l'adyton, tandis que le second prophète, posté à l'extérieur tel le jeune Ion dans la tragédie d'Euripide, veillait à ce que la porte demeurât fermée pendant que la Pythie prophétisait dans le temple ; les travaux étaient évidemment interrompus ce jour-là. Réorganisation du chantier. L'ordre de la reconstruction étant connu, nous pouvons, pourvus de ce fil conducteur, proposer une chronologie relative de la comptabilité des naopes et suivre à travers elle l'activité du chantier qu'elle nous décrit de façon vivante et pittoresque. Quand le collège des naopes, longtemps dispersé par la guerre, se réunit à nouveau pour la première fois après la paix, à la session d'automne de 346, sous Damoxénos (19, 71 sq. ; 23 I, 1 sq.), il doit assumer une double tâche : réparer les dommages du passé, orga niser les travaux de l'avenir. La pylée d'automne est une réunion de réflexion, une reprise de contact avec le chantier déserté depuis plus de cinq ans. Après une aussi longue interruption, les travaux ne sauraient recommencer sans délai. Les naopes se contentent d'établir un plan d'action. Avant de se séparer, ils célèbrent le sacrifice habituel (sacrifice des naopes, répétons-le, non des hiéromnémons) : ils achètent des corbeilles, du laurier pour les couronnes, paient les salaires des sacrificateurs et du gardien des victimes. Ils se procurent aussi quelques roseaux à écrire pour rédiger le procès-verbal de la réunion : la dépense totale est de 4 drachmes et 3,5 oboles seulement (23 I, 22-35). Le plan adopté à la session d'automne entre en application, méthodiquement, dès la session suivante. Les naopes s'occupent d'abord de reconstituer le mobilier du naopoion, endommagé ou détruit durant les années d'abandon. Ils font faire trois nouveaux bancs, un coffre pour les archives ; un vieux coffre est réparé (23 I, 52-55 ; 61-64). La liste du collège mise à jour est gravée sur une stèle (23 I, 64-66 ; II, 39-40). Les naopes paient quelques arriérés sur les dixièmes de garantie relatifs à des travaux effectués pendant la guerre par les entrepreneurs tégéates et Nicodamos d'Argos (23 I, 38-48). Puis les auxiliaires perçoivent leurs salaires : l'architecte Xénodôros, le secrétaire, le héraut, les sacrificateurs, ministres du sacrifice qui accompagne chaque réunion. En ce qui concerne le collège, la remise en ordre est achevée. De nouveau dans leurs meubles, les naopes consacrent leurs soins au chantier. Cinq années d'absence ont entraîné des dégra dations nombreuses. Les comptes en dressent le bilan. Les dégâts les plus graves affectent la chaussée par où s'effec-

LE CHANTIER REMIS EN ORDRE

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tuent, entre le port et le sanctuaire, les transports de pierres (λιθαγωγία), de bois de charpente, de matériaux divers. Au moment où les naopes s'intéressent à elle, sous Archôn-printemps (344), elle se trouve depuis sept ans livrée sans entretien au ravinement des pluies ruisselant sur la forte pente, à l'envahissement des herbes folles et des ronces. Véritable cordon ombilical du chantier, il est urgent de la remettre en état. Les naopes « prêtent » trois talents — prélevés sur la contribution des Delphiens — aux entrepreneurs tégéates ποτί ταν κατασκευαν τας λιθαγωγίας τας εις Δελφούς (19, 86-88), «pour la réfection du charroi des blocs vers Delphes ». Pourquoi un « prêt » et non un paiement pour cet énorme travail ? L'explication la plus probable est qu'en temps normal l'entretien de la chaussée, soumise à une détérioration rapide par le transport des matériaux lourds, incombait aux transporteurs eux-mêmes ; d'où le prix très élevé qu'ils reçoivent pour leurs services : outre les animaux de trait, le matériel de hâlage, ils devaient aussi fournir des cantonniers. Mais, en 344, les dommages causés par des années d'abandon sont tels qu'ils dépassent les frais normaux d'entretien mis à la charge des trans porteurs. Les réparations exigent une grosse mise de fonds. Les naopes avancent la somme aux entrepreneurs tégéates ; ceux-ci procéderont rapidement, sur toute la longueur du trajet séparant Delphes de Cirrha, aux réparations indispensables ; puis ils recou vreront sur les usagers de la voie refaite, en les prélevant sur le prix de chaque transport, les sommes nécessaires au rembourse ment du prêt. Les naopes les inscriront parmi leurs είσιτάματα à mesure qu'elles leur seront remises, ou les déduiront des sommes dues aux transporteurs1. La question de l'accès au chantier étant réglée — d'elle dépendait tout le reste — , les naopes s'occupent du chantier lui-même. Il n'est pas en meilleur état que ses abords. Les pluies printanières y stagnent en flaques, favorisant la croissance d'une exubérante végétation sous laquelle disparaissent les centaines de blocs amenés à pied-d'œuvre par les « naopes du temps de guerre ». Le bourbier est asséché (23 II, 15-17 ; 46-48), les blocs dégagés et nettoyés (ibid. 48-51). Les dégâts apparaissent alors : six epistyles, quatorze triglyphes, sept larmiers sont inutilisables. Les pièces de rechange sont aussitôt commandées (23 II, 57-65). Pour en termi ner avec le grand nettoyage, il faut encore enlever — avec les herbes sauvages et la boue ! — les socles (βάθρα) et les statues équestres (εικόνας, que précisent les mots 'ίππους et ανδριάντας, 23 II, 41-46) des généraux phocidiens Onomarchos et Philomélos, res(I) Β A 1966, p. 270-272, flg. 1.

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ponsables des malheurs du chantier1. Ce travail, sans rapport immédiat avec la reconstruction du temple, aurait dû, semble-t-il, incomber au Conseil amphictionique plutôt qu'aux naopes. Je présume que les deux chefs phocidiens avaient dressé leurs effigies εν τώι έπιφανεστάτωι τόπωΐ,, sur la place même du temple : elles se trouvaient ainsi comprises dans l'aire que les naopes avaient entrepris de débarrasser de tous les obstacles avant la reprise des grands travaux. Montage du péristyle. Plus rien désormais ne s'y oppose. La chaussée est refaite entre Cirrha et Delphes. Les blocs peuvent arriver de nouveau jusqu'au sanctuaire ; les naopes ont de quoi les payer : leur compte delphique est encore crédité d'une somme confortable, et à la pylée de Cléon-automne les Phocidiens appor tentà Delphes leur premier versement de 30 talents. Tout doit aller vite, d'autant plus que la reconstruction est, à cette époque, déjà bien avancée. Sur la crépis monumentale en beau calcaire de Saint-Élie, tout autour des murs du sécos construits jusqu'à la hauteur des plafonds du péristyle, se dressent, simplement épannelées mais coiffées de leurs chapiteaux, les 38 colonnes doriques attendant leur entablement. Dalles de plafond et blocs du péristyle se trouvent déjà entreposés autour du temple : Nicodamos et Téléphanès s'apprêtent à les assembler. Que les colonnes doriques du péristyle aient été debout au moment de la paix, en 346, est prouvé par la constatation suivante : lorsque les naopes font l'inventaire du chantier en 344-343, les blocs endommagés qu'ils doivent remplacer appartiennent exclusivement à l'entablement, epistyles, frise, larmiers. S'il y avait eu à cette époque, épars sur le sol parmi les autres blocs tout ou partie des 494 tambours de colonnes et de leurs 38 chapiteaux, serait-il vraisemblable que ces blocs seuls aient été, dans leur totalité, miraculeusement préservés de toute tare ou de tout accident ? On conviendra que non. Je tiens donc pour assuré que sous l'archontat de Cléon, lors de la reprise des travaux, les colonnes doriques non encore cannel ées,gainées dans leur bourrelet de protection, cernaient déjà les murs du naos près d'être achevés. Le « travail du péristyle » confié à Téléphanès et Nicodamos en 344-343 consista donc à mettre en place les epistyles, les blocs de frise, les corniches et les dalles de plafond rassemblés autour du temple et contrôlés par les naopes l'année précédente. Se produisit-il à ce moment-là quelque accident, ou quelque incident, qui souleva des craintes pour la solidité du temple ? (1) BA 1966, p. 272-273.

UN NOUVEL ARCHITECTE, UN NOUVEAU DEVIS

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Cette péripétie provoqua-t-elle le remplacement de l'architecte Xénodôros, encore maître-d'œuvre sous Archôn-printemps, par son successeur Agathon, que nous trouvons à la tête du chantier dès la 34e pylée ? Simple coïncidence ou relation de cause à effet, au changement d'architecte correspond un changement au devis visant à renforcer aux angles la cohésion de l'édifice. A la 35e pylée, alors que Nicodamos et Téléphanès ont entrepris le montage de la péristasis, les naopes versent à Pancratès un supplément de prix pour avoir extrait de la carrière quatre larmiers d'angle plus volumineux que ne le prévoyait le devis initial (26 I A, 20-30) ; les quatre blocs sont transportés par mer de Léchaion à Cirrha par Daos (27 I, 5-15) et de Girrha à Delphes par Pancratès (? : 27 I, 2431). Les lacunes de la stèle nous privent de savoir s'ils furent assemblés aux angles du péristyle par Nicodamos et Téléphanès. A la même époque sont transportés à travers le golfe (27 I, 1524) et livrés, pour le sécos, à Delphes, quatre triglyphes angulaires plus volumineux qu'il n'était prévu au devis. Deux d'entre eux sont mis en place sur l'opisthodome par x, remplaçant Nicodamos (27 III, 5-15), et les deux autres sur le pronaos par Theuphantès et Siôn, remplaçant Pasiôn (25 II B, 5-14). Les entrepreneurs ont reçu leur supplément de prix non pas d'avance, quand ils ont accepté la modification au devis, mais une fois le travail accompli, comme le montre le temps des verbes (άγαγε, εθηκε, εθηκαν). Si bien qu'exceptionnellement les paiements sont enregistrés avec un certain décalage, parmi ceux de travaux plus récents. Au moment où les naopes, sous Cléon-automne, font remplacer les pièces d'entablement endommagées pendant la guerre (23 II, 56-65), il n'est pas encore question de modifier les cotes des pièces angulaires telles qu'elles sont prévues par le devis. C'est donc postérieurement, au cours du montage de l'entablement, qu'un incident ou tout simplement la plus grande prudence d'un nouvel architecte conduisit à commander des pièces renforcées1. J'ai montré que ce renforcement consistait à tailler dans un même bloc les triglyphes angulaires et l'amorce du mur d'une part, les larmiers angulaires et l'amorce des tympans d'autre part. En rendant ainsi le triglyphe solidaire du mur, le larmier du fronton, l'architecte accroissait de façon appréciable la cohésion des matériaux aux (1) J'ai expliqué les motifs techniques de cette modification dans RA 1966, p. 287296. « P. de La Coste a pu reconstituer les « aventures » des epignapheia et des triglyphes d'angle, avec une suite logique des paiements et G. Roux a utilisé ces résultats dans son article récent », écrit J. Bousquet [Ada of the Fifth Epigr. Congress 1967, p. 78). J'ignore encore à ce jour comment P. de La Coste-Messelière reconstituait les « aven tures » (?) des pièces angulaires du temple et ce que J. Bousquet entend par là. Qu'il me suffise de renvoyer à ma note, p. 155 n. 1

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angles de l'édifice. Dans ces conditions, pourquoi n'avait-on pas adopté cette solution dès le début ? C'est que son avantage était compensé par un inconvénient : les blocs, plus volumineux, étaient plus malaisés à transporter, considération qui avait son impor tance quand ils étaient destinés à un temple de grande taille, édifié dans un site montagneux difficile d'accès. C'est pourquoi sans doute le premier architecte, Spintharos1, avait choisi la solution la plus économique en prévoyant aux angles du naos des triglyphes indépendants du mur, aux angles du péristyle des blocs de larmier indépendants des frontons. L'un de ses successeurs, très probablement Agathon, conscient de la fragilité du temple accroché sur la pente raide au flanc du Parnasse, exposé aux secousses sismiques, aux glissements provoqués par les eaux, fit passer la sécurité avant l'économie en plaçant aux angles des blocs plus pesants, plus coûteux à transporter, mais qui assuraient aux points faibles une plus grande solidité par une meilleure inte rpénétration des matériaux. Toiture: la charpente. Le péristyle et les murs du naos, renforcés aux angles, la colonnade intérieure (non mentionnée dans les inscriptions qui nous restent), sont maintenant construits. Le temple est prêt à recevoir sa charpente. Les comptes relatifs à cette phase des travaux sont fragmentaires, discontinus ; le texte en est souvent restitué de façon hypothétique, la date toujours incertaine. Il est donc naturel que l'interprétation en soit délicate et divise les commentateurs. Avant d'essayer d'en pénétrer le sens, il est indispensable de rappeler ce que l'archéologie nous apprend des parties hautes du temple. Elles sont très mal conservées : des larmiers n'ont subsisté que d'infimes fragments, mais par chance nous connaissons la longueur des blocs de chéneau (1,54 m), d'où se déduisent le nombre et la place des rangées de tuiles sur le toit, donc celle des chevrons qui les supportaient. De plus le temple d'Apollon, comme tous les temples périptères ou amphiprostyles, devait être divisé au niveau de la charpente en trois sections inégales par quatre frontons de pierre : les deux frontons des façades Est et Ouest, et les deux frontons intermédiaires qui surmontaient le mur de la porte et le (1) Spintharos était, selon Pausanias (X, 5, 13), l'architecte du temple. Les ins criptions ne connaissent que Xénodôros, son successeur Agathon, puis le fils d'Agathon, Agasicratès, et le fils d'Agasicratès, Agathoclès {FD, III 3, 184). La plus ancienne ment ion de l'architecte (Xénodôros) dans les comptes date de Nicon-printemps seulement (19, 40), soit vingt ans après la destruction du temple en 373. Si l'information fournie par Pausanias est exacte (et nous n'avons aucune raison de la mettre en doute), Spintharos avait dû mourir entre temps.

CHARPENTE LOURDE ET CHARPENTE LEGERE

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mur de l'opisthodome1. La section centrale, sur le naos proprement dit, était trop longue pour être couverte par des pannes longitu dinales d'une seule portée : elle était divisée par des fermes équidistantes placées chacune au-dessus d'une travée de la colonnade intérieure et au-dessous d'une file de tuiles couvrejoints. Comme dans presque tous les temples doriques (la tholos de Delphes est à cet égard une notable exception), le rythme de la charpente et le nombre des blocs de chéneau étaient déterminés non par le rythme de l'entablement extérieur, mais par la position de la colonnade intérieure, sur laquelle repose le fardeau le plus lourd. Il y avait donc sur le sécos huit fermes visibles et probable ment trois autres, cachées par les plafonds horizontaux, sur chaque section des extrémités, soit quatorze fermes en tout, formant, avec les quatre frontons, les dix-huit supports principaux sur lesquels prenaient appui les pannes longitudinales, vraisemblable ment au nombre de cinq (une faîtière, et deux pannes latéiales sur chaque versant). Fermes et pannes, la charpente « lourde », supportaient les chevrons, placés dans le sens de la pente, perpen diculairement aux pannes, et les voliges, parallèles aux pannes, charpente « légère » que recouvraient les tuiles. Comme à chaque bloc de chéneau correspondaient deux rangées de tuiles, il y avait sur chaque versant 76 rangées de tuiles plates et 77 rangées de tuiles couvre-joints2, ces dernières correspondant aux files de chevrons, sauf les deux rangées des extrémités qui reposaient sur le lit d'attente des larmiers rampants ; il restait donc 75 rangées de tuiles couvre-joints portées par 75 rangées de chevrons placés sous les voliges. Chaque rangée de chevrons mesurait, entre la panne faîtière et l'encastrement du larmier où s'emboîtait son pied, 10,50 m approximativement. La longueur totale des 150 rangées de chevrons qui couvraient l'ensemble du toit était donc de 1 575 mètres environ : un kilomètre et demi de pièces de bois ! Quant aux voliges, clouées transversalement sur les chevrons à l'aplomb des lignes de recouvrement des 16 (?) rangées de tuiles superposées, elles mesuraient bout à bout 32 fois la longueur de

(1) Seuls les temples périptères à escaliers de Sicile et de Grande-Grèce avaient nécessairement six frontons de pierre, comme le temple de la Concorde à Agrigente, pour des raisons que j'exposerai dans une prochaine étude. Les temples périptères normaux, par économie, remplacent par une simpie ferme de bois, placée sur les prostaseis distyles in antis de leur pronaos et de leur opisthodome, le fronton de pierre qu'auraient caché les plafonds horizontaux du péristyle, du pronaos et de l'opisth odome. (2) F. Courby, FD, II, La terrasse du temple, p. 21-23. Élévation restaurée (H. Lacoste, pi. V).

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la charpente, soit 1 840 mètres environ. Il est bon d'avoir ces chiffres présents à l'esprit en relisant les comptes. Pindare nous apprend que le temple des Alcméonides était couvert par une charpente en cyprès1. C'est un bois précieux, imputrescible, résistant aux attaques des parasites, et surtout peu sensible aux déformations qu'entraînent les variations hygro métriques de l'atmosphère, qualités qui en recommandent l'emploi pour les pièces maîtresses de la charpente, en dépit de son prix élevé. Les naopes du ive siècle achetèrent eux aussi à Sicyone du bois de cyprès (36) : nous essayerons d'expliquer à quelle fin. Ajoutons que le temple de Delphes n'avait pas une toiture ordinaire. Dans l'adyton poussait un laurier ; le sécos abritait deux autels, Yhestia pythomanÎis, foyer commun de l'Hellade, et l'autel de Poseidon, époux de Gâ. Il était nécessaire d'évacuer vers l'extérieur les fumées qu'Euripide nous dépeint « montant dès le matin vers les plafonds de Phoibos »2. Le toit avait donc des ouvertures, « aperta fastigia templi », par lesquelles, selon Justin, Apollon pénétra dans son temple pour le défendre contre l'attaque des Gaulois3. Nous ne saurions dire si ces ouvertures, indispen sables aussi bien pour l'arbre, qui avait besoin d'air et de lumière, que pour les fumées des autels, étaient de simples oculi percés dans les tuiles, comme à Bassae, à Tégée, ou un lanterneau véritable, analogue à celui du Pythion de Délos qui, à l'instar du temple de Delphes, renfermait un arbre sacré, le palmier natal d'Apollon, et deux autels : le fameux κεράτινος βωμός, l'autel des cornes, sous son baldaquin (κεράτων), et l'autel d'Apollon Génétôr4. Nos comptes sont muets sur ce sujet. Voyons ce qu'ils nous apprennent sur le reste de la toiture. Le plus ancien est, à mon avis, celui de la 31e pylée (25 III B), qui date, nous l'avons vu, de l'automne 340 probablement. A cette session les naopes mettent en adjudication la fourniture et le transport jusqu'à Delphes (παρ[ασχε]θεΐν εν Δελφοΐς) de 481 pièces de bois de pin et de 90 μεσόδμαι, également en pin, soit 571 pièces de bois que trois entrepreneurs, l'Arcadien Gallicratès d'une part, l'Achéen Amyntôr et le Grotoniate Dioclès de l'autre, s'engagent à fournir « par moitié » (τα ήμισσα) au prix de 50 drachmes la pièce, (1) Pindare, Ptjlhique V, 42-46 ; G. Roux, REG 75 (1962), p. 369-370. Sur l'emploi du cyprès dans les portes de temples, G. Roux, L'architecture de l'Argolide, p. 124. (2) Euripide, Ion, v. 89-90. La θυρίς τοϋ ναοϋ (FD, III 4, 83; date : 120-130 ap. J.-C.) dans laquelle Aristocleidès, « physicien », consacre des Ιερά, ne saurait être une fenêtre ou un portillon; une niche? Cf. ID, 1417 A I, l. 137, 138. (3) Justin, XXXIV, 8, 4 ; G. Roux, Delphes, p. 126-128. (4) Comme je le montre dans un article à paraître prochainement dans le BCH : « Deliaca : le vrai temple d'Apollon à Délos ». Sur les tuiles à oculi (opaia), cf. L'architec ture de VArgolide, p. 54 et n. 2 ; R. Martin, Manuel, I, p. 79, flg. 35-36.

CHEVRONS ET VOLIGES

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soit 28 550 drachmes au total1. Les commentateurs semblent comprendre que les co-adjudicataires fournissent la moitié des 571 pièces : mais comment diviser ce nombre impair en deux lots égaux de pièces entières ? Il doit être considéré plutôt comme une apposition à τα ήμισσα, chaque groupe d'entrepreneurs étant tenu de fournir non pas la moitié des 571 pièces, soit 285 pièces plus la moitié d'une (sciée en deux ?), mais 571 pièces formant la moitié de l'adjudication globale, soit 1 142 pièces au total. Σύμπαντα [ξύλα] (1. 14-15) et σύμπ[ασα τιμά] (1. 17-18) récapitulent le nombre et le prix total des pièces de chaque moitié du lot ; une récapitulation générale — nombre de pièces et prix — de l'ensemble du lot devait figurer dans la partie manquante du compte, dissipant toute ambiguïté. Quoi qu'il en soit, le nombre des pièces et leur faible prix (50 drachmes, transport compris) montrent qu'elles appartiennent à la charpente légère, chevrons et voliges. Le terme technique qui désigne dans le compte les 481 pièces distinctes des μεσόδμαι est de lecture incertaine (1. 11-12). J. Bousquet restitue άντίστ[αθμα δο]κών, et place sur le péristyle — en se fondant sur une restitution pro bablement erronée du compte 382 — ces « pièces destinées à contreforter les poutres ». Mais on ne voit guère comment loger sur le péristyle 481 (au minimum) pièces de bois ni comment ces pièces de petites dimensions pourraient contreforter les poutres. Quelle que soit l'expression technique à restituer 1. 11-12, il est sûr que les μεσόδμαι et les pièces de sapin, coûtant le même prix, avaient sinon les mêmes dimensions, du moins le même volume à l'achat ; car une fois livrées sur le chantier, certaines d'entre elles pouvaient être débitées en pièces plus petites, comme nous le voyons faire par Nicodamos et ses scieurs de long (διάπρισις, 41 III, 7-14). Or les 90 μεσόδμαι ne sont pas ici des «entraits»3 (ce qui (1) Le texte du compte a été revu et republié par J. Bousquet, BCH Suppl. IV, p. 96-99. Mon interprétation diffère quelque peu de celle qu'il propose. (2) Ibid., p. 97-98 et n. 18. Cf. ci-après p. 213. (3) Μεσόδμη désigne, selon le contexte, des pièces de bois différentes, mais qui ont en commun, conformément à l'étymologie du mot, de se trouver piacées dans un intervalle. Ainsi s'explique la double définition d'Hésychius : 1) μεσόστυλα, pièces reliant deux travées, entraits (comme dans le devis de l'arsenal du Pirée ; cf. R. Martin, REG 80 [1967], p. 315) ; 2) τα μεταξύ των δοκών διαστήματα, pièces couvrant l'intervalle entre deux pannes, solives (dans le cas d'un toit horizontal, en terrasse) ou chevrons (sur un toit à double pente ; c'est le cas dans les comptes de Delphes). « La mesodmé, en terme de marine comme en terme de charpenterie, est donc une pièce de bois reliant deux éléments essentiels d'une architecture », écrit R. Martin (Recueil Plassart, p. 129) ; je dirais plutôt : d'une charpente, coque de navire ou toiture. Le sens de « solive », « chevron », semble être le plus courant. Il convient très bien aux deux passages de VOdyssée cités par R. Martin (/./., p. 129-131), sans qu'il soit nécessaire

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supposerait sur le temple une charpente à 90 fermes !), mais plus probablement les chevrons qui couvraient l'espace vide compris entre les pannes longitudinales, selon la définition d'Hésychius : μεσόδμαι ' τα μεταξύ των δοκών διαστήματα. Chaque file de che vrons se composait de plusieurs pièces mises bout à bout, une par intervalle entre les supports (larmier, mur du naos, colonnade intérieure, panne intermédiaire, panne faîtière), soit 600 pièces environ pour les deux versants du toit. En ce cas, les 481 pièces livrées avec les 90 chevrons étaient probablement une partie des voliges, dont le nombre sur la charpente excédait un millier. Puisque les naopes mettent en adjudication la charpente légère, chevrons et voliges, à la 31e pylée, il s'ensuit qu'ils avaient commandé la charpente lourde, arbalétriers, entraits et pannes, avant cette date, donc vraisemblablement avant l'automne de 340 ou, au plus tard, à cette session, ce qui donne une chronologie satisfaisante pour les progrès des travaux : adjudication du montage de la péristasis en 344 sous Gléon-automne, adjudication des bois de la charpente trois ans après. Les opérations se succèdent ainsi à un rythme normal : à cette époque l'Amphictionie dispose de beaucoup d'argent, et la reconstruction va bon train. La charpente légère commandée à la 31e pylée est livrée ou en cours de livraison à Delphes dix-huit mois plus tard. Dans le compte 38 (34e pylée)1 l'Arcadien Gallicratès perçoit en effet un deuxième versement de 6 423 drachmes 4 oboles et demie (soit le quart du prix global augmenté du dixième de garantie). Le passage est ainsi restitué :

de recourir à la traduction un peu compliquée — et que n'impose aucun texte — de « pilastres servant de chaînage visible, soit horizontaux à la base ou à mi-hauteur des murs, soit verticaux » (/./., p. 130). Dans une vision prémonitoire Théoclymène (XX, 354) voir le sang des prétendants « inonder les murs, les καλαί μεσόδμοα ». Il s'agit, ne l'oublions pas, d'une vision hallucinée, non d'un devis d'architecture. Le pré tendant promis à une mort prochaine croit voir le sang gicler non seulement sur les murs, comme il serait normal, mais jusqu'au plafond, exagération onirique du cauchemar, présageant l'énormité du massacre. C'est encore une vision, de Télémaque cette fois, que décrit le poète (XIX, 37-38) : « Et devant moi les murs, les beaux chevrons, les poutres de sapin et les colonnes élancées scintillent à mes yeux comme une flamme vive ». Le regard monte des murs aux chevrons qui compartimentent le plafond (καλαί parce que visibles, donc probablements sculptés et peints), puis redescend des chevrons sur les poutres et des poutres sur les colonnes qui les portent, dans une succes sion ordonnée, ascendante puis descendante. Le meilleur commentaire à l'épithète καλαί qui accompagne les μεσόδμαι se trouve dans Aristophane, Guêpes, v. 1212-1215, et dans Lucien, De domo, 2, où l'on voit que la politesse voulait qu'un invité au banquet complimentât son hôte sur le beauté de ses plafonds : cf. G. Roux, « Les plafonds peints de Caius », Rev. Phil. 37 (1963), p. 88-89. (1) J. Bousquet, BCH Suppl. IV, p. 96 sq.

LE BOIS DE MACEDOINE 4 6 [Καλλικρά]τει ξύλων έλατίνω[ν εις τ][6 περίστυ]λον τάι όροφαι δευτ[έραν] [δόσιν. . .], etc.

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La restitution, ligne 4, du nom de Callicratès (J. Bousquet), garant ie par la concordance des chiffres du paiement, est certainement exacte, mais non celle du «péristyle » (P. de La Goste-Messelière), ligne 5. Car dans les comptes de Delphes le péristyle n'est jamais appelé autrement que περίστασις (19, 97 ; 23 I, 41-42) x; de plus, répétons-le, il est matériellement impossible de placer sur le péristyle 481 (au moins !) pièces de bois. La restitution suivante me paraît être plus plausible : ξύλων έλατίνω[ν των π][οτί τον ν]αόν τα ι όροφαι...2 L'expression ποτί τον ναόν pourrait sembler ici à la fois vague et inutile. Elle se justifie cependant par le fait que les naopes ont dû, à la même époque, acheter du bois pour d'autres usages, écha faudages, engins de levage (comme en 19, 12), charpente de l'atelier. Ils distinguent de même les 2 600 paires de tuiles τώι ναώι (26 I, 36) des tuiles qu'ils devaient commander pour l'atelier dans la partie perdue du compte, ou encore la λα[τύπας έξαγωγα ά] προ του ν[αοϋ] (34, 4-5) de l'évacuation des déchets de taille qui encombraient une autre partie du chantier. D'où provenaient ces «bois de pin » ? Ni 25 III B ni 38 ne le précisent. Mais dans le compte 41 (III, 7-14) il est dit que Nicodamos a débité à la scie (διάπρισις) 1 729 pieds, soit 550 mètres environ, de μεσόδμαι en ξύλα μακεδόνικα. Comme il est peu probable qu'une même partie de la charpente ait été façonnée dans des bois de qualités différentes, je suis tenté de conclure que les 90 μεσόδμαι, fournies par Callicratès et ses deux co-adjudicataires étaient elles aussi importées de Macédoine. Peut-être même s'agit-il dans les deux comptes du même lot de bois. On constatera en outre qu'il (1) II en est de même à Épidaure : les péristyles extérieurs du temple d'Asclépios et de la tholos sont appelés uniquement περίστασις (IG, IV2, 102 et 103, passim), comme à Lébadée le péristyle du temple de Zeus (IG, VII, 3073, I. 90). A Épidaure, περίστυλον (IG, IV2, 109, II, 132, 156) désigne les péristyles intérieurs des bâtiments dits τα έπί Κυνος σκανάματα ; à Mantinée, le péristyle de l'agora embellie par Epigone (Syll.3 783, /. 51-52). Dans les inscriptions de Délos, qui ignorent le mot περίστασις, περίστυλον signifie soit le péristyle intérieur d'une cour fermée (péristyle de l'Asclépieion, ID, 290, /. 192-220; 227-228), soit le péristyle extérieur du temple d'Apollon (IG, XI, 161, l. 45). Il semble qu'à Delphes, en Béotie et dans le Péloponnèse, seul le mot περίστασις soit utilisé avec la signification de « péristyle extérieur ». (2) II arrive parfois, à Delphes et ailleurs, que soit omise la barre transversale d'un A ou la barre médiane d'un E. On lit alors Λ ou L. C'est, à mon avis, le cas ici pour l'alpha de [ν]αόν. |

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est impossible de placer sur la charpente 1 729 pieds d'« entraits » ; cela confirme que les μεσόδμαι ne sont pas ici des entraits, comme a pu le faire croire la définition équivoque d'Hésychius. En revanche, 1 729 pieds sont égaux au tiers environ de la longueur totale des chevrons sur le toit. Je crois donc vraisemblable l'équ ivalence μεσόδμαι = chevrons. Ce terme apparaît encore une fois dans le débris de compte 43 (1. 26) à propos d'un travail indéter miné. Toiture: les tuiles. Chevrons et voliges portaient les tuiles, soit directement quand elles étaient de marbre — donc pesantes et rigoureusement planes au lit de pose — , soit indirectement quand elles étaient de terre cuite — donc le plus souvent gauchies par la cuisson au four, plus légères et offrant prise au vent. En ce cas, on interposait entre la charpente et les tuiles des claies de roseaux enduites d'une couche d'argile, les καλαμίδες souvent mentionnées dans les inscriptions déliennes1. Ce «matelas» avait un double avantage : sa plasticité absorbait les irrégularités des tuiles, élimi nant les risques de cassure, et les collait en quelque sorte à la toiture ; d'autre part, excellent isolant thermique, il empêchait le bois de trop << travailler » sous l'effet des écarts de température. A la 35e pylée (automne 338 ?), le Cnidien Theugénès prend en adjudication la fourniture de 2 600 paires de tuiles corinthiennes pour le temple, soit environ 4,5 % de plus qu'il n'était nécessaire pour couvrir les deux versants du toit (2 432 paires + deux files de 16 couvre-joints +76 couvre-joints faîtiers). L'architecte a tenu compte dans son calcul de l'inévitable déchet dû à la casse au cours du transport et du montage. Quand la casse était moindre que prévu, les constructeurs avaient la ressource de revendre les tuiles en excédent, comme font parfois les hiéropes déliens2. Les naopes n'auraient sans doute pas eu cette possibilité, en raison de la grande taille des tuiles qui les rendait impropres à l'usage sur un bâtiment normal. Ces tuiles n'étaient d'ailleurs pas coûteuses, deux drachmes la paire, transport compris comme l'implique le verbe παρίσχειν (26 I A, 33) : à ce prix-là, il n'est pas douteux que Theugénès a fourni des tuiles de terre cuite3. Plus exposées à la casse que les tuiles de marbre, elles étaient suffisamment bon marché pour que l'on puisse, par précaution, en commander plus que le nombre requis par la surface du toit. Mais si la paire était (1) Lattermann, BCH 32 (1908), p. 301-302 ; G. Roux, BCH 80 (1956), p. 514-516. C'est probablement à cet usage qu'étaient destinées les claies (ταρσοί) livrées par le Béotien (et non pas Athénien) Hermôn επί [τα έργασ]τήρια, 26 I A, 10-15. (2) ID , 354, 1. 19. (3) R. Martin, Manuel, I, p. 82-84.

CLAIES ET TUILES SUR LE TOIT

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bon marché, la dépense globale, 5 200 drachmes auxquelles s'ajoutait le prix de la pose, n'en était pas moins considérable. Il est donc exclu qu'il se soit agi d'une couverture provisoire, destinée à être remplacée à brève échéance par une couverture de marbre, comme l'avait un moment affirmé Bourguet, embarrass é par l'expression κέραμον προστεγαστηρα (26 I A, 34-36) qui désigne les 2 600 paires de tuiles commandées à Theugénès. Les comptes le prouvent : le devis du temple du ive siècle prévoyait une simple couverture de terre cuite en arrière des chéneaux de marbre. Il n'en est pas moins vrai qu'à une époque indéterminée, la toiture fut refaite en tuiles de marbre, puisque les fouilles ont exhumé plusieurs grands couvre-joints en marbre du Pentélique, taillés à l'échelle du temple et de lui seul. A qui faut-il attribuer cette munificence ? On sait qu'à l'époque impériale la toiture du temple de Zèus à Olympie, en marbre de Paros à l'origine, fut refaite en marbre du Pentélique. C'est peut-être à la générosité de quelque empereur (après les dégâts causés par les Maides ? Lors des répara tions effectuées sous Domitien ?) que sont dues également les tuiles en marbre du temple d'Apollon, dont quelques pièces intactes sont parvenues jusqu'à nous. Le fait que la toiture du temple, au ive siècle, était en terre cuite rend plus facile l'explication de l'expression κέραμον προστεγα στηρα (26 I A, 33-34 ; II A, 38-39). C'était, selon Courby dont j'ai peine à suivre le raisonnement1, « la couverture de bordure, c'est-àdire la couverture tout entière, moins les tuiles faîtières ». Il me paraît préférable de décomposer Y hapax προστεγαστήρ en un préfixe προσ-, « en plus, en outre », ou « contre » et *τεγαστήρ formé sur le même radical que τέγος, « couverture », « toiture ». J'ai dit que les tuiles de terre cuite reposaient souvent sur un « matelas » de claies de roseaux et d'argile : celui-ci formait sur la charpente un premier τέγος. Le κέραμος (collectif, distinct de κεραμίς, tuile) venait s'y appliquer (προς-) comme un second τέγος surimposé au premier, *τεγαστήρ surajouté (προσ-). Telle est du moins l'explication que me paraît suggérer la technique même de la pose des tuiles en terre cuite. Les finitions. Avec la pose de la toiture s'achevait la construction du gros œuvre. Restaient les finitions. Les unes concernaient les travaux de la pierre, pose du dallage, ravalement des murs, cannelures des colonnes, aménagements intérieurs, statues des tympans, acrotères faîtiers ; les autres, les travaux d'ébénisterie,

(1) FD, II, La terrasse du temple, p. 23 n. 1.

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plafonds sous charpente (ύπωροφία), encadrement et vantaux de la grande porte, clôture mobile du pronaos. Je rapporterais à la pose du dallage le [ξύλω]μα το περί το κυμά[τιον της ε]ύθυντηρίας (26 Ι Β, 4-5), c'est-à-dire le coffrage de bois destiné à préserver des chocs la cyma reversa du toichobate, euthyntéria du mur, au moment où l'on va appliquer contre elle les lourdes plaques en calcaire de Saint-Élie1. Du ravalement de la paroi il est question dans le compte 25 : deux « ravaleurs du sécos », διάξοοι του σακοΰ (II Β, 2-3), reçoivent chacun un salaire de 35 drach mes. Il est notable que l'assise placée au sommet du mur, immé diatement sous l'assise porte-plafond, υπό τώι ύποδοκίωι, fait l'objet d'une adjudication spéciale (25 II B, III A), preuve qu'il s'agit d'une assise particulière, composée non de parpaings courants en pôros, mais d'une double rangée de carreaux adossés (πλίνθοι, έτερόπλευροί.) en pierre dure, marbre ou pierre noire d'Argos. compar ableà celle que l'on voit à cette place sur le mur de la tholos d'Épidaure2. Le prix du ravalement, 4 drachmes pour la face d'un seul carreau, soit deux journées du salaire de l'architecte, montre qu'il s'agit d'un ravalement difficile, plus minutieux que celui des parpaings de pôros que devait dissimuler un enduit (κονίασις), tandis que l'assise sous Γύποδόκιον, demeurant visible, exigeait un polissage sans défaut. Ce couronnement d'un mur de pôros par une assise en pierre dure, sans doute motivé par la recherche d'un effet de polychromie, est une analogie de plus entre la tholos d'Épidaure et le temple de Delphes, couronné d'un chéneau « épidaurien ». Certains entrepreneurs ont d'ailleurs travaillé aux deux monuments3. Quand avaient été ravalées les parois verticales (καταξοά, παρξοά) et horizontales (έπιξοά), on taillait les cannelures sur les fûts des colonnes, opération coûteuse et délicate, exécutée en dernier lieu, au moment où les fines arêtes ne risquaient plus d'être ébréchées par les transports de matériaux et le va-et-vient de nombreux ouvriers. Il n'en reste plus trace dans nos fragments de comptes, non plus que de la κονίασις, le stucage des colonnes et des murs. Sur les aménagements à l'intérieur du sécos les comptes, moins explicites que nous ne le souhaiterions, complètent cependant la description de Pausanias sur deux points importants : ils éta(1) G. Roux, BCH 80 (1956), p. 507-511. (2) Explication détaillée de ce passage dans G. Roux, HA 1966, p. 277-287, fig. 3 ; cf. aussi Delphes, p. 99 sq. ; flg. 4, p. 100 et flg. 7, p. 134 ; p. 189. (3) G. Roux, L'architecture de VArgolide, p. 149-150 (mur de la tholos) et p. 328-331 (chéneau «épidaurien»). IG, IV2, 103, commentaire p. 49 (liste des entrepreneurs ayant travaillé à Épidaure et à Delphes) ; AE 1948-1949, p. 135 sq., en particulier p. 140.

LA FOSSE DE l'aDYTON

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blissent que l'autel de Poseidon vu par le périégéte se trouvait placé quelque part le long de la paroi Nord, dans un « Poteidanion » (25 III A, 10-17) x probablement délimité à l'intérieur du temple par une clôture, plaques de chancel ou simples cordons tendus entre des piliers, et que l'omphalos véritable, distinct de l'omphalos de marbre que décrit Pausanias (X, 16, 2) à l'extérieur du temple, se trouvait contre le mur de l'opisthodome (25 II B, 14-21), sous un baldaquin à colonnettes (πρόστασις) dont l'épistyle était peint (26 I A, 30-33). L'omphalos fut abrité sous un coffrage de briques crues (32 1,8-12) à l'occasion de travaux qui risquaient de l'endom mager,probablement lors de la mise en place d'orthostates (32 + 35, rapprochés par J. Bousquet). Mais de quels orthostates s'agitil ? Nous abordons ici un problème qui touche à l'architecture de l'adyton. J'ai montré, en combinant les données archéologiques et les témoignages des auteurs anciens, que l'adyton était, au fond du temple, une simple fosse, une échancrure dans le dallage du sécos laissant apparent, à son niveau primitif, le sol du premier sanc tuaire dans lequel s'ouvrait le χάσμα γης et poussait le laurier sacré2. Ce même désir de laisser accessible un ancien lieu sacré sous le monument plus récent qui le recouvre explique la présence de la fosse béante au fond du temple de Némée3, la dénivellation entre les parties Est et Ouest de l'Érechtheion ou encore, à beaucoup plus grande échelle, l'escalier monumental qui reliait, au Didymeion de Milet, le sol de l'adyton au niveau du péristyle. Au fond du temple de Delphes, l'abaissement du sol découvrait, sur le pourtour de la fosse, les parois internes des fondations (mur de l'opisthodome, stylobates Nord et Sud) partout ailleurs cachées sous le dallage du sécos. Ces parois, aujourd'hui visibles, ne sont pas ravalées. Il est évident que, dans l'antiquité, elles devaient être masquées par un revêtement quelconque, une paroi verticale plaquée contre elles, probablement des orthostates portés sur un soubassement posé à même le sol et coiffés à leur sommet, sur trois côtés, par un léger surplomb des blocs du stylobate intérieur et du toichobate du mur de fond, sur le quatrième côté, à l'Est, par un surplomb du dallage. J'ai cru un moment reconnaître ces orthostates de l'adyton (1) G. Roux, RA 1966, p. 277 sq. ; Delphes, p. 99-100, fig. 4. (2) G. Roux, Delphes, p. 100-117, fig. 4, 7, 8. (3) Β. H. Hill, Ch. Kaufman Williams, The temple of Zeus at Nemea, p. 27-29. Je me demande si le thalamos du Pythion délien où se trouvait le palmier sacré [IG, XI, 2, 199 A, l. 80 ; cf. Ch. Le Roy, BCH Suppl. I, p. 276 sq.) n'était pas lui aussi, à l'inté rieur du temple, une partie en dépression laissant apercevoir à son niveau d'origine le sol du sanctuaire primitif.

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dans les blocs dont Nicodamos assure le transport au prix de 25 drachmes l'un (39, 9-11). La modicité de cette somme, comparée aux 420 drachmes que coûte le transport entre Cirrha et Delphes d'un bloc angulaire de corniche, avait surpris Bourguet. Certes, les carrières de Saint-Élie, situées à mi-pente, sont plus proches de Delphes que le port de Cirrha ; mais la différence de distance et d'altitude ne peut suffire à justifier l'énorme disproportion des prix. C'est pourquoi j'avais pensé que les orthostates transportés à si bon marché par Nicodamos pouvaient être ceux qui revêtaient les parois de l'adyton, plus petits, plus légers que les blocs monu mentaux formant le socle du mur1. Mais, à la relecture des comptes, j'éprouve un doute pour les deux raisons que voici. Alors que le prix du transport est si faible (9 fois moindre que celui d'une corniche angulaire en pôros), le prix de l'extraction dans la carrière (36 et 40 drachmes : 39, 6 et 8) correspond au prix moyen de l'extraction des gros blocs en pôros de l'entablement : Athanogeitôn reçoit en effet 1 036 drachmes pour 27 pièces, soit en moyenne 38 drachmes par pièce (23 II, 57 sq.). Bien que la différence de matière, pôros et calcaire, puisse légitimer une certaine différence du prix de l'extraction, il me paraît probable que les orthostates en question étaient eux aussi de gros blocs. De plus, même pour le transport des « petits » orthostates revêtant l'adyton (ils auraient dû mesurer environ 1 mètre de haut), le prix de 25 drachmes apparaît dérisoire. Je me demande si l'explication la plus simple n'est pas que le lapicide a commis une erreur — il s'en trouve d'autres dans les comptes — en sautant dans sa copie le chiffre des centaines : < εκατόν > Ι'κατι πέντε. Les mots ϊκατι, εκατόν, διακάτιαι, comprennent des groupes de lettres analogues ; l'œil du graveur a pu s'y tromper et faire un « saut du même au même ». En ce cas, rien ne s'opposerait plus à ce que les orthostates des comptes 39 et 40 soient, comme le pensait É. Bourguet, ceux du socle du mur, les blocs à 40 drachmes destinés à la rangée externe, les blocs à 36 drachmes à la rangée interne, plus petite. Je crois donc pouvoir maintenir la date que j'avais d'abord proposée2 pour ces deux comptes, gravés sur les faces opposées d'une même stèle opistographe : la période qui a précédé la guerre sacrée, époque où s'élevaient les murs du sécos. Faut-il rapporter à la même période les comptes 32+35, attr ibués par J. Bousquet à une même stèle, inscrite sur trois colonnes? Il y est question du « travail » et de la pose de 6 (?) orthostates, au moment où l'on abrite l'omphalos sous un coffrage de briques (1) Delphes, p. 107 n. 2. (2) RA 1966, p. 261.

TRAVAUX DANS LA REGION DE L OMPHALOS

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crues (32). Il s'agirait donc des orthostates du mur de l'opisthodome, derrière l'omphalos. Tout dépend du sens qu'il faut donner aux mots φραγμον τοΰ πρόναου mentionnés dans le compte 35. Bourguet restitue : [. . . . τον πρόναου] φραγμον π[ισσώσαι δραχμαί] δέκα δύο. Σ[ίωνι γομφώσαί. ? τ]όν πρόναου [φραγμον δραχμα]ί τρεις. Si la restitution π[ισσώσαί.] était exacte, ce φραγμον verni ne pourrait être que la clôture en belle ébénisterie qui fermait traditionnelle ment, dans les temples, les entrecolonnements du pronaos (δια στύλων θυρώματα) afin de protéger la porte précieuse du sécos. Il s'agirait alors d'un travail de finition, se rapportant à la phase finale des travaux. En ce cas, les orthostates mentionnés sur la même stèle, dans le compte 32, ne seraient pas ceux qui formaient le socle du mur de l'opisthodome, depuis longtemps construit, mais ceux qui entouraient l'adyton, montés en dernier lieu. Cependant la restitution de Bourguet, π[ισσώσαι], peut être remplacée par une autre : π[αρέχειν], l'entrepreneur ayant fourni pour la modique somme de 12 drachmes non pas la clôture défini tivedu pronaos, mais une palissade provisoire de chantier, en planches, destinée à barrer l'accès du sécos à une époque où le mur de la porte et le mur de l'opisthodome sont en cours de construct ion. Cette interprétation me paraît de beaucoup la plus plausible : elle s'accorde mieux avec une programmation logique des travaux, et la nécessité de protéger l'omphalos sous un coffrage de briques crues suppose qu'il n'était pas à ce moment-là abrité sous sa prostasis. Je crois donc qu'il faut dater d'une même période les comptes à orthostates 39 et 40, 32 et 35. L'omphalos fait encore l'objet d'un travail indéterminé pour lequel est payé le dixième de garantie dans le compte 41 (III, 3-7). La restitution proposée par Bourguet, των σκ[απέτων των περί τον όμφ]αλόν me paraît des plus douteuses. Comme il le reconnaît lui-même, « cette ligne ainsi restituée a deux lettres de trop » et suppose « une irrégularité dans la gravure », deux raisons de sus pecter la restitution. Il en est une troisième : le prix élevé de ces « terrassements », 108 drachmes 2 oboles, supposerait un travail de fouille très important. Seule pourrait entrer en ligne de compte la profonde tranchée creusée περί τον ομφαλόν, au voisinage de l'om phalos, pour loger les fondations du mur de l'opisthodome, entièrement reconstruites au ive siècle. Mais est-il concevable que les naopes aient attendu le moment où l'on monte la charpente (41 III, 7-14) pour verser le dixième de garantie sur un travail

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effectué avant la guerre sacrée ? La trace d'une haste inclinée (A? Λ?) indiquée par Bourguet après le Κ interdit la restitution σκ[ευών] ou σκ[εύων] qui conviendrait à la fois pour le sens et pour le nombre de lettres. La solution m'échappe. Mais le compte est à rapporter à l'époque où l'on monte la charpente, aux environs de la 35e pylée. La porte. Plus encore que les plafonds, les portes d'un temple représentaient une forte dépense. Celle du temple d'Asclépios à Épidaure, œuvre de Thrasymédès de Paros, avait coûté près du quart du prix total de la construction. Façonnées dans un bois précieux, cèdre ou cyprès, ornées d'accessoires de bronze ou d'or, marquetées d'ivoire, les portes colossales des grands temples comme le Parthenon (qui en avait deux), le temple de Zeus à Olympie, le temple de Delphes, étaient de coûteuses œuvres d'art que l'on protégeait derrière les grilles insérées dans les entrecolonnements du pronaos (et, au Parthenon, de l'opisthodome)1. Leurs dimensions, le poids de leurs vantaux posaient à l'ébéniste des problèmes difficiles. Le θύροψα, la baie de la porte, mesurait à Delphes environ 50 m2 : pour éviter le gauchissement des énormes vantaux (θύραι),ΐΐ fallait leur donner une ossature solidement char pentée, faite de pièces de gros module taillées dans un bois de premier choix et arrimées à l'encadrement par de « grands » ίσχέπλινθα de fer (25 I A, 15 sq.). Enfin n'oublions pas que, toutes choses égales d'ailleurs, la fabrication d'une porte dorique exige une plus grande quantité de bois que celle d'une porte ionique. Car la porte ionique est encadrée latéralement par deux jambages verticaux en pierre, moulurés, scellés sur le seuil et portant le linteau : les vantaux de bois sont ainsi insérés dans un cadre (θύρετρον) de pierre ou de marbre, ordinairement sculpté. Au contraire, la baie de la porte dorique est limitée sur les côtés non par des jambages de pierre, mais par les blocs des assises du mur, orthostates et parpaings, dont les extrémités, ainsi que la partie inférieure du linteau, sont habillées par un revêtement de bois (κοιλόσταθμος)2 inséré dans la feuillure prévue à cet effet. Le θύρετρον est ainsi, comme les θύραι qu'il encadre, en ébénisterie. Il fallait donc, pour façonner la porte du temple de Delphes, beaucoup de bois et des pièces de forte section pour charpenter les vantaux. Le compte 36 relate l'achat du bois de cyprès. Mais à cette occasion, au lieu d'utiliser la procédure habituelle de l'adjudication, d'acheter le bois par entrepreneurs interposés, les naopes — ou du (1) G. Roux, L'architecture de VArgolide, p. 32, 126. (2) F. Courby, Ε AD XII, Les temples d'Apollon, p. 229. Le mot est traduit à tort dans Liddell-Scott-Jones par « coffered ceiling ».

de l'or pour du cyprès

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moins certains d'entre eux, accompagnés de l'architecte1 — se rendent personnellement à Sicyone et traitent directement avec les fournisseurs (έπριάμεθα, disent-ils 1. 2). Ils achètent dix-sept pièces de bois de cyprès, à un tarif variant de 116 drachmes 4 oboles à 175 drachmes la pièce, pour une somme totale de 2 335 drachmes. Ils paient également 500 drachmes de transport à travers le golfe, du port de Sicyone à Cirrha. Or, sous l'archontat de Dion-printemps, au mois d'Héracleios de 335, les trésoriers changent 150 philippes d'or contre 2 100 drachmes qu'ils remettent aux naopes εις κυπάρισσον (50 II, 5-13), « pour le cyprès ». Rapprochant le compte des trésoriers du compte des naopes, J. Bousquet en déduit que ces derniers ont, en 335, acquis « 17 grosses grumes destinées aux poutres maîtresses de la charpente du temple... des grands fûts de cyprès pour la charpente qu'ils ont payés directement aux commerçants sicyoniens... Nous aurions ainsi un point de repère intéressant pour la chronologie des comptes tenus par les naopes, car il faut évidemment que tout ce qui concerne le gros-œuvre de calcaire et de tufï, colonnade, entablement, orthostates et assises des murs, soit antérieur à 335, et les fournitures de bois de charpente ainsi que le reste de la « finition » du temple postérieurs à l'archontat de Dion »2. La question est en effet d'importance pour la chronologie des comptes. Il nous faut donc examiner de près l'intéressante sug gestion de J. Bousquet. Je note d'abord que le rapprochement établi entre le versement de 2 100 drachmes aux naopes par les trésoriers en 335 et l'achat par les naopes de cyprès à Sicyone, pour séduisant qu'il soit, n'est qu'une possibilité parmi d'autres. Les chiffres ne coïncident pas : ceci n'est pas un argument contre, car les naopes ont pu combler la différence en puisant dans leur propre caisse ; mais nous n'avons pas, en faveur du rapprochement de 50 et 36, l'argument positif et irréfutable que constituerait l'identité de la somme versée par les trésoriers aux naopes et de la somme payée par les naopes aux commerçants sicyoniens. De toutes façons, s'il s'agissait de la charpente, les dix-sept pièces de cyprès du compte 36 seraient insuffisantes. Les naopes auraient dû faire d'autres achats, et nous ne saurions dire si les trésoriers ont contribué à celui-ci plutôt qu'à celui-là. Le second problème est de savoir à quoi ont servi ces bois. A la charpente ? Le compte ne le dit pas. Nous n'avons le choix qu'entre deux hypothèses : ou bien le cyprès du compte 36 était (1) D'après la restitution nouvelle de J. Bousquet, BCH Suppl. IV, p. 91-96. (2) J. Bousquet, l.l.

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destiné à la charpente, et en ce cas le compte ne date pas de 335 ; ou bien le compte date effectivement de 335, et en ce cas le bois n'était pas destiné à la charpente. Le second terme de l'alternative me paraît de beaucoup le plus vraisemblable. Si l'on admet en effet que les naopes achètent seulement en 335 les bois pour les pièces maîtresses de la charpente, il s'ensuit, comme l'a bien compris J. Bousquet, que tous les travaux enre gistrés dans les comptes 25 III B, 38+26, 27, 25 sont postérieurs à 335. Par conséquent, entre 345 et 335, durant dix années (le temps qui a suffi pour construire le Parthenon), à une époque où l'argent affluait dans les caisses de l'Amphictionie, le seul travail effectué sur le temple aurait été le montage de la péristasis confié à Nicodamos et Téléphanès (19, 97) ; bien plus, on aurait attendu une dizaine d'années pour payer — et en retenant encore le dixième de garantie — l'extraction, le transport et la pose des pièces d'angles renforcées sur le péristyle et le mur du sécos. On conviendra qu'une telle chronologie est bien peu vraisemblable. En outre, elle laisserait sans explication deux anomalies. Les naopes paient leurs pièces de bois à des prix différents. Or c'est une règle bien attestée par les Bauinschriften de Delphes et d'ailleurs que l'achat des pièces d'une catégorie déterminée se fait à un prix identique pour toutes. S'il s'agissait de pièces de char pente, on s'attendrait d'abord à ce que leur nature, poutres, solives, voliges, soit spécifiée comme c'est toujours le cas dans les comptes de construction, ensuite à ce que chacune soit payée au même prix. Enfin on ne voit pas pour quelle raison les naopes assumeraient à la place des entrepreneurs la fourniture des poutres maîtresses, alors que les autres parties de la charpente sont acquises selon le procédé habituel de l'adjudication. La situation appar aîtra plus normale si nous admettons que les naopes sont allés à Sicyone, en 335, acheter du bois non pour la charpente — déjà construite — , mais pour les importants travaux d'ébénisterie qui restaient à faire, plafonds intérieurs, grande porte du sécos, clôture du pronaos. Tout d'abord nous comprenons pourquoi la nature spécifique de ces ξύλα κυπαρίσσια n'est pas précisée : les naopes acquièrent auprès des commerçants de Sicyone non pas telle ou telle pièce de charpente, qui serait nommée dans le compte, mais de la matière première, « du bois de cyprès », bois précieux dans lequel les ébénistes tailleront les pièces diverses dont ils ont besoin, poutres pour le « bâti dormant», l'encadrement de la porte, et pour l'armature des vantaux, planches qui habilleront le cadre du θύρωμα et les panneaux des θύραι, caissons du plafond, etc. Nous comprenons ensuite pourquoi les prix sont variés : il s'agit, comme l'a vu J. Bousquet, de « grumes », de fûts de cyprès dont la taille,

LA SUCCESSION DES COMPTES

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le cubage, diffèrent d'une pièce à l'autre, tandis que de grosses poutres seraient nécessairement taillées aux mêmes dimensions. Enfin nous savons que les naopes, qui n'interviennent jamais dans les fournitures de matériaux du gros-œuvre, se sont personnellement occupés de l'achat des matériaux précieux pour les ébénistes : ils achètent eux-mêmes (έπριάμεθα, 25 II A, 5-12) 93 mines attiques d'ivoire destiné à la marqueterie des vantaux. Il est donc naturel de leur attribuer également l'achat des bois précieux de la porte, tandis que l'achat par eux des pièces de charpente constituerait dans nos comptes une véritable anomalie. Ainsi je persiste à penser que le compte 36, même (et surtout) daté de 335, bien loin de remettre en cause la classification des comptes que j'ai proposée, la confirme : il doit être placé à la fin de la série. La grande porte du temple semble avoir subi quelques avaries : au nie siècle, le seuil est remplacé ; entre 278 et 270, les Delphiens honorent Ménédémos d'Érétrie (?) pour avoir fait transporter ce bloc pesant jusqu'au sanctuaire1. Une telle réparation suppose que la porte elle-même avait gravement souffert. Notons ici que le θύρωμα mentionné dans le compte 57 Β (1. 3, [θύ]ρωμα Σατύρωι), compte des trésoriers, ne peut en aucun cas concerner le temple d'Apollon2 dont s'occupent les seuls naopes. Il s'agit de l'un des édifices, autres que le temple, dont l'Amphictionie avait la charge, aux Pyles ou à Delphes. Nous pouvons maintenant récapituler notre classification des comptes des naopes, telle que l'établit la nature des dépenses qu'ils contiennent. Nous placerons avant 346 les comptes relatifs à la construction du mur du sécos, 32+35, 39+40 (orthostates, scellements), inv. 7033 {BCH 1951, 301-304 : adjudication des parpaings cou rants), 28 (chapiteau d'ante du pronaos et goujons cachés pour le sceller). A cette même période appartiennent les travaux, essen tiellement des transports de pierres, payés par les Delphiens avant et pendant la guerre, entre les archontats d'Argilios et de Teucharis (19, 1-70), le transport des dalles de plafond pour le péristyle dont les naopes paient le dixième de garantie, et celui des blocs de l'entablement qu'ils trouvent sur le chantier dès leur retour à Delphes, sitôt la paix revenue. L'archontat de Damoxénos (346-345) marque le retour à une situation normale et le début d'une période de grande activité, comme le montrent les comptes 23 (remise en ordre, réparations, (1) J. Bousquet, BCH 80 (1956), p. 31-32; G. Roux, BEG 79 (1966), p. 3-5. (2) Pace J. Bousquet, BCH 80 (1956), p. 32 n. 1, et Ada of the Fifth Epigr. Congress 1967, p. 79.

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livraison de pièces de l'entablement dorique ou remplacement des pièces endommagées), 25 ΠΙ Β (31e pylée ; bois de charpente), 38+26 (34e et 35e pylées ; bois de charpente, suppléments payés pour les pièces angulaires plus volumineuses commandées par le nouvel architecte Agathon, mise en adjudication des tuiles, prépa ration de l'atelier de Thyiai pour les ébénistes1, parpaings pour les parties hautes du mur du sécos), 27 (pièces angulaires plus volumi neuses, suite ; métopes du pronaos, parpaings pour les parties hautes, suite ; atelier de Thyiai, suite), 30 (métopes [?] du pronaos en marbre du Pentélique), 41+42 (atelier de Thyiai, suite ; taille des bois de charpente), 43 (charpente), 44 (? tuiles pour l'atelier ?), 25 I, II, III A (pièces angulaires plus volumineuses, fin ; travail à la grande porte, achat d'ivoire pour les vantaux, ravalement de l'assise en pierre dure au sommet du mur sur ses deux faces, externe et interne, préludant au ravalement du reste de la surface en pôros, situé au-dessous), 36 (achat de bois de cyprès à Sicyone pour les ébénistes), 45 (? transport de Cirrha à Delphes du bois précédent (?) dont les naopes ont payé le transport de Sicyone à Cirrha). Les fragments 29, 33, 37, règlent des dépenses de fin de séance (salaires divers, sacrifices) et ne peuvent être situés à une époque plutôt qu'à une autre. 46 est à ce point mutilé que Bourguet s'est même demandé s'il était réellement un compte des naopes. Telle est la succession qui me paraît la plus vraisemblable parce que la plus logique. Mais l'état fragmentaire et discontinu de cette longue comptabilité laisse subsister dans le classement une grande marge d'incertitude. (1) Cf. G. Roux, L'architecture de VArgolide, p. 86-89, et BEA 67 (1965), p. 42-45.

CONCLUSION

L'Amphictionie des Pyles et de Delphes était une institution d'une haute antiquité, comme le montre l'archaïsme de son recrutement par « peuples ». Son origine lointaine remontait peut-être jusqu'à l'époque mycénienne ; il semble qu'elle ait vécu aussi longtemps que le culte d'Apollon. Elle put se perpétuer et prospérer au milieu des situations politiques les plus différentes grâce à de remarquables facultés d'adaptation. Ferme sur quelques principes, mais souple dans leur application, elle sut se modeler sur les événements et assurer sa pérennité à travers les péripéties de l'Histoire. C'est ainsi qu'elle maintint immuable, jusqu'à l'époque impér iale, le nombre des douze « peuples » qui la composaient. Mais son intransigeance sur ce point, commandée par le respect d'une longue tradition ou par quelque impératif religieux, ne l'empêcha point de consentir aux accommodements que les circonstances rendaient souhaitables ou nécessaires. Lorsque le synoecisme eut transformé tous les « Ioniens de l'Attique » en citoyens athéniens, elle transféra sans difficulté à la « cité » nouvelle, Athènes, le droit que possédait le « peuple » dont elle était issue de déléguer un hiéromnémon à chaque session du Conseil. Athènes jouissait ainsi d'une représentation permanente aux pylées, privilège que ne possédait aucune autre cité amphictionique, sinon Delphes, envers qui le Conseil se montra plus libéral encore. « Cité » phocidienne, mais propriétaire du sanctuaire pythique, second sanctuaire commun de l'association, Delphes se vit concéder au sein de l'Amphictionie une situation exceptionnelle : à dater probablement de la première guerre sacrée, elle fut représentée non seulement, comme les autres « peuples », par deux hiéromnémons, mais encore par ses neuf prytanes, véritables « fondés de pouvoir » de la cité chargés d'administrer en son nom, conjointement avec le Conseil, puis avec les trésoriers, les finances de l'Amphictionie dont elle assurait la garde dans l'intervalle des sessions. Sparte, de son côté, bénéficia d'une faveur. Établis dans le Sud du Péloponnèse, les

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Spartiates n'étaient nullement, au sens strict du terme, des « amphictions » ; ils firent valoir qu'ils étaient une sorte d'émanat ion de la Doride, leur métropole, et se virent octroyer par ce biais le droit d'occuper épisodiquement au Conseil le siège des Doriens de la Métropole. Mais le plus extraordinaire de ces accommode ments fut sans nul doute l'attribution à Philippe et à ses descen dants des deux sièges de hiéromnémons enlevés aux Phocidiens à l'issue de la troisième guerre sacrée. Ce n'était plus une cité, mais une personne, qui était admise dans ce conseil de « peuples ». Cette façon pragmatique d'apprivoiser les principes pour s'adapter à un état de fait apparaît encore dans le fonctionnement même du Conseil. En principe, comme le rappelle Eschine, tous les hiéromnémons étaient égaux ; leur vote pesait du même poids, qu'ils fussent issus d'un État puissant ou d'une obscure bourgade. Mais dans la pratique la Thessalie exerça jusqu'au début du me siècle, avec de rares intermittences, une suprématie que ses partenaires semblent avoir admise, venant d'un vieux peuple amphictionique, avec plus de tolérance ou de résignation que celle des Étoliens, ces intrus. Elle n'en accepta pas moins, nécessité faisant loi, l'hégémonie usurpée de l'Étolie, puis, quand son étoile eut pâli, celle de Rome. Sa capacité d'adaptation se manifesta également quand elle eut à résoudre les problèmes que soulevait la reconstruction du temple d'Apollon : elle sut prendre les mesures originales qu'imposait une situation imprévue, et les modifier à mesure que la situation évoluait. Lorsque la guerre sacrée eut coupé l'Amphictionie en deux camps rivaux, le camp phocidien, maître du sanctuaire et pour un temps chargé d'organiser seul les travaux de reconstruct ion, comprit qu'il devrait pouvoir présenter, à l'issue des hostil ités, devant l'Amphictionie réunifiée, des comptes irréprochables et se soucia en conséquence de perfectionner le système de comptab ilité.Celui-ci fut encore amélioré par l'institution des trésoriers, créés en principe pour présider à la frappe de la monnaie nouvelle, mais dont la compétence et les méthodes de gestion furent étendues à l'ensemble des comptes amphictioniques. Pour la reconstruction du temple, l'Amphictionie recevait de l'argent non seulement de ses membres, mais aussi de tous les autres Grecs. Sa responsabilité financière était donc panhellénique. Afin de justifier l'emploi des sommes reçues devant l'ensemble des donateurs, elle décida, pour la première fois semble-t-il, de faire graver ses comptes sur des stèles de pierre exposées dans le sanctuaire : nous ne possédons en effet aucun compte antérieur à la catastrophe de 373 ou postérieur au milieu du 111e siècle envi ron, date à partir de laquelle nous n'entendons plus parler des

DES CHIFFRES INSCRITS EN TOUTES LETTRES

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trésoriers. Elle publia concurremment les comptes de la reconstruc tion du temple et ceux de ses entreprises ordinaires, afin que chacun pût constater qu'il n'y avait aucune confusion entre ces deux chapitres, les dépenses ordinaires étant payées sur les res sources ordinaires de l'Amphictionie, les dépenses de la reconstruc tion en partie sur les ressources ordinaires et pour la plus grosse part sur les ressources extraordinaires dégagées à cet effet, dont aucune ne devait être détournée à d'autres fins. Mais cette publicité générale des comptes, publicité exceptionnelle motivée par l'événement exceptionnel qu'était la reconstruction du temple, ne fut pas maintenue au-delà de l'achèvement des travaux. Décidées à publier leurs comptes, Delphes et l'Amphictionie se préoccupèrent d'éliminer tout risque d'erreur dans la transcription, en adoptant un système qui fait l'originalité des comptes de Delphes. Dans les comptes analogues que nous ont laissés diverses cités grecques, Athènes, Délos, Épidaure, Tégée, Milet, d'autres encore, les sommes encaissées ou dépensées sont habituellement inscrites sous une forme abrégée, au moyen de « signes acrophoniques », de lettres ayant valeur de chiffres : Ι (εις), Π (πέντε), Δ (δέκα), Η (εκατόν), etc.1. Gain de place sur la pierre, gain de temps pour la gravure, le système est économique, mais il prête à l'erreur : l'omission par le graveur d'un simple X entraîne dans la somme inscrite une différence de mille drachmes. C'est pourquoi sans doute Delphes et l'Amphictionie, au ive siècle, firent graver dans leurs comptes les sommes en toutes lettres, système onéreux puisqu'il advenait parfois, dans le cas d'une offrande minime par exemple, que le prix de la gravure excédât le montant de la somme inscrite, mais système sûr, l'omission d'un mot étant moins pro bable que l'omission d'un signe. Les trésoriers adopteront au nie siècle seulement la notation par lettres-chiffres, plus rapide et moins coûteuse2. Mais au ive siècle le désir de rigueur et de clarté l'emporte sur toute autre considération. Les erreurs de transcrip tion sont effectivement très rares sur nos stèles. Quant au contenu des comptes, son exactitude nous est garantie par le contrôle effectué au printemps de 325, sous Charixénos, et portant sur trente-deux années de comptabilité (20, 20 sq.) : les comptes des naopes et les comptes de Delphes coïncidaient rigoureusement. Clairement rédigés, clairement publiés, les comptes avaient été en outre clairement répartis entre les divers administrateurs chargés de gérer les finances du sanctuaire et celles de la recons(1) M. N. Tod, ABSA 18 (1911-1912), p. 111-112, et 37 (1938), p. 245. (2) Compte de Dion (247-246 ?) republié par J. Pouilloux, BCH Suppl. IV, p. 103123.

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truction du temple. La comptabilité du ive siècle est organisée d'une façon beaucoup plus logique, et par conséquent beaucoup plus simple, que ne le pensait É. Bourguet. La comptabilité la plus élémentaire est celle des stèles 19 et 20, tenue par la cité de Delphes ; elle ne contient rien d'autre que la liste des retraits successifs opérés par les naopes sur leur compte créditeur. Répétons-le encore une fois : ces comptes ne sont pas ceux d'une « caisse » où aurait été déposée par avance, en entier, la somme due par les Delphiens au titre de leur contribution forfaitaire spéciale à la reconstruction du temple. C'est un « crédit » que la cité de Delphes alimente, à mesure que les naopes opèrent des prélèvements, en prenant les sommes nécessaires sur la caisse de sa Boula ou encore sur celle d'autres collèges de magistrats, les « polètes des dîmes » par exemple. Personne, sinon les naopes, ne peut prélever d'argent sur ce crédit exclusivement destiné aux dépenses du temple. La guerre incite les Delphiens à introduire plus de précision dans leurs comptes : ils enregistrent sous une rubrique particulière les sommes versées aux « naopes de guerre », numérotent les versements qu'ils n'effectuent qu'aux moments des pylées entre les mains des προστατεύοντες, et inscrivent le détail des dépenses payées sur ces fonds. Ils ne se départirent partiell ement de cette rigueur qu'une fois la paix revenue, lorsque les naopes, sous Archôn, leur donnèrent l'ordre écrit de verser les fonds également aux naopes de permanence mensuelle, dans l'intervalle des pylées. Delphes ne tenait pas seulement, comme il est normal, les comptes de sa contribution particulière ; elle était étroitement associée à la comptabilité des fonds amphictioniques à laquelle participaient, outre ses deux hiéromnémons, puis ses deux tréso riers, les neuf prytanes, soit treize personnes qui la représentaient en permanence au sein de l'administration amphictionique. Ces magistrats étaient les seuls interlocuteurs que connaissait l'Amphictionie chaque fois qu'elle avait à traiter d'une affaire financière avec la cité. Par leur intermédiaire, celle-ci assurait, en collabora tion avec le Conseil et les trésoriers, la gestion des fonds amphict ioniques. Ces fonds provenaient de deux sources : les recettes ordinaires, employées pour solder les dépenses normales de l'Amphictionie et, en cas de besoin, la reconstruction du temple ; les recettes extra ordinaires, capitation, contributions volontaires, exclusivement réservées à la reconstruction du temple. Recettes ordinaires et extraordinaires font l'objet d'une comptabilité séparée, les secondes étant encaissées, à partir de l'archontat d'Héracleios, par une commission spéciale de naopes « collecteurs de fonds » nommément

UNE COMPTABILITÉ AMELIOREE

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responsables. Les deux catégories de recettes aboutissent à la caisse amphictionique gérée par les hiéromnémons et les prytanes, puis par les prytanes et les trésoriers, suppléants des hiéromnémons. Pour les dépenses, il y a division du travail : l'Amphictionie tient les comptes détaillés des dépenses ordinaires — autres que celles de la reconstruction —, les naopes ceux des dépenses extraordi naires qu'entraînait la reconstruction du temple. En début d'exercice, les naopes disposent de la somme provi sionnelle globale que leur versent les Amphictions (en la prélevant essentiellement sur les recettes extraordinaires, spécialement destinées à la reconstruction) à laquelle s'ajoutent le reliquat éventuel de l'exercice précédent (déposé auprès de la cité de Delphes) et les sommes qu'ils retirent, en cas de besoin, sur leur compte créditeur. Ce système a le double avantage de simplifier la comptabilité des Amphictions (ils n'ont à inscrire dans leurs comptes que des versements aux naopes arrondis au demi-talent) et d'assurer les naopes qu'ils ne manqueront jamais d'argent aux échéances : si la somme provisionnelle reçue de l'Amphictionie ne suffit pas, le compte créditeur fournit l'appoint nécessaire. Les comptes des naopes étaient, comme il se doit, semestriels, datés selon les pylées d'automne et de printemps. Dans les années qui suivirent la guerre sacrée, lors de la mise en recouvrement de la « quatrième obole », ils innovèrent en ajoutant à la mention de l'archonte et de la session le numéro de la pylée (31e, 35e pylée), qui permettait d'établir commodément le rapport entre la comptab ilité recettes et la comptabilité dépenses d'une pylée donnée. L'institution des trésoriers, motivée par la frappe de la monnaie amphictionique, mais qui survécut à l'échec de cette initiative économiquement ruineuse, marque encore un progrès vers plus de clarté et de rigueur dans la comptabilité amphictionique. L'habi tude de faire précéder et suivre chaque exercice financier d'une balance des comptes gravée sur la même stèle que les dépenses, la gravure de comptes récapitulatifs simplifiés, έγ κεφαλαίους, font de cette comptabilité un modèle de limpidité. Nommés probable ment pour quatre années, les trésoriers ne jugèrent pas nécessaire de recopier, en tête des comptes de chaque pylée leurs vingt-quatre noms à côté de ceux des neuf prytanes : il suffisait de renvoyer le lecteur à la stèle où avaient été gravés leurs noms en début d'exercice. En revanche, comme en raison du délai écoulé depuis la fondation de leur collège, en raison peut-être aussi d'un absen téisme qu'expliquait la longueur des travaux, quelque désordre semble s'être introduit dans les rangs des naopes, les trésoriers prirent l'habitude — inaugurée par le Conseil amphictionique en 339 — d'inscrire à chaque pylée dans leurs comptes les noms de 16

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tous les naopes concernés par les versements de fonds. Ce qui alourdit considérablement la rédaction des comptes. Ce bref rappel de ce que furent les comptes de Delphes aura montré, je l'espère, la logique de leur organisation, la clarté de leur rédaction, l'habileté avec laquelle Delphes et l'Amphictionie surmontèrent les difficultés qu'accumulaient sur leur chemin le caractère international et panhellènique de l'entreprise, la nécessité d'imposer aux États un plan de financement contraire à leurs habitudes et prolongé sur de longues années, la guerre intervenue quand la reconstruction était en cours. Certes, la tâche accomplie en commun avait un caractère avant tout religieux qui pouvait faire passer au second plan les préoccupations politiques et les susceptibilités nationales. Mais on se prend à penser, en considé rant l'organisation harmonieuse de cette administration commun autaire, que la Grèce avait les moyens de s'organiser en une structure fédérale. Si les grandes cités, dominant leur particula risme, avaient consenti à les employer, leur destin en eût sans aucun doute été changé.

ANNEXES

Annexe I CHRONOLOGIE DES ARCHONTES DU ÉTAT ACTUEL IV* SIÈCLE

(selon la Chronologie delphique de G. Daux [1943] mise à jour d'après les travaux les plus récents cités en référence) Daux C 1 C2 G3 (C 3bl") G4 C5 C6 C 7 G8 C9 G 10 G 11 C 12 G 13f G 14 C 15 G 16 G 17 Années 362-1 361-0 360-59 359-8 358-7 357-6 356-5 355-4 354-3 353-2 352-1 346-5 345-4 344-3 343-2 342-1 341-0 Archontes Antichares Aeschylos Mnasimachos X Argilios Héracleios Aristoxénos Hiérinos Nicon Autias Teucharis Damoxénos Archôn Cléon Chairolas Peithagoras Aristonymos X Palaios X X Observations 11e pylée Références BCH 1957, p. 39 Ibid. BCH 1949, p. 192193 Ibid., p. 192-199

21e pylée

[Interruption , due à la guerre , de la liste des archontes sur 19] Paix. Philippe membre de l'Amphictionie Archontat BCH Suppl. IV, tant. p. 67-69 ; 82-83. 1er paiement pho- Ibid. cidien. Arrêt momentané BCH Suppl. IV, de 18-20. p. 83-88. Ibid., p. 84 n. 68. Chéronée. Entrée Ibid., p. 79-83. en charge des trésoriers. BCH 1957, p. 492. (Sarpadon ?) Mort de Philippe.

(C 17bls) 340-39 C 18 339-8 (C 18bi*) 338-7 (C 18*er) 337-6

234 Daux C 21 (G 21 "s) C20 C22 (G 22 bis) (C 22*er) C23 C24 G 25 G 26 C27 F 14 G 29 D 1 D D D D D D D D 2 3 4 5 6 7 8 9

CHRONOLOGIE DES ARCHONTES DU IVe SIECLE Années 336-5 335-4 334-3 333-2 332-1 331-0 330-29 329-8 328-7 327-6 326-5 325-4 324-3 323-2 322-1 321-0 320-19 319-8 318-7 317-6 316-5 315-4 Archontes Dion X Damocharès Damocratès X (Thy)méas Lykinos Bathyllos Théolytos Caphis Gharixénos Achaiménès Théon (?) Éribas (?) (?) (?) (?) (?) (?) (?) (?) (Ornichidas ?) (Ornichidas ?) Observations Références BCH 1949, p. 229 sq. Ibid., p. 207 n. 6. Ibid., p. 207 n. 6. Ibid., p. 229 sq.

Pleistôn Ëvarchidas Eucritos Gléoboulos Ménaichmos Thoïniôn Lysôn Fin de la stèle 20. Maimalos

BCH 1951, p. 271274; 1977, p. 133145. Mort d'Alexandre. Ibid. Annulation de mende phocidienne (?)

Réouverture 19-20.

de

Class. Rev. 1958, p. 108.

N.B. L'ordre de succession des archontes C 1 à G 10, attesté par 19, est sûr, les dates absolues presque sûres grâce au synchronisme de l'archontat d'Héracleios et du début de la troisième guerre sacrée. L'ordre et les dates absolus de G 11 à C 18 peuvent être tenus pour certains ; de même C 26 à G 29. Entre C 18 et C 26 ils sont seulement probables. De D 1 à D 9, l'ordre de succession est garanti par 20, mais les dates absolues dépendent de celle que l'on assigne à Éribas, en tête de la série : celle-ci est incertaine. Sous l'archontat d'Ornichidas, les Phocidiens effectuent un versement de leur amende (somme incertaine) : Ornichidas est donc antérieur à Éribas (D 1) ; ce versement est remis « aux trésoriers » (Syll.3, 233) : il est donc postérieur à Palaios (C 18). A l'intérieur de cette fourchette restent dispo nibles les intervalles entre Palaios (C 18) et Dion (C 21), entre Dion (G 21) et Damocharès (G 20), entre Damocratès (C 22) et (Thy)méas (C 22ter), et peut-être, s'il y en avait un, entre Théon (C 29) et Éribas (D 1). Cf. BCH 1949, p. 207 n. 6. On ne possède aucune donnée précise pour les archontes antérieurs à Antichares ou postérieurs à Maimalos.

Annexe II LE CALENDRIER DE DELPHES1 1. Apellaios 2. Boucatios 3. Boathoos 4. Héraios 5. Daïdaphorios 6. Poïtropios 7. Amalios 8. Bysios 9. Théoxénios 10. Endyspoïtropios 11. Héracleios 12. Ilaios 1. Apellaios 2. Boucatios J §* ^j-g ||* r= | |œ "f/Js s"°

lune L'année divise amphictionique ci-dessus et semestres s'insère delphiques. εαρινή qui en entre civile πυλαία) suit p. delphiques. deux 179) Poïtropios lede solstice décalées commence et semestres Delphes se Le divise et de d'un mois Amalios, commence juin (πρώτη dans en peu intercalaire (soit deux plus le à et la en pylées courant en jonction δευτέρα d'un juin, Apellaios, (Ποιτρόπιος mois semestrielles soit εξάμηνος). de des par en Boucatios deux à juillet) rapport la οsemestres nouvelle δεύτερος) L'année (οπωρινή et aux (cf. se

(1) Allen E. Samuel, Greek and Roman Chronology, p. 70-74. L'auteur ne distingue pas hexaménies delphiques et pylées amhictioniques.

Annexe III SYSTÈME MONÉTAIRE DE DELPHES

Comme beaucoup de petites cités grecques, Delphes n'a frappé que des monnaies divisionnaires de bronze et, une seule fois dans son histoire, vers 478, des monnaies d'argent, les didrachmes et tridrachmes aux rhytons (A JA 64 [1960], p. 186 ; belles repro ductions dans P. R. Franke et M. Hirmer, Die Griechische Münze, p. 102 sq. ; d'où G. Roux, Delphes, pi. 11, n. 19-20, et p. 225-226). Les monnaies d'argent au type d'Apollon assis et Demeter voilée, émises vers 338, sont amphictioniques, non delphiques (P. R. Franke et M. Hirmer, /. /., p. 103 ; G. Roux, / /., pi. 30 n. 54-55 et p. 233). Le système monétaire utilisé dans les comptes est conforme à l'étalon éginétique. Le rapport des valeurs est le suivant : χ collyboï = 1 chalque (M. N. Tod, Num. Chron. 1945, p. 114115) 6 12 oboles chalques = 1= drachme 1 obole (M. N. Tod, ibid., 1946, p. 59) 2 drachmes = 1 statère 35 statères = 1 mine (Th. Reinach, BCH 20 [1896], p. 251-256 ; 51 [1927], p. 171-173) 60 mines = 1 talent. La mine vaut exceptionnellement 35 statères, et non 30, afin de faciliter la conversion des monnaies attiques et éginétiques. Ainsi, une mine (de 35 statères, soit 70 drachmes éginétiques) vaut 100 drachmes attiques. Dans les comptes du ive siècle, les chiffres sont inscrits en toutes lettres, à l'exception de quelques endroits d'une « stèle de locations et fermages» (J. Bousquet, BCH 66-67 [1942-1943], p. 119-120, col. I, 1. 4, 8, 10; col. II, 1. 5, 9, 10) où le lapicide, faute de place en fin de ligne, a employé des symboles acrophoniques (M. N. Tod, Num. Chron. 1945, p. 114-116). Sur la rareté de tels symboles à Delphes, cf. M. N. Tod, ABSA 18 (1911-1912), p. 110-111 et 37 (1938), p. 245. Voir, en dernier lieu, R. Bogaert, Banques et banquiers dans les cités grecques, p. 106-116, avec biblio graphie.

Annexe IV FD, III 5. BIBLIOGRAPHIE ÉPIGRAPHIQUE

Je donne ici les références aux articles dans lesquels sont corrigées ou complétées les lectures et les restitutions des inscriptions publiées par É. Bourguet en 1932. Elles pourront rendre quelque service aux utilisateurs du fascicule 5 des FD III, en attendant que paraisse le tome du Corpus des Inscriptions de Delphes qui doit le remplacer. 1) Liste des contributions à la reconstruction du temple : capi tation (όβολός) ET CONTRIBUTIONS LIBRES (έπαρχου). BCH 1942-43, p. 94-97 4 (+inv. 6734) BCH 1942-43, p. 105 n. 4 ; 107 5 6 B, l. 2 REG 1968, Bull, épigr. n° 601 BCH 1942-43, p. 107 7 BCH 1942-43, p. 107-108 8 col. I, l. 12 ; col. II, /. 4 9 col. II B, /. 14 BCH 1942-43, p. 109-110 BCH 1942-43, p. 110 10 et 11 BCH 1942-43, p. 111 12 Ajouter : BCH 1942-43, p. 97-101 Inv. 6706, 6707, 6708 lnv. 6740 (compte d'Antichares) BCH 1942-43, p. 84-94 Inv. 7026 (compte d'Héracleios) BCH 1949, p. 177-200 Inv. 6372, etc. (comptes de Peithagoras et Aristonymos) BCH 1942-43, p. 101-106 Inv. 7659-7661 (compte d'AchaiBCH 1960, p. 459-466 ; Mil. Daux, p. 21ménès) 32 Fragments inv. 6373, 6374 BCH 1938, p. 356 2) Versements de l'amende phocidienne. 14 3) Locations et fermages. Ajouter à 15-18 inv. 7005 BCH 1942-43, p. 119-122 ; Num. Chron. 1945, p. 114-116 (symboles acrophoniques) BCH 1949, p. 202-205 ; I960., p. 467

238

BIBLIOGRAPHIE EPIGRAPHIQUE

4) Comptes du Conseil de Delphes (sur calcaire). 19, l. l. l. 20, L L l. L 7 30 95-103 30-36 43 44 48 BCH BCH BCH BCH BCH BCH BCH 1949, 1960, 1960, 1951, 1957, 1960, 1957, p. p. p. p. p. p. p. 179 n. 5 ; 1957, p. 55 483-484 484 277-278 ; 1960, p. 482-483 107 ; 1960, p. 462 462 488-489 ; 1960, p. 462, 483

5) Comptes du Conseil amphictionique et des prytanes (sur marbre). 21, /. 2, 7 22 Ajouter inv. 6761 6) Comptes des naopes. 23, col. I L 21+11 /. 1 col. I l. [72-73] col. II /. 31 25, col. I A L 31-32 col. Ι Β L 4 sq. 25 ΠΙ Β 38 + 26 26, col. Ι Β Ζ. 4-5 29 36 38 39 + 40 (+44 + inv. 7499 ?) 41, col. II /. 13-16 44 + inv. 7499 Ajouter inv. 7033 BCH Suppl. IV, p. 89 BCH Suppl. IV, p. 89 BCH Suppl. IV, p. 77-78 ; 88 n. 1 BCH 1956, p. 32 n. 1 BCH Suppl. IV, p. 99-100 RA 1966, p. 287, 295-296 ; BCH Suppl. IV, p. 96-97 BCH Suppl. IV, p. 97-99 BCH 1956, p. 507-511 ci-dessus p. 111 BCH Suppl. IV, p. 91-96 Cf. 26 BCH Suppl. IV, p. 100 n. 24 BCH Suppl. IV, p. 88 n. 1 ; p. 100 BCH Suppl. IV, p. 100-101 BCH 1951, p. 301-304 BCH 1949, p. 206-209 ; 1960, p. 468 ; Suppl. IV, p. 84 n. 68 BCH 1949, p. 205-206 ; Suppl. IV, p. 84 BCH 1942-43, p. 111

7) Comptes des trésoriers et des prytanes de Delphes. Chacun de ces comptes a été relu et complété par P. de La CosteMesselière, « Listes amphictioniques du ive siècle », BCH 73 (1949), p. 201247, et « Listes delphiques du ive siècle » BCH 84 (1960), p. 467-484. A ces deux articles essentiels on ajoutera : 48 + 63 BCH Suppl. IV, p. 113 n. 5 49 BCH 1952, p. 32-60 57 Β L 3 BCH 1956, p. 32 n. 1 58 BCH 1941-43, p. 115-119 61 + 76 BCH 1951, p. 264-301 ; 1977, p. 134-143 67, 68 BCH 1952, p. 50-51 80 BCH 1949, p. 257-258 ; L. Robert, Hellenica XI-XII, 1960, p. 75 sq. Ajouter inv. 6345 (?) et 6192 BCH 1938, p. 356

Annexe V LE DÉCRET IG, (PL I) Athènes, Musée épigraphique. Inv. EM 6807. Angle supérieur droit d'une stèle de marbre trouvée sur le versant Sud de l'Acropole. Brisée en bas et à gauche ; arête verticale droite endommagée. Ht. 0,29 m ; larg. 0,26 m ; ép. 0,07 m. Stoichedon ; carré de 0,018 m χ 0,017 m (pi. I). M. N. Tod, Greek Hist. Inscr. I, 39; Β. D. Meritt, AJPh. 69 (1948), p. 312-314 {SEG X, 18) ; A. Wilhelm, Mnemosyne, 1949, p. 286-293 ; I. Calabi, Parola del Passato 4 (1949), p. 250-254. 2 4 6 8 10 12 14 16 ['Έδοχσεν τει βο]λει και το [ι δέμ-] [οι. ..ντις έπρ]υτάνευε, Αί[...] [ . . . . έγραμμάτ]ευε, Μένυλλ[ος έ-] [πεστάτε ]ίες είπε * χσ[υνθ-] [ χ]συνμαχίαν [. . . ] [ ] Πυλαίας ΑΠΑ[..] [ ]ι τοις ΑΜΦΙ['. ..] [ μέ]τεσστιν το /ι[ιε-] [ρδ καθ' /ιιερδν ό]μόσαντας ΕΝ[..] [ νέ τ]όν Άπόλλο [κα-] [ί τέν Αετο και τέν] "Αρτεμιν Ε[..] [ α]ύτοϊς έπαρ[ . . ] [ ] NOMEN <ρσέ[φι-] [σμα ] ΤΡΙΟΝΙ[.'.] [ ] ες Πυλ[αί-] [αν (?) ] φισ[..] : χσ[υνθέκας έναι και χ]συνμαχίαν, Koumaχ[συνμαχίαν, KirchhofT, Wilhelm. L. 5-6 [τοις μετέχοσι τες] Πυλαίας, Meritt ; [κατά Λάπασ]ΐ τοϊς Άμφι[κτίοσι. . .] Wilhelm. I\ 26

L. 2 : Αίαντίς ou Λεοντίς. L. 4-5 noudis, Meritt ; χσ[υνθέσθαΐ. μέν τέν [πρ6|ς Φοκέας, τες δέΐ Πυλαίας, Tod ; Λα Λοι άπό τες] Πυλαίας άπαγγέλοσι

Les divergences entre les restitutions proposées par les divers éditeurs montrent qu'en l'état de la pierre il est vain de vouloir

240

le décret IG, I2, 26

restituer le texte du décret. Les critiques adressées par Wilhelm à Meritt sont opposables à ses propres restitutions, encore que son texte apparaisse meilleur et « d'un excellent mouvement » ( J. et L. Robert, BEG 1951, Bull. n° 67). Une expression comme /lot άπο τες Πυλαίας me paraît être « ohne Beispiel » dans la littéra ture amphictionique, et la restitution τοις Άμφικτίοσι, 1. 7, qui semble aller de soi dans ce contexte, s'accorde mal avec l'aspect de la pierre : un κ devrait avoir laissé sa trace après le I. Or on ne voit rien sur le marbre. Il faut plus probablement lire τοις άμφί suivi d'un nom propre commençant par un T, un Τ ou un Y. De plus, οι Άμφικτίονες οίσπερ μέτεστι του ίεροΰ serait une redon dance, sinon un pléonasme, peu vraisemblable à la date de l'in scription. En revanche, 1. 12 έπαρ[ομένος] (Meritt, Wilhelm) paraît très plausible dans la formule d'imprécation attendue à cet endroit.

Planche I

Illustration non autorisée à la diffusion

Décret IG, Ρ, 26 (cliché du Musée épigraphique d'Athènes).

Annexe VI TABLEAU DES NAOPES DU IV* SIÈCLE Abréviations : A = άργυρολογέοντες (collecteurs de fonds) Ε = έπιμηνιεύοντες (de permanence mensuelle) Ρ = προστατεύοντες (présidents de séance) Notes. 1. Pharsale 2. Pharsale 3. Thèbes 4. Athènes 5. Athènes 6. Athènes 7. Argos 8. Argos 9. Argos 10. Argos 11. Argos 12. Argos 13. Argos 14. Argos 15. Argos 16. Corinthe 17. Corinthe 18. Corinthe 19. 20. 21. 22. 23. 24. Sparte Sparte Sparte Sparte Sparte Sparte

Molyson, Hippodamos, Daimonios (58 I, 16, 19, 33). Molyson, Hippodamos, Daimonios {BCH 1951, 268-269, l. 15, 19, 20-2). Teilen, Proclès, Philippos (19, 74-75). Euctémon, Pythodoros, Euthycratès (48 I, 13, 14). Pythodoros, Épitélès, Théophron (20, 33). Épitélès, Théophron, Pythodoros {BCH 1951, 268-269, L 24-26). Alcimachos, Noion, Phillis, Micion (20, 77). Sodamos, Xénophantos, Gapson (47 I, 72-74). Xénophaon, Noion, Micion, Phillis (49 II, 43-44). Sodamos, Xénophantos, Polycratès, Gapson (50 II, 21-23). Xénophaon, Phillis, Polycratès (48 I, 17-19). Philis, Polycratès, Noion (57 B, 12). Philis, Polycratès, Noion, Phillis, Alcimachos, Micion, Daimachos, Ormasilas, Deinias (58, 22-23, 27-28, 33-35). Polycratès, Ormasilas, Noion, Deinias, Philis, Phillis (20, 34-35 ; BCH 1960, p. 482). Phillis, Polycratès, Noion, Philis, Alcimachos, Micion, Daimachos, Ormasilas, Deinias (61 II B, 27-32 ; BCH 1951, p. 268-269, /. 27-32). Soïdas, Callisthénès, Sodamos (48 I, 16-18). Soldas, Callisthénès, Androclès (58, 23-24, 32). Somestor, Callisthénès, Androclès (61 II B, 32-34 ; BCH 1951, p. 268269, L 32-34). Diaiclès, Érasis, Cléosiménès (19, 75-76). Laonicos, Pratonicos, Endon {BCH 1960, p. 478, l. 31-33). Acratidas, Laonicos, Pratonicos, Cyloïdas (48, 20-22). Laonicos, Trachalos, Acratidas, Cyloïdas, Pratonicos (57 B, 15-16). Laonicos, Trachalos, Acratidas, Cyloïdas, Pratonicos (58, 26-27). Laonicos, Trachalos, Acratidas, Cyloïdas (61 II B, 34-35 ; BCH 1951, p. 268-269, l. 34-35).

TABLEAU DES Ν A OPES AU IV SIÈCLE Année Archontes Pharsale Laris a 357 a Héracléios 356 Aristoxénos 355 Hiérinos 353 P352 P 351 à p Nicon Autias Teucharis TROISIKMK WEItRI! SACRIÎK OEO1.ICOS AIUS- PHHYNONDAS AMYNTOIl „ ESTAS if'pn'v'mN P P I MASI,:i,ATEs Gyrton Phères .' rannon PMinn., Scotouss, Perrhéb, Phocide \1a,-édoine Dflplits Thebes ,',,· AlilSTA(;o, AS ΑΝΤ,Ρ, Α-nVS AMPHAHKS AE n,,:oma,;, os SAMIAS P P ■l'hespies TanaSra K.ibi·. All ènes A,,os Corinlhe Sparle li„ne Me,, S„,yone Kpidau, LooczroilderLdeocrli'edset

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NOTE SUR LES PRYTANES

DE DELPHES

Ce livre était rédigé lorsqu'à paru dans le BCH 101 (1977), p. 133 sq., un article de P. Marchetti sur les comptes de Théon et de Caphis, que terminent des considérations sur « les prytanes de Delphes dans leurs fonctions d'agents comptables » (p. 160-164), lesquelles, selon l'auteur, « paraissent compromettre les résultats de l'étude de G. Roux» (dans BCH 94 [1970], p. 117-132; cf. ci-dessus p. 77 sq.). D'après P. Marchetti, les prytanes de Delphes rempliraient les fonctions « d'agents comptables », non pas « agents comptables » des comptes amphictioniques (dans lesquels pourtant leurs noms sont toujours inscrits au complet, avant même ceux des hiéromnémons), mais «agents comptables» de la ville de Delphes, inte rvenant dans la rédaction du compte 19-20 (or ce compte créditeur des naopes qui, en 208 lignes, couvre une période de près d'un demi-siècle ne cite pas un seul nom de prytane). En somme, nous devrions admettre que les prytanes ne géraient pas les comptes dans lesquels ils apparaissent, et géraient les comptes dans lesquels ils n'apparaissent pas. Cette opinion paradoxale contraint l'auteur à déceler, faute de mieux, une « présence implicite » des prytanes dans le compte 19-20 et à justifier leur étrange anonymat, insolite pour des magistrats chargés de manier des fonds, en réduisant ces premiers magistrats de la cité (dont le collège est énuméré avant tous les autres aussi bien dans les décrets de Delphes que dans les comptes de l'Amphictionie) aux fonctions subalternes d'« agents comptables » de la Boula, chargés de la « routine des opérations », tandis que la Boula en aurait assumé « la responsabilité ». D'où l'absence des prytanes à la séance de vérification des comptes (qui seraient donc leurs propres comptes), sous Charixénos, en 325, séance où ils n'avaient pas à paraître, nous dit P. Marchetti, puisque la Boula était respon sable à leur place. D'ailleurs étaient-ils si absents que cela ? «Quoi qu'en pense G. Roux, leur absence absolue en cette circonstance est loin d'être prouvée ». En tout état de cause, leur anonymat n'est pas plus surprenant, nous dit-on, que celui des trésoriers qui,

244

l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon

dans leurs comptes, «n'apparaissent jamais dans leurs fonctions d'agents financiers autrement que comme sujet sous-entendu du verbe έδώκαμες ou lors des récapitulations introduites par ces mots, έλείπετο τοις ταμιαΐς, type de formule qui fait défaut justement dans les stèles 19 et 20». Telle est, succinctement résumée, la thèse de P. Marchetti. Il y a été en partie répondu dans les pages qui précèdent. Je me bornerai à quelques observations. 1) Reconnaître, pour les besoins de la cause, la présence « impli cite » des prytanes dans le compte 19-20 est une supposition gratuite, à laquelle n'est apportée aucun début de justification. 2) Le parallèle invoqué avec les trésoriers est un faux parallèle. Outre que leur titre de trésoriers suffit à préciser leurs fonctions, les expressions répétées παρέλαβον οι ταμιαί, γραμματεΐ των ταμιών, λοιπόν (έλείπετο) τοις ταμιαΐς ne laissent planer aucun doute sur l'identité des responsables des comptes. Comme le constate P. Marchetti, ce type de formule fait défaut « justement » dans le compte 19-20. Quant au sujet sous-entendu du verbe έδώκαμες, à la non inscription des membres du collège en tête de chaque compte des trésoriers, cf. ci-dessus p. 91 n. 1 et 99, 123 n. 2. Les prytanes sont toujours nommément désignés dans tous les comptes de l'Amphictionie dont ils ont la charge : pourquoi ce subit anonymat dans le compte de Delphes, justement, s'ils en étaient les rédacteurs ? 3) Quoi qu'en dise P. Marchetti, « absolue » ou non, l'absence des prytanes à la séance où étaient vérifiés les comptes dont ils auraient été les « agents comptables » serait contraire à l'usage constant des Anciens en matière de reddition de comptes. Qui tient les comptes en est responsable, « et personnellement, pour ses actes propres, et collectivement, pour les actes de son collège » (Eschine). En ces circonstances, la responsabilité ne se délègue pas : une présence « implicite » ne saurait suffire pour un contrôle financier. 4) D'ailleurs si les prytanes n'étaient que des « agents comptab les » agissant sous couvert de la Boula, pourquoi les prytanes eux-mêmes font-ils constater par l'Ecclésia de Delphes (20, 57-60) qu'ils ont reçu 30 mines du collège précédent, qui lui-même les tient... de la Boula, laquelle aurait donc puisé ces 30 mines dans la caisse gérée par les prytanes pour les donner... aux prytanes ? Étrange opération circulaire, que l'on aimerait voir expliquée. 5) En fait, toute la construction de P. Marchetti a pour point de départ un passage du compte de Gaphis (58, 6) où les trésoriers déclarent avoir emprunté 190 dariques παρά των πρυτανίων. Il déduit de cette simple formule : a) que les prytanes géraient une caisse à eux ; b) que cette caisse était delphique ; c) que la comp-

LES PRYTANES « AGENTS COMPTABLES » ?

245

tabilité de cette caisse est représentée par le compte 19-20. Autant d'extrapolations purement hypothétiques, et même contradict oires avec la thèse soutenue par l'auteur. Voici en effet de simples « agents comptables » tenant une comptabilité dont la Boula, nous dit-on, est « responsable », et qui soudain, sortant de l'anonymat où ils accomplissaient obscurément « la routine des opérations », accordent un prêt aux trésoriers amphictioniques, ou plutôt en assument la « responsabilité ». Qui plus est, ce prêt de 190 dariques, ils le prélèveraient sur le compte 19-20, compte alimenté exclusivement par la cité de Delphes, à l'intention des seuls naopes, en vue de payer les seules dépenses du temple, qui étaient payées en monnaies grecques exclusivement. Que viendraient faire, sur ce compte, des dariques dont les usagers du compte n'avaient pas l'emploi ? 6) Quant à la formule παρά των πρυτανίων, elle ne saurait prou verà elle seule que les prytanes géraient une caisse particulière ni que cette caisse était delphique. Les prytanes sont les interméd iaires obligés entre l'Amphictionie et la cité de Delphes qu'ils représentent (cf. ci-dessus p. 89-92). Tout prêt, tout emprunt contracté auprès de la cité ne peut l'être que par le canal des prytanes. S'il ne s'agissait que d'humbles « agents comptables », les trésoriers ne diraient-ils pas plutôt qu'ils ont contracté leur emprunt παρά τάς βούλας, τας πόλεως των Δελφών, inscrivant ainsi dans le compte le nom des vrais « responsables », seuls nommés dans le compte 19-20 ? Beaucoup de questions restent donc sans réponse. En fait, autant les pages que P. Marchetti consacre au début de son article aux comptes de Théon et de Caphis sont intéressantes et sérieusement documentées, autant le codicille sur « les prytanes dans leurs fonctions d'agents comptables » paraîtra peu convaincant au lecteur familiarisé avec les institutions de Delphes et de l'Amphict ionie.

17

INDEX DES

INSCRIPTIONS

A) Fouilles de Delphes 57 II 1, 83, 1. 13 36 212 294 II, 1. 13-14 76 294 VI, 1. 3-4 62 294 VI, 1. 10-11 76 69 295 35 ; 66 358 400 58 η. 5 479, 1. 11 37 ; 58 486 Ι Β, 1. 9 75 22 578 II 41 ; 5i III 2, 68, 1. 3 sq. 21 1. 9 1. 66 26 50 ι. 65-66 69, 1. 1 40 89, 1. 15 75 51 139 51 161, 1. 1-3 25 ; 26 1. 4-5 1. 25 26 26 165, 1. 6 85 III 3, 1 et 47 57 181 58 ; 208 η. 1 184 58 185, 190, 203 214, 1. 15 4 η. 2 10 1. 15-16; 28 sq. 1. 30-32; 32-34 25; 52 η. 3 88 238 86 239 26 295 75 383 1. 34 68 III 4, 28 22 38 à 42 47, I. 4 68 61, 1. 1 ; 63 1. 2 68 210 η. 2 83 92 276 à 284 27 277 52 277 A

III 4, 280 Β, 1. 29-30 ; 30-31 56 89 η. 1 284 134 η. 3 285 63 286 302 II, 1. 1-5 8 359, 1. 5 37 1. 30 13 359, 1. 42 58 365 7 η. 2 ; 26; 36 13 η. 3 367 63 472 III 5, 1 à 13 147 114 η. 1 5 à 9 3 I, 1. 1 sq. 147 ; 159-161 1. 20-23 163 1. 40-47 162 1. 51-54; 57-60 163 163 1. 67-77 1. 73-79 162 3 Π, 1. 1 sq. 141 ; 147; 163 1. 14-22; 25-29 163 162 1. 62 163 3 III, 1. 13-30 4 Π, 1. 1-3 163 1. 8 sq. ; 21 sq. 148 1. 15-30 163 163 4 III, 1. 18 5 1. 10 162 163 6 A, 1. 1-7; 6 Β 1. 4 β Β, 1. 10-25 162 161 7 1. 2 1. 15 162 8 Ι, 1. 8-11 162 162 8 Π, 1. 10 9 Ι, 1. 3-4 163 161 1. 5-10 9 Ι, 1. 14-21 162 161 9 II Β, 1. 5 sq. 162 10, Ι. 1-18 14 167 ; 168-172; 190 167 η. 2 14 Ι, 1. 27-28 82 14 Π, 1. 3-4 1. 20-21 169

248

L'AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D?APOLLON 192 73; 74; 78; 184-187 1. 25 72; 74; 75 1. 26-29 71 1. 30-37 100; 106 1. 31 122 1. 32 104 1. 33-34 101 ; 104; 107; 109 1. 39 111 1. 43 5 1. 46 21 1. 50-101 66; 78; 185-187 1. 51-59 78 1. 55-59 81 ; 174 1. 58-60 66; 71 1. 88-95 86-92 ; 174 91 n. 1 ; 122 ; 127 ; 142 ; 174; 188-193 1. 14 90; 122 91 n. 2 ; 122 ; 127 ; 142 ; 174; 188-193 1. 6 90; 189 1. 11 sq. 87 1. 13 82 1. 19 28 1. 28 90 1. 29 190 1. 31-33 168; 190 1. 48 34 1. 52-57 38; 57; 190 1. 57-60 38 1. 61 37 1. 62-64 57 1. 67, 68 37 193 sq. ; 194 fig. 1 ; 195 fig. 2 ; 199 ; 223 I, 1. 1-5 153 ; 182 ; 204 1. 9-16 182; 193 1. 21 sq. 194 1. 22-35 204 . 26-31 112 ; 119 ] . 38-48 200; 204 ] . 41-42 213 . 45-55 204 . 49-51 117 ; 193 . 52 112; 204 . 55-58 119 . 59 113 . 61-64 111 ; 204 . 64-66 99; 109 n. 1; 204 . 65 91 n. 1 II, 1. 9 111 1. 15-17 198 ; 205 1. 18 1. 20-101

III 5, 15, 1. 5, 16 35 15 à 18 57 1. 28, 36 49, 60 35 ; 49 16, 1. 3, 18, 49, 64 49 17 1. 2, 10, 26, 37 35 ; 49 19 71 ; 104; 112; 118; 120; 139 ; 141; 146; 153; 154 ; 172-187 ; 197 ; 233234; 243-244 176; 223 19, 1. 1-70 ]. 1-30 180-181 1. 1-5 83 ; 109; 115; 118; 177-178 1. 6-7 119 115 n. 1 1. 7 1. 9 39 1. 11 100 1. 31-70 181-182 1. 31 109 1. 33-36 100; 103 1. 39 113 1. 40 208 n. 1 1. 42-44 112-113 1. 48-49 111 ; 117 1. 52 40 n. 2 1. 56-57 117 1. 59, 64 40 n. 2 1. 71-107 176; 182-184; 204 1. 71-79 100; 104 1. 74-75 103; 106; 122; 165; 167 1. 76 7 1. 80-83 193 1. 82 112 1. 83 sq. 197-198 1. 84 178 1. 85 7; 112 1. 86-88 205 ]. 90-91 40; 118; 178 1. 92-93 119 1. 94 sq. 197 1. 95-97 155; 200; 213; 222 1. 104-107 119; 155; 179; 183; 200 1. 105 42; 119 20 71 ; 104; 112; 120; 139; 141 ; 172-187; 197; 233234 ; 243-244 1. 7-19 73; 155; 182-184 20, 1. 8 7 1. 9-11 155 1. 10-11 200 1. 14 40 1. 15-20 73; 118; 176

21 21, 22 22,

23 23

23

INDEX DES INSCRIPTIONS 111 ; 119 Ill 5, 23 II, . 18-21 . 22-25; 31 198 . 34-38 119 . 39-40 99 ; 109 n. 1 . 38-44 99 ; 200 ; 204 . 46-48 205 . 52 112 I. 53-55 155 1. 57 sq. 116; 205; 218 1. 56-65 207 I. 65 91 24 193 ; 195 fig. 2 ; 196 25 I, II, III A 155, 195 fig .2; 203 ; 222 ; 224 25 I A, 1. 12-15, 15-24 203 ; 220 117 25 I B, 1. 15-19 139; 223 25 II A, 1. 5-13 117 1. 13 1. 17-20 119 1. 20-23 117 1. 22 155 1. 2-3 216 25 II B, 1. 5-14 207 14-21 217 216; 217 25 ΓΙΙ A, 1. 10-17 25 III Β 155 et η. 1 ; 199; 210; 222; 224 148; 200 25 III Β, 1. 3-6 1. 5-6 152; 154 26 116 η. 2; 155; 195 fig-.2; 199 ; 201-203 ; 222 ; 224 26 I A, 1 . 7-9 148; 152 . 10-15 214 n. 1 207 . 20-30 . 30-33 201 ; 217 . 33 214 215 . 33-34 . 33-44 200 . 34-36 213; 215 26 I B, 1 . 4-5 216 215 26 II A, 1. 38-39 1. 45-47 119 27 116 n. 2; 155; 195 flg. 2; 199; 201-203; 222; 224 27 I, 1. 5-15, 15-24, 24-31 207 207 27 III, 1. 5-15 223 28 127 n. 2 29 , 1. 2-3 224 30 218 32+35 32 I, 1. 8-12 217 ; 218; 219 ;223 224 33 217; 218 ; 219 223 35 36

249

108 n. 2; 117; 199; 200 n. 5; 210; 221 ; 223 ; 224 37 119; 124 38 155 ; 195 flg. 2 ; 199 ; 203 ; 212; 222 200 38, . 3-9 . 4-6 213 3-19 112; 119 . 9-20 117 . 20 155 I. ( 3 et 8 218-219 ; 223 39, I. < Ml 218 40 218-219 ; 223 41 224 161 41, I. 14-16 41 III, 1.3-7; 7-14 211 ; 213; 219 1. 7-8 110 119; 224 42, 1. ' 1-8 1. f 3-11 117 43 1 . 26 214 224 45+46 47 42 ; 46 ; 91 η. 2; 121-123; 122 η. 1 ; 127; 142; 171 ; 188-193 47 I , ι . 2 133 1 . 9-10 55 1 . 11-12 123 I . 13-14 91 η. 1 1 . 15-16 13 1 . 16-17 126 1 . 17-19 125 ; 128 1 . 23-25 89 η. 1 1 . 31 133 1 . 43 122 1 . 45 5 η. 1 1 . 54-55 123 . 60-65 39; 89; 90; 189 . 64 191 ; 193 . 66-68 100 ] . 77 103 47 47 n, 1. 17-19 1. 27-28 21 1. 77-78 38 . 5 48 48 I, . 6-7 100 ; 189 ; 193 . 6-22 100; 105 . 7 127 ; 189 . 10-11 122 . 12 103 . 13 sq. 101 ; 104 ; 106 I. 23 172 i. 43-44 56 1. 46-47 37 48 II. 1. 2-4 89 ;

250

L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON 48 II 1. 1. 1. 1. 47 192 47 ; 89 ; 192 129 ; L64 ; 167; 170 1. 39-44 58 129-134 49 49 II 1. 9-10 48 1. 33-34, 38 90 1. 38-39 100 ; 127 1. 38-51 100 1. 42 103 n. 1 1. 43-46 103; 134 1. 52 134 50 126; 221 50 I, 1. 12-13 43 ; 192 ; 199; 221 1. 14 87 II 221 50 1. 5-13 1. 9-14 127 n. 1 ; 163 ; 192 ]. 14 90 ; 127; 189 1. 14-15 100 1. 14-33 100 1. 24-27 101 ; 104 57 50 III, 1. 1-2, 15-18 1. 4, 9 38 1. 11, 14 37 1. 15-18 57 1. 39-43 132 125 53, 1. 5 1. 15 sq. 192 54 I, 1. 9-10 21 ; 43 123 56, 1. 14 57 A, 1. 4 25 127 n. 2 57 B, 1. 2 1. 3 223 1. 5-6 127 1. 7, 10 98; 103 1. 9 103 164 n. 1 58, 1. 4-5 1. 6 sq. 90 ; 244 I. 13-15 125; 127 1. 14 90; 189 1. 16-35 100 ; 101 ; 106 1. 19 103 n. 1 ; 104 1. 22 sq. 102; 104 1. 26-27 104; 106 1. 29-30, 33 103; 104 1. 38-39 57 1. 59 25 1. 61 21 1. 69-70 167 1. 70 164 n. 1 ; 170 ]. 71-72 38; 57 ; 164 n. 1 1. 72 38; 55 4-17 29-30 31-38 37-38 60 A, 1. 10-12 57 61 I, 1. 7 21 1. 35-36 125 ; 127 , 189 61 II A, 1. 1-8 163 1. 11 sq. 87 61 ΙΓ B, 1. 15-37 100; 101 ; 106; 127 ; 189 62, 1. 6 172 67, 1. 4-5 122; 123 ; 129 129 68 69, 1. 3-8 124 74, 1. 27 57 1. 54-55 128 ; 192 1. 55-57 129 1. 57-59 129 n. 3 75 II, 1. 5 38 78, 1. 9, 24 125 . 20, 22 92 . 78-87 125 158-159 ; 172 80, . 1-15 . 4 117 81, . 8 38 . 11 167 [. 14 83 n. 1 . 20 125 167 82, . 5 1. 12 164 83, 1. 6 125 85, 1. 2 125 1. 5 126 87 125-126 115 88 90 97 117 90, 1. 6, 8 1. 15 119 91 99 98 91, 1. 37, 39, 40 92 99; 194 fig. 1 ; 195 flg. 2 92 A, 1. 1 102 n. 3 1. 53 108 93 99 93 II, 1. 14 107 ; 108 B) Bulletin de correspondance HELLÉNIQUE. 1942-43, p. 85 sq. (Compte d'Antichares, inv. 6740) 1949, p. 177 sq. (Compte d'Héracléios, inv. 7026) 1951, p. 301 sq. 114 n. 1 ; 147; 148-150; 162 114 n. 1 ; 147; 148; 150-152 ; 162 n. 1 116; 201 223

INDEX DES INSCRIPTIONS (Compte des naopes, inv. 7033) 1956, p. 31 sq. (Décret honorifique, sans numéro) 223 254 265 436, 479 523 554 613 631 635 671, 783 813, 843 972, 444 A, 445

251 108 68 26; 36 52; 112 57 4 n. 2 11 13 18 ; 38 ; 52 88 ; 149 213 n. 1 57 58; 63 149 n. 2 108 n. 2 97

C) Divers. Revue de Philologie, 1943, 62 sq. 66 76 (Loi sur les devoirs des enfants, inv. 6207) Mélanges Daux, 1974, p. 21 sq. 14 n. 2 ; (Compte d'Achaiménès, 82 n. 2 ; inv. 7659 + 7661) 156-159; 162 D) Corpus Delphes, I. 9 Β 9 D 10 1. 3-9 9-13 14-15 22-26 26-32 35-37 43 des inscriptions de

672 823 1. 35 1. 50 1. 88

69 62; 85 53-54 36 ; 44 ; 69 52; 55-56 58 52 n. 4 57; 58 58

E) Griechische Dialektinschriften. 127 η. 2 2503 2611 67 F) Sylloge Inscriptionum GraeCARUM3. 110 86 159 146 231-235 82; 113; 167 sq.; 171 233 254

G) Inscriptiones Graecae. 45 ; 239-241 l2, 26 41 II, 551 149 IV2, 98 102, 103 95 115; 199; 213 n. 1 ; 216 n. 3 134 n. 3 VII, 303 3073, 1. 88 97 213 n. 1 XI, 2, 161, 1. 45 199 A, 1. 80 217 n. 3 83 1064 XII, 5, 1. 8-9 1 n. 3 ; 37 ; 52 H) Inscriptions de délos 290, 1. 192-220 213 n. 1 1. 227-228 213 n. 1 354, 1. 19 214 1417, A I, 1. 137, 138 210 n. 2

INDEX

DES AUTEURS ANCIENS

Aristophane Nuées, v. 623-626 Guêpes, v. 191 v. 1212-1215 Aristote Constitution d'Athènes, 45 76 Constitution de Delphes 61 ; 70 ; 76 ; 77 n. 2 Callimaque (Pfeiffer) Épigrammes, 39 Demosthene Sur la Paix, 10 44 14 ] 66; 167 23 49 ; 52 n. 6 Contre Midias, 144 116 n. 3 Sur V ambassade infidèle, 49 164 50-51 165 58-60 164-165 61 165 n. 2 111-113 44 ;53; 166 n. 5; 167 114-115 110 121 sq. 166 123 165 n. 2 125 165 128, 131 167 n. 2 181 44 ; 53 167 189 33 n. 1 209 28 n. 2 265 110 318 52 n. 6 Sur la couronne, 13 33 n. 1 134-136 28 n. 2 149 27 n. 1 ; 28 154 50-51 77 n. 2 Contre Timocraie, 96 Contre Timothée, 25-30 110 2 ; 19 ; 37 24 167 n. 1 212 XI, 33 XVI, 23 27, 28, 29 33, 56, 56, 56, 59, 60, 61,

Diodore de Sicile 54 17; 54; 164 sq. 153; 156 n. 1 3-5 52 n. 6 4 13; 36 52 n. 6 3 156 n. 1 3-5 165 4 166 6 165 4 2 : ; 14 n. 2; 50; 166; 168 165 4 ESCHINE Contre. Ctésiphon, 24-28 95 n. 2; 101 82 10 114 27 n. 1 115 17 25 n. 2; 28 ; 30-35 ; 53 117 27 ; 28 ; 31 ; 32 ; 34 118-119 34 ; 38 122 12; 32 n. 1 124-126 36; 40; 42 ; 44 ; 50-51 128 44 ; 52 130 28 142 166 254 41 Sur V ambassade, 114 27 ; 53 ; 165 115 1 116 9 ; 12 ; 17 138 52 n. 6 ; 165 140 165 142 7; 166 Euripide Or este, v. 1094 (scholie) Ion, v. 89-90 v. 416 HÉRODOTE II, 180 V, 62 VII, 132 2 ; 19 210 64 139 116 6 ; 14

254 175 178 200 214

L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON 38 39 37 n. 5 ; 52 29 PlNDARE IVe Pythique, v. 118 (scholie) 12 Ve Pyihique, v. 42-46 210 Plutarque Quaesliones graecae, 9 (292 E) 41 De Ε apud Delphos, 4 (386 B) 84 De Pythiae oraculis, 9 (398 C) 75 29 (409 A) 38 De defedu oraculorum, 51 (438 B) 84 An seni respublica gerenda sit, 20 (714 B) 25 De Herodoti malignitate, 42 (873 C) 54 Vitae, Cimo, 10-11, 54 Themistocles, 20, 3-4 6 ; 28 ; 29 POLYBE XX, 4, 2 107 Sophocle Trachiniennes, v. 638-639 38 Strabon IX, 3, 7 (C 420) 1 ; 17 ; 37 3, 8 (C 420) 17 ; 52 4, 17 (C 429) 37 ; 52 15 n. 2 XIII, 3, 3 (C 621) Théopompe Fr. 63 (Jacoby) 12 Thucydide 54 I, 132 TlMOCRATES Orationes 24, 150 50 XÉNOPHON 145 Helléniques, VI, 3, 7-9 142-146 VI, 4, 2 138; VII, 1, 37 203

Homère

212 Odyssée, XIX, , v. 37-38 212 XX, v. 354 Hypéride Déliacos 28 n. 2 Justin 54 VIII, 1, 4 XXXIV, 8, 4 210 LlBANIOS Orationes, 64 24 ; 27 ; 34 Lucien De domo 211 n. 1 ; 212 Pausanias (Locrien) Sur les Amphictyons IV, vu, IX, χ, 1

Pausanias le PÉR1ÉGÈTE 18 34, Π 35, 5 38 24, 4 36 17 36, 2 82 sq. ; 164 sq. 2, 3 165 2, 7 208 n. 1 5, 13 7, 1 17 1 n. 3 8, 1 8, 2 6 8, 3 16 8 8, 4-5 16, 2 217 17 34, 2

INDEX DES MOTS GRECS

άγεμόνες (πλίνθοι) : 202. αγορά (πυλαία) : 19 ; 38 ; 39. (τέλειος) : 66-68. άγορατρός : 26 ; 50. άλία : 69. άλως : 70. άμισθί (?) : 36. αμφικτιονία : 20 ; 25 ; 29. Άμφικτίονες : 1 ; 3 ; 13 ; 29 ; 36 ; 50 ; 51 ; 130 ; 165 ; 166 η. 2 ; 167 η. 2 ; 239-240. άμφικτυονεύμεναι (πόλεις) : 102. άμφικτυονικόν άργύριον : 48 ; 126. σύστημα : 14 ; 17. αναγραφή (νομισμάτων) : 129 η. 3. άνακαλεΐσθαι : 66. άνάλωμα : 127. άνδριάς : 205. (δ μέγας ά.) : 190. άντίστ[αθμα] : 211. απαίδευτος : 28. άπουσίαι : 126 ; 129 ; 131 sq. ; 133 ; 134. άργύριον : 135 ; 177. άργυροκοπία : 129 η. 3. άργυρολογέοντες : 104; 113; 114; 115; 151 ; 156 ; 161 ; 181. άριστίνδην : 23 ; 65. αρχή : 89 ; 95 ; 96 ; 123. άρχιπρύτανις : 85. αρχιτέκτων : 108 η. 2. άρχοί : 75. άρχων, άρχοντες : 62 ; 75 ; 81 ; 82 ; 83 ; 84 ; 85-88. άττικόν (άργύριον) : 126. αυτόνομοι : 13. βάθρα : 205. βασιλεύς : 84. βουλά : 71 ; 72 ; 74 ; 75; 77. βούλειον : 75. βουλευτήριον : 77 η. 2. βουλευτής : 75 ; 85 ; 88 ; 181.

γα ιερά : 56. γνώμα : 52 ; 53 ; 54. γραμματεύς : 75. γραμματεύων : 72 ; 74 ; 75. γραμματιστής : 113. γωνιηΐοι : 202. δαμιοργεΐν : 62-63. δαμοτεύεσθαι : 62-63. δεκαταί : 92. δεξιόν (άργύριον) : 135. δημοκρατούμεναι πόλεις : 13. διαξόοι : 216. διάπρισις : 211 ; 213. δικάζειν : 24 ; 27 ; 53. δίκαια (παρακείμενα) : 8 ; 22 ; 23. δίκη : 53. δίοδοι : 56. διοίκησις (ό της δ.) : 128. δίχους : 135. δόγμα (των Άμφ.) : 13 ; 34 ; 53 ; 97 ; 99 ; 142 ; 145. δοκοί : 211 ; 212. δόσις (πράτα, δευτέρα...) : 156 ; 178 ; 179 ; 181 ; 183 ; 213. δυσφύλακτος : 17. έγγυοι : 117 ; 123. έγδικάζειν : 55. έγκαυσις : 37. έδώκαμεν (-καμες) : 90-91 ; 100 ; 101 ; 169 ; 190 ; 191 ; 245. (άπεδώκαμες) : 177. εΌνος : 3 12 ; 13 ; 52. εικόνες : 205. ειρήνη (-να) : 7 ; 100 ; 146 ; 167. είσιτάματα : 193 ; 194 ; 196 ; 198 ; 205. έκατόμβα (ό έπί ταν έ.) : 52. εκκλησία (των Άμφ.) : 50. (των Δελφών) : 66-67. (έννομος έκ.) : 67-68. (πρόσκλητος έκ.) : 68. εναγείς : 31-32.

256

L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON (κελευόντων των ί.) : 91 η. 1 ; 117 η. 1 ; 122 ; 125. ιερόσυλοι : 36. 'ίπποι : 205. ίσοδαμιοργός : 64. ίσοπρόξενος : 64. ίσχέπλινθα : 220. καινον άργύριον : 126 ; 131. καλαμίδες : 214. καρύκειον : 38. καρυξ : 52 ; 113. καταβολά : 169. καταξοά : 216. κατασκευα (τας λιθαγωγίας) : 205. κεραμίς : 215. κέραμος (προστηγαστήρ) : 215. κεράτινος βωμός, κεράτων : 210. κεφάλαιον : 126 ; 128 ; 129. κηρύκειον : 58. κοιλόσταθμος : 220. κοινή πολιτεία : 61. κοινον των Άμφ. : 13 ; 50. κ. των Θετταλών : 20. κ. των Λοκρών : 20 ; 22. κονίασις : 37 ; 216. κρίσις : 27 ; 53 ; 165. κυμάτιον : 216. κυπάρισσος : 221 ; 222. κύριος : 76. κ. νόμος : 77 η. 2. κ. των ψηφών : 27. λαμπαδισταί : 88. λατύπα : 213. λιθαγωγία : 197 ; 205. λογισμός : 13 ; 181 ; 184. λώτις : 52. μαντευόμενοι (οίκος των μ.) : 203. (στέγαν τοις μ.) : 203. μεσόδμαι : 210 ; 211 η. 2 ; 213-214. μεσόστυλα : 211 η. 3. μετέχειν τοϋ ίεροϋ : 17. ναοποιαι 98. ναοποιΐα : 109. ναοποίϊον : 111-112. ναοποιοί : 40 ; 98 ; 99 ; 100 ; 101 ; 108 η. 2 ; 111 ; 169 ; 174 ; 178 ; 179 ; 181 ; 182 ; 183. (ν. οι εν τώι πολέμωι) : 153 ; 181 (έπιστειλάντων των ν .) : 118 ; 177 ; 179 : 180. : :

άναρχος : 8δ ; 88. έξαγωγά : 213. εξάμηνος : 72. έξαρέσασθαι : 30 ; 31 ; 54. έπαρχαί : 73 ; 112 η. 1 ; 115 ; 139 ; 142 ; 143 ; 154 ; 158 ; 162 ; έπάρχειν : 161-169. επιγνάφεια : 207 η. 1. έπιδέκατα : 164 η. 1. έπικαταλλαγή : 132. έπικέφαλος όβολός : 73; 107; 139-140 ; 143 ; 147-159 ; 160 ; έπιμηνιεία : 40 ; 119. έπιμήνιος : 119. έπιμηνιεύων : 40 ; 49 ; 113 ; 114 ; 119 ; 120 ; 178-179 ; 182 ; 183. έπιξοά : 216. έπιστέλλειν : 118 ; 180. έπιτιμάματα : 117. έπιψηφίζειν : 52. εργασία : 168 ; 200. [έργασ]τήρια : 214 η. 1. έ>γωναι : 180 et η. 1 ; 182. ευγενείς : 64 ; 65. εΟθυναι : 125. εύθυντηρία : 216. εφόδια : (13) ; 101. Ιερόν (τοϋ Άπ.) : 75. ζαμίαι : 117. ζύγαστρον : 111-112 ; 117. ήμιόλιον : 140 ; 149-150.

141 ; 175.

114; 175. 115 ;

θεόν (κατά θ.) : 24. θλάσις : 134-135. θυμελοποιοί : 95. θύραι : 220 ; 222. θύρετρον : 220. θυρίς : 210 η. 2. θύρωμα : 127 η. 2 ; 199 ; 203 ; 219 ; 220 ; 222 ; 223. θυσία : 51. ιερεύς : 84. ίεροκηρυξ : 36. ίερομνημονεϊν : 24

46 ; 47 ; 48

ίερομνημοσύνα : 20. ίερομνήμων : 13 ; 36 et n. 5 ; 50 55; 56 ; 184. (Ί. των άμφί...) : 47. (ί. τώμ μετά...) : 47 ; 49.

49 ; 100.

INDEX DES MOTS GRECS (κελευόντων των ν.): 117 η. 1 ; 118 ; 180. (παρεόντων των ν.) : 180. ναός (τοϋ Άπ.) : 138 ; 144 ; 146 ; 161 ; 213. ναός : 127 η. 2. ναποϊαι : 98. νεωποιοί : 98. νηός (της Δήμητρος) : 37. νομίσματα : 129 η. 3. ξύλα έλάτινα : 213. κυπαρίσσινα : 222. μακεδόνικα : 213. ξύλωμα : 216. οϊκησις : 58. οίκοδομία : 146. οίκος (των μαντ.) : 203. ομφαλός : 219. δροι : 56. όροφά : 213. όρφανοφύλαξ : 93. παλαιόν άργύριον : 126. πανδοκεϊον : 35. παρέχειν : 210 ; 214 ; 219. παρξοά : 216. παστάδες : 58 ; 203. περίβολος : 37 η. 5. περίστασις : 155 ; 199 ; 200 ; 213 η. 1. περίστυλον : 213 η. 1. πέροδος γας ίερας : 55-56. πίνακες : 112 ; 117. πλήθος (κατά π.) : 51. πλίνθοι έτερόπλευροι : 216. πόλις, πόλεις : 2 ; 12 ; 13 ; 29 ; 44 ; 144 ; 169. (των Δελφών) : 67 ; 68 ; 71 ; 72 ; 76 ; 77 ; 116 η. 3 ; 126 ; 174 ; 177 ; 178 ; 179 ; 184 ; 192. (Αθήναι) : 28 η. 2. πολιτεία : 61 ; 64. πρίασθαι : 221 ; 223. προαιρετοί : 71 ; 184. πρόγονοι : 36 ; 40. πρόναος : 219. πρόσοδος : 126 ; 128. πρόστασις : 217. προστατεύοντες : 112 ; 113 ; 114 ; 118 ; 119 ; 179 ; 182 ; 183. προστεγαστήρ : 215. πρόσχημα : 25. προφητεύειν : 64.

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προφήτης : 84. πρυτανείαν (κατά) : 24. πρυτάνιες : 80 ; 81 ; 85 ; 87 ; 88 ; 90 ; 244 ; 245. πρυτανεύειν : 82-83 ; 85 ; 87. Πύθια (τα) : 41 ; 51. Πυθίας (ή) : 124. πυθικά ε'ργα : 58. πυθιονικών αναγραφή : 58. πυλαγορεϊν : 36. πυλάγορος, -ράς : 26 ; 27 η. 1 ; 28 η. 2 ; 29 ; 32 ; 36. πυλαία : 3 ; 13 ; 19 ; 37 ; 39 ; 40 ; 169 ; 239-240. (ήριναι [-ας] π.) : 40 et n. 2 ; 43 ; 50 ; 159 ; 161 ; 169 ; 177 ; 178 ; 186. (όπωριναι [-ας] π.) : 39 ; 40 et n. 2 ; 42 ; 178 ; 179. Πυλαία : 51. Πύλαι : 36. πυλίς : 57 η. 6. πωλητηρες (ταν δεκαταν) : 92. σελίδες : 200. σκανάματα : 213 η. 1. σταθμός : 156 η. 1. στέγα (τοις μ.) : 203. στεγάζειν : 127 η. 2. στέφανος : 24. στήλη (στάλα) (εν άι οι ναοποιοί) : 91 η. 1 ; 99. (εν ήι τα κεφάλαια) : 128 ; 192. (έν ήι των ν. αναγραφή) : 129 η. 3. (εν ταΐς τα έπαρξάμενα) : 161. (όφ. δε[υτέρα] στ.) : 176. ( τρί[τα] στ.) : 176. (κατά τάς διόδους) : 56. στρατηγός : 84. συμβάλλεσθαι : 138 ; 144 et n. 1. συμμαχία : 45 ; 239. σύνδικος : 28 η. 2. συνέδριον : 29 ; 32 et η. 1 ; 33 ; 35 ; 41 ; 165. (έμ Πυλαίαι) : 38 ; 55. (έν Δελφοΐς) : 38. σύνεδροι : 50 et η. 1. ταμίας : 13 ; 47 ; 128 ; 191. ταρσοί : 214 η. 1. τεθμοί : 70. τειχοποιοί : 95 ; 101 η. 1. τιμοϋχοι : 64. τραγώδειν : 33 η. 1.

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l'amphictionie, delphes et le temple d'apollon χειροτονεΐν : 27 η. 1. χειροτονητός : 107 et η. 1 ; 123. χειροτονία : 27 ; 107. χύτροι : 38. χωρίον : 49. ψήφισμα : 57 η. 2 ; 70. ψήφος ίερομνημονική : 4 (ψ. φέρειν) : 24 ; 27. (σύν ψ. τόα νικεούσαι) (σύν ψ. ταΐς έννόμοις) (μετά ψ. καΐ κρίσεως) : η. 2 ; 16 ; 27. : 68 ; 69. : 67-68. 27 ; 53 ; 165.

ύπαρχιτέκτων : 108 ; 117. υπάρχον, υπάρχοντα : 126. ύπογραμματεύς : 36. ύποδόκιον : 201 ; 216. ύποπρύτανις : 86. ύπωροφία : 199 ; 216. φθοΐς : 41. φόρος : 52. φραγμόν (?) : 219. χάσμα γης : 217.

INDEX DES NOMS

DE PERSONNES

(ar : archonte, entr : entrepreneur, h : hiéromnémon. n : naope ; (a), argurologéôn ; (p), prostateuôn. pry : prytane)

Abaeocritos, Béotien, n : 107. Achaiménès, ar : 14 n. 2 ; 157 ; 187. Acilius Glabrio, consul : 56. Acrisios, roi d'Argos : 1-2, 19 ; 23 ; 37. Aeschylos, ar : 159-161. Agasicratès, architecte : 208 n. 1. Agasicratès, entr : 37. Agathoclès, architecte : 208 n. 1. Agathoclès, Athénien, ar : 82-86. Agathon, architecte : 58 ; 155 ; 207-208 ; 224. Agathonymos, entr : 197 ; 198. Agathyllos, pry : 82. Agippos, Macédonien, h : 14 n. 2. Aigylos, bouleule : 178. Ainésidamos, Delphien, donateur : 141 ; 163. Alcésippos de Calydon : 81 ; 87-88. Alcméonides, à Delphes : 57 ; 116 ; 137 ; 190; 210. Alexandre : 25 ; 49 ; 79 ; 108 ; 109 ; 110 ; 122 ; 123 ; 180. Alexéas, ar : 87. Amasis d'Egypte : 139 ; 163. Ampharès, Phocidien, n 115; 150 (a); 178 (p). Amphictyon (héros) : 1 ; 37. Amyntas III de Macédoine : 110. Amyntas (1 et 2), bouleute : 87. Amyntôr, de Phères, n : 102 (p). Amyntôr, Achéen, entr : 210. Anaxis, Phocéen, donateur : 163. Antichares, ar : 97 n. 2 ; 146 n. 1 ; 147 ; 148-151 ; 159 ; 160 ; 162 ; 233. Antiphatès, de Scotoussa, n : 150 (p). Antochos, Locrien, π : 103. Apémantos, Athénien, h : 24. Archélaos, bouleute : 87. Archépolis, Macédonien, h : 14 n. 2. Archôn, Phocidier d'Abae : 63.

Archôn, ar : 153-155 ; 160 ; 194 ; 233 ; — printemps : 7 ; 112 ; 178-179 ; 183 ; 197 ; 205 ; 207. Argilios, ar : 74 ; 160 ; 184 ; 223 ; 233 ; — automne : 176 ; — printemps : 173 ; 182. Aristagoras, Delphien, n : 109 ; 114 (a) ; 150 (a) ; 178. Aristagoras, père de Dioscouridas, Del phien : 157. Aristandros, Tégéate, entr : 200. Aristocleidès d'Apollonie, donateur : 163. Aristomachos, Delphien, n : 98. Aristomédès, Péloponnésien, h : 5. Aristonymos, ar : 82 ; 87 ; 154 ; 156 ; 160 ; 171 ; — automne : 73 ; 118 ; 155 ; 156 ; 168 ; 176 ; 183 ; 190 ; 200 ; 233. Aristonymos, pry. : 87. Aristophylidas, de Larissa, n : 98 ; 103 ; 107. Aristote : 58 ; 61 ; 85. Aristoxénos, ar : 106 ; 153-154 ; 160 ; 233 ; — automne : 180-181 ; — printemps : 118; 176-178. Astycratès, Delphien, banni : 35 ; 57. Athanion, Delphien, donateur : 112. Athanogeitôn, Béotien, entr : 116; 197; 198; 218. Attale Ier (stoa d') : 57. Attale II, donateur : 67 ; 81 ; 87 ; 149. Auguste, empereur : 11 n. 1 ; 15 ; 59. Autias, ar : 153-154 ; 160 ; 233 ; — automne : 112. Autoclès, Athénien, député à Sparte : 145. Babylos, ar : 23. Bathyllos, ar : 71 ; 234 ; — automne : 123 ; — printemps : 192. Boiotos, héros : 1.

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON Damophanès, Corinthien, n : 115 (a) ; 150 (a) ; 197-198. Damothémis, Phasélite, donateur : 162. Damotimos, bouleute : 178. Damoxénos, ar : 153-154; 155; 156; 160 ; 167 ; 176 ; 194 ; 199 ; 223 ; 233 ; — automne : 100 ; 167 ; 182 ; 204 ; — printemps : 112 ; 183 ; 200. Daochos, Thessalien, ft : 25 ; 47 ; 48 ; 133. Daos, entr : 207. Démétrios, fils d'Aristarchos, Athénien : 25; 51. Démétrios, fils de Phormion, de Pagases : 14 n. 2; 157. Démosthène : 28 ; 30 ; 42 ; 44 n. 2 ; 95 n. 2; 164; 167; 190 (cf. index des auteurs). Denys, tyran de Syracuse : 146. Dercylos, Athénien, ambassadeur : 166. Deucalion : 64. Dexis, Corinthien, n : 112 (p). Dieuchidas, Mégarien, n : 107. Dioclès, Locrien, n : 103. Dioclès, de Crotone, entr : 210. Diodoros, Delphien, père d'Eutéleia : 63-64. Diognétos, Athénien, h : 28 ; 31 ; 34 n. 1 ; 190. Dion, ar : 57 ; 87 ; 158 ; 160 ; 162 ; 170171 ; — automne : 48 ; 114 ; 161 ; — printemps : 43 ; 100 ; 101 ; 126-127 ; 192 ; 199 ; 221. Dioscouridas, Delphien, pry (?) : 157. Domitien, empereur : 215. Échénice, de Phlionte, donatrice : 163. Énéas, pry : 82. Épias, pry : 82. Éphialte, Malien : 29. Ëpigoné, de Mantinée : 213 n. 1. Éribas, ar : 73; 158; 170; 171; 172; 184-187 ; 234. Eschine, pylagore : 28 ; 30 sq. ; 43 ; 54 ; ambassadeur : 164 ; 166 (cf. index des auteurs). Étymondas, pry : 82. Étymondas, n : 98 ; 103 ; 184. Eucratès, Delphien, entr : 109 n. 1. Eucritos, ar : 79 ; 187 ; 234. Eugeitôn, de Tanagra ft et n : 108. Eumène II, donateur : 81 ; 87 ; 149. Euphanès, de Trézène, n : 103. Euphranès, Athénien, Λ : 25. Euphorbos, architecte : 38 ; 190.

Cadys, ar : 62 ; 65 ; 68 ; 76. Calliclès, Delphien, père de Callicratès : 157. Callicratès, Delphien, pry (?) : 157. Callicratès, Delphien, n : 184. Callicratès, Arcadien, entr : 210 ; 212-213. Callidamos, ar : 41. Callippos, bouleute : 178. Callisthénès, neveu d'Aristote : 58. Caphis ar : 25 ; 105 ; 171 ; 234 ; — automne : 105-106 ; — printemps : 100; 103 n. 1 ; 170; 244. Capôn, Béotien, entr : 197. Céphalon, de Pélinna : 103. Chairolas, ar : 82 ; 154 ; 155 ; 160 ; 161 ; 171 ; 196 ; 233 ; — printemps : 168 ; sous Cléon archonte : 155; 179; 183 n. 1. Chairolas, entr : 197. Charixénos, ar : 171 ; 187 ; 189 ; 234 ; 243 ; — printemps : 5 ; 7 ; 71-74 ; 78-79 ; 100 ; 106 ; 118 ; 176 ; 184 ; 243. Charixénos, Delphien, n : 98. Cimon, Athénien : 54. Claude, empereur : 63. Cléoboulos, ar : 73; 184; 186-187; 234. Cléomachos, Locrien, ft : 34. Cléombrotos, Lacédémonien : 144-145. Cléomène, roi de Sparte : 162. Cléon, ar : 129 ; 153-154 ; 160 ; 161 ; 171 ; 172 ; 194 ; 201 ; 233 ; — automne : 129 ; 167 ; 168 ; 197 ; 198 ; 199 ; 200 ; 206 ; 207 ; 212 ; — printemps : 168169 ; 190 ; sous Archôn archonte : 178-179; 183 ; 198. Cléonice, de Phlionte, donatrice : 163. Cléophanès (1 et 2) pry : 87. Cléotas, Perrhèbe, n : 103. Colosimmos, Thessalien, Λ : 25 ; 35 ; 46 ; 47; 49; 121 ; 133; 191. Corydallos : 29. Cottyphos, Thessalien, ft : 25 ; 35 ; 46 ; 47 ; 49; 51 ; 121 ; 133; 191. Cratôn, Delphien : 66. Crésus : 139. Damaios, ar : 13. Damocharès, ar : 158; 161; 170-171; — automne : 56 ; 100 ; 101 ; 105 ; 114 ; — printemps : 47. Damocratès, ar : 171. Damon (1 et 2) bouleute : 87. Damon, pry (?) : 157.

INDEX DES NOMS DE PERSONNES Eutéleia, Delphienne : 63-64. Euthippos, Lacédémonien, h : 5 ; 6 ; 7 ; 105 ; trésorier : 5 n. 1. fEuthrésios : 5 n. 3. Euthycratès, Athénien, n : 107. Évagoros, entr : 168. Évarchidas, ar : 66 ; 71 ; 78-80 ; 81 ; 90 ; 185-186; 187; 234. Évormos, Locrien, n : 103. Gallion, proconsul : 63. Hadrien, empereur : 8 ; 16. Hellas, Phocidien : 149. Héracleidas, ar : 57 n. 2. Héracleidas (?) ar : 89 n. 1. tHéracleidas, ar : 82-84. Héracléios, ar : 82-84 ; 86; 97; 159; 160 ; 233 ; — printemps : 114 et n. 1 ; 118 ; 146 n. 1 ; 147 ; 150-152 ; 153-154 ; 161 ; 176-178; 181. Héracléios, bouleute : 83 n. 1. Héréas, de Lamia : 36 n. 5. Hermôn, Béotien, enir : 214 n. 1. Hiérinos, ar : 153-154 ; 160. Hiéron, ar : 50. Hiéron, Delphien, père d'Aigylos : 178. Hiérondas, ar : 83 n. 1. Hippias, de Pélinna, n : 103. Hippias, Delphien, père de Damon : 157. Hyperbolos, Athénien, h : 24. Hypéride : 28 ; 54. Labôtas, Corinthien, n : 197-198. Labyades, phratrie delphique : 62 ; 65 ; 69; 85 n. 1. Larisios, Delphien, n : 98. Lasthénès, Athénien : 110. Léon, Macédonien, n : 103. Locros, héros : 1. Lycurgue, Athénien : 70. Lykinos, ar : 171 ; 234. Lysimachos, ar : 64. Lysôn, ar : 92. Maimalos, ar : 72 ; 73 ; 173; 187; 234. Malos, héros : 1. Me[---], pry : 82. Médeios, de Larissa, fils d'Oxythémis : 107. Médeios, de Larissa, fils d'Aristophylidas, n : 98; 103 ; 107. Mégaclès, ar : 158.

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Ménaichmos, ar : 73 ; 184-185 ; 186 ; 187 ; 234. Ménéciatès, Delphien, père de Nicomaque : 178. Ménédémos d'Érétrie, h (?) : 223. Menés, ar : 67. Méton, Athénien, astronome : 24. Midias, Athénien, pylagore : 28; 31. Mnasiclès, Éniane, entr : 38. Mnasimachos, ar : 160 ; 233. Mnésilochos, Athénien, h : 167 n. 2. Molossos, Athénien, entr : 155. Néossos, de Larissa, n : 150. Nicasippos, Thessalien, h : 26. Nicéas, Locrien, n : 103. Nicératos, Éginète, n : 103. Nicodamos, ar : 87. Nicodamos, Argien, entr : 155 ; 180 ; 197; 200; 204; 206-207; 211; 213; 218 ; 222. Nicomaque, Delphien, n : 178. Nicon, ar : 153-154 ; 160 ; 233 ; — printemps : 100 ; 181 ; 208 n. 1. Nicostratos, de Larissa, h : 13 ; 20. Oeolicos, de Larissa, n : 103. Onétès : 29. Onomarchos, Phocidien : 153 ; 205. Orestas, de Crannon, n : 102-103. Oreste, Delphien, père de Diodore : 63. Ornichidas, ar : 56 et n. 4 ; 171 ; 234. Oxythémis, de Larissa, père de Médeios : 108. Palaios, ar : 48 ; 91 n. 1 ; 111 n. 1 ; 160 ; 168 n. 1 ; 171 ; 191 ; 233 ; — automne : 13 ; 42 ; 43 ; 46 ; 100 ; 121 ; 123 ; — — printemps : 47 ; 91 n. 1 ; 170. Pancôn, Thébain, donateur : 162. Panera tes, Argien, entr : 116; 207. Pasion, entr : 178 ; 180 ; 207. Pausanias, Locrien, historien : 1. Pausanias, de Méthoné, h et trésorier : 123. Pausanias le Périégète : 5 ; 7 ; 82-84 ; 216 (cf. index des auteurs). Pausanias, roi de Sparte : 54. Pausanias, Thessalien, h (?) : 56. Peithagoras, ar : 82 ; 154 ; 160 ; 161 ; 169; 171-172; 196; — printemps : 168; 188; 190. Perpolas, de Larissa, entr : 38 ; 55 ; 57 ; 164 n. 1. 18

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON Tarantinos, ar : 82 ; 87. Télénicos, Épidaurien, n : 108. Téléphanès de Sicyone, enlr : 155 ; 197 ; 200 ; 206 ; 207 ; 222. Télésagoros, Phocidien d'Abae : 63-64. Télésarchos, Delphien : 162. Télésias, Épidaurien : 108. Teucharis, ar : 36 ; 158-154; 160; 233; — automne : 112; 159; 176; — printemps : 182. Thédaisios, nom d'homme : 83 n. 1. Thémistios, nom d'homme : 83 n. 1. Thémistocle : 6 ; 28 ; 29. Théoaistos, bouleute : 178. Théodoros, Athénien, acteur : 163. Théolytos, ar : 24 ; 171 ; 234. Théon, ar : 87 ; 106 ; 187 ; 234 ; — prin temps : 100 ; 101 ; 223 ; 234. Théon, pry : 82 ; 87. Theucharis, ar : 153-154 ; 160 ; 233. Theugénès, Cnidien, entr : 200 ; 201 ; 214215. Theuphantos, entr : 207. Thoiniôn, ar : 92 ; 187 ; 234. Thrasyclès, Athénien, pylagore : 31. Thrasydaios, Thessalien, h : 25 ; 47 ; 48 ; 133. Thrasymédès, Parien, ébéniste : 220. Thyméas, ar : 43 n. 1 ; 171 : 234. Thyméas, pry : 82. Timanoridas, Macédonien, n : 103. Timasicratès, Perrhèbe, n : 103. Timéas, d'Apollonie, donateur : 162. Timon, de Tricca : 149. Timothée, Athénien : 110. Tisandros, de Trézène, n : 103. Xénocharès, bouleute : 178. Xénodôros, architecte : 155 ; 193 ; 197198; 204; 207; 208 n. 1. Xénon, Delphien, pry : 157. Xénostratos, Delphien : 157. Xénotimos, Sicyonien, π : 109. Xénotimos, d'Héraclée du Pont, médecin, donateur : 163.

Persée, petit-fils d'Acrisios : 2. Phalaicos, Phocidien : 156 n. 1 ; 165. Phantos, de Trézène, η : 103. Philippe II (et l'ambassade athénienne) : 1 ; 7 ; 9 ; 12 ; 27 ; 165 ; (et la session de l'été 346) : 14 et n. 2 ; 42 n. 2 ; 165-167 ; (admis dans l'Amphictionie) : 18; 44 n. 1 ; 52-53; 166-167; (et les trésoriers) : 122-123 ; (et la monnaie amphictionique) : 132-134 ; (corrompt Lasthénès) : 110; (assassiné) : 170; 171. Philippos, Macédonien, n : 109. Philippos, d'Homolion : 149. Philocrate : 164-165. Philolaos, Lacédémonien, n : 109 ; 178 (p). Philomélos, Phocidien : 156 n. 1 ; 205. Philon, trésorier des Phocidiens : 156 n. 1. Phoibidas, Lacédémonien : 54. Phrynondas, de Gyrton, n : 102. Pleistôn, ar : 66 ; 71 ; 78-79; 81, 184186; 187; 234. Plutarque : 30 ; 58 ; 63 ; 84 (cf. index des auteurs). Politas, Thessalien, h : 26. Polyxénos, Perrhèbe, n : 103. Praxiôn, Tégéate, entr : 200. Prôros de Cyrène, olympionique : 82. Prothoos, Lacédémonien : 138 ; 144-145 ; 146. Proxénos, de Larissa : 149. Pythéas, Éginète, n : 103. Pythodoros, Athénien, n : 107. Python, de Thespies, n : 103. Sakedallos, bouleute : 178. Samias, Thébain, n : 150 (p). Satyros, Delphien, entr : 223. Simias, Thébain, n : 107. Simylion, Delphien, n : 103; 178; 184. Siôn, entr : 207. Siracos de Kyphaira : 149. Spintharos, Corinthien, architecte : 106; 208. Stephanos, Athénien, ambassadeur : 166.

INDEX GÉNÉRAL Abantes (de l'Eubée) : 15. Abydos (sa monnaie d'or) : 163. Achéens de Phthiotide, et les Mèdes : 6 ; leurs hiéromnémons : 20-21 ; 25 ; dépossédés au profit de Nicopolis : 15 ; ne nomment pas de naopes : 102 ; dans un acte d'affranchissement : 41. Adjudication des travaux du temple : 115-117; 202-203. Adyton : 217. Agora de Delphes : 18 ; 65-71. Agoratres : 3 ; 26-27 (cf. pylagores). Agrigente (temples d') : 209 n. 1. Aigialé d'Amorgos (archiprytane) : 81 n. 1 ; 85. « Aire » de Delphes : 70 ; 88. Alcésippeia : 87. Amantia (ses prytanes) : 81 n. 1. Amphictionie, orthographe : xi ; défini tion: 3 ; son archaïsme : 1-3 ; n'est pas une symmachie : 53 ; transformée en symmachie ? 41-46 ; 12 États et 24 hiéromnémons : 14 sq. ; entrée de Delphes : 17-19 ; de Sparte : 4-9 ; de Philippe et de ses descendants : 14 et n. 2 ; de Magnésie du Méandre et de Chios : 9-11, 15; des Étoliens, des Athamanes, de Céphallénie : 11 n. 1, 15; de Nicopolis : 15; cas de Priène : 9-10 ; des Perrhèbes-Dolopes : 16-18 ; nombre des hiéromnémons porté à 30 : 15-16 ; sessions aux Thermopyles et à Delphes : 36-39 ; Ecclesia des Amphictions : 50-51. Voir Hiéromnémons, Pylée, Synédrion. Amphissa, et l'affaire des boucliers : 3135 ; 44 ; accusée de soudoyer Démosthène : 28 ; 30 ; et la quatrième guerre sacrée : 12 ; 38 ; 42 ; 43 ; 44 ; 54 ; son naope évincé après Chéronée : 109 ; 111 ; juge une querelle entre Locriens : 22 ; 55 ; étrangère au koinon des Locriens : 20 ; récuse le bornage amphictionique : 56. Analemma : 57. Andriens, donateurs : 162. Anthéla : 37. Apellaios, premier mois de l'année civile delphique, dernier mois de l'hexaménie amphictionique : 81 n. 3 ; 178-179 ; 198 ; 235. Apollon, dans le serment amphictionique : 35 ; 45 ; temple à Delphes : 73 ; 138 ; à Bassae : 106 ; statue consacrée après Salamine : 190 ; Sitalcas : 190 n. 1 ; Apollon Ptoios : 13 ; Genêtor à Délos : 210. Apollonia d'Illyrie, son prytane : 81 n. 1 ; du Pont (?), donatrice : 163. Archiprytane : 81 n. 1 ; 85 et n. 2. Architecte, de Γ Amphictionie : 93 ; et les naopes : 108 et n. 2 ; 115; 117; 119; salaire payé par les naopes et par Delphes : 197-198 ; Xénodôros remplacé par Agathon : 206-208. Voir Agasicratès, Agathoclès, Agathon, Euphorbos, Spintharos, Xénodôros. Archontes à Delphes : 85-88. Argos, patrie d'Acrisios : 4 ; 23 ; son Conseil semestriel : 75 ; ses naopes : 102 ; 104 ; 105 ; 242 ; ses entrepre neurs : 200 ; son temple d'Héra : 106 ; témoin du dernier (?) versement phocidien : 170. Voir Nicodamos, Pan era tes. Artémis, dans le serment amphictionique : 35 ; 45. Athamanes, dans l'Amphictionie : 11 n. 1 ; 15. Athéna Cranaia : 167 ; Ilias (monnaie d'A.) : 133 ; Pronaia : 35 ; panoplie d'A. offerte par l'Amphictionie : 52; 141. Athènes, membre de l'Amphictionie avant le synoecisme : 2 ; représentée à chaque session du Conseil : 20 ; son hiéromnémon : 24-25 ; absente en 340 et 339 : 190 ; ses pylagores : 25 n. 2 ; 27 ; 28-35 ; ses naopes : 104-107 ; 242 ; sa Boulé et les hiéra chrêmata : 77 ; ratifie les décrets amphictioniques : 43-46 ; 239-241 ; conquiert Skyros : 54 ; assignée par Délos : 7 ; 28 ; 54 ; par les Locriens d'Amphissa : 54 sq. ; soutient les Phocidiens : 45 ; les aban-

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON

donne : 164-166 ; juge d'une querelle entre Locriens : 22 ; 55 ; lettre à Denys : 146. Attaleia, à Delphes : 88. Attique (monnaie) : 128; 131-132; 163. Autels, dans le temple de Delphes : 217 ; 218 ; dans le Pythion de Délos : 210 ; d'Amphictyon aux Pyles : 1 ; 37 ; de Demeter et d'Héraclès aux Pyles : 37 ; grand autel d'Apollon : 88.

Géos (donateurs de) : 162. Céphallénie, admise dans l'Amphictionie : 11 n. 1 ; 15. Chalcis, et la querelle eubéenne : 22-23 ; 55. Chaladra, cité d'Élide : 64. Charpente (bois de) : 155 ; 200 ; 202-203 ; 208-214 ; 222. Chéneau du temple, modèle : 155; 200; de type épidaurien : 216 ; longueur d'un bloc : 208. Chéronée : 21 ; 107 ; 191. Bassae (temple de) : 210. Béotiens, membres de l'Amphictionie : 3 ; Chios, admise dans l'Amphictionie : 4 n. 2 ; 9 ; 10-11 ; 15 ; son hiéromnémon : et les Mèdes : 6 ; au congrès de Sparte : 25 ; 26 n. 1 ; prytanes : 89. 142; en 346 : 166; adjudicataires du temple : 116 ; leurs naopes après 335 : Cirrha, son territoire confisqué : 12 ; 19 ; 55 ; visible du synédrion : 38 ; port 105 ; 109. Voir Abaeocritos, Athanode Delphes : 162 ; 204-205 ; 217 ; 221 ; geitôn, Capôn, Hermôn. 224. Bibliothèque à Delphes, 57. Cléones, n'envoie pas de naopes : 102. Boathoos, mois delphique, 43 ; 45 ; 121 ; Cnémis (Mont) : 22 ; 28. 149 ; 235. Cnidien (entrepreneur) : 200. Bois de construction, charpente : 200 ; 209 ; 210-211 ; palissade : 219 ; coffrage Coffres à dossiers des naopes : 111-112; protecteur : 216 ; pour la porte : 203 ; 117; 204. Colophon (prytanes à) : 89. 220-223 ; de cyprès : 210 ; 220 ; 222 ; Congrès de Delphes (368) : 203 ; de de pin : 210-211 : bois macédoniens : Sparte (371) : 142-145. 110; 213. Bornage amphictionique : 56. Conseil amphictionique : voir Synédrion ; Boucatios, mois de la pylée d'automne : de Delphes : voir Bouleutes. 3 ; 39-41 ; 42 ; 50 ; 81 n. 3 ; 121 ; 165 ; Consultants (abri des) : 203 ; (isoloir 235 ; les premiers jours du mois des) : 203. terminent la pylée de printemps : 179. Contributions libres (έπαρχοά) : 140-141 ; Boucliers d'or (affaire des b.) : 30 sq. ; 54. 142; 143; 147-148; 159-164. Bouleutes (de Delphes) : 71-77 ; appelés Corcyre (prytanes à) : 81 ; 89. « archontes » : 85 et n. 1 ; 88 ; s'occu Coré-Perséphone, son sanctuaire aux pent exclusivement de la comptabilité Pyles : 37 ; 190 ; à Tanagra : 95. delphique : 90; 143; 173; 174; 176- Corinthe, membre de l'Amphictionie : 4 ; 184 ; versent la contribution annuelle 12 ; menacée d'exclusion en 346 : 7 ; forfaitaire de la cité aux naopes : 109 ; ses naopes : 105 ; 109 ; 242 ; 184-187. carrières : 116 ; 200 ; drachmes de C. : Bouleutérion (Bouléion) de Delphes : 17 ; 163 ; temple de l'Isthme : 106. Voir 70 ; 75-76. Damophanès, Dexis, Labôtas. Byzios, mois de la pylée de printemps : Coronée : 45. 3; 39; 41 ; 42; 50; 113; 235. Crannon (naope de) : 103. Crésus, donateur : 139. Capitation amphictionique : 139-140; 142; Cyprès, acheté à Sicyone : 210 ; 220 sq. 143 ; 146-159 ; 160 ; inscription sur les Cyzique (statères de) : 163. stèles : 159-164 ; payée aussi par Delphes : 138-139; 162; perception Damiurges, à Delphes : 62-65. interrompue après la défaite des Dariques : 90 ; 163 ; 245. Phocidiens : 141 ; 161. Délos, assigne Athènes : 7 ; 28 ; 54 ; Carystos, querelle avec Chalcis : 22-23; Pythion : 210 ; 217 ; Asclépieion : 213 ; 55. péristyles à D. : 213 ; achats de tuiles Cassopé (prytane à) : 81 n. 1. par les hiéropes : 214.

INDEX GENERAL Delphes, ses institutions de tendance conservatrice : 61 ; corps civique réparti en 3 tribus : 65 ; 86-87 ; et deux classes : 62-65 ; son assemblée du peuple (agora, ecclésia) : 65-71 ; son Conseil ou Boula : 71-77 ; ses prytanes : 77-92 ; l'archonte éponymes est l'un d'eux : 82 sq. ; ils sont les agents de liaison entre Delphes et l'Amphictionie : 89-92 ; 142 ; décalage entre semestre delphique et semestre amphictionique : 177-179 ; 185 ; Delphes dans l'Amphictionie, date de son admis sion : 17-18 ; pourquoi admise : 16-17 ; représentée en permanence par 2 hiéromnémons : 20 ; inscrits en tête de liste : 52 n. 5 ; par ses prytanes : 89-92 ; 244-245; sesnaopes: 103-104; ne jouis sent pas d'un statut privilégié : 120 ; 174 ; paie une contribution spéciale pour la reconstruction du temple : 73 ; 74; 138-139; 141-142; 146; 156; 172 sq. ; paie la contribution amphictionique : 162-163 ; nie être Phocidienne : 18. Demeter Pylaia, temple aux Pyles : 2 ; 19 ; 37 ; 38 ; 190 ; autel aux Pyles : 51 ; temple à Tanagra : 95-96. Didymeion de Milet : 217. Dionysos, tombeau dans le temple : 203. Dolopes, dans l'Amphictionie : 3 ; 4 ; privés d'une voix au profit de Delphes : 16-18; de Nicopolis : 15-16; et les Mèdes : 6 ; condamnés par l'Amphict ionie : 54 ; pas de naopes au ive siècle : 102. Doriens de la Métropole, dans l'Amphict ionie : 5 ; 6 ; 8 ; 9 ; cèdent sporadique ment leur siège à Sparte : 8 ; 21-22 ; 23 ; leur hiéromnémon : 25 ; pas de naopes au ive siècle : 102. Doiiens du Péloponnèse, dans l'Amphict ionie : 3 ; sens restreint de l'expres sion : 4-5 ; son archaïsme : 12 ; leur hiéromnémon : 25. Doriôn, cité de Doride (?) : 9-10. Ecclésia, des Amphictions : 3 ; 50-51 ; de Delphes : 65-71 ; d'Athènes : 43-44 ; 45-46 ; 164 ; 167. Échinos, cité de Malide : 21. Égine, cité des Doriens du Péloponnèse : 4 ; ses naopes : 103 ; 105. Élatée, et les reçus de l'amende phocidienne : 167, 170.

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Endyspoïtropios, mois de session extraor dinaire : 42 n. 2 ; 43 ; 48 ; échéance financière à Delphes : 149 ; mois du 11e versement des Phocidiens : 192; 235. Énianes, dans l'Amphictionie : 3 ; 4 ; 15 ; et les Mèdes : 6 ; dépossédés au profit de Nicopolis : 15 ; témoins d'un affranchissement : 41 : pas de naopes au ive siècle : 102. Voir Hypata. Entraits : 211. Épidaure, dans l'Amphictionie : 4 ; un naope : 103 ; 105 ; 108 ; entrepreneurs ayant travaillé à Épidaure et à Delphes : 216 et n. 3 ; comptes d'Épidaure : 115 ; 213 n. 1. Épimélète, des Amphictions : 36 ; 59 ; des donations attalides : 67 ; 70 ; 86 ; du gymnase et des troupeaux sacrés : 92. Épire (prytanes en) : 81 n. 1. Epistyles endommagés : 205. Érechtheion : 217. Érétrie : 9 ; 10 ; 12 ; querelle avec Chalcis : 22 ; 55. Ergiscé, bourgade de Thrace : 10. Étoliens, maîtres de l'Amphictionie : 1 1 et n. 1 ; 15 ; 52 n. 5 ; exclus : 13 n. 3 ; leurs hiéromnémons : 26 n. 1 ; inscrits en tête de liste : 52 n. 5. Eubée, dans l'Amphictionie : 3 ; 4 ; 9 ; 20; Priène en Eubée? : 10; querelle pour la voix amphictionique : 22-23 ; un hiéromnémon annuel : 25 ; dépouill ée de sa voix au profit de Chios ? : 15. Euméneia à Delphes : 88. Frontons, supports de la charpente : 208-209 ; des temples à escaliers : 209 n. 1 ; tympans en parpaings : 202. Gambreion (prytanes à) : 89. Ganias, Ganas, bourgades thraces : 10. Gaulois, à Delphes : 15 ; 210. Guerre sacrée, première : 19 ; deuxième : 44-46 ; troisième : 3 ; 36 ; 52 n. 6 ; 54 ; 98 ; 100 ; motive une plus grande rigueur comptable : 156; 162; 180182 ; l'institution des άργυρολογέοντες : 114 ; 161 ; 162 ; les naopes de guerre : 109 ; 153 ; 154 ; interrompt les travaux du temple : 111 ; 207 ; décale la numér otation des pylées : 152-154 ; 159-160 ; quatrième guerre sacrée : 27 ; 28 ; 30 sq. ; 42 ; 50 ; 52 n. 6 ; 54 ; 170 : 171.

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON Kyphaira, son obole majorée de 50 % : 150. Kytinion, querelle avec Sparte : 8 ; 9 ; 21 ; 55. Lamia, représente les Maliens au ive siè cle : 21 ; juge la querelle entre Sparte et Kytinion : 22 ; 55. Larissa, cité amphictionique : 12 ; repré sente les Achéens Phthiotes au ive siè cle : 21 ; loue une maison à Delphes : 35 ; ses deux naopes : 103 ; hérôon d'Acrisios : 2. Larmiers du temple, endommagés : 205 ; renforcés aux angles : 155 et n. 1 ; 207 ; épaisseur présumée sous che vrons : 201 n. 2 ; détruits : 208. Laurier sacré : 203 ; 210 ; 217. Lébadée, son hiéromnémon : 21 ; ses naopes au temple de Zeus : 97 ; 98 ; 108 n. 2 ; sanctions aux entrepreneurs : 149 n. 2 ; péristyle du temple : 213 n. 1. Léto, dans le serment amphictionique : 35 ; 45 ; 239. Lilaia, paie l'obole en 325 : 158. Locriens, dans l'Amphictionie : 3 ; et les Mèdes : 6 ; leurs deux naopes : 103 ; privés de la Nateia : 56 ; L. de l'Est, leur querelle : 22; témoins dans un acte d'affranchissement : 41 ; L. de l'Ouest, et la quatiième guerre sacrée : 12; 28 ; 31-35 ; 44 ; 54-55. Macédoine, ses hiéromnémons représen tent le roi : 14 et n. 2 ; 110; dispose de six sièges à l'époque impériale : 16 ; menacée d'exclusion : 13 n. 3 ; ses naopes : 14 n. 2 ; 103 ; 109 ; 110 ; 165 ; son bois réputé : 110 ; 213. Magnésie du Méandre, admise dans l'Amphictionie : 4 n. 2 ; 9 ; 10-11 ; 15 ; quorum de son assemblée : 69 ; ses prytanes : 89. Magnetes, dans l'Amphictionie : 3 ; et les Mèdes : 6 ; et Magnésie du Méandre : 15 ; leurs hiéromnémons : 25 ; pas de naopes au ive siècle : 102. Maliens, dans l'Amphictionie : 3 ; et les Mèdes : 6 ; leurs hiéromnémons au ive siècle : 21 ; louent une maison à Delphes : 35 ; pas de naopes au ive siècle : 102 ; dépossédés au profit de Nicopolis : 15. Mantinée, péristyle de son agora : 213 n. 1.

Gymnase de Delphes : 58 ; 92. Gyrton, ses naopes : 102-103. Héraclée, représente les Maliens au ive siècle : 21. Héraclès, son sanctuaire aux Pyles : 37 ; 190. Héracléios, nom de mois : 192 ; 212 ; 221. Héraios, nom de mois : 47; 191. Héraut des naopes : 52 ; 113 ; 119 ; 204 ; héraut sacré : 36. Hermioné, n'envoie pas de naopes au ive siècle : 102. Hestia (autel d') : 210. Hiéromnémons, sont 24 : 3 ; 14 sq. ; nombre porté à 30 : 16 ; représentent des peuples : 12 ; mais sont nommés par des cités : 12 ; 105 ; leur nominat ion : 23 sq. ; sont seuls membres du Synédrion : 27 ; 53 ; égaux en droits : 9 ; 226 ; durée de leur mandat : 25-26 ; leur serment : 53 et n. 2; leur sacrifice à chaque pylée : 52; 117; leur liste répétée en tête de chacun de leurs actes : 99 ; jugent : 54-55 ; administrent : 55 sq. ; 188 sq. ; offrent une panoplie à Athéna : 52 ; 141 ; apportent la capitation : 162 ; délèguent leurs pouvoirs à la délégation permanente du Conseil : 46-48 ; aux naopes : 96; 117; aux trésoriers : 122 sq.; logés à Delphes : 35 ; hiéromnémon d'Athènes : 20 ; 24-25 ; 28 ; 31-32 ; 34 n. 1; 167 n. 2; de Chios : 10; de Delphes : 16; 20; 168; des Locriens de l'Ouest : 34 ; de Magnésie : 10-11 ; des Perrhèbes-Dolopes : 16-18 ; des Thes saliens : 25-26; 47; 49; 52-53; 191. Hiéroménie pythique : 58. Hypata. juge de la querelle eubéenne : 22 ; 55. Homolion, son obole majorée de 50 % : 149 ; 150. Hoplothèque à Delphes : 52. Hosioï à Delphes : 65 ; 203. Ulyrie (prytanes en) : 81. Ioniens, dans l'Amphictionie : 9-11 ; de l'Attique : 2 ; 3 ; 9 ; 11 ; de l'Eubée : 3; 9; 11 ; 12; 15. Isaura (archiprytane à) : 85 n. 2. Ivoire, pour le temple : 131 ; 220 ; 223 ; 224.

INDEX GENERAL Marmites (lieu-dit, aux Pyles; : 38 ; 190. Médéon, paie l'obole en 325 : 158. Mégare, son hiéromnémon : 4; 6; 12; ses naopes : 103 ; 105 ; 107. Mélitéa, représente les Achéens de Phthiotide au ive siècle : 21. Milet (archiprytane à) : 81 n. 1 ; 85 ; 89. Monnaie amphictionique : 43 ; 59 ; 126 ; 129-135. Myrtiscé de Thrace : 10. Mytilène (prytane à) : 89. Naopes amphictioniques : 96-120 ; repré sentent l'Amphictionie, non leur cité : 105-106 ; forment une commission temporaire : 98 ; leur nombre : 99-102 ; leur recrutement : 102 sq. ; ne sont pas «politiques» : 109-111; choisis parmi les notables : 107-108 ; inscrits sur une stèle à leur entrée en charge : 91 n. 2 ; 99 ; 124 ; 204 ; liste non répétée en tête de leurs actes : ibid. ; leurs fonctions : 108-109 ; 111 sq. ; encaissent les recettes avant 338 : 113115; contrôlent la reconstruction du temple exclusivement : 115-118 ; 193 ; 223; leurs ressources : 118-120; 141143 ; 193 ; fonds delphiques : 172 sq. ; ordre écrit de paiement aux Delphiens : 193 ; fonds amphictioniques versés par avances en chiffres ronds : 127 ; 189 ; naopes inscrits dans les comptes à partir de 339 : 192-193 ; numérotent les pylées : 156 ; achètent directement les matériaux précieux : 221 ; naopes du temps de guerre : 109 ; 1 14 ; 153 ; 205 ; naopes de Sparte : 7, 109 ; de Corinthe : 7; de Delphes : 103-104; 120; 174; leurs comptes : 193 sq. Tableau : 242. Naopes de Samos : 107 n. 1. Naopoion : 112; 117; 118; 204. Nateia : 56. Naucratis : 139. Naxos (prytanes à) : 89. Némée, temple de Zeus : 106 ; 201 n. 2.; 217. Nicopolis, admise dans l'Amphictionie, avec dix sièges : 1 1 n. 1 ; 15-16; avec six sièges : 16. Numi italiotes : 163. Oetéens, en 346 : 7 ; 166. Omphalos : 203 ; 217 ; 218 ; 219-220. Opontes, un naope : 103 ; un entrepre neur : 190.

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Orchomène de Béotie, un hiéromnémon : 21 ; 23 ; pas de naopes : 105. Oropos (offrandes envoyées à la fonte) : 134. Orthostates, de frontons : 202 ; des murs du temple : 217-218. Pagases, paie l'obole en 325 : 14 n. 2. Palissade pour le temple : 219. Parpaings du temple : 201-203; 216; 220 ; 223 ; 224. Parthenon, ses portes : 220 ; 222. Pellana, convention avec Delphes : 65 ; 76. Pellina, ses naopes : 103. Péribole d'Amphictyon : 37. Péristasis du temple : 155 ; 206-208 ; 213 et n. 1 ; 223. Perrhèbes, dans l'Amphictionie : 3 ; 4 ; et les Mèdes : 6 ; perdent un siège au profit de Delphes : 16-18 ; 19 ; au profit de Nicopolis : 15 ; leur hiérom némon : 25 ; leurs naopes : 103 ; 242. Persée, fils de Danaé : 1. Pharsale, ses trois naopes : 104 ; 242. Phères, son hiéromnémon : 12 ; ses nao pes : 102-103. « Philippes » (monnaie d'or) : 163; 221. Phlégyens, pillent Delphes : 17. Phlionte, son hiéromnémon : 4 ; ses naopes : 103 ; 105 ; 242 ; paie la seconde obole : 150; 151. Phocée (prytane à) : 89 ; « hectés » de Phocée : 163. Phocidiens, membres de l'Amphictionie : 3 ; et la seconde guerre sacrée : 45 ; 239-241 ; leur obole majorée de 50 % : 149-150 ; et la troisième guerre sacrée : 54 ; soutenus par Athènes et Sparte : 6 ; occupent Delphes : 82 ; 109 ; continuent les travaux du temple : 153-154 ; proposent un contrôle sur les offrandes : 156 n. 1 ; plus de rigueur dans les comptes : 161-162; 180-181 ; respectent les fonds versés pour le temple : 182 ; abandonnés par Athènes : 164-165; 167; leur défaite et leur exclusion : 7 ; 42 n. 2 ; 53 : 109; 164-172; leur amende : 166 sq. ; statues des généraux détruites : 205 ; premier versement de l'amende : 141 ; 169 ; 171 ; amende réduite : 73 ; 156 ; 169-171 ; 11* versement : 47 ; 82 ; 92 ; 171 ; 192; perçu par les prytanes et

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L AMPHICTIONIE, DELPHES ET LE TEMPLE D APOLLON pylée au sens comptable du terme : 39-40; 48; 177; 183; numérotation des pylées : 147-160 ; 10e et 11e pylées : 148-152 ; décalage dans la numérot ation: 152 sq. ; 31e et 35e pylées : 154-156 ; numéro inscrit par les naopes dans leurs comptes : 156 ; pylée de l'automne 325 : 82 n. 1 ; 156-158 ; du printemps 325 : cf. Charixénos. Pythia, en Boucatios : 40 ; 41 ; présidés et organisés par les Amphictions : 1819 ; 57 ; présidés par Philippe : 165 ; 167 ; dépenses pour les Pythia : 127 n. 2 ; réglementation : 57-58. Pythie, sa maison : 57 ; 203. Rhégion, ses prytanes : 81 ; 89. Rhodes, son conseil semestriel : 75 ; son prytane éponyme : 86 ; 89 ; ses drachmes : 163. Romains, arbitres de la querelle entre Locriens : 22. Sacrifices, des Amphictions : 35 ; 51 ; 52 ; 1 19 n. 3 ; des naopes : 1 12 ; 1 19 ; 204. Samos, ses prytanes 89 : ses naopes : 107 n. 1. « Scandale de 125 » : 35 ; 43 ; 56 ; 89 n. 1 ; 92. Scarphée, sa querelle avec Thronion : 20 ; 22 ; 55 ; entrepreneur : 190. Secrétaire, des Amphictions : 35-36 ; de la Boula delphique : 72 ; 74 ; des naopes : 74; 113; 119; 204; des trésoriers : 74 ; 125. Serrhion Teichos, en Thrace : 10. Sicile, temples de S. : 202 ; à escaliers : 209 n. 1. Sicyone, cité amphictionique : 4, 12 ; ses naopes : 104 ; 105 ; ses entrepreneurs : 200 ; 224 ; ses bois de cyprès : 108 ; 210. Skiathos, convention avec Delphes : 6870. Skirophorion, mois du congrès de Sparte (371) : 142 ; de la paix de 346 : 164-165. Sparte, cité amphictionique : 4-9; veut faire exclure les peuples qui ont « médise » : 6 ; 14 ; et la deuxième guerre sacrée : 45 ; assignée par Thèbes : 54 ; congrès en 371 : 142-146 ; battue à Leuctres : 144 ; menacée d'exclusion : 6-8 ; 109 ; querelle avec les Doriens de la Métropole : 8 ; 21-

par la délégation permanente : 47 ; 113 n. 1 ; amende annulée : 170-171 ; dossier gravé sur six stèles : 172; paient à nouveau l'obole : 158 ; 172 ; perdent, la Nateia : 56. Plafonds du temple : 200 ; 201 ; 206 ; 216 ; 222 ; 223. Platées, son hiéromnémon : 21 ; assigne Sparte : 54 ; ses naopes : 103 ; 109. Poïtropios, mois à Delphes : 67 ; 235. Polètes des dîmes : 86; 92 ; 175 n. 1 ; 228. Porte du temple, provisoirement clôturée : 203 ; vantaux de cyprès et d'ivoire : 203 ; 220-221 ; endommagée : 223. Portique d'Attale : 57 ; portiques, 58 et n. 3. Poseidon, son autel : 220. Poteidanion, dans le temple : 217. Priène, ses prytanes : 85 ; 89 ; archiprytane : 81 n. 1. Priène en Eubée (?) : 9-10. Prophète : 203 ; 204. Prostateuontes des naopes : 112-113 ; 114 ; 118; 119; encaissent les recettes durant les sessions : 179; 182; 183. Prostasis de l'omphalos : 201. Prytanes de Delphes : 77-92 ; l'archonte éponyme est l'un d'eux : 82-86 ; toujours inscrits en tête dans les comptes : 88 ; représentent Delphes auprès de l'Amphictionie : 90 ; 244245 ; membres de la délégation pe rmanente : 46-47 ; 92 ; leurs attribu tionsfinancières : 90-92 ; encaissent l'amende des Phocidiens : 113 n. 1 ; convoient la contribution delphique en 325 : 14 n. 2 ; 82 n. 1. Prytanes éponymes dans les cités : 81 n. 1. Prytanée de Delphes : 18 ; 70. Pylagores amphictioniques : 3 ; 19 ; 2630 ; élus : 27 ; ne sont pas membres du Synédrion : 3 ; 33-34 ; leur impor tance : 28-29 ; 30 sq. ; corrompus (?) : 28 ; fonction cumulable avec celle de hiéromnémon à l'époque impériale : 25 et n. 2. Pylées, origine du mot : 3, 19 ; ses deux sens : 39-40 ; pylées ordinaires : 36-38 ; extraordinaires : 7; 42-48; 165; 192; déroulement des séances en deux temps : 33-34 ; précédées d'un sacri fice: 51 ; 52 ; payé par l'Amphictionie, non par les naopes : 51 ; 119 n. 3; pylée du printemps 340 : 30 sq. ;

INDEX GENERAL

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22 ; 55 ; son hiéromnémon : 5 ; 6 ; 7 ; tion : 109 ; ses naopes : 104 ; 106 ί 105 ; son trésorier : 5 n. 1 ; ses nom 107 ; 150 ; 242 ; maison des Thébains breux naopes : 104-106 ; 109 ; 242 ; à Delphes : 35 ; 66. verse Yéparché : 162, Thermopyles, berceau de Γ Amphictionie : Stade : 58. 1-2 ; 19 ; enquête amphictionique après la bataille : 29 ; lieu des sessions : Stèles, des listes de contributions, retail léesdans les marbres du temple des 36-37 ; prospères au temps de PluAlcméonides : 147 ; 168 ; des listes de tarque : 38. naopes : 91 n. 1 ; 99 ; 109 ; regravée Thespies, son hiéromnémon : 21 ; ses après 346 : 204 ; des listes de tréso naopes : 103 ; 109. riers : 91 n. 1 ; 4 stèles en calcaire Thessaliens, membres de l'Amphictionie : pour la contribution de Delphes : 1753 ; et les Mèdes : 6 ; leur prééminence : 176 ; 187 ; 6 stèles en marbre pour 49 ; 52-53 ; inscrits en tête des listes : l'amende des Phocidiens : 171-172 ; 52 ; leurs hiéromnémons : 25 ; forment façonnées et gravées par Évagoros : avec les prytanes la délégation perma 168 ; stèles récapitulatives des comptes nente : 46-48 ; 53 ; assignent les Dolodes trésoriers : 128 ; 192 ; de la frappe pes : 54 ; dévoués à Philippe : 49 ; leur ambassade à Athènes en 346 : des monnaies nouvelles : 129 n. 3. Struclorium : 57. 166 ; leurs naopes : 106 ; 242 ; détien nent six sièges à l'époque impériale : 16. Synédrion, local de réunion, à Delphes : Tholos, de Delphes : 201 n. 2 ; d'Épi38-39 ; 192 ; aux Pyles : 38. Ρ ynédrion ou Conseil amphictionique : cf. daure : 95 ; 106 ; 201 n. 2 ; 206 ; 216. Amphictionie, Hiéromnémons, Pylées. Thronion (en Locride), sa querelle avec Scarphée : 22-23 ; 55 ; son naope : 103 ; sa contribution à l'Amphictionie : 52 ; Tanagra, déplace le temple de Demeter et Coré : 95 ; son hiéromnémon, ses Thronion (en Phocide) paie l'obole : naopes : 21 ; 108 ; 109. 158. Tégée, à Platées : 23 ; son temple Thyié, Thyiai, faubourg de Delphes : 39 ; d'Athéna : 106 ; 201 n. 2 ; 210 ; ses 224. Thymélé d' Épidaure : cf. Tholos. entrepreneurs : 198 ; 200 ; 204. Temple de Delphes, des Alcméonides : Thyrrheion, ses « prytanes en second » : 85-86. 1 16 ; remploi pour les stèles : 147 ; 168 ; temple du ive siècle, devis descriptif : Tithronion, cité phocidienne : 158. 115 ; adjudication des travaux : 116 ; Trésoriers amphictioniques, institués sous 202-203 ; toiture ajourée : 210 ; temple l'archontat de Palaios : 13 ; 44 ; 46 ; delphique, amphictionique, panhellé48 ; 121 sq. ; entrent en fonctions en 338, année pythique : 122 ; 124 ; 191 ; nique : 138 sq. Temples, d'Apollon à Bassae : 210 ; à liste inscrite sur une stèle : 122 ; non Délos : 213 ; d'Asclépios à Épidaure : répétée en tête de leurs comptes : 91 199 ; 201 n. 2 ; 220 ; d'Athéna à n. 1 ; 99 n. 1 ; 123 n. 2 ; un mandat de quatre ans : 123-125 ; administra Tégée : 106 ; 201 n. 2 ; 210 ; de teurs des dépenses ordinaires : 125Demeter et Coré à Tanagra : 95 ; aux Pyles : 37 ; de Zeus à Olympie : 220 ; 129 ; 143 ; chargés de la frappe de la de la Concorde à Agrigente : 209 n. 1 ; monnaie amphictionique : 129-135 ; en Sicile : 202; 209 n. 1. leurs comptes : 188-193 ; encaissent la capitation après 338 : 157. Ténédos (prytanes à) : 89. Théâtre de Delphes : 70. Trézène, cité amphictionique : 4 ; ses Thèbes, et « l'affaire des boucliers » : naopes : 103 ; 105 ; 242. 30 sq. ; ne paraît pas au Synédrion Tricca, obole majorée de 50 % : 149 ; 150. en 340 : 44 ; assigne Sparte : 54 ; les Triglyphes d'angle endommagés : 205 ; Phocidiens : 54 ; son attitude au renforcés : 155 ; 207. congrès de Sparte : 142-143 ; son effac Tuiles du temple : 200 ; 208 ; 210 ; ement après Chéronée : 21 ; sa 214-215.

TABLE DES

MATIÈRES

Introduction Le Synédrion ou Conseil amphictionique 1) 2) 3) 4) 5) 6) Une assemblée régionale Douze peuples, deux sanctuaires Hiéromnémons et pylagores Lieux des sessions Dates des sessions Déroulement et objet des séances

vii-xn 1-59 3 12 20 36 39 51 61-93 62 65 71 77 92 95-135 95 121

Les institutions de Delphes au ive siècle 1) 2) 3) 4) 5) Les damiurges L'assemblée du peuple, ou Ecclésia Le conseil de Delphes, ou Boula Les prytanes Autres magistrats

Les collèges financiers : naopes et trésoriers.... 1 ) Les naopes 2) Les trésoriers

Le financement de la reconstruction. Recettes et dépenses 137-224 Recettes : 1) Organisation et chronologie du financement 137 2) Les recettes : capitation amphictionique et contribu tions libres 146 3) L'amende des Phocidiens 164 Dépenses : 4) Dépenses payées sur la contribution forfaitaire de Delphes : compte créditeur des naopes 19 et 20. ...

172

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TABLE DES MATIERES 5) Dépenses payées par l'Amphictionie : comptes du Conseil amphictionique et comptes des trésoriers.. 6) Dépenses payées par l'Amphictionie : les comptes des naopes 188 193

Conclusion Annexe I. Chronologie des archontes du ive siècle Annexe II. Le calendrier de Delphes Annexe III. Le système monétaire de Delphes Annexe IV. Bibliographie épigraphique Annexe V. L'inscription /G, I2, 26 Annexe VI. Tableau des naopes du ive siècle Addendum : Note sur les prytanes de Delphes Liste des tableaux et figures.

225-230 233-234 235 236 237-238 239-241 242-243 243-245

Tableau I. L'administration financière de l'Amphictionie. Tableau IL La capitation amphictionique Tableau III. Les versements de l'amende des Phocidiens. Figure 1. Comptes des naopes (stèle 92 + 23) Figure 2. Les comptes des naopes, assemblage schémat ique Planche I. Décret IG, Ρ, 26 Planche II (dépliant) : Tableau des naopes Index — — — — — des inscriptions des auteurs anciens des mots grecs des noms de personnes général

143 160 171 194 195 241 242

247 253 255 259 263

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