Krishnamurti à Londres

V enant de Californie, où il a donné plusieurs conférences, Krishnam urti reparle en Europe, pour la prem ière fois depuis 1 1 ans. Chaque dim anche m atin le public londonien, qui n’est pourtant pas m atinal, fait la file plusieurs heures avant l’ouvértare des portes du V ictoria Hall. C’est là que je l’ai revu après 12 ans de séparation. Je l’avais entendu y a longtem ps déjà dans les solitudes poétiques du vaste dom aine d’Ommen, en Hollande. Je craignais quelque peu le cadre artificiel d’une salle au coeur d’une des plus grandes villes du m onde. L’am biance devait, me semblait-il, offrir un tel contraste par rapport aux paisibles sapinières de l’Overyssel hollandais. Mes appréhensions se révélèrent inexactes. Dans la salle du V ictoria Hall, qui était comble, de nom breux visages ne m ’étaient pas inconnus. Je les avais entrevus à Ommen. Je citerai d’abord la sym pathique silhouette de Monsieur Folkersm a, qui symbolise à mes yeux toute l’organisation des anciens camps de l’Etoile. D’autres venus d’Autriche, de Suède, de Norvège, du Danem ark, d ’Irlande, d ’Ecosse, etc. La plupart, ne s’étant plus vus depuis dix ou douze ans, exprim aient leur joie mutuelle d’une rencontre inespérée. Sou­ dain Krishnam urti apparut sur la scène. Toujours aussi sim plem ent, sans aucune recherche de prestige. Un silence extraordinaire plane pendant quelque tem ps sur l’assemblée. Silence riche d’amour, de puissance, mais aussi d’une foule de richesses cachées, que les mots sont incapables d’exprimer. De toute évidence, Krishnam urti est délivré du souci de « plaire » à son public. Il ne recherche jam ais le succès et reste inébranlablem ent fidèle aux suggestions que lui dicte une VIE immense et sans borne. Pour toutes ces raisons, les conférences et la personnalité même

surtout-à l'égard de ceux qui voudraient trouver en lui un encouragem ent quel­ conque à leurs faiblesses. Rien ne sert de changer les cadres extérieurs si l’on ne m odifie pas l’esprit et le cœ ur des hommes qui utilisent ces cadres. des modèles à imiter. à leurs croyances. il s’est séparé depuis plus de vingt ans des milieux théosophiques et m anifeste de plus en plus le désir de s’affran­ chir de toute étiquette en général. Pour ces raisons. Existe-t-il une solution à la confusion dans laquelle nous sommes ? Oui. Les discussions qui se donnent deux fois par semaine. A dm irablem ent aidé par Rajagopal. de nos préjugés.— 161 — de Krishnam urti peuvent paraître quelque peu décevantes. Par ce processus d ’identification subtil à des valeurs créées de toutes pièces par la pensée. J ’allais parler d’un silence religieux. Ce sont ces conflits réels que Krishnamurti veut nous aider à résoudre en les affrontant d’une façon directe. La lecture des oeuvres mêmes de l'auteur pourrait nous renseigner sans ambiguité. Encore faut-il insister sur le fait que l’enseignement de Krishnam urti est essentielle­ . Les religions et les philoso­ phies connues nous offrent des recettes dites « pratiques ». Les causeries et les discussions de Londres 1949 sont assez sem ­ blables de celles qu’il donna à M adras. en 1947 et 1948. Chacune nous' donne des consolations qui n’apportent pas la com préhension. sont très suivies égalem ent. C’est sur cette connaissance de nous-mêmes et surtout sur la façon d’approcher le problèm e de la com préhension de soi que Krish­ nam urti projette les lumières d ’une pénétrante analyse. qui seront prochainem ent traduites en fran­ çais. Krishnam urti s’efforce de nous faire prendre conscience de nos propres limitations. Q u’enseigne Krishnam urti ? Il est impossible de répondre à cette question en quelques lignes. qui n’aspire qu’à nous rem ettre en face de nous-mêmes. Le problèm e du m onde est un problèm'e individuel. nous dit-il. il tente d ’entreprendre le travail lent. mais libérée des fausses valeurs du passé. Fuir n’est pas résoudre. en nous libérant de toutes les autorités spirituelles. Pendant plus de deux heures. Avec une patience qui ne peut résulter que d ’un am our et d’une com préhension infinis. nos émotions et nos actes. ainsi que celles de Bénarès 1949. m éthodique et particulièrem ent ingrat d’éclaircissement des processus profonds qui président à nos pensées. 11 est écouté dans un silence total. à chaque séance. simple. l’hom me fuit les problèm es de la vie quotidienne. qui le seconde partout depuis plus de 25 ans. y compris la sienne. Krishnam urti s’efforce de briser les « légendes dorées » que l’on a tenté de créer autour de lui. en y donnant des déve­ loppem ents inouïs de profondeur et de sens pratique.de l'hum ain ne peut être réalisée que par la pleine connais­ sance de soi. mais assez différente dé celles que nous offrent les disciplines traditionnelles. 11 veut aller à la racine même du « moi » et reprend l’antique « connais-toi toi-même ». Et cette m odification fonda­ mentale. mais ce term e trahirait la pensée du conférencier.

Une telle affirm ation. il est bon qu’ils sachent que le choc psychologique qui découle d’une telle pris« rU. plus courageusem ent. Si nous adorons l’image quelconque d’un per­ sonnage aussi grand eut-il été nous n’adorons qu’une projection de notre propre pensée. com m ent et pourquoi nous le pensons. et si pour certains cette façon de procéder paraît brutale et désagréable. est cependant lourde de conséquences pratiques. nous dem ande Krishnam urti ? La pensée est l’ex­ pression de l’instinct de conservation du « moi » pris au piège de l'illusion du tem ps. C’est dans nos rapports avec autrui (ce que Krishnam urti appelle en anglais le relationship) que nos limitations.— 162 — m ent pratique parce qu’il projette d ’étonnantes lumières sur les processus de nos pensées et de nos actes. Les m éditations exclusives et l’isolement religieux sont pour Krishnam urti des systèmes de fuite qui sont incapables d’apporter une connaissance et une com préhension intégrales de nous-mêmes qu’il juge essentielle. La pensée est l’essence même du « moi ». sem ble une chose facile. me semble-t-il. nous ne savons en réalité pas ce que nous pensons. Une telle pacification résulte de l’inertie mortel le d'une auto­ intoxication m entale et non de la VIE. Il va jusqu’à m ettre au même niveau ies évasions grossières et les évasions subtiles auxquelles procèdent l’unanim ité des hommes. qui paraît m étaphysique. paraître très clair. de « durer ». tant en surface qu’en profondeur. Il dénonce im pitoyablem ent les ruses de la pensée toujours en quête d ’évasions. Pour être libératrice. qui n’est le résultat de rien. nos désirs et nos actes. la m ém oire obscure des efforts de millions de siècles d’histoire anonyme. la vie devrait être vécue plus attentive­ m ent. C’est de sa part très courageux. Il n’y a plus de conflit. Prendre conscience de ses limitations telles qu’elles sont. Le « moi » n’est-il pas sim ple­ m ent une pensée. Mais cette absence de conflit ne résoud en rien l’existence du « moi » qui en est l’origine. Et dans la mesure où nous ignorons les processus profonds qui président à nos pensées. dans la débauche. contact est hautem ent révélateur. Non évidem m ent. De plus. nos peurs et les attaches inexplorées de notre être profond peuvent se révéler de façon plus réelle. Q u’est-ce que la pensée ? C’est une réaction de la mém oire devant les faits de l’existence présente. Chacun porte inscrite dans ses cellules. dans une attitude d’esprit qui voit les choses telles qu’elles sont. Cette illusion nous donne la soif de « devenir ». mais nous fuir dès l'instant où nous sommes en conflit. Krishnam urti nous m ontre à quel point nous m ettons tout en œ uvre pour ne pas nous voir tels que nous sommes. nous sommes irresponsables. Krishnam urti nous dem ande si la pensée qui est le résultat du passé peut découvrir une réalité suprême et toujours renouvellée que nous portons en nous. La pensée qui est un résultat ne peut découvrir la réalité. Ceci devrait. Fuir un chagrin dans la boisson. dans le culte d’un M aître ou dans l’adoration d’une quelconque des créations de l’imagerie religieuse. Cette avidité de continuité est l'essence m ême de la . est pour lui chose fondam entalem ent identique.

disons sim plem ent que le penseur est conscient de l’unité qu’il forme avec ses pensées. qu’elle soit grossière par la passion brutale. Loin d ’être une déshum anisation de l’humain — comme beaucoup sont tentés de le supposer — cette expérience consacre son accom ­ plissem ent dans une apothéose de clarté et d’amour. . aussi longtem ps que consciemment ou inconsciem ment nous restons pris dans les pièges de notre soif de devenir. L’erreur consiste à fuir ces conflits en nous identifiant à des valeurs subtiles qui restent fausses parce que créées par la pensée.163 — violence. nous dit Krishnam urti. Nous le restons en fait. de « durer. que votre « moi » se continue tou­ jours sur un autre plan. l’activité m entale et la conscience du « moi » qui en résultent cessent. La fausseté du processus mental lui étant apparue évi­ dente. Par cette intégration. Ceci définit clairem ent l'égoïsme comme cause prem ière des conflits individuels et collectifs. il faut com m encer par ce qui est près. celui-ci arrive à l’extinction. La paix ne peut être réalisée que lorsque l’homme en tant qu’individu s’affranchit de son avidité de « devenir ». ni un acte de choix (car résultant de la pensée). ni une condam nation (car résultant de la pensée). A un auditeur qui affirm ait que lorsqu’il était tenté de haïr. A chaque jour süffit sa peine. il pensait à Dieu ou adorait l’Absolu. La solution réside dans ce que Krishnam urti appelait ces jours derniers « l’intégration du penseur et de ses pensées ». N otre erreur consiste à croire que de cette façon nous sommes non-violents. cette meilleure connaissance des couches superficielles et profondes de son complexe psychologique. ». Pour aller loin. A l’impossible nul n’est tenu. de « possé­ der ». ni de la volonté (car résultant de la pensée). Tout être qui a un cœ ur et un esprit peut et doit tenter cette clarification de^Jku-même. Impossible de développer le sujet correctem ent ici. ou subtile par les identifications spirituelles. par conséquent. Krishnam urti lui dem andait : « Comm ent connaissez-vous Dieu ou l’Absolu ? Parce qu’on vous en a parlé ? Parce que vous avez lu ces choses dans des livres ? Ne voyez-vous pas que vous adorez en réalité les projections de votre propre pensée et. Ne disons pas que c’est impossible. Ram LINSSEN. Par cette intégration. L ’art de la vie consisterait à se dégager des mémoires faciles du passé pour aborder les richesses d ’un Présent Eternel dans une totale transparence. afin de parfaire son intégration libératrice. Cette extinction ne peut être.

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