M é d ée voix de C.Wolf et A nti g one d' H.

B au ch au : deu x texte s a u pré s ent :
Introdu ction :

Médée voix et Antigone sont deux romans écrits par des écrivains contemporains qui sont Christa Wolf et Henry Bauchau. Ces deux auteurs ont fait le choix de la réécriture d'un mythe. Un mythe est un récit atemporel qui traverse les âges et qui peut s'adapter aux sociétés contemporaines. Ces deux romans reprennent des mythes antiques et dont le personnage principal est une femme de sang royal. Le choix de cette réécriture comporte alors une interrogation sur la temporalité d'un récit d'aujourd'hui écrit sur la base d'un mythe. On imagine facilement que le présent est le temps du mythe puisqu'il tient à l'inscrire de façon atemporel dans les consciences humaines. Cependant le mythe est aussi le récit d'une histoire ou d'une légende passée. Dans le mythe, passé, présent et futur sont donc indissociables. Pourtant nos deux auteurs ont fait le choix d'écrire leurs textes au présent. Dès lors, on peut se demander en quoi le choix du présent dans les romans de Christa Wolf et de Henry Bauchau redéfinit-il la notion de mythe ? En effet, nous montrerons que ce présent n'est pas qu'un simple temps grammatical mais qu'il est aussi et surtout un temps de l'écriture et de la « voix» qui définit de nouveau les contours de deux mythes agissants et qui transporte des valeurs universelles.

I. Le présent : un temps de l'écriture et de « la voix » ...
a) Les caractéristiques du présent dans Médée et Antigone : Le présent de narration est un temps grammatical qui permet d'ancrer le narrateur dans une situation actuelle ou actualisée. C. Wolf et H. Bauchau ont fait le choix d'écrire leur roman au présent afin de donner toute sa dimension atemporelle au mythe. Tout d'abord, on peut remarquer et commenter les premières phrases des deux romans. Antigone débute ainsi : « Depuis la mort d'Oedipe, mes yeux et ma pensée sont tournés vers la mer et c'est près d'elle que je me réfugie toujours » et « Même les dieux morts gouvernent » ouvre le roman de C.Wolf. Dans ces deux phrases inaugurales le présent est le temps principal. Chez Bauchau il encadre le « je » et de ce fait inscrit le personnage d'Antigone dans cette sphère de présent atemporel. Alors que chez Wolf le présent est le temps du verbe qui a pour sujet « les dieux », ce qui renvoie également à cette notion d'intemporalité. On remarque également que les interrogations de Médée sont au présent. «pourquoi entendsje des armes s'entrechoquer, sont-ils en train de se battre » p.15 . En règle générale, un énoncé au

présent, est étroitement représenté par rapport au moment de la parole. Il indique un événement ou un état des choses contemporains de l'acte d'énonciation mais ici nos auteurs emploient davantage un présent historique ou de narration qui est habituellement utilisé pour évoquer des évènements passés, réels ou fictifs. Il est éloigné du moment de l'énonciation car il est décalé en bloc dans le passé. Le présent peut donc et est ici utilisé comme un temps qui transcende les époques et qui part du passé pour arriver jusqu'au présent de chaque lecteur. Pour son Antigone, Bauchau fait le choix d'un narrateur homodiégétique, ancré dans le présent. Il n'y a donc pas de place pour les temps du passé en tant que cadre structurant du récit. A la différence de C. Wolf, le présent chez Bauchau ne soutient pas seulement un monologue intérieur. Au contraire, comme le souligne Henri Bauchau dans le Journal d'Antigone, il s'agit de « raconter une histoire dans un type de discours qui n'existe nulle part dans les discours naturels. » On peut retrouver un exemple de cette idée à la p.58 d'Antigone : « Dans les jours qui suivent je commence à sculpter dans un bloc de marbre que m'a donné K. le parcours qu'Oedipe a fait en demi-cercles et pendant tant de mois autour d'Athènes. Les demi-cercles vont en se rétrécissant jusqu'à Colone qui fut le lieu où l'aveugle est redevenu voyant. » Ce passage est intéressant et montre comment Bauchau traite la temporalité dans son roman. Le pilier principal est le temps du présent qui soutient le « je » de l'énonciation. On remarque également que le temps est ici matérialisé. En d'autres termes on peut dire que la sculpture d'Antigone est une allégorie du temps. Ainsi dans Médée et dans Antigone, le présent est un temps fondamental, puisqu'en plus d'avoir une valeur narrative, il soutient tout le récit et permet l'expression du narrateur dans un cadre structuré.

b) Du discours vers le récit ? : Les deux mythes évoqués par C. Wolf et H. Bauchau sont de très célèbres mythes antiques qui furent de nombreuses fois repris par des auteurs et des dramaturges. L'antiquité grecque et ses écrivains comme Sophocle et Euripide choisirent la forme théâtrale pour mettre en scène le destin tragique de nos deux héroïnes. Le théâtre est la forme qui privilégie le plus l'utilisation du présent puisqu'il tend à montrer une similitude entre le temps de l'énonciation et l'énoncé lui-même. Or C. Wolf et H. Bauchau font le choix d'un roman. On pourrait penser qu'il s'agit d'une mise à distance de la parole et du discours. Chez C. Wolf, ce n'est véritablement pas le cas, puisqu'elle construit un roman qui donne toute sa place « aux voix ». A la différence du théâtre, il s'agit davantage de monologue intérieur où l'on retrouve très peu de dialogue. Le discours direct est la forme la plus proche du discours théâtral et comme on peut le voir dans Médée à la p.64 il est toujours utilisé dans le roman « J'entends alors la question de Médée : Alors tu viens avec nous ? Je n'y avais pas

encore songé, et c'est justement pour me le faire sentir qu'elle me l'a demandé (...) » Cependant le choix du monologue intérieur favorise davantage le récit introspectif plutôt que le dialogue de type théâtral. Le choix du roman est-il un choix affirmé ? Selon Raymond Michel dans le Journal d'Antigone, on peut voir une hésitation générique chez Bauchau entre le roman, la pièce de théâtre et le poème. On retrouve beaucoup plus de dialogues entre les personnages dans le roman de Bauchau, ce qui confirme cette hésitation avec la forme théâtrale. A la p.106 on peut lire ceci : «Il y a eu un soir, une nuit de songes en labyrinthe avec du rouge, avec du gris. Je suis de nouveau derrière toi, je regarde tes mains, tes outils qui travaillent la matière de nos vies. » Ce passage révèle le caractère poétique de l'écriture de Bauchau. L'envolée lyrique présente dans ce passage est accentuée par le choix des couleurs, le rouge pour le sang et le gris pour la pierre. La présence du « je » immobile et contemplatif ainsi que les assonances en « i » font véritablement de ce passage un extrait poétique. Le présent des récits de Bauchau et de Wolf est un temps théâtral où coïncident le dire, le faire et le voir. Mais c'est aussi le temps de la poésie, le temps de la réflexion et de la méditation. Le passage du discours au récit, comme le passage du théâtre au roman n'est donc pas effective dans les textes de Wolf et de Bauchau puisque les deux auteurs continuent à entretenir des rapports étroits avec le théâtre (par le choix du monologue) ou avec la poésie. Le présent du discours se mêle donc au présent du récit pour former un présent dominant et omniprésent. Le présent de Bauchau est celui des chants et du cri d'Antigone. C'est par le présent que se transmet le message universel. Le présent de Wolf est celui du monologue et des questionnements intérieurs.

c) Le temps de l'oralité : Le présent de l'écriture des mythes semble un temps usité qui répond aux codes du genre. L'utilisation du présent permet l'effacement du narrateur au profit des personnages et d'un rapprochement entre les pensées du personnage et du lecteur. Ainsi la fin de Médée est particulièrement éclairante à ce sujet : « Où vais-je aller. Y'a-t-il un monde, une époque où j'aurais ma place ? Personne, ici, à qui le demander. Voilà la réponse. » Les interrogations finales de Médée sont au présent mais elles ont une portée bien plus importante que le temps de sa vie. A travers ces questionnements, elle invite le lecteur à réfléchir à la possibilité de sa réhabilitation. Médée demande s'il y'aurait « une époque » où elle aurait sa place. Ainsi chaque lecteur peut décider de faire de son propre présent le temps de la réhabilitation de Médée. Quand on s'interroge au sujet de la transmission du mythe, on s'accorde à dire qu'il s'agit d'une transmission orale. C'est à dire qu'une voix s'élève vers une oreille. Le titre du roman de Christa Wolf en lui-même est en ce sens, significatif et se revendique de cette tradition « Médée

voix ». Bien sûr, il n'y a pas qu'une voix dans le roman mais on peut dire que toutes les voix réunies forment une voix qui serait celle de l'aède. Mais pas n'importe lequel. Chez Bauchau, c'est la fille de l'aveugle qui nous raconte son histoire. L'aveugle ou le personnage d'Oedipe pourrait très bien être considéré ici comme la figure de l'aède. Mais Oedipe est mort dans l'Antigone de Bauchau et ses chants sont rapportés par Dirkos comme dans le passage suivant à la p.156 « Il commence un poème que j'ai entendu plusieurs fois chanter par Oedipe, il raconte comment Héraclès, encore enfant, découvre sa force, exulte de sa découverte et s'effraie des travaux immenses qu'elle va requérir de lui ». C'est donc une mise en abyme du mythe et de la figure de l'aède qui nous est présenté ici. Ainsi donc Antigone est un personnage de l'avenir qui facilite la transmission d'une parole. L'écriture de Bauchau, tout en utilisant beaucoup le présent, est une écriture tournée vers le futur. Comme le précise Raymond Michel dans le Journal d'Antigone, son écriture n' «est jamais vestige d'un passé à reconstruire, elle est l'expérience de ce qui peut advenir. » Le présent utilisé dans ces deux récits : Médée voix et Antigone n'a pas pour but de reconstituer le mythe pour le transmettre aux nouvelles générations, il doit au contraire tenter d'éclairer l'avenir.

II... qui redéfinit deux mythes agissants :
a) les valeurs « performatives » du mythe Une des fonctions premières du mythe c'est de nous donner à voir, notamment par la forme théâtrale, le monde, le pouvoir des dieux, et ce qu'il ne faut pas faire, comme le mythe de Prométhée qui est punit pour son orgueil et le mythe de Faust qui vend son âme au diable. Le monde qu'il nous donne à voir nous parle, il nous fait réfléchir sur notre monde actuel, et la société dans laquelle on vit par comparaison. Ainsi qu'il nous fait réfléchir sur nous. Il nous pose donc des questions essentielles, que nous sommes amenés à penser au cours de notre vie comme la responsabilité (Médée est-elle responsable de la mort de son frère? Physiquement non, mais moralement elle pense que si; Antigone doit-elle enterrer son frère? Est-ce à elle qu'en incombe la responsabilité?), la culpabilité (les décisions que prennent Médée et Antigone les positionnent souvent comme coupable aux vues de la société, comme la mort de ses enfants pour Médée, et le départ d'Antigone sur les routes avec Oedipe), le bien et le mal face au pouvoir (doivent-elles obéir ou non? Antigone préfère obéir aux lois divines plutôt qu'aux lois humaines; le peuple de Médée est constamment présenté comme un peuple étranger qui a gardé ses propres coutumes comme le fait d'élever des serpents), l'amour (Antigone préfère mourir avant le retour de Hémon pour éviter une guerre entre le fils et le père, par amour pour lui et par amour pour sa cité; Médée et sa relation compliquée avec Jason) et la peur des différences (les Corinthiens étant effrayés par les Colchidiens

dans Médée et les dons d'Antigone.) Le mythe a donc une valeur « performative » comme le langage dans ces deux romans, c'està-dire qu'il fait acte, il existe par les questions qu'il soulève et fait acte sur le lecteur puisque c'est une interrogation qui est mise en récit légendaire. La liberté, la place de la femme dans la société et le pouvoir du politique sont également abordés dans ces deux textes. Là où on voit que Wolf et Bauchau font une réactualisation des mythes c'est que cette interrogation qui a normalement une dimension collective est en fait une interrogation personnelle au sein de leurs livres. Le « je », le présent et la forme romanesque en témoignent. Ces choix nous permettent de nous approprier le mythe et de le faire notre. Nettement plus privé, le roman se lit à titre individuel, contrairement à la forme théâtrale, et se dirige au monde moderne où l'individu prime. Leurs mythes nous interrogent personnellement et non pas collectivement comme au sein des cités grecques et romaines. Le mythe fait écho à des vérité profondes de notre société, de notre histoire, de nos mentalité, de notre philosophie et de l'humanité même. b) un lecteur actant Comme nous l'avons dit, par la réflexion sur nous même et sur ce qui nous environne le mythe fait de nous des lecteurs actants, et non pas passifs. Et ceci notamment grâce au « je » et au présent qui viennent « chercher » le lecteur c'est-à-dire qu'ils l'interpellent et l'obligent à penser à ce qu'il lit. Non seulement il est concerné mais en plus il est pris à parti, le lecteur se mettant la plupart du temps du côté de la victime ainsi Médée affirme « Malheureusement je ne suis que désemparée. Parce que tout est si transparent, si facile à comprendre. [...] Parce qu'ils peuvent rester de marbre tout en me regardant, tandis qu'ils mentent, qu'ils mentent encore. Ne pas pouvoir mentir est un lourd handicap. » et Antigone dit « Notre mère est morte, depuis dix ans, et la blessure est toujours là. Comment veux-tu que moi, moi toute seule au milieu de votre sale guerre, je trouve la force de l'évoquer à nouveau? ». Le « je » du personnage-narrateur devient aussi « je » du lecteur par assimilation et par identification. Le lecteur s'implique au sein de sa lecture et au sein de l'histoire qui lui est dite. Il se sent concerné, se sent pris à parti du côté de Antigone ou de celui de Médée et en plus réfléchit à son monde. Le lecteur agit. Sa position de lecteur n'est pas passive non seulement il tient le livre mais en plus il fait vivre les personnages par sa lecture et les accueille. Le « je » et le « présent » ainsi que la forme de roman et le choix du monologue intérieur pour les deux œuvres font que le lecteur incarne les personnages. Compassion et réflexion sont de mises. Christa Wolf et Henry Bauchau ne veulent donc pas d'un lecteur passif, ils veulent un lecteur qui s'implique et se sente impliqué. Comme le spectateur du théâtre de Antonin Artaud les lecteurs de Antigone et de Médée ne peuvent que réagir. Le lecteur tient le livre, voit, lit et vit les expériences d'Antigone et de Médée. De même le lecteur est actif car il s'immerge dans le monde fictionnel du roman aussi bien

celui de Médée que celui d'Antigone. Il est invité à s'identifier au personnage-narrateur et est alors « immergé dans un univers saturé affectivement, il devient actant » d'après Raymond Michel d'autant plus que le texte « simule un flux de conscience » c'est un monologue intérieur fondé sur la parole. Nous pouvons alors dire que l'œuvre possède le lecteur. Ce dernier agit, il compatit et vit ce que vivent Antigone et Médée, c'est une véritable expérience fictionnelle qui lui est proposée, il est donc agissant. c) deux mythes modelés par le présent Le choix d'un langage au présent c'est le choix d'un langage à brut, un langage du discours actuel, simultané avec celui du lecteur, un langage inné non modelé par la réflexion. Les faits se passent et au même moment ils sont dits. Ils sont donc dit de manière pure, à brut, vierge pourraiton dire de tout apport autre. C'est un bloc homogène fait par la spontanéité (ou du moins l'usage du présent et du « je » nous en donnent l'impression même si Bauchau, par exemple dit toute sa difficulté à écrire Antigone, et qu'en soit, toute œuvre demande du travail et de la réflexion) non modelé par la langue. Le présent qui est normalement un temps du discours et qui sert ici la narration n'est pas entaché par les marques de récit, le monologue intérieur d'Antigone le montre : « Dans ce bois brut et qui me fait horreur, Jocaste et Polynice, pleins de vie et de passions, se trouvent déjà. Ce que je dois faire exister par mon travail ce n'est pas eux, ils n'existent que trop, c'est moi. » (p99) ainsi que celui de Médée « Regarde. C'est là où cette ligne minuscule qui s'est approfondie croise l'autre. Prends garde, as-tu dit, l'orgueil va glacer ton âme. Oui, mère, peut-être, mais la douleur laisse, elle aussi, une vilaine trace. ». Ceci est permit par la première personne du singulier. Cette implication au plus près du personnage et de son parler n'aurait pas été possible avec la troisième personne. C'est un langage pur, non ciselé, non modelé, d'apparence non travaillé, un roc vierge de toute main d'artisan. Même si on sait que cela n'est pas, le présent en donne l'impression. Ce sont deux romans qui mettent ainsi en exergue le langage d'une pensée juste formulée qui nous est dite au moment où le personnage la pense dans une narration naturelle sans préméditation ni tricherie. C'est donc l'expression d'une pensée fluide uniquement modelée par les enjeux de la parole du personnage à lui-même qui nous est proposée, un parole qui « dit en se cherchant » affirme Raymond Michel. Les auteurs nous font plonger dans des mythes, nous immergent dedans par le « je » et le « présent ». Par le monologue intérieur ils nous font entendre et écouter la voix des personnages ce qui touche d'autant plus le lecteur. Comme le dit Raymond Michel « le moment de la narration est le moment de l'expression » ce qui réduit à zéro l'écart entre les deux et qui permet une focalisation absolue sur le personnage qui parle. Les mythes de Médée et d'Antigone à travers l'écriture de Christa Wolf et d'Henry Bauchau sont donc agissants par leur valeur performative et par leur capacité à faire du lecteur un lecteur actant, tout cela grâce à leur

écriture au présent. Mais le présent à également d'autres fonctions, celle de rendre le mythe actuel par exemple, il tend donc vers l'universalisation de ses propos.

III.... et transporte des valeurs universelles
a) le présent comme vecteur d'onirisme Dans Le journal d'Antigone d'Henry Bauchau ou les mouvements de l'écriture Raymond Michel affirme en parlant d'Antigone que dans ce roman le présent est le « temps du rêve » car il comprend le passé et le futur, il parle de « tiroir grammatical » car il a la capacité de « remplacer tous les autres temps ». Et c'est parce qu'il peut aussi bien référer à l'ici et maintenant du narrateur et du lecteur qu'à un passé où à un futur que c'est un temps du rêve. Le présent transporte donc des valeurs universelles car tout être humain est doté de la capacité de rêve, et que ces textes touchent indifféremment tous lecteurs s'il accepte le pacte du monologue intérieur. Alors « le dire prend le pas sur le dit, la diction sur la fiction [… et] les mots prennent corps » et « le présent devient pressentiment de la présence ». Ces paroles à propos d 'Antigone sont aussi bien valable pour Médée car c'est un présent de l'irréel qui est utilisé et ce présent permet de suggérer et de faire vivre tous les rêves, et tout ce que l'imagination nous suggère. Il crée un monde auquel le lecteur est convié et auquel il adhère « Tu étais alors assise près de moi, mère, et lorsque je tournais la tête, comme à présent, je voyais l'embrasure de la fenêtre, comme ici, où suis-je, il n'y avait pas encore de figuier, c'était mon cher noyer qui se dressait là. » affirme Médée dès le début du livre. Elle pose donc un décor, un contexte et nous plonge dans ses souvenirs et dans son présent. Tout comme Antigone : « […] je veux seulement dormir encore un peu, je vais me lever tout de suite, mettre la robe blanche que j'ai tissée et cousue moi-même, comme tu me l'avais appris, puis nous retournerons ensemble par les couloirs de notre palais et je serai heureuse comme lorsque j'étais enfant [...] » (p17/18) alors que sa mère est morte. Pour Raymond Michel un « effet de songe » est produit dans Antigone par le fait même que les paroles proférées sont celles d'un personnage qui meurt à la fin du livre. Il y a donc un certain côté hermétique au texte, d'incompréhension du moins dû à cette « inquiétante étrangeté » affirme-til en citant Freud. « Faut-il rappeler que, dans notre cas, la posture énonciative du narrateurAntigone est d'autant plus invraisemblable que ce personnage, en conformité avec le mythe, meurt à la fin du roman? » écrit-il dans Le journal d'Antigone d'Henry Bauchau ou les mouvements de l'écriture. Ceci, toujours selon Michel, crée un « excès du sens » quelque chose qui dépasse le lecteur, une incompréhension de cette fiction qui cependant peut fonctionner s'il accepte ce contrat avec le livre, le contrat du non-rationnel, le lecteur est dans le rêve. Et cela se passe également dans Médée non pas parce que le personnage meurt à la fin mais parce que Médée est dotée de pouvoirs,

pouvoir de guérison, elle est d'ailleurs accusée de magie noire par Turon (« Turon a sans doute raison de l'appeler traitresse, de l'accuser de se livrer à la magie noire » affirme Glaucé) d'ailleurs dès l'incipit du livre Médée affirme « Langue du rêve. Langue du passé », mais au fur et à mesure ce rêve devient présent. Le lecteur vit donc lui aussi les actes d'Antigone et de Médée dans un rêve, il est dans une sorte de transe à la fois corporelle et mentale. Il y a rêve également parce que les deux romans permettent d'écouter au sens littéral les voix qui s'expriment dedans. Le lecteur non seulement les écoute mais les comprend aussi et ce n'est pas rien car dans les mythes antiques de Sophocle ou d'Euripide. Antigone et Médée sont plus présentées comme des personnages coupables, voir folles. Là, au contraire, le lecteur prend partie pour elles, les comprend, vit leurs expériences, connait leurs désirs et leurs aspirations et y adhère. Ces livres par le présent et donc la simultanéité entre le dit et le fait suggèrent une véritable expérience aux lecteurs. Antigone et Médée, par le présent, le « je » et le monologue intérieur deviennent présentes. On entend leur voix comme à la fin du livre où Antigone entend la voix de Io chanter sa vie, on ressent leurs actes, leurs gestes et on comprend leur pensée et leurs désirs, ce sont des « livre-rêve » comme on pourrait dire en reprenant la formule de Bauchau qu'il emploi en parlant du Journal d'Antigone. Le présent permet de faire vivre les héroïnes, ainsi Henry Bauchau parle d'une « Antigone matière » car elle est incarnée devant le lecteur. C'est un personnage entier dont en comprend tous les agissement et qu'on admire, elle se propose à notre pensée comme personnage principal et s'incarne ainsi. Elle fait corps avec le texte, avec les mots qui la font exister, mais aussi avec la pensée du lecteur en lui imposant sa pensée et en s'imposant à sa pensée, tout comme Médée. Raymond Michel parle ainsi d'une « écriture dans le corps et la matière ». L'écriture et le lecteur qui la lit permettent le « surgissement d'une présence et d'une voix : celles d'Antigone. » affirme-t-il également, et nous pouvons sans aucun égard coller ces propos à Médée. Le mythe transporte donc des valeurs universelles à travers le rêve notamment. Mais en soit le mythe, dans son sens philosophique, n'est-ce pas une rêverie utopique ? b)Le présent apporte une suspension du temps. Le récit d'un mythe reste cependant obligatoirement sujet aux temps. Il ne peut pas y avoir qu'un présent. Chez C.Wolf, le passé est là aussi pour évoquer les souvenirs des différents personnages qui racontent. C'est une nouvelle mise en abime, le mythe raconte un passé dans lequel les personnages racontent leur passé comme à la p.89 où le « je » est celui d'Agaméda : « Parfois le cours des évènements tient à un fil. Comme le jour, il y a longtemps de cela, où elle m'a trahie, elle a beau ne pas s'en souvenir, avec ses trous de mémoire qu'elle s'autorise. Ou récemment, lorsqu'elle est tombée malade. » Ici, le passé et le présent sont profondément liés. Cependant le temps du passé utilisé est le passé composé, c'est le temps du récit et du passé assez proche. En d'autres termes c'est

un passé qui n'est pas encore très ancien où qui demeure bien présent dans la conscience d'Agaméda. Pourquoi alors le choix de ce présent ? Qu'apporte t-il de plus à la réactualisation de ces deux mythes ? Peut-être parce que le mythe nous ramène à une autre époque. Les mythes appartiennent à l'antiquité et aux sociétés de l'oral. Dans ces sociétés, la représentation mentale du passage du temps n'était pas linéaire. Dans les sociétés du mythe mais aussi pour les stoïciens, le temps était circulaire. On suivait le rythme des saisons et il n'y avait ni commencement et ni fin, seulement un éternel recommencement. On peut dire que le présent est ce temps du recommencement, comme on peut lire dans l'Antigone de Bauchau à la p.181 : « Je marche, souvent des larmes me viennent aux yeux, je chancelle. » et il y a les répétitions comme autant de temps qui reviennent : lorsqu' Antigone va mendier et pousse son cri ou lorsqu'elle soigne les malades en attendant le retour d'Hémon. Dans Médée voix, l'idée d'éternel recommencement est bien présente à travers le châtiment que l'on inflige à Médée (p.288) : « Arina dit que lorsque sept ans se furent écoulés après la mort de mes enfants les Corinthiens ont choisi sept garçons et sept filles de familles nobles. Ils leur ont rasé la tête. Les ont envoyés dans le temple d'Héra où ils doivent rester une année entière, en mémoire de mes enfants morts. Et tous les sept ans, on recommencera. » A travers ces deux mythes racontés au présent, le temps semble se figer ou plutôt s'étirer longuement au point de se répéter. Mais est-ce bien le même présent qui revient ? Peut-on affirmer une réelle néantisation du temps ? Pas totalement, dans Antigone par exemple, le temps de la vie de l'héroïne dans la grotte est ponctué toutes les heures par la voix de Stentos qui crie trois fois son nom. Il y a donc un temps qui passe et non un présent éternel mais ce temps parvient à s'actualiser à travers chaque âge et à travers chaque lecture. c)...et fait écho aux craintes et aspirations actuelles Que ce soient Antigone ou Médée les deux mythes nous parlent de sentiments, ceux d'Antigone et de Médée justement. Par ce procédé, on a l'impression que le temps s'allonge puisqu'il donne lieu à de longues descriptions des états d'âme et des souvenirs. (« Une fois, mère, à une autre époque, j'ai entourée ta tête de mes deux mains en signe d'adieu, sa forme a laissé son empreinte dans mes paumes, les mains ont aussi une mémoire. Ces mains ont tâté chaque parcelle du corps de Jason (...) ». Puis Médée décris ses sentiments par auto-persuasion « Calme. Sois calme. Une chose après l'autre. Reviens à toi. (...) » En soit, il n'y a pas d'action et pourtant l'histoire se fait, ou comme dans le monologue d'Ismène qui laisse place au souvenir. Ce sont deux romans du moi qui en retracent tous les affres et qui sont écrits par le processus du monologue intérieur. Ils nous permettent donc de visualiser et de comprendre les inquiétudes et les préoccupations des protagonistes. Mais ces préoccupations au lieu d'être éloignées de nous comme on pourrait s'y

attendre par les mœurs de l'époque et éloignement de celle-ci des valeurs de notre société, sont au contraire très proche de nous et nous parlent de nous. Ainsi ces mythes retracent le portraits de peurs universelles valables en tout temps et en tout lieux. Le mythe, en soit, permet l'éducation et la mise en garde su peuple contre certain risques, contre ce qui n'est pas moral. Ainsi le mythe d'Oedipe nous parle toujours car, comme l'a montré Freud, il fait écho au complexe des enfants qui veulent tuer leurs parents du même sexe qu'eux car il représente une concurrence envers le parent du sexe opposé. L'enfant pense que le parent connait se désir de mort et veut également le tuer. Ainsi Oedipe se bagarre contre son père, le tue et épouse sa mère. Lorsqu'il l'apprend il se crève les yeux, symbole de son aveuglement face à la maternité de Jocaste. Les mythes nous parlent donc puisqu'il nous parlent de nous, et de nos penchants malsains. Tout comme Faust qui vend son âme au diable et Prométhée qui vole le feu aux dieux les mythes d'Antigone et de Médée nous mettent en garde. Antigone nous pose les questions de savoir jusqu'où on peut désobéir à la loi de notre État pour accomplir ce qui nous semble juste, si on est capable de prendre notre liberté et d'en assumer les conséquence et si on peut se sacrifier à une cause. Médée quand à elle nous demande ce qu'on est capable de supporter : l'État dans lequel on vit peut-il faire des sacrifices sans que cela ne nous révolte? Et nous met face au problème du politique et de la déformation des informations. Les mythes font donc échos à nos questionnements, à nos sentiments, à nos craintes (celui de l'inceste présenté dans toutes les sociétés comme criminel) et à nos aspirations (devenir des Dieux dans Prométhée, être libre malgré tout dans Antigone).

Ainsi nous pouvons dire que le choix du présent dans Antigone par Henry Bauchau et dans Médée par Christa Wolf n'est pas anodin. Non seulement ce temps est le temps du discours ce qui permet une forte présence de l'oralité, mais aussi ce présent qui est le temps de l'écriture et de la voix redéfinit deux mythes agissants en faisant du lecteur un lecteur actant et en agissant eux-même par ce qu'ils nous enseignent. Ces deux textes sont modelés par ce temps qui transporte des valeurs universelles. Vecteur d'onirisme il annihile le passage du temps et fait échos à nos craintes et à nos aspirations actuelles. Le présent redéfinit donc la notion de mythe. Quant à Wolf et Bauchau ils font du présent non pas qu'un temps grammatical mais aussi le temps d'une expérience universelle et personnelle. Ils ont ainsi réussit le pari de redéfinir et de ré-actualiser ces mythes de telle sorte qu'ils s'inscrivent, une fois de plus, dans l'éternité, et dans la conscience de chacun.

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