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Chapitre- Conflits et mobilisation Référentiel : classes sociales, rapports sociaux, lutte des

sociale classes

Fiche 1 – Stratification et classes sociales
( Rappel première)

Partie 1 –La stratification sociale

I. Présentation de la stratification sociale

A. une réalité universelle et omniprésente

La stratification sociale correspond à la division d’une société en plusieurs groupes (ou strates ) hiérarchisées :
• Elle est universelle c’est à dire qu’elle est présente dans toutes les sociétés, aussi bien les plus primitives que les plus modernes,
les plus simples que les plus complexes.

• Elle est omniprésente, c’est à dire que la société est traversée de divisions verticales qui peuvent être fondées aussi bien sur
l’âge, que sur le sexe, la parenté, ou encore la richesse matérielle

B. Les caractéristiques de la stratification

La stratification se caractérise par :
• la différenciation : elle est suscitée par la diversité des tâches présente dans la société.
• Une échelle hiérarchique : la société comporte des étages superposés et ordonnés.
• Une structure inégale : les strate ne sont pas seulement différentes , elles sont inégales aussi bien du point de vue du pouvoir ,
que du prestige ou de la richesse.
• La mobilité sociale :les inégalités sont plus ou moins enracinées dans la société selon que les individus ont une possibilité
restreinte ou réelle au cours de leur existence (mobilité intra-générationnelle) ou d’une génération à l’autre ( mobilité
intergénérationnelle) de changer de catégorie sociale

C. La stratification, un terme ambigu

La notion de stratification sociale est ambiguë car elle recouvre au moins deux notions en partie contradictoires :

1. Dans un sens large

Elle distingue l’ensemble des systèmes de différenciation sociale basée sur :
• la distribution inégale des ressources et des positions dans une société
• qui engendre la constitution de groupe de droit ou de fait
• qui sont plus ou moins structurés et
• qui entretiennent des relations de subordination, d’exclusion et ou d’exploitation

2. Dans un sens restreint

La notion est réservée aux analyses :
• qui s’opposent aux théories (dont principalement la théorie marxiste qui est visée) qui voient dans les classes sociales des
groupes fondamentaux opposés dont le conflit structure la société.

• c’est à dire à des analyse qui interprètent le corps social comme un ensemble de strates hiérarchisées en fonction de critères
multiples (ex : le revenu, le prestige, etc.), dont la présence est nécessaire à la société (du fait de la spécialisation des
tâches) et qui n’entretiennent pas entre elles des relations dominées par le conflit
II. La stratification sociale dans les sociétés industrielles

A. Comparaison avec les systèmes traditionnels de stratification

• un constat : Comme l’indique l’analyse de E Goblot contrairement aux apparences la révolution française qui a
pourtant institué l’égalité civile n’a pas été jusqu’à imposer l’égalité sociale.
• La conséquence : la division de la société en classe ayant des intérêts opposés na pas disparu : « nous n’avons
plus de castes, nous avons encore des classes.
• La rupture essentielle : la société de castes ou d’ordres est figée et rigide, dans une société de classes les
possibilités de promotion et de mobilité sociales sont beaucoup plus nombreuses.

CASTE ORDRE CLASSE
SYSTEME FERME SYSTEME SEMI-OUVERT SYSTEME OUVERT
-On naît et meurt dans la - Forte viscosité sociale Mobilité sociale
même caste Possibilité de mobilité :
- Pas de mariage inter-caste dérogeance, mésalliance,
achat d’une charge…

EXISTENCE LEGALE EXISTENCE LEGALE EXISTENCE OFFICIEUSE

INEGALITES INEGALITES EGALITE POLITIQUE,
POLITIQUES ET POLITIQUES ET INEGALITES SOCIALES
SOCIALES SOCIALES
(privilèges, prestiges…)

Pour plus de développement sur
- Les castes
Les castes sont des groupes sociaux qui sont caractéristiques de la société indienne et qui reposent selon R DELIEGE sur 3
caractéristiques essentielles :
• une spécialisation héréditaire : c’est à dire que chaque caste va se spécialiser dans un métier, des rites, des droits
spécifiques , qui se transmettent de générations en générations :chaque enfant dés sa naissance appartient à la caste de ses
parents et ne peut espérer aucune possibilité de mobilité sociale : le statut social est dit ascriptif c’est à dire que le destin
social des individus est imposé aux individus sans qu’ils puissent le remettre en cause. L’action individuelle est découragée
par avance , car l’individu qui sortirait de sa caste n’aurait plus de lien social car il serait rejeté par les membres de sa caste
sans pouvoir espérer être accepté par ceux des autres castes
• Une répulsion entre les castes qui produit de l’endogamie : chaque caste vit repliée sur elle-même, et il existe toute une
série d’interdits légaux qui interdisent les relations entre membres de castes différentes. Dés lors les individus n’ont pas
d’autres choix que de se marier avec un conjoint de la caste qui est choisie par les parents, ce qui renforce la répulsion en
conduisant chaque caste à développer des différences d’ordre naturelles.
• Une hiérarchie sociale extrêmement stricte : certaines fonctions rituelles qui sont considérées comme pures (en portugais
casta signifie pure) vont être affectées aux castes les plus hautes (ex les brahmanes qui prennent en charge les rites
religieux)qui vont alors disposer du pouvoir et de la reconnaissance sociale. Elles vont alors dévaloriser les catégories les
plus basses qui prenant en charge les tâches définies comme impures (ex : les éboueurs) vont être définies comme
inférieures.

Remarque : Depuis 1931 les castes n’ont plus en Inde d’existence officielle, néanmoins elles continuent à exister , car elles
bénéficient d’une reconnaissance sociale. En effet grâce à son fondement religieux , la hiérarchie sociale découlant de ce système est
parfaitement acceptée par la très grande majorité de la société indienne : la hiérarchie apparaissant tout à fait naturelle il n’est pas
réaliste de considérer que l’on puisse changer la société par décret, comme l’a montré, au moins à court terme, l’échec relatif de la
révolution française à limiter l’influence de la religion.

- Les ordres
Comme l’a indiqué G Dumezil la hiérarchie des ordres présente de nombreux points communs avec celle des castes :
• elle repose sur une division fonctionnelle de la société entre prêtres, guerriers et producteurs
• Cette division est impérative elle est reconnue par la loi, elle s’impose aux individus qui n’ont pas d’autres choix que de
respecter les interdits : exemple :un noble ne peut travailler sous peine de déchoir. La définition juridique des ordres, assure
à certaines catégories (noblesse et clergé) un certain nombre de privilèges ( ex en matière d’impôt ou de justice) qui les
distinguent du reste de la population (le tiers-état), et ce quelque soit leur situation financière.
• Cette division de la société est héréditaire : mais elle ne vaut que pour la noblesse : on naît noble.
• La société est hiérarchisée : elle repose sur le critère de l’honneur social, contrairement à notre société ce n’est pas la
possession de richesses matérielles qui est source de reconnaissance, mais au contraire la reconnaissance sociale (la
proximité avec le roi) qui assure l’accès aux ressources matérielles.

Néanmoins elle s’en différencie par au moins un critère essentiel :
• Les castes sont des groupes fermés : la mobilité sociale est inexistante.
• Alors que dans les sociétés d’ordre, bien que restreint la mobilité sociale est possible : par exemple un grand bourgeois
peut acheter un titre de noblesse qui lui permettra d’accéder au groupe dominant.

Conclusion : Selon A De Tocqueville la disparition de la société d’ordre d’ancien régime en France après 1789 s’explique
principalement par la remise en cause des pouvoirs politiques de l’aristocratie opérée par la monarchie absolutiste qui a compensée
cette évolution par une distribution de privilèges, et une fermeture de la noblesse : « plus cette noblesse cesse d’être une aristocratie
plus elle semble devenir une caste ». Dés lors l’existence sociale de la noblesse ne paraît plus justifiée au peuple qui va se révolter
afin de remettre en cause les privilèges de la noblesse et va par-là même détruire la monarchie absolutiste.

B. Les classes sociales

1. Historique

Le concept de classe sociale est datée historiquement, il apparaît au 18 ème siècle dans un contexte bien déterminé :

- une évolution des idées politiques et sociales :
• remise en cause du principe de l’inégalité des droits
• une multiplication des conflits sociaux

- des bouleversements économiques : en particulier une série de révolutions agricoles,, industrielles, etc.
2. Définition

La classe se différencie de la caste ou de l’ordre car :
• elle n’est pas institutionnalisée : il n’apparaît pas de reconnaissance légale de la stratification en classe de la société après
la destruction de la société d’ordres
• elle se développe dans un contexte d’égalité de droits issu de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen ( art 1 :
les hommes naissent libres et égaux en droits)qui fait que les classes ne sont pas figées et étanches comme pouvaient l’être
les castes et dans une moindre mesure les ordres.

On peut alors proposer deux définitions du terme classe :
• une déf ini ti on nomina li st e : une classe est une collection d’individus présentant des
caractéristiques semblables (du point de vue de nombreux indicateurs comme la
profession, le niveau d’études, le revenu, etc.)qui n’ont pas conscience d’appartenir à une
entité mobilisée.
• Une défin it ion réal is te : une classe correspond à un ensemble d’individus qui ont
conscience d’appartenir à une
collectivité et qui ont des intérêts communs à défendre pouvant les opposer à d’autres
classes.

3. Distinction classes sociales/PCS

Attention il ne faut pas confondre les notions de classes sociales et de CSP ou PCS :
PCS CLASSES SOCIALES
(Professions et catégories socio-
professionnelles)

BUT - Classer les personnes pour que toutes - Saisir les évolutions de la société
le soient de façon univoque - Tous les individus ne sont pas classés
=> classement exhaustif
- Production de catégories homogènes

PRINCIPES DE - Discours statistique - Discours théorique, conceptuel
DEFINITION - Classement selon le critère - Classement selon les moyens de production détenus,
« Profession » le pouvoir…

CARACTERISTIQUES DE - Définition absolue (on peut définir - Définition relationnelle (on définit au moins deux
LA DEFINITION isolément une catégorie) classes en opposition)
- Repose sur la réponse des individus - Repose sur l’analyse d’un processus d’ensemble

- Découpage arbitraire entre PCS - L’appartenance à une classe n’est pas
PROBLEMES - Homogénéité problématique des immédiatement définissable
catégories - La question des effectifs d’une classe ne fait pas
sens
Partie 2 – Les analyses théoriques de la stratification sociale

Source : L Chauvel,in http://louis.chauvel.free.fr

I. L’analyse marxiste des classes

A. La vision marxiste de l’histoire

K Marx est le grand d théoricien de la définition réaliste de la classe il développe une sociologie :
- déterministe et holiste : c’est à dire qu’il pose que les individus ne sont pas les acteurs de leur
destin mais qu’ils sont le jouet de structures économiques et sociales qui leur échappent : « Dans la
production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires
indépendants de leur volonté (…). ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur
existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience »

- matérialiste de l’histoire : les hommes sont déterminés par :
• le s for ces pr oduc ti ves, c’est à dir e par les mo yens de pr oduct ion
( l’i nfr ast r uctu re économ ique) qui sont mis en œuvre à une époque donnée
(exemple : le moulin à vent qui à la fin du 18 ème siècle a subi la concurrence de la
machine à vapeur)
• Déterminent les modes de pr oduct ion qui sont la combinaison des forces
productives et des rapports de production. Marx en a distingué 4 : les modes de
production féodal, antique, féodal et capitaliste
• le s rappo r ts de pr oduct ion sont les rapports de propriété des moyens de
production ( machines, usines, etc.) qui permettent de définir les classes sociales
selon la place qu’elles occupent par rapport à la propriété des moyens de
production

Pour en savoir plus :

Comme l’écrit Marx dans une lettre à P annenkov en 1846 :
- « qu’est ce que la société quelle que soit sa forme ? le produit de l’action réciproque des
hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle formation sociale ? Pas du tout. Posez
un certain état de développement des forces productives des hommes et vous aurez une telle
forme de commerce et de consommation. Posez de certains degrés de développement de la
production, du commerce et de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution
sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile.
Posez telle société civile et vous aurez tel état politique qui n’est que l’expression officielle de la
société civile »
Dans ce passage Marx considère donc que :
• ce ne sont pas les hommes qui font l’histoire,
• mais qu’au contraire ce sont les hommes qui sont faits par le développement des forces
productives.

Ce que Marx va résumer dans : « le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain, le moulin à
vapeur, la société avec le capitalisme industriel.

Relativisation : Engel après la mort de Marx relativisera cette conception ultra déterministe en
écrivant:
• « D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en
dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais
affirmé davantage. Si quelqu’un dénature cette position en ce sens que le facteur économique est
le seul déterminant, il la transforme ainsi en une phrase vide, abstraite, absurde ».
• Engel rajoute même dans une autre lettre : « Il y a action et réaction de tous les facteurs au sein
desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers
la foule infinie des hasards ».

Critiques de l’analyse marxiste : Il n’en reste pas moins qu’ une des principales critiques qui sera
faite à Marx, en particulier par Weber dans l’éthique protestante du capitalisme , sera :
• d’avoir surévalué l’importance du déterminisme technologique , de l’infrastructure ( cf. la
phrase de Marx : « l’ensemble des rapports de production constitue la structure de la société, la
base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle
correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie
matérielle conditionne le processus de vie sociale , politique et intellectuelle dans son ensemble »)
• et d’avoir sous-estimé le rôle de l’individu , les modes de pensée ,les valeurs en
particulier religieuses (la superstructure au sens marxiste).

• On peut alors en conclure que Marx a une vision matérialiste de l’histoire car
l’infrastructure matérielle conditionne la superstructure idéelle c’est à dire le
processus de la vie sociale, intellectuelle et politique ( par exemple les modes de pensées,
les valeurs religieuses, les idées artistiques.

- Finaliste ou téléologique : selon Marx :
• les différents modes de production se succèdent inéluctablement est sont donc condamnés
à disparaître quand les forces productives qui leur avaient donné naissance sont
concurrencées par de nouveaux moyens de production plus performants .
• Ainsi quand apparaît la machine à vapeur qui rend obsolète le moulin à vent et la traction
animale, le mode de production féodal qui était adapté aux anciennes conditions
techniques devient inadéquat et doit être dépassé.
• S’ouvre alors, selon Marx, une série de révolutions économiques, sociales et politiques qui
vont conduire à la destruction du mode de production féodal et à son remplacement par le
mode de production capitaliste qui devient provisoirement (mais provisoirement seulement
) le plus efficace.
FORCES PRODUCTIVES MODES DE PRODUCTION RAPPORTS DE PRODUCTION
Force musculaire Mode de production asiatique Sociétés quasi esclavagistes dans
lesquelles la population est
subordonnée à un Etat,
relativement développé, centralisé
et fort
Force musculaire Mode de production antique Caractérisés par l’esclavage
Moulin à vent Mode de production féodal Sont définis par le servage, la
société étant divisés en deux
camps antagonistes :serfs et
seigneurs
Machine à vapeur Mode de production capitaliste Caractérisés par l’apparition du
salariat et l’antagonisme entre la
bourgeoisie et le prolétariat

B. Une remise en cause de l’égalité formelle des sociétés bourgeoises

Marx s’oppose aux théoriciens libéraux :

- l’égalité formelle selon les théoriciens libéraux :
• Selon les juristes, après la révolution française tous les hommes naissent libres
et égaux en droit donc il n’existe plus légalement de stratification sociale,
seules subsistent des différences de capacité individuelles.
• Les libéraux sont alors partisans de l’égalité méritocratique qui postule que chacun
doit être rétribué en fonction des ses capacité et apports . Il serait injuste (inéquitable) que
celui qui ne fait rien reçoive autant que l’individu très méritant qui par son travail crée des
richesses bénéfiques à l’ensemble de la société (cf. la main invisible de Smith au chapitre
suivant). L’égalité méritocratique peut donc très bien s’accommoder d’une société dans
laquelle la répartition des richesses est très inégalitaire, dés lors qu’au départ était
respecté l’égalité des chances.

- L’égalité réelle selon Marx:
• Marx conteste cette vision juridique et formelle qui repose uniquement sur
l’égalité des droits et ne prend pas en compte la situation réelle dans laquelle se
trouve les individus : ainsi si formellement du point de vue des droits ouvriers et
bourgeois sont égaux, les conditions économiques dans lesquelles ils se trouvent sont
tellement différentes qu’on ne peut postuler qu’un fils d’ouvrier et un fils de bourgeois sont
égaux.
• Marx est alors conduit à critiquer la vision contractualiste développée par les libéraux :
 Selon les libéraux :
 avant la révolution française les individus n’ayant pas en fonction de leur
naissance les mêmes droits , une économie libre de marché ne pouvait
pas se développer : les paysans n’étant pas juridiquement égaux aux
nobles ils ne pouvaient signer avec eux un contrat qui présuppose
l’égalité.
 Au contraire avec la révolution française les hommes devenant libres et
égaux en droit, chacun d’eux peut échanger sur un marché un bien ou
un service :
 l’ouvrier qui a une force de travail mais pas de capital pour la
mettre en œuvre va offrir son travail contre un salaire,
 le bourgeois qui possède un capital mais a besoin de travail va
demander du travail.
 l’offre et la demande vont se rencontrer sur le marché, confronter
leurs positions et se mettre d’accord sur un salaire pour un
nombre donné d’heures de travail. Puisque les deux échangistes
sont égaux, s’ils signent un contrat c’est qu’ils y trouvent tous
deux leur intérêt (ce sont des homo oeconomicus) les deux
partenaires sont donc gagnants à l’échange. Le bourgeois ne peut
dans une économie de marché exploiter l’ouvrier.

 Marx conteste ce point de vue : selon lui ouvriers et bourgeois ne sont que
formellement égaux :
 # L’ouvrier qui ne dispose que de sa force de travail pour survivre doit
absolument travailler quelque soient les conditions qui lui sont
proposées .
 Au contraire le bourgeois qui dispose d’un capital peut, grâce à son
épargne, vivre sans que ses usines tournent.
 L’ouvrier est donc obligé d’accepter les conditions qui lui sont imposées
par le bourgeois,. Marx écrit : « le rapport officiel entre le capitaliste et le
salarié est d’un caractère purement mercantile. Si le premier joue le rôle
du maître et le dernier le rôle du serviteur. C’est grâce à un contrat par
lequel celui ci s’est non seulement mis au service, et partant, sous la
dépendance de celui là, mais par lequel il a renoncé à tout titre de
propriété sur son propre produit . Mais pourquoi le salarié accepte t’il ce
marché ? Parce qu’il ne possède rien que sa force personnelle »

CONCLUSION : Selon Marx si les capitalistes peuvent exploiter le prolétariat , bien que
bourgeois et ouvriers soient formellement égaux, c’est parce que les premiers ont le
monopole des moyens de production , alors que les seconds n’ont que leur force de travail

C. La conséquence : l’exploitation du prolétariat

Grâce au monopole qu’il ont sur les moyens de production les capitalistes vont fixer selon leurs intérêt
les salaires :
- ils ont réduit le travail au statut de marchandise, et comme toute marchandise le travail a
un prix : le salaire (le prix du travail) va être fixé au minimum assurant la reproduction de
la force de travail c’est à dire qu’il doit permettre :
• à l’ouvrier d’entretenir sa force de travail (sinon il devient inefficace) et
• d’assurer sa descendance (ses enfants prenant sa place quand ils sont devenus adultes).

- Mais selon Marx :
• le travail est la seule source de création de richesse , le capital ne crée pas de
richesse (il ne fait que transmettre sa valeur aux produits au fur et à mesure qu’il s’use),
• dés lors que le travail atteint un niveau d’efficacité de productivité suffisant il crée plus de
richesse qu’il n’en faut pour couvrir les frais d’entretien et de reproduction du travailleur :
la différence entre la valeur produite par la force de travail et ses propres frais
d’entretien couverts par le salaire constitue la plus-value qui est extorquée par
les détenteurs des moyens de production (c’est à dire les capitalistes) au
prolétariat.
• Marx peut alors en conclure que malgré les apparences le travailleur , en dépit
de sa liberté formelle est aussi exploité que l’étaient ses ancêtres serfs et
esclaves, car comme eux la majeure partie des richesses qu’il a créé par son
travail est confisquée par ses maîtres.

D. La lutte des classes ( 6 p 376 )

Pour l’analyse de Marx considérant qu’au XIX° siècle les paysans français ne sont pas une classe
- Marx commence par montrer qu’apparemment oui ils ont de nombreux critères qui conduisent à
penser qu’ils constituent une classe sociale :

• ils sont très nombreux
• ils réalisent la même activité
• ils partagent un même mode de vie qui les oppose au reste de la population

D’où Marx peut écrire : « . Dans la mesure où des millions de familles paysannes vivent dans des
conditions économiques qui les séparent les unes des autres et opposent leur genre de vie, leurs intérêts
et leur culture à ceux des autres classes de la société, elles constituent une classe »

- Pourtant selon Marx ces conditions ne sont pas suffisantes et en réalité les paysans ne constituent
pas une classe sociale car :
• Leur mode de production les isole les uns des autres : ils vivent en autarcie
• Le mauvais état des moyens de communication ne leur permet pas d’entretenir des
relations suffisantes pour prendre conscience de leur communauté de situation
• L’insuffisance de la taille des parcelles ne leur permet pas de développer de nouvelles
méthodes de production, de diviser le travail, de s’ouvrir au monde (d’autant plus qu’ils ne
pourraient pas facilement envoyer leur production vers les villes faute de moyens de
transports adéquats)

CONCLUSION : Marx peut alors écrire : « ainsi la grande masse de la nation française est
constituée par une simple adition de grandeurs de même nom, à peu près de la même façon
qu’un sac rempli de pommes de terre forme un sac de pommes de terre(…) Mais elles ne constituent pas
une classe dans la mesure où il n’existe entre les paysans parcellaires qu’un lien local et où la
similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale,
ni aucune organisation politique. »
Dés lors, selon Marx, ils vont être l’objet de manipulation : Le futur Napoléon III va s’ériger
en défenseur des intérêts de la paysannerie, les paysans vont voter pour lui, mais il ne va
pas être leur porte-parole , il n’a fait que se servir d’eux.

Marx décompose le processus de constitution de la classe ouvrière en trois temps :
• Dans un premier temps pas de prise de conscience de classe, la classe ouvrière
n’existe pas : Marx écrit : « Dans un premier temps la grande industrie agglomère dans
un seul endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres, la concurrence les divise
d’intérêt » . Durant cette phase les ouvriers ne constituent pas encore une classe , ils n’ont
rien de commun , au contraire leurs intérêts leurs semblent antagonistes : chacun accepte
de travailler pour un salaire plus réduit que son voisin afin d’obtenir l’emploi.
• Dans un second temps se développe la classe en soi c’est à dire que les ouvriers
se mobilisent face au capital mais n’existe pas en dehors de cette lutte :« Marx
explique ainsi que dans un second temps : « le maintien du salaire, cet intérêt commun
qu’ils ont contre leur maître les réunit dans une même pensée de résistance. Ainsi la
coalition a toujours un double but. Celui de faire cesser entre eux la concurrence , pour
faire une concurrence générale au capitaliste »
• Dans un troisième temps se constitue la classe pour soi : c’est à dire que désormais
les ouvriers ne luttent plus seulement contre les capitalistes dans le cadre de la société
capitaliste, , ils développent un projet alternatif de société qui vise à détruire la société
capitaliste et à faire apparaître après la révolution une nouvelle société.

Marx considère en effet que la lutte des classes est une caractéristique structurelle de toutes les
sociétés. : il écrit dans le manifeste du parti communiste : « l’histoire des sociétés n’a été que l’histoire
des luttes des classes : hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de
jurandes et compagnons, en un mot, oppresseurs et opprimés, en opposition constante ont mené une
lutte ininterrompue, tantôt ouverte tantôt dissimulée ; une guerre qui toujours finissait par une
transformation révolutionnaire de la sociététout entière ou par la destruction des deux classes en lutte . »
La question est alors de savoir si :
• comme l’affirme les libéraux , avec la révolution française, avec la destruction du mode
de production féodale est apparue une nouvelle ère de prospérité, d’égalité dans laquelle
la lutte des classes ne serait plus nécessaire .
• Marx rétorque que « la société bourgeoise moderne élevée sur les ruines de la féodalité,
n’a pas aboli les antagonismes de classe. Elle n’a fait que substituer aux anciennes de
nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de luttes »
• Par contre le mode de production capitaliste a introduit une simplification des
antagonismes de classe. En effet dans la société féodale il existait une pluralité de classes
(les serfs, les compagnons , les maîtres de jurandes , les seigneurs, etc.) alors que dans le
mode de production capitaliste on va vers une bipolarisation de la lutte : « « la
société se divise de plus en plus en deux grands camps opposés, en deux classes
ennemies, la bourgeoisie et le prolétariat ». Il poursuit « de toutes les classes actuellement
adversaires de la bourgeoisie, le prolétariat est la seule classe vraiment révolutionnaire, les
autres classes se désagrègent et disparaissent par le fait de la grande industrie : le
prolétariat au contraire est son produit particulier »
• Mais en renforçant l’exploitation du prolétariat, afin de compenser la chute des taux de
profit (tendance structurelle du mode de production capitaliste selon Marx), la bourgeoisie
accélère la prise de conscience de la classe ouvrière, renforce ses capacités de luttes et
ainsi : « la bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs. Sa chute et le triomphe
du prolétariat sont inévitables ».

II. L’analyse de Max Weber

Max Weber à une vision de la stratification sociale très différente de celle de Marx :

- Tout d’abord il conteste la vision strictement matérialiste et déterministe de Marx. Weber
qui est un théoricien subjectiviste considère contrairement à Marx, que ceux sont les hommes qui
consciemment , tout en ayant une rationalité limitée, qui sont les acteurs de l’histoire . Donc en
aucun cas on ne peut les assimiler à des pâtes à modeler déterminés par des forces productives
échappant à leur conscience.

- Deuxièmement , Weber rejette les conceptions téléologiques ou finalistes telles celles de
Marx. Il considère que rien n’est jamais écrit à l’avance et que le futur est indéterminé. Il fait donc à
Marx le reproche d’avoir pris ses désirs pour la réalité et de ne pas avoir fait preuve de la neutralité
axiologique nécessaire à tout théoricien

- Troisièmement, si Weber ne conteste pas l’existence de classe sociale :
 il en a une vision très différente de celle de Marx :
• puisqu’il définit la classe comme l’ensemble des individus qui ont en commun telle ou telle
situation , sans se soucier de savoir s’ils sont par-là véritablement unis. Les membres
d’une classe n’ont donc pas forcément une conscience de classe et ne sont pas
forcément mobilisés dans la lutte (qui est quasiment inéluctable dans l’analyse de
Marx).
• Cela n’empêche pas Weber de considérer que des luttes entre classes sont
toujours possibles, mais là aussi il se différencie de Marx :
 chez Marx c’est la lutte qui fait prendre aux individus conscience
des intérêts qu’ils ont en commun, la lutte est donc un pré-
recquis.
 Au contraire dans l’analyse de Weber c’est parce qu’ils ont
des intérêts communs et qu’ils en ont pris conscience que les
individus luttent. que les individus luttent : la conscience de
classe précède la lutte.
 De plus et contrairement à Marx, Weber considère que les
acteurs en lutte et les formes du conflit évoluent avec les
transformations économiques : rien n’assure donc selon Weber
que le prolétariat et la bourgeoisie demeurent dans le futur les
acteurs centraux de la lutte, de nouveaux acteurs peuvent
apparaître (ex : les classes moyennes).
 Enfin selon Weber :
• il existe dans toute société trois sortes de hiérarchies qui correspondent
respectivement à l’ordre économique, à l’ordre social et à l’ordre politique. Il y a certes des
rapports possibles entre les trois hiérarchies, mais elles ne sont pas toujours liées entre
elles de façon nécessaire
• Au contraire dans l’analyse de Marx la bourgeoisie occupant une position dominante dans
la sphère économique va obligatoirement dominée dans les sphères sociales et politiques

III. Les analyses empiriques américaines : les classes vues comme strates

Méthode mise en œuvre : Warner est un sociologue américain qui a essayé de décrire la
stratification de la société américaine en s’installant dans différentes petites villes qu’il a
observé en adoptant une démarche d’ethnologue .

Conclusion : Warner après avoir longuement examiné la vie de ces cités en arrive à la
conclusion qu’ :
• il existe bien des classes sociales aux Etats-Unis.
• Mais il en donne une définition très différente de celle de Marx : « par classe, on
doit entendre deux ou plusieurs ordres de personnes qui sont supposés être et qui
sont effectivement rangés, d’un commun accord par les membres de la
communauté dans des positions socialement supérieurs ou inférieures »

Conséquence : Warner s’oppose donc à l’analyse marxiste sur de nombreux points :
• Warner considère que la dimension économique ne doit certes pas être négligé,
mais que le critère essentiel à prendre en compte est d’ordre social, statutaire :
c’est le degré de prestige et de reconnaissance qui permet de classer les individus.
• Warner considère que les différentes classes sociales présentes aux Etats-Unis ne
sont pas structurellement en conflit, qu’au contraire elles sont complémentaires et
s’articulent pour le bien de tous. Donc que la conception marxiste des classes
n’est pas adapté au contexte américain .
Warner adopte une démarche subjectiviste puisqu' il essaye de déterminer le prestige de
chaque individu en interrogeant ses concitoyens.
Warner établi alors l’échelle suivante :

CLASSES IDENTIFICATION CARACTERISTIQUES

UPPER-UPPER ARISTOCRATIE SOCIALE High WASP. Milieu fermé.
CLASS
1,44 %
LOWER-UPPER MILIEUX SUPERIEURS Imitation de la Upper Class
CLASS FORTUNES
1,56 %
UPPER- CLASSE MOYENNE AISEE Actifs dans la cité, responsabilités sociales.
MIDDLE
10,22 %
LOWER- PETITE BOURGEOISIE Moralité affichée, désir de réussite sociale.
MIDDLE
23,12 %
UPPER-LOWER CLASSE INFERIEURE Honnête, aisance modeste.
32,6 % « HONNETE »

LOWER- POPULATION A STATUT Déclassés, habitat dégradé.
LOWER PRECAIRE
25,2 %
Ce qui donne une représentation de la société sous la forme :

Pour la relativisation de la démarche : Il n’en reste pas moins que la démarche adoptée par Warner a
été fortement critiquée et est aujourd’hui considérée comme contestable :
• Le principal objectif de Warner était de montrer que l’analyse de Marx était
inadapté au contexte américain pour cela il a opéré une démarche qui n’est pas
neutre :
• Ila sélectionné des petites villes américaines qui ne sont pas représentatives de la
structure sociale américaine : en particulier car elles n’ont pas de fortes
concentrations ouvrières.
• Il a ainsi pu en conclure qu’aux USA les luttes des classes et les conflits de pouvoir
étaient peu développés, ce qui n’était pas le cas dans les grandes villes .
• Enfin sa démarche subjectiviste l’ a conduit à sélectionner comme juge de la
position de chaque personne des membre de l’upper-middle-class dont la vision
n’est pas représentative de l’ensemble de la société , car ils : «ont une vision très
hiérarchisée propre aux membres de ce milieu »
Chapitre- Conflits et mobilisation
sociale Référentiel : lutte des classes

Fiche 2 –Définition et analyse du conflit

Introduction : 2 conceptions antagonistes du conflit

Comme l’indique R.Aron dans « la société américaine et sa sociologie » :
• les sociologues américains ont comme objectif central l’adaptation de l’individu à son milieu. Ils ont donc tendance à
considérer que toute insatisfaction, toute révolte contre le milieu est un phénomène pathologique. Pour l’Américain, l’état
normal correspond à l’intégration de l’individu dans le groupe.
• Au contraire, le Français pense, selon Aron, que pour être bien né, il faut être révolté. Ceci relève donc d’une autre conception
du conflit, beaucoup plus positive qui considère que dans le conflit la société s’exprime et évolue.

Partie 1- La notion de conflit social
Plusieurs éléments généraux permettent caractériser le conflit.

I. L’antagonisme et l’interdépendance des acteurs sociaux

Le conflit social nécessite deux conditions apparemment opposées mais qui sont en réalité complémentaires :
• le conflit est une relation d’opposition entre au moins deux acteurs sociaux ( classes sociales, syndicats, classes d’âge,...).
Le conflit n’est donc jamais solitaire. Ces deux acteurs entrent en lutte, cherchent à l’emporter l’un sur l’autre afin de dominer
le champ social de leur rapport.
• mais en même temps, pour qu’il y ait conflit social, il faut que les acteurs sociaux soient interdépendants et
appartiennent au même système social. Ils ne luttent pas seulement l’un contre l’autre ; ils luttent parce qu’ils ont des
conceptions opposées sur le fonctionnement de la société. Quand ils luttent, ils entrent donc dans un jeu qui les lient.

II. Le conflit, une lutte pour la domination et le pouvoir

Comme l’indique Alain Touraine :
• le conflit ne peut être assimilé seulement à la tension qui existe entre les acteurs sociaux pour la possession de biens.
• Il a une dimension plus fondamentale ; le conflit suppose une remise en cause du pouvoir de domination qu’exerce un acteur
social sur un autre acteur social.

J.Padioleau peut alors en conclure que le conflit correspond :
• à une remise en cause de la légitimité dont dispose les institutions ou les autorités.
• Ainsi, par exemple, le risque d’un conflit est d’autant plus fort que les acteurs sociaux observent que la circulation des élites
dirigeantes est insuffisante (cf. ; critique de la thèse de Pareto dans le chapitre précédent); ce qui génère des sentiments de
frustration et d’injustice qui amènent des individus à remettre en cause les mécanismes de distribution du pouvoir

III. Le conflit à l’origine du changement social

Même dans les cas où le conflit semble répondre à des revendications purement économiques (hausse des salaires), cette dimension
n’est jamais suffisante pour comprendre le conflit. En effet, même dans ce cas-là, ce sont deux conceptions antagonistes du
développement économique et social qui s’opposent, donc deux visions du monde alternatives :
• Le conflit n’a pas seulement pour but de remettre en cause une forme de domination, de détruire une société que l’on refuse ;
• il se caractérise toujours une seconde dimension : proposer un autre modèle de développement.
• Le conflit n’est donc pas seulement destructeur et pathologique, il est à l’origine du changement social et donc de l’évolution
de la société.

IV. Le conflit est intégrateur

Le conflit va créer du lien social entre les individus qui vont intégrer un des deux groupes en opposition.

Pour un exemple :

M.Robert a démontré à partir de l’étude d’un petit village côtier du Cotentin : Borsaline que l’existence locale naît du conflit :
• Au début de l’étude, le village est somnolent, il songe à se laisser absorber par un gros bourg voisin. Le village se meurt car il
n’a plus ni commerce, ni école, ni prêtre.
• Mais un retraité rachète la maison qui abritait le débit de tabac, cherche à réanimer le commerce pour s’occuper, veut installer
une terrasse, ce qui demande la suppression de la fontaine municipale qui ne fonctionne plus. C’était s’attaquer au dernier
symbole de l’existence de Borsaline ; il s’ensuivit une bagarre.
• La campagne électorale opposa les deux camps, réveilla le village.
le conflit a redonné son identité et son existence à la commune en ranimant des oppositions et en réinventant des enjeux

Partie 2- Les théories sociologiques du conflit

I. Les analyses interactionnistes du conflit : l’analyse de Max Weber : le conflit, agent de socialisation

Pour la théorie de Simmel, fondateur de la théorie du conflit

Simmel rejette la conception matérialiste de Marx :
• le conflit met en relation des acteurs sociaux (non des structures ) qui s’opposent pour des raisons
économiques
• mais Simmel considère que les conflits ne peuvent être limités à cette seule dimension, ils
concernent toutes les dimensions de la vie sociale (scientifique, culturelle, etc.).

Mais Simmel s’oppose aussi à l’école américaine qui :
• considère le conflit comme pathologique.
• Simmel lui pose au contraire que le conflit permet de traiter les causes de dissociation (de perte du
lien social) telles que la haine, l’envie.
• En effet, dans le conflit les individus s’opposent, mais ils recréent du lien social, même s’il est
nécessaire que pour assurer l’unité de la société l’un des acteurs disparaisse.

Conclusion : Simmel a donc une vision très positive du conflit, le conflit est vital pour assurer un bon
fonctionnement de la société.

Intérêt de la démarche de Simmel : un des apports principaux de Simmel à la sociologie du conflit
concerne les notions de dyade et de triade.
• Dans la dyade le conflit oppose deux acteurs seulement, les stratégies mises en oeuvre sont donc
relativement simples
• Au contraire dans la triade, Simmel introduit un troisième acteur (ex : syndicat, patronat, Etat),
ce qui complexifie réellement les stratégies et multiplie les possibilités d’alliance entre les trois
acteurs. Par exemple le troisième acteur l’Etat peut défendre les intérêts du patronat (c’est le cas
dans la théorie marxiste), ou au contraire il peut occuper le rôle de médiateur neutre qui s’attachera
à rendre compatibles les demandes des deux autres acteurs (quand l’Etat nomme un médiateur) .

Weber considère que :
• le conflit est caractéristique de toutes les sociétés car il naît de l’inévitable sélection
sociale qui répartit inégalement les richesses, les honneurs, les droits dans la société :
Weber ne présuppose donc pas une société consensuelle
• Cette sélection sociale va être à l’origine d’une opposition entre les différents acteurs
sociaux sur :
- le fonctionnement de la société, sur les buts qu’elle recherche,
- sur la justesse et donc la légitimité des inégalités qui la caractérisent
• Dans l’analyse du conflit opérée par Weber :
- les adversaires participent à la même société,
- mais chacun veut imposer sa vision du monde social parce que de son point de vue
elle lui paraît plus juste.

II. Le conflit dans la sociologie durkheimienne

A. Durkheim contrairement aux théoriciens du consensus :

• ne considère pas que le conflit soit la preuve d’une pathologie sociale. Bien au contraire selon lui, le
conflit est, comme le crime, un phénomène normal dans la société.
• Il lui paraît donc illusoire d’espérer une disparition du conflit et l’avènement d’une société
consensuelle. En particulier, il ne croit pas que la croissance et le développement économique se
produisant dans une économie de marché assureront la suppression du conflit.

B. Mais Durkheim, contrairement à Marx :

• ne considère pas que le développement et la multiplication des situations conflictuelles, débouchant
sur une révolution économique soit souhaitable.
• Selon Durkheim, la multiplication des conflits traduit l’apparition d’une situation d’anomie
conjoncturelle, c’est à dire d’une remise en cause provisoire des règles et des valeurs fondant et
structurant une société qui évolue.
• C’est en particulier la situation qu’il observe en France à la fin du 19 ème siècle où,
l’industrialisation déstabilise l’ancienne société et laisse les individus déboussolés.

Pour les solutions préconisées par Durkheim :

il préconise alors :
• une intervention de l’Etat
• ou l’apparition de corporations qui, en instaurant des réglementations, permettront de
prévenir un développement des conflits qui ne peut-être que déstabilisateur.
III. Le conflit au centre du changement social dans la pensée de Karl Marx

Introduction

Comme le notent H Mendras et M Forse, Marx est à l’origine de 4 idées fondamentales pour une
sociologie du conflit :
• le conflit de classe n’est pas un épiphénomène mais un trait structurel de la société, il est
inhérent à sa nature et à son fonctionnement. Toute société est donc caractérisée par la
permanence des conflits.
• le conflit ne met jamais en présence que deux groupes ; en effet, dans une société, tout
conflit d’intérêt se ramène toujours à l’opposition entre ceux qui désirent le changement et ceux qui
ont intérêt au maintien du statu quo
• Marx a vu dans les conflits le moteur principal des changements sociaux.
• Marx est un des premiers à s’être intéressé aux facteurs endogènes qui expliquent le
changement social. Il considère que toute société produit elle-même les éléments qui vont produire
sa propre transformation. Ainsi, l’analyse de la lutte des classes explique le changement par les
contradictions structurales des sociétés et non par l’intervention d’un quelconque deus ex machina.

A. La lutte des classes au centre de l’histoire ( 8 p 377)
Selon Marx l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’est que l’histoire de la lutte des
classes. Cette lutte qui dans tous les modes de production s’est caractérisée par l’opposition entre les
deux classes fondamentales conduit soit à une transformation révolutionnaire de la société toute entière,
soit à la disparition des deux classes en lutte :
• Le premier cas est celui de la lutte qui a opposé la bourgeoisie et la noblesse dans la société
féodale et qui a conduit à l’effondrement du mode de production féodal et à l’instauration du
mode de production capitaliste.
• Mais celui ci n’a pas fait disparaître l’exploitation, l’antagonisme de classe , il n’a fait que le
transformer .

Pour Marx, les classes naissent de la lutte des classes.

Pour l’exemple de la classe ouvrière

On peut prendre à titre d’exemple les raisons qui sont à l’origine du développement de la classe ouvrière:
Marx distingue 3 temps :
• 1er temps : les ouvriers qui entrent en concurrence pour obtenir un emploi sont
rassemblés par les bourgeois pour combattre les ennemis de la bourgeoisie , c’est à dire
les restes du mode de production féodal. Les victoires qui sont alors remportées le sont
par la bourgeoisie elle seule.
• 2ème temps : à mesure que les forces productives s’accumulent , que l’industrie se
développe ( on retrouve le matérialisme historique) les ouvriers dont les conditions de vie,
les intérêts s’égalisent vont peu à peu prendre conscience de leur force , ils vont alors se
coaliser pour maintenir les salaires . C’est le stade de la classe en soi durant laquelle la
classe ouvrière se définit par rapport à la bourgeoisie , dans son opposition à la
bourgeoisie .
• 3ème temps : c’est celui de la conscience en soi ou classe en soi : la classe
ouvrière se définit non plus seulement dans son opposition avec la bourgeoisie, mais par le
projet de société qu’elle porte et qui va à terme conduire à la disparition du mode de
production capitaliste .

B. Une succession des modes de production

1. Forces productives et rapport de production ( 9 p 377)

Déf ini ti ons : Chaque société peut se caractériser à un moment donné par son mode de
pr oduc ti on qui désigne la combinaison de deux éléments :
• le s forces pr oduc ti ves qui regroupent les instruments de production: la force de travail,
les sciences et les techniques en vigueur, l’organisation du travail .
• le s rappo r ts de pr oduct ion qui correspondent eux au rapport de propriété des moyens
de production (machines, usines) et permettent de donner une définition des classes
sociales selon la place qu’elles occupent par rapport à la propriété de ces moyens.

Pour les différents modes de production qui se sont succédés au cours de l’histoire
La succession des modes de production : Marx caractérise alors les modes de production qui se sont
succédés au cours de l’histoire par des rapports de production spécifiques qui sont des rapports entre
deux classes principales antagonistes :
• le mode de production asiatique se caractérise par des sociétés quasi esclavagistes dans
lesquelles la population est subordonnée à l’Etat qui est relativement développé, centralisé et fort.
Ce mode de production se définit par l’opposition entre des cultivateurs et des éleveurs asservis
d’une part et, une classe nobiliaire contrôlant la production et s’appropriant le produit par le moyen
d’appareil d’Etat d’autre part. Ce mode est caractéristique de l’Egypte de la Perse ou de la Chine
antique.
• Le mode de production antique est caractérisé par l’opposition entre les esclaves et les maîtres
propriétaires d’esclaves comme en Grèce ou dans l’Empire Romain.
• Le mode de production féodal ou servagiste se définit lui par l’opposition entre les serfs et les
seigneurs comme dans l’Europe occidentale et centrale du Moyen Age.
• Le mode de production capitaliste oppose les capitalistes ou bourgeois ( propriétaires des
moyens de production ) aux prolétaires qui sont contraints de vendre leur force de travail contre un
salaire et d’engendrer ainsi la plus-value du capital .

2. Les explications de la succession des modes de production

Selon Marx, le mouvement de l’histoire s’explique par les contradictions entre les forces productives et
les rapports de production :
• Dans chaque mode de production, les forces productives représentent un élément dynamique
comme le montre l’histoire des inventions, le progrès de la division du travail, etc.
• Par contre, les rapports de production sont en revanche relativement stables et immuables. Il
arrive alors un moment où ils entravent le développement des forces productives.

Pour l’exemple du passage du mode de production féodal au mode de production capitaliste :
• la naissance de l ‘industrie moderne avec les manufactures et le développement de l’économie
marchande sont venues buter sur les rapports de production figés (division de la société en ordres,
corporation qui entravent la liberté du commerce et du travail ).
• Marx en conclut que « les conditions féodales de la propriété ne correspondaient plus aux forces
productives déjà développées. Elles se transformaient en autant de chaînes. Il fallut les briser ; elles
furent briser ».

3. La disparition du mode de production capitaliste

R Aron considère donc que :
• le mode de production capitaliste ne diffère donc pas de ceux qui l’ont précédé, excepté sur un
point : il révolutionne en permanence les forces productives alors que la première condition
d’existence de tous les autres modes de production était de conserver le mode de production
inchangé.
• Mais excepté cette différence essentielle on peut considérer que les raisons du passage d’un mode
de production à l’autre sont les mêmes.

Conséquences : Il en sera de même pour la disparition du mode de production capitaliste et le passage
à la société socialiste :
• Comme l’indique Aron : « la bourgeoisie crée sans cesse des moyens de production plus puissants.
Mais, les rapports de production c’est à dire à la fois les rapports de propriété et la répartition des
revenus ne se transforment pas au même rythme ».
• La tendance à l’accumulation du capital bute donc sur une première contrainte qui est la baisse
tendancielle des taux de profit

Définition : taux de pr ofi t = pl
C+V

* Selon Marx seul le capital variable qui correspond au salaire que reçoit le travailleur crée de la
valeur, le capital constant (machines, matières premières) ne fait que transmettre sa valeur sans rien
ajouter. Or les capitalistes qui se livrent une concurrence effrénée sont obligés pour ne pas faire
faillite d’être compétitifs et de remplacer le capital variable par le capital constant . Ce qui correspond
à une augmentation de la composition organique du capital

Définition : la composition organique du capital capital constant = C.
capital variable V
• La contrepartie de cette augmentation va être une chute du taux de profit : en effet à mesure que le
capital variable diminue relativement au capital constant la plus value( pl ) que le capitaliste
extorque aux travailleurs , c’est à dire la partie du travail non payée que s’approprie la capitaliste
ne suffit plus à compenser le coût du capital qui s’accroît .
• Le capitaliste ne peut trouver de solution que dans une augmentation de l’exploitation c’est à dire
dans une hausse du taux de plus value ou du taux d’exploitation :

Définition : taux de plus-value= pl
V

Pour la transformation du taux de profit :

pl pl / V Taux de plus-value
Taux de profit = --------- = -------------------- = ------------------------------------------------------
C+V C/V+V/V Composition organique + 1

Conclusion :
• constate à partir de ce rapport qu’en augmentant la composition organique du capital (le
dénominateur) le capitaliste ne peut maintenir le rapport (le taux de profit) qu’en élevant le taux
d’exploitation .
• Mais alors cela va être à l’origine selon Marx d’une deuxième forme de contradiction : les ouvriers
se rendant compte qu’ils sont exploités vont se constituer en classe sociale afin de prendre le
pouvoir.

C. Vers la révolution prolétarienne

Postulat : Marx considère que la disparition du mode de production capitaliste est inéluctable :
• Il est pris dans ses contradictions internes : principalement la baisse du taux de profit, qu’il essaye
de résorber en élevant le taux d’exploitation
• Mais alors il se heurte à une seconde limite historique : la constitution de la classe ouvrière dans la
lutte, sa prise de conscience qui va conduire à une révolution amenant la fin du mode de
production capitaliste .

Conséquences : La nouvelle société qui apparaîtra alors présentera deux caractéristiques essentielles :

1. La fin de l’aliénation par le travail

L’aliénation par le travail est caractéristique de la société capitaliste. En effet comme le note R Aron
dans le mode de production capitaliste les hommes sont aliénés et la racine de l’aliénation est
économique (on retrouve le matérialisme historique) .Le travailleur est dépossédé du fruit de son travail
et n’en voit plus la finalité

Pour en savoir plus :

• aliénation de l’ouvrier , qui selon Aron est imputable à la propriété privée des moyens de production,
peut-elle aussi se décomposez en deux types :
- ouvrier est d’abord aliéné par rapport à son produit qui lui échappe, dont-il est
dépossédé aussitôt qu’il l’a créé. Non seulement il perd le fruit de son travail, mais en sus le
produit se présente en face de lui comme une présence hostile: transformé en capital, il
devient l’instrument d’exploitation de sa force de travail.
- L’ouvrier est aussi aliéné dans l’acte même de la production. Son travail n’est pas
volontaire mais forcé, le travail est abaissé à un moyen permettant de survivre. L’ouvrier ne
considère plus alors que durant son travail il s’appartient, il appartient à celui à qui il a
vendu sa force de travail. Alors que le travail aurait du caractériser l’humanité de l’homme,
l’enrichir, il lui enlève une partie de ce qu’il est.

• aliénation de l’entrepreneur qui résulte de l’anarchie des marchés , soumet l’entrepreneur à un
mécanisme qu’il ne contrôle pas, dont-il devient l’esclave.

Conclusion : Aron en conclut, ce qui permet de relativiser le caractère scientifique de l’analyse de Marx,
que :
• critique de la réalité économique du capitalisme a été à l’origine dans la pensée de Marx , une
critique philosophique et morale ».
• Marx a rejeté le capitalisme pour des raisons morales, et s’est efforcé par la suite, car il considérait
le système mauvais, de démontrer scientifiquement que le système ne peut pas ne pas s ’effondrer
.

2. La disparition des antagonismes de classe

Selon Marx :
• La révolution prolétarienne amènera la fin du mode de production capitaliste sous l’égide de la
classe ouvrière, comme la révolution bourgeoise a entraîné la disparition du mode de production
féodal.
• Mais il existe une différence notable entre les deux, contrairement à la bourgeoisie, la classe
ouvrière ne va pas confisquer la révolution, elle va abolir les classes en général.

Conséquence : L’Etat, au service de la classe bourgeoise, va alors disparaître, l’ancienne société va
« laisser la place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre
épanouissement de tous ».

D. Les limites de l’analyse de Marx

On retiendra trois limites essentielles :

• première est due à R Aron qui considère qu’ :
- on ne peut plus parler d’antagonismes liés à la propriété privée dans la société socialiste
puisque la propriété privée a disparu.
- Mais ceci n’empêche pas qu’il existe des hommes qui exercent le pouvoir sur les masses
populaires ce qui peut générer de nouveaux types d’antagonisme (cf. en URSS l’opposition
entre la nomenklatura et le reste de la population) .
- Aron en conclut donc : « il n’y a pas de raison que tous les intérêts des membres d’une
collectivité soient en harmonie du jour où les instruments cessent d’être l’objet
d’appropriation individuelle. Un type d’antagonisme disparaît , non tous les antagonismes
possibles ».

• Comme l’indique Mendras et Forse : « la théorie marxiste implique que :
- le changement structural a toujours, et nécessairement, un caractère révolutionnaire. (...).
- Cela revient à considérer les structures sociales entre deux révolutions comme des entités
fondamentalement statiques.
- Certes Marx parle de loi de développement du capitalisme, mais cette dynamique n’est en
fait que celle du développement d’un organisme, l’épanouissement progressif d’un
organisme en son image préexistante. il n’y a de transformation que révolutionnaire .
- Cette idée ne résiste pas à l’épreuve des faits » .
- Conclusion : Marx a sous estimé les capacités d’adaptation du capitalisme qui depuis le
19ème siècle a connu une évolution structurelle très profonde sans révolution qui lui a sans
doute permis d’éviter la grande crise prophétisée par Marx..

• Marx considère que le conflit de classes est nécessairement ouvert, aigu et violent . Or :
- Mendras et Forsé constatent que : « les données empiriques conduisent au contraire à
penser qu’il ne prend que rarement la forme d’une guerre civile.
- Les changements structuraux qui ont affecté les sociétés occidentales depuis le 19ème
siècle ont abouti à l’institutionnalisation du conflit de classes, si bien qu’une classe opprimée
peut obtenir par la discussion et la négociation des changements de structure ».

IV. Les théories contemporaines du conflit

A. L’analyse des conflits de R.Dahrendorf : la prise en compte de l’autorité

Pour la critique de l’analyse de Marx par Dahrendorf :

Dahrendorf s’oppose à Marx car :

• il remarque que la société capitaliste du 20ème siècle ne correspond pas du tout aux prévisions de
Marx
• les changements structuraux qui ont eu lieu sans révolution au sein des sociétés industrielles ont
orienté les conflits de classe dans une direction bien différente de l’archétype de la lutte des classes
. ils appellent donc l’élaboration d’une théorie plus large des classes sociales et des conflits sociaux.

Une dernière différence notable entre la conception des conflits de Marx et celle de
Dahrendorf réside dans le fait que :
• les individus appartiennent à des structures différentes (Dahrendorf reprend ici une analyse de
Weber qui distingue la classe, le groupe statutaire et le parti , cf cours de première),
• et qu’ils peuvent donc être tantôt dominants, tantôt dominés.

Dahrendorf cherche à trouver aux conflits sociaux une autre origine que la seule propriété des moyens de
production . Pour cela il va faire appel à la sociologie de Weber en particulier à deux concepts qui occupe
une place importante chez Weber : le pouvoir et l’autorité :
• « Le pouvoir est la probabilité pour qu’un acteur engagé dans une relation sociale soit
en position d’imposer sa volonté, en dépit de toute résistance , et ceci indépendamment
des raisons qui fondent cette probabilité » (Weber). Le pouvoir s’attache donc à la personne
• L’autorité est « la probabilité pour qu’un ordre ayant un contenu spécifique soit suivi par
un groupe donné de personnes »(Weber). L’autorité contrairement au pouvoir n’est pas
attachée à la personne mais à un rôle ou à une position sociale.

Dahrendorf va donc redéfinir la notion marxiste de classe sociale en expliquant les conflits
de classe :
• non plus par la seule propriété des moyens de production,
• mais par le contrôle pour l’exercice de l’autorité.
• En d’autres termes la cause des conflits sociaux doit être recherchée dans cette distribution inégale
de l’autorité qui se traduit par des relations de domination-soumission.

Conséquences : Cette opposition crée à son tour un autre type de conflits : les conflits d’intérêts entre
ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui y sont soumis. Dahrendorf va distinguer deux types d’intérêts:
• les intérêts latents qui sont des intérêts communs mal explicités qui provoquent des conflits,
mais ne correspondent pas à un degré de conscience collective suffisante pour donner lieu à des
groupes d’intérêts. Ils ne constituent que des catégories sociales composées d’individus dont les
intérêts sont identiques, mais qui ne sont pas capables de les défendre de façon organisée.
• Les intérêts manifestes, eux, donnent naissance à des groupes d’intérêts organisés et capables
d’agir sur ces bases .

Conséquences : De la sorte :
• il existe une pluralité de conflits sociaux.
• Les conflits entre groupes étant de nature très variée, on ne peut plus les ordonner comme chez
Marx entre deux grandes classes sociales .
• C’est une des erreurs de l’analyse de Marx que de penser que la domination industrielle implique
nécessairement la domination dans les autres domaines de la société, Etat, Eglise, organisations,
etc.

B. Le modèle d’Inglehart ( 2 p 169)

Inglehart relativise l’actualité de la pensée de Marx :
• en montrant qu’une fois ses besoins matériels immédiats satisfaits, l’homme tourne ses
préférences vers des besoins non matériels, de nature intellectuelle ou esthétique.
• Or, l’évolution de nos sociétés développées en serait justement à ce stade du passage des valeurs
matérialistes aux valeurs post-matérialistes, sous l’effet conjugué de la croissance économique, de
l’innovation technologique, du développement de l’éducation, des changements dans la répartition
sociale .

Conséquences :
• On passerait ainsi d’une société de classes à une société caractérisée par une
stratification complexe. Il en découle une augmentation générale du niveau de compétence
politique et une demande accrue de participation au processus de décision .Les citoyens
n’accorderaient plus leur confiance aux organisations traditionnelles ( parti, syndicat )censées
assurer dans le modèle pluraliste une médiation efficace entre le pouvoir et eux.
• Dans le même temps , on assiste parmi les nouvelles générations de la classe moyenne
à l’apparition de nouveaux enjeux qui proviennent plus de différences dans le style de
vie que de besoins économiques. On peut citer par exemple la protection de l’environnement, le
rôle de la femme, la redéfinition des valeurs qui se substitueraient au conflit entre la bourgeoisie et
la classe ouvrière.

C. L’analyse des conflits sociaux d’A.Touraine ( 2 p 379)

Les apports de Touraine à la sociologie du conflit sont nombreux :

1. Des conflits caractéristiques d’une société

Il va s’efforcer de montrer que les conflits sociaux sont caractéristiques d’un type de société et donc, que
quand les sociétés se transforment, les conflits sociaux évoluent :
• Dans la société industrielle les conflits sociaux tournent autour de l’industrie comme chez
Marx.
Pour en savoir plus :
Mais contrairement à Marx, Touraine ne croit pas que la formation du monde ouvrier ait été déterminée
par des conditions économiques. Elle résulte selon lui d’un certain type de conscience ouvrière qui
dépend lui-même d’un certain type de relations et d’organisation du travail. Dés lors contrairement à
Marx, Touraine ne pense pas que la conscience ouvrière est homogène. Il distingue deux composantes :
- la conscience prolétarienne, qui est typiquement celle du manœuvre, se définit par
défaut, par la misère de sa condition. Toujours prête à se révolter elle manque d’envergure
politique et se cantonne dans la revendication salariale.
- Au contraire, la conscience fière des ouvriers de métiers les conduit à défendre des
intérêts positifs, un savoir-faire, une autonomie. Selon Touraine c’est-elle qui serait le
ferment du mouvement ouvrier.

Conséquences :Tout le problème est que pour que le syndicalisme se transforme en un mouvement
ouvrier, il faut que soient surmontées les tensions entre les deux pôles de son identité Ce qui n’est en
rien assuré.

• Dans la société postindustrielle , caractéristique selon Touraine de notre époque, les
conflits sociaux qui se forment sont d’une autre nature que dans la société industrielle.
o « Ils opposent moins le capital au travail que les appareils de décision économique et
politique à ceux qui sont soumis à une participation dépendante ».
o En effet, dans la société postindustrielle qui est une société technocratique ( caractérisée
par le développement d’appareils de gestion et d’information, tendant à modeler les
conduites sociales et culturelles), le pouvoir appartient à ceux qui détiennent le savoir ,
l’information. Les conflits sociaux qui étaient autrefois concentrés dans l’entreprise, se
diffusent aujourd’hui dans la société toute entière, opposant à ces appareils leurs
consommateurs et leurs usagers.

2. La diversité des conflits

Dans une société , les conflits sociaux sont très divers. Touraine distingue ainsi :
• les conflits d’intérêts qui cherchent à modifier la relation coûts-bénéfices en leur faveur.
• Les mouvements sociaux qui mettent en cause ,au-delà de l’organisation sociale et du
système de décision, les relations de domination au niveau de la société.
• Les mouvements révolutionnaires qui sont plus globaux encore puisqu’ils identifient une
domination sociale à un régime politique.

Remarque : Ces différents types de mouvements sont largement autonomes mais en même temps ils
portent la marque du conflit social central de la société

Exemple :T ouraine prend l’exemple du mouvement ouvrier qui occupe dans les sociétés industrielles
une place centrale :
• même quand les ouvriers revendiquent pour des augmentations de salaire, pour la reconnaissance
d’un droit syndical, pour une reconnaissance institutionnelle,
• derrière se trouve la marque du mouvement ouvrier basée sur la lutte des classes.

Conclusion : Il faut donc pour Touraine rechercher derrière tout conflit le conflit social central
caractéristique de la société dans laquelle il se déroule.

3. La signification des conflits

Constat : Comme l’indique Touraine :
• « la formation d’un conflit de pouvoir, de la lutte des classes en particulier n’est pas une rupture de
la société. (...)
• Au contraire, plus la lutte des classes est forte, plus les adversaires se réfèrent explicitement à un
modèle intégré de société, parlent au nom de l’intérêt général ».
Conséquence : Le conflit entre les classes n’a donc rien d’une guerre:
• les entreprises et les syndicats partagent des valeurs communes, celles de l’industrie, du travail, du
progrès technique.
• C’est cette toile de fond qui rend visible les disparités, qui permet à un groupe social de percevoir
qu’un autre groupe est en train de s’approprier le produit du travail collectif.

Conclusion : Pour qu’il y ait conflit, il faut donc que :
• les acteurs sociaux partagent des valeurs, une culture,
• mais qu’ils aient des conceptions différentes sur l’intérêt général de la société, et qu’ils cherchent à
transformer l’organisation de la société pour la rendre plus juste.
• Le conflit d’après Touraine ne remet pas en cause l’intégration sociale, au contraire il la renforce.

Chapitre- Conflits et mobilisation Référentiel : syndicats, mouvements sociaux, institutionnalisation
sociale des conflits, mobilisation collective, identités, valeurs, groupes de
pression

Fiche 3 – La transformation des conflits sociaux dans la société contemporaine

Partie 1 –Une remise en cause des conflits sociaux traditionnels ?

I. Depuis le XVIII° siècle, les conflits sociaux étaient essentiellement des conflits du travail repris
du manuel en ligne Brises)

Depuis que les sociétés sont entrées dans la modernité, depuis le 18ème siècle environ, l’essentiel des conflits sociaux s'est déroulé
sur le terrain du travail et de l’emploi. On peut essayer de comprendre pourquoi : le travail occupe, directement ou indirectement,
l’essentiel de la vie des individus, en temps d’abord (et bien plus au 19 ème siècle qu’aujourd’hui) et aussi parce qu’il est à l’origine
de certaines des inégalités dont nous avons parlé dans le dernier chapitre (revenus en particulier). C’est aussi dans le travail que se
noue une bonne partie des relations sociales qui entourent (et intègrent) l’individu. Pour toutes ces raisons, auxquelles il faut
ajouter la valeur hautement symbolique du travail, les conflits sociaux sont bien souvent nés dans le monde du travail
depuis la naissance du capitalisme.
C’est la première question qu’il faut se poser : pourquoi le travail est-il une source de conflit social ? Nous allons pour cela
réutiliser ce que nous avons vu dans les chapitres précédents, tant sur les inégalités que sur la division du travail - la division, c’est
déjà un peu le conflit ! Mais nous verrons qu’il y a un autre facteur de conflit social, c’est ce que l’on appelle la capacité de
mobilisation d’un groupe social, c’est-à-dire la capacité des individus qui le composent à agir en commun, de façon coordonnée et
au profit de buts communs.
1. - Les inégalités du monde du travail peuvent déboucher sur des conflits.

• Les inégalités suscitent le conflit quand elles ne sont pas acceptées.. Les inégalités font partie du fonctionnement de
l’économie, mais on a vu qu’il est très difficile de leur trouver une justification consensuelle. Les inégalités sont souvent
l’enjeu des conflits sociaux : on se bat pour accroître la part des salaires dans la valeur ajoutée au détriment des profits, ou
pour améliorer sa rémunération par rapport aux autres métiers de l’entreprise.
• Mais les inégalités ne suffisent pas à engendrer un conflit social, parce qu’elles peuvent susciter une compétition
entre les individus plutôt qu’entre les groupes. C’est une analyse somme toute assez classique et assez simple. Si un
individu n’est pas satisfait de sa situation sociale, il peut l’améliorer de deux façons : soit en changeant de position dans la
société en obtenant une promotion individuelle, soit en agissant pour améliorer le sort de tous ceux qui ont la même position
sociale que lui – c’est-à-dire de son groupe social. Dans ce dernier cas, il y a effectivement un conflit collectif. Mais dans le
premier cas, il n’y a qu’une compétition entre individus pour parvenir aux meilleures places offertes par l’entreprise ou la
société. On ne peut pas parler à ce moment-là de “ conflit social ”.
• La plus ou moins grande mobilité sociale entre les métiers joue aussi sur la capacité de mobilisation. S’il existe une
grande fluidité entre les positions dans l’entreprise, si l’on peut facilement obtenir une promotion individuelle, alors un
individu peut espérer améliorer sa situation personnelle par son seul mérite, sans agir au profit de l’ensemble de son groupe
social. Mais si la mobilité sociale est faible, si les métiers restent fermés les uns aux autres, alors les revendications
personnelles passeront d’autant plus par une revendication collective
• les inégalités ne sont pas à elles seules la cause des conflits sociaux.

2 - Ces inégalités et ces conflits finissent par constituer les individus en groupes rivaux.
Les différentes organisations du travail aboutissent toujours à différencier et hiérarchiser les tâches dans l’entreprise, mais cette
division horizontale et verticale du travail est aussi une division des travailleurs, donc une source de conflits potentiels. Comment
passe-t-on de la division au conflit social ? Ce n’est pas si simple qu’on peut le croire. Le point essentiel est que la division du
travail peut renforcer la conscience d'appartenir à un groupe social.
• La division du travail entraîne la différenciation des travailleurs et donc l’émergence d’identités professionnelles
distinctes. Construire son identité professionnelle, c’est revendiquer certaines appartenances, se reconnaître une certaine
position dans le groupe et dans sa hiérarchie, se sentir différent d’autres individus (n’appartenant pas au groupe, en général).
L’identité professionnelle, c’est aussi les valeurs partagées au sein du collectif de travail, au sein d’un métier. Ces valeurs
peuvent changer en fonction de ce que l’on fait dans l’entreprise (on peut penser à la solidarité des mineurs face à la
pénibilité et la dangerosité de leur métier), mais aussi en fonction de ce que l’on est (la féminisation d’un métier peut en
changer les valeurs).
• Les identités professionnelles deviennent facilement concurrentes dans l’entreprise. On veut dire par là que les valeurs
des groupes sociaux s’opposent sur toutes les questions qui concernent l’entreprise, et au-delà la société – un peu comme
une culture et une contre-culture, revoyez votre cours de première. Le premier point d’opposition est bien sûr les inégalités
de rémunérations. Chaque groupe a une idée différente de la valeur des métiers, et donc des inégalités “ justes ” ou
“ injustes ” L’affirmation d’une identité professionnelle fait donc non seulement apparaître un groupe social, mais elle
lui donne aussi un adversaire.
• L’organisation matérielle du travail est un autre déterminant de la construction de la conscience du groupe. Si les
individus sont dispersés et travaillent séparément, sans se rencontrer, il leur sera très difficile de se coordonner pour agir.
Marx expliquait ainsi au 19ème siècle que les paysans français étaient trop dispersés géographiquement pour agir, bien qu’ils
aient eu matière à se révolter. Inversement, le regroupement des ouvriers dans les ateliers puis dans les grandes usines, où
l’on travaille ensemble, fait la pause ensemble, mange ensemble, où l’on se rencontre en allant au travail et en repartant chez
soi, a incontestablement favorisé l’organisation de la classe ouvrière. Plus près de nous, la connexion des individus sur
Internet a facilité la réussite du mouvement des chercheurs, en permettant la circulation des informations, des mots d’ordre
et des pétitions.
• Pour qu’il y ait un conflit du travail, il faut donc qu’il y ait un conflit d’intérêt, autour des inégalités dans l’entreprise. Il
faut aussi qu’il y ait des identités collectives fortement affirmées pour que le conflit prenne une dimension sociale, et
oppose des groupes les uns aux autres. Enfin, il faut que ces groupes se mobilisent, c’est-à-dire que les individus qui les
composent acceptent d’agir ensemble avec des objectifs communs. Mais la relation entre conflit et identité
professionnelle fonctionne également dans l’autre sens. Ainsi, un conflit peut déboucher sur l’affirmation renouvelée et
vivante d’une solidarité retrouvée, et donc reconstituer un groupe social. Ainsi, le conflit des infirmières, au milieu des
années 90, permit à celles-ci d’affirmer et d’afficher une solidarité qui ne s’était jamais réellement exprimée jusque-là et de
s’éprouver elles-mêmes comme membres d’un collectif de travail.

3 - Les conflits portés par ces groupes finissent par déborder du cadre du travail proprement dit pour concerner
l'ensemble de la société

• L’opposition entre ouvriers et bourgeoisie a pris une valeur politique. Au début du 20ème siècle, le clivage entre la
gauche et la droite s’est progressivement confondu avec le clivage entre travailleurs et capitalistes. Au fur et à mesure que
les ouvriers devenaient numériquement plus importants (au détriment notamment des agriculteurs, qui avaient une toute
autre vision du monde), le conflit politique s’est cristallisé sur la question de la propriété, la gauche, représentant les
salariés, voulant “ nationaliser ” le capital, c’est-à-dire exproprier les capitalistes pour qu’ils ne contrôlent plus les
entreprises, et donc pour résoudre le conflit social par la disparition d’un des adversaires ! Symétriquement, la droite
défendait le droit de propriété comme principe, et donc le pouvoir des actionnaires dans l’entreprise. Moins radicalement,
l’enjeu politique entre la droite et la gauche était aussi l’adoption de lois et de règlements qui limitaient le pouvoir des
employeurs sur les salariés (Semaine de 40h, Congés payés, Droit du travail, protection contre les licenciements, mais aussi
indemnisation du chômage).
• L’opposition entre ouvriers et bourgeoisie a pris une valeur culturelle. Chaque groupe a affirmé ses valeurs, et son mode
de vie. La “ culture ouvrière ” était nourrie de la fierté du métier : essentiellement masculin, le travail ouvrier supposait
souvent la force physique, des connaissances et astuces, essentiellement pratiques, qui se transmettaient au sein de l’atelier.
La “ culture bourgeoise ” était ce qu’on appellerait aujourd’hui la culture savante, celle qu’on transmet à l’école et à
l’université (littérature, musique classique, sciences, beaux-arts, …). Les loisirs des deux groupes n’étaient pas non plus les
mêmes, d’ailleurs l’obtention d’un droit aux congés payés en 1936 avait une valeur conflictuelle symbolique : jusque-là les
vacances étaient l’apanage de la bourgeoisie.
• L’opposition entre ouvriers et bourgeois a engendré une véritable ségrégation sociale. Elle était visible dans la structure
des villes, où les “ quartiers ouvriers ” – généralement les banlieues où la périphérie des villes – s’opposaient aux “ beaux
quartiers ” – le centre-ville. Mais on la retrouvait aussi à l’école, puisque les enfants des classes populaires et supérieures ne
fréquentaient pas les mêmes cursus scolaires. Il a fallu attendre 1975 et la création du collège unique pour que tous les
écoliers suivent la même scolarité obligatoire.
• On voit donc que le conflit social, initialement circonscrit à l’entreprise, s’est étendu à toute la société, ce qui justifie que
l’on parle de classes sociales plutôt que de groupes sociaux, puisque les groupes ne rassemblent plus seulement, par
exemple, les ouvriers d’une entreprise, mais tous les ouvriers de la société. De même, le conflit social mérite l’appellation
de “ lutte des classes ” parce qu’il prend une valeur générale.

4. Des conflits menés par les syndicats de salariés

Rappel historique : Les corporations sont dissoutes par la loi d’Allarde , en 1791. La même année la loi Le Chapelier interdit toute
association en vue de défendre les intérêts communs car l’association des travailleurs est considérée comme une entrave au
fonctionnement du marché. Les syndicats demeurent interdits en France durant la majeure partie du 19ème siècle.
Le droit de grève n’est légalisé qu’en 1864. Et il faut attendre encore 20 ans (1895) avant que le droit syndical ne soit reconnu en
France .

Conséquences : Le syndicalisme s’est donc développé tardivement par rapport à la révolution industrielle. Il faut attendre 1906 pour
que la CGT fixe ses principes d’action dans la charte d’Amiens :
• le syndicat est l’outil des améliorations immédiates, arrachées au patronat dans les luttes quotidiennes (demandes
d’augmentation de salaires, journée de 8 heures, etc.)
• Le syndicat à néanmoins un objectif plus ambitieux (cf. le principe d’historicité de Touraine) : renverser la société
capitaliste, il dispose pour cela d’une arme : la grève générale .
• Le capitalisme disparu , le syndicat sera le groupement de base de production et de répartition.

Définition du syndicat : association assurant l’organisation et la défense des salariés pour la
reconnaissance et le respect de leurs droits professionnels, économiques et sociaux

Constat : Néanmoins le syndicalisme aura des difficultés à s’implanter en France : il connaîtra deux âges d’or :
• les grandes grèves de 36
• les années 50 durant lesquelles selon A Beuve-Mery : « le syndicalisme a le vent en poupe. Se syndiquer est alors la norme.
Dans une France à reconstruire, à l’échelon local dans une usine, ou une administration, les syndicats sont une structure
d’accueil, un lieu de formation et d’éducation ».

II. Une remise en cause des conflits sociaux traditionnels

A. Les mutations de la classes ouvrière ( p 148 à 150) : repris du manuel en ligne Brises
Les transformations du travail et les mutations de la classe ouvrière remettent-elles en cause la division de la société française en
classes sociales antagonistes ? C’est ce que pensent certains sociologues, et nous allons présenter leurs principaux arguments.

1. La diminution de la part des ouvriers dans la population active

Le recensement de mars 1999 en France met en évidence la poursuite du mouvement amorcé dès le milieu des années 1970 : les
ouvriers étaient encore plus de 7 millions en 1982, ils étaient 6.5 millions environ en 1990 et 5.9 millions seulement en 1999. Cela
représente une diminution de plus de 15% des effectifs ouvriers entre 1982 et 1999, alors que, dans le même temps, la population
active occupée augmentait. Résultat : la part de la P.C.S. “ ouvriers ” dans la population active occupée a encore plus nettement
diminué que ses effectifs : elle est passée de 32.8% de la population active occupée en 1982 à 25.6% en 1999 (Insee, recensements
de la population), soit une diminution de 22% environ. Aujourd’hui, la part des ouvriers dans la population active est inférieure à
celle des employés.

2. La transformation de la nature du travail des ouvriers
• la première grande transformation est que les ouvriers travaillent de plus en plus souvent dans les services, comme les
chauffeurs routiers, par exemple. Ainsi, en 2001, il y a plus d’ouvriers travaillant dans le tertiaire que d’ouvriers
travaillant dans le secondaire
• La deuxième transformation touche la qualification des ouvriers : la qualification personnelle des ouvriers s’est plutôt
élevée (il y a davantage de diplômes professionnels) mais ils exercent souvent un emploi dont la qualification est
inférieure à celle qu’ils possèdent (31% des salariés embauchés pour un emploi ne nécessitant pas officiellement de
qualification sont titulaires d’un CAP ou d’un BEP). Le nombre des emplois d’ouvriers non qualifiés avait beaucoup
diminué entre 1982 et 1994 mais il a réaugmenté entre 1994 et 2001. Au total, la part des emplois d’ouvriers qualifiés
dans l’ensemble des emplois ouvriers progresse cependant.
• Taille des entreprises et du collectif de travail( 6 p 185) : parce que la nature du travail a changé, la taille des
entreprises dans lesquelles travaillent les ouvriers a beaucoup diminué. Cela s’explique d’une part par l’automatisation des
tâches de production proprement dites : certaines usines sont aujourd’hui quasi “ désertes ”, d’autre part par le fait que les
ouvriers travaillent de plus en plus souvent dans des entreprises du tertiaire qui sont traditionnellement, en moyenne, de
taille inférieure à celle des entreprises industrielles. Le cadre de travail des ouvriers a donc été bouleversé : les grands
rassemblements ouvriers à l’ouverture des grilles de l’usine ne font bien souvent plus partie de l’expérience vécue par les
ouvriers. Mais le fait que la taille de l’entreprise diminue ne signifie pas que les ouvriers seront plus proches du patron :
en règle générale, ces petites entreprises appartiennent à de grands groupes industriels et financiers et le pouvoir est en
général bien loin du lieu de production.
• Les transformations récentes du travail et de l’emploi (précarisation du travail, suppression de certains emplois non
qualifiés, par exemple d’ouvriers, individualisation de la carrière des salariés, etc…) agissent aussi sur l’identité
professionnelle : les frontières de l’emploi sont plus floues, les métiers se transforment, les horaires sont “ à la carte ”,
l’individu semble triompher et les collectifs de travail semblent moins englobants, moins contraignants pour les individus,
mais aussi moins protecteurs. L’identité professionnelle semble donc moins “ imposée ” à l’individu qui doit bien
davantage trouver ses repères seul pour la construire. Dans ces conditions, on voit bien que la mobilisation en vue d’un
conflit sera sans doute plus difficile à obtenir.

3. La transformation de la culture ouvrière

- La précarisation du travail et l’expérience du chômage (qui touche proportionnellement plus les ouvriers que les
autres P.C.S.) dévalorisent le travail ouvrier, tandis que le changement de la nature du travail ouvrier (moins
directement en contact avec la matière et la production) attaquent directement sa spécificité.
- De même, les conditions de vie des ouvriers se sont transformées, semblant rejoindre celles d’une vaste “ classe
moyenne ” : d’une part, les revenus, et donc la consommation, se sont élevés rapidement durant les années 1960 et
1970, permettant aux ouvriers d’accéder aux biens de consommation durables comme la télévision, la machine à
laver ou l’automobile ; d’autre part, les modes de vie des ménages ouvriers se sont également transformés par le
développement du travail des femmes d’ouvriers, l’allongement de la durée de scolarisation des enfants d’ouvriers
et le développement de l’accession à la propriété grâce au crédit.
- Au final, les conditions de vie semblent s’égaliser avec celles d’autres groupes sociaux et les éléments qui
contribuent à forger et à transmettre la culture ouvrière semblent peu à peu disparaître.

Un dossier de libération traduit tres bien la crise de la classe ouvriere :

Reportage chez le géant de l'acier Arcelor, au sein d'un monde où le bleu de travail a
disparu tout comme le mot ouvrier.
Ouvriers déboulonnéspar Sonya FAURE: lundi 29 mai 2006

Le jeune contre-maître mesure 1,55 m. Il sourit patiemment quand son aîné s'agite en le
montrant d'un revers de main : «Vous parlez d'un moustique ! Au paradis des fondeurs, ils vont
lui dire : "Mais t'es qui toi ?" On n'aurait jamais vu un fondeur comme ça avant : c'est bien la
preuve que le monde ouvrier a changé.» Charles Vincent est un ancien. «Sourd», apporte-t-il
comme une preuve. Il est entré dans les hauts fourneaux de Dunkerque à 15 ans. Arcelor
s'appelait alors Usinor. Charles Vincent a aujourd'hui 56 ans. Quand il parle des collègues qui
bouchent et débouchent les hauts fourneaux de 30 mètres de haut ou surveillent la coulée de la
fonte, il hésite à parler d'ouvriers. Plus les mêmes rapports de subordination : «Les jeunes
n'accepteraient pas qu'on leur donne des ordres. Maintenant, il n'y a plus de chefs, il y a des
managers.» Plus la même dureté : «Avant, si le gars n'était pas brûlé, c'était pas un vrai
fondeur. Quand j'ai commencé, on ne se voyait pas à 10 mètres à cause de la poussière. Je n'ai
aucune nostalgie de ce temps-là. Même moi, je mets des bouchons d'oreille maintenant.»
Dans la salle de contrôle du haut fourneau 4, deux techniciens en blouse claire fixent des
écrans. «Il y a vingt ans, c'est le type qui réglait les débits de vent et gérait l'enfournement des
matières. Aujourd'hui, tout est automatique, c'est une histoire de surveillance, d'affinement des
réglages», explique Jean-Claude, derrière son pupitre informatique. «On est passé d'un métier
de manutention à un métier de clavier», résume Patrick Genu, chef du service développement
des ressources humaines d'Arcelor. Sur les écrans qui retransmettent les images des planchers
de coulée, où se déverse la fonte sortie du haut fourneau, on distingue pourtant quelques
ouvriers en tenue métallisée.
«Faire rêver». C'est une rengaine de la France qui «se désindustrialise» : il n'y a plus
d'ouvriers. «Et c'est faux, rétorque Naïri Nahapétian, auteure de l'Usine à 20 ans (1). Les
ouvriers sont encore 6 millions en France, même si ceux de l'industrie, qui portaient la lutte
ouvrière pendant les Trente Glorieuses, sont de moins en moins nombreux. En fait, c'est
l'identité de classe qui se délite. La classe ouvrière doute d'elle-même.» Chez Arcelor, on ne
parle plus d'ouvrier. Le mot serait vieillot, presque insultant. Le directeur de la communication
de Dunkerque ouvre des yeux horrifiés en entendant le thème du reportage : «Mais il n'est pas
question d'identité ouvrière chez nous ! Il est question d'un site où nous sommes passés d'une
industrie de main-d'oeuvre à une industrie de process !»
Le PDG d'Arcelor, Guy Dollé, parle, lui, de «nouveaux talents» : «On n'a presque plus d'ouvriers
dans nos usines.» A Dunkerque, les chiffres du fichier du personnel confirment : 3 960 salariés
inscrits, 230 à la case «ouvriers». Et 2 700 agents de maîtrise, techniciens ou agents
d'exploitation, la nouvelle terminologie pour les anciens fondeurs et surveillants des hauts
fourneaux, qui travaillent en 3/8. En mal de recrutement, Arcelor a organisé au début du mois le
forum Planète acier, à Reims. Un grand salon de l'emploi pour redorer les métiers du secteur. «Il
faut faire rêver, justifie Jacques Dham, président d'Arcelor Distribution. Nos métiers s'appellent
encore chaudronniers, alors qu'on ne fabrique plus de chaudron. Plombiers, alors qu'on n'a plus
les mains dans le plomb. On n'a même pas été capable de leur inventer de nouveaux noms.»
Faute d'apprentis, des centres de formation ferment : «On valorise beaucoup les métiers du
tertiaire, regrette Gérard Fabiani, secrétaire général du Syndicat de la chaudronnerie, tuyauterie
et maintenance industrielle. Nos conditions d'emploi ne sont pourtant pas pires que celles de
l'hôtellerie ou de la restauration...» Ce qui ne porte pas la barre très haut.
«Parler de techniciens, ça fait bien, c'est la sidérurgie de demain. L'ouvrier a peut-être disparu
du jargon d'Arcelor, mais pas chez nos sous-traitants, contredit Philippe Collet, militant CGT. On
compte en permanence 2 000 salariés en sous-traitance : les métiers plus pénibles, ceux qui
réclament de la force physique.» D'un côté «l'élite des techniciens», de l'autre côté les
précaires et sous-traitants. «J'ai fait des stages hydraulique, des stages pneumatique... Mais je
n'ai récolté que des promesses d'embauche, témoigne Michel (2), intérimaire pour Arcelor
depuis quinze ans. Travailler pour Arcelor Dunkerque, ça serait un honneur : je pourrais monter,
évoluer et toucher les primes. Je n'ai pas du tout le même salaire que les gars en interne.»
En interne, «tous les opérateurs ont leur boîte mail», explique la direction des ressources
humaines. Sur le site de Fos, ils ont même reçu des cours d'économie «pour mieux comprendre
la stratégie et l'environnement économique du groupe». Dans les ateliers, la figure du
contremaître patibulaire a disparu. Depuis une quinzaine d'années, les ouvriers ont été formés,
«responsabilisés». «Jusqu'à la fin des années 80, ils étaient majoritairement non qualifiés,
parfois analphabètes. Condamnés à faire le même boulot jusqu'à la retraite», explique Patrick
Genu, des ressources humaines.
Polyvalence. Sur les planchers de coulée, le premier fondeur assurait les taches les plus
nobles, le troisième exécutait les corvées. Et, pour monter en grade, pas d'autre moyen que
d'attendre la retraite du supérieur pour prendre sa place. Aujourd'hui, plus de premier fondeur,
mais des salariés polyvalents, qui décrochent alors souvent le fameux statut de technicien. «On
a organisé des groupes de travail, demandé aux gens de réfléchir à leur propre poste», poursuit
Patrick Genu. L'ouvrier est désormais comptable de l'entretien de sa machine. On lui demandait
de tenir des objectifs de production et des cadences, il doit maintenant considérer l'atelier qui
suit le sien comme un «client» et répondre à ses demandes, en fonction des variations de
production. «On leur demandait de faire du tonnage, et soudain, on leur a réclamé une valeur
ajoutée. Ça leur a ouvert des perspectives de carrières», rapporte Anne-Marie Baudoin, de la
CFDT. Une évolution typique de l'industrie, qui a effrité l'idée d'appartenance au monde ouvrier.
«Les nouvelles formes de management ont substitué le contrôle de la collectivité à la tyrannie
du chef, explique Naïri Nahapétian. Ce qui ne veut pas dire que le travail n'est plus parcellisé ni
répétitif.»
Ni l'évolution des métiers, ni les efforts pour changer le vocabulaire ne parviennent à séduire
les jeunes. A Dunkerque, la moyenne d'âge des salariés est de 52 ans. Une génération manque
: «Celle des 38-48 ans, rapporte Philippe Collet. Du coup, la transmission ne s'est pas faite.»
Arcelor s'est engagé à embaucher 500 personnes en France. 120 cadres mais essentiellement
des «techniciens» et du «personnel d'exécution». Bac pro minimum. «On a beau leur dire que,
pour des postes de pontonniers (qui conduisent les ponts, ndlr) un CAP suffit, la direction
refuse», regrette la CGT. «Le bac professionnel est le diplôme archétypique du nouveau monde
des techniciens et ouvriers, explique Henri Eckert, chercheur au Centre d'études et de
recherches sur les qualifications (Cereq) (3). Ce diplôme donne à beaucoup de jeunes l'illusion
qu'ils vont s'éloigner de la tâche, de la pénibilité. Or, arrivés dans le monde du travail, ils se
retrouvent souvent plongés dans la production pure et dure. Et deviennent de "simples
ouvriers", comme ils le disent souvent.»
«Usés». Les jeunes ne portent plus la fierté ouvrière. «Les plus de 55 ans pensent à leur
retraite, ils sont usés, souvent malades de l'amiante. Et ils voient arriver des jeunes qui ne
veulent plus appuyer sur un bouton, mais se former, progresser. Ça a souvent cassé les
solidarités», rapporte Philippe Collet, de la CGT Arcelor. Dans l'industrie, ce sont souvent les
anciens qui conseillent aux jeunes de fuir.

Nicolas Hatzfeld, historien, analyse les changements survenus en trente ans :
«Ouvrier, un mot répulsif pour les jeunes»

Nicolas Hatzfeld, historien, enseigne à l'université d'Evry (Essonne). Il est l'auteur de
l'ouvrage les Gens d'usine. Peugeot-Sochaux, 50 ans d'histoire (1).

Etre ouvrier aujourd'hui, cela signifie-t-il quelque chose ?

Sans doute, mais la signification est différente selon les générations. Les quinquagénaires, ça
leur colle à la peau. Ouvrier, ça évoque le rapport à la matière et à la machine. Mais ça
éveille aussi un sentiment de perte, une dévalorisation. Jusque dans les années 60, la classe
ouvrière, on aimait ou pas, mais on avait intérêt à la respecter. Elle existait dans les discours,
et pas seulement ceux du Parti communiste. L'ouvrier faisait partie de l'avenir. Aujourd'hui, le
message qu'on leur fait passer, c'est : «L'avenir peut se faire sans vous.» Il y avait les
«professionnels», ceux qui avaient le «métier», et ceux qui étaient «au statut» : les gaziers,
les cheminots... Ceux-là ont fait le mythe de l'ouvrier. Mais grâce à la croissance
économique, même les non-qualifiés pouvaient progresser. Il fallait être un peu manchot,
syndicaliste, femme ou immigré pour rester à sa place tout au long de sa carrière...

Et pour les jeunes ?

A l'usine, on est jeune de plus en plus tard. Qu'on ait 30 ou 35 ans, qu'on soit père de famille,
on vous appelle le «gosse». Généralement, vous êtes intérimaire. Les jeunes ont une
répulsion pour le mot ouvrier. J'ai rencontré de récents embauchés chez Peugeot. Ils étaient
contents de l'emploi à PSA des salaires plus élevés, un emploi relativement protégé , mais le
travail les ennuyait. La répulsion peut être plus violente : quand ils regardent les anciens, les
jeunes voient des hommes abîmés. Ils voient la résignation. Leur répulsion est aussi une
forme d'espoir : «Je ne veux pas être comme ça.» La société dans son ensemble construit
cette répulsion. Le PDG dit : «Je n'ai plus d'ouvriers, je n'ai que des techniciens.» Le qualifié
se considère lui-même sans état d'âme comme technicien, ce qui coupe la tête noble des
ouvriers. Les pères disent à leurs fils : «Si tu ne vas pas à l'école, tu tomberas ouvrier.»

Qu'est-ce qui a changé ?

Tout se grippe dans les années 70 et 80. Avec la crise industrielle, on réduit les effectifs, on
s'attaque aux garanties et aux statuts : les grosses entreprises fragmentent leur personnel
avec l'intérim et la sous-traitance, parfois même au coeur noble des métiers, là où le
syndicalisme était le plus fort. Avec le nouveau management des années 80, on raisonne en
«points» ou en «compétences». Mais les ouvriers ne sont pas dupes : les mots ont changé,
les étapes restent les mêmes. Idem pour le mythe de la polyvalence, qui serait apparue dans
les années 80. Dans les faits, la fabrication était tellement désorganisée qu'on demandait
déjà souvent à l'ouvrier de changer de poste ou de remplacer un collègue... Ces dernières
années, on a aussi embauché des jeunes femmes, souvent maghrébines, dans les secteurs
traditionnellement masculins. Manière de fragmenter le collectif.

L'identité ouvrière a-t-elle donc disparu ?

Non, elle se déplace. Sur les postes du tertiaire où le travail est répétitif les filles de salle
dans la santé, les caissières, les magasiniers, etc. , on entend souvent : «On est comme des
ouvriers. C'est la chaîne.» L'identité ouvrière s'ouvre par le bas vers le tertiaire. Autour du
travail «nul», pénible, contraint.

(1) Editions de l'Atelier, 2002.

Chauffagiste, chaudronnier ou monteur témoignent :
«On est des pions» par Sonya FAURE QUOTIDIEN : lundi 29 mai 2006

Charles Vincent, 56 ans, quarante ans de maison chez Arcelor :

«Quand j'ai démarré, je portais la caisse à outils et je n'avais rien à dire.
Maintenant, aux gars, on leur demande poliment : "Tu peux faire ça, s'il te plaît ?"
Et encore, ils vous répondent : "Pourquoi ?"»

Julien, 19 ans, chaudronnier :

«A 30 ans, comment je me vois ? Patron, j'aimerais bien.»

Ahmed, 32 ans, salarié chez PSA et syndiqué à la CGT :

«Un ouvrier, c'est un travailleur qui fait des richesses pour les patrons. Et un peu
pour subvenir à ses besoins. J'ai fait six ans de travail à la chaîne. Ils appellent ça
opérateur.»

Marc, 27 ans, apprenti chaudronnier :

«J'ai vu un documentaire à la télé : des hommes avec le poing levé et le béret. C'est plus du
tout ça. Il n'y a plus de solidarité. Moi, je ne suis pas syndiqué, je trouve que c'est utopique.
En revanche, j'ai bien aimé la grève de la faim du député (Lassalle, ndlr) contre la
délocalisation d'une usine. Au moins il le fait par la non-violence. Il y en a encore qui se
battent pour des gens comme nous.»

Nicole, 50 ans, ouvrière chez Lu :

«J'emballe les biscuits. J'ai pas été beaucoup à l'école, alors, voilà : c'est la première
entreprise qui a voulu de moi. Maintenant, je fais partie des murs ! Je suis ouvrière, et
contente de l'être. C'est quand même mon entreprise qui me fait vivre depuis trente-cinq ans
! Il y a un côté familial. Faut dire qu'on n'est plus très nombreux. Pendant les pauses, on
mange, on parle des petits-enfants. Ou des sorties qu'on a faites avec l'entreprise : la
dernière fois, c'était la comédie musicale le Roi Soleil.

Foued, 24 ans, dans l'automobile. Syndiqué à la CGT :
«Au début, c'était pour quelques mois. J'ai monté les moteurs, les joints de coffre... En six
ans, j'ai dû faire la moitié de la voiture. Chaque jour, j'en vois passer 320 : 320 fois les
mêmes gestes. Ouvrier, ouvrier... Ouais, je suis salarié, quoi. De toute façon, je n'ai pas de
métier. Ce que je fais, n'importe qui peut le faire. Même vous, vous pouvez le faire.»

Stéphane Deliege, formateur de bac pro et de BTS productique :

«Ouvrier, c'est un terme que j'essaie d'éviter avec mes apprentis. Ça a une connotation
négative. Je dis plutôt opérateur, régleur... Ouvriers, c'est les vieux de la vieille, nos parents,
quoi. D'ailleurs aujourd'hui, on dit "technicien d'usinage". L'Education nationale sait choisir
ses termes.»

Jean-Luc Houssin, 44 ans, messager de nuit. Militant CFDT :

«Au temps de mes parents, le travail, c'était une identité. Aujourd'hui, les gens préfèrent se
définir par leurs loisirs... Les chauffeurs de train, les conducteurs de camion, ça faisait rêver
les petits garçons. Maintenant vous dites que vous êtes conducteur routier, c'est assimilé à
manoeuvre.»

Fabien, 33 ans, chauffagiste :

«Quand on m'envoie dépanner une chaudière, on dit au client : "On vous envoie un
technicien." Mais sur la fiche de paie, il y a marqué : "Statut : ouvrier." Bref, on ne sait pas
trop ce qu'on est. A part des pions.»

Christiane Le Gouesbe, 52 ans, groupe Doux. Elue CFDT :

«Je désosse des volailles depuis trente-quatre ans. Je commence à avoir des douleurs aux
épaules. Quand une chaîne tourne à 2 000 pintades à l'heure, il n'y a pas droit à l'erreur.
"Ouvrière d'usine", c'est devenu dévalorisant. Ça veut dire qu'on n'est pas capable de faire
autre chose. Nous, aujourd'hui, on est qualifiées d'"agents de fabrication". Ça n'évoque rien
et le travail, c'est le même. Mais c'est plus joli et, dans une assemblée, les gens vous
montrent un peu plus d'intérêt.»

B. Une crise du syndicalisme ( p 166-168)

L’échec des grandes grèves de la fin des années 40, les répercussions de la guerre froide, le manque de cohérence de l’action
syndicale qui hésite entre l’action directe et la négociation par branche vont entraîner un tassement des effectifs qui seront divisés
par deux durant les années 50, avant de se stabiliser jusqu’à la crise actuelle.

1. Constat : une perte d’audience ( 2 p 167)

• Le taux de syndicalisation passe de 25 % en 65 à 7-9 % aujourd’hui
Pour l’évolution du taux de syndicalisation :
• Une présence syndicale et un taux de syndicalisation très inégaux
 suivant la taille de l’entreprise : la présence syndicale sur le lieu de travail varie de 8%(entreprises de moins de 50
salariés) à 81%(entreprises de plus de 500 salariés)
 suivant le statut de l’individu : un salarié en CDI sur 10 est syndiqué, un salarié en CDD sur 25 est syndiqué
 suivant le statut : le taux de syndicalisation des fonctionnaires est 3 fois plus élevé que celui des salariés du privé

• Le taux de syndicalisation varie énormément entre pays :
 Il est supérieur à 70% dans les pays scandinaves
 Pour tomber à moins de 20 % dans les pays du Sud de l’Europe et en France
Pour des statistiques plus précises :

• Une érosion de la participation aux élections professionnelles qui se traduit par une montée de l’abstention , un
accroissement du pourcentage des votes en faveur des non syndiqués .

• une hausse de la part des votes en faveur des non syndiqués lors des élection aux comités d’entreprise qui passe de
12% en 1966 à 30% en 1993 avant de redescendre à 25% en 1999.

• Une diminution des conflits du travail (1 à 4 p 164-165) après le record de mai 68 : 15 millions de journées perdus pour fait
de grève ; on observe dans les années 70 , une moyenne autour de 3,5 millions de journées , dans les années 80 la moyenne
passe à 1,5 millions , dans les années 90 elle passe à 500 000 , mais remonte légèrement lors de la reprise économique de
1998-2000 pour atteindre en 2000 : 800 000( p 188)
Pour en voir l’évolution :
 La chute est encore plus spectaculaire si l’on ne retient pas les salariés de la fonction publique :

 On constate de plus que le taux de conflictualité varie en fonction
 de la taille de l’entreprise (taux de conflictualité d’autant plus faible que la taille de l’entreprise est
réduite : 3p 164)
 du secteur d’activité (la conflictualité est plus forte dans l’industrie que dans le tertiaire : 3 p164)
 de la part des précaires dans l’entreprise ( plus la part des précaires est forte plus la fréquence des
conflits est faible : 4 p 165)

• On constate que les salariés sont certes majoritaire à considérer que les syndicats jouent un rôle irremplaçable dans la
représentation des salariés (63%des ouvriers, 54%des cadres). Mais un pourcentage fort de salariés considèrent que les
syndicats font passer leurs intérêts avant ceux des salariés (55% des ingénieurs,48 % des employés)
Pour les statistiques :
2. Les explications théoriques

a ) le paradoxe d’Olson (1 p 379).

Constat :Il montre que l’existence d’un groupe non organisé d’individus aux intérêts communs , dotés
de moyens d’action et conscients de leurs intérêts n’implique pas automatiquement , contrairement aux
intuitions de type marxiste , l’apparition d’une action collective .

Explications : En effet, quand le produit obtenu par une telle action est un bien ou un service collectif
( ex : une augmentation de salaire pour tous ) et lorsque le groupe est assez large pour que des pressions
ne s’exercent pas sur les individus afin de l’inciter à l’action , alors se produit le phénomène du passager
clandestin ( lson construit son analyse dans une perspective libéral puisqu’il adopte le modèle de l’homo-
oeconomicus égoiste et rationnel) :
• Chaque individu va se dire que puisqu’il peut profiter de l’action sans avoir à agir lui-même,
• il aura intérêt à laisser les autres dépenser de leur temps et de l’énergie pour se procurer les biens
publics.

conséquences : Ceci doit , selon Olson , permettre d’expliquer l’absence de mouvements collectifs : en
France et en Allemagne , les résultats de l’action de la grève s’appliquent à tout le monde ( syndiqués et
non syndiqués ) ; il est interdit de faire une discrimination , ce qui n’est pas une incitation à la
syndicalisation .

Conclusion : Pour que la syndicalisation se développe , il faut que les syndicats offrent à leurs membres
des incitations sélectives
• soit pénaliser le refus de participation à l’action ( ex : dans un petit groupe , rompre la solidarité
peut entraîner une mise à l’écart ) .
• soit accorder des avantages spécifiques : protection juridique du salarié , postes dans l’organisation
, ...

b ) le modèle d’OBERSHALL .

remarque : Son analyse se situe explicitement dans la perspective de celle d’Olson mais elle est
enrichie par une approche sociologique qui cherche à définir quelles sont les conditions sociales
susceptibles de favoriser l’émergence de mouvements sociaux au sein d’une collectivité.
Présentation de l’analyse : Obershall croise deux dimensions pour expliquer la probabilité d’une
organisation et d’une mobilisation d’un collectif :

• Première dimension : la dimension horizontale qui renvoie à la nature des lien sociaux
existant au sein de la collectivité , c’est-à-dire la cohésion sociale du groupe . Obershall
distingue 3 cas :
- relation de type communautaire : famille , village , clan , comme dans les sociétés
traditionnelles .
- relation de type associatif : groupe professionnel , religieux , économique comme dans
les sociétés industrielles .
- contrairement au troisième cas où les relations sociales sont peu développées .

Remarque : Dans ces 2 premiers cas , le sentiment de solidarité du groupe et son potentiel de
mobilisation sont élevés

• Deuxième dimension : la dimension verticale renvoie au degré d’intégration sociale et
politique entre les différents groupes . Il est possible de mesurer ce niveau d’intégration par
l’étendue des liens entretenus avec les groupes supérieurs au sein de la pyramide sociale et
politique .2 types sont alors distingués :
- dans les sociétés segmentées où les groupes sont peu intégrés , là où la mobilité
ascendante est faible , les groupes devront compter sur eux-mêmes pour faire entendre leur
voix , leurs revendications . La segmentation est donc propice à la mobilisation.
- dans les sociétés où l’intégration est forte, les groupes peuvent faire entendre leurs voix qui
seront prises en compte , ce qui réduit la probabilité de la mobilisation .
• Obershall croise alors les deux dimensions et essaye d’expliciter les modalités de mobilisation
des groupes.

Pour l’exemple des Etats-Unis

les noirs américains du Sud et du Nord durant les années 60 :
• au Sud , les conditions favorables étaient réunies afin de rendre viable et efficace le mouvement des droits civiques :
existence d’une communauté noire , organisée ( église , associations) et d’élites indépendantes des blancs qui ont permis de
structurer une action politique .
• au Nord : absence de véritable leader , communauté moins bien intégrée . Il y a eu des émeutes qui se sont réduites à une
flambée de violence sans déboucher sur aucune action politique stable et organisée à long terme .

Pour les limites de des analyses :

Selon A.Pizzorno :
• le choix politique (ou syndical) est influencé par des sentiments de solidarité , de loyauté ,
• et non par le désir d’obtenir des avantages personnels . Il est déterminé par l’affiliation sociale de
l’individu et non par le calcul des utilités .
• Les solidarités sociales préexistent au choix politique , ce sont des expressions de la structure
sociale et elles renvoient donc à une identité ethnique ,linguistique , de classe , territoriale ou autre
. La décision de voter pou tel ou tel parti est un supplément symbolique qui vient renforcer les liens
sociaux préexistants .
Pizzorno conteste donc :
• la logique du calcul coût-bénéfice fondée sur la rationalité des individus développée par Olson .
• Il considère au contraire que l’action collective a pour but de resserrer les liens sociaux au sein du
groupe d’appartenance permettant ainsi de réaffirmer , de renforcer son identité sociale

2– LA THESE DE HIRSCHMAN :EXIT OR VOICE

Selon Hirschman , les sociétés disposent de 2 mécanismes fondamentaux pour résoudre leurs problèmes
économiques et sociaux :
• la défection : la liberté d’entrée et de sortie qui correspond au mécanisme du marché dans lequel
l’individu fait librement un choix qui lui permet d’améliorer son bien-être individuel en changeant de
produit , en quittant un emploi par exemple . Dans ce contexte , les syndicats sont considérés
comme une entrave au bon fonctionnement du marché .
• mais il existe un second modèle d’ajustement : la prise de parole : le mécanisme politique défini
par Hirschman comme la voix . Il nécessite le recours à la communication . Le parti politique est la
voix du citoyen , le syndicat la voix du salarié qui permet aux salariés de faire entendre leurs
revendications .
III. Ces conflits du travail restent présents mais sous une forme différente

A. Le changement de rôle des syndicats : une institutionnalisation des syndicats (1 à 3 p 168-169)
On assiste aujourd’hui à une situation paradoxale : le taux de syndicalisation en France n’a jamais été aussi faible. Pourtant les
syndicats n’ont jamais été aussi reconnus comme interlocuteurs privilégiés des patronats et de l’Etat
Comment expliquer ce paradoxe ?
• jusqu’aux années 30 , les syndicats n’étaient pas reconnus comme interlocuteurs privilégiés . Pour faire entendre leurs
voix, les syndicats devaient mobiliser un nombre important de salariés , en particulier dans des manifestations . Le syndiqué
était un adhérent qui militait et participait à la vie du syndicat . Le syndicat développait une contre-culture qui avait pour
objectif de détruire la société capitaliste .

• au contraire , à partir des années 30 mais surtout après 45 , avec la création de la Sécurité Sociale , des comités
d’entreprise, des ASSEDIC , enfin avec les lois d’Auroux en 82 , on va observer une évolution qui se caractérise :
- par une reconnaissance institutionnelle des syndicats qui ont contribué à les légitimer et à les intégrer à la société
civile , qui ont donné aux syndicats une audience plus large , des ressources financières en les liant étroitement à
toutes les institutions de la société .
- Une autre conception du syndicalisme s’est développé : le syndicalisme essaye d’économiser la grève ; il l’utilise
comme un moyen de pression , il la brandit comme une menace .

conséquences : Ceci traduit une évolution de la stratégie syndicale : conformément à l’analyse de Simmel :
• jusqu’aux années 30 les conflits sociaux opposaient patronat et syndicats qui chacun développaient une culture et c’était deux
modèles de société qui s’opposaient .
• A partir des accords de Matignon au contraire , on passe de la dyade à la triade : de l’affrontement binaire où chacune des 2
parties en présence pouvait avoir le sentiment qu’elle triompherait totalement et imposerait sa manière de voir à l’adversaire
terrassé , on passe à des rencontres tripartites où la grève n’est plus qu’un moment de la négociation .
• La grève n’est plus alors qu’un signal avertisseur qui demande une intervention des pouvoirs publics .

Conclusion : dès lors les syndicats recourent de moins en moins à la mobilisation sous forme de grève ou de manifestations :
la grève est vue comme pathologique , comme l’échec d’une négociation ( ex : le modèle allemand de référence ) .

Conséquence : Mais alors le syndicat a de moins en moins besoin de syndiqués . P.Rosanvallon pose même la question :
qu’arriverait-il si les syndicats n’avaient plus d’adhérents ?:
• « La légitimité syndicale serait-elle remise en cause ? Pas forcément : un taux marginal d’adhésion n’entraînerait pas de
basculement qualitatif par rapport à la situation actuelle , l’adhérent a en effet cesser de jouer un rôle déterminant dans le
phénomène syndical . »
• Dans la perspective d’une disparition des adhérents , la forme syndicale tendrait à se confondre avec la forme politique , seul
le domaine d’intervention de chacune d’elle les distinguant .
• La légitimité syndicale deviendrait , comme celle des partis d’essence purement électorale ( le parti politique n’a pas besoin
d’adhérents , le nombre d’adhérents n’est pas le critère de sa représentativité , seuls comptent les résultats électoraux )

Apparition d’un nouveau modèle :On assiste d’ailleurs selon P Rosanvallon à une nouvelle conception du syndiqué qui :
• n’est plus considéré comme un adhérent, partageant avec les autres membres du syndicat des valeurs, une culture,
• mais qui devient un client .
conséquences : dans ce contexte , étudier la crise du syndicalisme par rapport à la chute du taux de syndicalisation n’est pas
un bon choix , car l’indicateur n’est pas bon . Pour étudier la représentativité syndicale , il faut étudier les résultats des syndicats
aux différentes élections .

mais cela entraîne une nouvelle conception du syndiqué auquel le syndicalisme français n’est pas encore complètement préparé :
• On aurait d’un côté le délégué syndical qui siégerait dans de multiples commissions , le syndicalisme devenant un métier à
temps plein ;
• et de l’autre côté , le syndiqué qui ne serait plus qu’un client qui adhère pour obtenir des services .
• Ceci n’est pas sans danger car les délégués qui siègent dans les différentes commissions , ne sont plus sur le terrain avec les
salariés , ce qui engendre une coupure entre le mandant ( le syndiqué , l’adhérent ) et le mandataire ( le délégué) .

Conclusion : Dès lors plus que de disparition du syndicalisme ou de crise du syndicat , il faudrait parler d’une évolution structurelle
du syndicat qui s’adapte à une nouvelle forme de société plus complexe et c’est cette adaptation qui fait la crise .

Pour les dangers de la désyndicalisation :

Constat : «La structuration du phénomène syndical et sa reconnaissance légale en 1884 a également répondu à une contrainte de
régulation sociale » :
• En ce sens , pour une partie des acteurs ( patrons , hommes politiques ) la reconnaissance du syndicat était vue comme un
moindre mal qui permettait d’éloigner le spectre de la révolution et plus prosaïquement de faire disparaître les conflits
violents qui avaient vu le jour depuis la légalisation en 1864 de la grève sans que soit reconnu alors le droit de se syndiquer .
• La reconnaissance du syndicat a donc pour but en 1884 d’avoir un partenaire avec lequel on peut transiger , ce qui rend la
société plus facilement gouvernable .

Conséquence de la désyndicalisation : Or , comme le note J.Delors , on observe un déclin du syndicalisme qui présente de
nombreux inconvénients, en particulier :
• les syndicats ont forcé la société à changer , ont permis de faire apparaître des idées porteuses d’avenir ,ont constitué le
moteur des changements nécessaires . Or la désyndicalisation a affaibli cette capacité
• les syndicats ont servi de médiateur , exprimant les aspirations des citoyens, prenant en compte les différents points de vue
et transcendant les oppositions pour contribuer au bien commun ( ce qui n’est pas le cas des coordinations jusqu’au boutiste) .
Or aujourd’hui , avec la désyndicalisation , c’est le vide et ce vide est très inquiétant car il ne permet plus aux citoyens , aux
salariés de faire entendre leurs voix .

B. De nouvelles formes d’action : la coordination

Constat : Depuis quelques années , on observe une montée des coordinations qui mettent en cause le monopole de défense des
droits des travailleurs dont disposaient jusqu’alors les syndicats . Les coordinations se sont multipliées dans les années 80 :
infirmières , cheminots , instituteurs , routiers , ...

Comment expliquer ce phénomène ? 6 raisons semblent l’expliquer selon F.Duchamps :
• la probabilité de constitution d’une coordination est d’autant plus forte qu’il n’y a pas de tradition syndicale
( infirmière) mais il existe des contre-exemples (les cheminots ont un taux de syndicalisation traditionnellement élevé).
• la coordination est catégorielle , elle défend les intérêts des membres d’une profession sans chercher à élargir le conflit à des
revendications plus globales ( telles que la lutte des classes ) qui semblent dépassées .
• la coordination apparaît généralement dans des professions dans lesquelles les salariés sont isolés (prof , cheminot ) .
• les coordinations s’implantent le plus souvent dans des professions dont l’image sociale , les traditions sont solides .
Mais , en même temps , les coordinations sont aussi le fait de professions apparues récemment qui ne sont pas reconnues à
leur juste valeur
• la coordination , contrairement aux syndicats habitués aux arrangements , est jusqu’au boutiste . Elle refuse le
compromis , ce qui rend les conflits longs et durs sans véritable porte de sortie , d’autant plus que les mandataires doivent
sans cesse se référer aux mandants .
• les coordinations résultent de la désyndicalisation , qui est elle-même le fait de deux tendances convergentes :
- volonté du patronat d’affaiblir les syndicats
- individualisation croissante du monde de travail

Conséquences : Les salariés n’ayant plus de structures collectives qui le représentent, se constituent alors des mouvements puissants
mais éphémères qui sont corporatistes , c’est-à-dire qui ne mesurent pas les retombées de leurs revendications .

Un exemple : les infirmières :
le mouvement de 88 présente 2 caractéristiques majeures :
• l’importance de la mobilisation dans une profession faiblement marquée par les conflits sociaux
• la forme organisationnelle qui a structuré la mobilisation : une coordination non syndicale
• La coordination a exprimé le caractère spécifiquement infirmier du mouvement clairement orienté vers une demande de
reconnaissance professionnelle. 3 thèmes de revendication essentiels :
- reconnaissance de la professionnalité de l’infirmière : volonté de rompre avec l’image de l’infirmière dévouée et obéissante
- reconnaissance statutaire de la profession : demande d’un statut identique pour tous .
- reconnaissance salariale : demande d’une augmentation de salaire de 2000 francs .

Partie 2_ Vers de nouveaux enjeux, de nouveaux mouvement sociaux ? ( 1 à 4 p 168-170)

Introduction : Définition du mouvement social

Selon Touraine les mouvements sociaux correspondent à une action collective organisée par
laquelle un acteur de classe lutte pour définir les grandes orientation culturelles de la société
(ce que Touraine appelle l’hi sto ri ci té ). Sa définition suppose donc la conjonction de trois
éléments :
• un acteur de classe (ex: la classe ouvrière): c’est le pr incipe d’ident it é.
• un adversaire de classe (ex: la bourgeoisie) : c’est le pr incipe d’opposi ti on .
• un enjeu : c’est le princ ipe de tot al it é.

I. Les caractéristiques communes des nouveaux mouvements sociaux (NMS)
Constat : Comme l’indique F.Dubet , « le thème des nouveaux mouvements sociaux émerge au milieu des années 60 au moment où
le mouvement ouvrier qui était situé au cœur de la société industrielle ne semble plus avoir le monopole des grandes mobilisations »
. Ces nouveaux mouvements sociaux présentent plusieurs caractéristiques :

• ils désignent les objets les plus divers , du moment qu’ils se distinguent de la figure classique du mouvement ouvrier :
mouvement noir , luttes étudiantes aux USA , et partout mouvements écologistes ,féministes , regroupements pacifistes .
• ils mettent en scène de nouveaux acteurs comme les femmes , les jeunes , les classes moyennes .
• ces mouvements ne concernent plus directement les problèmes de la production et de l’économie ; ils se situent dans le
champ de la culture , de la sociabilité , de la ville , des valeurs et paraissent bousculer les formes classiques de gestion du
conflit social et de la représentativité politique .Les NMS mettent l’accent sur l’autonomie, la résistance au contrôle social
• les NMS inventent de nouvelles formes d’organisation et d’actions. Ils sont très méfiantsà l’encontre des structures
traditionnelles auxquelles les individus devaient déléguer l’autorité à des états majors constitués de permanents très eloignés
des préoccupations de la base
• Les NMS n’ont pas pour objectif de prendre le pouvoir , ils visent au contraire à se protéger de l’influence de l’Etat (cf., les
mouvements régionnalistes) et à construire des espaces d’autonomie protégeant les individus.

Conclusion : la sociologie des nouveaux mouvement sociaux est associée à une critique des paradigmes jusque là dominants,
principalement le marxisme

Pour l’exemple du mouvement antinucléaire :

A Touraine dans « la prophétie antinucléaire » s’est intéressé aux mouvements antinucléaires car :
• il recherchait « les luttes sociales d’aujourd’hui pour y découvrir le mouvement social et le conflit qui pourraient jouer
demain le rôle central qui a été celui du mouvement ouvrier et des conflits du travail dans la société industrielle. » .
• Il attendait « de la lutte antinucléaire qu’elle soit la plus chargée de mouvement social et de contestation, la plus directement
porteuse d’un contre-modèle de société ». Cela pour un certain nombre de raisons :
- Comme le mouvement ouvrier , elle lutte contre un appareil de production qui mobilise des ressources matérielles et
politiques considérables (on constate ici que TOURAINE reste encore marqué par le marxisme).
- dans la lutte antinucléaire , c’est l’image dominante de la modernité qui est mise en cause, c’est donc de tout notre
avenir qu’il est débattu : « notre organisation économique, notre manière de travailler et de vivre est mise en question »
- La lutte antinucléaire apparaît comme la pointe du combat écologique

Conséquence : Pour toutes ces raisons , Touraine pensait que la lutte antinucléaire allait devenir la « figure principale du nouveau
mouvement social », que les opposants au nucléaire allaient lui opposer « un autre modèle de développement « et allaient
combattre « la fausse modernisation qu’apporte l’industrie nucléaire au nom d’une modernisation plus profonde qui créerait les
conditions sociales et culturelles nécessaires pour passer d’une société forte consommatrice d’énergie à un société plus sobre mais
plus forte utilisatrice d’information ».

Conclusion : On constate que la lutte antinucléaire correspond bien aux caractéristiques définissant les nouveaux mouvements
sociaux selon Dubet (qui travailla avec Touraine, en particulier dans l’analyse des luttes antinucléaires).

Pour l’exemple du mouvement étudiant :
Les mouvements étudiants correspondent aussi à la définition des nouveaux mouvements sociaux puisqu’ils mobilisent de nouvelles
catégories de la population : les jeunes, qui se mobilisent sur de nouveaux thèmes qui ne se rattachent pas directement au monde du
travail, et qui génèrent donc de nouvelles formes de contestation. .

Néanmoins , parler de mouvement étudiant au singulier semble discutable, il semble nécessaire de distinguer deux époques :
• la première serait celle de mai 1968 qui s’était cristallisée sur une revendication générale, qui était le changement de la
société, et ne pouvait donc être satisfaite par le pouvoir en place. Mai 68 avait donc un caractère global et idéologique .
• Au contraire les mouvements de jeunes aujourd’hui présentent des caractéristiques nouvelles : selon D Lapeyronnie :
- le mouvement étudiant à une forte dimension corporatiste, la production idéologique est réduite voire inexistante . Ce
qui mobilise les étudiants « c’est d’abord la menace ressentie sur la possibilité de faire des études, la peur d’une
sélection renforcée à l’entrée de l’université et la crainte de voir une augmentation des droits d’inscription ».
- On constate donc que les revendications des étudiants n’ont aucun caractère global, ils ne veulent pas changer la
société. Ce sera encore plus vrai dans le mouvement contre le CIP dans lequel les jeunes exprimeront non pas leur
volonté de transformer la société mais de s’y intégrer, d’y avoir une place. On le constate d’autant mieux que le
mouvement étudiant ne concerne qu’une minorité de la jeunesse . Les autres , ceux qui sont dans la galère n’ont que
la rage pour se protéger de la violence de la société.
- Les jeunes ont exprimé durant la crise de 1986 leur désir d’être reconnus comme des individus responsables
et autonomes, comme des adultes finalement . Il ont refusé toute récupération politique ou syndicale (cf. la faible
place des syndicats étudiants ) . Ils ont imposé un fonctionnement démocratique et indépendant.

Conclusion : Mais c’est justement cette « dualité de l’action étudiante (qui) explique l’incapacité du mouvement étudiant à négocier
et son extrême méfiance vis à vis à vis de la politique institutionnelle qui, par définition porte au compromis ». Comme l’indique A
Touraine : « ce sont des moments merveilleux pour les jeunes , et on comprend qu’ils cherchent à les faire durer. Dans ces conditions
, la volonté du pouvoir politique d’établir un dialogue avec eux sur un point précis est inopérante. A ce stade, toutes les concessions
sont jugées insuffisantes, toutes les promesses dilatoires. Il faut comprendre le sens de ce rituel existentiel pour les adolescents, qui
trouvent là une occasion de se poser en égaux des adultes et de les impressionner ».

II. Les limites de l’analyse des nouveaux mouvements sociaux

O Fillieule a étudié les formes actuelles de l’action collective et il a constaté que certains caractéristiques ressortent qui
semblent relativiser l’intérêt d’une analyse en termes de nouveaux mouvements sociaux , il remarque certes que :
• l’activité manifestante se diffuse aujourd’hui très largement dans toutes les CSP,
• que les acteurs des conflits interpellent directement les politiques , faute de croyance en l’efficacité des
représentants. Ceci semble bien traduire une crise de la représentation (cf. coordination).

Mais, contrairement à ce qui s’écrit le plus souvent, la période n’est pas marquée par un changement de nature de la
participation politique :

• l’analyse des revendications portées par les manifestations actuelles ne vient pas corroborer l’hypothèse
d’une modification des valeurs défendues : les valeurs matérialistes sont très largement dominantes : Emploi,
hausse du revenu.
Voir les valeurs dévelopées aujourd’hui par les français

• Les mobilisations porteuses de revendications post-matérialistes ( environnement, mœurs ) ne font pas
vraiment recette à l’exception des questions internationales et de l’antiracisme.
• l’hypothèse d’une modification des modes d’engagement politique n’est pas confirmée. Selon elle , la
participation aux mouvements de protestation serait marquée par une extrême fluidité , les individus s’engagent et
se désengagent en fonction du contexte . Il en résulterait un refus net des organisations . La réalité des
manifestations françaises vient infirmer ces considérations puisque plus des deux tiers d’entre elles ( hors Paris)
sont organisées à l’appel des centrales ouvrières . Cela laisse peu de doute sur la domination de la stratégie de la
rue par les syndicats . En revanche , il est vrai que les partis politiques ( surtout les partis de droite et le parti
socialiste ) appellent fort rarement à manifester .