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Lefebvre

Un programme géopolitique pour l'Europe élargie
In: Politique étrangère N°3-4 - 2003 - 68e année pp. 715-729.

Citer ce document / Cite this document : Lefebvre. Un programme géopolitique pour l'Europe élargie. In: Politique étrangère N°3-4 - 2003 - 68e année pp. 715-729. doi : 10.3406/polit.2003.1250 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342X_2003_num_68_3_1250

le manque de croissance et l'insuffisance de ses moyens militaires. et les inscrire dans une vision géopolitique. Europe as an economie power is an equal to the U. and include them into a geopolitical vision.S. elle doit mieux définir ses valeurs. de l'autre.S. Si l'Union ne peut sans doute pas devenir un pôle politico-militaire distinct. Europeans are able to disagree on fundamental issues such as the relationship with the U. Pour s'affirmer sur la scène internationale. But it must answer three key questions: How far should it go on the way of enlargement? How far should it support the U.. des Etats-Unis. on the other hand. The E. elle doit apporter ses propres réponses à trois questions essentielles : jusqu'où s'élargir ? jusqu'où suivre Washington contre les « Etats voyous » ? jusqu'où s'affirmer sur le plan militaire ? . but it is weakened by the lack of growth. ses intérêts et ses moyens d'action.U. ils se dotent d'outils et de procédures toujours plus perfectionnés pour parler d'une seule voix et agir ensemble. the inadequacy of military capabilities. L'Union européenne est une puissance économique qui fait jeu égal avec les Etats-Unis. les Européens peuvent se diviser sur des questions fondamentales telles que les relations avec les Etats-Unis et la nécessité ou non d'une intervention militaire en Irak . by Maxime LEFEBVRE European foreign policy is truly paradoxical: on the one hand. In order to play a major rple on the international stage.Abstract Which Geopolitical Rôle for an Enlarged Europe?. which would emerge as a separate or even rival pole. in its crusade against "rogue states"? How far should it develop its own military power? Résumé La politique étrangère européenne nous place devant un paradoxe : d'un côté. and political divisions.S.. voire rival. and the neces-sity -or not— of a military action in Iraq. it must better define its values and interests. might not become a political and military power like the U.S. they equip themselves with more and more sophisticated instruments so that they can speak with one voice and act together. mais elle est affaiblie par ses divisions politiques.

elle doit apporter ses propres réponses à trois questions essentielles : jusqu'où s'élargir ? jusqu'où suivre Washington contre les « Etats voyous » ? jusqu'où s'affirmer sur le plan militaire ? Politique étrangère Plusieurs événements ont marqué la politique étrangère commune de l'Union européenne (UE) en 2003 : les divisions des Européens sur la crise irakienne. de l'autre. En passant de 15 à 25 Etats membres en 2004. ils se dotent d'outils et de procédures tou jours plus perfectionnés pour parler d'une seule voix et agir ensemble. L'Union européenne est une puissance économique qui fait jeu égal avec les Etats-Unis. ils se dotent d'outils et de procédures toujours plus perfectionnés pour parler d'une seule voix et agir ensemble. la présentation par Javier Solana d'une esquisse de « stratégie de sécurité européenne ».-1_r. L'élargissement est une importante variable de l'équation.| J ^ Européens La politique peuvent étrangère se diviser européenne sur des nous questions place devant fondamentales un paradoxe telles : d'un que les côté. Pour s'affirmer sur la scène internationale.POLITIQUE ETRANGERE 3-4/2003 n .wr.I_ Max. de l'autre. . en Macédoine (Ancienne République yougoslave de Macédoine. des Etats-Unis. . rela les tions avec les Etats-Unis et la nécessité ou non d'une intervention militaire en Irak . Cependant. ses intérêts et ses moyens d'action. le manque de croissance et l'insuffisance de ses moyens militaires. l'UE sera nécessairement plus Maxime Lefebvre est chercheur à l'Ifri. et enfin le lancement des premières opérations militaires de TUE.me LEFEBVRE Un programme géopolitique p<J .. ARYM) et en République démocratique du Congo (RDC). Si l'Union ne peut sans doute pas devenir un pôle politico-militaire dis tinct. mais elle est affaiblie par ses divisions politiques. la création annoncée d'un « ministre euro péen des Affaires étrangères » par la future Constitution. f_. elle doit mieux définir ses valeurs. et les inscrire dans une vision géo politique. la poli tique étrangère européenne nous place devant un paradoxe : d'un côté. les Européens peuvent se diviser sur des questions fondamentales telles que le rapport à l'Amérique et la nécessité d'une intervention mil itaire en Irak . voire rival.

pour l'essentiel. Febvre. L'Europe. qui a aussi ouvert la voie à YOstpolitik de Willy Brandt et à la détente Est-Ouest . TUE doit relever un double défi de cohérence : développer une vision commune de son rôle dans le monde et renforcer sa capacité et son unité d'action. en dépit de la nécessaire intervention américaine dans les Balkans. notamment leurs penchants pro américains. l'UE est un géant économique qui fait jeu égal avec 1. la persistance du fait national et l'extension de la civilisation occidentale au-delà du continent européen. 1999. c'est en fonction du monde qu'il faut la faire 1. Forces et faiblesses de l'Europe Lucien Febvre concluait le cours sur la civilisation européenne qu'il donna au Collège de France en 1944-1945 avec un ton sceptique qui reflétait l'esprit de l'époque. et une monnaie qui riva lise avec le dollar. qui a mis un terme à la menace sovié tique et qui. Avec 25 % du produit intérieur brut (PIB) mondial en valeur nomin ale. Genèse d'une civilisation. En ne prenant en compte que les exportations extra-communautaires. la fin de la guerre froide. Trois évolutions majeures sont venues ensuite rééquilibrer les relations transatlantiques. Entre les tentatives vaines d'unifier l'Europe par la force. Le processus d'unification européenne fut au départ fortement encouragé par les Etats-Unis. la transformation de l'Europe en puissance économique et commerc iale . 2. L. Les nouveaux membres apporteront à l'UE leurs tropismes. . par la « méthode communautaire » privilégiant une limitation progressive des souverainetés dans le champ économique. Paris. l'historien se demandait s'il y avait place pour une Europe unie et ajoutait : « L'Europe. environ 20 % du commerce mondial 2.716 / POLITIQUE ETRANGERE difficile à coordonner dans une matière qui continuera à relever. notamment à travers la monnaie unique. Face à ces évolutions. de la logique intergouvernementale. a été suivie d'un approfondissement de la construction euro péenne. Perrin. l'Europe s'est construite par les « soli darités de fait » voulues par Jean Monnet et Robert Schuman. » Dans les années d'après-guerre. ainsi que leurs priorités géographiques. qui y virent le moyen de reconstruire l'Europe et donc de faire pièce à la menace soviétique. contribuant à une émanci pation de l'Europe : la politique d'indépendance gaullienne.

la fracture entre « vieille » et « nouvelle » Europe sur la crise irakienne 3. quelques capitales qui pèsent davantage (notamment Paris. alors que la population des Etats-Unis passerait de 290 à 340 millions d'habitants. Le développement de la politique européenne de sécurité et de défense en est une autre. L'effort de recherche-développement plafonne à 2 % du PIB (contre 3 % outre. Face à l'impressionnante puis sance militaire américaine (40 % des dépenses d'armement mondiales. Le développement de l'intégration 3. dans les Balkans et sur la rive sud de la Méditerranée. Le vieillissement des populations européennes pose non seulement un problème de financement des retraites et d'équilibre des sociétés. En regard de ces atouts. comme l'ont montré les divergences au début des guerres yougoslaves ou.UN PROGRAMME GEOPOLITIQUE POUR L'EUROPE ELARGIE / 717 les Etats-Unis. trois faiblesses doivent être relevées. Rien n'oblige tous ces pays à partager le même point de vue sur une crise inter nationale. Le PIB par habitant est inférieur d'un tiers à celui des Etats-Unis. il y a une pluralité de pouvoirs politiques et. D'abord. Berlin). Le chômage y reste élevé. . Elle a les moyens d'une « grande politique » visant au moins la stabilisation de son environnement régional à l'Est. Le centre de pouvoir à Washington est unique. contre 4 % aux Etats-Unis). l'Europe est en panne de croissance (1 point de retard de croissance annuelle sur les Etats-Unis dans les années 1990). En Europe. quelles que soient les querelles internes et les luttes entre la Maison-Blanche et le Congrès. Londres.5 % du PIB en France et au RoyaumeUni. La troisième faiblesse est politique. La deuxième faiblesse est stratégique. moins de 1. Quinze Etats de l'UE à 25 ont soutenu la position américaine. d'autant que son effort de défense est infé rieur à celui des Etats-Unis (2.Atlantique). Les tendances démographiques ne risquent pas de renverser cet écart de dynamique : la population de l'UE à 25 (450 millions d'habitants aujourd'hui) devrait stagner d'ici 2025. mais il menace aussi les bases de la prospérité et du dyna misme de la civilisation européenne. L'élargissement est une des composantes de cette politique. au sein de cet ensemble. alors que la France et l'Allemagne ont pris la tête d'une minorité d'opposants.5 % en Allemagne. l'Europe ne peut aligner que des capac ités militaires d'appoint. deux tiers des dépenses militaires des pays de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord [OTAN]). en 2003.

la France (traditionnellement partagée entre ses ambitions mondiales et son implication dans les affaires du continent). n° 99. R. Kagan. capable d'employer la force même contre le droit. L'UE a lancé une réflexion de fond sur une « stratégie de sécurité européenne ». Javier Solana. Le mot reste associé à la politique de puissance des grands Etats européens. L'Europe. échos du clo isonnement des espaces politiques nationaux. l'Europe semble rêver aujourd'hui d'une mondialisation heureuse qui apporterait paix. Sur cette base. il doit él aborer un document plus complet pour le Conseil européen de Rome. ni de donner à l'UE une volonté politique unique. L'analyse faite par Javier Solana et son équipe tente d'établir une sorte de synthèse entre le rapprochement avec l'Amérique et une vision propre des Européens. Soulagée d'avoir tourné la page de l'équilibre des forces. document n° 2 320. promue par le Royaume-Uni. démocratie et prospérité à la planète. Robert Kagan a pu ainsi caricaturer l'opposition entre les Etats-Unis qui vivraient sous l'empire de Mars. a présenté au Conseil euro péen de Thessalonique (juin 2003) un document préparatoire. Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). notamment le Royaume-Uni (puissance maritime). et l'Europe sous celui de Vénus 4. La crise irakienne a bouleversé la quiétude des Européens. l'Allemagne (puis sance continentale). s'est divisée et continue de s'enferrer dans un débat où deux visions s'affrontent : celle d'un monde multipolaire véhiculée par la France. de leurs intérêts et de leurs valeurs. 5. Commentaire. Elle a montré la puissance américaine telle qu'en elle-même. . A la recherche d'une vision géopolitique L'Europe a perdu l'habitude de penser en termes géopolitiques. 26 juin 2003. L'analyse des menaces est marquée par le 4. intitulé Une Europe sûre dans un monde meilleur 5. « Puissance et faiblesse ». Bulletin quotidien Europe. dans les « croisades » qu'elle juge légi times. contre celle. de leurs relations avec l'Amérique.718 / POLITIQUE ETRANGERE européenne n'a pas permis de dépasser ces divergences. automne 2002. en décembre. Le mérite de cette crise est d'avoir contraint les Européens à débattre de l'état du monde. elle. d'une unipolarité euro-atlantique. « Europe ».

Celle-ci doit œuvrer pour la stabilité mondiale et coopérer avec les Etats-Unis. notamment les dépenses d'aide (7 milliards d'euros par an pour l'UE. Toute divergence explicite avec les Etats-Unis a d'ailleurs été gommée du texte. l'UE doit toutefois procéder à une analyse commune de ses intérêts. comme l'a fait l'Administration Bush ? Malgré ces faiblesses déjà soulignées. mais elle n'est pas pré sentée comme un acteur géopolitique propre. Ce document. Les object ifs stratégiques sont rangés en trois catégories : une politique de stabilisation de l'environnement régional de l'UE. de ses valeurs et de ses moyens d'action. . l'Europe doit d'abord définir les voies qui s'offrent à elle. il n'y a pas de véritable définition des intérêts de l'UE. Sans doute la pluralité politique de l'UE empêche-t-elle encore qu'un tel exercice aboutisse à des résultats plus ambitieux. comme par exemple le fait que la France et le Royaume-Uni sont des puissances nucléaires. Les différences entre les Etats membres sont ignorées. « vieille » et « nouvelle » Europe. A part la mention de la dépendance énergétique. mais pas uniquement militaire. est presque plus intéres sant par ce qu'il tait que par ce qu'il dit. un soutien général au multilatéralisme. avec ses intérêts et ses marges de manoeuvre spécifiques. consensuel comme le sont tous les textes relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune. Il plaide aussi pour un partenariat transatlantique fort mais non exclusif. En l'absence de volonté politique unique et fermement affichée. membres permanents du Conseil de sécurité. Si la politique est le domaine des choix. ou la différence de situation et d'approche entre grands et petits Etats. mettant au premier plan la lutte contre le terro risme et la prolifération des armes de destruction massive. Le texte appelle en conclusion à une plus grande cohérence dans la mise en œuvre des moyens européens. comment l'Europe pourrait-elle définir une doctrine stratégique cohérente et l'appliquer avec détermination.UN PROGRAMME GEOPOLITIQUE POUR L'EUROPE ELARGIE / 719 prisme américain. et une réponse aux menaces qui soit éventuell ement préventive (on y a vu un soutien implicite à la doctrine de l'action préventive de l'Administration Bush). afin d'aller plus loin qu'une simple « culture de stabilité ». dix fois moins que les Etats membres réunis) et les capacités diplomatiques (qui demeurent essentiellement nationales).

Mais la question du droit international et du recours légitime à la force armée dans les relations internationales est tout aussi essentielle. taux élevé d'homicides) comme à l'extérieur (recours à la force armée). se fait une vision manichéenne du monde. mais les deux ne se recouvrent pas entièrement. Européens et Américains restent d'accord sur l'essentiel. contre le communisme). sinon dans une perspective irénique. Plus soucieuse de stabilité que de « choc des civilisations ». à trois reprises. . Tant qu'une logique impériale et patriotique ne l'emporte pas sur les principes démocratiques (et ce n'est heureusement pas encore le cas). Le seuil de tolérance plus élevé à l'égard de la violence se ressent à l'intérieur (peine de mort. Le droit est moins vu comme l'émanation de l'ordre étatique (dans la tradition « romano-germanique ») que comme un moyen de régler les litiges entre particuliers (rôle de la jurisprudence. Cela n'est pas sans lien avec la politique étrangère : les Etats-Unis ont montré qu'ils pouvaient ignorer la règle lorsqu'elle les empêche de mener à bien leurs « croisades » (comme en témoignent l'emploi de la force armée sans l'aval de l'Organisation des Nations unies [ONU].720 / POLITIQUE ETRANGERE Valeurs. propice aux « croisades » et à la « lutte entre les civilisations ». l'Europe a intérêt à se battre sur les valeurs universelles pour montrer que l'Occident n'applique pas simplement le droit du plus fort et pour s'attaquer aux causes . empreinte de religiosité.et pas seulement aux manifestations . L'Amérique. Mais les divergences s'accumulent aujourd'hui entre les deux rives de l'Atlantique. libre commerce des armes à feu. intérêts. La question des valeurs rejoint celle des intérêts. puissance L'Europe et l'Amérique partagent grosso modo les mêmes valeurs : celles de la « démocratie libérale » et des « droits de l'homme ». contre le nazisme. Il est de l'intérêt de l'UE de promouvoir un monde pacifié reposant sur les valeurs universelles qu'expriment la démocratie et les droits de l'homme.du terrorisme. Une monarchie absolue d'Europe a permis l'accouchement de la démocratie américaine et celle-ci a aidé en retour. l'ignorance des convent ions de Genève dans le traitement des prisonniers de Guantanamo. recours à l'arbitrage) et de protéger les individus contre l'Etat. au triomphe de la démocratie en Europe (contre les empires centraux. ou le refus de toute contrainte de la Cour pénale internationale pour leurs soldats).

UN PROGRAMME GEOPOLITIQUE POUR L'EUROPE ELARGIE / 721 Le réalisme oblige cependant à prendre en compte les rapports de force et les menaces et à définir les intérêts communs et spécifiques de PUE dans cette perspective. celui de l'intégration des communautés musulmanes qui résident en Europe. Ukraine. L'objectif devrait être de stabiliser et de démocratiser cette zone. L'Europe est un bailleur de fonds indispensable. La stabilisation politique. économique. doublée de fortes rivalités de puissance. Biélorussie. Face à ces menaces. la guerre du Koweït) et diplomatique {cf. Le Moyen-Orient constitue également une zone sensible et vitale pour FUE. et l'UE (premier partenaire écono mique de la Russie) peut largement y contribuer. un peu courte. et de régler le conflit israélo-palestinien. la menace que fait peser le régime nord-coréen (sur le point de se doter de l'arme nucléaire) sur son environnement régional : tous ces éléments font de l'Asie une poudrière. Macédoine). Pour maintenir la stabilité dans la zone. . de ce point de vue. est plus préoccupante en ce qu'elle connaît une véritable course aux armements. Dans les Balkans (Bosnie. Moldavie. en raison de sa dépendance énergétique. par Fimminence d'une invasion terrestre ou d'une attaque nucléaire. mais elle est tribu taire de l'action des Etats-Unis sur le plan à la fois militaire {cf. L'Europe n'est plus menacée. comme elle l'a été dans le passé. Caucase) : même si le dossier paraît moins urgent qu'il ne l'a été durant la dernière décennie. plus des trois quarts de l'aide à la reconstruction et des troupes déployées sont d'origine européenne. L'Europe doit aussi chercher à pacifier et stabiliser la zone encore grise qui s'étend entre ses frontières et la Russie (Balkans. Une analyse des menaces sous le seul angle du terrorisme et de la prolifération des armes de destruction massive serait. bien qu'elle soit plus éloignée de l'Europe. L'Asie. elle est bien obligée de coopérer avec les Etats-Unis. la paix au Proche-Orient). en constatant d'ailleurs que ces derniers conduisent une politique où la prudence et l'équilibre ont une place importante. Kosovo. D'autres intérêts sont en jeu : le risque du terrorisme. l'UE a peu de moyens d'influence directe. L'affirmation de la Chine. démocratique de la Russie est devenue le principal enjeu à l'Est. les risques d'une conflagration nucléaire entre l'Inde et le Pakistan. économique et militaire. il n'en reste pas moins le principal terrain d'action extérieure de l'UE sur les plans diplomatique.

même si cela est davantage dû aux Etats européens pris séparément qu'à l'« Europe » prise dans son ensemble.ifri. Paris. Cf. Qu'on les range sous le vocable allemand et nordique de développe ment durable (Nachbaltigkeit) ou sous le vocable français de maîtrise de la mondialisation. Deux autres éléments jouent un rôle important. Toutefois. En premier lieu. L'Afrique est une zone stratégiquement moins sensible. renforcer la protection de l'environnement à l'échelle mondiale : voilà des objectifs qui la mobilisent beaucoup. : . Ifri.722 / POLITIQUE ETRANGERE Elle peut cependant être en désaccord sur la méthode retenue et tenter d'influer sur la politique américaine : c'est ce que l'on voit dans la crise irakienne actuelle. ils ne font pas l'objet de beaucoup de diver gences entre Etats membres. Le développement d'une aire de prospérité et de stabilité dont l'UE formerait le cœur. l'euro. rayonnement culturel de la francophonie). en s'associant à la Russie et aux pays de la rive sud de la Méditerranée. devrait cependant mieux utiliser cet outil pour défendre d'une façon plus cohérente ses objectifs et ses intérêts. Scénarios pour l'Union européenne. serait certain ement un élément de renforcement pour l'Europe 6. parvient à maintenir sa part mondiale dans la production et le commerce à l'horizon 2050. peut peser le plus. bien que son pétrole prenne de plus en plus d'importance. Mais la gestion de la monnaie unique comporte une double faille : elle ne s'est pas accompagnée de la mise en place d'un gouvernement économique européen pouvant dégager des priorités et prendre des décisions de politique économique . Il représente un marché de 300 millions de consommateurs. elle n'a pas de politique de change. la France a pu tirer quelques bénéf ices (soutiens à l'ONU. Colombani. L'Europe. en raison de sa proximité avec ce continent et de la dimension migratoire. De sa politique africaine. autant que le marché américain. 2002 (<www. par ses capacités et son degré élevé d'intégration. les Balkans et le Proche-Orient. Le Commerce international au xxie siècle. l'Europe ne peut se désintéresser de son sort. qui représente la moitié de l'aide publique au développement dans le monde (Union et Etats membres cumulés). et qui irait de la Russie à l'Afrique du Nord en pas sant par le Caucase. Favoriser le développement. Le seul critère de gestion est la stabil ité : stabilité des prix pour la politique monétaire conduite par la 6. où l'Europe. La dimension économique est d'ailleurs celle où l'Europe.org>) au scénario « chronique d'un déclin annoncé » s'oppose celui de la « puissance réinventée ». et aussi pour des raisons humanitaires. l'étude coordonnée par Ph.

l'euro baisse. Sans doute ceux des différents pays européens ne converg ent-ils pas nécessairement : on le voit en matière agricole. La puissance. tant sur le plan interne qu'externe. En la matière.allemand .UN PROGRAMME GEOPOLITIQUE POUR L'EUROPE ELARGIE / 723 Banque centrale européenne (BCE) . l'UE doit aussi penser le monde en termes de puissance. C'est là un chantier majeur pour le moteur franco . qu'elle puisse se pro téger des situations de monopole (comme celle de Microsoft) et qu'elle ne soit pas entraînée dans une spirale à la baisse des acquis sociaux. C'est une carence réglementaire de la mondialisation. c'est cette valeur mystérieuse qui s'attache à une personne ou à une entité. et inversement. . De tels mécanismes n'existent pas encore sur le plan de la protection sociale et des règles de concurrence. La définition crue de Raymond Aron (« la capacité d'une unité politique à imposer sa volonté à d'autres unités politiques ») s'est enrichie de distinctions plus subtiles. et qui amène les autres à prendre sa volonté en considération. permet à l'UE de définir un intérêt commun et de le défendre vis-à-vis des autres puissances commerciales. qui prenne aussi en compte ses propres intérêts en matière de croissance et d'emploi. la diversité culturelle et linguistique. non seulement au niveau des négociations commerciales multilatérales mais aussi à travers des normes internationales. soit elle se résigne à se mouvoir dans un environnement instable et se donne les moyens de conduire une poli tique économique et monétaire propre. Il lui faut également défendre. et d'un mécanisme inter national de règlement des différends à travers l'Organisation mondiale du commerce (OMC). L'UE doit pourtant faire en sorte que. Mais l'exis tence d'une politique commerciale commune. Au-delà des valeurs et des intérêts. Le second élément d'importance est le commerce international. ses intérêts soient préservés. stabilité des finances publiques à travers le mécanisme de coordination des politiques budgétaires des Etats (justement intitulé : Pacte de stabilité et de croissance). Il est illusoire de viser un euro stable dans un environnement monét aireet financier mondial fluctuant : quand le dollar monte. l'Europe a su se donner les moyens d'une gestion commune de ses intérêts. Soit l'Europe parvient à ériger son modèle de stabilité en norme mondiale (ce qui suppose un accord au moins avec les Etats-Unis et le Japon). sur ce plan-là également.

724 / POLITIQUE ETRANGERE comme celle de Joseph Nye Jr. la culture. mais elle oscille aussi en fonction de considérations conjoncturelles. mais elle est aussi ce qu'éprouvent les autres. dans des termes binaires. n'est pas sur une pente ascendante. et encore moins rival. en mesure d'émerger comme une puissance politico-militaire. La puissance américaine dérive d'une suprématie combinée dans de nombreux domaines : le militaire. lorsque l'économie américaine faiblit. des Etats-Unis. L'UE n'est pas non plus. à être « pour ou contre » les Etats- . en partie dans sa capacité d'union et de défense d'intérêts communs (par exemple dans le domaine économique et commercial). en raison de sa structure interne. Lorsque ces éléments se renforcent les uns les autres. La puissance se prouve. la recherche-développement. le choix ne peut se limiter. Seul un succès prodigieux de l'élargissement sur le plan économique pourrait compenser les facteurs de déclin. lorsque des pays se liguent contre les Etats-Unis ou les forcent à des concessions en matière commerciale. des conflits militaires ou des statistiques économiques. cette puissance décroît. Sa puissance réside en partie dans la capacité d'action (ou d'opposition) de ses Etats constitutifs. par exemple. L'UE a les moyens d'exercer une influence pour façonner son env ironnement régional et pour maîtriser la mondialisation. lorsque l'armée américaine démontre sa supériorité écrasante dans un conflit régional. par celui qui la détient. Les choix européens possibles Quelles sont donc les options possibles pour l'Europe. à travers. cette puissance s'accroît. L'UE. en vue de mieux défendre ses intérêts et d'accroître sa puissance relative sur la scène internationale ? Pour les raisons déjà évoquées. La courbe de la puissance suit une tendance longue déterminée par des facteurs structurels lourds (est-elle ascendante ou descendante dans le cas des Etats-Unis ?). Lorsque l'armée américaine s'enlise. les nouvelles technol ogies. Elle n'a sans doute pas les moyens de s'ériger en pôle entièrement distinct. pour des raisons économiques et démographiques. entre hard power (la puissance à pro prement parler) et soft power (l'influence). l'économie. lorsque bon nombre de pays se rangent sans tergiverser derrière les Etats-Unis.

qui rassemble les trois quarts de la population et des ressources énergétiques mondiales. La Russie n'est pas candidate à ce jour. Derrière le débat sur l'adhésion de la Turquie et de l'Ukraine. Z. . le Conseil européen devra décider si ce pays remplit ou non les critères de Copenhague définis en 1993. Il devrait être plutôt de « régler les variables du système euro péen ». La question se pose en revanche du sort des Etats tampons de l'ex-Union soviétique (Ukraine. Todd. Gallimard. L'Amérique et le reste du monde. 7. Bayard. Elle a plus ou moins promis à tous les Etats balkaniques (7 Etats aujourd'hui) qu'ils pourraient la rejoindre un jour. Elle a fait la même promesse à la Turquie. et si des négociations d'adhésion peu vent s'engager avec lui. en répondant aux trois questions géopolitiques essentielles qui structurent le document Solana : jusqu'où l'Europe doit-elle (et peutelle) s'élargir ? jusqu'où doit-elle suivre les Etats-Unis dans leur croi sade contre les « Etats voyous » ? jusqu'où doit-elle s'affirmer sur le plan militaire ? L'élargissement de l'UE est un facteur de stabilisation régionale et d'organisation de l'Eurasie . dans la perspective d'une UE partenaire des Etats-Unis. 8.Allemagne-Pologne-Ukraine (qualifiée de « colonne vertébrale géostratégique de l'Europe 7 »). ce qui nous conduit à 33 Etats membres. Moldav ie. L'adhésion de la Turquie n'est cependant pas acquise : en décembre 2004.UN PROGRAMME GEOPOLITIQUE POUR L'EUROPE ELARGIE / 725 Unis. E. Brzezinski. Après l'Empire. qui s'appuie sur la puissance russe et laisse l'Ukraine dans la sphère d'influence de cette dernière 8. Biélorussie). voire des Etats du Caucase (aujourd'hui membres. Il s'agit notamment de savoir si l'Ukraine (50 millions d'habitants) doit être laissée dans la sphère d'influence russe ou intégrée dans l'UE. 1997. l'UE comptera 25 Etats membres.cette masse continentale qui sert de réfé rence aux géopoliticiens américains. Paris. la ques tion sous-jacente est aussi de déterminer jusqu'où l'UE peut s'élargir sans remettre en cause son équilibre et son fonctionnement internes. et dont l'Europe constitue le prolongement occidental. et qui pourrait un jour absorber la Russie elle-même. En 2004. Emmanuel Todd envisage au contraire une Europe plus autonome par rapport aux Etats-Unis. Paris. Zbigniew Brzezinski défend la collaboration France. Le Grand Echiquier. Essai sur la décomposition du système américain. avec la Turquie et la Russie. 2002. du Conseil de l'Europe).

c'est la question des valeurs. Une autre. L'attitude face à l'Iran est un autre cas où l'approche militaire pourrait entrer en conflit avec une approche par le multilatéralisme et le dialogue (en vue de l'acceptation par Téhéran des contrôles ren forcés de l'Agence internationale de l'énergie atomique [AIEA]). des contours du droit d'ingérence. Dans les deux cas cependant. Toute la difficulté est de définir une ingérence légitime qui ne soit pas . La dernière crise irakienne a montré au contraire une opposition directe et flagrante entre. L'action militaire s'est arrêtée en deçà. On relèvera que. Il peut y avoir convergence entre ces deux attitudes. les Américains et une partie de leurs alliés. d'un côté. mais ont disposé d'une assise multilatérale large qui a abouti à la mise en place d'une administration de l'ONU au Kosovo). un ensemble de pays d'Europe et du monde. négocié par Washington avec Pyongyang. comme l'ont montré à la fois la première guerre contre l'Irak (légitimée par l'ONU) et la guerre contre la Serbie (où Américains et Européens ont pris quelques libertés par rapport au droit international du recours à la force. dans le cas de la Corée du Nord.726 / POLITIQUE ETRANGERE Peut-on poursuivre l'approfondissement politique dans une Europe à 25 ou plus ? Faut-il dissocier une « Europe puissance » resserrée (bâtie autour du couple franco-allemand) d'une « Europe espace » élargie ? Ou faut-il déclarer irréaliste et caduc le projet très français d'Europe puissance ? La deuxième question qui se présente à l'Europe a trait à la politique des Etats-Unis vis-à-vis des Etats voyous. à privilégier une vision du monde fondée sur le multilaté ralisme et le dialogue des civilisations. Une première attitude peut consister. et. sinon à surenchérir sur les actions hostiles de Washington. fait aujourd'hui peser une menace accrue sur la sécurité internationale. le changement de régime ne figurait pas dans les objectifs de l'intervention. sous couvert de lutte contre la prolifération des armes de destruction massive et contre le terrorisme. à cautionner la politique américaine. sur le point de se doter de l'arme nucléaire. de l'autre. du rap port entre le droit et la puissance. Ce qui est en jeu dans ce débat. décidés à intervenir militairement pour renverser le régime de Saddam Hussein. qui dérogeait aux règles du régime international de nonprolifération nucléaire : la conséquence est que la Corée du Nord. les Européens ont soutenu en 1994 un accord politique. qui préconisaient le recours accru aux inspecteurs de l'ONU.

L'UE. . selon les mots d'Emmanuel Todd. pour gagner en crédibilité et en puissance sur la scène internationale. et dans une complémenta rité avec les Etats-Unis (cf. L'UE pourrait se donner comme objectif de se transformer en puissance militaire. Elle envisage d'ailleurs d'institutionnaliser sa coopération avec l'ONU pour la gestion des crises. plus qu'une organisation de bienfaisance et de maintien de l'ordre. L'intervention en cas de menace à la paix et à la sécurité internationales est conforme au droit international (cf. mais il est important que les Etats membres conservent une capacité de projection militaire pour intervenir avec ou sans eux. comme les Etats-Unis (le hard power). Les Européens doivent décider s'ils veulent défendre une vision du monde qui puisse être lue comme arbitraire.UN PROGRAMME GEOPOLITIQUE POUR L'EUROPE ELARGIE / 727 l'arbitraire de la puissance. L'intervention pour des raisons d'urgence humanitaire n'est en revanche pas codifiée. Elle peut au contraire privilégier une gestion civile des conflits à l'aide de l'outil diplomatique. et renforcer en même temps ses capacités mili taires de maintien de la paix (ce qui s'intègre dans une stratégie du soft power). ou au contraire une culture égalitaire et universelle des relations internationales. et qu'ils ren forcent dans le même temps leur base commune de technologie et d'armement. Même fondée sur les droits de l'homme et la démocratie. humanitaire. Un compromis avec les Etats-Unis sur cette ques tion conditionne la restauration du partenariat transatlantique et le rôle de l'OTAN. les Balkans. doit être plus qu'une puissance civile. mais elle suppose au moins un accord des membres permanents du Conseil de sécurité sur l'évaluation de cette menace. bien que l'affaire du Kosovo ait créé un précédent. l'Iran. Dans les Balkans comme dans l'opération en RDC. écono mique. c'est dans le maintien de la paix qu'elle s'illustre. le chapitre VII de la Charte des Nations unies). Le troisième choix qui s'offre à l'Europe concerne son degré d'implication dans la gestion des crises régionales. la Corée du Nord. l'intervention pour renverser des régimes en place jugés déplaisants ouvre quant à elle la porte à l'arbitraire. La plupart des crises importantes ne peuvent se régler que par une combinaison de négociation et de menaces. Il n'est pas réaliste qu'elle se transforme dans un avenir pré visible en puissance politico-militaire à l'égal des Etats-Unis. le conflit israélo-palestinien).

Le fait que la France et le Royaume-Uni soient des puissances nucléaires. L'unanimité continuera donc d'être la règle. le Royaume-Uni vers les Etats-Unis. TUE n'est pas assez forte pour apporter des réponses simples. la Convention sur l'avenir de l'Europe n'a pas modifié fondamentale ment le système de prise de décision dans la politique étrangère et de sécurité.728 / POLITIQUE ETRANGERE La nécessaire synergie entre l'Union européenne et les Etats Comme le montre le document Solana. à l'occasion de la crise irakienne. Elle développe aussi des capacités de décision et d'action dans le domaine militaire. L'Allemagne a les yeux davantage tournés vers l'Est. Elle dispose de moyens considérables pour l'aide au développement. membres permanents du Conseil de sécurité. l'aide à la reconstruction. dans une contribution commune avec l'Allemagne. La France avait accepté. définitives aux trois questions ainsi posées. encore plus. qui fusionnera les postes de Haut Représentant pour la PESC (tenu aujourd'hui par Javier Solana) et de commissaire . de l'OTAN). Il est significatif que la démonstration de force américaine. tranchées. L'Europe s'est affirmée dans le domaine économique. la France vers la Méditerranée et l'Afrique. sauf celles ayant des implications en matière de sécurité et de défense (ce qui faisait déjà un champ d'exception très large). La Convention a décidé la création d'un « ministre européen des Affaires étrangères ». Mais rien ne peut se faire dans ce domaine sans un accord de ces trois capitales. Elle est prise entre le marteau (la puissance américaine) et l'enclume (les Etats qui la composent). mais aussi la réapparition d'un clivage (l'alliance franco-allemande contre un anneau de pays hostiles) qui rappellerait presque le meilleur temps de l'équilibre européen. ait entraîné non seulement la rupture du cadre de la PESC (et. que les décisions se prennent désormais à la major ité qualifiée. Le Royaume-Uni s'y est opposé. En même temps. n'est pas sans importance. l'aide humanitaire. Non qu'il ne faille pas tenir compte de l'avis des autres Etats membres. Les intérêts et les traditions des Etats membres en matière de poli tique étrangère peuvent encore diverger. Ces trois pays jouent un rôle plus important que les autres dans l'affirmation d'une poli tique étrangère européenne. Elle peut se faire respecter dans le domaine de la politique commerciale.

l'Afrique des Grands Lacs. Il ne doit pas servir à piéger les volontés. une capacité d'organisation de la périphérie européenne et d'influence sur la mondialisation. Les Etats doivent insuffler de la volonté et apporter également des moyens. L'affirmation du rôle géopolitique de l'UE dépendra d'une bonne interaction entre les institutions européennes et les Etats membres. Ils doivent aussi rester libres d'exprimer des divergences avec la politique américaine. en tenant compte de la volonté des Etats les plus importants et en faisant preuve de persuasion vis-à-vis des récalci trants.). Il sera aussi de préparer et de faciliter la prise de décision en matière de poli tique étrangère. ■ . Mais les Etats membres conserveront une liberté de jugement et d'action. Ce ministre sera pourvu d'un service diplomatique européen et coiffera (comme le fait aujourd'hui le Haut Représentant pour la PESC) les différents émissaires européens (pour les Balkans. des moyens. Ils resteront libres d'envoyer ou non des troupes dans un conflit.UN PROGRAMME GEOPOLITIQUE POUR L'EUROPE ELARGIE / 729 pour les Relations extérieures (tenu par Chris Patten). etc. Le cadre européen doit offrir une garantie de concertation. notamment dans le domaine militaire. d'efficacité. Le rôle de ce ministre sera d'assurer une meilleure coordination entre les moyens économiques dont dispose l'UE et les objectifs de la PESC. Les institutions fournissent un cadre d'action. une légitimité. comme ce fut le cas cette année. Dans certains cas. le Proche-Orient. une synergie pourra s'enclencher. d'action à long terme.