Husserl.

Le sens des choses

Par Nicolas Dittmar www.contrepointphilosophique.ch Rubrique Philosophie 19 février 2012
L’objectif de cet article est de retracer la genèse de la phénoménologie transcendantale de Husserl en nous penchant sur ses premiers écrits, la Philosophie de l’arithmétique et les Recherches logiques. Cet angle d’analyse permet d’examiner les problèmes fondamentaux de la phénoménologie, en particulier à travers les concepts mathématiques de nombre et de quantité, ce qui nous conduit dès le départ de poser la question de la subjectivité dans la constitution de toute connaissance et introduit le motif de l’intentionnalité. Ce cadre étant posé, nous pouvons développer la critique centrale du psychologisme dressée par Husserl et analyser les autres concepts fondamentaux de la phénoménologie comme ceux de la réduction, de l’évidence et de l’intuition, qui apparaissent dans l’Idée de la phénoménologie puis dans les Idées directrices. Cet article se veut donc une récapitulation et une synthèse de la méthode phénoménologique et de la dimension transcendantale de la conscience qu’elle permet de mettre au jour. Nous espérons par là contribuer à réhabiliter, non seulement le sensible dans la sphère du logos, mais plus fondamentalement la subjectivité humaine telle qu’elle peut apparaître dans son rôle de constitution du sens et de liberté individuelle.

INTRODUCTION La réflexion de Husserl se présente comme une recherche des fondements1 ultimes de la connaissance, qu’il s’agisse du fondement d’une vérité mathématique, logique, ou éidétique, fondée sur la thèse d’une législation innée de l’entendement, qui garantit le possibilité d’une adequatio rei et intellectus. En ce sens, la philosophie de Husserl vise une reconquête de la rationalité fondée sur la clarté et l’évidence de l’intuition, que le fondateur de la phénoménologie qualifie de principe des principes. La raison devient ainsi, non pas seulement une faculté d’abstraction mais une faculté de retour aux choses conjointe à un « vivre » auquel elle donne sens : c’est le vécu, logique ou perceptif puis intuitif, qui est au centre de l’analyse phénoménologique parce qu’il se comprend comme intentionnalité. L’intentionnalité est le alors pivot de la réflexion
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Comme le remarque Paul Ricoeur, « si le problème de Husserl est celui du fondement, sa marche est une radicalisation progressive de la question même du fondement. D’abord, à première approximation, le fondement dune vérité logique ou mathématique, c’est son essence ; mais en seconde approximation, l’essence se révèle comme sens visé, par conséquent comme phénomène pour l’évidence », A l’école de la phénoménologie, Vrin, 2004, p. 165. Tel est le sens du lien étroit qui révèle toujours chez Husserl le souci d’articuler logique formelle et logique transcendantale, dans le cadre d’une critique de la connaissance fondée sur l’élucidation de l’a priori de la corrélation universelle entre le vécu intentionnel et la chose, entre la noèse (pensée) et son noème (objet intentionnel).

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145. Si « toute conscience est conscience de quelque chose ». En ce sens. il s’agit de « commencer par caractériser psychologiquement l’abstraction qui conduit au concept ( propre) de la quantité et ensuite aux concept de nombre » (p. le sujet s’ouvre à l’immanence de ses vécus subjectif purs tout en offrant à la conscience la clara et distinta perceptio de l’objet visé à l’extérieur d’elle–même. p.19) : « il faut d’abord remarquer que ce que nous cherchons. selon la belle expression husserlienne d’une transcendance dans l’immanence. PUF. car elle est le lieu de ce que R. 2 . en tant que fondé sur l’intuition donatrice originaire qui permet la constitution d’une connaissance authentique possédant une valeur éidétique. il faut se pencher sur le premier écrit de Husserl. et au rôle central que joue la pratique de la réduction phénoménologique – épochè – qui permet de restaurer le sens des choses et d’achever l’exploration de l’intériorité dans le cadre d’une dialectique entre l’attitude naturelle et l’attitude transcendantale. Enfin nous examinerons ce qui permet d’accéder à l’évidence grâce à la faculté de la l’intuition. 1972. qu’elle soit logico-mathématique. nous analyserons le concept d’intentionnalité à partir d’une critique du psychologisme. puisque l’individu a directement accès aux choses grâce à une vision des essences. 2 HUSSERL. I°/ Le concept de nombre A – Le vécu logique comme origine de l’intentionnalité Pour comprendre le sens de la phénoménologie. mais une caractérisation psychologique des phénomènes sur lesquels repose l’abstraction de ce concept […] Ce que l’on peut faire dans de tels cas. Nous commencerons par examiner le contexte et l’origine de la notion d’intentionnalité à travers une analyse du concept de nombre comme catégorie logique de la pensée. p. Barbaras appelle l’a priori de corrélation universelle entre un sujet pensant et le monde. c’est seulement ceci : montrer les phénomènes concrets à partir ou milieu desquels ils sont abstraits. elle ne se réalise en tant que subjectivité que dans la rencontre avec cette transcendance du donné. c'est-à-dire l’altérité d’une personne comprise comme alter ego. Dans un second temps. Philosophie de l’arithmétique. tout en montrant dans quelle mesure celle-ci est reliée à un vécu. qui analyse les concepts de nombre. de n’est pas une définition [logique] du concept de quantité. c'est-à-dire émane d’une subjectivité qui peut accéder aux essences grâce à l’intuition catégoriale. En effet. c’est l’intentionnalité qu’il faut supposer à la racine de tous nos vécus pour les soustraire à la seule analyse empirique et naturaliste : la subjectivité est douée de sens et il convient de pratiquer la réduction phénoménologique pour s’abstraire du monde naturel tout en restant neutre vis à vis du donné – neutralisation de la thèse d’existence ou épochè. la vérité n’étant plus seulement une notion logique ou un énoncé mathématique. de quantité. de relation ou encore de multiplicité. et tirer au clair le genre du processus abstractif » 2. la Philosophie de l’arithmétique. et/ou dans la découverte d’une loi d’essence. Comme l’écrit Husserl. 25 . éthique ou existentielle : cette découverte revient à l’entendement.husserlienne. qui permet de réhabiliter la question de la subjectivité transcendantale sans basculer dans le solipsisme. C’est récuser le dualisme kantien entre phénomène et noumène. mais une question de sens pour l’individu qui perçoit les phénomènes du réel : nous verrons comment cette nouvelle acception de la vérité se dessine dans le lieu même de l’évidence.

ni des objets de la conscience au sens de la psychologie inductive et explicative de la conscience – psychologisme – mais un acte psychique de relation intentionnelle qui implique un retour au phénomène concret. p. Des significations qui ne seraient vivifiées que par des intuitions lointaines et imprécises. PA. cit. 3 . même lorsque nous nous représentons le concept général de quantité. Ainsi. mais à la manière d’intuitions partielles séparées pour elles-mêmes. et cela. et comprendre leur signification. Dans ce cadre. 6.240) et nous appréhendons aussitôt une multiplicité de gens ou d’étoiles. c'est-à-dire d’une compréhension symbolique des mots. op. à la chose telle qu’elle existe dans la perception et l’intuition du réel3 : « Les concepts logiques. Nous voulons 4 retourner aux choses elles-mêmes » . Tome II. le nombre n’est pas une pure abstraction indépendante du « témoignage de l’expérience ». concernant des concepts. « nous entrons dans une salle pleine de gens ». ce qui le caractérise psychologiquement n’est pas la même chose que ce qu’il vise. cit. il est une relation ou liaison émanant d’un acte psychique qui vise un sens. il se réfère à une multiplicité qualitative comme l’ensemble formé par les « sept collines de Rome ». c’est un vécu logique. p. etc. 3 « Aucun concept ne peut être pensé sans fondation sur une intuition concrète. c’est l’intuition unitaire totale de la multiplicité : « dans la multiplicité sensible ne sont précisément pas contenues à la manière de propriétés. nous ne voulons pas absolument pas nous contenter de simples mots. p. Recherches logiques. avec leurs multiples particularités. 5 HUSSERL.. telle que nous l’avons tout d’abord dans nos réflexions sur le sens des lois établies en logique pure.Le concept de nombre représente une quantité et la question est de savoir comment se représenter des quantités ou des nombres dont la représentation propre implique la présence dans le contenu intuitionné de « caractères quasi qualitatifs qui sont immédiatement remarquables et qui sont les indices que nous sommes face à une multiplicité ? Par exemple. Ce qui est logique et qui relève de l’analytique pure. conformément à leur constitution caractéristique intrinsèque : le nombre n’est pas une simple quantité. des vérités. 4 HUSERL. qui ne sont ni pur concept. ou bien « nous levons les yeux vers le ciel étoilé » (p. op. C’est ce sens visé à travers l’essence du concept du nombre qui fournit la base de la distinction centrale que fait Husserl entre les constituants réels d’un vécu et la chose ou le phénomène visé. c'est-à-dire son noème : ce qu’est un vécu intentionnel.. L’enjeu philosophique qui s’annonce dès la Philosophie de l’arithmétique est donc de réconcilier l’abstraction avec l’existence d’une conscience qui utilise le nombre pour se représenter les choses elles-mêmes. 96. des jugements. 1. Ou encore qu’il s’agisse de la liaison collective entre une rangée de soldats. elles le sont de telle façon que dans les circonstances données elles attirent sur elles un intérêt prédominant et unitaire. il faut postuler que le genre abstractif n’est possible que par l’existence d’une « constitution intrinsèque caractéristique » de phénomènes concrets qui sont appréhendés par la conscience. 239. inauthentiques…ne saurait nous satisfaire. nous avons toujours dans la conscience l’intuition de n’importe quelle quantité concrète dans laquelle nous abstrayons le concept général ». PA. un tas de pommes ou une volée d’oiseaux. doivent tirer leur origine de l’intuition […] Autrement dit. C’est précisément pourquoi notre intention à l’origine est de chercher à construire une représentation d’ensemble qui appréhende chacune de ces 5 intuitions partielles pour elle-même et qui la contienne unitairement avec les autres » . en tant qu’on leur attribue la valeur d’unités de pensée.

220. entre actes purement catégoriaux. PUF. comme le remarque Lévinas. que l’objet avec ses formes catégoriales n’est pas simplement visé comme dans le cas d’une fonction purement symbolique des significations.). Recherches logiques. Recherches logiques. C’est le contact originel de l’esprit avec les réalités que recouvre le nombre qui définit cette intuition. est catégoriale : « Déjà l’idée de l’intuition catégoriale pointe à l’horizon puisque la démarche de collection n’a rien de l’immédiat du sensible. qui l’atteint dans une certaine mesure ou dans un certain sens. Lire Husserl. peuvent elles se confirmer dans la perception. C’est donc cette corrélation essentielle entre les data sensibles de la perception et l’accès à l’idéalité logique dont elle découle qui est au cœur de la problématique phénoménologique. irréductible à un simple contenu logique et douée de sens. qui. 9 Husserl insiste sur étroite dépendance du sensible et du catégorial dans la constitution d’une intention de signification : « Nous avons qualifié de sensibles les actes d’intuition simple. Husserl définit cette corrélation en employant le concept d’intuition catégoriale. bien plus. mais précisément intuitionné ou encore perçu » . op. p. actes de l’entendement pur et actes mixtes. cit. 8 HUSSERL. à l’intérieur de la sphère des actes catégoriaux. Elles ne se 6 7 JOUMIER (L. Comment le significations de forme catégoriale. En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. de catégoriaux les actes fondés qui nous ramènent immédiatement ou médiatement à la sensibilité. et y trouver leur remplissement adéquat ? Husserl nous répond : « cela ne signifie rien d’autre sinon qu’elles se rapportent à l’objet lui-même dans sa formation catégoriale . 3. Ellipses. p. LEVINAS. comme telle. in. Comme le remarque Laurent Joumier. mais qu’il est mis lui-même sous nos yeux. cette intuition étant comprise comme lien psychique qui produit la synthèse en tant qu’intention qui est. qui anticipe sur les Ideen : « Mais surtout la notion du subjectif impliquée dans ces analyses [arithmétiques] tranche sur celle du psychologisme de l’époque : la subjectivité n’est pas abordée comme un contenu de la conscience. 58. C’est en ce sens que Lévinas décrit l’enjeu de la Philosophie de l’Arithmétique. précisément dans ces formes . 16. est une absurdité ».C’est soutenir que par le nombre le phénomène apparaît à la conscience et acquiert par làmême son caractère éidétique. qui ne serait pas fondée dans la sensibilité. en d’autres termes : que 8 l’objet n’est pas seulement pensé. tel est pour Husserl. 2007. 175. la tâche principale de la philosophie »6. mais comme une noèse qui pense quelque unité objective.. mêlés de sensibilité. T. qu’une intuition catégoriale. ce qui définit le programme de la phénoménologie en tant que psychologie descriptive des vécus logiques et introduit déjà le motif de l’intentionnalité. p. donc une vision évidente de l’entendement. B . plus ou moins remplie9.Intuition sensible et intuition catégoriale : l’intention comme acte de signification Si le nombre est une quantité qui comporte des moments figuraux et qui implique un acte de visée de la conscience. Vrin. L’arithmétique ne se ramène pas à un jeu de la causalité psychologique. dès 1891. 2003. C’est donc dans l’intuition catégoriale que se relient les perceptions singulières. « comprendre le sens authentique des concepts ou des procédés [mathématiques] que nous utilisons en mettant au jour les opérations subjectives qui les ont produit. 4 . elle permet de réhabiliter la fonction de la subjectivité comme constituante par l’intermédiaire de l’intuition. 2006. n’en constitue pas moins l’accès originel aux formations artihmétiques »7. mais à des unités de sens. Tome 3. Il est cependant important de distinguer. p. c'est-à-dire élevées à leur pure forme analytique que saisit la noèse. Il est dans la nature même de la chose qu’en dernière analyse tout ce qui est catégorial repose sur une intuition sensible. une pensée au sens le plus élevé.

que ce qui est vécu. Husserl introduit un nouveau concept d’abstraction. qui respecte l’acte spirituel de liaison ou de collection des perceptions adéquates qui remplissent les intentions de signification. c’est réhabiliter le fait psychologique qui ne conditionne pas le phénomène logique par sa réalité. HOUUSET (E. Elle nous fournit . au lieu du moment dépendant. 196. des essences . En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. surgit un caractère d’acte nouveau. comme les Ideen le montreront en distinguant entre les composantes réelles du vécu. les sensations par exemple. dans laquelle. 16.rapportent au sujet que par leur sens et dans la mesure où le sujet est pensée… L’intentionnalité de la conscience qui permettra dans les Logische Untersuchungen de comprendre l’idéal et sa situation par rapport à la pensée. et par là nous venons de prononcer. le mot qui nous apporte le salut : nous cherchons en effet une clarté intuitive sur l’essence de la connaissance. C’est soutenir. la Philosophie de 10 l’Arithmétique » . et ses corrélats objectifs (realen) : l’intention comprise comme acte psychique inaugural est ce qui relie la subjectivité aux choses elles-mêmes. de concilier ainsi l’unité de l’idée avec la multiplicité des actes qui la pensent. en fait. c’est son idée. nous avons donc à élever intuitivement les objectivités générales de cette sphère à la conscience-du-général. Recherches. comme dans les Recherches logiques. mais de l’abstraction idéatrice. mais les objets sont idéalement présents dans ces contenus. L’intuition catégoriale ne supprime donc pas l’intuition sensible dans laquelle un objet se constitue d’une manière simple et directe. qui devient objet de conscience. Tome 3. La connaissance fait partie de la sphère des cogitationes. p. l’abstraction idéatrice12. 5 . semble-t-il. comme le remarquer justement Emmanuel Housset11 On retrouve cette corrélation dans l’introduction par Husserl d’une nouvelle définition de l’abstraction. Seuil. fondé sur l’enchevêtrement des évidences intuitives auxquelles elle emprunte sons sens complet : toute la critique qu’annonce la Philosophie de l’arithmétique à partir du concept de nombre consiste à affirmer. p. Abstraire n’est donc plus dans cette perspective séparer des éléments issus de la perception sensible d’objets pour subsumer leurs caractère commun sous l’identité d’un concept purement logique. logiques. op. par là. des species. fournissant le concept authentique phénoménologique d’ a priori qui a manqué à Kant. mais qu’il est déjà une intention : les contenus de la pensée. cit. 10 11 LEVINAS. et une doctrine de l’essence de la connaissance devient possible ». anime déjà.. in L’idée de la phénoménologie. c’est la sensibilité qui s’idéalise et devient intelligente ». op. que l’objet de la pensée n’est pas un contenu psychologique que l’on pourrait isoler et expliquer selon des lois de causalité. 109. qui devient un être donné actuel » . est distinct de ce qui est pensé. sont vécues.. caractère dans lequel apparaît une nouvelle espèce d’objectivité…Naturellement je ne veux pas parler ici de l’abstraction au simple sens de la mise à part d’un moment dépendant quelconque dans un objet sensible. Husserl et l’énigme du monde. comme objets d’une intellection évidente. cit. 2006. contre le psychologisme. 13 HUSSERL. qui permet de penser le sens de l’intuition catégoriale comprise comme acte complet : « L’abstraction se manifeste sur la base d’intuitions primaires et. Epiméthée. p. 12 HUSSERL revient dans L’idée de la phénoménologie sur la dimension heuristique de ce concept d’abstraction : « Une chose semble cependant nous aider : l’abstraction par idéation. mais par le sens qui l’anime. Points/Essais. « au contraire. son 13 être général. p. sans lien avec la subjectivité. PUF. et c’est en ce sens que l’on peut parler d’intentionnalité qui vise ces objets idéaux. 120.). des généralités. avec l’intuition catégoriale. 2000.

qui consiste à accueillir la nature comme un donné brut qu’il s’agit d’observer de l’extérieur en éliminant tous les éléments subjectifs qui sont associés à l’analyse inductive de l’expérience que fait le scientifique de ce donné. calcul. L’enjeu de cette critique du psychologisme est donc d’autonomiser la logique en la dépouillant de tout naturalisme qui traite les états psychiques comme des données monolithiques et prétend à la scientificité de ses résultats : plus. PUF. doté d’une essence qui lui est propre et qu’il importe d’analyser rigoureusement…La psychologie n’a pas évalué ce que recèle le sens de l’expérience psychologique ni quelles exigences impose de lui-même à la méthode l’être au sens psychique »14. « Husserl. il tient pour acquis sans autre examen que l’expérience est le seul acte qui donne les choses mêmes. 1950. Comme le remarque Husserl au sujet de cette fausse interprétation naturaliste de l’empirisme. nous dit Husserl. n°5. C’est en ce sens. interdisant toute généralisation ou toute investigation du vécu. « elle a négligé de se demander dans quelle mesure ce qui est psychique. Or. et non pas éidétique. car elle ne s’intéresse pas aux vécus de la conscience qui interviennent dans le processus de l’analyse expérimentale : elle présuppose ce qu’aucun dispositif expérimental ne saurait produire : l’analyse de la conscience elle-même. donc toutes les normes et tous les idéaux absolus ». 1989. cette naturalisation consiste. avec l’exigence de fonder toute connaissance dans l’expérience. p. en se substituant à la philosophie et à la logique : sa méthode est de classifier les états psychologiques en les traitant comme des faits ou données de la conscience – perception. L’empirisme ne peut invoquer une évidence éidétique : il la nie » . 65 . pp. En limitant au nom de sa conception naturaliste le domaine des choses connaissables. évaluation quantitative. énoncé. est. Or cet alignement de la psychologie naissante aux sciences de la nature repose sur une naïveté. Idées directrices pour une phénoménologie. 685-698.II°/ Intention et phénomène : la constitution du vécu A – La critique du psychologisme Le pychologisme est une appellation survenue au début du XXème siècle. je cite. pp. Plus. Sa critique du psychologisme et sa conception d’une logique pure ». p. Revue de métaphysique et de morale. les choses ne sont pas purement et simplement les choses de la nature…c’est seulement à la réalité de la nature que se rapporte cet acte donateur originaire que nous nommons l’expérience […] L’expérience directe ne fournit que des cas singuliers et rien de général : c’est pourquoi 15 elle ne suffit pas. qui ne voit dans les rapports logiques que des schèmes fictifs et abstraits de relations mentales concrètes. il s’agit de contrer la dérive que représente le scepticisme de l’Ecole anglaise (Hume principalement). à réduire à un « fait de nature la conscience et toutes ses données immanentes à l’intentionnalité. La philosophie comme science rigoureuse. « La faute cardinale de l’argumentation empiriste est d’identifier ou de confondre l’exigence fondamentale d’un retour au choses (Sachen) mêmes. 33 & 40. XIXe année. rétention oubli etc…Cette prétention de la psychologie expérimentale en plein essor culmine dans ce que Husserl appelle une naturalisation de la conscience . HUSSERL. Gallimard. au contraire.). 68 16 DELBOS (V. au lieu d’être la manifestation d’une nature. Il se définit par sa prétention à fixer les règles de la connaissance. Comment alors traiter de ces liaisons idéales des concepts et de jugements sans en connaître l’enchaînement naturel et leur mode naturel d’apparition nous demande Victor Delbos ?16 14 15 HUSSERL. sept-oct 1911. 6 . et à réduire à des faits de nature les idées. que la psychologie est empirique.

un sentiment dont on peut déterminer les relations causales. d’observer pour induire les lois qui président à la production d’états psychiques (Husserl compare cette démarche à la statistique !). 7 . En effet. des concepts. ressent. qui est objet d’étonnement philosophique. l’une s’occupant des faits psychiques. contrairement à la psychologie qui prétend raisonner et formuler des théories sur la réalité qu’elle accueille naïvement comme donnée d’avance. n’est-ce pas légitimer la sphère de la subjectivité comme champ d’immanence de vécus purs qu’il s’agit d’élucider progressivement jusqu’à la production de la vérité comme Idée adéquate du monde dans lequel vit. agit et se souvient l’homme ? Nous touchons là à la thèse de l’idéalisme transcendantal de Husserl. c'est-à-dire délivré de tout préjugé naturaliste : la conscience n’est pas seulement en tissu ou un ramassis d’impressions et de sensations. Husserl cherche à retrouver l’Idée au sens kantien c'est-à-dire l’a priori de la corrélation universelle entre la conscience et les phénomènes). si logique traite des représentations. pour accéder à la vérité selon la définition traditionnelle de l’esprit à la chose ( adequatio rei et intellectus) Sur un plan méthodologique et logique (voire métaphysique. il faut donc bien distinguer la psychologie empirique de la psychologie éidétique. se souvenir…ne sont pas seulement la manifestation d’une nature observable en soi. juge. elle est douée de sens. c'est-à-dire par le principe de l’intuition sensible (puis catégoriale) qui nous permet. Husserl réfléchit prudemment à l’encontre du psychologisme et du naturalisme en général. qui renvoie à une logique de l’intuition des essences et donc à la véritable objectivité : l’objectivité est certes d’ordre expérimental mais elle implique une éidétique de la conscience pour devenir normative. qui érige la personne sensible en sujet absolu (monade). On le voit. des jugements. C’est dans cette perspective que l’on peut parler de vécus logiques. ce sont les données d’une conscience qui est tournée vers la réalité et qui appréhende ou interprète (Auffassung) sur le mode de l’étonnement (thème platonicien) les choses qui composent cette réalité.Autonomiser la logique par rapport à la psychologie est une condition préalable à une philosophie comme science rigoureuse. le restaurer dans ce qu’il d’énigmatique (et non de donné comme dans le psychologisme). l’autre s’occupant des vécus psychiques dans le flux subjectif de la conscience qu’il s’agit de constituer dans leur sens d’être au monde : éprouver un sentiment. la vérité d’un jugement en tant qu’évident est un état psychique. produire un jugement sur un état de choses. Mais retenons que la conscience est fondamentalement chez Husserl cette faculté qu’a l’homme de se tourner vers autre chose qu’elle-même. après la réduction éidétique. l’altérité dira-t-il dans ses derniers écrits. à la phénoménologie éidétique. et de donner du sens à ses appréhensions : toute conscience est conscience de quelque chose. des raisonnements et des démonstrations. de jugements et de calculs. comme unité spatiotemporelle et psychophysique qu’il s’agirait de découper selon des relations de causalité. en commençant par restaurer l’énigme du monde. Or s’étonner du monde. Husserl cherche à restaurer le fondement subjectif de la connaissance pure. c'est-à-dire les antécédents psychiques. et plus précisément. c'est-à-dire reliée au monde intersubjectif et historique. c'est-à-dire d’une logique pure qui justifie le motif transcendantal de la phénoménologie. de retrouver le véritable sens des phénomènes en tant qu’ils font sens pour notre vie. sans jamais se préoccuper de l’essence de la conscience. il n’en reste pas moins que ce sont là des phénomènes ou des opérations psychologiques : comment donc les propositions qui s’y rapportent ne seraientelles pas psychologiques elles aussi ? De même l’évidence d’une proposition vraie. elle est productive d’idées qui sont validées par l’investigation éidétique.

compris comme lien psychique en lequel s’opère la synthèse de la pensée et de l’intuition. c’est accomplir une abstraction à partir du vécu de signification. le cogito. 67. de le saisir à la fois dans sa singularité et 17 18 HUSSERL. 32.B – Les concepts d’intention et de vécu intentionnel Le concept d’intention est le pivot de la pensée philosophique de Husserl en ce qu’il permet d’établir la relation du sujet. 28. comment peut-elle sortir au-delà d’elle-même et atteindre avec sûreté ses objets ? La présence des objets de connaissance dans la connaissance qui. Cette manière qu’a pour la pensée de contenir 19 idéalement autre chose qu’elle – constitue l’intentionnalité » . in En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. Opposés à elles. analogue à l’abstraction du rouge à partir d’un objet rouge que nous percevons. L’intention. p. C’est cette propriété qu’à la conscience d’être hors d’ellemême qui confère à l’intentionnalité sa dimension constitutive comprise comme lieu d’élucidation des fondements de la connaissance. L’idée de la phénoménologie Comme le remarque Lévinas. Il a une base phénoménologique ». C’est cette interrogation centrale qui nous amène à postuler le concept d’intention. les concepts que nous en déduisons. 2006. p. Vrin. Vrin. 2004. il y a les objets connus. les vécus qui leurs sont associés. Ce qu’on pourrait appeler le réalisme platonicien de Husserl. C’est là toute l’originalité de l’intention par rapport à l’association… Le pensé est idéalement présent dans la pensée. leurs principes et leurs lois sont des objets qui ont une existence idéale et qu’ils demeurent ce qu’ils sont quelles que soient les conditions subjectives. Ces actes visent des objets par l’intermédiaire de significations qui sont en elles-mêmes des unités objectives dépourvues de tout caractère psychique. « Husserl ne reproche pas seulement au nominalisme de se perdre dans l’aveugle jeu de l’association où le mot devient un simple son verbal. psychologiques. p. résulte ainsi de la réflexion sur l’intention qui vise l’objet idéal. 19 LEVINAS. la conscience vise une signification qui est irréductible à un contenu psychologique qui serait déterminé est expliqué par des lois de causalité. Ce qui confère leur signification aux expressions. comment maintenant la connaissance peut-elle s’assurer de son accord avec les objets connus. 2007. mais de méconnaître la conscience sui generis qui vise ou atteint l’idéal comme tel… Dans ce sens. à son objet le cogitatum. Une signification est donc pour Husserl l’unité idéale embrassant des intentions de signification qui lui correspondent. dans lesquelles nous en prenons connaissance. la connaissance est un vécu psychique : une connaissance du sujet connaissant. Le concept d’intention doit ici être compris comme moyen de réfuter le psychologisme. Ellipses. En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. Comme le remarque Emmanuel Housset. les objets idéaux existent véritablement. donc finisse pourtant par redevenir subjectif ? ». in Lire Husserl. Or. « la signification de ma phrase. « La signification du mot n’est donc pas un rapport entre deux faits psychologiques ni entre deux objets dont l’un est le signe de l’autre mais entre la pensée et ce qu’elle pense. historiques etc. Les Recherches logiques mentionnaient déjà cet écart entre l’objectivité du contenu de la connaissance et le tissu formé par la subjectivité des vécus psychiques liés à la perception de l’objet : « comment faut-il comprendre que l’en soi de l’objectivité parvienne à la représentation et même à l’appréhension dans la connaissance. Appréhender la signification en son sens logique. et comme rempart contre le scepticisme18. ce sont des actes spécifiques que Husserl appelle « intentions de signification ». en montrant que les choses. : par l’intention. pour la pensée naturelle. devient une énigme »17. « le » jugement que j’énonce. mais ce sont des objets idéaux qui demeurent identiques quel que soit celui qui les signifie ». va de soi. 8 . ce ne sont pas les vécus qui chaque fois accompagnent mes expressions et qui sont chaque fois différents. comme unité idéale. ou l’intentionnalité est un vécu qui a ses lois propres et qui permet à la conscience de rencontrer l’objet de connaissance. Comme le remarque Lévinas. Cette relation originaire est une énigme pour Husserl : « Sous toutes ses formes.

mais ils ne sont pas vécus » . animant ces impressions de ses intentions ojbjectives. les traversant plutôt pour atteindre l’objet et ses propriétés. p. ou encore » dans le même sens de cette distinction entre le contenu psychique et l’objet visé. 1992.dans son idéalité mathématique : elle découle d’une interrogation ontologique sur l’a priori de la corrélation entre l’être et la chose. L’intention de signification devient donc objective24 par l’appréhension (Auffassung) de l’objet intentionnel : c’est un acte de donation de sens. ou les aperçoivent. Conscience comme désignation globale pour toute sorte d’actes psychiques. Jérôme Millon. V. Epiméthée. Tome 2. La philosophie comme science rigoureuse. 1972. c’est aussi un acte d’appréhension (Auffassung) (ou d’interprétation ou d’aperception) de ce contenu : c’est par cet acte intentionnel que le vécu acquiert sa relation à l’objet : « Les sensations tout comme les actes qui les appréhendent. 87. ce qui donne sens au contenus de sensation et d’appréhension en y introduisant l’intentionnalité – seconde acception de la conscience évoquée plus haut. « c'est-à-dire de telle sorte que toute relation avec l’existence empirique réelle (reale) (avec des hommes ou des animaux de la nature) soit exclue : le vécu au sens psychologique descriptif (phénoménologie empirique) devient alors un vécu au sens de la phénoménologie pure »22. Conscience comme perception interne des vécus psychiques propres. p.. 9 . Comme le souligne Husserl dans La Philosophie comme science rigoureuse : « Comment l’expérience. et qui fondent la phénoménologie comme science descriptive des vécus intentionnels : « Conscience comme ensemble des composantes phénoménologiques réelles (reelle) du moi empirique. Pour comprendre comment le sujet atteint la chose et lui donne signification. la perception d’une maison). je n’entends pas des sensations auditives mais la chanson de la cantatrice ». fait singulier ou généralité. Cette première détermination du concept de vécu intentionnel renvoie à ce que Husserl nommera dans les Idées directrices la noèse. pp. §14. par contre. elle ne s’arrête pas auprès d’elles. il faut commencer par définir les trois acceptions distinguées par Husserl données au terme de conscience. apparaissent. Les objets. 145. p. une noèse qui atteint l’objet dans son 20 21 HUSSERL. par exemple la sensation de couleur. « Je ne vois pas des sensations de couleurs mais des objets colorés. L’animation ou appréhension. Recherches logiques. entendues. mais elles n’apparaissent pas objectivement . Introduction à la phénoménologie de Husserl. sont 23 perçus.nous apparaît » . 20 valables pour des choses dont l’existence est indépendante de tels jugements ? » . Grenoble. l’interprétation des impressions. comme toute visée intentionnelle. La perception. et sur la recherche des conditions de validité de cette corrélation. 176. 146-147. Recherches logiques. 2005. 27. 188. n’est donc pas la simple présence d’un contenu psychique. PUF. Epiméthée. 24 Comme le remarque Patocka. comprise comme éidétique descriptive des purs vécus : les actes noétiques sont donc ce qui informe une matière passive (les vécus psychiques. PUF. 184. Tome 2. est ce qui fait que l’objet -individuel ou idéal. « des actes diférents peuvent percevoir la même chose et cependant ressentir des choses tout à fait différentes ». est-elle en mesure de donner ou de rencontrer un objet ?… Comment le jeu d’une conscience commandée par la logique de l’expérience doit-il procéder pour énoncer des jugements objectivement valables. p. ou de vécus intentionnels »21. elles ne sont pas vues. p. ni perçues par un sens quelconque. c'est-à-dire comme tissu des vécus psychiques dans l’unité du flux des vécus. sont en ce cas vécues. 23 HUSSERL. comprise comme conscience. p. 22 Ibid. Le but de la phénoménologie est donc de délimiter le concept d’acte psychique quant à son essence phénoménologique. HUSSERL. « la conscience retient les impressions mais.

la conscience opère une synthèse d’identification : au lieu de penser seulement « le merle s’envole ». Renaud Barbaras tire les conséquences de cet nouvelle détermination de l’acte objectivant dans la définition de l’intentionnalité : « Cette analyse signifie donc que la conception husserlienne de l’intentionnalité est de type intellectualiste. je vois le merle s’envoler : la proposition formelle culmine dans la plénitude de la visée intentionnelle. et c’est sur le fondement de cet acte que les autres actes peuvent se rapporter à quelque chose. c'est-à-dire renferme nécessairement. car celui-ci n’est pas simplement donné. du « voir » théorique […] Il n’y a pas de désiré ou. 2004. c'est-à-dire dans un acte d’intuition originaire. Si nous voulons vivre dans les choses et auprès des choses. mais un processus unitaire. p. comme les actes de croyance. et grâce auquel nous possédons une conscience d’identité (la boîte que perçois peut changer de couleur et de position mais c’est la même boîte qui demeure perçue). ce qui n’est pas le cas du désir ou du souhait. Il n’y a pas de présence du désiré comme tel. p § 41. en lui. La qualité quant à elle peut désigner une pure représentation. Par exemple. cit…. 308. L’intentionnalité se dirigeant par essence sur un objet. être intentionnels. Ou encore il peut arriver que deux vécus intentionnels aient la même matière mais une qualité différente. Comme le remarque Patocka. Cette identification relève d’une connaissance éidétique qui porte sur la coordination légale réciproque des déroulements réels (reell) du vécu aux objectités qui en eux apparaissent. toujours déjà achevés et en quelque sorte fixés. « L’intentionnalité se révélant à la racine de la manifestation. Bref la présence se constitue dans un acte objectivant. il s’ensuit tout à fait logiquement une tendance de notre vécu à s’aveugler à son propre égard. cela ouvre une perspective entièrement nouvelle.sens idéal et logique. en surmontant le solipsisme cartésien. en ce qu’elle est caractérisée par un primat du rapport théorique. la constitution de l’objet. ne peut être atteinte que sur la base d’une conscience théorique. dans ce dernier cas. mais la qualité de ce souvenir peut varier et différer selon les vécus psychiques qui lui sont associés. un acte objectivant dont la matière totale est en même temps. op. par exemple lorsque différentes personnes croient. à une « matière intentionnelle ». comme ce qui est visé dans tout acte intentionnel. et cela d’une manière individuellement identique. L’intentionnalité est comme le remarque Emmanuel Housset un domaine de recherche apriorique qui détermine les conditions de l’apparaître de l’objet : par le vécu intentionnel. la matière de l’acte de représentation est la même (la soirée d’hier). p. La Transparence. Résultat insoupçonné. mais édifié dans l’activité intentionnelle. doué de sens […] L’intentionnalité. Tel sera le sens de la définition de l’acte objectivant donnée par Husserl dans la Recherche VI : les actes objectivants sont des actes qui comportent en eux-mêmes une relation intentionnelle à un objet. La réalité. en ce cas. impliquent une représentation de l’objet désiré ou souhaité et se comprennent alors comme actes fondés25. de réjouissant qui ne soit d’abord connu. et réhabilité le rapport direct et intellectuel à la chose. Recherches logiques. est représenté ». c'est-à-dire d’une objectivation : le monde se donne à nous dans l’attitude désintéressée et désaffectée de la connnaissance. SA matière totale ». la présence du désiré se confond avec ce qui. nous ne pouvons nous permettre de vivre à l’intérieur de nous-mêmes et de nous comprendre nous-mêmes […] L’intentionnalité est le lien unifiant qui fait que l’expérience de la conscience n’est pas un ramassis d’impressions et autres phénomènes. je peux partager le même souvenir de la soirée d’hier avec un ami. voire souvent dans le fait qu’il est. comme partie composante. fait apparaître comme trait essentiel l’orientation noétique… Les intentions ne se trouvent pas à la surface de la vie 25 Il est nécessaire en ce sens d’établir une distinction entre la qualité d’un acte et sa matière : « Tout vécu intentionnel ou bien est un acte objectivant ou bien a un tel acte pour « base ». du rapport de connaissance. mettent en doute. ne s’arrêtant pas normalement auprès du vécu. souhaitent. 10 . C’est en ce sens que l’intentionnalité est à l’origine de la constitution du phénomène. qui bien qu’ils soient des vécus intentionnels. de l’apparition de l’objet. de souhait ou de souvenir. in Introduction à la philosophie de Husserl. à oublier de se voir comme il est. « la même chose ». c'est-à-dire l’autre de la conscience. Husserl. comme les perceptions et les jugements. etc. telle que Husserl la thématise. il devient possible de suivre la genèse. L’intentionnalité nous apparaît comme un processus actif dont nous ne nous doutons pas dans l’expérience courante où nous nous contentons de résultats nus. 76.

Cette concordance est vécue dans l’évidence. p. en tant que corrélat d’un acte identifiant. ce qui renvoie à la troisième acception du concept de conscience évoqué plus haut. « une Idée qui gît à l’infini ou encore une Idée au sens kantien ». 26 dissimulés dans l’obscurité. p. une visée qui s’accomplit de manière plus ou moins conforme à son but. une identité : la pleine concordance entre le visé et le donné comme tel. c’est toujours. l’évidence est un concept qui s’inscrit dans une critique transcendantale de la connaissance : l’évidence est une « méthode grâce à laquelle les concepts fondamentaux de l’analytique sont engendrés originellement »29. L’évidence est conscience d’identité. une structure de la subjectivité transcendantale27. cit. qu’il soit historique ou génétique. pour que l’objet lui-même puisse devenir le guide du dévoilement des accomplissements subjectifs impliqués. in Recherches logiques. constitution d’un identique par-delà la multiplicité des vécus. cette évidence est logique et comporte un lien originaire de fondation avec l’expérience du monde. est donné-en-personne. En ce sens. Elle est ce en quoi apparaît l’objet en chair et en os. qui serait exempte de la contribution de la subjectivité dans la mise en présence de l’objet visé intentionnellement . de plus en plus latents et lointains » .. dans et par la spontanéité de la pensée qui parvient néanmoins à des résultats objectifs : l’intentionnalité nous ouvre ainsi à une réflexion transcendantale. la constitution d’une identité à travers une multiplicité de vécus pouvant s’y rapporter qui se réalise. op. en tant que corrélat d’une identification par coïncidence. qu’il faut faire apparaître par une série d’ « examens réducteurs »30. Qu’il s’agisse de l’évidence d’un objet idéal ou de celle d’un objet réel comme une chose matérielle. 88 . L’évidence peut ainsi être caractérisée. En ce sens l’évidence a priori des principes logiques renvoie à l’évidence première de l’expérience. mais comme une intentionnalité vivante. Logique formelle et logique transcendantale. cit. par conséquent. un état de choses et. p.les faits décrits ont d’abord dû être préparés (à la manière d’une préparation pour le microscope). p 90. op. p 86 . p. 243. Introduction à la phénoménologie de Husserl. Husserl émet néanmoins une réserve à l’égard de Kant concernant la totalité et la synthèse des phénomènes dans une totalité : « Kant ne s’est jamais clairement rendu compte de ce qu’on entend par caractères propres de l’ « idéation » pure ou par appréhension adéquate des essences conceptuelles et de la validité génrale des lois d’essence. 29 HUSSERL. § 85. où le monde devient horizon. ? 11 . Tome 3. dépouillés par la compréhension du caractère objectivant de l’intention. de donation de sens objectivante et de constitution remplissante de l’ « être vrai ». Le thème de la réduction transcendantale s’annonce ici comme condition d’une analytique 26 27 Patocka. que. 28 Ibid. à savoir de rechercher les lois d’essence pures qui régissent les actes en tant que vécus intentionnels selon tous leurs modes. Mais il ne s’agit pas d’une évidence naïve. 30 Ibid. 151. § 70b. non comme une illumination immédiate. C’est un mode d’identification adéquate par laquelle s’opère la concordance entre l’intention et son objet intentionnel : « la vérité est. Aussi n’at-il jamais pu faire sien le seul but possible d’une critique scientifique rigoureuse de la raison . C – Evidence et vérité : vers la réduction phénoménologique L’évidence est le critère ultime de la vérité. en tant que l’évidence est la réalisation actuelle de l’identification adéquate »28.. exposées au regard comme des décors sur une scène…. le concept authentique phénoménologique de l’a priori lui a manqué.consciente. C’est en ce sens que la phénoménologie entend parvenir à l’unité objective sur le sol des phénomènes eux-mêmes. de façon analogue. § 39.

dans la plénitude de l’adéquation entre l’intention et son objet visé : tel est le sens de la subjectivité transcendantale. par conséquent. « il est ainsi manifeste qu’avec l’évidence Husserl refuse de s’en tenir à l’idée d’une vérité propositionnelle pour donner accès à une vérité proprement phénoménologique. cit. un naturalisme empiriste et positiviste voyant dans la seule expérience sensible la source de toute vérité et de l’autre un idéalisme qui tente de fonder la connaissance a priori sur une conception absurde de l’évidence comme sentiment33. op. consiste en fin de compte à identifier esprit et intellection. dans lequel il est posé comme existant que l’analyse phénoménologique cherche à découvrir. rattachée si étroitement à sa théorie de l’évidence. 33 Cf. 105-106. Or..il est la pénétration même du vrai. l’intellection . La théorie de l’intentionnalité chez Husserl. §145 12 . c'est-à-dire en tant que 32 liberté » . Husserl et l’énigme du monde.L’intuition comme faculté du retour aux choses L’intuition renvoie chez Husserl à la faculté de connaître les phénomènes par la vue. qui sont donnés dans l’évidence. Comme le remarque Emmanuel Housset. C’est le sens dans lequel l’objet est atteint et. Le miracle de la clarté est le miracle de la pensée. Ideen § 21 . cit.). et cette intellection c’est l’évidence. mais fait abstraction de sa vérité et de son rapport aux choses. c'est-à-dire l’évidence comme voir apodictique qui se réalise pleinement dans l’intuition des essences. celle des essences de choses. est la pénétration même du vrai : « L’évidence n’est pas un je ne sait quel sentiment intellectuel. Tout jugement vrai se fonde sur une vérité qui se donne dans l’évidence…la vérité logique est en cela reconduite à une vérité ontologique. La compréhension de l’intuition s’inscrit dans le cadre d’une opposition philosophique entre d’un côté. et intellection et lumière […] La lumière de l’évidence est le seul lien avec l’être qui nous pose en tant qu’origine de l’être. La relation entre objet et sujet n’est pas une simple présence de l’un à l’autre. celle des essences-limites des mathématiques. LEVINAS. En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. pp. c’est en elle qu’apparaît le phénomène. op. L’intuition a pour fonction universelle de donner la présence du phénomène comme vécu intentionnel dans le cadre de la plus stricte immanence. C’est cette réduction ou mise hors circuit de la thèse d’existence qui rend possible le regard éidétique. que ce soit l’intuition de l’individu empirique. III°/ Intuition et réduction phénoménologique A . Husserl. c'est-à-dire à l’être-donné de la chose dans la vérification évidente »31. pp. l’intuition doit être reconnue comme un voir immédiat de l’essence des choses. mais se comprend comme donation de sens et ouverture de la subjectivité à l’existence de cet objet même. 35-36. ou encore celle des idées régulatrices au sens kantien. L’évidence amène ainsi à renouveler le concept de représentation. en ce sens que l’intentionnalité qui s’accomplit en elle n’est pas simplement un jeu psychologique qui doit refléter en nous aussi fidèlement que possible un objet extérieur. mais la compréhension de l’un par l’autre. et devient une noèse sous cette forme éidétique : elle est ce sur quoi le regard de la réflexion peut se 31 32 HOUSSET (E.. qui en se fondant sur l’évidence.formelle qui identifie le jugement comme unité de sens. La raison est donc le processus même d’amener à l’évidence comme accomplissement d’un vécu.

à mettre hors jeu. qui légitime le sens du monde et celui de la logique au sens le plus large de ce mot (Grammaire pure. ce qui n’est qu’une prétendue possession d’une donnée par une réflexion surajoutée : il convient de laisser apparaître le phénomène tel qu’il est visé par la conscience. « C’est cet intuitionnisme renouvelé qui. p. les grands systèmes 39 spéculatifs comme celui de Hegel » . Comme le remarque Ricoeur. 39 PATOCKA. … 38 HUSSERL. amène les jeunes philosophes à une nouvelle méthode philosophique désignée. 37 RICOEUR. cit. ce revirement signifie une modalité nouvelle de la transformation de la philosophie en science. Toute la recherche est donc une recherche apriorique…la phénoménologie procède en élucidant par une vue. Ricoeur. Ne pas outrepasser les limites dans lesquelles un phénomène apparaît à l’intuition revient à mettre hors jeu la visée transcendante qui est entrelacée avec la vue. logique formelle et mathesis universalis. « l’intuitionnisme de base de l’épistémologie husserlienne n’est pas ruiné par la phénoménologie transcendantale ... 133. L’idéalisme transcendantal est tel que l’intuition n’y est pas reniée mais fondée »35. Comme le remarque Patocka. depuis Descartes jusqu’à Kant. perceptive. XXVI-XXVII. déterminant aussi. pp.diriger pour en reconstituer la dimension et l’implication subjectives de la corrélation du sujet avec le phénomène34 perçu ou visé. mais sans non plus outrepasser les limites dans lesquelles il se 36 donne » .comme phénoménologique. Préface à Idées directirces. 34 35 Husserl distingue en effet trois concepts de phénomène : …. Husserl ne cessera d’approfondir sa philosophie de la perception au sens le plus large d’une philosophie du voir […] je crois que l’on comprendrait Husserl si l’on arrivait comprendre que la constitution du monde c’est non une législation formelle mais la donation même du voir par le sujet transcendantal. Jérôme Million. Idées directrices…. RICOEUR. A une époque qui ne jure que par l’expérience comme source de toute science. Comme le souligne P. Husserl parle de cette primauté de l’intuition dans le procès de connaissance : « L’analyse est à chaque pas analyse de l’essence et étude des étatsde. Grenoble. au contraire. en le dépouillant de toute interprétation naturaliste. etc.. tâche qui domine toute la philosophie moderne. 36 HUSSERL. et la réduction loin de ruiner l’intuition en exalte au contraire le caractère primitif et originaire. cit. « c’est l’intuition soit sous sa forme sensible. Dès l’idée de la phénoménologie. qu’elle soit mathématique. Ainsi l’intuition marque l’ultime légitimation de toute croyance. §24. soit sous sa forme éidétique ou catégoriale. Comte et Bolzano.choses génériques qui sont susceptibles d’être constitués dans le cadre de l’intuition immédiate. au début du siècle.. op. L’idée de la phénoménologie. op. en tant qu’idéal. etc. 13 . 83. 2002.. D’où la formulation du principe des principes de la phénoménologie : « Toute intuition donatrice originaire est une source de droit pour la connaissance . Qu’est-ce que la phénoménologie.. On pourrait dire alors que dans la thèse du monde je vois sans savoir que 37 je donne » . tout ce qui s’offre à nous dans l’intuition de façon originaire… doit être simplement reçu pour ce qu’il se donne.). tel qu’il peut être vu et saisi au sens le plus strict. logique. en déterminant le sens et en distinguant le sens »38. p.

Ibid.. et se définit d’emblée contre toute dérive naturaliste : « il est nécessaire d’être en garde contre la confusion fondamentale entre le phénomène pur au sens de la phénoménologie et le phénomène psychologique. 69-70. entendus comme cogitationes. un phénomène pur. 14 . p. cit. objet de la psychologie comme science de la nature »40. pendant que rien n’est préjugé concernant l’existence ou la non-existence de cet être »43. l’Ur-impression.. La réduction phénoménologique ne nie pas le donné comme contenu de la conscience.. le vécu psychique en lui-même. 69. et qui est pour Husserl le sens même d’un phénomène compris comme transcendant : « le phénomène entendu en ce sens tombe sous la loi à laquelle nous devons nous soumettre dans la critique de la connaissance. quoique visé 42 en lui… est mise hors circuit. est la première chose dont ayons besoin »44. qui révèle son essence immanente comme une donnée absolue. c'est-à-dire suspendue » . op. qui n’offre plus rien d’une transcendance »41 : « Ainsi à tout vécu psychique correspond. L’intentionnalité est ce qui rend possible l’épochè elle-même : percevoir cette pipe sur la table. sous celle de l’épochè à l’égard de tout ce qui est transcendant. et c’est parce que la conscience est intentionnalité qu’il est possible d’effectuer la réduction sans perdre ce qui est réduit. La réduction phénoménologique ne perd pas le monde auquel la conscience se rapporte. sous forme de perception réduite.. ce se rapporter est une sorte de caractère en elles.B – Réduction et constitution La thèse de la réduction phénoménologique est exposée dans l’Idée de la phénoménologie sous le vocable de « réduction gnoséologique ». cit. La réduction. 42 Ibid. L’idée de la phénoménologie. la pipe n’est plus alors qu’un vis-à-vis (Gegenstand) et ma conscience le fondement radical et absolu qui est la source de la signification. car elle est intentionnelle. Ainsi la réduction nous fait accéder à la présence absolue et indubitable du phénomène dans l’évidence de la cogitatio : « une science des phénomènes absolus. p. La perception et d’une façon générale la cogitatio ou l’appréhension est un fait psychologique qui apparaît comme une donnée dans l’espace-temps objectif. pp. op. ou phénomène. L’idée de la phénoménologie. c’est non pas avoir une reproduction en miniature de cette pipe dans l’esprit comme le pensait l’associationnisme. c’est à dire de la constitution de l’objectité dans le cadre d’une phénoménologie transcendantale conférant validité aux phénomènes réduits : 40 41 HUSSERL. d’un être non contenu dans le phénomène. elle le biffe pour accéder à la donnée absolue immanente de l’expérience pure du phénomène visé par la conscience : « ce sont précisément de telles données absolues dont nous parlons alors . que nous allons d’ailleurs appeler déjà réduction phénoménologique.. mais viser l’objet pipe lui-même. 43 HUSSERL. 68. que j’obtiens une donnée absolue. même si celles-ci se rapportent intentionnellement à un être objectif. Toute position d’un être non immanent. nous pouvons néanmoins comprendre comment la perception peut atteindre ce qui est immanent. p. 44 Ibid. 72.. Si le monde demeure une énigme comme transcendance. sur la voie de la réduction phénoménologique.ce n’est que par une réduction. en mettant hors circuit la doxa naturelle (position spontanée de l’existence de l’objet) révèle l’objet en tant que visé.

Mais l’épochè ne devient constituante dans le cadre d’une critique de la connaissance et de la réflexion sur ses fondements que sur le plan éidétique : la phénoménologie se veut une science éidétique des vécus purs. par opposition aux sciences empiriques qui analysent des contenus de conscience en les traitant comme des faits observables et liées entre eux selon des lois déductives (psychologisme) : « la phénoménologie pure ou transcendantale ne sera pas érigée en science portant sur des faits. La réduction correspondante qui conduit du phénomène psychologique à l’essence pure. 47 HUSSERL. 111. p. p. p. PUF. L’idée de la phénoménologie. 2004. qui permet d’accéder à l’immanence des vécus purs de la conscicnce : elle permet de se libérer de la naïveté de l’attitude naturelle et de se découvrir comme subjectivité constituant le monde. une telle science vise à établir uniquement des connaissances d’essence. Le terme « éidétique » renvoie à la notion d’essence.« On voit donc qu’on peut parler avec Husserl d’une inclusion du monde dans la conscience. sans que s’y joigne aucune position existentielle qui la rapporte soit au moi empirique soit à un monde réel […] Son champ. 15 . c'està-dire qu’il est question. mais il faudra toujours préciser que cette inclusion n’est pas réelle (la pipe est dans la chambre) mais intentionnelle (le phénomène pipe est à ma conscience)…C’est parce que l’inclusion est intentionnelle 45 qu’il est possible de fonder le transcendant dans l’immanent sans le dégrader » . avons-nous dit également est l’ a priori 47 dans le cadre de l’absolue présence-en-personne » . l’eidos. qu’il s’agit précisément d’élucider par la noèse. une transcendance dans l’immanence ? Patocka remarque à ce propos que « l’idée de la constitution signifie au fond que la transcendance de l’autodonation est conciliable avec l’immanence réelle (reell) de l’essence du vécu et peut sous ce rapport être déclarée elle aussi une espèce d’immanence. 1950. qui informe le vécu originaire et permet d’élucider intuitivement la conscience rationnelle : la réduction éidétique permet d’accéder aux essences des choses données dans l’intuition donatrice originaire. op. Introduction à la phénoménologie de Husserl. c’est que le problème radical doit au contraire porter sur le rapport entre la connaissance et l’objet. 45 46 LYOTARD. PATOCKA. mais aussi le pôle cela (noème) . 7.. puisque la conscience n’est pas seulement le pôle Je (noèse) de l’intentionnalité . C . p. mais au sens réduit. cit. à la généralité d’essence. 102 . Ainsi la phénoménologie est elle-même une réponse à la question : comment peut-il y avoir un objet en soi pour moi.La réduction éidétique La réduction phénoménologique est un acte de liberté du sujet transcendantal. une transcendance dans l’immanence »46. mais portant sur des essences( en science éidétique) . La phénoménologie.. op. non pas de la connaissance humaine mais de la connaissance en général. c'est-à-dire dans l’intuition sensible. ou – si on se place au point de vue de la pensée qui porte le jugement – de la généralité de fait ou 48 généralité empirique. 48 HUSSERL. 29. cit. 130. Idées directrices pour une phénoménologie. Que sais-je. est la réduction éidétique » . Gallimard. et nullement des faits. p. Le sens du monde est alors constitué comme sens que je donne au monde en tant que subjectivité transcendantale : tel est le sens de l’idéalisme transcendantal soutenu par Husserl : « Ce dont il faut se rendre compte en premier lieu.

A l’école de la phénoménologie. imaginer. Je ne m’interroge pas sur ma visée. Vrin. § 20. Comme le remarque Paul Ricoeur. voir. désirs. agir etc. 507. prise comme unité. sur ce qu’elle est censée atteindre comme but. op. L’attitude naturelle est une vie tissée de rencontres et de sentiments qui toutes présupposent l’existence du monde. 16 . par exemple de leurs volitions : je veux quelque chose sans m’interroger sur le voulu comme tel. 51 HUSSERL. conforme aux règles. je désire. je regrette. et le divers infini mais déterminé des apparences. p. fondée sur ce qui est positif pour dépasser l’aporie de l’empirisme sceptique : « Si par positivisme on entend l’effort. 49 regret » . peut être soumise à une pleine évidence et 50 ainsi dépouillée de tout mystère » . c’est nous qui sommes les véritables positivistes »51. pour fonder toutes les sciences sur ce qui est positif. HUSSERL.. cit. – comprises sur un petit nombre d’exemples. entendre. un comportement comme signifiant vouloir. ce que Husserl caractérise comme un dogmatisme. ou que nous comprenons une situation. sans que ceux-ci s’interrogent sur le sens de ces contenus. dans ce qu’il a de proprement intentionnel. L’enjeu que comporte l’exigence de la validité d’une science éidétique par rapport au naturalisme est de montrer que le secteur de l’ a priori ne se limite nullement au logicomathématique : il faut aussi constituer une psychologie rationnelle. désir. et la fonction de corrélation. en entendant par là les contenus idéaux capables de remplir les intentions signifiantes multiples et variables que le langage met en œuvre toutes les fois que nous disons je veux. est-ce un vécu qui vise une chose donnée dans la perception. D – Croyance et réalité : de l’attitude naturelle à l’attitude transcendantale L’attitude naturelle se caractérise par une croyance en la réalité du monde : elle est adhésion naïve à l’existence de ce monde. Elle rend possible l’intuition des essences qui vient remplir les significations logiques de manière analogue à celle dont la perception remplit d’ordinaire les significations vides portant sur les choses. « Il ne faut pas oublier en effet que la réduction transcendantale qui restitue le sens de la conscience en général ne peut être pratiquée sans la réduction éidétique qui fixe les significations telles que percevoir. c'est-à-dire susceptible d’être saisi de façon originaire. pp. 68-69. décider. Idées directrices pour une phénoménologie. par exemple à travers un sentiment. une éthique apriorique. sans s’interroger sur le rôle de la subjectivité dans ce qu’elle prétend vivre au sein de cette attitude. La réduction éidétique ouvre donc à la possibilité d’une constitution de la connaissance. par exemple un arbre 49 50 RICOEUR. entre la chose déterminée qui apparaît.et élève le donné à sa signification logique. absolument libre de préjugé. souhaits. Ce que j’éprouve. La crainte de platoniser sur les essences ne doit pas nous faire manquer la tâche de constituer des objets phénoménologiques. c'est-à-dire dans sa relation au monde comme étant transcendant. elle est la condition d’une phénoménologie transcendantale : « Il est clair que le problème de la constitution signifie uniquement ceci : il est possible d’embrasser par l’intuition et de saisir théoriquement les séries réglées d’apparence qui convergent nécessairement dans l’unité d’une chose qui apparaît…ces séries peuvent être analysées et décrites selon leur originalité éidétique. 2004. Idées directrices…. souvenirs sont des faits de nature ou des contenus de conscience qui définissent la vie courante des individus. Jugements.

).). d’une thématisation de la thèse naturelle. 135.. vision qui me procure du plaisir. Introduction à la philosophie de Husserl. Pourtant. corrélats d’actes de connaissance. neutralisant la thèse du monde. « Il ne s’agit pas pour Husserl de modaliser ou de nier la certitude du monde. Il n’est donc pas question de briser notre lien originaire et irréductible avec le monde. En ce sens. …Husserl fait paraître précisément ce lien comme tel. p. mais l’authentique découverte de la croyance au monde. 96-97. De la phénoménologie. La problématique de la croyance exprime bien l’enjeu de ce tournant transcendantal : le propre de la croyance est de s’ignorer comme telle et donc de s’apparaître comme découverte ou reconnaissance de l’objet posé par la croyance. p. Comme le remarque R. des valeurs. Comme le remarque Fink.. op. Cette attitude naturelle se comprend donc comme une position d’existence où le sujet de la croyance est intégré à l’objet de la croyance au monde : c’est un naturalisme. 54 FINK (E. de convertir sa dimension ontique en dimension constituée…on découvre que ce qui sous-tend la croyance au monde n’est pas l’être réel. c'est-à-dire l’appartenance du monde à la subjectivité…Il s’agit par cette mise en suspens de la thèse naturelle. cit. : par exemple. d’une nouvelle positivité.C’est en ce sens que la réduction consiste en toute rigueur à mettre au jour la dimension de croyance dans sa production subjective.ensoleillé. cit. Reconduction d’une négativité au sein de ce qui se donne comme positif. au point qu’il s’omet lui-même dans la position ontique de ceci ou de cela »53. de toute interrogation sur le sens du monde et de mon existence en son sein à travers mes vécus intentionnels : elle est une croyance. Introduction à la philosophie de Husserl. traduite en position métaphysique du monde comme réalité absolue. des biens. Comme le remarque R. comme envers de cette négativité. les nombres sont là pour moi. Il contient également des œuvres. A l’école de la phénoménologie. une naïveté. « la découverte du monde comme réalité me faisant vis-à-vis est convertie. 17 .. op. 55 mais l’être-subjectif de la thèse » . La réduction de la thèse naturelle sera alors une reconduction au sens étymologique : reducere. il est n’est plus sujet d’étonnement. Mais. 55 BARBARAS (R. ou bien est-ce que ma visée dépasse la stricte immanence de ce sentiment au-delà de la chose perçue ? C’est la question du sens que je donne au phénomène qui doit être objet d’interrogation et fonder la recherche transcendantale. La thèse du monde est donc en deçà de toute prise de position théorique. cit. Comme le remarque Paul Ricoeur. une forme d’ontologie réaliste qui procède d’un accomplissement. reposant en elle-même »52. RICOEUR. op. Dans l’attitude naturelle. pp. et partant. transcendantale. 90. c'est-à-dire sa réalité. 52 53 BARBARAS (R. il est une donnée naturelle indépendante. p. l’épochè « n’est pas l’invalidation d’une croyance déjà reconnue comme croyance. Il contient enfin des environnements idéaux. tels que je les rencontre dans l’acte de numération. 228. le monde ne contient pas seulement des choses ou des vivants. le monde paraît réel au sens de l’attitude naturelle parce qu’il s’ignore comme constitué et la prétention à la vérité de cette réalité est une méconnaissance. l’arbre ensoleillé demeure perçu sans que je me demande ce qui dans ma subjectivité me relie à lui dans l’éprouvé du sentiment : l’arbre existe pour lui-même sans que je me pose la question du vécu intentionnel qui me relie à l’expérience de son apparition dans ma perception : le monde n’est pas questionné. Barbaras. la découverte du monde comme dogme transcendantal »54. dans l’attitude naturelle. Barbaras.). « C’est plutôt une opération qui s’immisce dans l’intuition et dans la croyance et rend le sujet captif de ce voir et de ce croire.

composée de la hylé (data sensibles. La reconquête du sens implique. en sa signification authentique. qui affecte l’homme européen dans sa capacité globale de donner un sens 57 à sa vie culturelle. esthétiques etc. de nos jugements. Comme le remarque Husserl. c'est-à-dire tels qu’ils peuvent se rapporter à l’évidence apodictique du cogito dans son rapport à sa cogitatio. Citons encore Ricoeur en reprenant l’exemple du sentiment pour bien comprendre la dialectique de l’attitude naturelle et de l’attitude transcendantale. Ricoeur. sensations) et informée par la noèse ( acte de la pensée phénoménologiquement réduite). la neutralisation de la croyance en la thèse du monde. HUSSERL. Elle couvre tout le champ de la culture dont elle est le projet indivis. il est un sentir quelque chose : l’aimable. op. dans son existence globale » . de nos sentiments. mais de plus en plus apparente. par l’épochè universelle. c'est-à-dire à l’appréhension (Aufassung) du monde. la haine – est sans aucun doute intentionnel . § 5.La réduction permet alors de convertir la relation ontique de la conscience et du monde (relation entre deux étants intra-mondains) caractéristique de l’attitude naturelle. p. de nos désirs etc. je sens. Réciproquement. « C’est avec le thème de l’intentionnalité que la phénoménologie transcendantale se précise en tant que philosophie du sens : l’exclusion du monde ne supprime pas la relation au monde mais précisément la fait surgir comme dépassement de l’ego vers un sens qu’il porte en lui. le haïssable. 18 . cit. elle est aussi la tâche d’unifier toutes les activités signifiantes : spéculatives. éthiques. la phénoménologie se sent responsable de l’homme moderne et capable de le guérir dans le cadre d’une téléologie de l’Histoire. 202. Mais c’est une intentionnalité bien étrange : elle vise des qualités senties sur les choses ou sur les personnes : mais en même 56 57 RICOEUR. qui permet de retrouver la sphère de notre intériorité. comme nous l’avons vu. CONCLUSION De l’attitude naturelle à l’attitude transcendantale. à savoir en relation de constitution transcendantale : tel est le sens de l’éidétique de la conscience. j’imagine. je veux etc. sur le 56 monde en soi. en les considérant dans la plus stricte immanence de l’expérience transcendantale. Il s’agit de réhabiliter le vécu de conscience (je perçois. A l’école de la phénoménologie. c’est la réduction transcendantale qui interprète l’intentionnalité comme visée d’un sens et non comme quelque contact avec un dehors absolu […] c’est aussi et principalement réfléchir sur le cogitatum du cogito. Comme le remarque P. Ainsi la raison prend un accent « existentiel » tout en fondant une philosophie réflexive déjà achevée sur le plan de l’intériorité. Krisis. car la raison est plus qu’une seule critique de la connaissance. je désire. comment l’altérité de l’objet est conciliable avec son appartenance à la conscience. de la croyance et de la réalité : « le sentiment – par exemple l’amour.. « C’est pourquoi la crise de la philosophie signifie la crise des sciences modernes qui sont les rameaux du tronc philosophique universel : crise d’abord latente. c'est-à-dire de se demander par exemple comment le perçu comme tel peut renvoyer à la conscience tout en lui faisant vis-à-vis. il y a l’enjeu d’une reconquête du sens.... c'est-à-dire comment se réalise l’intentionnalité. En radicalisant le projet cartésien.) en s’interrogeant sur le pôle noématique. sur le noème du monde » .

Se laisser affecté par le monde sans faire intervenir le jugement de l’attitude naturelle revient à se situer dans l’évidence du sentiment. qui renvoie à la liberté du sujet transcendantal : c’est le résidu de l’épochè. L’évidence et la raison sont avant tout la manifestation même de la liberté. Mais sur la chose et par le moyen du 58 aimable et du haïssable il manifeste mon être-affecté-ainsi » . cit. il ne croit pas à l’être de ce qu’il vise. c'est-àdire une région non affecté par la thèse d’existence. par le moyen des qualités qu’il vise. p. « Car la science…ne peut renoncer à l’évidence. cit. p. par une croyance ontique . il n’est pas traversé par une intention positionnelle.. LEVINAS.temps.C’ est là l’autre face de cette remarquable expérience : intentionnel le sentiment n’est pas objectif . 19 . l’étant de la chose . il ne signifie pas. © Nicolas Dittmar www.contrepointphilosophique. op. c'est-à-dire rien d’étranger à soi »59.ch Rubrique Philosophie 19 février 2012 58 59 RICOEUR. car elle procède originellement du souci qu’a l’homme de constituer librement son existence.. op. En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. de n’accepter pour règle que le raisonnable... Comme le remarque Lévinas. A l’école de la phénoménologie. 62. elle révèle la manière dont le moi est intimement affecté. 317. Non. Husserl rappelle la signification que leur attribuait l’antiquité : le savoir était une manière d’être libre. évidence d’un monde donné après la réduction. il ne s’oppose pas à une chose qui est .