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L’IMMORALISTE

André Gide

(1902)

Table des matières PRÉFACE .................................................................................. 4 PREMIÈRE PARTIE ............................................................... 10
I .................................................................................................. 10 II ................................................................................................ 21 III ............................................................................................... 29 IV ............................................................................................... 36 V ................................................................................................. 41 VI ............................................................................................... 44 VII .............................................................................................. 51 VIII ............................................................................................ 54 IX ............................................................................................... 57

DEUXIÈME PARTIE ............................................................. 60
I .................................................................................................. 60 II ................................................................................................ 75 III ............................................................................................... 98

TROISIÈME PARTIE............................................................. 117 À propos de cette édition électronique ................................. 140

Je te loue, ô mon Dieu, de ce que tu m’as fait créature si admirable. PSAUMES, CXXXIX, 14

–3–

pour Faust ou pour Marguerite. pour Hamlet ou pour Ophélie. et me suis gardé de juger. Que si j’avais donné ce livre pour un acte d’accusation contre Michel. il semblait qu’on la ressentît malgré moi . je n’aurais guère réussi davantage. ne se déclare pas pour ou contre . soit pour Philinte. ce fut pour le honnir de toute la force de leur bonté. il est pareil aux coloquintes du désert qui croissent aux endroits calcinés et ne présentent à la soif qu’une plus atroce brûlure. les quelques rares qui voulurent bien s’intéresser à l’aventure de Michel. Je n’avais pas en vain orné de tant de vertus Marceline . on ne pardonnait pas à Michel de ne pas la préférer à soi. 1 –4– . Mais je n’ai voulu faire en ce livre non plus acte d’accusation qu’apologie. pour Adam ou Il a paru en juin 1902 une édition petit in-8° de ce livre. l’on voulait me confondre avec lui. pour un peu. après l’action qu’il peint. aujourd’hui. il faut convenir que j’aurais bien mal réussi1 . qu’il se prononçât nettement soit pour Alceste. que l’auteur. Le public ne pardonne plus. de Michel elle débordait sur moi-même . mais sur le sable d’or ne sont pas sans beauté. Que si j’avais donné mon héros pour exemple. tirée à 300 exemplaires sur vergé d'Arches. bien plus. car nul ne me sut gré de l’indignation qu’il ressentait contre mon héros . cette indignation. C’est un fruit plein de cendre amère . au cours même du drame on voudrait qu’il prît parti.PRÉFACE Je donne ce livre pour ce qu’il vaut.

C’est à contrecœur que j’emploie ici le mot « problème ». que Michel triomphe ou succombe. À vrai dire. certes. que la neutralité (j’allais dire : l’indécision) soit signe sûr d’un grand esprit . –5– . je n’ai cherché de rien prouver. dirai-je que celui que ce livre raconte. le « problème » continue d’être. Je ne prétends pas. et l’auteur ne propose comme acquis ni le triomphe. ni la défaite. et j’entends : à sa maladresse – encore qu’il ait mis dans ce livre toute sa passion. s’ils ont méconnu que quelques idées très pressantes et d’intérêt très général peuvent cependant l’habiter – la faute n’en est pas à ces idées ou à ce drame. ce sont deux choses très différentes. Je n’ai pas la prétention d’avoir inventé ce « problème » . On peut sans trop de fatuité. n’en est pas moins trop général pour rester circonscrit dans sa singulière aventure. Que si quelques esprits distingués n’ont consenti de voir en ce drame que l’exposé d’un cas bizarre. Mais l’intérêt réel d’une œuvre et celui que le public d’un jour y porte.pour Jéhovah. Au demeurant. je crois. avec des choses intéressantes – que passionner sans lendemain un public friand de fadaises. mais de bien peindre et d’éclairer bien ma peinture. il existait avant mon livre . et en son héros qu’un malade . préférer risquer de n’intéresser point le premier jour. Si par « problème » on entend « drame ». mais à l’auteur. en art. il n’y a pas de problèmes – dont l’œuvre d’art ne soit la suffisante solution. pour se jouer en l’âme même de mon héros. toutes ses larmes et tout son soin. mais je crois que maints grands esprits ont beaucoup répugné à… conclure – et que bien poser un problème n’est pas le supposer d’avance résolu.

–6– . G.À HENRI GHÉON son franc camarade À.

pas une diminution de soleil. M. j’hésite encore. mon cher frère. Oui. niant qu’on puisse tourner à bien des facultés qui se manifestent cruelles ? – Mais il en est plus d’un aujourd’hui. Saura-t-on inventer l’emploi de tant d’intelligence et de force – ou refuser à tout cela droit de cité ? En quoi Michel peut-il servir l’État ? J’avoue que je l’ignore… Il lui faut une occupation. je te l’avais promis . 30 juillet 189. le pouvoir que tu tiens. pas un nuage. qui oserait en ce récit se reconnaître.(À Monsieur D. permettront-ils de la trouver ? – Hâte-toi. président du conseil. –7– . Tu l’avais demandé . Daniel et moi sommes ici.) Sidi b. R. il ne le sera bientôt plus qu’à lui-même. le voici. depuis les douze jours que Denis. je le crains. Je t’écris sous un azur parfait . Ah ! que vas-tu penser de notre ami ? D’ailleurs qu’en pensé-je moi-même ? Le réprouverons-nous simplement. mais à l’instant de l’envoyer. Michel dit que le ciel est pur depuis deux mois. et plus je le relis et plus il me paraît affreux. Le récit qu’il nous fit.. La haute position que t’ont value tes grands mérites. tu le pensais bien : Michel nous a parlé. Michel est dévoué : il l’est encore .

Daniel et moi l’entendîmes. forte déjà. Denis était en Grèce. aux gestes maladroits à force d’être convaincus. Daniel en Russie. nous ne voulons pas le quitter . qui l’avaient revu. ni gai . La maison de Michel la domine. lors de son dernier passage à Paris. nous donnèrent. n’avaient pu que nous étonner. moi retenu. nous partîmes. mais celles que Silas et Will. avait emmené sa femme en voyage. tu comprendras pourquoi. aux regards si clairs que devant eux souvent nos trop libres propos s’arrêtèrent. ainsi que le village dont elle n’est distante –8– . tu le sais. tel que Denis. Quand donc je reçus de Michel ce mystérieux cri d’alarme. Il s’était marié. Nous n’avions pas revu Michel depuis trois ans. à moi. et tous trois. mais chaque année grandie. Nous restons auprès de Michel . quittant tout. auprès de notre père malade. liait Michel à Denis. je prévins aussitôt Daniel et Denis. Entre nous quatre une sorte de pacte fut conclu : au moindre appel de l’un devaient répondre les trois autres. que nous n’expliquions pas encore. dans sa demeure. l’air d’ici vous emplit d’une exaltation très vague et vous fait connaître un état qui paraît aussi loin de la gaieté que de la peine .Je ne suis ni triste. si tu veux bien lire ces pages . À la fin du récit. C’était… mais pourquoi t’indiquer déjà ce que son récit va te dire ? Je t’adresse donc ce récit. c’est donc ici. Tu sais quelle amitié de collège. Ce n’était plus le puritain très docte de naguère. peut-être que c’est le bonheur. Michel le fit sur sa terrasse où près de lui nous étions étendus dans l’ombre et dans la clarté des étoiles. Nous n’étions pourtant pas restés sans nouvelles . nous avons vu le jour se lever sur la plaine. que nous attendons ta réponse . ne tarde pas. à Daniel. Un changement se produisait en lui. et.

pareils aux trois amis de Job. Jusqu’à la nuit nous n’échangeâmes pas dix paroles. tous trois. Un enfant kabyle était là. Un jardin fermé de murs bas. escaladant le mur sans façon. cette plaine ressemble au désert. Michel dit : –9– . Celui-ci perche au haut d’un roc comme certains bourgs de l’Ombrie. puis à Constantine. nous étant arrêtés à peine à Alger. M. Quand on y vient par ce chemin. est charmante. mais que t’expliquera le récit de Michel. L’hiver. où une carriole attendait. la maison de Michel est la première du village. très simple. mais de vastes trous dans les murs. Par la chaleur. Nous montâmes à pied . ou plutôt un enclos l’entoure. et toutes les moissons fauchées.que peu. Un dîner presque tout frugal était prêt dans un salon dont les somptueuses décorations nous étonnèrent. Que je te dise encore que nous avions fait bon voyage. ivres de nouveauté. La maison de Michel. Quand ce fut la nuit. il embrassa chacun de nous trois gravement. bien que pauvre et bizarre. Il fait si beau que nous couchons dehors sur des nattes. on souffrirait du froid. De Constantine un nouveau train nous emmenait jusqu’à Sidi b. il semblait craindre toute manifestation de tendresse . nous attendîmes. car pas de vitres aux fenêtres . où croissent trois grenadiers déjetés et un superbe laurier-rose. exténués de chaleur. La route cesse loin du village. d’abord. Puis nous montâmes sur la terrasse d’où la vue à l’infini s’étendait. et. admirant sur la plaine en feu le déclin brusque de la journée. deux mulets avaient pris nos valises. Puis il nous servit le café qu’il prit soin de faire lui-même. qui s’est enfui dès notre approche. Michel nous a reçus sans témoigner de joie . Nous sommes arrivés ici le soir. ou plutôt pas de fenêtres du tout. mais sur le seuil.

aux environs d’Angers. et l’excellence des amis faisait de cette cérémonie banale une cérémonie touchante. selon l’usage qui joint en nos esprits. Le public était peu nombreux.PREMIÈRE PARTIE I Mes chers amis. à l’idée d’un mariage. Puisse votre amitié. la vision d’un quai de départ. Je ne veux pas d’autre secours que celui-là : vous parler. Mais je ne comprends plus. À mon appel vous êtes accourus. et cela m’émouvait moi-même. Pourtant ce n’est pas lassitude. et pour que vous puissiez m’entendre. dans la petite église de campagne où mon mariage se célébrait. il m’en souvient. Dans la maison de celle qui devenait ma femme. Il me semblait que l’on était ému. tout comme j’eusse fait au vôtre. et vous fis voyager jusqu’à ma demeure lointaine. résister aussi bien au récit que je veux vous faire. uniquement. Car je suis à tel point de ma vie que je ne peux plus dépasser. un court repas vous réunit à nous au sortir de l’église . sans modestie et sans orgueil. J’ai besoin… J’ai besoin de parler. l’ardu. plus simplement que si je parlais à moi-même. je vais vous raconter ma vie. c’était. Écoutez-moi : La dernière fois que nous nous vîmes. qui résiste si bien à l’absence. vous dis-je. puis la voiture commandée nous emmena. c’est pour vous voir. je vous savais fidèles. simplement. Pourtant voici trois ans que vous ne m’aviez vu. Car si je vous appelai brusquement. Savoir se libérer n’est rien . c’est savoir être libre. – Souffrez que je parle de moi . – 10 – .

Mon père était. je ne songeai. elle aussi. qui. mourant. du moins je le suppose. dis-je. qu’à lui rendre sa fin plus douce . occupé par son agonie. Elle était orpheline. m’entoura et mit sa passion à m’instruire. avec sa belle image. lentement effacé en mon cœur . du moins n’avais-je jamais aimé d’autre femme. tant la paix qu’en obtint mon père fut grande. Je l’avais épousée sans amour. je la reportai toute à l’étude. avec lui j’appris vite l’hébreu. j’étais si – 11 – . par une sorte d’invincible pudeur que je crois bien qu’il partageait. cela se joua sans impair.Je connaissais très peu ma femme et pensais. Nos fiançailles au chevet du mourant furent sans rires. jamais pu causer avec lui de ses croyances. j’en avais quatre de plus qu’elle. J’aimais mon père tendrement . s’inquiétait de me laisser seul. n’ayant. mais je l’aimais. Je savais déjà bien le latin et le grec . ni quels plis elle laisse à l’esprit. mais non sans grave joie. vous savez que je la perdis jeune. Cette sorte d’austérité dont ma mère m’avait laissé le goût en m’en inculquant les principes. une sorte de pitié. l’arabe. Le grave enseignement huguenot de ma mère s’était. J’ai dit que je ne l’aimais point . Cela suffisait à mes yeux pour assurer notre bonheur . et enfin le persan et. et. le sanscrit. enfin une estime assez grande. et vivait avec ses deux frères. Je ne soupçonnais pas encore combien cette première morale d’enfant nous maîtrise. ma fiancée. si l’on veut entendre par là de la tendresse. mon père s’occupa de moi. comme l’on dit. Vers vingt ans. beaucoup pour complaire à mon père. m’ignorant encore moi-même. qu’elle ne me connaissait pas davantage. en ces tristes moments. J’avais quinze ans quand je perdis ma mère . Si je n’aimais pas. moi j’acceptai le prêtre . et ainsi j’engageai ma vie sans savoir ce que pouvait être la vie. « athée » . du moins n’éprouvais-je pour elle rien de ce qu’on appelle amour. Elle était catholique et je suis protestant… mais je croyais l’être si peu ! Le prêtre m’accepta . sans en trop souffrir. Marceline avait à peine vingt ans . je crus me donner tout à elle.

des habitudes d’économie telles que je fus presque gêné quand je compris que nous possédions beaucoup plus. Une autre chose que j’ignorais. Je souris maintenant de tous les honneurs qu’on me fit… Ainsi j’atteignis vingt-cinq ans. j’étais confus de voir cette supercherie réussir. et j’avais pris. mon dévouement pour eux était grand. La vie trop calme que je menais m’affaiblissait et me préservait à la – 12 – . nous dépensions si peu tous deux. Les savants les plus érudits me traitaient comme leur collègue. que j’atteignis mes vingt-cinq ans sans savoir que nous étions riches. plus importante encore peut-être. Comment l’eussé-je su. Il fut ravi. mais plutôt l’amitié qu’eux-mêmes . et les soignais négligemment. j’ignorais mes amis. Il s’amusait à me prétendre son égal et voulut m’en donner la preuve. et pour m’apercevoir du même coup que Marceline ne m’apportait presque rien. L’Essai sur les cultes phrygiens. J’étais à ce point distrait de ces choses. comme je m’ignorais moi-même. À mon père et à moi des choses simples suffisaient . n’ayant presque rien regardé que des ruines ou des livres. mais c’était besoin de noblesse . Au demeurant. j’usais dans le travail une ferveur singulière. mais seulement lors du contrat de mon mariage. J’imaginais. rien jamais ne lui valut tant d’éloges. J’aimais quelques amis (vous en fûtes). dont j’étais unique héritier. Mais désormais je fus lancé. qui parut sous son nom. que je pris conscience un peu plus nette de ma fortune. fut mon œuvre . sans y songer souvent. près de mon père.chauffé qu’il osait m’associer à ses travaux. et ne connaissant rien de la vie . Pour moi. que nous avions seulement de quoi vivre. que ce ne fut même pas après le décès de mon père. je chérissais en moi chaque beau sentiment. à peine l’avait-il revu . Pas un instant ne me survint l’idée que j’eusse pu mener une existence différente ni qu’on pût vivre différemment. ne l’ayant pas mise à l’épreuve ? J’avais des rhumes de temps à autre. c’est que j’étais d’une santé très délicate.

un autre. Pour la première fois aussi. mais toujours des voyages d’études . Voilà ce que nous allons retrouver. Marceline. d’ombres plus franches. divers souvenirs de Grenade et de Séville se ravivèrent. de fêtes. je consentais d’être privé longtemps de mon travail. Le soir même de nos noces. en l’accroissant. sitôt que je ne l’y suivais plus. six semaines . de ciel plus pur. nous couchions dans mon appartement de Paris. en Allemagne. où l’on nous avait préparé deux chambres. je m’approchai. brusquement. Elle était assise à l’avant . d’autres encore . Ce ne fut que sur le bateau que je pus sentir ma fatigue. de rires et de chants. mon père ne s’y distrayait point de ses recherches très précises . tout cela m’avait épuisé. il est vrai. Puis. et. peu de temps après la mort de ma mère. la regardai. m’en distrayait. semblait robuste . Nous ne restâmes à Paris que le temps qu’il fallut pour d’indispensables emplettes. – 13 – . et qu’elle le fût plus que moi. Les soins urgents. Le loisir obligé du bord me permettait enfin de réfléchir. duré plus d’un mois .fois. Je montai sur le pont du navire et regardai Marseille s’écarter. je songeai que je délaissais un peu Marceline. Je ne m’étais accordé jusqu’alors que de courtes vacances. Et pourtant. Un voyage en Espagne avec mon père. Jusqu’alors chaque occupation. moi. à peine avions-nous quitté Marseille. C’était. me semblait-il. puis gagnâmes Marseille. l’étourdissement des derniers événements trop rapides. pensai-je. c’est ce que nous devions bientôt apprendre. au contraire. pour la première fois vraiment. avait. d’où nous nous embarquâmes aussitôt pour Tunis. l’indispensable émotion des noces venant sitôt après celle plus réelle de mon deuil. pour la première fois. je lisais.

– 14 – . Elle sentit que je la regardais. Je n’avais pas voulu qu’elle s’assombrît de mon deuil. je l’avais vue grandir . Elle tendit son front vers moi . Marceline sentit-elle à cet instant que je la regardais pour la première fois d’une manière différente ? À son tour. elle m’emplit si violemment. Je venais de comprendre enfin que là cessait le monologue. puis. me sourit. je le voyais bien. Je la connaissais trop pour la voir avec nouveauté . de notre union. une sorte de pitié nouvelle . l’importunait un peu . ma vie pourrait être changée. que je ne pus retenir mes larmes. – Qu’as-tu donc ? me dit Marceline. vous l’avez vue. je la pressai doucement contre moi . mais ne paraissait pas délicate. Je me reprochai de ne m’en être pas d’abord aperçu. je m’étais marié sans imaginer en ma femme autre chose qu’un camarade. se retourna vers moi… Jusqu’alors je n’avais eu près d’elle qu’un empressement de commande . j’étais habitué à sa grâce… Pour la première fois je m’étonnai. Sans parler. très tendrement. nos familles de tout temps étaient liées . je l’embrassai sur les paupières. Nous étions tous deux seuls sur le pont. sans songer bien précisément que. elle me regarda fixement . Sa jupe et son corsage pareils étaient faits d’un châle écossais que nous avions choisi ensemble. à la faveur de mon baiser. elle leva les yeux . Sur un simple chapeau de paille noire elle laissait flotter un grand voile. Elle était blonde. Vous le savez . tant bien que mal. et sentis brusquement. J’avais vécu pour moi ou du moins selon moi jusqu’alors . je remplaçais. tant cette grâce me parut grande. l’amour par une sorte de galanterie froide qui. je m’assis près d’elle.Marceline était très jolie.

Quelques conversations point pressées diminuèrent encore notre gêne. dont Octave m’avait parlé. J’étais plus étonné. Mon intention était de n’y rester que peu de jours. puis de Sousse prendre la voiture des postes . la chaleur me remettra. ahuri. Au toucher de nouvelles sensations s’émouvaient telles parties de moi. nous débarquâmes à Tunis.Nous commençâmes à parler. Marceline. la mer calme à peu près. – 15 – . celle à qui j’attachais ma vie avait sa vie propre et réelle ! L’importance de cette pensée m’éveilla plusieurs fois cette nuit . sur l’autre couchette plus bas. Près d’elle. Je vous confesserai ma sottise : rien dans ce pays neuf ne m’attirait que Carthage et quelques ruines romaines : Timgat. Au matin du dernier jour d’octobre. Pourtant Tunis me surprit fort. mais j’eusse trouvé honteux d’y céder. où je me proposais de courir sans tarder. qu’amusé. n’ayant pas encore servi. ce soir-là. plusieurs fois je me dressai sur ma couchette pour voir. Nous allons vers le sud. les mosaïques de Sousse et surtout l’amphithéâtre d’El Djem. c’était la joie de Marceline. ma femme. Le mariage vraiment commençait. Je m’étais fait. dormir. comme j’avais pu. Le lendemain. ce fut moi qui me parus gauche et stupide. Je toussais et sentais au haut de la poitrine un trouble étrange. des facultés endormies qui. Ainsi donc. avaient gardé toute leur mystérieuse jeunesse. le ciel était splendide . Ses propos charmants me ravirent. Il fallait d’abord gagner Sousse. pensai-je . quelques idées sur la sottise des femmes. et ce qui me plaisait surtout. Ma fatigue cependant devenait chaque jour plus grande . je voulais que rien d’ici là ne fût digne de m’occuper.

et par une horrible toux qui me secouait encore plus. on entrevoyait vaguement la masse informe des ruines . Il faisait de grands bonds sur la plaine. pensai-je . un affreux bordj en tenait lieu : que faire ? La diligence repartait. Marceline. Mais le froid !… Par quelle puérile confiance en la douceur d’air du Midi. Nous avions retenu les places du coupé. lisait un – 16 – . Je m’attendais à trouver une guimbarde inconfortable . le vent commença de souffler. Le vent soufflait toujours. par désœuvrement. Je toussais et sentais au haut de la poitrine un trouble étrange. en quelques instants parcouru. Le lendemain fut un jour morne. Nous fûmes surpris. en sortant. la chaleur me remettra. à l’abri du vent. de voir un ciel uniformément gris. entrait par chaque fente des portières . mais là du moins le vent ne nous atteignait plus. exténué par les cahots de la voiture. mais moins impétueusement que la veille. nous étions au contraire assez commodément installés. sous ce ciel terne. vous dis-je. j’y revins. Marceline tremblait de froid. hurlait. Nous rentrâmes dans une salle terreuse où deux lits misérables étaient dressés. rien ne pouvait en préserver. pas d’auberge . La diligence de Sfax quitte Sousse le soir à huit heures .Ma fatigue cependant devenait chaque jour plus grande . elle traverse El Djem à une heure du matin. augmentait-elle mon ennui. Peut-être ma fatigue aidait-elle. Vers le milieu du jour. de plus. dans la nuit qui paraissait immense. sifflait. un jour lugubre. légèrement vêtus tous deux. me déçut . Nous allons vers le sud. Nous arrivâmes tout transis. même il me parut laid. Le village était endormi . La diligence ne devait repasser que le soir… Ce fut. des chiens hurlaient. n’avionsnous emporté qu’un châle ? Sitôt sortis de Sousse et de l’abri de ses collines. L’amphithéâtre. moi. mais j’eusse trouvé honteux d’y céder. cherchant en vain quelques inscriptions sur les pierres. Quelle nuit ! – Arrivés à El Djem.

Mais ma toux va la réveiller. – Que sommes-nous venus faire ici ? Tu n’as pas froid. s’endormit vite sur mon épaule. doucement. me cramponnai. cela venait par petits coups.) Je me repris. je crois. Vais-je la réveiller ?… ah ! fi !… (J’ai gardé. Mon mouchoir fut vite hors d’usage. je le nomme aussitôt lâcheté. j’amenais cela sans effort . tu vois : je lis. pensai-je. Nous repartîmes. Déjà j’en avais plein les doigts. – Quel triste jour ! Tu ne t’ennuies pas trop ? lui dis-je. Cependant je ne toussais plus. le vent reprit sa force… Enfin la diligence arriva. – Non. Je revins m’asseoir auprès d’elle. Marceline. finis par maîtriser mon vertige… Je – 17 – .livre anglais qu’elle avait par bonheur emporté. et doucement. me dégageant. tout se mit à tourner et je crus que j’allais me trouver mal. très fatiguée. Et toi ? C’est vrai ! tu es tout pâle. Dès les premiers cahots je me sentis brisé. Les crachats que je ne retins plus vinrent avec plus d’abondance. – Non… La nuit. de mon enfance puritaine la haine de tout abandon par faiblesse . c’était nouveau . J’en étais extraordinairement soulagé. Soudain je me sentis très faible . je l’inclinai vers la paroi de la voiture. pensai-je. à intervalles réguliers . mais je fus bien vite écœuré par le goût inconnu que cela me laissait dans la bouche. – Pas trop. non : je crachais . au moins. c’était une sensation si bizarre que d’abord je m’en amusai presque. C’est la fin du rhume. Vais-je réveiller Marceline ?… Heureusement je me souvins d’un grand foulard qu’elle passait à sa ceinture. Je m’en emparai doucement.

je n’y tins plus : comme distraitement. je lui dis : – J’ai craché le sang.me crus sur mer de nouveau. rien n’y fit . voulut se retenir. chancela. Ma première pensée fut de cacher ce sang à Marceline. Nous approchions. On arriva. il est vrai. une sorte d’irritation me vint de ce qu’elle n’eût rien su voir. Pourtant je me sentais très faible et fis monter du thé pour nous deux. Puis. Mais comment ? – J’en étais tout taché . de sorte qu’il n’y paraissait rien d’abord . très calme. mes doigts surtout… – J’aurai saigné du nez… C’est cela . Je me sentais injuste. si elle interroge. mais. souriante. Marceline dormait encore. faire disparaître le sang. un peu pâle elle-même. – 18 – . On nous avait gardé deux chambres. c’est que je cachais bien . Je pus m’élancer dans la mienne. m’envahit… à la fin cela fut trop fort . et tomba lourdement sur le plancher. Marceline dormait toujours. le ciel était déjà plein d’aube . cette nuit. et le bruit des roues devenait le bruit de la lame… Mais j’avais cessé de cracher. Quand j’en sortis. cela grandit en moi comme un instinct. Le foulard que je tenais à la main était sombre. Et tandis qu’elle l’apprêtait. j’en voyais partout. n’importe . Marceline n’avait rien vu. je roulai dans une sorte de sommeil. à présent . je lui dirai que j’ai saigné du nez. simplement elle devint beaucoup plus pâle. Elle n’eut pas un cri . je vis avec stupeur qu’il était plein de sang. Elle dut descendre d’abord et ne vit rien. me disais : si elle n’a rien vu. quand je ressortis mon mouchoir.

Il revint. dans une chambre pareille. J’ouvris la porte . je m’autorisai de ce mot pour envoyer chercher le major. Un peu de temps passa : je dus dormir… Quand je me réveillai. était ma femme. peu s’en fallut que je ne me trouvasse mal à mon tour. moi j’étais atteint gravement . presque avec volupté mes yeux se reposaient sur elle. Mais ce dont je souffrais. me parla et me donna divers remèdes. – « Après tout. je l’ai dit.Je m’élançai vers elle avec une sorte de rage : Marceline ! Marceline ! – Allons bon ! qu’ai-je fait ! Ne suffisait-il pas que moi je sois malade ? – Mais j’étais. « Cette chambre d’hôtel est affreuse » – et je la regardai. il s’entretenait avec elle . en trouvant suffisamment beau mon stoïcisme. même il ne voulut pas se prononcer et promit de revenir avant le soir. et ne se ressentait pas de sa chute . j’appelai . je songeai qu’à côté. J’étais las. Le major arriva. Je n’aimais pas assez la vie pour avoir pitié de moimême . Je compris qu’elle avait pleuré. Le docteur n’était pas parti . – Vous l’avouerai-je ? Je n’eus pas un sursaut. je m’en souvins. Brusquement. Dans ma valise se trouvait. mais la laideur de ce lieu me gênait . Je compris qu’il me condamnait. c’était de la laideur du lieu. Je m’abandonnai. il s’efforçait de parler bas. nous examina tous les deux : Marceline n’avait rien. et je l’entendis qui parlait. Marceline était là. me sourit. – 19 – . Marceline cependant s’était remise . très faible . une lettre d’introduction auprès d’un officier de la ville . on accourut. que m’offrait la vie ? J’avais bien travaillé jusqu’au bout. dans lequel je tremblais de fièvre. affirma-t-il. Marceline . fait résolument et passionnément mon devoir. simplement. à présent elle était au chevet de mon lit. Le reste… ah ! que m’importe ? » pensai-je.

tendrement prit ma main : – Comment te sens-tu maintenant ? me dit-elle. Puis elle se leva. – 20 – . elle me répondit : – Tu guériras ! – avec une conviction si passionnée que. j’arrivai à Biskra comme mort. Je la vis fermer plusieurs lettres. À la fin du troisième jour. puis de Tunis à Constantine. dirigeait les départs et s’assurait des logements. près de moi. Je crus plusieurs fois devoir m’arrêter et finir. hélas ! que ce voyage fût moins atroce. par moments perdais connaissance. C’est à Biskra que je devais guérir. lui dis tristement : – Guérirai-je ? Mais. Elle préparait tout. s’approcha de mon lit. Sa confiance était parfaite . aussitôt. j’eus comme un confus sentiment de tout ce que la vie pouvait être. protégé. elle écrivait. Elle ne pouvait faire. entouré de quels soins charmants. que les larmes jaillirent de mes yeux et que je pleurai longuement sans pouvoir ni vouloir m’en défendre. Je suais comme un moribond.À présent. Marceline fut admirable. Par quelle violence d’amour elle put me faire quitter Sousse . secouru. veillé… de Sousse à Tunis. la vague vision de si pathétiques beautés. son zèle ne retomba pas un instant. Je souris. j’étouffais. Elle me paraissait jolie. de son amour à elle. presque convaincu moi-même.

Que de fois. par-dessus les palmiers. une petite porte menait à la chambre de Marceline . L’autre côté de la terrasse touchait aux jardins de la ville . je pus sourire à Marceline. c’est qu’il devînt pour moi très étonnant que je vécusse. le désert. L’important. plantée de six palmiers réguliers. Là coulèrent des jours sans heures. au-dessus de mon lit d’agonie. enfin elle longeait la cour. une grande porte vitrée ouvrait sur la terrasse. Je fus complètement séduit par notre home. elle se prolongeait sur des toits. Elle lit . aérée . Quelle terrasse ! Ma chambre et celle de Marceline y donnaient . elle coud . Ma chambre était vaste. me sauvèrent. – 21 – . comme l’on dit. Le jour vint où je pus me lever. Je la regarde. Marceline. une petite cour régulière.II Pourquoi parler des premiers jours ? Qu’en reste-t-il ? Leur affreux souvenir est sans voix. Pourquoi raconter tout cela ? L’important. c’était que la mort m’eût touché. par-dessus les maisons. j’ai revu ces lentes journées !… Marceline est auprès de moi. comme un marin perdu qui aperçoit la terre. pensais-je. c’est que le jour devînt pour moi d’une lumière inespérée. et finissait à l’escalier qui la reliait à la cour. Avant. elle écrit. murs blanchis à la chaux. ma femme. Je sais que ses soins passionnés. lorsqu’on en avait atteint la partie la plus haute. les branches des derniers mimosas l’ombrageaient . Je ne savais plus ni qui. L’on voyait. se pencher. ni où j’étais. de son aile. ma vie. je ne comprenais pas que je vivais. Je devais faire de la vie la palpitante découverte. des palmiers . Je revois seulement. Ce n’était presque qu’une terrasse. Je ne fais rien. que son amour seul. je sentis qu’une lueur de vie se réveillait . Un jour enfin. rien aux murs . dans ma solitude.

découvre sa mignonne épaule. tout me fatigue. l’embrasse avec un geste qui découvre ses bras nus. il porte une pauvre chéchia qui n’a qu’un trou à la place du gland. Je suis encore très faible . qu’il veut faire. je vois l’ombre . ses chevilles sont charmantes. a de grands yeux silencieux qui me regardent. dit-elle . un peu tombée. il semble avoir oublié qu’il est là. La gandoura. Je le regarde . je crois. Amuse-toi tranquillement. et commence à le travailler. Je suis plutôt un peu gêné. et. je vois la ligne de l’ombre se déplacer . – Allons ! assieds-toi là. Marceline entre en riant : – Je t’amène un ami. Il manie son mauvais couteau avec une amusante adresse. je ne suis plus gêné par sa présence. devant la froideur de mon accueil. L’enfant. Je fais signe qu’il doit me – 22 – . je respire très mal . il se retourne et me sourit. Ses pieds sont nus . Il s’appelle Bachir. Je me penche . Vraiment. se retourne vers Marceline. et les attaches de ses poignets. je ne dis rien. Le petit s’assied par terre. Je vois le soleil . Un matin. avec un mouvement de grâce animale et câline. se blottit contre elle. j’ai si peu à penser. se déconcerte. lui prend la main. que je l’observe. Au bout d’un peu de temps. même lire .Ô Marceline ! Marceline !… Je regarde. dit Marceline qui voit ma gêne. vais-je m’intéresser à cela ? Ses cheveux sont rasés à la manière arabe . sort un couteau du capuchon de son burnous. un morceau de djerid. d’ailleurs que lire ? Être m’occupe assez. parais fâché. Je remarque qu’il est tout nu sous sa mince gandoura blanche et sous son burnous rapiécé. C’est un sifflet. et cette gêne déjà me fatigue . et je vois entrer derrière elle un petit Arabe au teint brun. J’ai besoin de la toucher.

sortit son couteau. mais – 23 – . inquiet. Qu’a fait de moi la maladie ? Je suis triste à pleurer de la voir revenir sans Bachir. me força. et fit si bien qu’il s’enfonça la lame dans le pouce. Le lendemain. je m’ennuie . Quand il riait. Il s’assit comme l’avant-veille. il apporta des billes. Le jour suivant. les enfants ont quitté l’école et se sont dispersés partout. La santé de ce petit corps était belle. J’hésitai. Marceline ? – Si tu veux. Il y en a de charmants. au bout d’un instant rentre seule.passer son sifflet. descend . Bachir revint. Elle me laisse. tâche qu’il soit là demain. Marceline lui donne un gâteau. j’attends quoi ? je me sens désœuvré. voulut tailler un bois trop dur. me dit-elle . Le lendemain. Je m’essoufflais beaucoup à me baisser. il en rit montra la coupure brillante et s’amusa de voir couler son sang. Ah ! qu’il se portait bien ! C’était là ce dont je m’éprenais en lui : la santé. regardai Bachir . il découvrait des dents très blanches . J’eus un frisson d’horreur . je vais le chercher. elle m’eût retenu. ce matin. sa langue était rose comme celle d’un chat. moi deux sous. Enfin je n’y tiens plus : – Bachir ne vient donc pas. le prends et feins de l’admirer beaucoup. pour la première fois. Il voulut me faire jouer. – Au moins. il lécha plaisamment sa blessure . saistu. le petit me saisit le bras. – Il était trop tard. À présent il veut partir. me mit les billes dans la main. j’attends . Je crois que maintenant tous me connaissent. Marceline n’était pas là .

mon horreur. J’étais horriblement ému. Je veux – 24 – . comme lors des premiers crachements . le timbre de sa voix était exquis. C’était un vilain sang presque noir. de plus impérieux que tout ce que j’avais ressenti jusqu’alors : vivre ! je veux vivre. et tout à coup c’était venu. une aspiration plus profonde. la guérison allait venir et qu’il ne restait qu’à l’attendre. Car jusqu’alors j’avais pensé que. hélas ! d’aimer la vie. pris une paille et. c’était un gros affreux caillot que je crachai par terre avec dégoût. me regardait. les premiers crachements ne m’avaient pas fait d’effet . le déposai sur mon mouchoir. chancelant. – Emmène-le. Enfin je n’en pus plus. j’étais en colère. Je rejetai les billes et me laissai tomber dans un fauteuil. Je fis quelques pas. J’étais en nage. par essoufflement. Je songeai au beau sang rutilant de Bachir. Quelques heures après. D’où venait donc ma peur. J’avais peur .j’essayai de jouer quand même. un peu troublé. me courbai. une envie. Marceline rentra. Je regardai. Je revins en arrière. je suis fatigué. je me souvenais à présent qu’ils m’avaient laissé presque calme. heureusement elle n’en put rien voir. quelque chose de gluant. lui dis-je . Et soudain me prit un désir. Cet accident brutal venait de me rejeter en arrière. j’eus un crachement de sang. soulevant le caillot. Je tremblais. Cela m’avait empli la bouche… mais ce n’était plus du sang clair. Marceline était occupée dans sa chambre . Le plaisir de Bachir me charmait. J’avais fait. d’épouvantable. ce matin. – Malade ? dit-il gentiment . Bachir. à présent ? C’est que je commençais. quelque chose de plus furieux. pas à pas. retrouvai mon crachat. C’était comme je marchais péniblement sur la terrasse . Chose étrange.

attaquée atrocement à son centre. Un ennemi nombreux. oublier. ne me disposait pas en leur faveur . – 25 – . n’y pensais guère. et me jugeais. évitais d’y penser. nommer Bien. qui pour cela me parut plus sérieux. avec une évidence effarante. brusquement ma vie m’apparut attaquée. J’avais lu négligemment la lettre et point du tout les imprimés . repousser tout ce qui ne guérissait pas. Je ne me croyais pas tuberculeux. ou plutôt. « Cure pratique de la tuberculose ». Je serrai les dents. la nourriture. je le sentis. les traités. en réponse à d’anxieuses questions de Marceline.vivre. du moins près de l’être… Je lus la lettre . Brusquement. tout ce qui m’était salutaire. pussent s’appliquer à mon cas. Je me mis en état d’hostilité. me fiant au plus vague espoir . c’était ma santé . l’exercice. comme pour mieux m’en convaincre moi-même : c’est une affaire de volonté. je dévorai le livre. je ne pensais pas que ces « Conseils aux tuberculeux ». il fallait juger bon. Pour un temps. Je ne le vaincrais pas sans lutte… et j’ajoutais à demi-voix. à vrai dire. parce qu’aussi tous les conseils m’importunaient . Jusqu’alors je m’étais laissé vivre. mon devoir. pour la respiration. les poings. dans cet effort vers l’existence. il m’apparut que je ne m’étais pas soigné comme il fallait. Le soir tombait : j’organisai ma stratégie. je ne l’attribuais à rien. J’avais reçu la veille une lettre de T*** . j’avais pris des résolutions. me concentrai tout entier éperdument. Volontiers j’attribuais ma première hémoptysie à une cause différente . désolément. puis. d’abord parce que la ressemblance de ces brochures avec les petits traités moraux dont on avait gavé mon enfance. Avant le repas du soir. Je l’écoutai : je l’épiai . T*** avait même joint à sa lettre quelques brochures de vulgarisation médicale et un livre plus spécial. sinon guéri. vivait en moi. elles était pleine de conseils médicaux . seule ma guérison devait devenir mon étude . actif.

l’intimité de nos repas était charmante. Ce même soir nous arrêtâmes ceci. Une abondante provision de conserves de toutes sortes suppléerait les médiocres plats de l’hôtel… Je ne pus dormir cette nuit. Je ne pus. Les repas seraient beaucoup meilleurs : plus nombreux aussi. je pense. ne se rendait pas compte que je ne mangeais pas assez. il semblait. loin de tout. un pâté de n’importe quoi.Nous prenions nos repas dans une sorte de petit kiosque que la terrasse enveloppait de toutes parts. à m’entendre. ce repas manqué gâtait tout. de toutes mes résolutions. Marceline surveillait les menus. la première. Je m’entêtai. Nous avions je ne sais quel potage immangeable. un toutes les trois heures . Marceline. tant le pressentiment de mes nouvelles vertus me grisait. Elle revint bientôt avec une petite terrine que je dévorai presque entière. Mon irritation fut si vive que. qu’elle eût dû se sentir responsable de la mauvaise qualité de ces mets. ni des menus insuffisants. un vieux nègre nous apportait une passable nourriture. Ce petit retard au régime que j’avais résolu d’adopter devenait de la plus grave importance . Je l’accusai . ne savait pas. Seuls. la reportant sur Marceline. comme pour nous prouver à tous deux combien j’avais besoin de manger plus. puis un rôti ridiculement trop cuit. un peu de fièvre . habituée elle-même à ne pas beaucoup se nourrir. je me répandis devant elle en paroles immodérées. je ne souffrais pas trop des plats manqués. en repoussait tel autre… N’ayant pas très grand-faim d’ordinaire. Marceline dut descendre en ville chercher une conserve. – 26 – . j’oubliais les jours précédents . D’un hôtel voisin. Manger beaucoup était. tranquilles. J’avais. le premier dès 6 h 30. commandait un plat. Je prétendais la mettre à exécution dès ce soir.

puis. un peu troublée. le jour parut. c’était dimanche. Marceline. – Tu repousses l’aide de Dieu ? – Après. Cela crée des obligations . j’en bus un verre. j’achevai toute la bouteille d’un coup. par indifférence ou pudeur. j’apprenais mon hostilité. Marceline se rendit à la messe. deux verres . soupira-t-elle. Nous avions l’air de plaisanter. Je repassais ma volonté comme une leçon qu’on repasse . Je la regardai fixement. Enfin. Le lendemain. la dirigeais sur toutes choses . l’avouerai-je. à la troisième fois. des croyances de Marceline . – 27 – . – Je n’aime pas les protections. – Tu ne guériras pas tout seul.une bouteille d’eau minérale était là . Ç’avait été ma veillée d’armes. J’appris au retour qu’elle avait prié pour moi. il aurait droit à ma reconnaissance. je n’en veux pas. il me semblait que cela ne me regardait pas . puis je n’y attachais pas d’importance… Ce jour-là. Je ne m’étais jusqu’alors pas inquiété. pauvre ami. – Pourquoi ? dit-elle. avec le plus de douceur que je pus : – Il ne faut pas prier pour moi. je devais lutter contre tout : mon salut dépendait de moi seul. buvant à même. mais ne nous méprenions nullement sur l’importance de nos paroles. je vis la nuit pâlir .

– 28 – . tant pis… Puis. j’ajoutai moins brutalement : Tu m’aideras.– Alors. voyant sa tristesse.

avec méthode.III Je vais parler longuement de mon corps. lorsque je faisais ma toilette. qu’un trouble nerveux général s’ajoutait à la maladie . m’occupant très uniquement à tâcher de bien respirer. pensais-je. soigneusement . longtemps après encore. me semble-t-il. Pour un rien j’étais en sueur et pour un rien je prenais froid . quand j’irai mieux. comme disait Rousseau. Je vais en parler tant. J’étais encore loin d’aller bien. J’étais sensible au froid à ce point qu’un peu d’eau tombée sur mon pied. Je n’avais pas de force assez pour entretenir double vie . que ma volonté surtendue ne pouvait complètement retenir . est volontaire : elle était réelle là-bas. Des parties de mon corps se glaçaient. malgré leur sueur. j’y songerai plus tard. un sentiment d’affreuse lassitude. je ne puis expliquer autrement une série de phénomènes. ne cessais de frissonner que pour suer. égoïste. quand j’y réfléchis aujourd’hui. l’esprit et le reste. Je pense. parfois un peu de fièvre . j’avais. me découvrais un peu. au simple état tuberculeux. ce fut de ma sensibilité maladive à tout changement de température. je ne les évitais qu’à force d’attention. froides au toucher comme un marbre . irréductibles. Je respirais péniblement. sensible au – 29 – . Mais ce dont j’eus le plus à souffrir. « la courte haleine » . mes expirations se faisaient avec deux saccades. m’enrhumait . me couvrais aussitôt avec une exagération ridicule. J’avais toujours ou trop chaud ou trop froid . indifférent à tout. prostré dans un fauteuil. souvent. rien ne les pouvait plus réchauffer. et je restais. Ma négligence. devenaient. qu’il vous semblera tout d’abord que j’oublie la part de l’esprit. alors. et frissonnais sitôt que je ne transpirais plus. dès le matin. en ce récit.

je n’avais pas osé quitter la terrasse . enfin. ombragée par deux rangs de cette espèce de mimosas très hauts qu’on appelle des cassies. divisant l’eau de la rivière. à l’ombre de ces arbres. Avec quelles délices plus tard sentirai-je entrer vers moi le vent des nuits. à la meilleure nourriture. Je ne sais comment j’avais fait jusqu’alors pour dormir avec les vitres closes . Le vent. craignant l’essoufflement de l’escalier. souvent violent dans ce pays. bientôt je les poussai toutes grandes . d’abord . Une très large allée le coupait. je ne tardai pas d’aller mieux. Jusqu’alors. Je gardai cette sensibilité. ils circulent. Une rivière canalisée. sur les conseils de T*** j’essayai donc de les ouvrir la nuit . le clair de lune !… Il me tarde enfin d’en finir avec ces premiers bégaiements de santé. était tombé. vers les plantes . cause de délice ou de gêne. Jardin public. portant un châle. Toute sensibilité très vive peut. dès que la fenêtre était refermée. et qui m’avait beaucoup gêné depuis trois jours. suivant que l’organisme est robuste ou débile. aujourd’hui. un besoin tel que. c’est pour voluptueusement en jouir. à peu près droite. couleur d’argile rose ou grise. un peu. devenir. Tout ce qui me troublait naguère m’est devenu délicieux. la menant à travers le jardin. la garde encore. longeant l’allée . je veux dire plus profonde que large. et.chaud de même. l’eau lourde est couleur de la terre. Des bancs. bientôt ce fut une habitude. puis d’autres canaux plus petits. quelques Arabes . mais. Grâce à des soins constants en effet. Marceline m’accompagnait. je descendis. leur manteau blanc prend la couleur de l’ombre. j’étouffais. je le crois. – 30 – . m’aventurai dans le jardin. Il était trois heures du soir. à l’air pur. dans les derniers jours de janvier. dès qu’ils ont quitté le soleil. La douceur d’air était charmante. Presque pas d’étrangers.

de petits jeux. Je parvins à l’endroit du canal où viennent laver les laveuses . je marchais lentement. Marceline se taisait. fidèle et souple comme un chien. des sourires. Tout cela m’agaçait quelque peu et de nouveau revint mon malaise . Nous étions presque seuls dans l’allée . lui dis-je . Marceline en connaissait plusieurs et leur fit signe . moi je m’intéressais aux autres. je m’enveloppai de mon châle . – 31 – . je fus gêné par sa présence. Le lendemain elle avait à sortir vers dix heures : j’en profitai. pourtant aucun malaise . il y eut des questions. repartais. dessus. parler aux enfants. je ne l’osais pas devant elle : je voyais qu’elle avait ses protégés . y jetait ou y rattrapait des brindilles. qui manquait rarement de venir le matin. Ses pieds nus avaient plongé dans l’eau . des réponses. le cœur léger. la main dans le courant. prit mon châle . si je l’avais remis ensuite. Bachir suivait. l’avouerai-je. elle aurait dit : « Tu n’as pas froid ? » Et puis. elle aurait voulu le porter . ce n’était pas les enfants. si peu que ce fût. Des Arabes passèrent . me sourit. Si je m’étais levé. une pierre plate est posée . je me sentis las et suant. au contraire… Nous nous assîmes sur un banc. Oui. des moues. et je résolus à part moi de retourner seul au jardin. si j’avais enlevé mon châle.Un singulier frisson me saisit quand j’entrai dans cette ombre étrange . malgré moi. et là sa peau paraissait plus foncée. Bachir s’approcha d’elle et lui parla . Le petit Bachir. ils gardaient de ce bain la trace humide. je me sentais alerte. elle se retourna. répondit à Bachir en arabe. c’était elle. – Rentrons. bavard . Elle me dit des noms . ils s’approchèrent. Mais ce qui me gênait. une fillette couchée et le visage penché vers l’eau. au milieu du courant. mais par parti pris. puis survint une troupe d’enfants. m’asseyais un instant. elle m’aurait suivi .

au grand front tatoué de bleu. de descendre tout seul au jardin et d’attendre. assis sur un banc. la petite fille s’en mêla . pesante. et comme elles voilée simplement d’une large étoffe bleu sombre qui se relève à la ceinture et retombe d’un coup jusqu’aux pieds. ce qui voulait dire Verte. Enfin Bachir. et j’étais heureux de changer. lorsque arriva la mère. qui s’offrit de lui-même. je m’assis au premier banc que je trouvai. il me tendit mon châle tristement et je dus repartir tout seul. je me promis. C’était une femme admirable. je le connaissais trop à présent. m’apprit d’où venait la rivière.– C’est ma sœur. claire. Elle s’appelait Rhadra. un autre jour. Il aimait à causer. Il m’aurait paru beau s’il n’avait été borgne. Même. comme vaincu. ajouta-t-il. Celui qui vint bientôt. ce fut un grand garçon de quatorze ans. le hasard d’une rencontre heureuse. me dit-il . pas timide du tout. – Elle demande que tu lui donnes deux sous. la laveuse. me fit comprendre que sa mère avait besoin de lui ce matin . Quelque exquis que me parût Bachir. en arabe. et que sa petite sœur l’attendait. noir comme un Soudanais. Je n’eus pas fait vingt pas que mon châle me parut d’un poids insupportable . autant que l’émotion que j’en avais. et qu’après le jardin public elle fuyait dans l’oasis et la traversait en entier. qui portait un panier de linge sur la tête. Je l’écoutais. – 32 – . entre eux trois s’engagea une discussion des plus vives. pareille aux canéphores antiques. oubliant ma fatigue. Il se nommait Ashour. Je lui en donnai dix et m’apprêtais à repartir. tout en sueur. puis il m’expliqua que sa mère allait venir laver du linge. enfantine. Dès qu’elle vit Bachir. J’espérais qu’un enfant surviendrait qui me déchargerait de ce faix. elle l’apostropha rudement. Il répondit avec violence . Il disait tout cela d’une voix charmante.

elle était maternelle et caressante. et parce que je restais là. comme pour s’excuser. Je la trouvai dans la salle à manger. Il parle assez mal le français . que j’eus pour lui d’abord plus de dégoût que de pitié. au moins ? Qu’est-ce qu’il a ? – Je ne sais pas encore au juste. Il se plaint de partout un peu. il lui servira d’interprète. ajouta-t-elle. je n’avais pas encore osé le faire venir . nous arrivâmes. si ça t’amuse ! Et je songeai. moi. si malingre et d’aspect si chétif. m’irritant un peu de ne l’avoir point fait. ne sachant ce qu’en aurait dit Marceline. – 33 – . – Ce n’est pas contagieux. occupée près d’un enfant très jeune. Je désirais l’inviter à monter. ou peut-être de te déplaire. Je regardais ma femme cependant . – Pourquoi donc ? m’écriai-je. que j’aurais fort bien pu faire monter Ashour. quand Bachir sera là demain. que je le connais . sans rien dire : – Voilà longtemps. Je parlai de ma promenade et fis comprendre sans rudesse à Marceline pourquoi je préférais sortir seul. Un peu craintivement. amène ici tous les enfants que tu veux. je craignais de te fatiguer. Je lui fais prendre un peu de thé. Ashour et moi. Marceline me dit : – Le pauvre petit est malade. devant ma porte.Après m’être arrêté quelques instants encore. Sa tendresse était si touchante que le petit partit bientôt tout réchauffé. mais n’osai point. Puis.

de mille sensations égarées. J’ai dit que le jardin touchait notre terrasse . La conscience que je prenais à nouveau de mes sens m’en permettait l’inquiète reconnaissance. tout . Je me souviens… Était-ce enfin ce matin-là que j’allais naître ? J’avais oublié que j’étais seul. Cette nuit fut très bonne et presque sans réveils. se découvraient. embaumaient . dont les fleurs viennent très tôt avant les feuilles. que je m’étonnais à la fin de ceci : ma sensation devenait aussi forte qu’une pensée. – 34 – . Il me semblait avoir jusqu’à ce jour si peu senti pour tant penser. – Je me souviens d’un arbuste. j’étais prêt à sortir dès neuf heures. Je respirais plus aisément d’ailleurs . L’air était calme et tiède. mais je pris mon châle pourtant. j’y trouvais un ravissement. et semblait à peine y poser. L’ombre était mobile et légère . mais plus grisé. ou plutôt amusé. n’attendais rien. me parut de consistance si bizarre que je dus me lever pour aller la palper. Qu’entendis-je ? Rien . réveillés désormais. J’entrai avec ravissement dans son ombre. même à travers mes ans d’étude. je m’amusais de chaque bruit. à moins que ne vînt de partout cette sorte d’odeur légère inconnue qui me semblait entrer en moi par plusieurs sens et m’exaltait. une vie latente et rusée. L’air était lumineux.Mes nuits à l’ordinaire étaient encore coupées de sursauts qui m’éveillaient glacé ou trempé de sueur. Il faisait beau . joyeux. j’y fus donc aussitôt. Je la touchai comme on caresse . ma marche en était plus légère : pourtant au premier banc je m’assis. de loin. se recomposaient un passé. Je dis : il me semblait . Oui. elle ne tombait pas sur le sol. plus étourdi que las. comme prétexte à lier connaissance avec celui qui me le porterait. car du fond du passé de ma première enfance se réveillaient enfin mille lueurs. oubliais l’heure. Les cassies. Ô lumière ! – J’écoutai. se retrouvaient toute une histoire. Ils vivaient ! n’avaient jamais cessé de vivre. je me sentais bien reposé. Le lendemain matin. point faible. dont l’écorce. mes sens. Je regardai.

– 35 – . trouvant un aliment suffisant dans leur rythme et m’en délectant à loisir. fermai le livre et demeurai.Je ne fis aucune rencontre ce jour-là. et j’en fus aise . plus vivant que je n’aurais cru qu’on pût être. je sortis de ma poche un petit Homère que je n’avais pas rouvert depuis mon départ de Marseille. tremblant. les appris. relus trois phrases de l’Odyssée. et l’esprit engourdi de bonheur. puis.

les murs sont faits avec la terre même de la route. longe un des murs . À ce moment. toutes les palmes s’agitèrent et nous vîmes les palmiers les plus hauts – 36 – . dès l’entrée. Mais. une argile rosâtre ou gris tendre. mais qui mollit dès la première averse et forme alors un sol plastique où les pieds nus restent inscrits. avec joie ma santé enfin revenir. on ne sait plus ni d’où l’on vient. il se courbe ou brise sa ligne . Par-dessus les murs. cependant. Le goût que je reprenais à marcher et à regarder m’y portait. L’eau fidèle de la rivière suit le sentier. celle de l’oasis entière. un détour nous perd . Je marchais dans une sorte d’extase. que le soleil ardent craquelle et qui durcit à la chaleur. J’oubliais ma fatigue et ma gêne. Marceline me regardait. il circule comme indolemment . jusqu’alors elle n’en parlait guère. n’osant m’inciter à l’y suivre et craignant de me voir m’attrister au récit de plaisirs dont je n’aurais pu jouir déjà. d’allégresse silencieuse. Elle aimait le grand air et la marche. des souffles légers s’élevèrent . des tourterelles y volèrent. commençait depuis quelques jours à me parler des merveilleux vergers de l’oasis. elle comptait sur leur attrait pour achever de me remettre. À notre approche. La liberté que lui valait ma maladie lui permettait de longues courses dont elle revenait éblouie . l’inclinent à loisir . les formes des jardins que ces hauts murs limitent. ni où l’on va. qui voyait.IV Marceline. Entre deux assez hauts murs de terre. des palmiers. d’exaltation des sens et de la chair. que l’eau rend un peu plus foncée. à présent que j’allais mieux. Et dès le lendemain nous sortîmes ensemble. Elle me précéda dans un chemin bizarre et tel que dans aucun pays je n’en vis jamais de pareil.

chant de flûte dont un enfant jouait. je sentais le soleil ardent doucement tamisé par les palmes . et j’entendis distinctement. Une brèche au mur . qu’importait l’heure ? Marceline était près de moi . abreuve les palmiers. ces vergers se ressemblent tous . cessait par instants. derrière le mur. sur le tronc d’un palmier abattu . C’était un lieu plein d’ombre et de lumière . qu’importait la pensée ? je sentais extraordinairement. Combien de temps nous y restâmes ? je ne sais plus . presque nu. il était assis. bruit léger de l’eau qui s’écoule. ne s’enfuit pas. je sentis se poser sur mon front la main fraîche de Marceline . un chant de flûte. posai sur ses genoux ma tête. dit Marceline . Et par instants. appel discret des tourterelles. ne cessa qu’un instant de jouer. Je fermai les yeux . un bruit nouveau .s’incliner . reprenait . et d’arbre en arbre fuit. tranquille. puis l’air entier redevint calme. j’ouvrais les yeux . n’agitait que les palmes hautes… – 37 – . le bruit de l’eau… Par instants une chèvre bêlait. Nous avançâmes encore un peu. Je m’aperçus. Le chant de flûte coulait encore. il ne se troubla pas à notre approche. nous entrâmes. à peine. et qui semblait comme à l’abri du temps . je ne pensais à rien . durant ce court silence. au bout de l’oasis deviennent-ils un peu plus vastes… Elle étendit le châle à terre : – Repose-toi. puis : – Inutile d’aller plus loin. c’était le vent léger dans les palmes . Il gardait un troupeau de chèvres . plein de silences et de frémissements. qu’une autre flûte au loin répondait. il ne descendait pas jusqu’à nous. je m’étendis.

le soir du même jour. lui parlai. que je voulais m’asseoir. lui persuadant que j’étais las. voir une nudité dorée. qu’elle ne devait pas m’attendre. plus souvent. il grimpa tout au haut d’un palmier étêté . perdais au bouchon tous mes sous. maîtrise l’eau. laissant. puis leur est aussitôt retirée. un ingénieux système d’écluses que l’enfant. leur en indiquais d’autres. Au pied de chacun des palmiers. était beau. elle était appendue là-haut. car elle avait besoin de marcher plus . je causais avec eux longuement . puis descendit agilement. Je m’approchai de lui. dès l’entrée des vergers. m’apprit-il . d’autres bergers et d’autres chèvres. j’y allai seul. je la quittais. dans ce même jardin. il se nommait Lachmi. Sur l’invite de Lachmi. À l’aide de la sorte d’échelle que fait le long du fût la cicatrice des anciennes palmes coupées. près de la récente blessure. Il se nommait Lossif. un étroit bassin est creusé qui tient l’eau pour abreuver l’arbre . de sorte qu’elle achevait sans moi la promenade. je vis d’autres jardins. Le chevrier qui jouait de la flûte était là. Les jours suivants. Il me dit le nom de ses chèvres. j’apprenais leurs jeux. l’eau. Il rapportait du haut de l’arbre. et pourtant chacun différait. moins beau . dont on avait fauché la cime. pour recueillir la sève du palmier dont on fait un vin doux qui plaît fort aux Arabes. sous son manteau flottant. j’y goûtai . Bientôt j’en connus un grand nombre . sagement et parcimonieusement répartie.Le lendemain matin. Je restais auprès des enfants. j’allai plus loin . Parfois Marceline m’accompagnait encore . l’amène où la soif est trop grande. en les faisant jouer. toutes ne coulent pas tous les jours. m’expliqua. je vis un frère de Lossif : il était un peu plus âgé. âpre et sirupeux me déplut. n’avait que douze ans. Ainsi que Marceline l’avait dit. satisfait à la soif des plantes. Le jour suivant. une petite gourde de terre . ces jardins étaient tous pareils . Certains – 38 – . mais. je revins avec Marceline . me dit que les canaux s’appellent séghias . mais ce goût fade.

Les enfants. je les revois… Vers la fin de janvier. Je passai ces tristes jours près du feu. Puis il plut . m’indiquaient. parfois ils me suivaient. mais des jeux les réunissaient. ceux que moi j’amenais étaient autres . Bientôt d’autres vinrent d’eux-mêmes. Par la pluie. qui sépare l’oasis de la ville. luttant rageusement contre la maladie qui. même plus invités par nous. et je dus de nouveau me contenter du jardin public. et – 39 – . fixer mon attention m’exténuait . furent pour moi la seule distraction possible. Nous eûmes soin d’avoir toujours prêts des sirops et des friandises. qu’elle encourageait au travail . chétifs.m’accompagnaient au loin (chaque jour j’allongeais mes marches). à la sortie des classes. J’étais trop fatigué. une pluie glacée qui. en cercle. seuls les très familiers entraient . tout à l’horizon. j’étouffais. pour rentrer. un passage nouveau. dès que je ne veillais pas à soigneusement respirer. parfois enfin ils la passèrent. trop souffrant pour autre chose que les regarder . je leur distribuais des piécettes . avant de les quitter. par ce mauvais temps. au Nord. toujours jouant. un vent froid se mit à souffler et ma santé aussitôt s’en ressentit. leurs vêtements étaient trempés . Elle amenait ceux de l’école. le temps se gâta brusquement . se chargeaient de mon manteau et de mon châle quand parfois j’emportais les deux . les sages et les doux montaient . triomphait. Puis Marceline en amena de son côté. couvrit de neige les montagnes. le moindre effort amenait des transpirations incommodes . Le grand espace découvert. mais la présence de leur santé me guérissait. Jours lugubres : je ne pouvais lire ni travailler . Ceux que Marceline choyait étaient faibles. Je me souviens de chacun d’eux . durant ces tristes jours. me redevint infranchissable. ils s’asseyaient devant le feu. jusqu’à ma porte . morne.

je crois.trop sages . était seul avec moi dans ma chambre. plutôt que dénoncer Moktir. et je paraissais absorbé. imaginer je ne sais quelle fable pour expliquer la perte des ciseaux. À vrai dire. je me tournai de nouveau vers lui et lui parlai comme si rien ne s’était passé. les deux coudes sur la cheminée. et d’un coup les engouffrer dans son burnous. je m’irritai contre elle et contre eux et finalement les repoussai. quand je la revis. Je le vis s’approcher sans bruit d’une table où Marceline avait posé. la peur de la peiner qui me fit. Je me tenais debout auprès du feu. – 40 – . pourtant ce ne fut pas. Mon cœur battit avec force un instant. Une curiosité que je ne m’expliquais pas bien me faisait surveiller ses gestes. s’en emparer furtivement. À partir de ce jour. devant un livre. Un matin. près d’un ouvrage. une paire de petits ciseaux. Marceline aimait beaucoup cet enfant . ils me faisaient peur. Quand j’eus laissé à Moktir tout le temps de me bien voler. Bien plus ! je ne parvins pas à me prouver que le sentiment qui m’emplit alors fût autre chose que de l’amusement. de la joie. Moktir ne se savait pas observé et me croyait plongé dans la lecture. mais pouvais voir se refléter dans la glace les mouvements de l’enfant à qui je tournais le dos. le seul des protégés de ma femme qui ne m’irritât point. Moktir devint mon préféré. j’eus une curieuse révélation sur moi-même : Moktir. mais les plus sages raisonnements ne purent faire aboutir en moi le moindre sentiment de révolte.

l’oasis fumait tout entière . submergée durant de longs jours. Sitôt levé. d’un horizon à l’autre.V Notre séjour à Biskra ne devait pas se prolonger longtemps encore. à présent s’éveillait de l’hiver. Je m’excusai comme un enfant de l’avoir souvent délaissée. – 41 – . je retournai vers Marceline l’exaltation de mon esprit et de mes sens. je savourais encore leur légère amitié qui ne coûtait qu’un demi-franc par jour . mis sur le compte de ma faiblesse mon humeur fuyante et bizarre. mais que je sentirais désormais croître avec ma santé mon amour. je me réveillai dans l’azur. mais bientôt. des buées s’élevaient . Les pluies de février passées. Cette terre africaine. n’étant plus moi-même si faible que j’eusse encore besoin de l’exemple de leur santé et ne trouvant plus dans leurs jeux l’aliment qu’il fallait pour ma joie. car ce ne fut que plus d’un mois après que je désirai Marceline. un matin. la chaleur éclata trop forte. éclatant de sèves nouvelles . elle riait d’un printemps forcené dont je sentais le retentissement et comme le double en moi-même. lassé d’eux. brusquement. affirmai que jusqu’à présent j’avais été trop las pour aimer. on entendait gronder au loin l’Oued débordé. Ashour et Moktir nous accompagnèrent d’abord . Quelques jours après nous rentrions au verger de Lossif . L’air était si pur. qu’aussitôt je me sentis aller mieux. je courus à la terrasse la plus haute. nous voulûmes sortir. Sous le soleil. ardent déjà. ivre d’eau. je m’aperçus qu’elle était restée triste. était pur. si léger. Après plusieurs pénibles jours que nous avions vécus sous l’averse. Marceline vint . Je disais vrai . Le ciel. mais sans doute j’étais bien faible encore. mais la boue ce jour-là nous retint. À la joie qu’elle en eut. les tiges semblaient lourdes. dont je ne connaissais pas l’attente. molles et gonflées d’eau.

glapissent tout le long de la nuit. Je me souviens de la dernière nuit. Un frisson me saisit. Rien ne nous retenait à Biskra – que ce charme qui devait m’y rappeler ensuite. Je me sentais brûler d’une sorte de fièvre heureuse. Un jour viendra. en face de moi. – ici rien ne semblait dormir . je pense. si violent. et si impétueux que j’en aurais crié. même pour porter à mes lèvres. poussant la porte vitrée. En trois heures nos paquets furent prêts. Il était tard déjà . Je m’épouvantai de ce calme . Pourquoi ? pour m’affirmer que je vivais et trouver cela admirable. je n’aurai plus assez de forces… Je rentrai. la petite cour . je voulais fixer cette nuit. puis. trempai dans l’eau mes mains et mon visage. même l’eau dont j’aurai le plus soif. pas un souffle . Je me levai. sans plus de couleur ni de vie. Marceline dormait. l’air même paraissait endormi. un jour viendra où. À peine. semblaient immobilisés pour toujours… Mais on retrouve dans le sommeil encore une palpitation de vie. si j’avais pu crier comme les bêtes. je me souviens. les palmiers réguliers. entendait-on les chiens arabes. elle entrait en plein dans ma chambre. la muraille. pas un bruit . mais ne pouvais dormir. mes paupières. je voulus la porter à ma tête et le fis. Notre résolution de partir fut subite. se désoler dans le silence. la retenir .Chaque jour cependant augmentait la chaleur. pensai-je. tout semblait mort. mais ne me recouchai pas encore . y portait un pan d’ombre oblique . par ma fenêtre grande ouverte. Le train partait le lendemain à l’aube. La lune était à peu près pleine . douloureux presque. qui n’était autre que la vie. qui. J’étais couché. Je touchai mon front. Je pris ma main. s’affirmer. je sortis. le sentiment tragique de ma vie. indécis de – 42 – . Devant moi. ma main gauche dans ma main droite . comme pour protester. en imposer le souvenir à ma pensée. et brusquement m’envahit de nouveau. comme des chacals. au loin.

à l’aube. je lus ces mots du Christ à Pierre. penché dans la clarté de la lune. – 43 – . je pouvais lire . je pris un livre sur ma table.ce que je ferais. ces mots. nous partîmes. – la Bible. tu étendras les mains… tu étendras les mains… Le lendemain. – le laissai s’ouvrir au hasard . hélas ! que je ne devais plus oublier : Maintenant tu te ceins toi-même et tu vas où tu veux aller . mais quand tu seras vieux.

ici. en pleine nouveauté d’une terre inconnue. plus . mais mon corps devenait contre elle mieux armé. chancelait encore au vent froid. tous les faits de l’histoire m’apparaissaient comme les pièces d’un musée. ma vie redevenait certaine et consciente. s’inquiétait de l’ombre d’un nuage. de Tunis. gagné Malte. ma santé. se guérissaient. je découvris que quelque chose en avait. et mon état nerveux amenait des troubles fréquents . du moins. à Syracuse et plus loin. puis Syracuse . du moins modifié le goût . mais mes poumons.VI Je ne parlerai pas de chaque étape du voyage. Après cette longue agonie. j’avais cru renaître le même et rattacher bientôt mon présent au passé . Depuis le début de mon mal. ou mieux les plantes d’un herbier. dont la sécheresse définitive m’aidât à oublier qu’un jour. Certaines n’ont laissé qu’un souvenir confus . son attaque était aussi vive. riches de – 44 – . l’immobilité de la mort. pour moi. comme jadis dans l’examen minutieux du passé. je voulus reprendre mes études. comme fait l’animal ou l’enfant. tantôt meilleure et tantôt pire. Quand. cette fixité terrifiante des ombres nocturnes dans la petite cour de Biskra. sans loi. j’avais vécu sans examen. Nous avions. Moins absorbé par le mal à présent. L’histoire du passé prenait maintenant à mes yeux cette immobilité. tout m’y apprenait ce qui me surprenait encore : j’étais changé. m’appliquant simplement à vivre. Avant je me plaisais à cette fixité même qui permettait la précision de mon esprit . Chaque rechute était moins longue et sérieuse . sinon supprimé. je rentrais sur la classique terre dont le langage et le passé m’étaient connus. c’était le sentiment du présent. je pouvais ainsi m’abuser . me replonger.

– 45 – . ne me paraissaient plus avoir qu’un rapport tout accidentel et conventionnel avec moi. coule encore aussi bleue que le jour où ce fut pour pleurer Proserpine. et les rives de la Cyané qui. qui d’abord étaient toute ma vie. Les grands faits politiques devaient donc m’émouvoir beaucoup moins que l’émotion renaissante en moi des poètes. Je ne pouvais voir un théâtre grec. qui s’éveillait à chaque pas. où les citrons ont l’acide douceur des oranges. À présent. Pour celui que l’aile de la mort a touché. ô joie ! en dehors d’elles. d’autres choses le sont. qui ne paraissaient pas importantes. si je pouvais me plaire encore dans l’histoire. je m’apparus stupide. par places. L’amas sur notre esprit de toutes connaissances acquises s’écaille comme un fard et. Mon érudition. J’en vins à fuir les ruines. Voilà ce qu’il fallait apprendre. un temple.sève. ces études. empêchant ma joie. la ruine qui restait en son lieu me faisait me désoler qu’elle fût morte . c’était en l’imaginant au présent. ou de certains hommes d’action. J’en vins à mépriser en moi cette science qui d’abord faisait mon orgueil . sans aussitôt le reconstruire abstraitement. ce qui paraissait important ne l’est plus . À chaque fête antique. ou qu’on ne savait même pas exister. et j’avais horreur de la mort. En tant qu’homme. elles avaient vécu sous le soleil. et songeai que ses bergers au beau nom étaient ceux mêmes que j’avais aimés à Biskra. je relus Théocrite. l’être authentique qui se cachait. En tant que spécialiste. à préférer aux plus beaux monuments du passé ces jardins bas qu’on appelle les Latomies. À Syracuse. me connaissais-je ? je naissais seulement à peine et ne pouvais déjà savoir quel je naissais. laisse voir à nu la chair même. dans les papyrus. Je me découvrais autre et j’existais. m’encombrait.

autour de moi.Ce fut dès lors celui que je prétendis découvrir : l’être authentique. de reparaître. l’être. Je craignais qu’un regard trop hâtif ne vînt à déranger le mystère de ma lente transformation. aux choses. le « vieil homme ». Nous avions quitté Syracuse et. non pas à l’abandon. criant. ce texte occulte ? Pour le lire. convenait. toute rigide et restrictive. délicates et secrètes fibres de mon être. qui. ne m’examinais point . ne fallait-il pas tout d’abord effacer les textes récents ? Aussi bien n’étais-je plus l’être malingre et studieux à qui ma morale précédente. aux caractères effacés. Je méprisai dès lors cet être secondaire. grâce aux surcharges. ne pas chercher à les former. l’afflux d’un sang plus riche et plus chaud qui devait toucher mes pensées. mais. qu’elles permettent de pouvoir plus. émouvoir. je me livrai voluptueusement à moi-même. mais d’autant plus utile à découvrir et valeureux. sous les écritures plus récentes. Laissant donc mon cerveau. et que moi-même avions tâché d’abord de supprimer. parents. celui dont ne voulait plus l’Évangile . il y avait une augmentation. une recrudescence de vie. pénétrer tout. robustesse ou faiblesse. Et je me comparais aux palimpsestes . colorer les plus lointaines. Et il m’apparaissait déjà. À vrai dire. selon les forces qu’il a. qu’elles augmentent. je ne pensais point. pour l’appeler en moi : Un nouvel être ! Un nouvel être ! – 46 – . Il y avait ici plus qu’une convalescence . livres. on s’y fait . se compose . au tout. Quel était-il. appris. je courais sur la route escarpée qui joint Taormine à La Môle. celui que tout. Il fallait laisser le temps. je goûtais la joie du savant. maîtres. plus fruste et difficile à découvrir. et… Toutes ces pensées je ne les avais pas alors. découvre sur un même papier un texte très ancien infiniment plus précieux. Car. mais en jachère. et ma peinture ici me fausse. qui me parut divin. une fatalité heureuse me guidait. les toucher une à une. Il fallait secouer ces surcharges. que l’instruction avait dessiné par-dessus.

un air frais. l’air plus vif. Des oliviers. par mépris pour mes goûts de savant. deux ans après. seuls étrangers. favorisèrent mon élan. sinon comme à un être perfectible ? Cette perfection inconnue et que j’imaginais confusément. et quelques jours plus tard. sur la route qui mène à Naples. on ne voyait d’abord rien que la mer . la profondeur inconnue des vallons. à présent transformée en hôtel. jamais ma volonté n’avait été plus exaltée que pour y tendre . Ravello. Que parlé-je d’unique effort ? Pouvais-je m’intéresser à moi. aidant à ma force. joignait Ravello au rivage. jardins en escalier. je refusai de voir Agrigente. Au-dessus de Ravello. sous la domination normande. C’était. fait face à la lointaine et plate rive de Pœstum. Ils sont rangés par petites cultures. plus bas. une cité presque importante . des châtaigniers en grand nombre. était donc de systématiquement honnir ou supprimer tout ce que je croyais ne devoir qu’à mon instruction passée et à ma première morale. Après le mur chargé de pampres. quittant la côte. par des escaliers plus que par des sentiers. prier je ne sais plus quel dieu. Une ancienne maison religieuse. à le bronzer. que motive la pente du sol . Plus rapproché du ciel qu’écarté du rivage. sur une abrupte hauteur. l’attrait des rocs pleins de retraits et de surprises. sise à l’extrémité du roc. des citronniers près de la mer. des caroubiers énormes . ses terrasses et son jardin semblaient surplomber dans l’azur. effort constant alors. des plantes du nord . je ne m’arrêtai point près du beau temple de Pœstum où respire encore la Grèce. ce n’est plus qu’un étroit village où nous étions. j’employais cette volonté tout entière à fortifier mon corps. plus haut. nous avions gagné Ravello. presque pareils. et où j’allai. à ma joie. – 47 – . Près de Salerne. nous hébergea . Là. je crois. Par dédain résolu pour ma science. il fallait s’approcher du mur pour pouvoir suivre le dévalement cultivé qui. la montagne continuait. à leur ombre des cyclamens .Mon seul effort.

âcres . à rire de mon sang craché. ils sont à portée de la main. J’en fis la patiente étude et devins. à douter que j’eusse été très malade. dans l’ombre ils sont blancs et verdâtres . que montraient. en travaillant aux champs. Je reportais à tous ces soins du corps mon assiduité de naguère. On rêve. m’incitait à me laisser hâler de même. ils rafraîchissent. sous eux. La vue des belles peaux hâlées et comme pénétrées de soleil. puissamment. Pourtant les escaliers ne m’exténuaient plus . arrivé au but. en voleur. me disais : j’irai jusque-là sans faiblir . comme des gouttes de cire épaisse. c’était ma sensibilité maladive au moindre changement de la température. je me regardai . quelques paysans débraillés. je respirais longuement. la veste ouverte. d’une ingéniosité si constante que je m’y amusais comme à un jeu. sous cette ombre verte . quant à la prudence et aux soins. Je progressais. de la soif . la vue de mes trop maigres – 48 – . parfumés . les citrons pendent. ils sont doux. puis. le feuillage est épais. ignorant les besoins de mon corps. à regretter que ma guérison ne fût pas demeurée plus ardue. pas un rayon franc ne pénètre . j’espaçais toujours plus mes haltes. et de façon qu’il me semblât sentir l’air pénétrer plus efficacement ma poitrine. trouvant dans mon orgueil content ma récompense. Un matin. on y entre sans bruit. L’ombre était si dense. Je m’étais soigné d’abord fort sottement. reliquat de la maladie. Je m’étonnais parfois que ma santé revînt si vite. Je résolus de vaincre cela. J’attribuais. m’étant mis à nu. que je n’osais m’y arrêter après la marche qui me faisait encore transpirer. d’un bout à l’autre les traverse . à présent que mes poumons étaient guéris. pesant . J’en arrivais à croire que je m’étais d’abord exagéré la gravité de mon état . Ce dont encore je souffrais le plus. au milieu.une étroite allée. je m’exerçais à les gravir la bouche close . cette hyperesthésie à ma débilité nerveuse.

Le matin d’un des derniers jours (nous étions au milieu d’avril). L’air était presque vif. je me dévêtis lentement. où le soleil. je quittai l’eau. me tournai. j’en frottai tout mon corps humide. ou plutôt la décoloration de ma peau. sans plus de honte aucune. je frémissais et palpitais à chaque souffle. Bientôt l’excès de vêtement dont je me recouvrais encore devint gênant et superflu . l’agitation des herbes folles me frôlait. il est vrai. Je me regardai longuement. m’y plongeai d’un coup tout entier. Ce quatrième jour. jusqu’à l’eau plus claire que jamais. chaque matin je retournais vers ces rochers. et. j’osai plus. Je m’assis. au soleil. m’étais penché. Vite transi. j’avançai. au lieu de descendre vers Amalfi. de mes épaules. avec joie. loin des routes. une source claire coulait. mais brûlant. pas une herbe. Bientôt m’enveloppa une cuisson délicieuse . j’en froissai les feuilles. me couchai. Elle retombait ici même en cascade. loin des habitations. Dans une anfractuosité des rochers dont je parle. mais surtout la blancheur. et. m’étais étendu sur la berge. en vibrant et en se diaprant. sans plus réfléchir. Par trois fois j’y étais venu. assez peu abondante. m’étendis sur l’herbe. Nous demeurâmes à Ravello quinze jours . Bien qu’à l’abri du vent. que les plus grands efforts ne pouvaient rejeter suffisamment en arrière. où l’on ne découvrait pas une salissure. m’emplit et de honte et de larmes. j’en cueillis. où je savais ne pouvoir être vu. me dirigeai vers des rochers couverts d’herbe rase et de mousse. J’offris tout mon corps à sa flamme. mais elle avait creusé sous la cascade un bassin plus profond où l’eau très pure s’attardait. mon épiderme tonifié cessa de transpirer sans cesse et sut se protéger par sa propre chaleur. Je me – 49 – . odorantes . Je sentais sous moi le sol dur . Je me rhabillai vite. mais le soleil ardent. plein de soif et plein de désirs . j’avais contemplé longuement le fond de roc poli. faisais ma cure. résolu d’avance. Là des menthes croissaient. tout mon être affluait vers ma peau.bras. Arrivé là. pénétrait. comme j’avais accoutumé de faire.

trouvais. harmonieux. – 50 – . mais pouvant l’être. sensuel. non pas robuste encore. presque beau.

mais rien. ma résolution prise. d’exercices physiques qui. Sentant sous les ciseaux tomber ma barbe. Sitôt après le déjeuner. je la sentais comme postiche . et ne me satisfaisaient plus pour euxmêmes. les propos du barbier.VII Ainsi me contentais-je pour toute action. avec les cheveux presque ras. impliquaient ma morale changée. Un autre acte pourtant. je descendis à Amalfi. Je ne discute pas ce sentiment . non pas en pointe. mais la peur. après. Rentré dans la chambre d’hôtel. j’avais l’air de ce que j’avais été jusqu’alors : un chartiste. tout travail. je m’apparus. mais en une forme carrée. je dus attendre interminablement . le blaireau jaune. mais qui ne m’apparaissaient déjà plus que comme un entraînement. La ville est très petite : je dus me contenter d’une vulgaire échoppe sur la place. cette barbe me gêna . le jour où je me mis pour la première fois nu sur la roche. ni les rasoirs douteux. C’était jour de marché . la boutique était pleine . Et. je le constate. je m’étais fait raser. elle était soigneusement taillée. qui me parut aussitôt très déplaisante et ridicule. un moyen. mais que je redirai. ne put me faire reculer. je me regardai dans la glace et me déplus . c’était comme si j’enlevais un masque. brusquement. certes. l’odeur. à vos yeux ridicule peut-être. Il ne me venait pas à l’idée qu’aussi bien j’aurais pu porter une coiffure différente. l’émotion qui m’emplit et que je réprimai de mon mieux. N’importe ! quand. Jusqu’à ce jour j’avais porté toute ma barbe. Je trouvais mes – 51 – . ne fut pas la joie. c’était comme un dernier vêtement que je n’aurais pu dépouiller . car il précise en sa puérilité le besoin qui me tourmentait de manifester au-dehors l’intime changement de mon être : à Amalfi.

Le changement de mon regard. Il importait qu’elle ne troublât pas ma renaissance . Ma dissimulation même (si l’on peut appeler ainsi le besoin de préserver de son jugement ma pensée). et bientôt comme naturelles. comme Descartes. et très vite. Non. je conservais. l’expression nouvelle de mes traits. et. elle me paraissait redoutable. mais qu’elles deviennent chacune. Forcé de vivre en attendant. Voilà tout ce que mon être neuf. ma dissimulation l’augmentait. celui qu’elle avait épousé. ce n’était pas mon « nouvel être ». encore désœuvré. Je veux dire que ce jeu m’occupait de Marceline sans cesse. Marceline ainsi put s’y tromper. douces à refaire. pour m’exciter à le cacher. pour ne citer que celle-là) ne sont difficiles à faire que tant qu’on ne les a jamais faites .traits assez beaux. celui que Marceline aimait. en attendant. je laissais pousser mes cheveux. Ainsi donc. mais plus tard . l’auraient inquiétée peut-être. il est vrai. Aussi bien. Et je me redisais cela. me disais-je. mais elle m’aimait trop déjà pour me bien voir . les mêmes – quoique plus exaltés de jour en jour. soudain. puis je la rassurais de mon mieux. Peut-être cette contrainte au mensonge me coûta-t-elle un peu d’abord : mais j’arrivais vite à comprendre que les choses réputées les pires (le mensonge. plus tard. aisées. pour être constante et fidèle au passé. quand l’être serait plus formé. pour la soustraire à ses regards. trouvait à faire. Ainsi ne lui livrais-je de moi qu’une image qui. plaisantes. devenait de jour en jour plus fausse. comme à chaque chose – 52 – . Par contre. Mes rapports avec Marceline demeurèrent donc. par un toujours plus grand amour. la peur venait de ce qu’il me semblait qu’on voyait à nu ma pensée et de ce que. une façon provisoire d’agir. surtout le jour où j’apparus sans barbe. Je pensais qu’il naîtrait de lui des actes étonnants pour moi-même . je devais donc dissimuler.

vers un plus savoureux bonheur. comme au jeu de mes facultés inconnues. – 53 – . dans une vie plus riche et plus pleine. Et j’avançais chaque jour.pour laquelle un premier dégoût est vaincu. je finis par trouver plaisir à cette dissimulation même. à m’y attarder.

formant basse à un chant bizarre. et de l’y voir rester . je ne connaissais plus de la vie que ce qu’en apportait. espérance ou désir. tout m’emplissait du charme adorable de vivre et me suffisait. où nous devions déjeuner. Quelle brute ! Il passa devant moi qui n’eus que le temps de me ranger. veut fuir . Je tremblais à la fois d’en voir sauter brusquement Marceline. comme son pas eût ralenti le mien. en emportait l’instant. Soudain le cheval s’abat. un sursaut du cheval pouvait la précipiter dans la mer. sitôt qu’il me voit. je m’élançai et brutalement le jetai bas de son siège. L’âpreté chaude de la roche. J’étais furieux contre cet homme . à ce point que rien d’autre qu’une joie légère ne semblait habiter en moi . J’approchais de Positano lorsqu’un bruit de roues. Je roulai – 54 – . me fit tout à coup retourner. se dressait debout sur son siège. fouettait férocement le cheval affolé. souvenirs ou regrets. à Positano. faisait de grands gestes. précédant Marceline dont la trop calme joie eût tempéré la mienne. rythme sûr de mes muscles ! santé ! J’étais parti de grand matin. puis brusquement une voiture surgit. – Ô joie physique ! m’écriais-je . les senteurs. à sa première insulte. mais déjà je suis auprès d’elle. n’arrêta pas à mon appel… Je m’élançai : mais la voiture allait trop vite. Et d’abord je ne pus rien voir. Le cocher chantait à tue-tête. m’accueille avec d’horribles jurons. Elle me rejoindrait en voiture. Marceline descend. c’était celle de Marceline.VIII La route de Ravello à Sorrente est si belle que je souhaitais ce matin rien voir de plus beau sur la terre. la limpidité. Le cocher. à l’allure désordonnée . à cause d’un tournant de la route qui borde en cet endroit la falaise . l’abondance de l’air. avenir et passé se taisaient .

unique. – tant une seule nuit suffit au plus grand amour pour se dire. Laissant le fond de la voiture à l’ivrogne. Marceline et moi nous échangeâmes. Le danger n’avait pas été grand . où nos âmes se confondirent. jurait. à ligoter solidement l’enragé. Je regardais sa figure hideuse que mon poing venait d’enlaidir davantage . et bientôt le fut plus encore par un coup de poing que je lui allongeai en plein visage quand je vis qu’il voulait me mordre. Ce fut cette nuit-là que je possédai Marceline. Comme un sac. bavait. pûmes gagner Positano. pesant du genou sur sa poitrine et tâchant de maîtriser ses bras. Il m’avait aussitôt semblé que je pourrais donner ma vie pour elle et la donner toute avec joie… Le cheval s’était relevé. ah ! cherche en vain à dépasser . mais ne perdis pas l’avantage . nous montâmes sur le siège tous deux. Avez-vous bien compris ou dois-je vous redire que j’étais comme neuf aux choses de l’amour ? Peut-être est-ce à sa nouveauté que notre nuit de noces dut sa grâce. il crachait. et je crois bien que seule l’idée de la police m’arrêta. mais j’avais dû montrer ma force. Mais je crois qu’il est un point de l’amour. saignait. et tant mon souvenir s’obstine à me la rappeler uniquement. que – 55 – . et cela pour la protéger. à m’en souvenir aujourd’hui. il semblait étourdi par sa chute. et. Pourtant je ne le lâchai point. Je parvins. Ce fut un rire d’un moment. tant l’attente et la surprise de l’amour ajoutaient à la volupté de délices. conduisant tant bien que mal.par terre avec lui. l’use . ah ! l’horrible être ! Vrai ! l’étrangler paraissait légitime . Ah ! quels regards après. je le jetai dans la voiture. que l’effort qu’elle fait pour ressusciter son bonheur. Car il me semble. et que l’âme plus tard. et peut-être l’eusséje fait… du moins je m’en sentis capable . non sans peine. puis Sorrente. que cette première nuit fut la seule.

Marceline ? » m’écriai-je au-dedans de moi. Il me sembla. Je frissonnai . entouré de jardins. le plus amoureux et le plus pieux des baisers. de tendresse. de vergers .rien n’empêche le bonheur comme le souvenir du bonheur. et que sa grâce était une fragilité. de pitié. un très large balcon prolongeait notre chambre . te soigner ? m’inquiéter pour toi. qu’avais-je affaire maintenant de soins constants et d’égoïsme ? n’étais-je pas plus fort qu’elle à présent ? Le sourire avait quitté ses joues . disant que j’étais tout pour elle . je posai doucement entre ses yeux fermés le plus tendre. à mon tour. L’aube entra librement par notre croisée grande ouverte. elle attend tout de moi. me la fit voir soudain triste et pâle . Notre hôtel était hors la ville. pauvre Marceline ! » Des larmes emplirent mes yeux. des branches le frôlaient. Hélas ! je me souviens de cette nuit. En vain cherchai-je en ma débilité passée comme une excuse . Je songeai qu’elle ne mentait pas. Elle dormait . – 56 – . – et peut-être l’approche du matin me disposait-elle à l’angoisse : « Devrai-je un jour. et. d’être plus fort. que je la sentais plus délicate. puis aussitôt : « Qu’est-ce que je fais donc pour sa joie ? Presque tout le jour et chaque jour je l’abandonne . De tumultueuses pensées vinrent tourbillonner en ma tête. malgré qu’elle dorât chaque chose. et tendrement je me penchai sur Marceline. l’aurore. elle semblait sourire en dormant. et moi je la délaisse ! ah ! pauvre. Je me soulevai doucement. tout transi d’amour.

de Cassiodore. et si naguère j’avais pu m’occuper à des recherches philologiques. mais tout aussitôt le désœuvrement de cette vie m’apparut . à présent ces mêmes signes. et la philologie tout entière. ne lui plaisait que comme un état provisoire . ne m’étaient plus que comme un moyen de pénétrer mieux dans ce dont la sauvage grandeur et la noblesse m’apparurent. m’occupant moins de moi. Cependant les quelques travaux d’histoire auxquels je recommençais de songer n’avaient plus pour moi même goût. je compris qu’elle y songeait depuis longtemps. un désir de travail renaissant de l’inoccupation même où me laissait enfin ma santé rétablie. m’attachant par exemple à préciser la part de l’influence gothique dans la déformation de la langue latine. Je pus être étonné d’abord de sentir que notre vie errante. Je résolus de m’occuper de cette époque davantage. de me limiter pour un temps aux dernières années – 57 – . méconnaissant les figures de Théodoric. Avais-je jamais goûté tel repos. Je vous l’ai dit : depuis ma maladie. j’acceptai qu’elle n’eût qu’un temps et pour la première fois.IX Les quelques jours que nous vécûmes à Sorrente furent des jours souriants et très calmes. je parlai sérieusement de retour . d’Amalasonthe et leurs passions admirables pour ne m’exalter plus que sur des signes. et négligeant. je m’occupais plus d’elle et trouvais à causer avec elle la joie que je prenais les jours précédents à me taire. où je prétendais me satisfaire pleinement. et sur le résidu de leur vie. tel bonheur ? En goûterais-je pareils désormais ?… J’étais près de Marceline sans cesse . la connaissance abstraite et neutre du passé me semblait vaine. à la joie qu’en montra Marceline.

Une grande et très agréable maison. Avant Ravenne. Mon père en avait confié l’entretien et la surveillance à un garde. dans la mort affreuse d’Athalaric. puisque je n’y occupais plus mon corps . une vie violente. Je cherchais un contentement à y appliquer au moins mon esprit. et. la figure du jeune roi Athalaric était ce qui m’y attirait le plus. soûlé de débauches. théâtre de son agonie. Je trouvais un plaisir tout neuf à parler d’avenir avec Marceline . las de voyages l’un et l’autre. en la plus verte Normandie. pour mourir à dix-huit ans. âgé maintenant. se révolter contre sa mère Amalasonthe. je me persuadais de mon mieux qu’il fallait lire une leçon. sourdement excité par les Goths. dans un jardin coupé d’eaux vives. l’avouerai-je. Mais. tout gâté. Je retrouvais dans ce tragique élan vers un état plus sauvage et intact quelque chose de ce que Marceline appelait en souriant « ma crise ». nous voulions ne pas repartir . où j’avais avec elle passé quelques étés de mon enfance. – propriété que possédait jadis ma mère. goûter. voluptueuse et débridée. puis nous envoyait régulièrement les fermages. et nous pensâmes à une propriété de rapport entre Lisieux et Pont-l’Évêque. laissant Venise et Vérone. brusquerions la fin du voyage pour ne nous arrêter qu’à Paris. qui touchait pour lui. et. m’avait laissé des souvenirs enchantés . on l’appelait la Morinière . il me semblait qu’il ferait bon y demeurer. avec de rudes favoris de son âge. – 58 – . je souhaitais pour mes études la plus grande tranquillité . préférant la société des Goths impolicés à celle du trop sage et vieux Cassiodore. quelques années. mais où depuis sa mort je n’étais pas retourné. J’imaginais cet enfant de quinze ans. nous verrions rapidement Rome et Florence.de l’empire des Goths. une certaine indécision restait encore au sujet de l’emploi de l’été . rejeter la culture comme un cheval entier fait un harnais gênant. regimber contre son éducation latine. où nous nous attarderions donc quinze jours. puis. et de mettre à profit notre prochain passage à Ravenne.

à Ravenne et ailleurs . en un cours. mais qui précisément. – 59 – . voyant surtout d’abord un esclavage . que ce qui le prépare. Marceline s’ingéniait à le favoriser par mille soins charmants et mille prévenances. Mais ce dernier projet fut vite inversé : dans l’important courrier qui. je n’en vis plus que l’avantage. puis ce qui le détruit. en travailleur. que je n’en peux rien raconter. Le plaisir que j’allais faire à Marceline. nous attendait à Naples. non plus en voyageur cette fois. je ne songeais plus qu’au travail. puis songeai qu’il pourrait être intéressant d’exposer. mon nom avait été plusieurs fois prononcé . si je voulais bien accepter. Que serait le récit du bonheur ? Rien. une lettre m’apprenait brusquement que. en fin de compte. pour l’avenir. sitôt ma décision prise. me décida. me laisserait une plus grande liberté . mes travaux sur Cassiodore. Notre bonheur. mon père entretenait diverses relations avec qui j’étais moi-même entré en correspondance. durant cette fin de voyage. je parlais de le passer à Rome . si calme. quelques faciles démarches à faire. ce n’était qu’une suppléance. depuis longtemps. J’hésitai. et me pressait fort d’accepter. se trouvant vacante une chaire au Collège de France. Elles me donnèrent tous moyens de faire les recherches que je voudrais. fut si égal. – Et je vous ai dit maintenant tout ce qui l’avait préparé. Et. ne se raconte. Les plus belles œuvres des hommes sont obstinément douloureuses. l’ami qui m’instruisait de ceci m’indiquait.L’hiver prochain. Dans le monde savant de Rome et de Florence.

ses murs de briques et de pierre. étang. nous avions fort à faire d’en animer une partie. est située entre Lisieux et Pont-l’Évêque. Notre vieux garde. La Morinière. où paissent de libres troupeaux . le plus mouillé que je connaisse. dans chaque creux. mais des prés surtout. on entend des ruissellements continus. qui s’aplanit d’un coup jusqu’à la mer. qui se nommait Bocage. dont l’herbe épaisse est deux fois l’an fauchée. Marceline. des bois taillis pleins de mystère . avait déjà fait apprêter de son mieux quelques pièces : de leur sommeil de vingt années les vieux meubles se réveillèrent . les reflets dans les dormantes eaux… C’était une vieille maison où l’on aurait logé plus de douze . joignent leur ombre.DEUXIÈME PARTIE I Nous arrivâmes à la Morinière dans les premiers jours de juillet. Nul horizon . ne nous étant arrêtés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nos approvisionnements et pour quelques rares visites. de l’eau. je vous l’ai dit. aboutissent non loin de la très large vallée d’Auge. quelques champs. les lambris point trop délabrés. De multiples vallonnements. des pacages aux molles pentes. moi-même parfois y aidant. étroits et mollement courbés. Ah ! comme je reconnus bien la maison ! ses toits bleus. ses douves. mare ou rivière . tout était resté tel que mon souvenir le voyait. les chambres – 60 – . où des pommiers nombreux. quand le soleil est bas. trois domestiques. dans le pays le plus ombreux.

aisément habitables. Pour mieux nous accueillir, Bocage avait rempli de fleurs tous les vases qu’il avait trouvés. Il avait fait sarcler, ratisser la grand’cour et les plus proches allées du parc. La maison, quand nous arrivâmes, recevait le dernier rayon du soleil, et de la vallée devant elle une immobile brume était montée qui voilait et qui révélait la rivière. Dès avant d’arriver, je reconnus soudain l’odeur de l’herbe ; et quand j’entendis de nouveau tourner autour de la maison les cris aigus des hirondelles, tout le passé soudain se souleva, comme s’il m’attendait et, me reconnaissant, voulait se refermer sur mon approche. Au bout de quelques jours, la maison devint à peu près confortable ; j’aurais pu me mettre au travail ; je tardais, écoutant encore se rappeler en moi minutieusement mon passé, puis bientôt occupé par une émotion trop nouvelle : Marceline, une semaine après notre arrivée, me confia qu’elle était enceinte. Il me sembla dès lors que je lui dusse des soins nouveaux, qu’elle eût droit à plus de tendresse ; tout au moins dans les premiers temps qui suivirent sa confidence, je passai donc près d’elle presque tous les moments du jour. Nous allions nous asseoir près du bois, sur le banc où jadis j’allais m’asseoir avec ma mère ; là, plus voluptueusement se présentait à nous chaque instant, plus insensiblement coulait l’heure. De cette époque de ma vie si nul souvenir distinct ne se détache, ce n’est point que j’en garde une moins vive reconnaissance – mais bien parce que tout s’y mêlait, s’y fondait en un uniforme bien-être, où le soir s’unissait au matin, où les jours se liaient aux jours. Je repris lentement mon travail, l’esprit calme, dispos, sûr de sa force, regardant l’avenir avec confiance et sans fièvre, la volonté comme adoucie, et comme écoutant le conseil de cette terre tempérée.

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Nul doute, pensais-je, que l’exemple de cette terre, où tout s’apprête au fruit, à l’utile moisson, ne doive avoir sur moi la meilleure influence. J’admirais quel tranquille avenir promettaient ces robustes bœufs, ces vaches pleines dans ces opulentes prairies. Les pommiers en ordre plantés aux favorables penchants des collines annonçaient cet été des récoltes superbes ; je rêvais sous quelle riche charge de fruits allaient bientôt ployer leurs branches. De cette abondance ordonnée, de cet asservissement joyeux, de ces souriantes cultures, une harmonie s’établissait, non plus fortuite, mais dictée, un rythme, une beauté tout à la fois humaine et naturelle, où l’on ne savait plus ce que l’on admirait, tant étaient confondus en une très parfaite entente l’éclatement fécond de la libre nature, l’effort savant de l’homme pour la régler. Que serait cet effort, pensais-je, sans la puissante sauvagerie qu’il domine ? Que serait le sauvage élan de cette sève débordante sans l’intelligent effort qui l’endigue et l’amène en riant au luxe ? – Et je me laissais rêver à telles terres où toutes forces fussent si bien réglées, toutes dépenses si compensées, tous échanges si stricts, que le moindre déchet devînt sensible ; puis, appliquant mon rêve à la vie, je me construisais une éthique qui devenait une science de la parfaite utilisation de soi par une intelligente contrainte. Où s’enfonçaient, où se cachaient alors mes turbulences de la veille ? Il semblait, tant j’étais calme, qu’elles n’eussent jamais existé. Le flot de mon amour les avait recouvertes toutes. Cependant le vieux Bocage autour de nous faisait du zèle ; il dirigeait, surveillait, conseillait ; on sentait à l’excès son besoin de se paraître indispensable. Pour ne pas le désobliger, il fallut examiner ses comptes, écouter tout au long ses explications infinies. Cela même ne lui suffit point ; je dus l’accompagner sur les terres. Sa sentencieuse prud’homie, ses continuels discours, l’évidente satisfaction de lui-même, la montre qu’il faisait de son honnêteté, au bout de peu de temps

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m’exaspérèrent ; il devenait de plus en plus pressant, et tous moyens m’eussent parus bons, pour reconquérir mes aises – lorsqu’un événement inattendu vint donner à mes relations avec lui un caractère différent : Bocage, un certain soir, m’annonça qu’il attendait pour le lendemain son fils Charles. Je dis : ah ! presque indifférent, ne m’étant, jusqu’alors, pas beaucoup soucié des enfants que pouvait bien avoir Bocage ; puis, voyant que mon indifférence l’affectait, qu’il attendait de moi quelque marque d’intérêt et de surprise : – Où donc était-il à présent ? demandai-je. – Dans une ferme modèle, près d’Alençon, répondit Bocage. – Il doit bien avoir à présent près de… continuai-je, supputant l’âge de ce fils dont j’avais ignoré jusqu’alors l’existence, et parlant assez lentement pour lui laisser le temps de m’interrompre. – Dix-sept ans passés, reprit Bocage. Il n’avait pas beaucoup plus de quatre ans quand Madame votre mère est morte. Ah ! c’est un grand gars maintenant ; bientôt il en saura plus que son père. Et Bocage une fois lancé, rien ne pouvait plus l’arrêter, si apparente que pût être ma lassitude. Le lendemain, je ne pensais plus à cela, quand Charles, vers la fin du jour, frais arrivé, vint présenter à Marceline et à moi ses respects. C’était un beau gaillard, si riche de santé, si souple, si bien fait, que les affreux habits de ville qu’il avait mis en notre honneur ne parvenaient pas à le rendre trop ridicule ; à peine sa timidité ajoutait-elle encore à sa belle rougeur naturelle. Il semblait n’avoir que quinze ans, tant la couleur de son regard était demeurée enfantine ; il s’exprimait bien clairement, sans fausse honte, et, contrairement à son père, ne parlait pas pour

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Marceline elle-même devait un peu plus tard nous rejoindre. Je ne sais plus quels propos nous échangeâmes ce premier soir . Les poissons abondaient au-delà de toute espérance . des enfants pataugeurs capturaient un fretin brillant qu’ils jetaient dans des seaux pleins d’eau claire. de sorte que la partie de plaisir d’une pêche s’ajoutait cette fois au travail. Dans les flaques du bord. ainsi que l’annonçait l’extraordinaire animation de la ferme . Il s’agissait de réparer une mare. était terreuse et d’instant en instant plus opaque. On ne réussissait pas à les prendre . Carpes et tanches y abondaient. on connaissait le lieu de cette fuite et l’on devait le cimenter. grande comme un étang. que l’émoi des poissons achevait de troubler. fuyait . J’étais désireux d’en acclimater dans les eaux des douves et d’en donner aux ouvriers. Parfois un grand frémissement en ridait soudain la surface. il ôta brusquement ses souliers. elles glissaient entre les doigts. je ne trouvais rien à lui dire et laissais Marceline lui parler. Il fallait pour cela commencer par vider la mare. qui ne quittaient plus les bas-fonds. occupé de le regarder.ne rien dire. quelques enfants des environs étaient venus. quelques-unes très grosses. relevant très haut son – 64 – . puis. et les dos bruns des poissons inquiets transparaissaient. Charles. L’eau de la mare. ses chaussettes. Cette mare. Mais le jour suivant. Je regrettais que Marceline se fît attendre et je me décidais à courir la chercher lorsque quelques cris annoncèrent les premières anguilles. quatre valets de ferme en ramenaient en plongeant la main au hasard. ce que l’on n’avait pas fait depuis quinze ans. où je savais qu’étaient commencés les travaux. n’y tint plus . s’étaient mêlés aux travailleurs. mit bas sa veste et son gilet. pour la première fois je n’attendis pas que le vieux Bocage vînt me prendre pour monter sur la ferme. qui jusqu’alors était resté près de son père sur la rive. L’eau baissait depuis longtemps déjà quand j’arrivai.

Certains sourires qu’il avait en examinant les cultures me firent bientôt douter que l’exploitation de mes terres fût aussi excellente que j’avais pu le croire d’abord et que me le donnait à entendre Bocage . que j’avais six fermiers. Tout aussitôt je l’imitai. dans l’ardeur du jeu. je fus fort étonné de voir que Charles les connaissait fort bien. mais me regarda tout riant. je poussai Charles sur ce sujet. nous fûmes bientôt tout trempés. il m’apprit. je m’aperçus que je tutoyais Charles. il entra dans la vase résolument. il me semblait qu’elle eût un peu gêné notre joie. et que si j’en touchais à grand-peine la moitié. je sortis retrouver Charles sur la ferme. Cette action commune nous en avait appris plus l’un sur l’autre que n’aurait pu le faire une longue conversation. échangions-nous quelques cris. c’est que presque tout s’absorbait en réparations de toutes sortes et en paiement d’intermédiaires. parfois on enfonçait brusquement et l’eau nous montait jusqu’aux cuisses . ce dont je me doutais à peine. mais. Marceline n’était pas encore venue et ne vint pas. mais déjà je ne regrettais plus son absence . ainsi que les répartitions des fermages . Je l’appelai bientôt pour m’aider à cerner une grosse anguille . à la fin du jour. À peine. Dès le lendemain. sans bien savoir quand j’avais commencé.pantalon et les manches de sa chemise. – 65 – . ce fut une autre . – Eh bien ! Charles ! criai-je. Moi qui connaissais mal mes terres et m’inquiétais peu de les mieux connaître. déjà fort occupé à sa pêche. Nous nous dirigeâmes tous deux vers les bois. quelques phrases . nous unissions nos mains pour la saisir. la vase nous éclaboussait au visage . avez-vous bien fait de revenir hier ? Il ne répondit rien. et cette intelligence toute pratique. après celle-là. que j’eusse pu toucher seize à dix-huit mille francs des fermages. Puis.

Ces terres sont parfois loin des fermes. – Après tout. rapporter plus. ne fait pas varier le prix d’affermage. à être imparfaitement cultivées. nous recommençâmes avec plus de méthode. de ce médiocre entretien. Parfois. je le sais trop intéressé pour ne pas récolter tant qu’il peut. vous ne voulez pas remarquer que le capital se détériore. mieux cultivées. – Mais. – Ne considérant que le revenu.qui m’exaspérait en Bocage. sans l’augmentation de main-d’œuvre. et quand nous eûmes bien fouillé tous les coins. pendant une heure et tout en arpentant les champs. elles ne rapporteraient rien ou presque. qui en souffre ? Le fermier tout seul. je doute que le fermier ne s’y attelle . lui dis-je un jour. cela regarde ton père. perdent lentement leur valeur. Et Charles s’irritait un peu : – Vous n’y connaissez rien. n’est-ce pas ? Le rapport de sa ferme. s’il varie. – Si elles pouvaient. la propriété était vaste. d’herbes sures . impatienté. Et la conversation continuait. nous semblions ressasser les mêmes choses : mais j’écoutais et. mais au moins ne s’abîmeraient pas. m’instruisais. Vos terres. continuait Charles. se permettait-il de répondre – et je souriais aussitôt. Charles rougit un peu : – 66 – . À être cultivées. – Vous comptez. d’espaces encombrés de genêts. de chardons. Charles ne me dissimula point l’irritation que lui causait la vue de certains champs mal cultivés. en cet enfant sut m’amuser. Nous reprîmes jour après jour nos promenades . lui disais-je d’abord. il sut me faire partager cette haine pour la jachère et rêver avec lui de cultures mieux ordonnées. petit à petit.

Plus près de la Morinière. hausser le prix de leurs fermages. je n’avais pas encore pensé que cela fût possible . possesseur d’une partie du bétail. à défaut du propriétaire absent. ni qu’il suffît qu’une de mes vaches allât très bien pour devenir vache du fermier .– Mon père est vieux. Mais alors il se dérobait. mais il me parut bientôt qu’elles n’étaient inventées que pour permettre au fermier de nourrir ses vaches et ses chevaux avec mon avoine et mon foin. Des six fermes que je me trouvais avoir. s’ils prétendent garder tout. sinon de me duper. – Ils sont tous paresseux. Qu’i l suffît qu’une des vaches du fermier tombât malade pour devenir une de mes vaches. de temps à autre. ajoutait-il. du moins de me laisser duper par plusieurs. – Quelles réformes proposerais-tu. prétendait ne pas s’y connaître . Si les fermiers laissent une partie de leurs champs en jachère. celle où je me rendais le plus volontiers était située sur la colline qui dominait la Morinière . je commençais à soupçonner l’honnête Bocage lui-même. à la bonne rentrée des fermages. J’avais écouté bénévolement jusqu’alors les plus invraisemblables nouvelles que Bocage. j’acceptais tout. On me réservait. toi ? continuai-je. dans ce pays. c’est preuve qu’ils ont trop du tout pour vous payer . il est vrai. ce n’est qu’à force d’insistances que je le contraignais à s’expliquer : – Enlever aux fermiers toutes terres qu’ils laissent incultivées. il a déjà beaucoup à faire de veiller à l’exécution des baux. une ferme dite « la ferme du Château » était louée à demi par un système de demi-métayage qui laissait Bocage. À présent que la défiance était née. on l’appelait la Valterie . je causais avec lui volontiers. à l’entretien des bâtiments. m’en donnait : mortalités. une écurie et une étable. malformations et maladies. ou. Sa mission ici n’est pas de réformer. le fermier qui l’occupait n’était pas déplaisant . finissait-il par conseiller. cependant quelques remarques – 67 – . dit-il .

dès que je revis Charles. mais n’y put relever aucune erreur . – 68 – . Je ne connaissais pas grand-chose aux chevaux. surveillai-je à présent les bêtes. Marceline. je commençais à m’y intéresser. la crinière ainsi que la queue presque blondes. Le soir. Je sortis dans la cour. avertie par moi. ce fut la gêne de Bocage. c’était assez pour bien me tourmenter. Dès qu’il m’entendit approcher. Je m’assurai qu’il n’était pas blessé. quelques observations personnelles commencèrent à m’éclairer . et ce qui me retint. – Mais au moins. mais ce poulain me semblait beau . il en était un qu’on nommait encore le « poulain ». qu’on n’en pourrait jamais rien faire et que le mieux était de m’en débarrasser. sans pourtant trop le laisser voir. c’était un demisang bai clair. il avait l’œil très vif. bien qu’il eût trois ans passés . vérifia minutieusement tous les comptes. exigeai qu’on pansât ses écorchures et repartis sans ajouter un mot.imprudentes de Charles. l’honnêteté de Bocage s’y réfugiait. J’eus. peine à garder mon calme. il y avait chez lui plus de faiblesse que de mauvais vouloir. je fis comme si je n’avais rien vu. lorsqu’un beau jour on vint me déclarer qu’il était parfaitement intraitable. on s’occupait alors de le dresser . mais ils ne se sentent pas dirigés. sourdement irrité. pensai-je. – Que faire ? – Laisser faire. un serviteur qui le frappait le caressa . J’avais quatre chevaux et dix vaches . aux formes remarquablement élancées . voir le poulain. mon esprit une fois averti alla vite. la faute est aux serviteurs . je tâchai de savoir ce que lui pensait du poulain. Comme si j’en eusse voulu douter. on l’avait fait briser le devant d’une petite charrette et s’y ensanglanter les jarrets. Après tout. ce jour-là. De mes quatre chevaux.

l’excitait ou le calmait de la parole . que j’enviais Charles et le lui dis. sûr de lui. son trot. – Et que lui feras-tu ? – Vous verrez. mais ils ne savent pas s’y prendre . au centre du cercle. puis soudain je le vis à cheval. Charles emmena le poulain dans un recoin de prairie qu’ombrageait un noyer superbe et que contournait la rivière . était aimable à regarder et séduisait comme une danse. À peine le poulain avait-il un instant regimbé . penché. ils vous le rendront enragé. à présent il reprenait son trot égal. toi ? – Monsieur veut-il me le confier pour huit jours ? J’en réponds. si beau. il tenait à la main un grand fouet. C’est un de mes plus vifs souvenirs. à présent. Le poulain. – Comment t’y prendrais-tu. évitant à chaque tour la corde d’un saut brusque. il l’avait caressée un peu. fougueusement débattu quelque temps . Tout. elle avait ralenti son allure. riant. par une corde de quelques mètres. assagi. puis s’était arrêtée . dans son air et dans ses gestes. prolongeant sa caresse. trop nerveux. Le lendemain. Charles avait attaché le poulain. par sa jeunesse et par sa joie. donnait à ce travail le bel aspect fervent du plaisir. me dit-il . d’une élasticité surprenante. je m’y rendis accompagné de Marceline. – 69 – . paraît-il. Brusquement et je ne sais comment il enfourcha la bête .– Je le crois très doux. il tournait en rond d’une façon plus calme . mais je ne le vis pas s’en servir. se maintenant à peine à sa crinière. à un pieu solidement fiché dans le sol. Charles. si souple. s’était. lassé.

mener. et Marceline même l’eût monté si son état lui eût permis cet exercice. Il disait vrai . au loin on soupçonnait la mer. secoués au passage. mais point désagréable à voir . mais Charles proposa de seller pour lui-même un autre cheval de la ferme . c’était la vaste vallée d’Auge . surtout. j’apportais vers le lit où elle s’attardait à – 70 – . nous partions de grand matin. – Monsieur devrait bien l’essayer. Le cheval que montait Charles était plus lourd. Marceline approuvait. sans race. Madame elle-même osera le monter : il sera doux comme une agnelle. les membres engourdis d’un peu de voluptueuse lassitude. l’esprit plein de santé. quelques jours après. de devancer et de dominer les travailleurs . puis nous repartions au grand trot . Charles le montait bien. de fraîcheur. écartait. le plaisir de l’accompagner m’emporta. nous trempaient .– Encore quelques jours de dressage et la selle ne le chatouillera plus . nous savourions cette joie fière. Nous prîmes l’habitude de sortir un peu chaque jour . dispersait les brumes . de préférence. Je rentrais ivre d’air. me dit Charles. étourdi de vitesse. Nous restions un instant. d’appétit. dans l’herbe claire de rosée . encore tout guêtre. au bout de peu d’instants. sans descendre . puis brusquement nous les quittions . je rentrais à la Morinière. le cheval se laissa caresser. encourageait ma fantaisie. sans défiance . nous nous attardions sur la ferme . dans deux semaines. des coudres ruisselants. le travail commençait à peine . En rentrant. au moment que Marceline se levait. j’étais sans crainte aucune et à mon aise. Je ne me sentis pas trop étonné d’être à cheval . le soleil naissant colorait. habiller. nous gagnions la limite des bois . Que je fus reconnaissant à ma mère de m’avoir conduit au manège durant ma première jeunesse ! Le lointain souvenir de ces premières leçons me servit. C’est ce que je n’eusse jamais fait seul . l’horizon tout à coup s’ouvrait .

vinrent me trouver . la feuille dite « promesse de bail ». forts de ce qu’un fermier se remplace malaisément. j’attendais résolument les fermiers. voyant mon sérieux. j’en étais satisfait et ne considérais pas comme impossible qu’il valût la peine plus tard de réunir mes leçons en volume. Et elle m’écoutait raconter notre course. Leur stupeur fut d’autant plus grande lorsque je leur lus les « promesses » que j’avais rédigées moimême. tandis que ma vie s’ordonnait. avec une hardiesse que l’on me reprocha suffisamment dans la suite. me disait-elle. Cette sagesse. à me sentir vivre. selon l’usage. Fort des assurances de Charles. et tandis qu’au long de mon cours je m’occupais. une odeur de feuilles mouillées qui lui plaisait. Ils crurent – 71 – . Eux. dont le bail expirait à la Noël. et parfois je ne rentrais plus que vers midi. Par une sorte de réaction naturelle. désireux de le renouveler. Elle prenait autant de joie. semblait-il. Mon travail avançait . Ils feignirent d’abord de le prendre en riant : Je plaisantais. jusqu’où ne la poussai-je pas ? Deux de mes fermiers. d’exalter l’inculture et d’en dresser l’apologie. mais encore leur retirais certaines pièces de terre dont j’avais vu qu’ils ne faisaient aucun usage. excité par ses conversations quotidiennes. je m’éprenais de plus en plus de l’éthique fruste des Goths. se réglait et que je me plaisais autour de moi à régler et à ordonner toutes choses. il s’agissait de signer. Qu’avais-je à faire de ces terres ? Elles ne valaient rien . le recommencement du travail. c’était qu’on n’en pouvait rien faire… Puis. ou bien cette folie. ils s’obstinèrent . où non seulement je me refusais à baisser le prix des fermages. je m’obstinai de mon côté. et s’ils n’en faisaient rien. réclamèrent d’abord une diminution de loyer.m’attendre. – Bientôt de cette joie aussi j’abusai . l’éveil des champs. Cependant je réservais de mon mieux la fin du jour et la soirée à la préparation de mon cours. nos promenades s’allongèrent. qu’à vivre. je m’ingéniais laborieusement à dominer sinon à supprimer tout ce qui la pouvait rappeler autour de moi comme en moi-même.

L’automne commençait . Moi qui n’attendais que ce mot : – Eh ! partez donc si vous voulez ! Je ne vous retiens pas. Je pris les promesses de bail et les déchirai devant eux. on les – 72 – . comme une sorte de vengeance. rouleaux. les travailleurs n’y pouvaient point suffire . charrues : je me promenais à cheval. l’animosité des deux fermiers congédiés . Les fermiers ne délogeaient qu’à la Noël . elle me fit sentir encore plus sa beaucoup trop grande jeunesse. d’ailleurs je ne réfléchis guère : le risque même de l’entreprise me tentait. je projetais d’en confier la haute direction à Bocage. Je restai donc avec plus de cent hectares sur les bras. Je redoutais. dans les prés voisins. roulaient dans l’herbe épaisse. Depuis quelque temps déjà. Cependant. Je prévins Charles . il en venait des villages voisins . il ne put la dissimuler .m’effrayer en me menaçant de partir. sa joie aussitôt me déplut . surveillant. elles tombaient. les semailles . nous avions acheté herses. prenant plaisir à commander. J’en profitai pour courir le matin et le soir sur leurs terres qui devaient donc me revenir bientôt. dirigeant les travaux. leur dis-je. Le temps pressait déjà . d’ici là nous pouvions bien nous retourner. il fallut embaucher plus d’hommes pour hâter les labours. il leur plut au contraire de feindre à mon égard une parfaite complaisance (je ne sus que plus tard l’avantage qu’ils y trouvaient). Par une convention établie. les travaux du fermier sortant et ceux du nouveau se côtoient. je prétendais aussi m’en occuper beaucoup moi-même . le premier abandonnant son bien pièce après pièce et sitôt les moissons rentrées. pensant bien qu’indirectement c’est à Charles que je la donnais . abondantes comme à nulle autre année . nous étions à cette époque de l’année où les premières récoltes laissent libres les champs pour les premiers labours. les fermiers récoltaient les pommes .

à côté du bonheur. qui colorait bien mon amour. souvent talés. nous allions nous asseoir sur un banc. en elle. Les matins des derniers beaux jours sont les plus frais. Mon travail était à peu près achevé . Ah ! si c’était encore le bonheur. si loin qu’on voyait.embauchait pour huit jours . on récoltait à part les fruits tombés d’eux-mêmes. faisait d’une promenade un voyage . les reculait encore. écrasés dans les hautes herbes . le pays semblait agrandi . parfois. L’odeur montant du pré était âcre et douceâtre et se mêlait à celle des labours. Le temps que je ne passais plus à la ferme. parfois. nous marchions lentement. trop mûrs. les plus limpides. d’où l’on dominait le vallon que le soir emplissait de lumière. mais déjà je sentais. et nous restions ainsi jusqu’au soir. au contraire. – 73 – . mais comme colore l’automne. nous amusions à les aider. où. Charles et moi. Parfois l’atmosphère mouillée bleuissait les lointains. je sais que j’ai voulu dès lors le retenir. sans gestes. elle écoutait frémir une nouvelle vie . je le passais auprès de Marceline. sentant fondre en nous la journée. on ne voyait que de l’amour. mystérieusement. on les eût atteints d’un coup d’aile . je me penchais sur elle comme sur une profonde eau pure. Ensemble nous sortions dans le jardin . Elle avait une tendre façon de s’appuyer sur mon épaule . et je ne sais ce qui des deux emplissait de plus de langueur. la transparence anormale de l’air rendait les horizons tout proches . une eau fuyante . la plus légère émotion sur son front se laissait lire . elle languissamment et pesant à mon bras . en vain. comme on veut retenir dans ses mains rapprochées. quelque autre chose que le bonheur. du moins je le disais afin d’oser mieux m’en distraire. Les uns gaulaient les branches pour en faire tomber les fruits tardifs . on ne pouvait marcher sans en fouler. L’automne s’avançait. sans paroles. Comme un souffle parfois plisse une eau très tranquille.

Un matin nous ne les vîmes plus . m’apprit-il. les premiers soucis de mon cours nous eussent rappelés en ville. mais ne pus le faire céder . non divisée. tout au plus. le temps changea. Aux premiers jours de novembre. accepta-t-il d’écourter un peu ces études pour permettre à Charles de revenir un peu plus tôt. qui commençait tôt. amenant le nord et la pluie. ne séchait plus au revers de l’orée . presque des métayers. ce seraient presque des fermiers. La mauvaise saison. Bocage ne me dissimulait pas que l’exploitation des deux fermes ne se ferait pas sans grand-peine . Et. emportant les oiseaux nomades. sur l’eau des douves. nous rentrions à Paris.L’automne s’avançait. mais c’était. ils s’agitaient sauvagement . à l’époque de la migration. J’avais été fort dépité d’apprendre les dispositions de Bocage pour l’hiver . je causai longuement. dans un vol tapageur. Déjà l’état de Marceline. pour le pays. battaient de l’aile . Charles me dit qu’on les enferme ainsi chaque automne. presque des serviteurs . devaient me rappeler en novembre. tout à coup. la chose était. Ce fut. employai tous les arguments que je trouvai. mais il avait en vue. où il avait. à la fine aube elle était blanche. forte. nous chassa. trop nouvelle pour qu’il en augurât rien de bon . un soir. L’herbe. il me déclara son désir de renvoyer Charles sur la ferme modèle. un grand souffle. moi qui l’avais voulu. Les canards. prétendait-il. faire avec de grands cris. chaque matin plus trempée. – Cette conversation avait lieu vers la fin d’octobre. deux paysans très sûrs qu’il comptait prendre sous ses ordres . on les voyait parfois se soulever. encore passablement à apprendre . tout le tour de la Morinière. disait-il. peu de jours après. il est vrai. – 74 – . Les travaux de la ferme. une haleine de mer. les soins d’une installation nouvelle. Bocage les avait enfermés.

et si je ne m’inquiétai pas d’une fatigue dont je savais la cause naturelle. non point seulement du loyer plus élevé. Les premiers jours. Marceline ne tarda pas à se sentir très fatiguée. aussitôt installée. notre temps se passa en courses .II Ce fut dans la rue S***. et Marceline. je la trouvais. était beaucoup plus grand que celui que m’avait laissé mon père. s’offrît ensuite à nous en épargner plusieurs. déshabituée du monde. sur la publication de mon livre et même. du moins m’ingéniai-je à la diminuer. l’éloignement où nous avions vécu jusqu’alors les faisait à présent affluer. très obligeamment. avec quelle folie ! sur les nouveaux rendements de mes fermes. me disant à chacune que je me liais d’autant plus. et du matin au soir. le soir. Certainement les divers frais d’installation excéderaient nos revenus cette année. que nous nous installâmes. près de Passy. recevant souvent à sa – 75 – . À toutes ses craintes j’opposais une factice horreur du provisoire . et bien que le frère de Marceline. mais notre fortune déjà belle devait s’embellir encore . ou craindre de sentir en moi. et que nous avions pu visiter lors de notre dernier passage à Paris. L’appartement que nous avait indiqué un des frères de Marceline. ni n’osait condamner sa porte . au lieu du repos qui lui eût été nécessaire. il lui fallut. Puis. et prétendant supprimer du même coup toute humeur vagabonde que je pouvais sentir. exténuée . Je ne m’arrêtai donc devant aucune dépense. et Marceline put s’inquiéter quelque peu. je comptais pour cela sur mon cours. ni ne savait les abréger. mais aussi de toutes les dépenses auxquelles nous allions nous laisser entraîner. recevoir visites sur visites . je me forçais moi-même d’y croire et l’exagérais à dessein.

en tant d’autres. se contentaient de paraître vivre et. Et quand bien même j’eusse été plus perspicace. vous. ce qui ne m’amusait guère. terne. hélas ! l’impossibilité de me faire entendre d’eux. et jamais je ne m’en étais cru plus maître. Je reconnus bien vite. guère plus de plaisir et pas plus d’émotion qu’à feuilleter de bons dictionnaires d’histoire. Tout d’abord je pus espérer trouver une compréhension un peu plus directe de la vie chez quelques romanciers et chez quelques poètes . fâcheux. pour plus de commodité. que savais-je ? L’avenir m’apparaissait tout sûr. n’étiez pas à Paris et n’y deviez pas revenir de longtemps. Maurice. et parfois rendant les visites. à la fois gênant et gêné. est chose à quoi je ne pouvais me plaire . archéologues et philologues. auprès des autres. à causer avec eux. il faut avouer qu’ils ne la montraient guère . Didier. je me vis comme contraint par eux de jouer un faux personnage. Je n’ai jamais été brillant causeur . mais ne trouvai. que je considérais déjà comme mes seuls amis véritables. eussent considéré la vie comme un fâcheux empêchement – 76 – . Dès les premières causeries que nous eûmes. Par une singulière malchance.place. leur esprit. triste. Je revis un peu plus volontiers les gens de ma partie. On ne peut à la fois être sincère et le paraître. mais que ce temps était donc loin ! Que s’était-il passé depuis ? Je me sentais. ce qui m’amusait moins encore. quel recours contre moi-même pouvais-je trouver en Hubert. il me parut que la plupart ne vivaient point. et. la frivolité des salons. j’en avais pourtant bien fréquenté quelques-uns naguère . cette compréhension. sous peine de paraître feindre . que vous connaissez et jugez comme moi. je feignis donc d’avoir les pensées et les goûts qu’on me prêtait. mais s’ils l’avaient. pour un peu. de ressembler à celui qu’ils croyaient que j’étais resté. Eussé-je pu mieux vous parler ? M’eussiez-vous peut-être compris mieux que je ne faisais moi-même ? Mais de tout ce qui grandissait en moi et que je vous dis aujourd’hui.

il m’a gêné chez l’ébéniste et je ne l’ai laissé que – 77 – . et je n’affirme pas que l’erreur ne vînt pas de moi… D’ailleurs qu’entendais-je par : vivre ? – C’est précisément ce que j’eusse voulu qu’on m’apprît. D’ailleurs. jamais de ce qui les motive. Chacun fait double emploi. Ils vivent. j’ai dû voir avec lui le tapissier . Quant aux quelques philosophes. mathématiciens ou néocriticistes. mon ami. – Les uns et les autres causaient habilement des divers événements de la vie. il me semble que je parle à plusieurs. – Plus ils se ressemblent entre eux et plus ils diffèrent de moi. ai-je eu le temps de lire un peu . depuis que je suis auprès d’eux. Et puis je reprenais plus tristement : – Aucun n’a su être malade. dont le rôle eût été de me renseigner. je savais depuis longtemps ce qu’il fallait attendre d’eux . avant de partir.d’écrire. Votre frère m’attendait chez le notaire. – Mais. vous ne pouvez demander à chacun de différer de tous les autres. Quand je parle à l’un d’eux. je ne lui cachais point l’ennui que ces fréquentations me causaient. moi-même. je ne vis plus. aujourd’hui. – Ils se ressemblent tous. Et je ne pouvais pas les en blâmer . qu’ai-je fait ? J’ai dû vous quitter dès 9 heures : à peine. répondait Marceline. lui disais-je. Entre autres jours. c’est le seul bon moment du jour. ont l’air de vivre et de ne pas savoir qu’ils vivent. De retour près de Marceline. ils se tenaient aussi loin que possible de la troublante réalité et ne s’en occupaient pas plus que l’algébriste de l’existence des quantités qu’il mesure. et après le notaire il ne m’a pas lâché .

puis j’ai retrouvé Louis qui m’attendait au café : entendu avec lui l’absurde cours de Théodore que j’ai complimenté à la sortie . puis aussitôt se fige. été voir une exposition d’aquarelles . montant à fleur de peuple. qui d’abord indique pléthore. surabondance de santé. la recommencer heure après heure et que je suis triste à pleurer. c’était ce que j’avais à dire.chez Gaston . maintenant. Et quand le soir. pour refuser son invitation du dimanche. me distinguait des autres. ce secret me semblait bien plus mystérieux : un secret de ressuscité. À propos de l’extrême civilisation latine. Je n’avais éprouvé nul orgueil. Mon cours commença tôt après . car je restais un étranger parmi les autres. que je voudrais la ressaisir au vol. s’oppose à tout parfait contact de l’esprit avec la nature. n’était pas le secret très simple de ma gêne . lors de la publication des travaux qui me valurent tant d’éloges. j’ai déjeuné dans le quartier avec Philippe. ni si le goût que j’avais pris d’une vie plus spacieuse et aérée. comme quelqu’un qui revient de chez les morts. ce que personne d’autre que moi ne disait ni ne pouvait dire. la conscience de ma valeur propre : ce qui me séparait. Et d’abord je ne ressentis qu’un assez douloureux désarroi . je gonflai ma première leçon de toute ma passion nouvelle. moins contrainte et moins soucieuse d’autrui. été déposer des cartes chez Albertine et chez Julie. C’était. Sophie. je rentre et vous trouve aussi fatiguée que moi-même. ayant vu Adeline. je peignais la culture artistique. Marthe. Jeanne. avec Arthur. à présent ? Peut-être . durcit. forme gaine où l’esprit gêné languit – 78 – . mais bientôt un sentiment très neuf se fit jour. pour la première fois. le sujet m’y portant. mais du moins aucune nuance de vanité ne s’y mêlait. je repasse toutes ces occupations du jour. Était-ce de l’orgueil. à la manière d’une sécrétion. Pourtant je n’aurais pas su dire ni ce que j’entendais par vivre. pensais-je. j’ai dû l’accompagner chez Arthur . cache sous l’apparence persistante de la vie la diminution de la vie. importait . je l’affirme. Exténué. je sens ma journée si vaine et elle me paraît si vide.

dirent-ils. je restai seul avec Ménalque.et bientôt s’étiole. Mais « la bonne société » s’indigna et ceux qui. laisser les autres avoir raison. il était reparti pour une de ces explorations lointaines qui nous privaient de lui parfois plus d’une année. Enfin. Récemment un absurde. et le sourire qu’il me fit me parut plus charmant de ce que je le savais plus rare. me plut. il semblait fier et ne s’intéressait pas à ma vie. – 79 – . aux généralisations trop rapides. « se respectent » crurent devoir se détourner de lui et lui rendre ainsi son mépris. comme l’on dit. Je ne l’avais jamais beaucoup fréquenté. Je fus donc étonné de le voir à ma première leçon. Jadis il ne me plaisait guère . et. D’autres blâmèrent ma méthode . poussant à bout ma pensée. Voyant avec qui je causais. puisque cela les console de n’avoir pas autre chose. je disais la Culture. et ce qui les irritait le plus. Les historiens blâmèrent une tendance. Son insolence même. née de la vie. peu de temps avant mon mariage. répondait-il aux insultes. Ce me fut une raison de plus : attiré vers lui par une secrète influence. ceux que son dédain et sa supériorité blessaient s’emparèrent de ce prétexte à leur vengeance . les derniers importuns se retirèrent . puis meurt. je m’approchai et l’embrassai amicalement devant tous. c’est qu’il n’en parût pas affecté. – Il faut. Ce fut à la sortie de mon cours que je revis pour la première fois Ménalque. qui m’écartait de lui d’abord. tuant la vie. et ceux qui me complimentèrent furent ceux qui m’avaient le moins compris. un honteux procès à scandale avait été pour les journaux une commode occasion de le salir .

me dit-il. mais voudrais causer avec vous. mais la flamme est d’autant plus nourrie. pour ce séjour. disait-il. Ma hâte â le rejoindre avait été si grande que je le surpris encore à table quand j’entrai . il avait là ses domestiques. à voir la cordiale franchise avec laquelle vous osiez m’aborder. et comme je m’excusais de troubler son repas : – Mais. Cela est bien. Vous vous y prenez tard . c’est vrai. il s’y était. Ménalque logeait à l’hôtel . lui répondis-je. Je ne cause pas volontiers. je vous aurais offert du Chiraz. À Paris. sur les meubles dont la banale laideur l’offusquait. vivait à part. toujours en passage. avait étendu sur les murs. prendrez-vous du moins des liqueurs ? – 80 – . vous semblez oublier que je suis marié. fait aménager plusieurs pièces en manière d’appartement .Après les irritantes critiques et les ineptes compliments. j’avais pu vous croire plus libre. mais il est trop tard à présent . Dînez donc avec moi ce soir. de ce vin que chantait Hafiz. quelques étoffes qu’il avait rapportées du Népal et qu’il achevait. mangeait à part. et lui dis que je le rejoindrais après dîner. il faut être à jeun pour le boire . ses quelques paroles au sujet de mon cours me reposèrent. – Vous brûlez ce que vous adoriez. je n’ai pas l’intention de l’interrompre et compte bien que vous me le laisserez achever. vous m’intriguez. – Oui. de salir avant de les offrir à un musée. Si vous étiez venu dîner. plus encore de paraître faible. – Cher Ménalque. dit-il. Je ne sais encore si je vous entends bien . reprit-il . Je craignis de l’avoir blessé .

est sans bornes.J’acceptai. Il sourit. C’est déjà beau si je retrouve en eux mes vices. dit-il. Je sentis que je rougissais. je sais que je dois voir à présent… c’est à vous de m’expliquer quoi. Ménalque ? – 81 – . puisqu’elle m’a donné le désir de vous revoir . Laissons cela. pensant qu’il en prendrait aussi . négative. Ayant appris que vous veniez d’y passer. Savezvous d’où je viens ? De Biskra. – Et vous versez à boire aux autres. j’y garde ma lucidité. cet aveugle érudit. je m’étonnai : – Excusez-moi. ma curiosité. Mon indiscrétion m’a servi. je cherche dans l’ivresse une exaltation et non une diminution de la vie. – Du moins fumez-vous ? – Pas davantage. fouillé. pour ce que j’apprends par moi-même. exiger de chacun mes vertus. voyant qu’on n’apportait qu’un verre. questionné. C’est une ivresse impersonnelle. Qu’était-il donc venu faire à Biskra. puisqu’au lieu du savant routinier que je voyais en vous naguère. – Qu’avez-vous donc appris sur moi. J’ai donc cherché. je l’avoue. et de trop facile conquête . mais je n’en bois presque jamais. – Craindriez-vous de vous griser ? – Oh ! répondit-il. j’ai voulu rechercher vos traces. dit-il. – Je ne peux. puis. partout où j’ai pu. au contraire ! Mais je tiens la sobriété pour une plus puissante ivresse . ce liseur ? Je n’ai coutume d’être discret que pour ce qu’on me confie .

Ne rougissez donc pas.– Vous voulez le savoir ? Mais n’ayez donc pas peur ! Vous connaissez assez vos amis et les miens pour savoir que je ne peux parler de vous à personne. j’achetai sa confiance. Vous avez vu si votre cours était compris ! – Mais. vous aviez été malade. – Racontez sans me regarder. de rouillé. accompagné moins volontiers de votre femme que d’enfants. sans livre (et c’est là que j’ai commencé d’admirer). lorsque vous n’étiez plus seul. Puis on m’a dit que vous sortiez volontiers seul. rien ne me montre encore que je puisse vous parler plus qu’aux autres. – Ces ciseaux étaient-ils à vous ? dit-il en me tendant quelque chose d’informe. d’épointé. n’est pas facile. Allons ! qu’est-ce que vous avez appris sur moi ? – D’abord. – Un des enfants – il avait nom Moktir s’il m’en souvient – beau comme peu. Ménalque cependant s’était levé et avait sorti d’un tiroir une petite boîte qu’il ouvrit. je n’eus pas grand-peine pourtant à reconnaître là les petits ciseaux que m’avait escamotés Moktir. ce qui. me parut en avoir long à dire . dites-moi donc si c’est véritable. voleur et pipeur comme aucun. ou je ne vous dis pas la suite. ou. de faussé . – 82 – . car je crois qu’il mentait encore en di sant qu’il ne mentait plus… Ce qu’il m’a raconté de vous. – Mais cela n’a rien de… – Oh ! c’est déjà très important. dis-je avec une légère impatience. vous le savez. j’attirai.

– Il y a là. Vous aviez vu le vol et vous n’avez rien dit ! Moktir s’est montré fort surpris de ce silence… moi aussi. Expliquezmoi votre silence. alluma distraitement une cigarette.– Oui . – Je voudrais qu’on me l’expliquât. reprit-il. mais l’intéressant n’est pas là . Ménalque. – Il ne me paraît pas que vous l’ayez beaucoup vous-même. vous jouiez au plus fin . – Oh ! simplement celui de la propriété. à ce jeu. – 83 – . il prétend qu’à l’instant qu’il les cachait dans son burnous. un « sens ». Vous pensiez le tenir et c’était lui qui vous tenait… Là n’est pas l’important. puis tout aussitôt la jeta. Nous restâmes pendant quelque temps sans parler. cher Michel. un « sens » qui semble vous manquer. un jour que vous étiez seul avec lui dans une chambre . – Le « sens moral ». peut-être. – Il prétend vous les avoir pris pendant que vous tourniez la tête. dis-je en m’efforçant de sourire. comme disent les autres. il a compris que vous le surveilliez dans une glace et surpris le reflet de votre regard l’épier. ces enfants nous rouleront toujours. – Je ne le suis pas moins de ce que vous me dites : comment ! il savait donc que je l’avais surpris ! – Là n’est pas l’important . c’étaient ceux de ma femme. ce sont eux. qui marchait de long en large dans la pièce.

– Je l’ai si peu qu’ici, voyez, rien n’est à moi ; pas même ou surtout pas le lit où je me couche. J’ai l’horreur du repos ; la possession y encourage et dans la sécurité l’on s’endort ; j’aime assez vivre pour prétendre vivre éveillé, et maintiens donc, au sein de mes richesses mêmes, ce sentiment d’état précaire par quoi j’exaspère, ou du moins j’exalte ma vie. Je ne peux pas dire que j’aime le danger, mais j’aime la vie hasardeuse et veux qu’elle exige de moi, à chaque instant, tout mon courage, tout mon bonheur et toute ma santé. – Alors que me reprochez-vous ? interrompis-je. – Oh ! que vous me comprenez mal, cher Michel ; pour un coup que je fais la sottise d’essayer de professer ma foi !… Si je me soucie peu, Michel, de l’approbation ou de la désapprobation des hommes, ce n’est pas pour venir approuver ou désapprouver à mon tour ; ces mots n’ont pour moi pas grand sens. J’ai parlé beaucoup trop de moi tout à l’heure ; de me croire compris m’entraînait… Je voulais simplement vous dire que pour quelqu’un qui n’a pas le sens de la propriété, vous semblez posséder beaucoup ; c’est grave. – Que possédé-je tant ? – Rien, si vous le prenez sur ce ton… Mais n’ouvrez-vous pas votre cours ? N’êtes-vous pas propriétaire en Normandie ? Ne venez-vous pas de vous installer, et luxueusement, à Passy ? Vous êtes marié. N’attendez-vous pas un enfant ? – Eh bien ! dis-je impatienté, cela prouve simplement que j’ai su me faire une vie plus « dangereuse » (comme vous dites) que la vôtre. – Oui, simplement, redit ironiquement Ménalque ; puis, se retournant brusquement, et me tendant la main :

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– Allons, adieu ; voilà qui suffit pour ce soir et nous ne dirions rien de mieux. Mais, à bientôt. Je restai quelque temps sans le revoir. De nouveaux soins, de nouveaux soucis m’occupèrent ; un savant italien me signala des documents nouveaux qu’il mit au jour et que j’étudiai longuement pour mon cours. Sentir ma première leçon mal comprise avait éperonné mon désir d’éclairer différemment et plus puissamment les suivantes ; je fus par là porté à poser en doctrine ce que je n’avais fait d’abord que hasarder à titre d’ingénieuse hypothèse. Combien d’affirmateurs doivent leur force à cette chance de n’avoir pas été compris à demi-mot ! Pour moi, je ne peux discerner, je l’avoue, la part d’entêtement qui peut-être vint se mêler au besoin d’affirmation naturelle. Ce que j’avais de neuf à dire me parut d’autant plus urgent que j’avais plus de mal à le dire, et surtout à le faire entendre. Mais combien les phrases, hélas ! devenaient pâles près des actes ! La vie, le moindre geste de Ménalque n’était-il pas plus éloquent mille fois que mon cours ? Ah ! que je compris bien, dès lors, que l’enseignement presque tout moral des grands philosophes antiques ait été d’exemple autant et plus encore que de paroles ! Ce fut chez moi que je revis Ménalque, près de trois semaines après notre première rencontre. Ce fut presque à la fin d’une réunion trop nombreuse. Pour éviter un dérangement quotidien, Marceline et moi préférions laisser nos portes grandes ouvertes le jeudi soir ; nous les fermions ainsi plus aisément les autres jours. Chaque jeudi, ceux qui se disaient nos amis venaient donc ; la belle dimension de nos salons nous permettait de les recevoir en grand nombre et la réunion se

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prolongeait fort avant dans la nuit. Je pense que les attirait surtout l’exquise grâce de Marceline et le plaisir de converser entre eux, car, pour moi, dès la seconde de ces soirées, je ne trouvai plus rien à écouter, rien à dire, et dissimulai mal mon ennui. J’errais du fumoir au salon, de l’antichambre à la bibliothèque, accroché parfois par une phrase, observant peu et regardant comme au hasard. Antoine, Etienne et Godefroy discutaient le dernier vote de la Chambre, vautrés sur les délicats fauteuils de ma femme. Hubert et Louis maniaient sans précaution et froissaient d’admirables eaux-fortes de la collection de mon père. Dans le fumoir, Mathias, pour écouter mieux Léonard, avait posé son cigare ardent sur une table en bois de rose. Un verre de curaçao s’était répandu sur le tapis. Les pieds boueux d’Albert, impudemment couché sur un divan, salissaient une étoffe. Et la poussière qu’on respirait était faite de l’horrible usure des choses… Il me prit une furieuse envie de pousser tous mes invités par les épaules. Meubles, étoffes, estampes, à la première tache perdaient pour moi toute valeur ; choses tachées, choses atteintes de maladie et comme désignées par la mort. J’aurais voulu tout protéger, mettre tout sous clef pour moi seul. Que Ménalque est heureux, pensai-je, qui n’a rien ! Moi, c’est parce que je veux conserver que je souffre. Que m’importe au fon d tout cela ? Dans un petit salon moins éclairé, séparé par une glace sans tain, Marceline ne recevait que quelques intimes ; elle était à demi étendue sur des coussins ; elle était affreusement pâle, et me parut si fatiguée que j’en fus effrayé soudain et me promis que cette réception serait la dernière. Il était déjà tard. J’allais regarder l’heure à ma montre quand je sentis dans la poche de mon gilet les petits ciseaux de Moktir. – Et pourquoi les avait-il volés, celui-là, si c’était aussitôt pour les abîmer, les détruire ?

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Après qu’il eut avec elle échangé quelques banales phrases de politesse. Ménalque était élégant. semblaient oublier leurs basses insultes de la veille et ne trouvaient pas de termes assez vifs pour le louer. Ils exagéraient à l’envi les services rendus au pays. rappelant à ce sujet son aventureuse carrière. de dévouement. presque beau . cher Michel . Il ne fut pas plus tôt devant Marceline que je compris qu’il ne lui plaisait pas.À ce moment. Il venait d’arriver. Il était. Laissez donc aux journaux ces bêtises. de hardiesse. vous ne m’aviez pourtant pas d’abord insulté. je me retournai brusquement : c’était Ménalque. tombantes. déjà grises. coupaient son visage de pirate . tout comme s’il n’entreprenait rien que dans un but humanitaire : et l’on vantait de lui des traits d’abnégation. en habit. il m’interrompit dès les premiers mots : – Eh quoi ! vous aussi. je ne l’eusse certes pas fait de moi-même. à l’humanité tout entière par les profitables découvertes de ses dernières explorations. Je ne prétends à rien qu’au naturel. quelqu’un frappa sur mon épaule . divers journaux. et n’existe qu’en totalité. J’avais appris le matin même la nouvelle mission dont le ministère des colonies le chargeait . d’énormes moustaches. tout comme s’il devait chercher une récompense en ces éloges. Je ne sais faire en moi les distinctions et les réserves qu’ils prétendent établir. Ils semblent s’étonner aujourd’hui qu’un homme de mœurs décriées puisse pourtant avoir encore quelques vertus. le plaisir que j’y prends m’est signe que je devais la faire. presque le seul. la flamme froide de son regard indiquait plus de courage et de décision que de bonté. Il me pria de le présenter à ma femme . et pour chaque action. Je commençais de le féliciter . je l’entraînai dans le fumoir. – 87 – . dit-il.

je le crois. On n’ose pas tourner la page. la phrase mot pour mot par laquelle elle m’avait alors interrompu : – Vous ne pouvez pourtant. Je laissais Ménalque parler . par quelle lâcheté l’interrompis-je. je disais à Marceline . Mais qui cherche ici d’inventer ? Ce que l’on sent en soi de différent. ils ne se plaisent que contrefaits. Et l’on prétend aimer la vie. Ménalque se tut brusquement. et j’aurais donc dû l’approuver. c’est précisément ce que l’on possède de rare. ma phrase m’avait paru stupide . Pourtant c’est toujours seul qu’on invente. Ah ! si tous ceux qui nous entourent pouvaient se persuader de cela. ce qu’il disait. me regarda d’une façon bizarre. d’autres choses à lire. Chacun se propose un patron. puis l’imite .– Cela peut mener loin. Mais la plupart d’entre eux pensent n’obtenir d’eux-mêmes rien de bon que par la contrainte . reprit Ménalque. il me tourna le dos sans façon et alla s’entretenir avec Hector. Il y a pourtant. il accepte un patron tout choisi. je les appelle : lois de la peur. même il ne choisit pas le patron qu’il imite . Pourquoi. On n’ose pas. le mois d’avant. c’était précisément ce que. imitant Marceline. On imite. Lois de l’imitation . On a peur de se trouver seul : et l’on ne se trouve pas du tout. et je me désolai surtout qu’elle pût faire croire à Ménalque que je me – 88 – . et lui dis-je. et c’est là ce que l’on tâche de supprimer. Cette agoraphobie morale m’est odieuse . dans l’homme. – J’y compte bien. Aussitôt dite. C’est à soimême que chacun prétend le moins ressembler. demander à chacun de différer de tous les autres. puis. ce qui fait à chacun sa valeur . c’est la pire des lâchetés. comme Eusèbe précisément s’approchait pour prendre congé de moi. cher Ménalque. lui dis-je.

votre jugement était faux. La nuit qui précède un départ est pour moi chaque fois une nuit d’angoisses affreuses. chacun ignore que mon départ est si proche . Laissez-moi du moins l’espérer. Le chagrin qui m’a pris aussitôt m’a révélé combien mon affection pour vous était vive . Quand le salon fut presque vide. mais elles n’avaient aucun sens . répondis-je. et qui. sinon. me sont odieux comme à vous. Mon voyage sera.sentais attaqué par ses paroles. plus long et hasardeux que tous les autres . Vous ne les avez pas mal comprises . On ne saurait attendre d’eux aucune espèce de sincérité . ici. Je pars dès l’aube. Au seul soupçon que vous pouviez être un des leurs. regardent ce qu’ils font comme mal fait. – Non. et surtout de sentir qu’elles allaient me ranger à vos yeux précisément parmi ceux dont vous faisiez le procès tout à l’heure. Je hais tous les gens à principes. – Ah ! n’est-ce pas ? dit-il en me prenant la main brusquement. ou. mais je voudrais vous voir encore. je vous l’affirme. – Ils sont. je vous l’annonce secrètement. mes invités partaient. Ménalque revint à moi : – Je ne puis vous quitter ainsi. car ils ne font jamais que ce que leurs principes ont décrété qu’ils devaient faire. puis-je compter que vous voudrez bien passer cette dernière nuit près de moi ? – 89 – . j’ai souhaité m’être mépris. Sans doute j’ai mal compris vos paroles. et je ne les eus pas plus tôt dites que je souffris de leur sottise. Il était tard . cette fois. j’ai senti la parole se glacer sur mes lèvres. – En effet. Prouvez-moi que vous n’êtes pas homme à principes . ce qu’il y a de plus détestable en ce monde. je dois partir bientôt. Je dois partir dans quinze jours . mais dans le jugement que je portais. je ne sais quand je reviendrai. Écoutez . me dit-il. reprit Ménalque en riant. non dans mon affection.

et ne serai même pas à Paris. Marceline s’était jusqu’à ce jour surmenée . Ici et là sont des amis que je veux embrasser avant de quitter l’Europe. Je l’entourai de plus de soins encore et la rassurai de mon mieux. Marceline commença d’aller moins bien. je la croyais très naturelle et j’évitais de m’inquiéter. mais la violence de ses craintes finit – 90 – . mais elle évitait de se plaindre. Cependant des troubles nouveaux. nous avait tout d’abord rassurés à l’excès.– Mais nous nous reverrons avant. J’ai déjà dit qu’elle était souvent fatiguée . qui passait alors pour le plus avisé spécialiste. dit Ménalque. lui dis-je. – C’est entendu. Il s’étonna que je ne l’eusse pas appelé plus tôt. je passerai cette nuit de veille avec vous. depuis quelque temps déjà. me servant des paroles mêmes de Tr. accompagnés de fièvre. jusqu’à la délivrance. dans six jours je dois être à Rome. me décidèrent à appeler le Docteur Tr. Par un très imprudent courage. – Non. ou insuffisamment renseigné. un peu surpris. et prescrivit un régime strict que. Marceline se plia très doucement aux prescriptions les plus gênantes . Sans doute un peu inquiète et plus dolente qu’elle ne voulait l’avouer. de sorte que son état empira brusquement durant les quelques jours qui suivirent. – Et nous boirons du vin de Chiraz. une sorte de résignation religieuse rompit la volonté qui la soutenait jusqu’alors. elle devait garder la chaise longue. Un vieux médecin assez sot. Quelques jours après cette soirée. elle eût dû suivre. qui ne voyait en son état rien de bien grave . Demain je pars pour Budapest . Un autre m’attend à Madrid. je n’y serai plus pour personne. qu’on attendait vers la fin de janvier. Durant ces quinze jours. et comme j’attribuais à son état cette fatigue.

la gravité de ma promesse. m’irritant contre moi de ne pas mieux m’en libérer. et depuis notre nuit de Sorrente. mon inquiétude prit une force nouvelle . sitôt dans la rue. – Dans deux mois. la neige . une garde me remplaça près d’elle. Il était tard . Marceline allait un peu mieux ce soir-là. et me força de changer mes bottes mouillées contre de molles pantoufles persanes. Il me débarrassa de mon manteau. – Votre enfant. je marchais à grands pas . près du feu. la nuit. la neige commença de tomber abondante . Ménalque. vous l’attendez bientôt ? reprit-il. heureux contre le vent. luttai contre elle. Il était pâle et paraissait un peu crispé. je lui fis accepter de mon mieux la solennité du rendez-vous. et pourtant j’étais inquiet . mais le futur désenchante l’heure présente. toute ma vie se projettent sur l’avenir. déjà tout mon amour. moins que ne le faisait le foyer. Je parvins ainsi peu à peu à un état de surtension. Ah ! combien dangereusement déjà notre bonheur se reposait sur l’espérance ! et de quel futur incertain ! Moi qui d’abord ne trouvais de goût qu’au passé. mais plus proche encore du bonheur. je savourais mon énergie. qui m’entendit venir. Pour simplifier. d’exaltation singulière.par m’alarmer à mon tour. pensai-je. parut sur le palier de l’escalier. je répondis qu’elle allait très bien. je la repoussai. Ménalque. Sur un guéridon. Cependant le soir vint que j’avais promis à Ménalque . la subite saveur de l’instant m’a pu griser un jour. et malgré mon ennui d’abandonner toute une nuit d’hiver Marceline. Mais. – 91 – . étaient posées des friandises. s’informa de la santé de Marceline. de lutter contre le froid. Deux lampes éclairaient la pièce. j’étais heureux de respirer enfin un air plus vif. dès l’abord. Il m’attendait sans patience. très différente et très proche à la fois de l’inquiétude douloureuse qui l’avait fait naître. plus encore que le présent ne désenchanta le passé .

Alors. À présent mon bonheur me serre. m’approchant de lui. et mangez de ces pâtes roses que les Persans prennent avec.Ménalque s’inclina vers le feu. c’est de savoir ce que l’on veut. – Hésiteriez-vous donc ? – À quoi bon ? Vous qui avez femme et enfant. incertain du sens que je devais donner à ses paroles. plongea son regard dans le mien. L’important. posai ma main sur son épaule. Des mille formes de la vie. et l’on est possédé. fis quelques pas. comme s’il eût voulu cacher son visage. ne sachant non plus que lui dire. puis il se campa devant moi. Il se tut si longtemps que j’en fus à la fin tout gêné. chacun ne peut connaître qu’une. Parfois. – Versez-vous du Chiraz. – C’est à ma taille aussi que j’avais taillé mon bonheur. restez. puis. m’écriai-je. oublier que je pars demain. je sais : j’ai tâché de tailler ce bonheur à ma taille. Savez-vous ce qui fait de la – 92 – . Je me levai. Je pars demain . Mais j’ai grandi. cher Michel . comme s’il continuait sa pensée : – Il faut choisir. Le bonheur ne se veut pas tout fait. et causer comme si cette nuit était longue. mais sur mesure. on ne saurait pas s’en servir. Gardez le bonheur calme du foyer. murmura-t-il. et comme je ne trouvais rien à dire. Il se taisait. il sourit un peu tristement : – On croit que l’on possède. c’est folie . Pour ce soir je veux boire avec vous. vous n’en goûterez pas souvent . j’en suis presque étranglé ! – Bah ! vous vous y ferez ! dit Ménalque . – Il paraît. – Eh ! ne voulez-vous pas partir ? lui demandai-je. Envier le bonheur d’autrui. reprit-il.

ne me suffit. Je m’irritais enfin de ces paroles. au lieu de s’ignorer. Ce dont on se repent était délicieux d’abord. long silence . – Pourquoi. qui précédaient trop ma pensée . les plus délicieux sont les plus dangereux dans la suite. répondit-il. repris-je en le voyant sourire. elle. tantôt allant et venant à la façon d’un fauve en cage. disait : – Si encore nos médiocres cerveaux savaient bien embaumer les souvenirs ! Mais ceux-ci se conservent mal. brusquement. empêcher d’arriver l’avenir et faire empiéter le passé. et puis il reprenait : – 93 – . Je restai donc silencieux. C’est du parfait oubli d’hier que je crée la nouvelleté de chaque heure. et la sagesse opère à part. l’arrêter . tantôt se penchant vers le feu. Je ne crois pas aux choses mortes. Jamais. n’écrivezvous pas vos mémoires ? – ou simplement.poésie aujourd’hui et de la philosophie surtout. les souvenirs de vos voyages ? – Parce que je ne veux pas me souvenir. les plus voluptueux pourrissent . De nouveau. la vie du philosophe. une mise en action de sa philosophie . j’eusse voulu tirer arrière. de sorte que la vie de l’artiste était elle-même déjà une réalisation poétique . idéalisait à même la vie . la poésie exprimant la philosophie. la philosophie alimentant la poésie. l’action ne s’inquiète plus d’être belle . Lui. d’avoir été heureux. Les plus délicats se dépouillent . Je croirais. puis tantôt. lettres mortes ? C’est qu’elles se sont séparées de la vie. et confonds n’être plus. de sorte aussi que. vous qui vivez votre sagesse. ce faisant. mêlées à la vie. Aujourd’hui la beauté n’agit plus . cela était d’une persuasion admirable. mais je cherchais en vain à contredire. et d’ailleurs m’irritais contre moi-même plus encore que contre Ménalque. avec n’avoir jamais été. tantôt se taisait longuement. dis-je. La Grèce.

Hélas ! quand je rentrai. être la seule. Décidément je marchais d’un pas ferme. toute joie nous attend toujours. Ainsi s’écoula la veillée. toute joie est pareille à cette manne du désert qui se corrompt d’un jour à l’autre . je ne pouvais. hélas ! en écarter l’inquiétude. beaucoup pourtant se gravèrent en moi. Quand. La garde vint à – 94 – . vues de dos. raconte Platon. comme l’oiseau. pour lui se reformait et se fortifiait ma morale. je voulais qu’elle fût factice . ne se pouvait garder dans aucun vase. que j’avais presque pu l’espérer étouffée. quitte son ombre. Je n’aime pas regarder en arrière. comme disait Ménalque . au matin. Et je me cramponnais à mon douteux bonheur. ce matin-là. Je me penchais vers l’avenir où déjà je voyais mon petit enfant me sourire . Ménalque parla longtemps encore . une pensée que je couvrais de tant de voiles. de haine contre la joie cynique de Ménalque . et qu’on arrive à elle comme un veuf. à mon « calme bonheur ». mais veut trouver la couche vide. je m’acheminai seul pour rentrer près de Marceline. je ne puis rapporter ici toutes ses phrases . elle est pareille à l’eau de la source Amélès qui. Que chaque instant emporte tout ce qu’il avait apporté.– Regrets. Je m’irritais de n’avoir rien su lui répondre : je m’irritais d’avoir dit quelques mots qui l’eussent fait douter de mon bonheur. et j’abandonne au loin mon passé. Ah ! Michel. remords. un désordre inaccoutumé me frappa dès la première pièce. d’autant plus fortement que j’eusse désiré les oublier plus vite . après avoir conduit Ménalque au train qui l’emporta. je m’efforçais de la nier. ce sont joies de naguère. repentirs. de mon amour. mais elles mettaient à nu brusquement ma pensée . je me sentis plein d’une tristesse abominable. mais prétendais que cette inquiétude servît d’aliment à l’amour. non qu’elles m’apprissent rien de bien neuf. Ah ! Michel. pour s’envoler.

Anxieusement.ma rencontre et m’apprit. que… Je m’élançai vers la chambre de Marceline. en sanglotant. la figure inconnue rangeait. devant moi n’était plus qu’un trou vide où je trébuchais tout entier. puis. Dans un coin sombre de la pièce. m’imposa silence . sans bruit. ou lui faisais doucement la lecture. un linge taché de sang… Je sentis que je chancelais. dans l’ombre une figure que je ne connaissais pas. Je tombai presque vers le docteur . Près d’elle je lisais. elle était si terriblement pâle que d’abord je la crus morte . je vis. – Sans plus savoir ce que je faisais. La chambre était peu éclairée . elle tourna vers moi la tête. Il eut un triste haussement d’épaules. Je ne sortais jamais sans lui rapporter quelques fleurs. Marceline avait les yeux fermés . je pus passer près d’elle presque toutes les heures du jour. que celui-ci. voyant ma pâleur je pense. il me soutint. j’avais peur de comprendre. crus voir. que se sentant très mal. Pourtant Marceline sembla d’abord assez vite se remettre. bien qu’arrivé en hâte dans la nuit. je m’approchai du lit. n’avait pas encore quitté la malade . je me jetai contre le lit. mais. de la main. à mots tempérés. et d’abord je ne distinguai que le docteur qui. bien qu’elle ne se crût pas encore au terme de sa grossesse . Je comprenais . de l’ouate . me disant que tout allait déjà bien mieux. Les vacances du début de l’année me laissant un peu de répit. que d’affreuses angoisses avaient saisi ma femme dans la nuit. elle avait envoyé chercher le docteur. sans ouvrir les yeux. – Le petit ? demandai-je anxieusement. Ah ! subit avenir ! Le terrain cédait brusquement sous mon pas . je vis des instruments luisants. Ici tout se confond en un ténébreux souvenir. puis des douleurs. Je me souvenais des tendres soins dont elle m’avait entouré alors que moi j’étais malade. j’écrivais. cachait divers objets . puis. elle voulut me rassurer. et l’entourais de tant d’amour que parfois elle en – 95 – .

– Et je me souviens de notre conversation de Biskra. elle semble aller un peu mieux. – Ah ! Marceline ! c’est ce petit chapelet que tu veux ! Elle s’efforce de sourire. C’était la nuit . à force d’amour. avec le sien. Je reprends un peu rudement : – 96 – . je suis auprès de Marceline . soudain. de les dire ? Mon souvenir se perd et je ne sais comment se succédèrent les semaines. de chiffons. insinuer un peu de ma vie en la sienne. peu de temps après l’embolie . Est-ce ceci ? cela ?… Non . Que de nuits la veilla i-je ainsi ! le regard obstinément fixé sur elle. ma seule triste joie était de voir parfois sourire Marceline. de petits bijoux sans valeur. de son craintif reproche en m’entendant repousser ce qu’elle appelle « l’aide de Dieu ». il est là. je l’ouvre . Que veut-elle ? J’apporte près du lit la boîte . – Tu crains donc que je ne te soigne pas assez ? – Oh ! mon ami ! murmure-t-elle. espérant. je sors un à un chaque objet. je me revois penché sur elle. et lorsqu’elle a bu et que je suis encore penché près d’elle. elle me prie d’ouvrir un coffret que son regard me désigne . pas encore . et je la sens qui s’inquiète un peu. une embolie. il est plein de rubans. Où trouvai-je la force de préparer mes leçons. d’une voix que son trouble rend plus faible encore. sur la table . Mon cours avait repris. mit Marceline entre la vie et la mort. Puis la phlébite se déclara : et quand elle commença de décliner. Et si je ne songeais plus beaucoup au bonheur. Je me penche pour la faire boire.souriait. comme heureuse. mais la plus grande immobilité lui est encore prescrite . Pourtant un petit fait que je veux vous redire : C’est un matin. Pas un mot ne fut échangé au sujet du triste accident qui meurtrissait nos espérances. mon cœur s’arrêter ou revivre. elle ne doit même pas remuer les bras. sentant.

enfin. Je prends le chapelet et le glisse dans sa main affaiblie qui repose sur le drap. l’habitait désormais. que le cœur avait rejeté. hostile. fatiguait et congestionnait les poumons. répond-elle. ne sais que faire. la tachait. lui dis-je . Elle dit cela tendrement.– J’ai bien guéri tout seul. tristement . contre elle. Cependant l’embolie avait amené des désordres assez graves . C’était une chose abîmée. n’y tenant plus : – Adieu. La maladie était entrée en Marceline. la faisait difficile et sifflante. – J’ai tant prié pour toi. et je quitte la chambre. l’affreux caillot de sang. mais auquel je ne puis répondre . un instant encore je m’attarde. Un regard chargé de larmes et d’amour me récompense. je sens dans son regard une anxiété suppliante. obstruait la respiration. la marquait. et comme si l’on m’en avait chassé. suis gêné . – 97 – .

depuis l’an passé. Ces veilles que j’avais tenu à supporter presque toutes moi-même. dont je m’étais un peu témérairement chargé. et surtout cette sorte de sympathie physique qui. J’eusse préféré emmener Marceline dans la montagne . de senteurs.III La saison devenait clémente. sinon. cette angoisse prolongée. prétendit que nul climat ne lui serait meilleur. Nous ne fûmes pas plus tôt arrivés qu’elle me poussa donc de courir sur les terres… Je ne sais si. il ne fallait rien tant qu’un air meilleur. On y faisait les premiers foins. Il me sembla que. beaucoup d’abnégation n’entrait pas . lors de l’embolie de Marceline. du sang recolorait ses joues . Du talus où – 98 – . je n’avais plus respiré. je transportai Marceline à la Morinière. je ne sentisse pas assez grande ma liberté… Marceline pourtant allait mieux . et rien ne me reposait plus que de sentir moins triste son sourire . dans son amicale insistance. pour achever de la remettre. tant pénétrait mielleusement en moi l’atmosphère. le Docteur affirmant que tout danger pressant était passé et que. L’air chargé de pollens. et me rappela que j’avais à revoir ces deux fermes. tout cela m’avait fatigué comme si j’avais moi-même été malade. J’avais moi-même grand besoin de repos. et que je me devais d’y réussir. me croyant retenu près d’elle par les soins qu’il fallait encore lui donner. Elle me persuada que je m’en étais fait responsable. je pouvais la laisser sans crainte. m’étourdit tout d’abord comme une boisson capiteuse. mais elle me montra le désir le plus vif de retourner en Normandie. Dès que mon cours fut terminé. Je retournai donc sur les fermes. m’avait fait ressentir en moi les affreux sursauts de son cœur. ou respiré que des poussières. la crainte que.

L’exploitation n’allait pas mal . beaucoup mieux que Bocage ne me le laissait d’abord espérer. comme grisé. m’enquis de chacun longuement. je – 99 – . et tandis que la conversation de nos amis. Non content de les suivre au travail. la seule vue de ces gueux me causait un émerveillement continuel. autour. la fourche ou le râteau sur l’épaule. les eaux dormantes de ses douves . je dirigeai tout de mon mieux. leur parlai. sans plaisir. m’était déjà toute connue. bientôt ils supportèrent mieux ma présence. avant qu’ils commençassent de parler. quelques amis vinrent habiter avec nous. leur souris. des champs fauchés. et je sais à peine exprimer cette sorte de joie que je ressentais auprès d’eux : il me semblait sentir à travers eux . plus loin. Dès que Marceline fut assez bien pour recevoir. Leur société affectueuse et point bruyante sut plaire à Marceline. Si d’abord l’on eût dit qu’ils mettaient à me répondre toute la condescendance que j’évitais de mettre à les interroger. Ces travailleurs. je dominais la Morinière . que je reconnus presque tous. mais raccrochant à ce semblant de travail ma vie défaite. mais en maître. Je m’approchai. il me semblait qu’avec eux je trouverais mieux à apprendre . et. je voyais ses toits bleus. mais fit que je quittai d’autant plus volontiers la maison. les bois où l’automne dernier je me promenais à cheval avec Charles.je m’étais assis. c’étaient des faneurs qui rentraient. me firent fâcheusement souvenir que je n’étais point là en voyageur charmé. par une correspondance régulière. durant quelques jours. non point que je les interrogeasse beaucoup . Je préférais la société des gens de la ferme . plus loin. la courbe du ruisseau . d’autres pleins d’herbes . Déjà Bocage le matin m’avait pu renseigner sur l’état des cultures . J’entrais toujours plus en contact avec eux. il n’avait d’ailleurs pas cessé de me tenir au courant des moindres incidents des fermes. Pourtant on m’attendait pour quelques décisions importantes. non. Des chants que j’entendais depuis quelques instants se rapprochèrent .

c’était un immédiat écho de chaque sensation étrangère. grand. comme si. je la sentais glisser dans sa gorge . mais que je le sentisse encore par une sorte d’attouchement qu’illimitait cette bizarre sympathie.voulais les voir à leurs jeux . La présence de Bocage me gênait. il ne faisait jamais rien que de subit. il me fallait. surveillais amoureusement leurs plaisirs. et je n’y trouvais plus aucun goût. je restais devant eux. Il n’était pas de ce pays . quand il venait. pour m’éclairer. de leur obscurité. j’étais las de la lassitude . Mais. L’existence de chacun d’eux me demeurait mystérieuse. Je rôdais. quelque lumière. dans une sorte de sympathie. mais j’assistais à leurs repas. j’attendais. et dirigeais à ma façon les travailleurs . Que faisaient-ils. on l’avait embauché par hasard. comme auparavant. ainsi. j’épiais. Et je prêtais à chacun d’eux un secret que je m’entêtais à désirer connaître. mais je ne montais plus à cheval par crainte de les dominer trop. C’était. Un surtout m’attirait : il était assez beau. point stupide. que ma vue ne fût plus seule à m’enseigner le paysage. jouer au maître. quand je n’étais plus là ? Je ne consentais pas qu’ils ne s’amusassent pas plus. Je sentais en mes bras la courbature du faucheur . mais uniquement mené par l’instinct . je suivais. Il me semblait toujours qu’une partie de leur vie se cachât. la gorgée de cidre qu’il buvait me désaltérait . mais précis. – 100 – . en aiguisant sa faux. il le fallait. Il me semblait. un jour. j’écoutais leurs plaisanteries. leurs obtuses pensées ne m’intéressaient guère. aigu. l’un s’entailla profondément le pouce : je ressentis sa douleur. plein de curiosité mauvaise. Je commandais encore. malgré les précautions que je prenais pour qu’ils ne souffrissent plus de ma présence et ne se contraignissent plus devant moi. et cédait à toute impulsion de passage. non point vague. pareille à celle qui faisait sursauter mon cœur aux sursauts de celui de Marceline. Je m’attachais de préférence aux plus frustes natures. jusqu’à l’os.

J’eusse voulu savoir sur quelles routes. une nuit. J’appris le soir même que Bocage l’avait renvoyé. que pourtant je tempérais de mon mieux : – Monsieur ne voulait pourtant pas garder chez lui un sale ivrogne. j’entends la diriger comme il me plaît. Bocage. il était vautré dans le foin . j’allai furtivement le voir dans la grange . avant d’exécuter personne. il partit comme il était venu. il dormait d’un épais sommeil ivre. il m’aimait trop pour beaucoup s’en fâcher. Je fus furieux contre Bocage.Excellent travailleur deux jours. – Il paraît que vous avez renvoyé Pierre. À l’avenir. peutêtre . qui débauchait les meilleurs ouvriers. ça ne faisait pas bon effet. Dans le pays. je l’ai dit. quelque blessant que fût le ton de mes paroles. – Mais enfin cela me regarde. Que de temps je le regardai !… Un beau jour. il aurait mis le feu à la grange. le fis venir. et la ferme est à moi. – Un galvaudeur ! On ne sait même pas d’où qu’il vient. il se soûlait à mort le troisième. commençai-je. m’avait connu tout enfant . Voulez-vous me dire pourquoi ? Un peu interloqué par ma colère. – Je sais mieux que vous ceux que je désire garder. Une nuit. Et même il ne me prit pas suffisamment au sérieux. Monsieur aurait peut-être été content. Le paysan normand demeure trop souvent sans créance pour ce dont il ne pénètre pas le mobile. c’est-à-dire pour ce que ne conduit pas l’intérêt. vous voudrez bien me faire part de vos motifs. Quand. – 101 – . Bocage considérait simplement comme une lubie cette querelle.

après tout ce que nous avons fait ensemble l’an passé ? Je compte même beaucoup sur lui pour les fermes.Pourtant je ne voulus pas rompre l’entretien sur un blâme. il me fallait me l’avouer. – Moi. et je le congédiai. je ne sentisse plus à son égard qu’une chagrine incuriosité ? C’est que mes goûts n’étaient plus ceux de l’an passé. Bocage avait presque raison : je n’avais certes pas oublié Charles. je cherchais ce que je pourrais ajouter. Dieu ! qu’il était changé ! Gêné. Charles doit revenir dans huit jours. Ah ! que j’avais raison de craindre et que Ménalque faisait bien de renier tout souvenir ! Je vis entrer. – Votre fils Charles ne doit-il pas bientôt revenir ? me décidai-je à demander après un instant de silence. Donc. ne m’intéressaient plus autant que les gens que j’y employais . dit Bocage encore blessé. sentant que j’avais été trop vif. Il était bien trop raisonnable et se faisait trop respecter. l’oublier. mais je ne me souciais plus de lui que fort peu. malgré la vive émotion qu’éveillait en moi son souvenir. un absurde Monsieur. Il revint. à voir comme il s’inquiétait peu après lui. – Monsieur est bien bon. Bocage . Mes deux fermes. et pour les fréquenter. à la place de Charles. – Allons. contraint. Bocage ! et comment le pourrais-je. la présence de Charles allait être gênante. je voyais approcher son retour avec crainte. coiffé d’un ridicule chapeau melon. et. – Je pensais que Monsieur l’avait oublié. Comment expliquer qu’après une camaraderie si fougueuse. j’en suis heureux. je – 102 – .

lorsque enfin les bûcherons faisaient vidange. d’y aller. se pressait-il fort peu de débiter un bois qu’il avait payé si peu cher. ce soir-là. mais même cette joie me déplut . des – 103 – . Je l’avais reçu dans le salon. puis. prétextant une fois l’absence d’ouvriers. comme je savais qu’il serait sans cesse sur les fermes. un taillis de douze ans qu’on mettait en fagots.tâchai pourtant de ne pas répondre avec trop de froideur à la joie qu’il montrait de me revoir . sûr d’y trouver toujours son compte. que. une autre fois le mauvais temps. le printemps entrait dans la coupe encore encombrée . L’entretien. Et. durant près de huit jours. je fus requis par une occupation très nouvelle : Des bûcherons avaient envahi les bois. mais. En l’absence de toute surenchère. et je me rabattis sur mes études et sur la société de mes hôtes. les bois fournissaient chaque année. puis un cheval malade. comme il était tard. le marchand de bois qui dirigeait l’opération. et. partagés en douze coupes égales. on voyait alors de nouvelles pousses fragiles s’allonger au travers des ramures mortes. puis. Cette année. je ne distinguais pas bien son visage . était telle. passa nos craintes. et. je vis avec dégoût qu’il avait laissé pousser ses favoris. j’évitai. avant le printemps. j’avais dû lui laisser la coupe à très bas prix . l’acheteur. aussi. quand on apporta la lampe. fut plutôt morne . de semaine en semaine. la négligence du père Heurtevent. selon les clauses de la vente. Mais l’incurie du père Heurtevent. sitôt que je recommençai de sortir. ce n’était point sans abîmer bien des bourgeons. avec quelques arbres de haut jet dont on n’espérait plus de croissance. Puis. Ce travail se faisait l’hiver. elle était gauche et ne me parut pas sincère. les bûcherons devaient avoir vidé la coupe. parfois. il différait le travail. on en vendait une partie . Chaque année.

mais Heurtevent. c’était. l’avait. surprenant les vipères. m’eût irrité au plus haut point. La première fois que j’avais rencontré le plus jeune des fils. parfois. l’autre de quinze. Je m’étonnai d’abord qu’elle eût pu venir jusqu’ici. paraît-il. car son corps allait à merveille . l’un âgé de vingt ans. que leur mère était Espagnole. Car c’est précisément alors que je recommençai de sortir. il m’en souvient. vers le milieu de la première quinzaine d’août. j’acceptai. élancés. Heurtevent se décida à envoyer ses hommes. m’asseyant longuement sur un des troncs couchés. Je pus donc ainsi le revoir sans aller pour cela sur la ferme. c’était un de ceux de mes gens avec qui je causais le plus volontiers. deux des fils Heurtevent . pour faciliter l’ouvrage des bûcherons. mais en vérité ne voyais que les travailleurs. Et durant quelques jours. Celui qui fut chargé de ce soin était un loustic nommé Bute. je ne quittai guère les bois. l’an précédent. à cette bande de six hommes. mais ces bois ainsi dévastés étaient beaux. ne rentrant à la Morinière que pour les heures des repas. tout à coup.prestations. Ils vinrent six à la fois. il était – 104 – . que le régiment venait de nous renvoyer tout pourri – j’entends quant à l’esprit. surveillant le gibier. La partie des bois exploitée touchait presque à la Valterie . et j’appris plus tard. d’autres travaux… que sais-je ? Si bien qu’au milieu de l’été rien n’était encore enlevé. Il se joignait parfois. Ce qui. épousée en Espagne. prétendant achever tout l’ouvrage en dix jours. Puis. épiant. cette année me laissait assez calme. Je feignais de surveiller le travail. qui semblait vivre encore et par ses plaies jetait quelques vertes brindilles. et souvent me faisant attendre. un vagabond fieffé dans sa jeunesse. qu’on apportât leur repas de la ferme. et. et je m’y promenais avec plaisir. en effet. les traits durs. Ils semblaient de type étranger. Il était pour cette raison assez mal vu dans le pays. sous la pluie . cambrés. je ne me dissimulais pas le tort que Heurtevent me faisait .

comme j’avais fait les informes chroniques des Goths. De ses récits sortait une trouble vapeur. On acheva bientôt de la vider. Tout à la fois il dépassait mon espérance. assis sur une charrette au plus haut d’un entassement de fagots . Avidement je me penchai sur mon mystère. Était-ce là ce qui grondait sous l’apparence ? ou peut-être n’était-ce encore qu’une nouvelle hypocrisie ? N’importe ! Et j’interrogeais Bute. il ne me regarda même pas. Les garçons Heurtevent n’y vinrent que trois fois. si je manifestais le moindre blâme.seul. quand je passai. j’appris d’abord que Heurtevent couchait avec sa fille. tout renversé parmi les branches. et je ne pus obtenir d’eux une parole. par contre. et ne me satisfaisait pas. Le petit. – Et la mère ? Elle ne dit rien ? – La mère ! voilà douze ans pleins qu’elle est morte… Il la battait. j’appris que c’était un fils de Heurtevent. une espèce de chant bizarre et tel que je n’en avais jamais ouï dans le pays. Les chevaux qui traînaient la charrette. avançaient sans être conduits. aimait à raconter . ou du moins pour l’attendre que je m’attardais ainsi dans la coupe. paraissait ivre . Ils semblaient fiers. je souris donc . Le lendemain. ou plutôt gueulait. – Combien sont-ils dans la famille ? – 105 – . Bute. C’était pour le revoir. Par lui. et là. je fis en sorte que bientôt il comprît ce qu’avec moi l’on pouvait dire . d’abîme qui déjà me montait à la tête et qu’inquiètement je humais. il chantait. connaissant le chemin. Je craignais. car je n’en avais entendu de pareil qu’en Afrique. d’arrêter toute confidence . la curiosité me poussait. exalté. dès lors il ne se gêna guère et déshabilla le pays. Je ne puis dire l’effet que ce chant produisit sur moi .

à l’étage au-dessus. Il dit comme ça qu’en famille on a le droit de faire ce qui vous plaît. mon imagination. mais que ça ne regarde pas les autres. qui faisaient de la maison Heurtevent un lieu brûlant. – Et l’essai n’a pas réussi ? demandai-je. en l’encourageant du regard : – Tu en as essayé ? demandai-je. malgré que j’en eusse. tournoyait : – Un soir. Vous avez vu l’aîné des fils et le plus jeune. répondit Bute. Depuis ce temps-là. faudrait pas coucher chez le père . je me figure qu’il n’avait pas été bien difficile. Et puis la fille aînée a déjà deux enfants du père… Et j’appris peu à peu bien d’autres choses. témoin du drame. – Il tient encore. il cognerait. peu de temps après. et que le cadet. et encore sans demander rien. et qui veut se faire curé. mais. Alors. Par exemple. à l’odeur forte. c’est dans le bois du château qu’on travaille. le père intervenant aida son fils. – 106 – . qui n’est pas fort. cependant que le second fils. comme une mouche à viande. Pour ce qui est du viol. Pierre. et comme elle se débattait. la servante. le fils aîné tenta. y ayant pris goût. s’amusait. et de ses mains énormes la contint . car Bute racontait encore que. – N’as-tu pas dit qu’il y avait une autre fille ? – Qui en prend bien tant qu’elle en trouve . il n’en est pas sorti sans un trou dans la tête. c’est elle qui paierait plutôt. de violer une jeune servante . Il y en a encore un de seize ans. mais plus bien dru.– Cinq enfants. le gars de la ferme que vous avez fait renvoyer. une nuit. continuait tendrement ses prières. avait tenté de débaucher le petit prêtre. ne s’en est pas vanté. Quand ça la tient. autour duquel.

– Quel petit au père Bocage ? – Alcide. Je me couchai contre le revers du talus . je pense aujourd’hui. Là. Mais c’est bien étonnant que Monsieur ne l’ait pas déjà rencontré dans les bois . continua : – Monsieur sait parbleu bien qu’on le braconne Bah ! les bois sont si grands que ça n’y fait pas bien du tort. Alors Bute. puis m’enseigna tel endroit de la haie où je pouvais être à peu près sûr de le surprendre. dans tel creux. et. satisfait. heureux de desservir un peu Bocage. me montra. j’attendis. enhardi. un étroit pertuis dans la haie qui formait lisière. presque tous les soirs il braconne. Je m’en montrai si peu mécontent que. Bute avait dit ces derniers mots plus bas. il était encore chez son oncle. des collets tendus par Alcide. fort amusés. bien vite Bute. sur le haut d’un talus. – 107 – . Monsieur ne le connaît donc pas ? J’étais absolument stupéfait d’apprendre que Bocage avait un autre fils. – C’est vrai. Bute et moi. que. Puis. continua Bute. ne voulant pas se compromettre. Puis.Il baissa les yeux pour la forme et dit en rigolant : – Quelquefois. relevant vite les yeux : – Le petit au père Bocage aussi. et par lequel Alcide avait accoutumé de se glisser vers six heures. l’an passé. Bute partit. très joliment dissimulé. C’était. celui qui couche sur la ferme. Il me regarda bien et je compris qu’il était urgent de sourire. m’ayant fait jurer que je ne le dénoncerais pas. nous tendîmes un fil de cuivre.

Et trois soirs j’attendis en vain. Je commençai à croire que Bute m’avait joué. Le quatrième soir enfin, j’entends un très léger pas approcher. Mon cœur bat et j’apprends soudain l’affreuse volupté de celui qui braconne. Le collet est si bien posé qu’Alcide y vient donner tout droit. Je le vois brusquement s’étaler, la cheville prise. Il veut se sauver ; retombe, et se débat comme un gibier. Mais déjà je le tiens. C’est un méchant galopin, à l’œil vert, aux cheveux filasse, à l’expression chafouine. Il me lance des coups de pied ; puis, immobilisé, tâche de mordre, et comme il n’y peut parvenir commence a me jeter au nez les plus extraordinaires injures que j’aie jusqu’alors entendues. À la fin, je n’y puis plus tenir ; j’éclate de rire. Alors lui s’arrête soudain, me regarde, et, d’un ton plus bas : – Espèce de brutal, vous m’avez estropié. – Fais voir. Il fait glisser son bas sur ses galoches et montre sa cheville où l’on distingue à peine une légère trace un peu rose. – Ce n’est rien. – Il sourit un peu, puis, sournoisement : – J’m’en vas le dire à mon père, que c’est vous qui tendez les collets. – Parbleu ! c’est un des tiens. – Ben sûr que c’est pas vous qui l’avez posé, celui-là. – Pourquoi donc pas ? – Vous n’sauriez pas si bien. Montrez-moi voir comment que vous faites. – Apprends-moi.

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Ce soir, je ne rentrai que bien tard pour dîner, et comme on ne savait où j’étais, Marceline était inquiète. Je ne lui racontai pourtant pas que j’avais posé six collets et que, loin de gronder Alcide, je lui avais donné dix sous. Le lendemain, allant relever ces collets avec lui, l’eus l’amusement de trouver deux lapins pris aux pièges ; naturellement je les lui laissai. La chasse n’était pas encore ouverte. Que devenait donc ce gibier, qu’on ne pouvait montrer sans se commettre ? C’est ce qu’Alcide se refusait à m’avouer. Enfin j’appris, par Bute encore, que Heurtevent était un maître recéleur, et qu’entre Alcide et lui le plus jeune des fils commissionnait. Allais-je donc ainsi pénétrer plus avant dans cette famille farouche ? Avec quelle passion je braconnai ! Je retrouvais Alcide chaque soir ; nous prîmes des lapins en grand nombre, et même une fois un chevreuil : il vivait faiblement encore. Je ne me souviens pas sans horreur de la joie qu’eut Alcide à le tuer. Nous mîmes le chevreuil en lieu sûr, où le fils Heurtevent put venir le chercher dans la nuit. Dès lors je ne sortis plus si volontiers le jour, où les bois vidés m’offraient moins d’attraits. Je tâchai même de travailler ; triste travail sans but – car j’avais dès la fin de mon cours refusé de continuer ma suppléance – travail ingrat, et dont me distrayait soudain le moindre chant, le moindre bruit dans la campagne ; tout cri me devenait appel. Que de fois ai-je ainsi bondi de ma lecture à ma fenêtre, pour ne voir rien du tout passer ! Que de fois, sortant brusquement… La seule attention dont je fusse capable, c’était celle de tous mes sens. Mais quand la nuit tombait, – et la nuit, à présent déjà, tombait vite – c’était notre heure, dont je ne soupçonnais pas jusqu’alors la beauté ; et je sortais comme entrent les voleurs. Je m’étais fait des yeux d’oiseau de nuit. J’admirais l’herbe plus

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mouvante et plus haute, les arbres épaissis. La nuit creusait tout, éloignait, faisait le sol distant et toute surface profonde. Le plus uni sentier paraissait dangereux. On sentait s’éveiller partout ce qui vivait d’une existence ténébreuse. – Où ton père te croit-il à présent ? – À garder les bêtes, à l’étable. Alcide couchait là, je le savais, tout près des pigeons et des poules ; comme on l’y enfermait le soir, il sortait par un trou du toit ; il gardait dans ses vêtements une chaude odeur de poulaille. Puis brusquement, et sitôt le gibier récolté, il fonçait dans la nuit comme dans une trappe, sans un geste d’adieu, sans même me dire à demain. Je savais qu’avant de rentrer dans la ferme où les chiens, pour lui, se taisaient, il retrouvait le petit Heurtevent et lui remettait sa provende. Mais où ? C’est ce que mon désir ne pouvait arriver à surprendre : menaces, ruses échouèrent ; les Heurtevent ne se laissaient pas approcher. Et je ne sais où triomphait le plus ma folie : poursuivre un médiocre mystère qui reculait toujours devant moi ? peut-être même inventer le mystère, à force de curiosité ? – Mais que faisait Alcide en me quittant ? Couchait-il vraiment à la ferme ? ou seulement le faisait-il croire au fermier ? Ah ! j’avais beau me compromettre, je n’arrivais à rien qu’à diminuer encore son respect, sans augmenter sa confiance ; et cela m’enrageait et me désolait à la fois. Lui disparu, soudain, je restais affreusement seul ; et je rentrais à travers champs, dans l’herbe lourde de rosée, ivre de nuit, de vie sauvage et d’anarchie, trempé, boueux, couvert de feuilles. De loin, dans la Morinière endormie, semblait me guider, comme un paisible phare, la lampe de ma chambre d’étude où me croyait enfermé Marceline, ou de la chambre de

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C’est Alcide. Le plus fort. il les connaît . C’était vrai : je prenais en horreur mon lit. – 111 – . nous ne retrouvâmes plus que deux collets sur douze . au bout de trois jours. et il sait mieux que moi où chercher et trouver les pièges. prit le goût de se joindre à nous. se succédèrent. Le petit court les bois pour moi . que voulez-vous. il est malin. Bute me demanda cent sous pour racheter du fil de cuivre. et je dus approuver son zèle. dix nouveaux collets sont saisis. j’avais inconsidérément promis dix sous pour chaque collet saisi . je me contiens. même histoire . et suis trop requis par la ferme. sans sortir ainsi la nuit. une rafle avait été faite pendant le jour. Quatre jours après. Lapins. Le sixième soir de braconnage. avec ses cent sous. Le lendemain. continue Bocage . lièvres. qu’il faut féliciter. Voyant tout marcher à souhait. j’eus le plaisir de voir mes dix collets chez Bocage. Bocage. – Bah ! – Trop d’étonnement peut nous perdre . Monsieur. Et comme je le félicite : – Ce n’est pas moi. le fil de fer ne valant rien. j’en dus donner cent à Bocage. dit-il. – Je le crois sans effort. c’est que. Bute rachète du fil de cuivre. je me fais vieux. Cependant. faisans.Marceline à qui j’avais persuadé que. C’est de nouveau cent sous à Bute . Bute. et j’eusse préféré la grange. de nouveau cent sous à Bocage. je n’aurais pas pu m’endormir. – Oui. l’an passé. Le gibier abondait cette année.

Ils mentiront toujours. Laissez-moi seul y réfléchir .– Alors. c’est tant pis. tant plus qu’on en trouve. je venais savoir si Monsieur m’autorise (il reste un instant sur le mot). sur les dix sous que Monsieur donne. me tromperont pour me tromper. – Certainement il les mérite. Et ce qui me dépite en cette affaire. Bute l’a salement insulté. Je suis très désolé qu’il vous ait manqué de respect. – 112 – . je lui laisse cinq sous par piège. l’a frappé. Ce soir ce n’est pas cent sous. Ils vont se reposer. m’autorise à le renvoyer. et pour quelques sous que ça leur coûte… Je suis si bien joué que pour un peu je croirais Bocage de mèche. Parbleu ! Vingt collets en cinq jours ! Il a bien travaillé. Le gibier se vend cher cette année. c’est dix francs que je donne à Bute : je l’avertis que c’est pour la dernière fois et que si les collets sont repris. – Enfin. je ne saurai jamais rien de tels êtres. me dit Bocage. Bute et lui ? Je n’en sais rien . je le deviens aussitôt plus que lui. il semble très gêné . c’est de le voir ainsi me tromper. je parie. – Je vais y réfléchir. je vois venir Bocage . Je vois. – Oh ! Monsieur. – Bocage sort. Le lendemain. tant plus qu’on en prend. ce n’est pas le triple commerce d’Alcide. Que s’est-il donc passé ? Et Bocage m’apprend que Bute n’est rentré qu’au petit matin sur la ferme . et revenez ici dans deux heures. aux premiers mots que lui a dits Bocage. Bocage. Et puis que font-ils de l’argent. puis s’est jeté sur lui. Les braconniers n’ont qu’à bien se tenir. Bute est soûl comme un Polonais .

histoire d’abriter son vol . Quel imbécile que ce Bute ! Certes. Et dès que Bocage revient : – Vous pouvez dire à Bute qu’on ne veut plus le voir ici. À la fin je distingue ceci : Il croit que Bute est seul coupable . aussi bien suis-je le seul coupable. mais. Je croyais déjà tout fini. voilà longtemps qu’on ne t’a vu. Bute les a volés. Puis j’attends. en prétendant que je les ai donnés. ce n’est pas à Bocage qu’on en fait accroire. Que fait Bocage ? Que dit Bute ? – Et le soir seulement j’ai quelques échos du scandale. L’insupportable instant ! Tous les grands sentiments seront de mise . Dire que l’an passé… – Eh bien ! Charles. c’est le pousser à se venger. Allons ! je suis sauvé . j’entends son vieux pas approcher et mon cœur bat plus fort encore qu’il ne battait pour le gibier. devant Bocage au moins tout va bien. Les dix francs. ce soir je n’ai pas grand désir de braconner. Du braconnage il n’en est plus question. voici Charles. de loin déjà il paraît plus rasant que son père. advienne que pourra . que j’aie donné dix francs à Bute. c’est parce que le petit découchait. chasser Bute. Je le comprends d’abord par les cris que j’entends chez Bocage . je vais être forcé de le prendre au sérieux. Si Bocage battait Alcide. l’incroyable vérité lui échappe . et pour quoi faire ? Il est trop Normand pour l’admettre. C’est absurde : je dois le faire recommencer. il vient . il ajoute au vol le mensonge . c’est sûr . c’est le petit Alcide qu’on bat.Garder Bute. Bocage va venir . – 113 – . Quelles explications inventer ? Comme je vais jouer mal ! Ah ! je voudrais rendre mon rôle… Bocage entre. Il n’a pas l’air de plaisanter . Tant pis . Je ne comprends strictement rien à ce qu’il dit. une heure après. c’est manquer péniblement à Bocage . Bute a parlé.

tu sais parfaitement que je ne me suis moqué de personne. Et Charles dit cela d’une voix de plus en plus assurée. Qu’a-t-il besoin d’apprendre. – Pourquoi ? – Parce qu’alors… ah ! tenez. et si je fais ce qui me plaît c’est que cela ne nuit qu’à moi. Il se tient presque noblement. et simplement cela ne me plaît pas de voir mon maître faire bande avec ceux qu’on arrête. Je remarque qu’il a fait couper ses favoris. Il eut un léger haussement d’épaules. – Comment voulez-vous qu’on défende vos intérêts. à son âge. c’est trop malin pour moi. vous êtes le maître ! et vous faites ce qui vous plaît. Charles ! tu vas trop loin… – Oh ! parbleu. que son maître se fiche de lui ? – Attention. – Ah ! ton père t’a raconté… – Mon père ne m’a rien raconté parce que mon père ne sait rien. Et comme je me tais (que lui dirais-je ?). tout cela. – Charles.– Si Monsieur tenait à me voir. il continue : – 114 – . Ce n’est parbleu ni des bois ni de la nuit que j’ai affaire. quand vous les attaquez vous-même ? Vous ne pouvez protéger à la fois le garde et le braconnier. et défaire avec eux le travail qu’on a fait pour lui. Monsieur. Ce qu’il dit est d’ailleurs assez juste. il n’avait qu’à venir sur la ferme.

mais semble l’avoir oublié. À peine si je prends le temps de réfléchir : – Charles ! – Il a parbleu raison… Oh ! Oh ! Mais si c’est là ce qu’on appelle posséder !… Charles. j’ai mis mon châle.– Qu’on ait des devoirs envers ce qu’on possède. je le rattrape dans la nuit. comme pour assurer ma décision subite : – Tu peux annoncer à ton père que je mets la Morinière en vente. et. – Pourtant. oui. Je monte en hâte et plein d’anxiété dans sa chambre. Charles salue gravement et s’éloigne sans dire un mot. Et il sort en me saluant très bas. si Monsieur m’y pousse. mais un autre soir. dès le premier frisson. espère-t-elle. peut-être viendrai-je dire à Monsieur que mon père et moi quittons la Morinière. Tout cela est absurde absurde ! Marceline ce soir ne peut descendre pour dîner et me fait dire qu’elle est souffrante. Et je cours après lui . Monsieur me l’enseignait l’an dernier. – 115 – . Elle a pris froid. Elle me rassure aussitôt. – C’est tout ce que tu avais à dire ? – Pour ce soir. très vite. Il faut prendre ces devoirs au sérieux et renoncer à jouer avec… ou alors c’est qu’on ne méritait pas de posséder. « Ce n’est qu’un rhume ». Monsieur . Un silence.

– Tu ne pouvais donc pas te couvrir ? – Ce n’est pas après le frisson qu’il fallait le mettre. mais déjà. n’est-ce pas ? Mais. Décidément tout se défait autour de moi . ailleurs. Ah ! peut-être une journée si mal commencée me dispose-t-elle à l’angoisse . – Oh ! Marceline ! Marceline ! partons d’ici. Nos invités nous avaient quittés depuis longtemps. Tu m’as cru changé. Alors elle ne se retient plus et sanglote sur mon épaule. Marceline était si souffrante qu’elle ne put s’occuper de fermer la maison. Ailleurs je t’aimerai comme je t’aimais à Sorrente. c’est avant. de tout ce que ma main saisit. et cinq jours après nous partîmes. ma main ne sait rien retenir. essaye de sourire. et déjà les derniers boutons des rosiers pourrissaient sans pouvoir éclore. elle m’aurait dit à haute voix : « Tiens-tu donc tant à ce que je vive ? » je ne l’aurais pas mieux entendue. Et je ne guéris pas encore sa tristesse. – 116 – . comme elle se raccroche à l’espoir ! La saison n’était pas avancée. tu sentiras bien que rien n’a changé notre amour. mais il faisait humide et froid. Elle me regarde. Je m’élance vers Marceline et couvre de baisers ses tempes pâles.

Elle allait si peu bien que dès le lendemain je fis venir un docteur de Lausanne. une chambre ayant vue sur le lac . dès le premier jour du voyage. je l’en enveloppai et feignis que ce fût par le besoin que j’en avais moi-même. Je sentais intolérablement sa souffrance . Mais qu’avais-je besoin de tranquille bonheur ? Celui que me donnait et que représentait pour moi Marceline. longtemps se mêlent à la terre. c’était pour l’en guérir que je l’aimais. comme celles d’un marécage. vous disje. de refermer ma main sur mon amour. de savoir si déjà. je connaissais d’autres cas de tuberculose. Comme j’aimai ce lac aux rives glauques ! sans rien d’alpestre. Ah ! soins passionnés. Je répondis que oui . je ne la quittai pas de tout le jour. Je pus trouver pour Marceline. dans un hôtel très confortable. et filtrent entre les roseaux.TROISIÈME PARTIE Je tâchai donc. Et Marceline se reprenait. était comme un repos pour qui ne se sent pas fatigué. bien inutilement. en moi tant de promesses. mais il me déplaisait de dire que moi-même j’avais été presque condamné pour cela. et qu’avant de m’avoir soigné. Mais. – 117 – . croyait-elle. dans la famille de ma femme. et dont les eaux. Nous nous enfuîmes de Paris comme pour de nouvelles noces. aussitôt à l’espoir. elle commença d’aller beaucoup plus mal : dès Neuchâtel il nous fallut nous arrêter. En elle il y avait encore tant de jeunesse . ainsi développai-je mon amour. et encore une fois. Il s’inquiéta. tendres veilles ! Comme d’autres exaspèrent leur foi en en exagérant les pratiques. pourtant je n’en connaissais pas . Mais comme je sentais qu’elle était lasse et qu’elle avait besoin de mon amour.

heure par heure . du pain bis et de la froideur du vin aigre. Je revois la tombée du jour. les relais bien organisés permettent de gagner Saint-Moritz en un jour. où Marceline. Ces mets grossiers convenaient mal à Marceline . puis une halte encore. L’air devient toujours plus vif et plus cru.Marceline n’avait jamais été malade. elle ne put manger à peu près rien que quelques biscuits secs qu’heureusement j’avais eu soin de prendre pour la route. Quand la diligence s’arrête. À Coire. on plonge jusqu’au cœur de la nuit et dans le silence limpide . sitôt que Marceline fut assez bien pour supporter le voyage. guérirait . nous avions retenu les places du coupé dans la diligence de Coire . limpide… il n’y a pas d’autre mot. le Julier. Je me souviens comme d’événements de chaque sensation de la route. Samaden… Je me souviens de tout. et malgré ce bruit. de la qualité très nouvelle et de l’inclémence de l’air . le sommeil. Le temps était limpide et froid . de l’œuf cru que je crevai dans la soupe. On repart dans – 118 – . Tiefenkasten. nous repartîmes. Le moindre bruit prend sur cette transparence étrange sa qualité parfaite et sa pleine sonorité. Il nous conseilla vivement le grand air des hautes Alpes. la rapide ascension de l’ombre contre les pentes des forêts . de la halte à midi devant l’auberge . du son des grelots des chevaux . et comme précisément mon désir était de passer tout l’hiver en Engadine. le vacarme incessant de l’hôtel nous empêcha presque complètement de dormir. Elle en eût eu si grand besoin ! Le lendemain. Et je rejetai tout sur l’embolie. nous avions emporté les plus chaudes fourrures. J’aurais pris gaiement mon parti d’une nuit blanche dont je ne me serais pas senti fatigué . bien que le médecin n’y voulût rien voir qu’une cause occasionnelle et m’affirmât que le mal datait de plus loin. nous partîmes dès avant l’aube . de ma faim . mais Marceline… Et je ne m’irritai point tant contre ce bruit que de ce qu’elle n’eût su trouver. affirmait-il.

se détourne… Horreur ! est-ce qu’elle aussi va cracher le sang ? – Brutalement j’arrache le mouchoir de ses mains. mais que m’importe ! Je n’ai plus mon cours. Enfin nous arrivons. Et comme la saison d’hiver n’est pas encore commencée.la nuit. elle est faible. nous y passerons la nuit. je la reconnaîtrais à peine. un grand salon y attenant. l’immense hôtel se trouve à peu près vide . Je prends deux chambres spacieuses. Dans la demi-clarté de la lanterne. pas encore. C’est le plus clair résultat de ses soins. aux pentes trop boisées ou trop nues. Elle fait trop d’efforts… Comme elle paraît faible et changée . à présent. je regarde… Rien. ainsi. toutes les contagions s’y cachent . dans l’ombre. Mais j’ai trop montré mon angoisse . J’ai horreur de la sympathie . – Oh ! vraiment elle n’en peut plus ! N’arriverons-nous pas bientôt ?… Que fait-elle ?… Elle prend son mouchoir . Marceline tousse… Oh ! n’arrêtera-t-elle pas de tousser ? Je resonge à la diligence de Sousse. puis demain nous changerons. il est vrai. Les chambres qu’on nous a préparées ne me satisfont pas . et je ne sais quel mont brutal. elle se tient à peine. D’ailleurs. claires et simplement meublées . le porte à ses lèvres . mais fais vendre la Morinière. a besoin de luxe . Rien ne me paraît assez beau ni trop cher. Je pense qu’un complet changement de fortune doit éduquer autant qu’un complet changement de santé. elle. Marceline tristement s’efforce de sourire et murmure : – Non . qu’ai-je besoin d’argent ? Qu’ai-je besoin de tout cela ? Je suis devenu fort. on ne devrait sympathiser qu’avec les forts. Il me semble que je toussais mieux que cela. – 119 – . Marceline. je peux choisir. Il n’est que temps . Et puis nous verrons bien. L’appartement est hors de prix. Que ses traits sont tirés ! Est-ce que l’on voyait ainsi les deux trous noirs de ses narines ? – Elle tousse affreusement. Ah ! pour elle je veux dépenser tant et tant que… Et je prenais tout à la fois l’horreur et le goût de ce luxe. se terminant en large bow-window d’où l’on peut voir et le hideux lac bleu. C’est là qu’on nous servira nos repas.

lorsque la neige fut tombée. plein d’appétit. puis en traîneau. Comme elle avait peine à manger. enveloppés jusqu’au cou de fourrures.J’y lavais. que couvraient. obtenir d’eux quelque secrète indication sur la vie. nous buvions les vins les meilleurs. Et comment une antique réponse eût-elle satisfait à ma nouvelle question : Qu’est-ce que l’homme peut encore ? Voilà ce qu’il m’importait de savoir. tant m’amusaient ces crus étrangers que nous expérimentions chaque jour. Ce que l’homme a dit jusqu’ici. puis de sommeil. Je rentrais le visage en feu. des mets délicats. pour stimuler son appétit. j’y baignais ma sensualité. mes études historiques ne m’intéressaient plus que comme un moyen d’investigation psychologique. À présent le jeune Athalaric lui-même pouvait. cachaient. est-ce tout ce qu’il pouvait dire ? N’a-t-il rien ignoré de lui ? Ne lui reste-t-il qu’à redire ?… Et chaque jour croissait en moi le confus sentiment de richesses intactes. – 120 – . je commandais. de sorte que je ne pus savoir si le goût saugrenu qu’il avait se serait retrouvé dans les autres. Je me souviens d’un bizarre Barba-Grisca. Cependant Marceline allait mieux. se lever de sa tombe . Ce furent d’âpres vins du Rhin . j’avais osé prétendre. Je me persuadais qu’elle y prenait grand goût. pour me parler. Chaque jour nous sortions en voiture . puis la souhaitais vagabonde. les décences. depuis longtemps déjà. Cependant je ne renonçais pas à tout travail et trouvais chaque jour plus d’une heure où méditer sur ce que je sentais devoir dire. quand j’y avais cru voir de troubles ressemblances . les morales. étouffaient les cultures. je n’écoutais plus le passé. séduisants . des Tokay presque sirupeux qui m’emplirent de leur vertu capiteuse. J’ai dit comment j’avais pu m’éprendre à nouveau du passé. à force de presser les morts. et mes soins constants triomphaient. dont il ne restait plus qu’une bouteille. D’histoire il n’était plus question .

nos mœurs en avaient fait la forme mutuelle et banale d’un contrat. mais ne lui cachais pourtant pas le cours nouveau de mes pensées. mais au bout de deux mois. décence et morale. où la tiède faveur du printemps achèverait – 121 – . elle marchait de nouveau volontiers. sans histoire. sans épines ni fleurs.Il me semblait alors que j’étais né pour une sorte inconnue de trouvailles . Nous étions à la mi-janvier. Et eux n’ont d’ailleurs rien à dire… Honnête peuple suisse ! Se porter bien ne lui vaut rien. Je comprenais que Marceline en eût besoin. Sans crimes. cet ennui devenant une sorte de rage. sans littérature. Marceline allait mieux. Je n’eus pas trop grand-peine à la persuader que tout le bénéfice de cet air tonique était acquis. je ne songeai plus qu’à partir. Pour un peu je n’eusse vu dans l’honnêteté que restrictions. À Neuchâtel déjà. à déplorer qu’une contrainte quelconque les réprimât. elle fait partie du confort. un sang plus frais recolorait ses joues . J’en venais à ne goûter plus en autrui que les manifestations les plus sauvages. je n’ai non plus rien à apprendre. Si je n’ai rien à craindre d’eux. En Suisse. et je me passionnais étrangement dans ma recherche ténébreuse. n’était plus comme avant constamment lasse. c’est un robuste rosier. quoique peu . que rien ne lui serait meilleur à présent que de descendre en Italie. beaucoup mieux : la petite fièvre continue qui lentement la minait s’était éteinte . pour laquelle je sais que le chercheur devait abjurer et repousser de lui culture. c’est ce que je savais d’avance. Il m’aurait plu de la chérir comme une difficulté rare . j’ai les honnêtes gens en horreur. comme elle louangeait cette honnêteté qui transpire là-bas des murs et des visages : – La mienne me suffit amplement. Et que ce pays honnête m’ennuyât. repartis-je . conventions ou peur. sans arts.

Courses rapides en traîneau. disparition du monde extérieur. et. nous trouvâmes l’hiver et la pluie. non plus sec et léger comme sur les hauteurs. bien que nous fussions en hiver.de la guérir – et surtout je n’eus pas grand-peine à m’en persuader moi-même. Il me semblait quitter l’abstraction pour la vie. le passé détesté reprend sa force. puis rentrer avec elle. perdu . cinglement joyeux de l’air sec. là-bas. Une énorme réserve d’amour me gonflait . lectures dans le salon bien calfeutré. sur ce petit lac pur. Ah ! depuis trop longtemps nous n’avions plus ri qu’à des ombres ! Ma privation me grisait. Le froid que nous supportions bien en Engadine. mais. brusque apparition des objets . à présent que. parfois elle affluait du fond de ma chair vers ma tête et dévergondait mes pensées. Le brusque changement d’altitude m’avait pu troubler un instant. mélèzes et sapins réguliers. tous mes appétits éclataient. L’épargne de ma vie était admirable . dès que nous eûmes quitté les rives abritées des lacs. tant j’étais las de ces hauteurs. Bellagio. au seuil de cette terre tolérante et prometteuse. Cette illusion de printemps dura peu. sonorités bizarres des voix. le soir… La descente en Italie eut pour moi tous les vertiges d’une chute. marche incertaine dans le brouillard. et c’est de soif que j’étais ivre. À mesure que nous enfoncions dans l’air plus tiède et plus dense. entre tous. faisaient place à une végétation riche de molle grâce et d’aisance. dans mon désœuvrement. comme d’autres sont ivres de vin. seuls. appétit . Et pourtant. entouré de mélèzes. j’imaginais partout des parfums. tragique attente de la neige . voluptueux blottissement des pensées… Ô patiner encore avec elle. Côme où nous nous attardâmes quelques jours. mais – 122 – . les arbres rigides des sommets. ces souvenirs m’obsèdent. paysage à travers la vitre. éclaboussement de la neige. paysage glacé . Il faisait beau.

À chaque nouvelle étape pourtant. Ajoutez à cela que nous n’emportions pas moins de huit malles. Nous revînmes à Rome. certes. mais ce qui la fatiguait davantage. un semblant de confort. À Florence déjà. Un démon plus fort me poussait. – Je vois bien. mais admirablement situé. Sur le Monte Pincio nous louâmes un appartement trop vaste. durant tout le voyage. Ah ! qu’aurais-je besoin de tant. une fois seul ? pensais-je. comme si nous ne devions plus repartir. et qu’elles ne pourraient durer. à défaut de chaleur. et j’observais. nous descendîmes plus au Sud : nous quittâmes Milan pour Florence. la frêle vie de Marceline. Mais toute considération d’avenir n’aboutissait qu’à me faire dépenser davantage. Alors. nous avions loué pour trois mois une exquise villa sur le Viale dei Celli. et que. – je comprends bien votre doctrine – car c’est une doctrine à présent. diminuer. je le savais. Nous n’y restâmes pas vingt jours. j’avais soin d’aménager tout. Elle est belle. est bien la plus lugubre ville que je connaisse. j’ose bien à présent me l’avouer. c’était la peur de ma pensée. Qu’elles fussent excessives. – 123 – . Marceline se remit à tousser. mécontents des hôtels. je n’ouvris pas même une fois. sous la pluie d’hiver. chercher. Je traînais un ennui sans nom. plus vite encore que ma fortune. me dit-elle un jour. commença de nous faire souffrir. Je cessais de compter sur l’argent de la Morinière . Bien qu’elle se reposât sur moi de tous les soins. Je n’admettais pas que Marceline s’occupât de nos dépenses. elle ne rapportait plus rien et Bocage écrivait qu’il ne trouvait pas d’acquéreur. ces déplacements précipités la fatiguaient . Un autre y aurait souhaité toujours vivre. Florence pour Rome.humide à présent et maussade. Rome pour Naples qui. pour fuir le froid. Il y en avait une. plein d’angoisse et d’attente. uniquement pleine de livres. ni tentât de les modérer.

Trois hommes me l’apportent. je ne sais quel souci d’amour et la crainte de son ennui me rappelaient vite auprès d’elle . Les paysans ont dépouillé de ses rameaux blancs la campagne. protégeais. Je ne la quittais presque plus. – puis elle ajouta plus bas. je la chérissais tendrement. cet être délicat se replier et frissonner. Je rentre avec tout ce printemps. j’exerçai mon sommeil à rester plus léger encore . la quittant une heure. faux grand homme ! – et me contraignais à faire durer mon absence . et brusquement les amandiers fleurirent. Je descends au matin sur la place d’Espagne. je la surveillais s’endormir et je m’éveillais le premier. Mon ravissement est tel que j’en achète tout un bosquet.peut-être. – et qui dira combien de passions et combien de pensées ennemies peuvent cohabiter en l’homme ?… Depuis longtemps déjà le mauvais temps avait cessé . Les branches s’accrochent aux portes . parfois. Quand. Alors il me parut sentir. tristement : Mais elle supprime les faibles. répondis-je aussitôt malgré moi. Jamais elle n’avait été et ne m’avait paru si belle. des pétales – 124 – . et les fleurs d’amandiers chargent les paniers des vendeurs. C’était le premier mars. fleurs de jardin précoce ou fleurs de serre… Oui. je voulais marcher seul dans la campagne ou dans les rues. Ah ! peut-être allez-vous penser que je n’aimais pas Marceline. l’entourais de soins continus. Si léger que fût son sommeil. sous l’effroi de ma brutale parole. veillais chaque instant et de ses jours et de ses nuits. – C’est ce qu’il faut. me disais : n’est-ce que cela que tu vaux. et parfois j’appelais à moi ma volonté. La maladie avait subtilisé et comme extasié ses traits. Je jure que je l’aimais passionnément. la saison s’avançait . vous dis-je . – mais je rentrais alors les bras chargés de fleurs. protestais contre cette emprise. Mais comment exprimer ceci ?… À mesure que je me respectais moins. je la vénérais davantage .

le sang aux yeux. tout le décor désenchanté. nous retrouvions la même chambre. – Qu’as-tu. Quatre jours après. Nous avions voulu descendre au même hôtel qu’à notre précédent voyage . Alors. Nous regardions avec étonnement. Nous résolûmes de gagner par mer Palerme dont on nous vantait le climat . Déjà je me réjouis de sa joie. les brise. les emporte. J’en mets partout. Sans rien dire. déjà se sentant condamnée. exaspéré. et elle ne le pouvait plus supporter. la couvre de tendres caresses. c’est ce que j’appelais le repos. et de faibles joies pour les faibles que les fortes joies blesseraient. Elle. nous repartîmes pour Sorrente. Elle ouvre la porte. fine. est absente. une discrète odeur de miel. dit-elle. elle ne le peut plus supporter !… Je repense souvent à ces larmes et je crois maintenant que. Tout semblait grelotter.neigent sur le tapis. Je pense aussi qu’il est de fortes joies pour les forts. comme pour s’excuser de ses larmes : – L’odeur de ces fleurs me fait mal. dont Marceline. Je fus déçu de n’y trouver pas plus de chaleur. Et c’était une fine. j’en blanchis le salon. les jette. – Ah ! si déjà ce peu de printemps. ma pauvre Marceline… Je m’empresse auprès d’elle. Le vent qui n’arrêtait pas de souffler fatiguait beaucoup Marceline. nous rentrâmes à Naples où nous devions – 125 – . un rien de plaisir la soûlait . je saisis ces innocentes branches fragiles. pour l’instant. Je l’entends venir. et moi je ne voulais ni ne pouvais me reposer. La voici. et le morne jardin de l’hôtel qui nous paraissait si charmant quand s’y promenait notre amour. dans tous les vases . sous le ciel terne. Qu’a-t-elle ?… Elle chancelle… Elle éclate en sanglots. un peu d’éclat de plus. c’est de regret d’autres printemps qu’elle pleurait. Ce qu’elle appelait le bonheur.

le moindre souffle en apportait l’odeur. sans désir. La voiture qui nous conduisit à l’hôtel dut me ramener aussitôt vers la gare. regagnâmes Taormine que tous deux désirions revoir. quand son souffle plus égal m’avertissait qu’elle dormait. j’épiais chaque bruit. C’était un petit Sicilien de – 126 – . Mais dès la première nuit de Palerme. je prolongeai cette débauche vagabonde. et parfois me couchais moi-même. La nuit. Elle avait eu peur. étant lasse . Naples est une ville vivante où ne s’impose pas le passé. où j’allais réclamer nos malles. sans but. s’étant brusquement réveillée et ne m’ayant plus senti là. puis. Nous ne restâmes à Palerme que cinq jours . je posais ma main sur des choses . je n’y pus tenir . d’une oreille plus attentive . Je la tranquillisai. Je m’étais mis debout dans la voiture pour causer avec le cocher. Presque tous les instants du jour je restais près de Marceline. je me relevais sans bruit. Les premiers orangers fleurissaient . Ai-je dit que le village est assez haut perché dans la montagne ? La gare est au bord de la mer. En rentrant. je sortis. je me rhabillais sans lumière . me dit-elle. elle se couchait tôt. Je regardais tout d’un œil neuf . Mais à Naples du moins je ne m’ennuyais pas. je la surveillais s’endormir. je me glissais dehors comme un voleur.nous embarquer et où nous nous attardâmes encore. s’était délivré des nuages . la lune presque pleine luisait. je humais l’humidité de la nuit . sans contrainte. par un grand détour. Je marchais au hasard. je trouvai Marceline en larmes. je rôdais. expliquai de mon mieux mon absence et me promis de ne plus la quitter. Le ciel. Le dernier soir que nous restions à Naples. Qu’allais-je faire ? Je ne sais pas. puis. obscur le jour. Dehors ! oh ! j’aurais crié d’allégresse.

Là. – Anche tu sei bello. l’état de Marceline empirait. savoureux comme un fruit. de semaine en semaine. quelle volontaire folie. dit-il. invoquai-je le souvenir de ma convalescence à Biskra ?… L’air s’était attiédi pourtant . je les passai dans le vieux port. mais ne pus parvenir à le revoir. Je le cherchai les jours suivants. l’attirant contre moi. elle aurait… Mais étais-je maître de choisir mon vouloir ? de décider de mon désir ? À Syracuse. vagabonds. éclatant. beau comme un vers de Théocrite. la baie de Palerme est clémente et Marceline s’y plaisait. peut-être. – Ma non tutti gli Italiani amati. et. puante échoppe où roulaient débardeurs. voix charmante en regardant s’éloigner Marceline. Nous quittâmes Taormine pour Syracuse. Nous redéfaisions pas à pas notre premier voyage. Et de même que de semaine en semaine. et surtout tâchai-je de lui persuader qu’il lui fallait plus de lumière encore et de chaleur. à mesure que nous avancions vers le Sud. Tous les instants que je ne passai pas près de Marceline. remontions vers le début de notre amour. Par quelle aberration. bientôt. odorant. répondis-je . – I Francesi sono tutti amanti. l’embrassai. – Com’è bella la Signora ! dit-il d’une. me persuadai-je. repartis-je en riant aussi. – 127 – . je n’y pus tenir et. lors de notre premier voyage. Ô petit port de Syracuse ! odeurs de vin suri. ruelles boueuses. je marchais vers la guérison. quel aveuglement obstiné. Il se laissa faire en riant. comme j’étais penché vers lui. ragazzo.Catane. l’état de la mer et le service irrégulier des bateaux nous força d’attendre huit jours.

tout travail qui n’est pas joyeux est détestable. J’imaginais plus loin leur existence. du confort. et je payais le repos de plusieurs. de cette protection que ma neuve santé avait su me rendre inutile. je courais . Et peut-être que là. il en est qui ont faim et qui n’ont même pas cette maigre pitance. pensais-je. un pied de fenouil leur suffit et me suffirait comme à eux. J’eusse voulu plus loin les suivre. sans un mot de reproche ou de doute. de fromage. Je rêvais pour – 128 – . Et qu’avais-je besoin de comprendre bien leur langage. Et j’exaspérais auprès d’eux ma grandissante horreur du luxe. Nous prenions nos repas à part . quand toute ma chair le goûtait. laisser affluer les convives. Marceline m’accueillait toujours de même . Que faisait-elle en cet instant ? Elle souffrait. et s’efforçant malgré tout de sourire. pour manger. Et pendant le repas je pensais : un morceau de pain. pleurait peutêtre… Je me levais en hâte. Et voici sur ma table de quoi les rassasier pour trois jours ! J’eusse voulu crever les murs. je lui faisais servir tout ce que le médiocre hôtel pouvait réserver de meilleur. là tout près. de vigueur. Et j’avais beau me dire que leur vie misérable ne pouvait avoir pour eux le goût qu’elle prenait pour moi… Ah ! j’eusse voulu rouler avec eux sous la table et ne me réveiller qu’au frisson triste du matin. et pénétrer dans leur ivresse… Puis soudain je revoyais Marceline. Je disais : – Ne travaille donc pas : ça t’ennuie. La brutalité de la passion y prenait encore à mes yeux un hypocrite aspect de santé. elle accepte un travail sans plaisir . les pauvres n’entrent pas. où semblait écrit sur la porte : Ici. de toutes ces précautions que l’on prend pour préserver son corps du contact hasardeux de la vie. je rentrais à l’hôtel.mariniers avinés. La pauvreté de l’homme est esclave . de ce dont je m’étais entouré. La société des pires gens m’était compagnie délectable. Et je regagnais le vieux port où je répandais au hasard les menues pièces dont j’avais les poches emplies. Car sentir souffrir de la faim me devenait angoisse affreuse.

Ah ! désembarrasser mon esprit de cette insupportable logique !… Je ne sens rien que de noble en moi. me dit-elle. le lavage du pont. En vain chercherais-je à présent à imposer à mon récit plus d’ordre qu’il n’y en eut dans ma vie. Tout est splendide. Marceline ne se méprenait pas sur ma pensée . Ah ! je voudrais qu’en chaque phrase. les bruits liquides . quand je revenais du vieux port. Le souvenir et le désir du Sud m’obsédait. aucun art. ici. Assez longtemps j’ai cherché de vous dire comment je devins qui je suis. Puis. et sur les planches le claquement des pieds nus des laveurs. Tout est dans l’homme. je ne lui cachais pas quels tristes gens m’y entouraient. J’entends les bruits d’égouttement. Sur mer. exagère en chacun le point sur lequel il s’attache. que quand vous leur avez fait montrer quelque vice. l’approche de Tunis… Comme je suis changé ! Il fait chaud. et comme je lui reprochais de croire trop souvent à des vertus qu’elle inventait à mesure en chaque être : – Vous. Je revois Malte toute blanche . et que nous le faisons devenir ce que nous prétendons qu’il est ? J’eusse voulu qu’elle n’eût pas raison. aucun vice. Marceline alla mieux… Je revois le ton de la mer. Elle est si calme que le sillage du navire semble y durer. mais devais bien m’avouer qu’en chaque être. le pire instinct me paraissait le plus sincère.chacun ce loisir sans lequel ne peut s’épanouir aucune nouveauté. Ne comprenez-vous pas que notre regard développe. Il fait beau. – 129 – . vous n’êtes content. qu’appelais-je sincérité ? Nous quittâmes enfin Syracuse. toute une moisson de volupté se distille. Marceline entrevoyait bien ce que je m’acharnais à découvrir .

L’air lui-même semble un fluide lumineux où tout baigne. Nous étions au début d’avril. nous gagnons d’une traite Constantine . on voyait la plaine embrasée.Tunis. Le premier jour. Ce voyage est très long. La chaleur moite de la côte affaiblissant beaucoup Marceline. et toute satisfaction l’exalte. la nuit était très belle. où l’on nage. Au moment de rentrer dormir à l’hôtel. où l’on plonge. il ne le fixe point et ne l’embaume en aucune œuvre. Lumière plus abondante que forte. son art. Et du talus où nous étions assis. Je m’en fus dormir tout contre eux. Cette nuit. et où j’allai sans Marceline. que je ne connaissais pas encore. la nuit. Marceline est très lasse et nous n’allons que jusqu’à El Kantara. l’étrangeté du silence et des moindres bruits l’inquiète. C’est la cause et l’effet de l’absence de grands artistes. il le chante et le dissipe au jour le jour . c’était de gagner Biskra au plus vite. je me souvins d’un groupe d’Arabes couchés en plein air sur les nattes d’un petit café. L’ombre en est encore remplie. Elle était comme un breuvage intarissable . Là nous avons cherché et nous avons trouvé vers le soir une ombre plus délicieuse et plus fraîche que la clarté de la lune. Je revins couvert de vermine. Je crains qu’elle n’ait un peu de – 130 – . le second jour. Je méprise ceux qui ne savent reconnaître la beauté que transcrite déjà et toute interprétée. elle ruisselait jusqu’à nous. J’ai toujours cru les grands artistes ceux qui osent donner droit de beauté à des choses si naturelles qu’elles font dire après à qui les voit : « Comment n’avais-je pas compris jusqu’alors que cela aussi était beau ?… » À Kairouan. il le vit. Marceline ne peut dormir . Cette terre de volupté satisfait mais n’apaise pas le désir. je lui persuadai que ce qu’il nous fallait. Terre en vacance d’œuvres d’art. Le peuple arabe a ceci d’admirable que.

Hammatar a perdu un œil. C’est donc là que je veux en venir. elle est lasse et dit vouloir dormir un peu. Il n’a pas quinze ans. – Sitôt arrivée dans sa chambre. je la trouve plus pâle. il semble devenu stupide. il aide un frère aîné à vendre des pains au marché . Biskra. elle s’étend sur le lit . quelles paresses. il engraisse . quels vices. Nous repartons. voici le jardin public .fièvre. Le lendemain. alors !… Tiens ! voici des enfants… Non. Que j’étais faible. – Voici l’arbre dont j’allai palper l’écorce. Oui . Je ne reconnais pas les enfants. je crois. Voici nos chambres . pourtant . le banc… je reconnais le banc où je m’assis aux premiers jours de ma convalescence. – Que pense Marceline ? Elle ne m’a pas dit un mot. par ce beau temps ? – Voici l’hôtel. je n’en reconnais aucun. Bachir est garçon plongeur d’un café . se déforme… Et voilà donc tout ce qui reste ? Voilà donc ce qu’en fait la vie ! – Je sens à mon – 131 – . Pourquoi tousse-t-elle. Je sors. Il s’explique : son mariage n’est qu’une frime. il ne veut plus parler à ses compagnons déclassés… Que les carrières honorables abêtissent ! Vais-je donc retrouver chez eux ce que je haïssais parmi nous ? – Boubaker ? – Il s’est marié. un sacré débauché ! Mais il boit . Prévenus de mon arrivée. Ashour gagne à grand-peine quelques sous à casser les cailloux des routes . Qu’y lisais-je donc ?… Homère . il est riche . où tant de jeunesse éclatait ? Quels travaux vils ont déjeté si tôt ces beaux corps ? Il y a là comme une banqueroute… Je questionne. je l’ai revu le soir. mais les enfants me reconnaissent. – Non. Je l’entends se remuer sur son lit. Que Marceline est grave ! Elle est aussi changée que moi. C’est. Agib s’est établi boucher près de son père . depuis je ne l’ai pas rouvert. Est-il possible que ce soient eux ? Quelle déconvenue ! Que s’est-il donc passé ? Ils ont affreusement grandi… En à peine un peu plus de deux ans – cela n’est pas possible… quelles fatigues. ont déjà mis tant de laideur sur ces visages. il est laid . nos terrasses. tous accourent. C’est grotesque. Qui l’eût cru : Sadeck s’est rangé .

Marceline ne va pas bien . – Eh ! Moktir ! si tu n’as rien à faire. Est-ce l’amour. comme un enfant que l’on veut endormir. elle dort dans la chambre voisine. et la berce longtemps. tu nous accompagneras à Touggourt. depuis longtemps levée. Je la caresse. je ne sais pas ce qui se passe en elle. va-t-il me décevoir aussi ?… On le retrouve. Les autres ne fraient plus avec lui. En me reconnaissant. il sourit. elle se presse contre moi sans rien dire. – Mais comment arrivé-je à dire à Marceline que demain nous partons pour Touggourt ?… À présent. Même mon souvenir ne me le représentait pas si superbe. laisse voir son bras amaigri. – Ménalque avait raison : le souvenir est une invention de malheur. Sa manche large. Je voudrais le revoir. – Tu volais ? Il proteste. On me l’amène. La lune. les yeux fermés. ou la fièvre qui la fait trembler ainsi ?… Ah ! peutêtre il serait temps encore… Est-ce que je ne m’arrêterai pas ? – J’ai cherché. inonde à présent la terrasse.intolérable tristesse que c’était beaucoup eux que je venais revoir. Il se cache. j’ai trouvé ce qui fait ma valeur : une espèce d’entêtement dans le pire. qui se relève. Et Moktir ? – Ah ! celui-là sort de prison. Quand je rentre à l’hôtel ce soir-là. ou l’angoisse. – Et que faisais-tu donc avant d’être en prison ? – Rien. C’est une – 132 – . Il était le plus beau d’eux tous . Sa force et sa beauté sont parfaites. – Que fais-tu maintenant ? Il sourit. – Et je suis pris soudain du désir d’aller à Touggourt. – Non ! celui-là n’a pas failli.

Son flot entre par la fenêtre grande ouverte. Je reconnais l’immobilité des palmiers… Quelle parole avais-je donc lue ce soir-là ?… Ah ! oui . Moktir est avec nous. une souriante harmonie… Je ne sais plus. L’effort de l’homme y paraît laid et misérable. je l’avoue. je le sens. seul… Ah ! j’aurais sangloté devant ces pierres ! L’ancienne beauté paraissait. C’est pour faire place à quoi d’autre ? Ce n’est plus. les mots du Christ à Pierre : « Maintenant tu te ceins toi-même. à présent. là précisément où elle avance maintenant – quand je me suis levé renonçant à dormir. le dieu ténébreux que je sers. Moktir est heureux comme un roi. cette dernière fois. Le lendemain. dès l’aube.clarté presque effrayante. souriante – abandonnée. Chegga . parfois quelque essai de palmiers qu’alimente une source cachée… À l’oasis je préfère à présent le désert – ce pays de mortelle gloire et d’intolérable splendeur. puis quelques buissons nains. – Vous aimez l’inhumain. L’art s’en va de moi. Kefeldorh’ . J’aurais cru pourtant. des types imprévus de beauté. plus riantes ces oasis. parfaite. dit Marceline. interminable. la diligence nous emmène. On ne peut pas s’en cacher. Je reconnais sa clarté dans la chambre et l’ombre qu’y dessine la porte. Mais comme elle regarde elle-même ! et avec quelle avidité ! – 133 – . j’avais gagné Pœstum. de Naples. Mais plus rien que la pierre et le sable . et là surtout elle paraît. un jour. et tu vas où tu veux aller… » Où vais-je ? Où veux-je aller ?… Je ne vous ai pas dit que. M’reyer… mornes étapes sur la route plus morne encore. Ô Dieu neuf ! donnez-moi de connaître encore des races nouvelles. bizarrement fleuris . Maintenant toute autre terre m’ennuie. simple. J’appuyais mon épaule contre le montant de cette porte-là. comme avant. Il y a deux ans elle entrait plus avant encore… oui. Ma chambre a des dalles blanches.

je reste jusqu’au soir auprès d’elle. comme si je la touchais. de revoir les paysages du second jour et ce que je fis d’abord à Touggourt. Je sens. Marceline souffre . Vers le soir. à présent. Par moments. Ô goût de cendres ! Ô lassitude ! Tristesse du surhumain effort ! J’ose à peine la regarder . Dans quelques heures. que je me souviens le moins bien. Par un dernier semblant de vertu. puis s’endort. le soleil et les mouches ont tout terni. Nous nous contentons. C’est de cette dernière partie du voyage. Nous avons emporté de quoi faire du thé. – 134 – . un simoun ardent s’élève. défraîchi. Je m’occupe à ces soins dérisoires. ce paysage hostile la meurtrit. au lieu de chercher son regard. le sable qu’on respire brûle. mais tout paraît mauvais à Marceline et je ne peux la décider à rien prendre. N’ayant presque rien mangé depuis l’aurore. tout sali. J’espérais trouver un hôtel un peu plus confortable . le sable. le second jour . Elle non plus ne me regarde pas. exténuée par le voyage. irrite sa gorge : la surabondante lumière fatigue son regard . pourtant si proche encore. un frisson brusque la secoue. c’est quelles étaient mon impatience et ma précipitation. nous serons à Touggourt. c’est-à-dire que le vent s’élève et que l’horizon se ternit. Mais à présent il est trop tard pour revenir. je sais trop que mes yeux. pour dîner. Il avait fait très froid le matin. notre chambre est affreuse . iront affreusement se fixer sur les trous noirs de ses narines . je fais servir aussitôt le repas .Le temps se gâte un peu. Marceline. Impossible. Elle tousse beaucoup . s’est couchée sitôt arrivée. l’expression de son visage souffrant est atroce. son angoisse. de quelques gâteaux secs et de ce thé. auquel l’eau salée du pays a donné son goût détestable. Et soudain je me sens comme à bout de forces moi-même. Mais ce dont je me souviens encore.

Après quelques instants je rentre. la place de Touggourt. je ressors. un vent de fièvre qui – 135 – . c’est de là que venait la musique. un lit très bas. Il connaît bien Touggourt. Et. puis s’apprivoise et vient manger dans la main de Moktir. les rues. y vient souvent et sait où il m’emmène. nous entrons dans un café maure . et pensait bien que je ressortirais. dit-il. Il rit. Un lapin blanc. Ah ! je pourrais ici feindre ou me taire . Je sors. Il souffle un sirocco aride . Le vent déchire par instants des lambeaux de musique étrange et les apporte je ne sais d’où. tandis que Moktir joue avec le lapin. Je m’effrayais à tort . Quelqu’un vient à moi… C’est Moktir. c’est la maîtresse de Moktir . Devant la porte de l’hôtel. sur lequel on s’assied. – Une d’elles me prend par la main . Puis. c’est un vent tout chargé de sable. Il m’attendait. et je me laisse aller à elle comme on s’abandonne au sommeil. Marceline dort tranquillement. glissement clandestin des burnous blancs. Étrange animation nocturne sur la place . sur cette terre bizarre. On nous apporte du café. Je me laisse entraîner par lui.La nuit pourrait être mauvaise et. s’effarouche d’abord. Nous marchons dans la nuit . enfermé dans la chambre. Moktir restant là-bas pour la nuit. Des femmes arabes y dansent – si l’on peut appeler une danse ce monotone glissement. l’atmosphère même est étrange au point de me faire croire que ce n’est pas moi qui les vois. Il est tard. circulation silencieuse . suffisamment rassuré. il accompagne. c’est absurde. Nous entrons tous les trois dans l’étroite et profonde chambre où l’unique meuble est un lit . et torride malgré la nuit . je veux savoir à qui je pourrais m’adresser. cette femme m’attire à elle. je la suis . mais que m’importe à moi ce récit. on suppose un péril partout . avant qu’il ne soit trop tard. s’il cesse d’être véritable ? Je retourne seul à l’hôtel.

ajoute-t-elle . mais ses yeux restent grands ouverts. son visage en est tout sali . je le passe à sa main ouverte. sont inondés d’un flot de sang . sa chemise. me retient . Je cherche sur son visage transpirant une petite place où poser un affreux baiser . Elle s’est réveillée peut-être . ses draps. et qu’elle a laissé tomber . peut-être a-t-elle besoin de moi ?… Non .aveugle et fauche les jarrets . – 136 – . ses yeux sont hideusement agrandis . Je ne sais que faire . je le lui remets dans la main. quelque chose de dur sous mon pied : je me baisse. et n’importe quel cri d’agonie m’épouvanterait moins que son silence. ses joues. moitié contre le traversin et moitié contre mon épaule. – Quel est ce bruit ?… Je ne reconnais pas sa toux… Est-ce bien elle ?… J’allume… Marceline est assise à moitié sur son lit . semble dormir un peu. Contre le lit. – De nouveau je ramasse le chapelet . elle dort. la croisée de la chambre est sombre . le goût de sa sueur me reste aux lèvres. Elle se laisse aller. et ramasse le petit chapelet qu’elle réclamait naguère à Paris. je voudrais demander du secours… Sa main s’accroche à moi désespérément. mais j’ai soudain trop hâte de rentrer. Elle voit que je veux parler : – Ne me dis rien. ses mains. et c’est presque en courant que je reviens. un de ses maigres bras se cramponne aux barreaux du lit. mais de nouveau elle le laisse – que dis-je ? elle le fait tomber. mais sa main aussitôt s’abaisse et le laisse tomber de nouveau. j’entre très doucement dans le noir. Je m’agenouille auprès d’elle et presse sa main contre moi. tout va bien. la tient dressée . J’attends un court répit du vent pour ouvrir . Je lave et rafraîchis son front. ah ! croit-elle donc que je veux la quitter ? Elle me dit : – Oh ! tu peux bien attendre encore.

Une heure après. je l’ai tout employé à l’arracher de ces lieux de détresse. elle se redresse . un nouveau vomissement de sang… J’ai fini de vous raconter mon histoire. sa main se dégage des miennes. dans l’ombre d’un jardin privé qu’elle aimait. à moitié dévoré par les sables… Le peu de volonté qui me restait. Ces trois mois ont éloigné cela de dix ans. C’est à El Kantara qu’elle repose. – Vers le petit matin. Elle étouffe. – 137 – . Qu’ajouterais-je de plus ? – Le cimetière français de Touggourt est hideux. Il y a de tout cela trois mois à peine. se crispe à sa chemise et en déchire la dentelle.

et je sais que c’est là ce qui fait les vrais – 138 – . nous en faisait presque complices. pris chacun d’un étrange malaise. quand vous m’avez connu d’abord.Michel resta longtemps silencieux. que je sois fatigué de mon crime. mais je dois me prouver à moi-même que je n’ai pas outrepassé mon droit. Arrachez-moi d’ici à présent. soit qu’il craignît. s’il vous plaît de l’appeler ainsi . de force. Je me suis délivré. Je ne distingue pas en lui. Il me semble parfois que ma vraie vie n’a pas encore commencé. Nous y étions comme engagés. soit enfin qu’il ne fût pas ému. Nous nous taisions aussi. Ce n’est pas. que je suis encore très jeune. je ne sais plus en trouver. de provoquer notre émotion par ses larmes. mais qu’importe ? je souffre de cette liberté sans emploi. même à présent. c’est. Michel avait rendu son action plus légitime. de sécheresse ou de pudeur. soit qu’il mît un cynique orgueil à ne pas nous paraître ému. une grande fixité de pensée. la part d’orgueil. sans qu’une inflexion ni qu’un geste témoignât qu’une émotion quelconque le troublât. je l’avoue. Il nous semblait. dans la lente explication qu’il en donna. De ne savoir où la désapprouver. il reprit : Ce qui m’effraie. J’avais. Moi. – Au bout d’un instant. croyez-moi. et donnez-moi des raisons d’être. Il avait achevé ce récit sans un tremblement dans la voix. c’est possible . hélas ! qu’à nous la raconter. par une sorte de pudeur.

me l’apporte soir et matin. un malin. je ne puis le faire moi-même. depuis cette aventure je n’ai plus retenu cette fille. Elle ne s’en est pas fâchée . regagne Constantine où elle vend son corps aux passants. Ici toute recherche est impossible. devant les étrangers. J’ai là. Je m e couche au milieu du jour pour tromper la longueur morne des journées et leur insupportable loisir. Parfois j’ai peur que ce que j’ai supprimé ne se venge. Je voudrais me débarrasser de ce qui reste de ma fortune . les premières semaines. jusqu’à ce qu’en soit épuisée la calmante fraîcheur acquise. Du temps s’y passe. alternant les cailloux. moitié par ennui. Ici je vis de presque rien. puis que je tiens longtemps dans le creux de ma main. se fait sauvage. je crois. ces murs en sont encore couverts. L’enfant. Rien ne décourage autant la pensée que cette persistance de l’azur. Quelque chose en ma volonté s’est brisé . tant la volupté suit de près le désir. que parfois elle passât la nuit près de moi. en e st cause. et vient le soir… Arrachez-moi d’ici .hommes . Elle est très belle et je souffrais. je ne sais même où j’ai trouvé la force de m’éloigner d’El Kantara. ce farceur en est arrivé à ses fins . Il s’est montré fort irrité et n’a pas voulu revenir de cinq jours. en échange de quelques sous et de caresses. est avec moi tendre et fidèle comme un chien. moitié par peur de perdre Ali. je sens le bonheur trop présent et l’abandon à lui trop uniforme. je ne l’ai plus. Cet enfant qui. le petit Ali. voyez. elle rit et plaisante de ce que je lui préfère l’enfant. car. Mais. Je voudrais recommencer à neuf. Un aubergiste mi-français m’apprête un peu de nourriture. Alors je recommence. voyez. Est-ce donc qu’il était jaloux ? – Du reste. mais chaque fois que je la rencontre. Pourtant il n’ignore pas comment ni de quoi vit sa sœur . que vous avez fait fuir en entrant. Entouré de splendeur et de mort. Peut-être a-t-elle un peu raison… – 139 – . Sa sœur est une Ouled-Naïl qui. remettant à tremper ceux dont la fraîcheur est tarie. nous a surpris couchés ensemble. Mais ce climat. Elle prétend que c’est lui qui surtout me retient ici. des cailloux blancs que je laisse tremper à l’ombre. chaque hiver. il en parlait auparavant d’un ton qui n’indiquait aucune gêne. son frère.

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