MIRBEAU ET LA MASTURBATION

Un sujet tabou Le sujet de la masturbation a été longtemps tabou dans la littérature, hormis celle, bien sûr, qui ne se lisait que d’une main, comme on le disait des ouvrages libertins diffusés sous le manteau. Pour l’Église catholique, le plaisir solitaire était doublement un péché : d’une part, en tant que plaisir sexuel hors des seuls liens sacrés du mariage, dans le cadre duquel le plaisir était à l’extrême rigueur toléré, puisque c’était pour la bonne cause, et, d’autre part, en tant que crime contre l’espèce, du fait de la stérile dilapidation de la précieuse semence mâle, ce qui était jadis le crime commis par le personnage biblique d’Onan, dont le nom précisément a servi, depuis le dix-huitième siècle, à désigner cette pratique contraceptive déviante. Aux raisons religieuses traditionnelles se sont ajoutées, à partir du Siècle des Lumières, des raisons supposées scientifiques et médicales et développées notamment par un médecin suisse, Samuel Tissot, dont l’ouvrage dit de référence, L’Onanisme, traité sur les maladies produites par la masturbation (1760), connut un succès prodigieux et fut constamment réédité jusqu’à la Belle Époque, pour le plus grand malheur de générations entières d’adolescents des deux sexes, à la fois culpabilisés et angoissés : culpabilisés de transgresser un tabou et de commettre un péché aux effets inconnus, mais à coup sûr dommageables ; angoissés par les conséquences graves que la recherche régulière du plaisir manuel ne pouvait manquer d’entraîner, à en croire toutes les autorités médicales du dix-neuvième siècle, qui ajoutaient leur poids à celui, déjà écrasant, des servants de la Sainte Église Apostolique et Romaine. Le titre même de l’ouvrage de Tissot servait d’emblée d’avertissement aux imprudents qui s’engageraient à leurs risques et périls sur une pente savonneuse conduisant à l’imbécillité, à l’hébétude, à l’épuisement prématuré, à la folie et à la mort...

On est étonné que ces affirmations, qui ne reposaient sur rien, aient pu devenir des vérités d’évangile et être ressassées, tout au long du dix-neuvième siècle, par les encyclopédies et les ouvrages de vulgarisation scientifique. On en arrive même à faire de la masturbation un problème social central, dans la mesure où cette pratique solitaire et contreproductive tend à isoler l’individu qui laisse libre cours aux fantasmes de son irrépressible imagination au lieu de contribuer au bien-être de tous par son travail et par un bon usage de ses facultés créatrices1. Dans le Nouveau Larousse illustré de 1900, l’onanisme est présenté, selon l’âge du patient, soit comme un « vice », soit comme une « affection nerveuse », soit comme « une simple maladie de la volonté », mais dans tous les cas « il détermine des
Sur ce sujet, voir Thomas Laqueur, Le Sexe en solitaire, Gallimard, 2005 (Solitary Sex. A Cultural History of Masturbation, New York, Zone Books, 2003).
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accidents souvent très graves » ; « troubles digestifs et nerveux, affaiblissement de la force musculaire et de l’intelligence, arrêt de croissance, etc. ». Même si cet « etc. » sous-entend des menaces d’autant plus inquiétantes qu’elles sont imprécises, il y avait bien pire encore : dans le Dictionnaire de médecine et de thérapeutique médicale et chirurgicale (1877), la masturbation était présentée, chez les adolescents, comme le fruit de la « corruption morale » et du « goût prématuré de la débauche », dont les effets sont d’« ébranler les systèmes musculaire et nerveux », d’« affaiblir l’intelligence et les sens », d’« altérer les fonctions organiques et morales » et de « conduire lentement à l’hébétude, à la tristesse, à la paralysie, à la phtisie tuberculeuse pulmonaire et à une consomption mortelle »... Il y a effectivement de quoi terroriser les jeunes lecteurs adeptes de la chose. Cela peut faire sourire de nos jours, dans une société laïcisée comme la nôtre (encore qu’aux États-Unis il y ait des politiciens républicains qui mènent aujourd’hui campagne contre l’onanisme et proposent de l’interdire et de le sanctionner 2...), mais la prégnance de ces idées absurdes inculquées par la double autorité du prêtre et du médecin, relayés par celle du père, a eu, sur le psychisme humain, des effets dévastateurs et mortifères qu’il convient d’avoir à l’esprit quand on traite du rapport de Mirbeau à la masturbation, dans la mesure où il en a forcément subi l’empreinte durable et tend, par exemple, à y voir une source de fatigue, voire d’épuisement. C’est ainsi que, pendant longtemps, beaucoup de parents ont continué de répéter qu’elle rendait sourd, épouvantant les adolescents sans parvenir pour autant à les arrêter sur le chemin de la perdition, dans laquelle, pour sa part, le docteur Freud, qui partageait bien des préjugés de son temps, prétendait voir une perversion et un signe d’immaturité sexuelle.

Affiche d’une pièce de Jean-Michel Rabeux

Mirbeau et Charlot s’amuse L’un des tout premiers, quelque quatre-vingts ans avant Philip Roth et son Portnoy, Paul Bonnetain a eu l’audace de s’attaquer de front à ce sujet, à sa très particulière façon, dans son roman Charlot s’amuse (1883), dont le héros est ce qu’il appelle un « onaniaque », c’està-dire un maniaque de l’onanisme. Le traitement d’un pareil sujet l’a fait surnommer
Du coup, par opposition, certains voient dans la réhabilitation de la masturbation une action libératrice et progressiste. C’est ainsi qu’une photographe, Frédérique Barraja, a pu présenter à Paris, en juin 2010, une exposition provocatoirement intitulée « Les Branleuses » et destinée, expliquait-elle, à « faire tomber l’un des derniers tabous sexuels de notre époque » en montrant des femmes qui prennent sereinement du plaisir.
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« Bonnemain » et lui a valu d’être qualifié par Léon Bloy, dans Le Désespéré, de « Paganini des solitudes, dont la main frénétique a su faire écumer l'archet »... Inculpé d’« outrage aux bonnes mœurs », il a néanmoins été acquitté, le 27 décembre 18833. Il faut dire qu’il avait pris un maximum de précautions afin de justifier sa transgression : il prétendait avoir entrepris une étude quasiment médicale d’un cas clinique (aussi Henry Céard était-il en droit de déclarer, dans sa préface, que son roman « respire l’iodoforme et des salles d’hôpital, le chlore des amphithéâtres ») ; son récit était aussi moral4 que le traité de Tissot, puisqu’il en illustrait les thèses sur les dangers d’une pratique conduisant son héros à la déchéance physique, à la folie et au suicide5 ; et il s’inscrivait de surcroît, dans le champ littéraire, parmi les novateurs d’obédience naturaliste qui voulaient introduire la science et le déterminisme 6 dans leurs romans et leur conférer, ipso facto, une portée morale et sociale que de simples fictions ne sauraient posséder. Jouant sur tous les tableaux et bénéficiant ainsi de triples garanties – du côté de la médecine, de la morale et de la littérature –, il limitait considérablement les risques encourus. Du moins du point de vue légal, car, pour ce qui est de sa réputation, elle en a été durablement entachée. Lorsque paraît Charlot s’amuse, Mirbeau n’a pas encore achevé sa mue et continue de travailler pour des commanditaires de droite : Arthur Meyer au Gaulois et Edmond Joubert pour Les Grimaces. Sa parole est encore entravée et il lui faut toujours slalomer entre oukazes et interdits, de sorte qu’il n’est pas toujours aisé de déterminer ce qu’il pense vraiment à travers ce qu’il écrit à cette époque. Ce qui est clair, en tout cas, c’est qu’il voit dans le roman de Bonnetain un méchant livre. Dans un article intitulé « L’Ordure » (Le Gaulois, 13 avril 1883), pour illustrer l’idée que, dans le domaine littéraire, « la confusion est si grande qu'on ne reconnaît plus ce qui est beau de ce qui est laid, qu'on ne fait plus de différence entre l'art et l'ordure », il choisit d’opposer L'Évangéliste, d’Alphonse Daudet, et Charlot s'amuse, qui se retrouve doublement stigmatisé comme « laid » et comme incarnation de « l’ordure » : la critique d’ordre esthétique se double d’une critique d’ordre moral. Quelques mois plus tard, dans Les Grimaces du 8 décembre 1883, il affirme que L’Abbé Constantin, de Ludovic Halévy, qu’il a tourné plusieurs fois en dérision, « est un aussi mauvais livre » que Charlot s’amuse, prouvant qu’une littérature aussi creuse et aseptisée que le roman perpétré par Halévy dans l’espoir de se frayer le chemin de l’Académie était aussi nulle qu’une œuvre jugée obscène, idée qu’il développera de nouveau, quinze mois plus tard, sous le masque d’un diablotin aux pieds fourchus, dans une fantaisie intitulée « Littérature infernale7 ». Enfin, dans un article aussi stupide qu’odieux et qui pèsera lourd sur sa conscience, « La Littérature en justice » (La France, 24 décembre 1884), il attaque bassement Catulle Mendès, « cet Onan de la littérature, ce Charlot qui s'amuse peut-être, mais qui ennuie toute une génération » : de nouveau la critique de l’obscénité, au nom de la morale, ou supposée telle, relaie la critique littéraire d’une production industrielle bas de gamme qui finit par écœurer les lecteurs. Dès qu’il pourra enfin voler de ses propres ailes, Mirbeau n’aura de cesse de montrer les dessous peu ragoûtants de l’hypocrite « morale », qui ne sert qu’à camoufler toutes les
turpitudes imaginables des nantis et ne vise qu’à légitimer un ordre social en réalité profondément
Sur Charlot s’amuse, voir l’article de Joseph Acquisto, « On Naturalist Vice : The Strange Case of Charlot s’amuse », in Excavatio, n° 21, 2006, pp. 36-47. 4 Bonnetain affirmait ainsi : « Je considère ce livre comme essentiellement moral, comme une œuvre d’art et comme le développement d’une thèse scientifique très exacte . » 5 D’ailleurs, héros éponyme, Charlot, a lui-même lu le bouquin de Tissot et s’attend en conséquence « à toutes les souffrances, à toutes les aggravations ». 6 Charlot est en effet persuadé d’être voué au suicide, comme sa grand-mère, à cause de tares héréditaires. Dans sa préface, Henry Céard apprécie le roman « parce qu’il montre l’hérédité avec toutes ses épouvantes et le physiologique fonctionnement de la fatalité ». 7 L'Événement, 22 mars 1885 (recueilli dans les Combats littéraires de Mirbeau, L’Âge d’Homme, Lausanne, pp. 226 sq.). Mirbeau y renvoie dos à dos deux littératures également nauséeuses, quoique représentant des extrêmes opposés : les berquinades de la littérature à l’eau de rose et les romans naturalistes.
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injuste et immoral8. On est donc en droit d’en conclure que certains articles qui s’en réclamaient

pour justifier des jugements d’ordre littéraire étaient en fait des révérences obligées, auxquelles il était engagé par contrat9. Mieux vaut s’en tenir à ce que sous-entendent les allusions critiques au roman de Bonnetain. Il me semble qu’il y en a de deux types. - D’un côté, on le sait, Mirbeau est totalement réfractaire à la prétention des naturalistes à rendre compte du monde par une simple application des lois immuables que les savants, nouveaux prêtres de la religion de la science, sont censés avoir établies : un roman n’a rien à voir avec l’étude clinique d’un cas pathologique. Or Bonnetain adopte volontiers un langage pseudo-scientifique qui ne pouvait que l’irriter, à grand renfort de termes rares et prétentieux supposés tout expliquer, avec des formules du genre « Fatale, la névrose héréditaire qui le prédisposait à la chute allait pouvoir éclater, le brisant pour la vie dans le dérèglement de son innervation génitale », « l’impressionnabilité nerveuse que l’hérédité mettait dans tout son être », « son innervation génitale s’était à jamais déréglée », « ses habitudes onanistiques avaient repris », « il avait la monomanie du malade ordinaire », « il étudiait l’hérédité maudite sous laquelle il succombait », « dans l’irréparable aberration mentale qui dépravait ses dix-huit ans mal venus », « la chlorose et l’anémie allaient leur chemin », « des palpitations et une anhélation sénile l’avaient saisi », etc. On en arrive même à se demander, parfois, si le procédé naturaliste appliqué aussi mécaniquement ne confine pas à la parodie et si Bonnetain n’est pas en train de se distancier par rapport à son propre texte. - D’un autre côté, Mirbeau sent bien que, derrière les grossiers prétextes médicaux et le déterminisme de bazar (le « vice » de Charlot s’expliquant par l’alcoolisme et la débauche des parents), Bonnetain cherche tout à la fois à allécher le chaland et à obtenir un succès de scandale10 en traitant d’un sujet à fort potentiel érotique. Ainsi, avant de décrire l’évolution tragique du mal dont va mourir son triste héros, il s’est longuement attardé, dans le droit fil de la littérature érotique du siècle précédent, sur les orgies auxquelles se livraient, autour de l’appétissant collégien, les prêtres ignorantins qui se le disputaient jalousement et sur les caresses que l’adolescent efféminé échange avec son séducteur ensoutané, Frère Origène. Quand il évoquera à son tour les viols d’adolescents par des prêtres, dans Sébastien Roch, il se refusera au contraire à toute évocation de ce qui aurait pu être, pour des lecteurs à l’imagination facile à enflammer, une source d’excitation sexuelle : seul sera mis en avant le côté tragique du destin émouvant du petit Sébastien11. Il est donc clair que, quand il abordera à son tour le thème de la masturbation, il compte bien éviter les deux écueils dans lesquels Bonnetain est tombé : la médicalisation d’un cas et une érotisation de mauvais aloi et, peut-être plus encore, le mélange des genres, qui confine à la parodie12 et en rend impossible une lecture univoque. Lorsqu’il jette sur Charlot s’amuse un regard critique, en 1883, Mirbeau n’a pas encore remis fondamentalement en
Voir la notice Morale du Dictionnaire Octave Mirbeau (http://mirbeau.asso.fr/dictionnaire/index.php? option=com_glossary&id=191) et notre article « Octave Mirbeau est-il un moraliste ? », in Les Moralistes modernes (XIXe-XXe siècles), Revue de philologie de l’université de Belgrade, n°XXXVII, décembre 2010, pp. 87-99. 9 Ainsi, quand il fera sa rentrée officielle au Gaulois, en septembre 1884, devra-t-il s’engager publiquement à respecter tout ce que respecte le quotidien de l’aristocratie. 10 Bonnetain obtiendra un nouveau scandale fin 1883 avec la publication de Sarah Barnum, signé par Marie Colombier, mais préfacé par lui, qui en a vraisemblablement rédigé la plus grande partie, comme Mirbeau l’a d’emblée reconnu et dénoncé, entraînant un duel entre les deux hommes. Voir Frédéric Da Silva, « Mirbeau et l’affaire Sarah Barnum – Un roman inavoué de Paul Bonnetain ? », in Cahiers Octave Mirbeau, n° 17, 2010, pp. 176-189. 11 Ainsi écrit-il à Paul Hervieu le 28 janvier 1889 : « « Ce que je veux essayer de rendre, c'est du tragique dans le très simple, dans le très ordinaire de la vie ; un attendrissement à noyer tous les cœurs dans les larmes » (Correspondance générale, L’Age d’Homme, 2005, t. II, pp. 31-32). 12 Sur cet aspect parodique, voir Catherine Doussteyssier-Khoze, « L’Auto-parodie naturaliste », Excavatio, n° 11, 1999, pp. 116-120, et surtout l’article cité de Joseph Acquisto.
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cause les présupposés du roman dit « réaliste » et ce n’est que plus tard qu’il poussera, beaucoup plus loin que Bonnetain, le mélange des genres et des tons, dans cette monstruosité littéraire que constitue Le Jardin des supplices (1899). La masturbation chez Mirbeau Nous ne signalerons que pour mémoire la signification symbolique de l’onanisme pour ne nous intéresser qu’à la masturbation stricto sensu. Rappelons juste que, au sens littéral, inspiré du personnage d’Onan, l’onanisme constitue une manière de pratique contraceptive. Ainsi l’entend, par exemple, le menuisier néo-malthusien interrogé par Mirbeau dans sa chronique du 25 novembre 1900, « Dépopulation » (II) : « D’ici là, nous continuerons à jeter au vent qui la dessèche la graine humaine et les germes de vie !... » Il peut aussi être entendu, symboliquement, comme un symptôme de stérilité. C’est en ce sens que le peintre Lucien de Dans le ciel évoque Onan : « Je ne suis rien, rien qu'un inutile semeur de graines mortes. Rien ne germe, rien jamais ne germera des semences que je suis las, las et dégoûté d'avoir jetées dans le vent, comme le triste et infécond Onan 13. » De même, parlant des déjections laissées par les expositions universelles, Mirbeau évoque, en 1895, leur « sale écume », abandonnée, tous les dix ans par leur « raz-de-marée bourbeux », qui n’a pas laissé la moindre œuvre digne d’être appréciée14. Dans les romans de Mirbeau, l’onanisme est, conformément à l’acception courante, une pratique sexuelle, la masturbation en solitaire15, à laquelle recourent des personnages comme Jean Mintié, du Calvaire (1886), l’abbé Jules et Sébastien Roch, des romans homonymes (1888 et 1890), ou la soubrette Célestine, dans Le Journal d’une femme de chambre (1900), ou encore le fils de la « famille d’automobilistes » brièvement croisée dans La 628-E816. Aucune prétention médicale, aucun désir d’émoustiller les lecteurs : elle n’est ni le produit d’une tare héréditaire, ni le fruit d’expériences sexuelles prématurées, mais un simple besoin physiologique, qui résulte le plus souvent d’une frustration sexuelle, telle que celle qu’il a lui-même connue quand il était adolescent, dans la morne plaine de Rémalard, et qu’il folâtrait « comme un insecte empaillé » dans le « cercueil notarial » de Me Robbe. Pour Mirbeau, le désir sexuel des personnages est lui-même en relation avec « les forces cosmiques de l’amour » et le « furieux désir de vie qui dévorent [la nature] et qui jaillissent, d’elle, en des jets de sale écume17 ». Selon la vulgate schopenhauerienne, la sexualité est en effet partie intégrante de ce « grand tourbillon de la vie » qui « emporte presque toutes les créatures vivantes dans un désir obscur et puissant de création 18 ». C’est le vouloir-vivre épars dans la nature et chez toutes les espèces sexuées qui pousse les individus des deux sexes à s’unir pour « la continuation de la vie » et qui, « selon les lois infrangibles de la Nature », se sert de la femme comme d’un piège pour appâter les hommes : elle « n’a qu’un rôle, dans l’univers, celui de faire l’amour, c’est-à-dire de perpétuer l’espèce 19 » et, dès son plus jeune âge, son organisme l’y prépare. Ainsi, dans son journal, Sébastien Roch note-t-il, à propos de son amie d’enfance Marguerite : « L’amour la possède, comme il ne posséda peut-être jamais une pauvre créature humaine. L’amour circule sous sa peau, brûlant ainsi qu’une fièvre ; il emplit et dilate son regard, saigne autour de sa bouche, rôde sur ses cheveux, incline sa
Dans le ciel, chapitre XXIII. Combats esthétiques, t. II, p. 293. 15 Signalons pour mémoire le cas exceptionnel d’une scène de masturbation à deux, opérée par une prostituée bruxelloise et surprise par le narrateur de La 628-E8 ; elle a été remarquablement analysée par Yannick Lemarié, dans son article « Des romans à entendre », Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, 2005, p. 74. 16 « Quant au fils, le front bas, le menton fuyant, jaune et très maigre, le corps aveuli par des habitudes solitaires, il était totalement abruti… » 17 Le Jardin des supplices, deuxième partie, chapitre 10. 18 « Dépopulation » IV, Le Journal, 9 décembre 1900. 19 « Lilith », Le Journal, 20 novembre 1892
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nuque ; il s’exhale de tout son corps, comme un parfum trop violent et délétère à respirer. Il commande chacun de ses gestes, chacune de ses attitudes. Marguerite en est l’esclave douloureuse et suppliciée20. » Cet instinct vital est tout-puissant21 et les humains des deux sexes lui obéissent aveuglément, sans se rendre compte que tous les échafaudages esthéticosentimentaux des amoureux et des poètes, dont se moque le narrateur de Dans le ciel22, et toute la comédie de l’amour, que Mirbeau tourne en dérision dans sa farce Les Amants, ne sont que des habillages destinés à camoufler des « réalités » jugées trop vulgaires par certains esprits qui se veulent poétiquement éthérés. Mais encore faudrait-il que des spécimens de l’autre sexe soient disponibles pour satisfaire les ardeurs ainsi éveillées par la marâtre Nature. Or ils ne courent pas les rues de Rémalard, comme le constatait amèrement le jeune Octave, ni celles de Pervenchères et de Viantais, qui en sont les doubles. Lorsque, chez un individu, ce « furieux désir » – qui pourrait d’ailleurs le pousser au meurtre aussi bien qu’à l’amour, comme on le constate chez Jean Mintié, chez l’abbé Jules et chez Sébastien Roch – ne trouve pas à se satisfaire avec une partenaire, c’est l’onanisme qui sert d’exutoire et permet de « jeter au vent », « en des jets de sale écume », cette semence inutilisée. Il semble donc s’agir d’une soupape physiologique, destinée à diminuer la tension et à assurer l’équilibre psychique de l’individu, dont les besoins sont « comprimés23 » – « refoulés », écrit même le narrateur de L’Abbé Jules à propos de son oncle24 – par une société qui interdit strictement le libre essor des plaisirs sexuels et tente, douloureusement pour les individus, de les canaliser, au nom de la préservation de l’ordre social (et de la transmission du patrimoine), comme le déplore l’abbé Jules : « J'avais des organes, et l'on m'a fait comprendre en grec, en latin, en français, qu'il est honteux de s'en servir... On a déformé les fonctions de mon intelligence, comme celles de mon corps, et, à la place de l'homme naturel, instinctif, gonflé de vie, on a substitué l'artificiel fantoche, la mécanique poupée de civilisation, soufflée d'idéal... l'idéal d'où sont nés les banquiers, les prêtres, les escrocs, les débauchés, les assassins et les malheureux...25 » L’ennui est que ce soulagement provisoire n’est pas pour autant bien vécu. Car, sous l’effet de « l’empreinte26 » laissée par une éducation catholique répressive et contre-nature, les personnages des premiers romans de Mirbeau, dits « autobiographiques », vivent très mal l’insatisfaisant recours à la masturbation. Ils en ont honte et se sentent coupables : en même
Sébastien Roch, L’Âge d’Homme, 2011, p. 308. Dans Le Calvaire, Jean Mintié écrit par exemple, au chapitre VIII : « Je suis un sexe désordonné et frénétique, un sexe affamé qui réclame sa part de chair vive, comme les bêtes fauves qui hurlent dans l’ardeur des nuits sanglantes. [...] Je ne suis plus qu’un porc immonde, allongé dans sa fange, le groin vorace, les flancs secoués de ruts impurs. » 22 « Pour eux l'amour n'était qu'un paysage somptueux avec des lacs, des gondoles, des armures, des donjons, des escaliers de marbre où glissent les traînes froufroutantes » (Dans le ciel, chapitre XIX). 23 Ainsi Mirbeau écrit-il, à propos de Marguerite : « Une fois, Marguerite s’est enhardie jusqu’à la caresse, une caresse brusque, violente, où se sont révélées toutes ses ardeurs comprimées » (Sébastien Roch, loc. cit., p. 316). Sans doute cette compression de l’instinct génésique entraîne-t-elle chez elle aussi le recours aux plaisirs solitaires, mais ce n’est que suggéré : « L’alcoolisme paternel qui avait coulé dans ses veines de fillette un sang ardent et brûlé, semblait aussi avoir laissé davantage en ses yeux trop dilatés, striés de fibrilles vertes, et sous ses paupières meurtries déjà de douloureuses ombres, la précoce et si mélancolique flétrissure d’autres ivresses » (p. 161). Auparavant, le narrateur avait noté qu’il émanait de l’adolescente « une grâce de sexe épanoui, trop tôt, en ardente et maladive fleur » (p. 70). 24 « Je sens qu’il y a en moi des choses… des choses… des choses refoulées et qui m’étouffent, et qui ne peuvent sortir dans l’absurde existence de curé de village, à laquelle je suis éternellement condamné » (L’Abbé Jules, L’Âge d’Homme, 2010, p. 176). 25 L’Abbé Jules, deuxième partie, chapitre 3 (L’Age d’Homme, 2010, p. 230). 26 Mirbeau emploie ce mot dans Sébastien Roch pour désigner la marque indélébile de l’éducation religieuse infligée à l’enfant ( Sébastien Roch, L’Âge d’Homme, 2011, p. 287). Voir Pierre Michel, « Octave Mirbeau, Édouard Estaunié et l’empreinte », in Mélanges Georges Cesbron, Presses de l'Université d'Angers, 1997, pp. 209-216.
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temps qu’ils cèdent à un besoin qui s’impose à eux, ils ont fâcheusement tendance à n’y voir qu’un « vice atroce, dévorant », comme Sébastien Roch27, ou qu’« une cochonnerie », comme dit l’abbé Jules de l’amour en général. Lequel abbé, précisément, s’enferme à clef dans sa bibliothèque, où une malle mystérieuse comporte de quoi allumer ses désirs polymorphes, pour s’y livrer à ses activités solitaires, qui ne sont que suggérées, sans qu’on puisse soupçonner l’auteur de la moindre complaisance. Résultat : si exutoire il y a bien, malgré tout, le plaisir semble en être complètement absent. On a même l’impression que l’onanisme n’est plus qu’une pratique compulsive, à laquelle cèdent les personnages parce qu’ils ne peuvent faire autrement, mais qui, loin de leur apporter la tranquillité liée à la satiété, aggrave encore leur mal-être, en leur infligeant de perpétuels déchirements. Car, comme l’explique Thomas Laqueur, la masturbation est par nature, excessive et tend à devenir addictive, interdisant de jamais atteindre la pleine satisfaction. * Sébastien Roch C’est ce qu’atteste en particulier l’exemple de Sébastien Roch. Au lendemain de son viol et de la révélation des choses du sexe, alors qu’il est enfermé dans une petite chambre solitaire en attendant son expulsion du collège, il est assailli d’« images impures »
Livré à soi-même, la plupart du temps, assis ou couché sur son lit, le corps inactif, il se défendait mal aussi contre les tentations qui revenaient plus nombreuses, plus précises chaque jour, contre la folie déchaînée des images impures qui l’assaillaient, enflammant son cerveau, fouettant sa chair, le poussant à de honteuses rechutes, immédiatement suivies de dégoûts, de prostrations où son âme sombrait comme dans la mort . (p. 250)

Ce sont ces mêmes images, symptomatiques du plaisir qu’il a, malgré tout, connu dans la petite chambre du père de Kern, qu’il lui faudra évoquer lorsqu’il sera, malgré sa résistance, amené à faire l’amour avec Marguerite, à la veille de son départ pour la guerre 28. Et ce sont elles aussi qui, dans la solitude de sa chambre de Pervenchères, le poussent à recourir de nouveau à des pratiques qu’il n’en continue pas moins à juger honteuses et qui, loin de garantir son équilibre psychique comme elles le devraient, contribuent au contraire à le déséquilibrer davantage encore :
Je rêvais au Père de Kern souvent, sans indignation, quelquefois avec complaisance, m’arrêtant sur des souvenirs, dont j’avais le plus rougi, dont j’avais le plus souffert. Peu à peu, me montant la tête, je me livrais à des actes honteux et solitaires, avec une rage inconsciente et bestiale. Je connus ainsi des jours, des semaines entières – car j'ai remarqué que cela me prenait par séries – que je sacrifiai à la plus déraisonnable obscénité ! J'en avais ensuite un redoublement de tristesse, de dégoûts, et des remords violents29. Ma vie se passait à satisfaire des désirs furieux, à me repentir de les avoir satisfaits ; et tout cela me fatiguait extrêmement. 30
Sébastien Roch, L’Âge d’Homme, 2011, p. 246. Voir aussi : « Mon vice, d’abord déchaîné par saccades, s’est ensuite régularisé, comme une fonction normale de mon corps » (p. 285). De son côté le narrateur anonyme et omniscient parle de « l’infiltration continue de son vice, qui le laissait, sans résistance, sans force, la proie de toutes les turpitudes mentales, de tous les désordres du sentiment » (p. 337). 28 « Et tandis que Marguerite parlait, il l’écoutait haletant, et lui-même faisait appel à tous ses souvenirs de luxure, de voluptés déformées, de rêves pervertis. Il les appelait de très loin, des ombres anciennes, du fond de cette chambre de collège, où le Jésuite l’avait pris, du fond de ce dortoir où s’était continuée et achevée, dans le silence des nuits, dans la clarté tremblante des lampes, l’oeuvre de démoralisation qui le mettait aujourd’hui, sur ce banc, entre un abîme de sang et un abîme de boue » (p. 333). 29 Le narrateur, pour sa part, écrivait un peu plus haut : « Cette paix de l’âme, cette tranquillité du corps qu’il avait en entrant dans cette maison maudite, un vice atroce, dévorant, les remplaçait, avec ce qu’il apporte de remords, de dégoûts, de perpétuelles angoisses » (p. 246). 30 Sébastien Roch, op. cit, p. 280. Quand Sébastien s’était confié au père de Marel, il évoquait déjà « ses rechutes solitaires » (p. 255).
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Cette auto-analyse révèle une extrême lucidité : c’est l’imagination débridée qui suscite des « désirs furieux » – visiblement homosexuels, en l’occurrence –, d’autant plus insatiables qu’ils sont frénétiques et relèvent d’une espèce de « rage » vengeresse ; l’acte n’a plus pour finalité de donner du plaisir, mais relève d’une compulsivité incontrôlable, sur laquelle la raison et la volonté sont impuissantes à agir ; et le sentiment de honte qui l’accompagne implique un sorte de dichotomie entre le corps, qui agit d’une façon autonome, et l’esprit, encore tout imprégné des préjugés religieux et/ou médicaux de l’époque. La fatigue qui en résulte n’est pas seulement physiologique, comme le prétendait Tissot, elle est probablement, plus encore, d’ordre psychique. * Jean Mintié Les phantasmes de Jean Mintié, clairement hétérosexuels, sont certes différents de ceux de Sébastien, mais ils sont semblablement imprégnés d’un profond dégoût : son cas n’est donc pas plus encourageant pour autant. Dans sa confession, qui constitue Le Calvaire, il évoque ses pratiques solitaires dès le premier chapitre :
Pourtant, un soir, énervé, poussé par un rut subit de la chair, j’entrai dans une maison de débauche, et j’en ressortis, honteux, mécontent de moi, avec un remords et la sensation que j’avais de l’ordure sur la peau. Quoi ! c’était de cet acte imbécile et malpropre que les hommes naissaient ! À partir de ce moment, je regardai davantage les femmes, mais mon regard n’était plus chaste et, s’attachant sur elles, comme sur des images impures, il allait chercher le sexe et la nudité sous l’ajustement des robes. Je connus alors des plaisirs solitaires qui me rendirent plus morne, plus inquiet, plus vague encore. Une sorte de torpeur crapuleuse m’envahit. Je restais couché plusieurs jours de suite, m’enfonçant dans l’abrutissement des sommeils obscènes, réveillé, de temps en temps, par des cauchemars subits, par des serrées violentes au cœur qui me faisaient couler la sueur sur la peau31.

Alors que le Charlot de Bonnetain est initié par la main experte de son grand frère Origène, ironiquement doté par le romancier d’un nom paradoxal32, et que l’onanisme est présenté comme la conséquence de relations homosexuelles qui, pour « immondes » qu’elles soient affirmées, en guise d’hommage obligé à la morale, n’en sont pas moins une source d’extases pour l’adolescent, chez Jean Mintié, c’est la découverte du corps de la femme qui, malgré le dégoût qu’elle provoque, alimente les phantasmes et permet le passage à l’acte. Mais le soulagement qu’il entraîne ne dure guère et le plaisir qu’il est censé procurer semble briller par son absence. Au chapitre III, avant qu’il ne se mette en ménage avec Juliette Roux, ses pratiques solitaires semblent bien se perpétuer, alimentées par « d’odieuses chimères » et entretenues par « cette plaie mortelle de l’ennui et du découragement » (p. 103). Elles ont visiblement pour but de combler un vide existentiel et constituent une fuite loin d’un réel désenchanté. Au chapitre X, alors qu’il s’est exilé dans le Finistère et approche inexorablement du terme de son calvaire, il en arrive à un stade de déchéance proche du délire, où la frustration sexuelle, combinée à une jalousie morbide, lui inspire des phantasmes de plus en plus cauchemardesques et contre-nature : « tout se meut, se confond en une fornication immense et stérile, et, dans le délire de mes sens, je ne rêve que d’impossibles embrassements ». La transgression et la souillure sacrilège constituent alors d’efficaces adjuvants, mais pour autant le plaisir continue de briller par son absence et, en lieu et place, c’est bien l’enfer de la luxure que découvre le malheureux « onaniaque », en guise de « châtiment » :
Le Calvaire, Éditions du Boucher, 2003, p. 52. Car le frère Origène du roman se sert activement d’un organe que son homonyme, père de l’Église, crut bon, jadis, de trancher préventivement, pour préserver sa pureté et gagner plus sûrement « le royaume des cieux ».
32 31

Traduction russe du Calvaire, Tachkent, 1993 Je n’ai plus la notion du bien, du vrai, du juste, des lois inflexibles de la nature. Les répulsions sexuelles d’un règne à l’autre qui maintiennent les mondes en une harmonie constante, je n’en ai plus conscience : tout se meut, se confond en une fornication immense et stérile, et, dans le délire de mes sens, je ne rêve que d’impossibles embrassements33… Non seulement l’image de Juliette prostituée ne m’est plus une torture, elle m’exalte au contraire… Et je la cherche, je la retiens, je tâche de la fixer par d’ineffaçables traits, je la mêle aux choses, aux bêtes, aux mythes monstrueux, et, moimême, je la conduis à des débauches criminelles, fouettée par des verges de fer… Juliette n’est plus la seule dont l’image me tente et me hante… Gabrielle, la Rabineau, la mère Le Gannec, la demoiselle de Landudec défilent toujours, devant moi, dans des postures infâmes… Ni la vertu, ni la bonté, ni le malheur, ni la vieillesse sainte ne m’arrêtent et, pour décors à ces épouvantables folies, je choisis de préférence les endroits sacrés et bénits, les autels des églises, les tombes des cimetières… Je ne souffre plus dans mon âme, je ne souffre plus que dans ma chair… Mon âme est morte dans le dernier baiser de Juliette, et je ne suis plus qu’un moule de chair immonde et sensible, dans lequel les démons s’acharnent à verser des coulées de fonte bouillonnante !… Ah ! je n’avais pas prévu ce châtiment ! (pp. 202-203)

Enfin, au chapitre XI et dernier, Mintié ne précise pas explicitement si, en l’absence de Juliette qui se prostitue pour l’entretenir, il se console solitairement, l’imagination aiguillonnée par la conscience de sa propre dégradation, mais la chose paraît plausible, car les effets qu’il rapporte sont les mêmes que ceux qu’il avait notés au début de son récit et semblent bien faire de sa vie, selon la formule de Baudelaire dans « Le Voyage », « une oasis d'horreur dans un désert d'ennui » :
À l’exaltation furieuse de mes sens avait succédé un grand accablement… Je demeurais des après-midi entiers, sans bouger, la chair battue, les membres pesants, le cerveau engourdi, comme au lendemain d’une ivresse. Ma vie ressemblait à un sommeil lourd, que traversent des rêves pénibles, coupés par de brusques réveils, plus pénibles encore que les rêves, et dans l’anéantissement de ma volonté, dans l’effacement de mon intelligence, je ressentais plus vive encore l’horreur de ma déchéance morale » (p. 206).

* L’abbé Jules
Au chapitre VI de Dans le ciel, le narrateur évoque aussi « l’obscur et angoissant besoin d’aimer qui emplissait mon coeur, gonflait mes veines, tendait toute ma chair et toute mon âme vers d’inétreignables étreintes, vers d’impossibles caresses ».
33

L’abbé Jules, lui, n’est pas seulement frustré, comme l’étaient les prêtres qui n’avaient pas l’heur d’être pourvus de gouvernantes officielles ou de maîtresses cachées. Son imagination est de surcroît fouettée pas la lecture qui, conformément à l’analyse de Thomas Laqueur, était aussi un plaisir solitaire propice aux dérives fantasmatiques et qui, pour cette raison, était une activité déconseillée par beaucoup de parents et condamnée par des médecins du Siècle des Lumières tels que Tissot lui-même. Non pas seulement, d’ailleurs, la lecture de livres érotiques ou pornographiques qui remplissent apparemment la malle de Jules Dervelle et dont nous ignorerons les titres, mais aussi celle de romans d’amour très chastes, tels qu’Indiana, de George Sand, qui n’en chatouillent pas moins sa sensibilité, bercent ses rêves et lui permettent d’oublier un moment sa douloureuse frustration affective et sexuelle. Mais le récit est différent de celui du Calvaire, rédigé par le héros lui-même, et de celui de Sébastien Roch, où un narrateur omniscient cite des extraits du journal du personnage éponyme. Ici le narrateur rapporte les faits dont il a été témoin alors qu’il n’était qu’un gamin bien en peine de comprendre les arcanes du monde des adultes en général et des plaisirs de la chair en particulier. Ainsi, comme dans certains romans libertins du dix-huitième siècle, la scène de la lecture d’Indiana est racontée à travers le regard innocent d’un tout jeune adolescent fort ignorant des choses du sexe, lui-même bouleversé par sa lecture du roman que son oncle lui a demandé de lire à voix haute et hors d’état de comprendre quoi que ce soit à ce qui se joue à côté de lui, laissant au lecteur le soin d’interpréter les indices qui lui sont fournis :
J’entends mon oncle, dont la respiration s’enrauque, s’exhale en soupirs entrecoupés… Pourquoi ?… Je me hasarde à l’examiner de coin… ses yeux sont clos toujours, toujours ses bras pendent, et son corps est secoué de temps en temps d’un frisson nerveux… [...] Mais voici que ses doigts s’agitent; à travers l’écume qu’un souffle d’air soulève, ses lèvres, faiblement, laissent échapper une plainte, puis une autre, puis une autre encore. Peu à peu les muscles de la face, raidis, se détendent; sa mâchoire oscille et craque, sa poitrine se gonfle, respire, ses yeux s’entrouvrent ; et de la bouche qui cherche, toute grande, à se remplir de vie, sortent un long soupir, un long gémissement. (pp. 244-245)

L’adolescent ne devine pas davantage ce que son oncle peut bien fabriquer dans une pièce mystérieuse où il passe des heures, assis sur une chaise, avec une malle pour toute compagnie :
Que se passait-il ?… On n’en savait rien… mais il devait s’y passer des choses qui n’étaient point naturelles, car souvent la domestique avait entendu son maître marcher avec rage, frapper du pied, pousser des cris sauvages. Un jour, attirée par le vacarme, et croyant que l’abbé se disputait avec des voleurs, elle était venue écouter à la porte, et elle avait nettement perçu ces mots : « Cochon !… cochon !… abject cochon !… Pourriture ! » (p. 207).

Enfin, au cours de l’agonie de l’abbé, le narrateur en culottes courtes est témoin de scènes « effroyables », révélatrices de l’enfer qu’a été la vie de son oncle, perpétuellement déchiré entre des « désirs furieux », alimentés par des phantasmes34 de plus en plus au-delà des forces humaines, et une incapacité consubstantielle à l’humaine nature à trouver la moindre satisfaction, ni a fortiori la paix de l’âme et le nirvana rêvé, dans des pratiques mornes et désenchantantes qu’il ne fait plus que mimer :

Dans ces phantasmes une dimension homosexuelle, bien que sensiblement moins évidente que dans ceux de Sébastien Roch, est perceptible à deux reprises : lors de l’épisode de Mathurine, il semble voir, dans les « nuées », « des sexes monstrueux qui se cherchaient, s’accouplaient », peu après, les nuages lui évoquent « une multitude de figures onaniques et tordues », et les forêts lui font l’effet « de quelque noire Sodome, bâtie en l’honneur de la Débauche éternelle et triomphale » ; puis, lors de l’autodafé final de la malle, l’on aperçoit des images « de pédérasties extravagantes ».

34

Son délire, durant les nuits mauvaises, avait eu, à plusieurs reprises, un caractère d'érotisme, d'exaltation sexuelle d'une surprenante et gênante intensité. Comme à l'époque de sa fièvre typhoïde, il avait prononcé des mots abominables, s'était livré à des actes obscènes. [...] Ce dimanche-là, il n'y avait pas une demi-heure que nous étions seuls, dans la chambre, Madeleine et moi, quand l'abbé, rejetant loin de lui draps et couvertures, se dressa devant nous, tout à coup, en une posture infâme; puis, avant qu'il nous eût été possible de l'en empêcher, il quitta le lit, et, trébuchant sur ses longues jambes décharnées, la chemise levée, le ventre nu, il alla se blottir en un coin de la pièce. Ce fut une scène atroce, intraduisible en son épouvantante horreur... Ses désirs charnels, tantôt comprimés et vaincus, tantôt exacerbés et décuplés par les phantasmes d'une cérébralité jamais assouvie, jaillissaient de tout son être, vidaient ses veines, ses moelles, de leurs laves accumulées. C'était comme le vomissement de la passion dont son corps avait été torturé, toujours... La tête contre le mur, les genoux ployés, les flancs secoués de ruts, il ouvrait et refermait ses mains, comme sur des nudités impures vautrées sous lui : des croupes levées, des seins tendus, des ventres pollués... Poussant des cris rauques, des rugissements d'affreuse volupté, il simulait d'effroyables fornications, d'effroyables luxures, où l'idée de l'amour se mêlait à l'idée du sang; où la fureur de l'étreinte se doublait de la fureur du meurtre. Il se croyait Tibère, Néron, Caligula. (p. 273).

Non seulement le plaisir est bien évidemment absent, mais il ne s’agit plus là que de simulacres, où le désir sacrilège, perpétuellement frustré, n’est jamais que l’aboutissement de décennies de refoulements contre-nature * Célestine La femme de chambre de Mirbeau, Célestine, est le seul de ses personnages romanesques à avoir une conception de la sexualité sensiblement plus ouverte et libérée. N’étant visiblement pas freinée, dans sa quête du plaisir, par des croyances religieuses, en dépit du respect affecté pour la religion de ses pères, et tôt édifiée sur la pseudo-morale hypocrite des adultes, elle ne respecte aucun tabou sexuel, ne rejette a priori aucun des « vices » dont elle est le témoin obligé, ne se prive d’aucun plaisir et n’en éprouve ni honte, ni remords : elle n’est certes pas « bégueule », comme certaines de ses maîtresses, et elle ne fait pas davantage dans les tartuffiennes manières de quelques autres. À la différence de Sébastien Roch, elle ne semble pas souffrir de la perte prématurée de sa virginité, dans des conditions pourtant sordides, et n’est pas déchirée par des postulations contradictoires et simultanées comme le frénétique abbé Jules. Et pourtant, elle aussi, quand, le désir une fois éveillé, elle cède à la tentation de se donner elle-même du plaisir, faute d’autre chair disponible, elle n’éprouve qu’une satisfaction des plus restreintes, qui lui laisse un sentiment de lassitude et d’abêtissement :
Cela éveillait en moi des idées, des images... comment exprimer cela ?... des désirs qui me persécutaient le reste de la journée et, faute de les pouvoir satisfaire comme j'eusse voulu, me livraient avec une frénésie sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession de mes propres caresses. 35

Si même elle ne trouve pas de véritables satisfactions dans cet expédient qu’est le plaisir solitaire, à plus forte raison tous ceux, personnages de fiction comme individus de la vie réelle, qui trimballent quantité de culpabilisantes idées toutes faites dont les parents et les prêtres ont empoisonné leur esprit. Sans doute, tout simplement, parce que la masturbation n’est jamais qu’un ersatz ou qu’un pis-aller, forcément bien en deçà des jouissances fantasmées qui l’ont suscitée, même si, comme chez Célestine, il ne s’y mêle aucun sentiment de culpabilité et aucun sens du péché.
35

Le Journal d’une femme de chambre, chapitre VI (Éditions du Boucher, 2003, p. 125).

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Ce qui est frappant, dans toutes ces évocations de ce qui devrait être une source de plaisir, c’est, d’une part, le refus de présenter la pratique solitaire d’une façon telle qu’elle puisse choquer et/ou exciter le lecteur ; tout est suggéré, sans le moindre détail graveleux, à la grande différence de Charlot s’amuse ; et, d’autre part, la mise en lumière des préjugés d’ordre religieux plutôt que d’ordre médical, car, hors la brève mention de l’abrutissement d’un enfant provocatoirement attribué à ses plaisirs solitaires, dans La 628-E8, il n’est jamais question des conséquences grand-guignolesques imaginées par Tissot et illustrées par Bonnetain. Mais le tabou pesant sur la masturbation, et dont le romancier lui-même a de toute évidence subit les effets névrotiques, suffit largement pour qu’aucun des personnages ne puisse y trouver le moindre soulagement effectif et pour que la plupart souffrent de s’y voir condamnés. À en croire Mirbeau, il ne saurait y avoir d’onanistes heureux36. Pierre MICHEL Université d’Angers.

Le supplice de la caresse, par Pidoll

Particulièrement éloquent à cet égard est le supplice de la caresse imaginé dans Le Jardin des supplices : ce qui devrait être un plaisir est transmué en un atroce supplice.

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