YANNICK LEMARIÉ ENQUÊTE LITTÉRAIRE SUR LA MALLE DE L’ABBÉ JULES

Les travaux consacrés à L’Abbé Jules, dont nous avons une recension quasi exhaustive dans la Bibliographie d’Octave Mirbeau écrite par Pierre Michel et régulièrement mise à jour, tournent autour de trois axes principaux. Le premier est générique. Dans cette catégorie, nous retiendrons particulièrement les articles de Max Coiffait qui, à la suite de nombreuses recherches menées sur les terres du Perche, a relié le personnage du roman à l’oncle LouisAmable Mirbeau. Ces études, travaillées au prisme de la biographie, et assurément essentielles pour comprendre les origines du roman et la naissance d’un personnage horsnorme, ne sont pourtant pas les plus importantes d’un point de vue quantitatif. Nombre d’universitaires et de chercheurs ont plutôt privilégié le travail sur le texte lui-même. Certains, tels Delphine Éperdussin, Lucie Roussel ou Robert Ziegler, ont abordé la place de l’éducation ou du rêve dans le récit, tandis que d’autres, parmi lesquels Nathalie Proriol, ont préféré travailler sur la construction temporelle. Nous avons, de notre côté, insisté sur la puissance révolutionnaire d’un texte qui vise à composer un nouvel évangile (ou un contre-évangile), afin de substituer le verbe sarcastique et libérateur de l’abbé au Verbe divin. La dernière voie explorée concerne le personnage si fascinant de Jules Dervelle et notamment sa psychologie. Psychologie qui résulte d’une vision tragique de la condition humaine héritée de Schopenhauer, ainsi que le rappelle Anne Briaud, et d’une forme hystérisée de la condition de prêtre, comme le défendent tour à tour, entre autres, Céline Grenaud, Ian Geay ou Bertrand Marquer. Pour les besoins de la présentation, nous avons procédé à des distinctions auxquelles nous invitent les titres des différents essais. Précisons, toutefois que, la plupart du temps, ces trois niveaux d’analyse se conjuguent pour proposer des commentaires – souvent passionnants – qui prouvent la puissance d’un roman dont on n’a pas fini d’entrevoir les potentialités. Une piste, à peine défrichée, si ce n’est par Sándor Kálaì dans un article consacré au livre et à la bibliothèque idéale de l’abbé Jules, mérite notre attention : celle des objets. Il n’est pas dans notre intention de les inventorier tous ni de les étudier un par un. Nous nous arrêterons, en revanche sur l’un d’entre eux, dont l’importance n’échappe à personne : la malle. Max Coiffait rappelle, avec raison, que, loin de sortir de l’imagination débordante de l’écrivain, cette dernière a une histoire. De fait, Louis-Amable parle dans son propre testament d’une « malle de cuir noir » pour laquelle il donne les dispositions suivantes : « J’entends qu’elle ne soit ouverte par mon exécuteur testamentaire qu’en présence de Monsieur le Curé de Regmalard et du notaire dépositaire de mon présent testament pour que tous les papiers qu’elle contient soient immédiatement brûlés sans que personne en ait pris connaissance, ce qui ne pourrait se faire qu’en violant ma volonté expresse1. » Mais, c’est dans un mémoire soutenu à l’Université autonome de Barcelone en 1982 que Françoise Lenoir2 y voit plus qu’un simple détail autobiographique. S’appuyant sur les travaux de Gilbert Durand, elle établit, dans un premier temps, un relevé des malles mirbelliennes dans l’œuvre romanesque, puis elle en analyse le contenu avant d’en proposer un classement. Dans un second temps, elle tente de repérer à quel moment l’objet disparaît pour proposer, in fine, une lecture du mythe de Prométhée. Depuis plus rien… Raison supplémentaire pour commencer une enquête dont le but sera, à la fois, d’éclairer le propos mirbellien et de prolonger nos analyses précédentes. Nous nous demanderons en particulier de quoi la malle est le nom (pour reprendre une expression à la mode !) et s’il n’est pas possible d’avoir une lecture positive de la destruction finale. 1. Autodafé

Pour quiconque veut se convaincre de l’importance de cette malle, il suffit de relire les pages qui évoquent sa destruction :
Le quatrième jour qui suivit la mort de mon oncle, nous nous acheminions, mon père et moi, vers les Capucins. M. Robin, qui devait assister à l’incinération de la malle, avait tenu à nous emmener avec lui. Déjà le notaire, M. Servières, le commissaire de police étaient arrivés. Au milieu de la cour, une sorte de petit bûcher avait été préparé, un bûcher fait de trois fagots très secs, et de margotins qui devaient alimenter le feu. M. Robin était venu poser les scellés, partout aux Capucins. On constata que les cachets qui fermaient la malle avaient été respectés puis M. Servières et le commissaire de police apportèrent la malle dans la cour et la calèrent, avec précaution, sur les fagots. Ce fut un moment d’émotion vive, et presque de terreur. (pp. 513-5143)

Alors qu’on aurait pu croire que L’Abbé Jules allait s’achever sitôt la mort de l’oncle annoncée, le narrateur éprouve le besoin d’ajouter, telle une apostille, cette ultime scène au cours de laquelle la famille Dervelle, accompagnée de quelques connaissances, assiste à la destruction de l’objet. Destruction ? Le mot semble faible, tant la cérémonie à laquelle se livrent les hommes (et exclusivement les hommes, remarquons-le) ressemble, à s’y méprendre, à un autodafé, pratique habituelle de l’Inquisition. Née au XIIIe siècle lors des luttes contre l’idéologie cathare, l’Inquisition est une institution célèbre, à défaut d’être connue. Elle représente, aux yeux des anticléricaux, l’agression absolue et signe, plus que n’importe quelle autre manifestation religieuse, la perversion de l’Église et sa propension à éliminer tous ceux qui ne pensent pas comme elle. Elle traîne une légende noire que, tour à tour, Voltaire, les Romantiques, Dostoïevski et Verdi ont contribué à populariser, quand bien même ils en ont confondu les différentes formes, depuis l’Inquisition espagnole jusqu’au Saint-Office, en passant par les institutions médiévales. À vrai dire, les distinctions importent peu dans le cadre de cet article, car, quels que soient les temps et les lieux, nous retrouvons des caractéristiques communes : un tribunal, une procédure secrète, le culte de l’aveu – obtenu, si nécessaire, grâce à la poulie, l’eau ou le chevalet - et, en conclusion, l’autodafé proprement dit. Le but de tout le système n’est pas la condamnation à mort, même si elle est prononcée ici ou là, mais la confession publique de l’erreur, l’acte de foi par lequel l’hérétique reconnaît, conjointement, la puissance de la norme et la valeur exemplaire de sa punition. Mirbeau connaissait, sans doute, comme ses contemporains, ce type de cérémonie. C’est pourquoi il en reprend les grands principes au moment d’achever son récit. Jules, en effet, est triplement hérétique : il manifeste son impiété en maintes occasions ; il s’adonne à la dépravation durant sa jeunesse (« J’ai forniqué ») ou, plus tard, devant la paysanne : il refuse de se soumettre à ses supérieurs – parents ou évêque -, au risque de passer, aux yeux de tous, pour un anarchiste de la pire espèce. Pour le dire autrement, il remet en cause l’Église, la société et l’État4. Par son comportement, dans sa vie privée comme dans sa vie publique, il favorise le renversement de l’ordre religieux et social. Dans ces conditions, son œuvre est vouée à la destruction. En brûlant la malle, non seulement la bonne société se débarrasse d’un meuble dorénavant inutile, mais elle tente de rétablir un ordre bousculé par des comportements hétérodoxes. La cérémonie arrive en conclusion d’un processus qui a déjà commencé avec le testament, puisque Jules y avouait sa fausse conversion : « Je n’ai jamais cru à la sincérité de la vocation des prêtres campagnards, et j’ai toujours pensé qu’ils étaient prêtres parce qu’ils étaient pauvres » (p. 510). Curé par intérêt ! N’est-ce pas là le reproche que les inquisiteurs, notamment en Espagne, faisaient aux conversos5 ? Soupçonnés d’hérésie, ces derniers devaient répondre de leur foi lors d’un procès et, en cas de doute, étaient voués à la

peine capitale. Si la situation de Jules n’est pas totalement assimilable aux convertis de Tolède ou d’Aragon, sa confession reste néanmoins terrible car elle le met au ban de l’Église, tout en lui interdisant la messe des morts. Pis que tout, elle appelle le bûcher : « Je charge M. Servières, le quatrième jour qui suivra ma mort, de brûler cette malle dans la cour des Capucins, et ce, en présence du juge de paix, du notaire et du commissaire de police » (p. 511). La force de l’Inquisition est là, dans ce renversement qui transforme la coercition en désir, la punition en prière, la condamnation en solennité. L’hérétique devient un quémandeur qui, une fois ses supposées fautes reconnues, accepte la punition qui lui sera infligée. Accepter ? Le mot est trop faible. Il la souhaite, l’espère, l’exige. Jules ne déroge pas à ce principe : il réclame l’autodafé. C’est lui qui veut que la malle – qui représente sa part intime, ses secrets les plus dérangeants, sa vérité propre – soit jetée au feu pour qu’enfin la loi soit rétablie :
M. Servières inséra des bouchons de paille flambante dans l’entrelacement des fagots. D’abord, d’épaisses colonnes de fumée montèrent dans l’air tranquille, à peine inclinées par une légère brise de l’est. Peu à peu, le feu couva, pétilla, la flamme grandit, tordant les branches sèches, une flamme jaune et bleuâtre qui bientôt vint lécher les flancs de la malle ! Et la malle s’alluma, glissant, s’affaissant dans le brasier. (p. 514)

Certes, nous voyons, dans cette attitude, une (possible) ruse, mais il n’empêche que pour les témoins, c’est le signe d’une repentance. D’ailleurs le bûcher est élevé devant les autorités du pays : le maire, le notaire, le juge, le commissaire de police, bref tous ceux qui représentent l’ordre et la loi. Les quatre hommes, par leur présence, certifient que la malle a été détruite, que « la vie recommencera comme par le passé », que le dossier Jules est définitivement clos. À cet instant de notre analyse, une question pourtant nous taraude ou, plus exactement, une hypothèse nous attire. Et si l’autodafé était vraiment un acte de foi ? Si, contrairement aux apparences, le roman ne finissait pas sur un échec ? Acceptons-en l’idée : il convient alors de nous renseigner sur cette chose à laquelle Jules (et subséquemment Mirbeau) attache autant d’importance. Que doit nous révéler cette ultime cérémonie ? Quelle vérité éclaire-t-elle ? En d’autres termes, si tout ne « part pas en fumée », quel est ce reste que l’abbé nous lègue ? 2. Quelle malle ? Commençons par une première constatation : en dépit de sa destruction physique, la malle continue de hanter notre mémoire. Pourquoi, sinon parce qu’elle rappelle des boîtes plus anciennes, celle du Pandémonium et celle de Pandore ? a) Le Pandémonium Si nous nous en tenons à la définition du dictionnaire de l’Académie Française, « le pandémonium est un lieu imaginaire que l’on suppose être la capitale des enfers et où Satan convoque le conseil des démons ». Certains considèrent que le mot a été inventé par le poète John Milton dans son célèbre ouvrage Le Paradis perdu, au moment où il décrit la construction dans laquelle se retrouvent les puissances du Mal :
Soudain un immense édifice s’éleva de la terre, comme une exhalaison, au son d’une symphonie charmante et de douces voix : édifice bâti ainsi qu’un temple où tout autour étaient placés des pilastres et des colonnes doriques surchargées d’une architrave d’or : il n’y manquait ni corniches, ni frises avec des reliefs gravés en bosse. […] Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir, avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans toute l’armée la convocation d’un

conseil solennel qui doit se tenir incontinent à Pandemonium, la grande capitale de Satan et de ses pairs. 6

Si l’abbé Jules ne possède pas une demeure aussi somptueuse que celle décrite dans cet extrait, il reste que l’homme est assimilé d’emblée à l’une de ces créatures infernales. Le narrateur ne voit-il pas son oncle « avec un nez crochu, des yeux de braise ardente et deux cornes effilées que son front dardait contre [lui] férocement » (p. 336) ? Ailleurs, traumatisé par les menaces dont ses géniteurs l’accablent régulièrement, l’enfant finit par comparer son parent à « une sorte de diable noir, d’ogre terrible qui emporte les enfants méchants » (p. 332). Noir, comme l’âme des damnés ; dévorant comme l’ogre, dont le nom est tiré directement du latin orcus, l’enfer. Le curé lui-même semble appeler ce type de comparaison puisque il a accroché dans sa chambre, un « tableau représentant des personnages à barbes rousses, penchés au-dessus d’une tête de mort » (p. 334). Quand on sait que, dans les légendes populaires, cette couleur signale une trop grande proximité avec les flammes démoniaques, on ne peut qu’être saisi par le choix de Jules. Un passage résume tout :
À la veille de retrouver cet oncle inquiétant, je ressentais une peur attractive, qui me prenait les jours de foire, sur le seuil des ménageries et des boutiques de saltimbanques. N’allais-je pas être, tout à coup, en présence d’un personnage prodigieux, incompréhensible, doué de facultés diaboliques, plus hallucinant mille fois que ce paillasse à perruque rouge, plus dangereux que ce nègre, mangeur d’enfants, qui montrait ses dents blanches dans un rire d’ogre affamé ?... (p. 336)

Diaboliques, perruque, nègre, ogre : les noms et expressions composent un dense réseau qui ne cesse de renvoyer vers le monde d’en bas. Dans cette perspective, la malle serait une représentation – en mode mineur – de l’univers de l’oncle. De fait, sitôt que le feu s’attaque au bois, « les côtés, vermoulus et très vieux, s’écart[ent], s’ouvr[ent] brusquement », et « un flot de papiers, de gravures étranges, des dessins monstrueux s’échapp[ent] », laissant le champ libre à une véritable danse de Sabbat : « Nous vîmes, tordus par la flamme, d’énormes croupe de femmes, des images phalliques, des nudités prodigieuses, tout un fouillis de corps […] auxquels le feu, qui les recroquevillait, donnait des mouvements extraordinaires » (p. 514). Jérome Bosch n’est pas loin… Pourtant, une telle lecture, que ne renierait, sans doute, pas le père du narrateur, ne nous satisfait qu’à moitié, parce qu’elle est à la fois trop édifiante dans l’œuvre mirbellienne et trop contraire à l’existence de Jules. C’est pourquoi, nous proposerons volontiers une seconde lecture. De fait, une tradition rapporte qu’il existe sur terre un coffre mystérieux dont le mécanisme s’ouvre grâce à deux clé, l’une cachée au plus profond du palais de Satan, l’autre enfouie dans le jardin du Paradis. Le caisson est d’autant plus recherché qu’il contient, selon les sources, une arme puissante susceptible de donner la victoire à l’un ou l’autre des deux mondes, ou – plus intéressant pour l’humanité – la vie éternelle. Nul besoin de savoir si Mirbeau connaissait ce récit pour en mesurer l’intérêt. Ce qui importe, en effet, c’est que, assimilée à un tel objet, la malle de Jules prend une autre dimension. Elle est le lien entre les mondes d’en haut et d’en bas. Propos excessif de notre part ? Nullement, puisque le narrateur lui-même fait le rapprochement, notamment quand il décrit les Capucins où l’abbé s’est installé : « Et une paix était en ce lieu, si grande qu’on eût dit que les siècles n’avaient point osé franchir la porte de ce paradis » (p. 448). La malle devient le symbole d’une lutte et, plus encore, d’un secret de vie. Les images de femmes nues ne sont – c’est du moins notre conviction - que des caches, voire des leurres : en attirant le regard vers des dessins pornographiques, elles réduisent l’existence de Jules en une bacchanale grotesque et elles détournent les médiocres d’une vérité plus haute,

d’un mystère plus audacieux, d’un feu plus sacré. Lequel ? Impossible de répondre pour l’instant, mais c’est dans cette direction qu’il faut mener notre enquête… b) La boîte de Pandore Une autre boîte joue un rôle important dans l’histoire des idées : celle de Pandore. Rappelons les circonstances de la création de la parthenos. À la suite de la trahison de Prométhée, le voleur de feu (encore une histoire de feu !), Zeus convoque Héphaïstos, Hermès, Athéna, Aphrodite et quelques divinités mineures, afin de réaliser une figure de jeune fille. Si le forgeron modèle « une espèce de mannequin », le dieu-messager prend soin de donner à cette nouvelle créature le souffle, la force et la voix, tandis que les deux déesses se chargent de la vêtir, puis de la parer. Femme, Pandore l’est assurément, mais elle est beaucoup plus : dotée de tous les dons (Pan-doron, en grec), elle a un diadème sur lequel sont représentés des oiseaux, des poissons, des tigres, des lions, etc., comme s’il fallait que se mêlent, en elle, l’humanité et l’animalité. Comme le note Pierre Vernant, elle « est splendide à voir, thauma idesthai, une merveille qui vous laisse transi de stupeur et totalement énamouré7 ». À quelques siècles de distance, Mirbeau, évoquera un sentiment identique lorsqu’il remarquera les « prunelles dilatées » (p. 515) du commissaire, du notaire et de messieurs Dervelle et Servières ! La fascination des hommes de loi pour les images n’est pas moindre que celle des Grecs pour la jeune vierge. La scène du bûcher dans L’Abbé Jules rappelle, à maints égards, la création de la future épouse d’Épiméthée, dans les ateliers d’Héphaïstos : même présence du feu, même mélange de figures humaines et monstrueuses, même attrait pour la beauté féminine. Et ce rapprochement est d’autant plus possible que Pandore ne prétendait pas à la perfection morale. Au contraire : si « les dieux créent un être fait de terre et d’eau, dans lequel ils ont mis la force d’un homme, sthenos, et la voix d’une être humain, phôné », ils ont également pris soin de placer « des mots menteurs » dans sa bouche et de lui ajouter un « esprit de chienne » et « un tempérament de voleur ». Son charme indéniable cache des turpitudes inavouables. Alors que Prométhée s’est emparé du feu de Zeus pour le remettre aux hommes, la femme est un feu qui brûle ; elle est même, ainsi que le précise JeanPierre Vernant, « un feu que Zeus a introduit dans les maisons » et qui dessèche les hommes « sans qu’il soit besoin d’allumer une flamme quelconque 8 ». Tous les hommes ? Disons, pour ce qui nous concerne, Jules. Chaque détail physique évoque, chez lui, la plus extrême maigreur : « un long sac osseux », « des jambes maigres et sèches » (p.335). Toutefois, si Mirbeau propose, à nouveau, un condensé d’un mythe, il en retient l’essentiel. De fait, Pandore est surtout connue pour l’objet qu’elle emporte avec elle ou – version légèrement différente – qu’elle découvre chez son mari : une boite fermée (les Grecs parleront de jarre, la légende consacrera la boîte) et qu’elle s’empresse d’ouvrir malgré l’interdit posé par Zeus. Funeste erreur puisqu’elle laisse s’échapper tous les maux de l’humanité et ne retient, au fond, qu’elpis, autrement dit l’espoir. Reprendre le mythe n’est pas chose facile car, si nous nous en tenons à cette version, nous nous retrouvons, comme précédemment avec le coffre du Pandémonium, devant une contradiction : comment Jules le révolté, celui qui a su proposer un contre-évangile, a-t-il pu accepter de disperser le mal, sur terre ? En fait, là encore, il faut modifier la perspective et retenir ce qui s’inscrit dans le combat avunculaire. Il y a certes, dans l’existence du curé un profond désespoir dont témoignent les hurlements qui retentissent chaque fois qu’il pénètre dans la pièce où se trouve la malle :
[…] Il devait s’y passer des choses qui n’étaient point naturelles, car souvent la domestique avait entendu son maître marcher avec rage, frapper du pied, pousser des cris sauvages. […] Lorsqu’il ressortait de là, il était à faire frémir ; les cheveux de

travers, les yeux terribles et sombres, la figure bouleversée, pâle comme un linge, et soufflant, soufflant !... (p. 452)

Mais il y a aussi – sans doute – de l’espoir. La glose a proposé deux explications à la présence d’elpis dans la boîte de Pandore. Une négative : elle serait la punition suprême, une façon cruelle de tromper les humains, forcés et contraints d’espérer en un avenir toujours plus désespérant. Une positive : elle serait une présence consolatrice et réparatrice pour les malheureux sur lesquels le sort s’acharne. Si nous voyons bien en quoi la première explication s’impose à la lecture de L’Abbé Jules, la seconde n’est pas à rejeter pour autant. Le rire final, en effet, ne plonge ni le narrateur ni le lecteur dans la mélancolie. Au contraire. Il leur procure une joie. Est-ce la preuve que du mal est venu un bien ? Voilà, en tout cas, un indice important : le secret de vie que renferme la boîte est une espérance joyeuse. 3. Homonymie a) Malle, mâle, mal Reste que pour atteindre cette espérance joyeuse, Jules doit se libérer de ce qui l’entrave, de ces passions tristes, consacrées par les autorités familiales, étatiques et religieuses, et qui, selon les dires de Spinoza, « diminuent la puissance d’agir ». Coffre de Pandémonium, boîte de Pandore : si la malle contient une promesse de bonheur, elle est d’abord un foyer dans lequel est incinéré ce qui n’est pas bon. C’est d’autant plus évident, chez Mirbeau, qu’il a choisi un terme dont la transcription phonétique permet toutes les supputations, tous les mal-entendus. Sous le mot malle, nous percevons, en effet, d’autres mots et en premier lieu, le mâle. Ainsi d’emblée le narrateur et, à sa suite, le lecteur peuvent croire que s’opposent le féminin (la [mal] : la malle) et le masculin (le [mal] : le mâle) et que le mystère de Jules se résume à une détestation de la femme, à une opposition irréductible entre les deux sexes, l’un perverti, l’autre pervertisseur. Certes, les dernières heures du moribond pendant lesquelles il lâche la bride à ses pulsions les plus ardentes, conduisent à ce diagnostic. De même, l’attitude des témoins, devant les croupes qui se tordent, prouve que la question érotique ne peut être évacuée d’un revers de main. La malle est bien une affaire de mâles (d’ailleurs les épouses sont exclues de la cérémonie de l’autodafé). Elle renferme les pensées de l’homme, ses désirs inassouvis, ses brûlures secrètes. Elle est la formule incandescente qui torture les chairs. Elle brûle comme brûlent les corps sous les feux de la passion. Elle est ce bassin ouvert que des yeux avides fouillent et pénètrent. De fait, il est difficile de ne pas voir dans cet épisode final une allusion à l’épisode initial. Souvenons-nous du début du roman, lorsque le docteur Dervelle dévoile les mystères de l’utérus :
Parfois, il employait une soirée à nettoyer son forceps, qu’il oubliait très souvent, dans la capote de son cabriolet. Il astiquait les branches rouillées avec de la poudre jaune, en fourbissait les cuillers, en huilait le pivot. Et quand l’instrument reluisait, il prenait plaisir à le manœuvrer, faisait mine de l’introduire, en des hiatus chimériques, avec délicatesse. (p. 328)

Les branches de l’instrument qui réverbèrent la lumière ne sont guères différentes des flammes qui éclairent les gravures ; le forceps qui écarte les voies naturelles a quelque accointance avec le feu qui oblige la malle à s’ouvrir. Même les désirs a priori divergents du docteur Dervelle et de Jules – l’un vise l’argent, l’autre le sexe – se rejoignent. En effet, comme l’a toujours soutenu la littérature – depuis la légende de l’enlèvement des Sabines dans la Rome antique jusqu’à Zola, en passant par Victor Hugo 9 – l’or et la femme sont intiment liés, de sorte que la désunion des deux frères est plus apparente que réelle. La jonction entre les deux moments-clés de L’Abbé Jules, l’incipit et la conclusion, déplace donc

le problème : l’antagonisme homme/femme que nous avions noté apparaît, en fait, comme une concession à la pensée dominante. Parce qu’il fait le lien entre le prêtre et le médecin, l’écrivain montre ce qui l’intéresse véritablement. Dans le foyer de la malle, il jette – au-delà ou en-deçà des images – des pensées. Il se débarrasse des discours phallocrates que la société entretient et qu’il déteste par-dessus tout : celui de médecins, plus intéressés par leurs « honoraires » que par le bien-être de leurs malades ; celui des religieux, obsédés par la chair et le désir, en dépit de leurs sermons sur l’abstinence. À la fascination effrayée des témoins de moralité répond la jubilation d’un romancier qui conclut son texte avec un feu purificateur : « il me sembla que j’entendais un ricanement » (p. 515). Allons plus avant ! En effet, une autre homonymie (malle / mal) surgit qui, plutôt que de chercher à exprimer la guerre des sexes ou la fusion machiste des désirs, déplie l’une des questions les plus brûlantes du roman : qu’en est-il du mal et de ses origines ? La malle, en quelque sorte, contient la réponse. Qu’est-ce que le mal ? C’est d’abord une souffrance physique. Au hasard : la douleur que ressentent Jules et les figures féminines, quand ils se tordent dans les flammes du bûcher de l’enfer ; le deuil qui frappe le narrateur ; la maladie de l’oncle – l’hystéro-épilepsie, si nous en croyons Céline Grenaud10 –, qui dévore les chairs et excite les chairs jusqu’à la convulsion. C’est ensuite une souffrance morale qui transforme certaines actions en péchés et fait d’une pulsion naturelle une cochonceté (« des ruts sataniques »), voire une saloperie : « Ah ben !... En v’là un salaud de curé », se scandalise Mathurine (p. 373). C’est, enfin, une souffrance métaphysique qui consiste en une imperfection. N’est-ce pas Spinoza (encore lui !) qui pensait que le mal (malum) est ce qui nous éloigne d’un modèle ou qui nous empêche de le reproduire ? Jules a beau chercher à se rapprocher de la sainteté, il comprend qu’il n’atteindra jamais l’image parfaite du fils bienaimé, qu’il succombera toujours à la tentation. La malle réalise les trois catégories et, en se consumant, elle dit à la fois, la passion (désir et douleur mêlés), les péchés et l’incomplétude. Elle dit aussi – qu’on entende son pétillement joyeux au moment où le feu s’active ! – la révolte, la colère inentamée et inentamable contre Dieu. Si nous nous penchons sur l’étymologie, nous remarquons en effet, que le mot flamma (la flamme) a la même racine que fulgor (la foudre), fulminare (lancer la foudre, fulminer) et deflagrare (être détruit → déflagration). Heureuse étymologie car chacun de ces mots s’incarne en Jules. La foudre ? Songeons à l’épisode orageux du sermon, lorsque le narrateur évoque « une décharge électrique », « la voix [qui] tonnait » et une « étrange lueur d’arc-en-ciel ». Ajoutons à cela le z de « T’z’imbéé…ciles », dont le dessin zigzagant rappelle à s’y méprendre celui de l’éclair jupitérien11. Fulminer ? Nous avons suffisamment traité de cet aspect dans une autre étude pour ne pas avoir besoin d’y revenir. Déflagration ? Il suffit de rappeler tous les épisodes au cours desquels Jules fait éclater les conventions, mettant à nu les mensonges, les compromissions, les hypocrisies, bref la médiocrité de ses contemporains. En fin de compte, en demandant un autodafé, Jules provoque une dernière fois son Père ; il laisse éclater une ultime colère vengeresse ; il s’oppose à une conception du monde qu’il ne partage pas. Il devient, en quelque sorte, le soleil noir qui se lève sur un jour nouveau. Le Lucifer (« porteur de lumière ») d’une révolution à venir. L’homme révolté qui transforme le mal (la malle) en bien, les pleurs en joie, la détestation de la vie en émerveillement amusé, ainsi que le résume la ritournelle « Ce que j’ai sous mon jupon / Lari ron / C’est un petit chat tout rond ». b) Thermodynamique Arrivé à ce point de notre enquête, nous avons maintenant une certitude : le testament de Jules était bien une ruse car, en se consumant, la malle dégage une énergie que rien ne peut dorénavant arrêter. Elle n’est pas seulement un contenant passif ; elle est un moteur. D’ailleurs il suffit de relire quelques pages de La 628-E8 pour s’en convaincre. Dans ce roman consacré à l’automobile12 et notamment, à l’« ardente » Charron, l’écrivain retrouve des impressions proches de celles ressentis par les témoins de l’autodafé : « On n’a que le

souvenir, ou plutôt la sensation très vague, d’avoir traversé des espaces vides, des blancheurs infinies, où dansaient, se tordaient des multitudes de petites langues de feu… » (p. 296) La mécanique a besoin de s’échauffer pour donner sa pleine mesure : « Elle va s’échauffer… je te répète qu’elle va s’échauffer… Il faut qu’elle se fasse » (p.324), insiste le père devant sa famille. Il en est de même de la malle, dont le feu dévorant établit petit à petit un système d’échange. « Rares sont les auteurs ou les œuvres tout à fait extérieurs à la science de leur temps13. » Ce n’est pas Mirbeau qui contredira Michel Serres. Son Abbé Jules est un moteur à explosion, conçu comme tel. Fermé-ouvert, mettre les scellés ou les enlever : l’alternative, mainte fois répétée, prend tout son sens. Elle renvoie en même temps aux lois de la thermodynamique et au roman. Grâce à ses multiples déclinaisons (anthropologique, sociale, politique, culturelle…), elle fait avancer l’histoire. Muni de ses forceps, le docteur Dervelle, par exemple, tente d’ouvrir les bassins qui sont trop étroits. De son côté, la « masse carrée et sombre » de l’évêché s’oppose à l’église de Reno, ouverte aux quatre vents. Si la première ressemble à un château-fort replié sur lui-même, la seconde n’a aucune limite qui puisse la contenir. Il ne subsiste d’elle que quelques piliers et deux ou trois pans de murs ; et le temps n’arrange rien puisque, à la suite de ses tournées, le père Pamphile ne peut que constater de nouvelles destructions : ici un toit crevé, là quelques lézardes fraîches, ailleurs des cloisons effondrées. Le clos et l’ouvert, c’est aussi l’opposition entre Virgile et Lucrèce. Alors que l’auteur de l’Enéide croit à un monde ordonné et à une âme pacifiée, l’auteur du De Natura rerum continue de percevoir les désordres de l’immonde, ainsi que le remarque Blandine Cuny-Le Callet :
Une lecture un peu attentive du De Natura rerum conduit immanquablement à ce constat : le poème de Lucrèce est un véritable musée des horreurs où se croisent les créatures les plus étranges : scylles terrifiants, chimères crachant le feu, hermaphrodites, hommes sans bouches, ignobles assassins… Comme un collectionneur de la Renaissance constituait son cabinet de curiosités, Lucrèce a ressemblé dans son poème toutes les formes de monstruosités, réelles ou imaginaires, physiques ou psychologiques. 14

La malle est une chaudière, la force motrice , le « sépulcre-berceau15 », qui permet à Jules de mourir puis de renaître, au neveu de trouver l’inspiration et, surtout, aux livres de se faire entendre au-delà de la destruction. « Défense d’entrer » : l’avertissement, posé sur la porte de la bibliothèque comme devant une forge industrielle ou un atelier mécanique, n’est pas inutile, car il écarte les opportuns, ceux qui croient encore que la littérature n’est qu’un simple divertissement, alors qu’elle est un feu toujours entretenu, un univers en expansion. Amusons-nous avec les mots – après tout, Mirbeau lui-même le faisait dans ses lettres de jeunesse ou dans ses romans nègres – et proposons une litanie : qui dit malle dit mâle ; qui dit mâle dit mal ; qui dit mal dit maux. Qui dit maux dit mots. Qui ne dit mots consent : le silence que cherchait à imposer le docteur à son fils est l’erreur des puissants, des assis, des immobiles. Il provoque des souffrances dans les âmes innocentes que nul ne prend en compte. L’abbé Jules, au contraire, revendique le droit à l’aventure et à la parole. C’est pourquoi il fait lire l’enfant, le fait parler, le promène. Plutôt que des maux, il lui offre des mots. Mots, comme M.O. ou… O.M. : signé, Octave Mirbeau. 4. Le livre Nous voici désormais au cœur de notre enquête. Reprenons les termes que nous avons soulignés : acte de foi, lutte, secret, espérance, discours, bien, émerveillement, mots . Pour quiconque voyait dans l’autodafé une simple destruction, le renversement s’avère étonnant ! La malle contient, non seulement « un musée des horreurs » (cf. supra les phrases de

Blandine Cuny-Le Callet), mais également tous les livres ; elle est un réservoir inépuisable de mots, un cœur nucléaire où le verbe joue le rôle de l’atome. Souvenons-nous que l’abbé Jules s’était pris d’une passion inattendue, exclusive et tyrannique, au cours de sa vie :
Il avait rêvé, subitement, de se monter une bibliothèque prodigieuse et comme personne n’en aurait jamais vu. D’un coup, il eût voulu posséder, depuis les énormes incunables jusqu’aux élégantes éditions modernes, tous les ouvrages rares, curieux et inutiles, rangés, par catégories, dans des salles hautes, sur des rayons indéfiniment superposés et reliés entre eux par des escaliers, des galeries à balustres, des échelles roulantes. (p. 380)

C’est pour cette raison qu’il s’est rapproché de Pamphile, afin de lui soutirer son argent et assouvir ainsi sa folie de néo-bibliophile. Reste que cette bibliothèque rêvée dépasse, et de loin, les moyens financiers du pauvre curé. C’est donc la malle, cachée dans une « chambre qui fait face à la bibliothèque » (précieuse information rappelée dans le testament) qui va se substituer à tous les livres que Jules n’a pu acquérir. Elle devient une source sans fin de récits, un puits insondable d’où sortent toutes les légendes. Nous avons parlé du De Natura rerum, nous ajouterons volontiers les commérages des habitants de Viantais :
L’histoire de la malle grandit, courut le pays de porte en porte, remuant violemment les cervelles. […] Et que contenait cette malle ? On se livrait, à propos de la malle, à des commentaires prodigieux, à des tragiques suppositions qui ne contentaient point la raison. (pp. 453-454) Mais derrière, la foule était énorme, une foule chuchotante et gouailleuse, qui commentait le testament de l’abbé… Les réflexions plaisantes, irrespectueuses, s’échangeaient d’un groupe à l’autre ; l’histoire de la malle circulait de bouche en bouche. (p. 513)

Certes, l’abbé Jules possède des exemplaires de Pascal, Spinoza, saint Augustin, Stuart Mill, Auguste Comte, bref de tous les « grands auteurs » auxquels il attache une certaine importance, mais la malle apporte les histoires qui restent à écrire, des poèmes naïfs, des textes encore inaboutis qui diront peut-être, un jour, la beauté fragile d’un lys ou d’une églantine. Elle contient également les épisodes de L’Abbé Jules que Mirbeau n’a pas osé ou voulu écrire. Le chapitre manquant, celui qui évoque la vie de prêtre à Paris, est là, entre ces quatre parois de bois qui se consument devant nous. Pourquoi ne pas imaginer, en effet, que la capitale a été pour Jules la ville des toutes les expériences ? Le feu ne révèle-t-il pas, au sens photographique du terme, la part d’ombre de sa vie ? Loin de réduire au silence les spectateurs-lecteurs, l’absence de certitude relance le récit et invite à la relecture. D’autant plus que s’élève le rire. C’est sans doute l’aspect le plus décisif de l’épisode final. Bien que L’Abbé Jules s’achève, le roman, en tant que création artistique, retrouve une vitalité nouvelle. Pour s’en convaincre, il suffit de reprendre les propos d’un auteur moderne : Milan Kundera. Dans son étude consacrée à l’art du roman et, plus précisément dans son discours tenu à Jérusalem, il rappelle un proverbe juif : L’homme pense, Dieu rit. Puis il précise qu’il aime à imaginer « que François Rabelais a entendu un jour le rire de Dieu et que c’est ainsi que l’idée du premier grand roman européen est née 16 ». Même si Jules se pose plus en contempteur de la divinité catholique qu’en continuateur zélé, il a en commun avec son Dieu le goût du rire libérateur et la haine des gens sérieux. Revenons à Kundera :
François Rabelais a inventé beaucoup de néologismes qui sont ensuite entrés dans la langue française et dans d’autres langues, mais un de ses mots a été oublié et on peut le regretter. C’est le mot agélaste […], celui qui ne rit pas, qui n’a pas le sens de l’humour. Rabelais détestait les agélastes. Il en avait peur. […] Il n’y a pas de paix possible entre

le romancier et l’agélaste. N’ayant jamais entendu le rire de Dieu, les agélastes sont persuadés que la vérité est claire, que les hommes doivent penser la même chose et qu’eux-mêmes sont exactement ce qu’ils pensent être. Mais c’est précisément en perdant la certitude de la vérité et le consentement unanime des autres que l’homme devient individu. Le roman, c’est le paradis imaginaire des individus. 17

La citation est un peu longue, mais d’une telle pertinence que nous ne pouvions que la déployer. Elle semble même avoir été écrite pour L’Abbé Jules. Effectivement, au moment où le feu s’empare du coffre de bois, deux camps irréductibles se forment : celui des pères embourgeoisés, qui s’effraient du contenu, et celui du peuple (auquel appartient le narrateur), qui s’amuse de la situation. Agélastes contre ricaneurs. Visages fermés, pleins de componction, contre visages ouverts, secoués « de rires étouffés », de « rires ironiques ». Méfions-nous cependant de ne pas réduire le rire mirbellien à un simple comique de foire. Une telle confusion explique la déception de ceux qui accompagnent la dépouille du curé jusqu’à sa dernière demeure : « Elle s’attendait peut-être à ce que mon oncle allait soulever tout à coup le couvercle de la bière, montrer sa figure grimaçante, exécuter une dernière pirouette, dans un dernier blasphème. Quand le trou fut comblé, l’assistance, se retire lentement, déconcertée de n’avoir rien vu de surnaturel et de comique » (p. 513). En réalité, le rire de Jules est une sanction 18. Là résident sa force et son caractère – disons-le – sacré : la sanction en effet vient d’un mot latin, sanctio, dont la racine indo-européenne évoque le sacré, de sorte qu’il ne saurait y avoir de rire mirbellien dans la pochade ou le vaudeville. En filigrane, c’est donc le feu couvant, non seulement d’un ouvrage à venir ( L’Abbé Jules que le neveu écrira plus tard), mais également d’une poétique mirbellienne. Après des années de prostitution littéraire, Mirbeau pose les principes de son art, de son alchimie. Ce qu’il brûle, ce sont les anciennes idoles. A-t-on suffisamment remarqué que les « énormes croupes de femmes », les « nudités prodigieuses », les « pédérasties extravagantes » évoquent – c’est du moins une hypothèse – les romans naturalistes, les meilleurs, ceux de Zola, comme les pires, ceux par exemple d’un Paul Bonnetain qui commet en 1883, un Charlot s’amuse ? Si tel est le cas, Mirbeau (grâce au testament de Jules) se dépouille d’un encombrant héritage. En demandant d’élever un bûcher, il fait feu sur le naturalisme et laisse la voie libre à une nouvelle écriture. Le testament n’est plus alors, comme nous nous en doutions, la preuve d’une repentance, mais l’expression d’un orgueil immense. L’écrivain entend substituer son rire nouveau et émancipateur à feu le sérieux naturaliste. Il lance à la face du monde la force de son verbe. Pouvait-on imaginer plus beau feu d’artifice à l’aube d’une carrière ? Yannick LEMARIÉ Université d’Angers

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Max Coiffait, « L’Oncle Louis Amable dans la malle de l’abbé Jules », Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, 2003, p.

213. Faute d’avoir pu consulter ce mémoire, nous nous appuyons sur le résume que l’auteur a bien voulu nous donner. Que Françoise Lenoir trouve ici l’expression de notre gratitude. 3 Les références sont prises dans Octave Mirbeau, Œuvre romanesque, Volume 1, édition critique établie, présentée et annotée par Pierre Michel, Buchet/Chastel-Société Octave Mirbeau, Paris, 2000. Pour éviter d’alourdir inutilement les notes, nous laisserons les références à l’intérieur de notre texte. 4 Sur ces trois points, nous renvoyons à Bernard Dompnier, Le Venin de l’hérésie, image du protestantisme et combat catholique au XVIIe siècle, Le Centurion, Paris, 1985, pp. 76-87. 5 Les conversos sont les croyants (juifs, musulmans…) qui ont rallié le catholicisme afin d’échapper à l’Inquisition. Le groupe le plus célèbre est celui des marranes, en Espagne. 6 John Milton, Le Paradis perdu, Pourrat Frères, Paris, 1837, p. 61. 7 Jean-Pierre Vernant, L’Univers des dieux et des hommes, Le Seuil/Points, Paris, 1999, p. 79. 8 Ibid., p.84. 9 Gilbert Durand rappelle, après Georges Dumézil, que « les Sabins de la légende apportent […] à la cité guerrière des valeurs nouvelles, en particulier la revalorisation de la femme et de l’or » (ibid, p. 304). Pour Victor Hugo, nous renvoyons aux Misérables et au réseau d’images qu’il tisse entre l’excrément, l’argent et les motifs sadiques. Pour Zola, enfin, comment ne pas songer, entre autres, à la célèbre « mouche d’or », Nana ? 10 Céline Grenaud, « Les Doubles de l’Abbé Jules ou comment un hystérique peut en cacher un autre », Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, 2006, pp. 4-21. 11 Cette remarque complète nos analyses précédentes. Cf. Yannick Lemarié « L’Abbé Jules : de la révolte des fils aux zigzags de la filiation », Cahiers Octave Mirbeau, n° 15, 2008, pp. 18-33. 12 Pour ce roman, nous prenons comme référence Octave Mirbeau, Œuvre romanesque, Volume 3, édition critique établie, présentée et annotée par Pierre Michel, Buchet/Chastel-Société Octave Mirbeau, 2001. Nous renvoyons également aux études parus dans les Actes du colloque de Strasbourg : Éléonore Reverzy, Guy Ducrey (sous la dir.), L’Europe en automobile, Octave Mirbeau écrivain voyageur, Presses Universitaires de Strasbourg, 2009. 13 Michel Serres, Feux et signaux de brume, Zola, Grasset, Paris, 1975, p. 12. 14 Blandine Cuny-Le Callet, « L’Anti-nature et ses représentations chez Lucrèce : monstres et figures de l’impossible », in Christophe Cusset (coordonné par), La Nature et ses représentations dans l’Antiquité, CNDP, Paris, 1999, p. 103. 15 Nous reprenons l’expression à Gilbert Durand, op. cit., p. 270. 16 Milan Kundera, L’Art du roman, Gallimard, Paris, 1986, p. 193. 17 Ibid, pp.193-194. 18 Nous reprenons la formule à Henri Bergson.
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