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‘LE TOUT EN UN DE L’INSTITUTEUR’

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IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE QUATRE-VINGTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 80 SUR PAPIER « ALFA » CONSTITUANT — L'ÉDITION ORIGINALE —

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Préface
II est toujours intéressant d'entendre quelqu'un nous entretenir de sa profession. Il est particulièrement sympathique de voir un Instituteur nous paire participer au fruit de ses recherches et de ses observations dans l'exercice d'un métier qui est bien le plus beau de tous. C'est dire d'entrée tout le bien que nous pensons de l'initiative de M. ANSCOMBRE. Sans doute pourra-t-on n'être pas toujours absolument d'accord avec l'auteur et marquer quelque réserve à l'endroit de certains jugements. On ne pourra pas pour autant ne pas être sensible à l'effort qu'il a tenté et ne pas lui savoir gré d'une entreprise qui mérite d'être entendue. Ce qui fait le prix du livre de M. ANSCOMBRE, c'est précisément l'apport du métier pratiqué. Sans doute aussi les raccourcis historiques, les indications de lectures, la documentation administrative et pédagogique sont-ils de qualité et méritent-ils d'être médités. Ils ne constituent pas cependant l'essentiel et le plus vivant d'un ouvrage qui ne pouvait prétendre au surplus à résumer en quelques pages les œuvres de$ historiens de la pédagogie, des psychologues, des psychanalystes. Mais M. ANSCOMBRE nous fait part bien simplement et bien sincèrement de son expérience d'instituteur dans une œuvre qui lui a demandé beaucoup de réflexion et de travail. C'est assez à mon sens pour que nous répondions à son appel et pour que nous souhaitions bonne chance à un livre qui se propose d'éclairer la route des plus jeunes et même des plus chevronnés. L. ROUSSEAU, Inspecteur d'Académie de l'Oise.

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TABLE DES MATIÈRES
Pour toi, Collègue Pour toi, Ami débutant 10 12

LA TU FERAS TES PREMIERES ARMES
Tu es fonctionnaire Ils t'ont confié leur enfant Tu es un homme au service des autres Tu seras, malgré tout, un bon ouvrier

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L'EDUCATION EST UNE SCIENCE ET UN ART
La pédagogie, science en marche La psychologie, clé d'or de l'éducation Un outil psychologique moderne : le test Une application directe de la psychologie scolaire : connaitre les enfants Grands systèmes L'école dans la joie L'école active L'école sur mesure L'école et la vie ...et petits procédés

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45 51 62 70 73 75 81 84 88 93

DEVANT EUX
Tu pars d'une bonne organisation La discipline, pierre d'achoppement Les anormaux à l'école

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A PIED D'OEUVRE
L'Enseignement de la morale, tâche ingrate Apprendre la langue maternelle Bien lire, lire beaucoup Ecrire et parler français Echec à l'orthographe Vocabulaire et élocution Un art difficile : rédiger Pour qu'ils écrivent bien Compter, mesurer, comparer La science au service de l'homme Tu interroges les témoins du passé La terre à l'échelle du village Apprendre à dessiner Tu leur apprendras les bons vieux chants de chez nous Mains habiles Jeux ou sports ? Pour une école propre, saine et avenante Les journaux pour enfants Les livres à connaître : bibliographie

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151 164 166 185 193 210 218 234 240 253 263 275 287 293 298 302 305 309 312

LISTE DES REVUES PEDAGOGIQUES MEMENTO ADMINISTRATIF
I. A l'école II. Autour de l'école

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329 359

FORMULAIRE DE L'INSTITUTEUR QUELQUES BONNES ADRESSES
L'entraide corporative Maisons adressant des publicités scolaires gratuites Bloc-notes

379 396
397 399 401

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Mémento ADMINISTRATIF
I. A L'ECOLE

1. Admission des élèves 2. Répartition des élèves 3. Règlements scolaires modèles Vacances des établissements du 1er degré 4. Horaires et emplois du temps 5. Registres à tenir. Pièces et états à fournir régulièrement.. 6. Surveillance des élèves 7. Accidents des élèves 8. Discipline des élèves 9. Hygiène 10.Epidémies 11.Fréquentation scolaire 12.Congés et vacances des élèves (v. n° 3) 13.Examens des élèves. — G. E. P. — Bourses — Breveta sportifs — Certificat d'études agricoles et ménagères — B. E. — B. E. P. G. — Concours d'entrée à l'E. N.. . 14.Cours d'adultes 15.Arriérés, anormaux, sourds-muets, aveugles, classes de perfectionnement 16.Etrangers 17.Enseignement religieux 18.Emblèmes religieux 19.Laïcité 20.Neutralité 21.Directeurs et adjoints 22.Conseil des maîtres 23.Conseil de parents d'élèves 24.Fournitures scolaires 25.Associations scolaires, postscolaires et para-scolaires 26.Caisse des Ecoles 27.Fêtes scolaires 28.Cinéma scolaire 29.Bibliothèque scolaire
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30.Cantines scolaires 31.Colonies de vacances 32.Constructions scolaires 33.Emplacement de l'école 34.Ecole de Hameau 35.Entretien des locaux et du mobilier scolaires, balayage, chauffage et éclairage des classes, dépenses à la charge des communes 36.Logement des maîtres 37.Usage des locaux scolaires 38.Secrétaires de Mairie 39.Maîtresses de couture

II. AUTOUR DE L'ECOLE
40.Que faut-il pour enseigner ? 41.C. A. P. 42.C. A. à l'enseignement élémentaire. des travaux de couture 43.C. A .à l'enseignement agricole et ménager 44.Diplôme de monitrice d'enseignement ménager familial.. 45.Diplôme de professeur d'enseignement ménager 46.C. A. à l'enseignement des écoles de plein air 47.Diplôme de colonies de vacances 48.C. A. à l'enseignement des enfants arriérés ou anormaux 49.C. A. a l'enseignement des sourds-muets et des aveugles 50.Enseignement des enfants délinquants 51.Diplôme d'état de conseiller d'orientation professionnelle. 52.C. A. à l'enseignement du travail manuel dans les E. N. et Collèges modernes 53.C. A. à l'enseignement du dessin dans les Lycées, Collèges " et E. N 54.C. A. à l'éducation musicale et au professorat du chant choral 55.Diplôme de maître d'éducation physique et sportive 56.C. A. au professorat d'éducation physique et sportive 57.Diplôme de professeur de centre d'apprentissage 58.Concours de l'économat des E. N 59.C. A. aux fonctions de rédacteur d'Inspection académique 60.C. A. aux fonctions de secrétaire d'I. A. 61.bis. C. A. à l'Inspection Primaire et à la Direction des E. N. 62.ter. C. A. à l'Inspection des Ecoles Maternelles 63.Suppléants 64.Intérimaires
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65.Stagiaires 66.Titularisation 67.Règles d'avancement 68.Mesures et peines disciplinaires 69.Responsabilité des maîtres 70.Récompenses 71.Changement de poste 72.Permutation — Exéat 73.Détachement 74.Délégation et mise a la disposition 75.Service militaire 76.Disponibilité 77.Suppression de poste et d'emplois 78.Grève 79.Stages d'information 80.Vacances 81.Congés 82.Traitements 83.Indemnités 84.Prestations familiales 85., Frais de déplacement 86.Frais de déménagement 87.Etudes surveillées et travaux extra-scolaires 88.Bourses 89.Secours 90.Incompatibilités 91.Retraites 92.Sécurité Sociale 93.Administration de l'enseignement

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Pour toi , Collègue
J'AVAIS réuni, en vue de cet ouvrage, une abondante documentation et, fort de mes volumineux dossiers je considérais la science pédagogique de l'œil du conquérant, contemplant le pays soumis. J'avais dressé un plan immuable. Je comptais y faire tenir dogmes, principes et critiques. C'était vouloir faire entrer un torrent dans un verre. Aujourd'hui, la plume posée, je m'aperçois avec confusion, que tout manque à cet ouvrage. Parti à la conquête d'un monde, je n'ai fait qu'entre-bâiller la porte. Tel qu'il est, j'espère que ce « Tout en un » — si incomplet — te sera utile. A la vérité, je n'avais pas songé à composer un maîtreouvrage. Je n'ai pas qualité pour cela. J'ai simplement voulu réunir en un recueil aussi pratique que possible des conseils pour les jeunes, des réflexions, des observations — celles que tu fais chaque jour — des renseignements — ceux qu'on ne trouve jamais quand. on les cherche — et aussi quelques procédés, quelques « tours de main » glanés ça et. là au cours de leçons, de conversations, de conférences, de visites aux collègues ou de lectures. J'ai essayé de rattacher tout cela aux grands principes psychologiques qui guident notre enseignement. Je ne sais si j'y ai réussi, mais, ce dont je suis sûr, c'est que n'importe lequel d'entre nous en eût fait autant. C'est pourquoi je crois utile de lancer à tous un appel.

CE LIVRE EST UN APPEL II t'est arrivé, parfois fortuitement, de découvrir un moyen inédit, une nouvelle façon de fixer telle notion dans la mémoire des enfants, de rendre vivante telle leçon insipide ; ou bien tu as eu la bonne fortune de dénicher un livre peu connu mais pratique, un renseignement intéressant, une adresse utile., Tu t'es ainsi composé, en artisan, consciencieux, un bagage professionnel et une manière bien à toi d'enseigner. Ces petites trouvailles, soit par pudeur, soit par amour-propre on ne les communique pas volontiers, j'en ai eu souvent la preuve.

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« Plus tard, dit-on, quand j'aurai l'occasion de conseiller un jeune... » ou « Quand je prendrai ma retraite ». Mais l'occasion se perd et viennent les heures désenchantées... C'est pourquoi je te demande de faire appel à ton expérience de praticien pour la mettre au service de la communauté. Pense aux jeunes, songe aux tâtonnements, aux maladresses, aux pertes de temps, aux erreurs que tu as commises, souvent faute d'un conseil, et que tu pourrais leur éviter. Et puis le monde enseignant n'est-il pas une grande famille où chacun profite du travail de tous, où la collectivité vit de l'aide de chacun de ses membres ? J'ai essayé dans la mesure de mes moyens de provoquer cette collaboration. Mais tout secours me serait précieux et permettrait, j'en suis sûr, de réaliser, une œuvre beaucoup plus complète. Alors, n'hésite plus et prend la plume (1).

(1) Dans les éditions à venir, toutes suggestions ou tous renseignements communiqués par des collègues seront accompagnés, — sauf indication contraire — du nom et de l'adresse des auteurs.

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Pour toi, Ami débutant
« Paire de ta vie une constante escalade ». « II n'est de grand amour qu'à l'ombre d'un grand rêve ». E ROSTAND. OUF ! As-tu pensé en quittant l'école où tu venais de réussir tes derniers examens. Et de dire adieu aux cours ennuyeux, aux professeurs et aux pensums. Et tu es bien excusable de te sentir joyeux puisque tu laisses derrière toi tout un passé de contrainte, pour toucher enfin au but : tu es nanti d'un métier; tu n'es plus l'écolier anonyme qu'on traitait encore en petit garçon. Te voilà grandi, parce que devenu utile. Tu es membre d'une corporation à laquelle tu es déjà fier d'appartenir. Demain tu fais ton entrée dans le monde. Dans ce monde vde l'enseignement où tu as jugé — peut-être un peu superficiellement — qu'il ferait bon vivre après la monotonie des longues années d'étude. Déjà tu as fait des projets à la Perrette, tu as organisé ton futur et discipliné ton avenir comme le font tous les jeunes gens. Aussi je m'en voudrais de te détromper et de jouer le rôle de rabat-joie en agitant l'épouvantail des peines futures. Je désire simplement, en ancien qui a eu ton âge et tes illusions, te dire, tel un compagnon qui met l'outil dans la main de l'apprenti : « voilà le métier que tu as choisi, voilà les difficultés à vaincre, les peines à supporter, les efforts à faire. Voici le but à atteindre, l'idéal à concevoir . » Te mettre en face des réalités, n'est-ce point t'éviter plus tard, d'amères déceptions ? Et c'est parce que je ne veux ni celer ni farder la vérité, que je t'avertis et t'avoue « Rude métier que le nôtre ». Ce que tu considères comme une fin, n'est qu'un commencement. Hier écolier, demain artisan, tu entres dans la vie. Ton futur ? Des générations d'enfants à éduquer. Ton avenir ? Le travail, la lutte pour le pain quotidien, la lutte pour des principes, pour une idée. Tu seras dans quelques semaines en face de trente ou quarante marmots issus de classes et de familles diverses : des propres et des négligés, des droits et des bossus, des bien portants et des malades, des calmes et des nerveux, des candides et des vicieux, des, intelligents et des arriérés.

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Tu aimes ce qui est propre, ce qui est beau, ce qui est bon ? Tu seras en contact journalier avec la malpropreté, les infirmités, les maladies, les vices et les tares du peuple. Et quand tu auras dépensé tes forces, risqué ta santé, émoussé tes facultés, il t'arrivera, comme à nous, de t'exclamer, au soir d'une journée trop chargée « Sale métier ». Tu n'auras même pas cette satisfaction qu'éprouvé l'artisan, sa tâche terminée. Car ton travail sera un perpétuel recommencement, une longue initiation ; et tu n'atteindras jamais à l'idéal, pas même à la perfection. Parce que tu œuvres sur une matière vivante qu'on ne mesure pas et qui n'admet ni loi, ni règle fixe. Le travail le mieux préparé s'avérera infructueux, l'improvisation dangereuse. Ce qui a réussi aujourd'hui, échouera demain. Ce qui a donné des résultats là-bas, sera inefficace ici. Tu n'auras même pas droit à la reconnaissance de ce peuple pour qui tu luttes. On décore le militaire, on célèbre ses hauts faits guerriers; on exalte le dévouement du prêtre, on entoure de respect son sacerdoce. Toi, tu seras un obscur, un ignoré, tu ne prétendras - ni aux honneurs, ni à la richesse. Maître d'école tu commences, maître d'école tu finiras. Pauvre tu es, pauvre tu resteras. Et tu seras" plus ou moins franchement renié du peuple qui n'aime pas les « mains blanches » et moqué des bourgeois qui fermeront leur porte au « petit fonctionnaire sans avenir ». Voilà le mauvais lot. Voilà ce que ne disent point les manuels dits de pédagogie « pratique ». Voilà ce que tu penseras amèrement aux heures de découragement. Ne cherche pas de responsables. Ne quête pas de consolations. Les compensations tu les trouveras en toi-même. Elles sont d'ordre moral. Tu ne seras dédommagé que dans là mesure où tu auras foi en ta mission d'éducateur. Et si tu n'y crois pas, ami, ne persiste pas dans cette voie. Tu n'y connaîtrais que des déboires. Sois probe ; boucle ton sac, et pars vers d'autres horizons. La société ne va-t-elle pas te confier ce qu'elle a de plus précieux : sa jeunesse c'est-à-dire son avenir. Tu en es comptable. Mais tu as la plus belle part. Si ingrate soit ta tâche, tu en sentiras à tout moment l'utilité et la portée lointaine. Tu vas forger des esprits, façonner des caractères, former des cœurs. Considère les aspirations, souvent mesquines et vaines — parfois sordides — de ceux qui t'entourent et dis-moi « y a-t-il un métier comparable à celui qui consiste à élever des enfants à la condition d'homme ? ». Ces enfants sont ceux du peuple, du peuple qui t'a vu naître et à qui tu dois tout. L'occasion t'est offerte d'acquitter ta

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dette en homme de cœur. On ne te demande pas d'être prophète, mais tout juste meneur de jeu. Et quand tu sentiras dans le sourire d'un gosse, le regard d'un adolescent ou la poignée de main d'un ancien élève devenu homme, l'estime qu'ils ont pour toi, tu seras payé de tes peines. Tu ne lésineras pas, j'en suis sûr, à donner le meilleur de toi-même et ce faisant, tu n'auras pas conclu un marché de dupe. Car en instruisant ces enfants, en les éduquant, en étant pour tous et sincèrement un exemple, tu travailles aussi pour toi. Tu étends ta connaissance des choses et des hommes, tu te cultives en les instruisant, tu t'élèves en les éduquant. Et d'autant plus que tu ne te déroberas pas. On se retrempe l'âme au contact de l'enfance. Pour elle rien de trop beau. Tu choisiras le meilleur. Et tu seras ainsi appelé à aller de compagnie avec les grands esprits de tous les temps. Ecrivains et poètes, penseurs et philosophes. A les hanter tu t'affineras. Ta personnalité se formera à la manière d'une sédimentation. Tu en viendras alors à faire choix de principes, à défendre des causes qui te paraîtront justes, à lutter pour des idées que tu sauras nobles et que tu t'efforceras de faire partager aux enfants qu'on t'a confiés. Et tu te réjouiras avec moi d'avoir choisi un métier dont nous allions médire et qui t'oblige à opter pour ce qui manque, à tant d'hommes : une conception du monde, un idéal humain.

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,ENFIN tu as reçu ta nomination officielle et, carte en main, tu as découvert un nom près d'un petit point noir, entre un ru et un chemin vicinal. Gare à cinq kilomètres, arrêt des cars à 1.500 mètres, médecin et pharmacien à X... (4 km.), poste à Y... indique l'annuaire départemental. Ta malle bouclée, tu es parti à la découverte de ta future résidence : un petit village comme tant d'autres, perdu au milieu des vignes, juché à flanc de montagne ou blotti dans une vallée. Et c'est avec curiosité et un rien d'appréhension que tu parcours les rues désertes à cette époque de travaux des champs et que tu prends possession de la maison d'école, de ses grandes pièces vides et d'une salle de classe froide et silencieuse. Voilà le cadre de ta nouvelle vie. Installation provisoire, penses-tu. Qui sait ? On s'attache vite au terroir, on prend des habitudes, on se crée des besoins et c'est au moment de les rompre qu'on s'aperçoit combien ces liens sont solides. Nos anciens ne s'installaient-ils pas « ad vitam aeternam ? ». Ici donc tu vas débuter et, libre de tutelle, connaître tes premiers enthousiasmes, tes premières joies, mais aussi des peines et des désillusions. Déjà des difficultés surgissent de tous côtés ! Comme on se sent seul et désemparé aux premières heures ! Mais courage, tout s'arrangera et il y a tant à faire qu'on oublie vite ce désarroi passager. Ainsi, après beaucoup d'autres (tu n'es qu'un maillon de la chaîne), tu entres dans la carrière et tu te prépares à l'apprentissage du métier d'éducateur. Un apprentissage qui dure toute une vie, une vie faite de travail et de sacrifice et que je te souhaite bien remplie. Comme je te l'ai proposé, veux-tu que nous fassions, en toute sympathie, ces premiers pas ensemble ? Et quand je jugerai ne plus rien pouvoir pour toi, je te laisserai aller, pèlerin solitaire, en te disant ': « Adieu Collègue, et bon voyage... »

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Tu es fonctionnaire
« La loi, c'est ce qui domine les têtes et les caprices particuliers ». Ch. WAGNER « L'autorité, dans une démocratie, doit être l'expression de la Justice, et toutes ses manifestations doivent s'inspirer du respect sincère de la personnalité d'autrui ». Jules PAYOT

LE MAIRE... UN INTOUCHABLE TU es fonctionnaire et, comme tel, tu t'adresses d'abord au premier magistrat de la commune. Le Maire doit te remettre les clefs de l'école et signer ton procès-verbal d'installation. Profite de ces prétextes pour effectuer une première visite. Peut-être connais-tu mal le rôle que joue le Maire dans sa commune ? Pour toi, sans doute, c'est ce paysan habillé de gros velours ou ce hobereau campagnard encore imbu de préjugés féodaux qui paraphe les registres d'étatcivil et préside les distributions de prix. En fait le Maire jouit de pouvoirs dont il ne connaît souvent pas lui-même l'étendue et qui en font un petit potentat dans son village. N'oublie donc pas que, quelle que soit sa condition sociale, le Maire est le représentant direct de la population qui t'entoure; que son opinion prévaudra auprès de ses concitoyens. Il est un des rouages d'une administration qui se repose sur lui, l'élu d'une population dont tu n'es que le " serviteur. Ne te récrie pas et réfléchis. N'est-ce point logique dans une démocratie ? Te dirais-je enfin que pour tes élèves «t pour toi-même tu auras affaire à lui chaque jour et que la bonne marche de l'école dépend en grande partie de la sollicitude qu'il lui témoignera, qu'elle soit morale ou... financière. Ces rapports dépendent surtout de ton attitude. Tu tâcheras donc de donner de toi une impression aussi favorable que possible. Tu soigneras ta tenue pour cette prise de contact. Tu parleras peu, tu seras réservé et surtout tu te garderas de réclamer. Le logement, la classe, certes, ont besoin de réparations ; le matériel, les crédits scolaires sont insuffisants. Mais tu diras tout cela plus tard. Accabler de critiques et de

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demandes serait de mauvaise politique lors d'une première entrevue. Plus tard quand tu seras mieux renseigné et bien documenté, quand tu sauras à quel genre d'homme tu as affaire tu pourras solliciter, avec toutes chances de succès, ces indispensables aménagements. LE CONSEIL MUNICIPAL Une visite au collègue qui t'a précédé te permettra peut-être de recueillir de précieux renseignements. Et puis installe-toi et contente-toi de cet à-peu-près qu'est toujours un logement d'instituteur, voire les 2 pièces dont une à feu « réglementaires. » Procure-toi un bon recueil de législation communale et fais-en ton livre de chevet. Etudie aussi le cadastre et le budget, cette clé financière de la commune. Enfin assiste assidûment aux séances du Conseil Municipal, non pour y faire montre de ta science nouvelle, mais parce que tu obtiendras plus, par ta seule présence, que par de pénibles réclamations. A ces séances du Conseil Municipal, toujours si pittoresques, garde-toi bien de donner ton avis et plus encore de prendre parti dans une discussion. N'interviens que si on te le demande. Parle en termes mesurés en évitant de froisser les susceptibilités et sans faire étalage de ton savoir ou de ta supériorité. Ce sera le moment d'être documenté et de faire preuve de ce bon sens qu'apprécient toujours nos paysans. Si tu te montres de bon conseil, on prendra vite l'habitude de t'écouter. Le plus difficile sera pour toi de garder cette réserve et ta discrétion du début, surtout si tu es secrétaire de Mairie. Evite alors de supplanter le Maire — même absent — ou de bousculer l'adjoint peu au courant. Laisse à chacun ses initiatives et ses responsabilités et contente-toi de ton rôle de « greffier ». Tu prends l'habitude de venir régulièrement à la « maison commune » et de demander quelques réparations par-ci, quelques crédits par-là. Encore faut-il que» ces demandes soient raisonnables, justifiées et toujours en rapport avec les possibilités du budget communal. Nos édiles sont avares de leurs deniers. Présente-leur tes projets sous un aspect utilitaire; laisse entendre adroitement que tu as choisi le moyen le plus économique, les matériaux les moins coûteux ; souligne l'économie que peuvent faire réaliser certaines transformations. Tiens, compte aussi de la façon de voir de tes interlocuteurs. Demander l'installation d'une salle de bains peut paraître-insensé à certains conseillers ruraux. Tu seras souvent obligé de te contenter d'un confort approximatif tant pour tes élèves que

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pour toi, quitte à apporter en plusieurs années les améliorations que tu n'as pu obtenir en une seule. Cependant, même fort des règlements, n'exige jamais. Tu n'en as pas le doit. Si paradoxal que cela puisse paraître, tu ne peux que solliciter et tu seras probablement le seul -à le faire, pour cette école du peuple qui vit du dévouement de quelques-uns, et pour laquelle il y a cependant tant à faire. Il est possible aussi que tu te heurtes au Maire, car si conciliant sois-tu, les occasions de querelles ne manquent pas, non plus que les municipalités hostiles à la « Laïque ». Efforce-toi de trouver un terrain d'entente. Peut-être ces braves gens sont ils prévenus contre l'école ou l'instituteur par un précédent malheureux? Peut-être leurs préjugés tomberont-ils devant ta probité et ton bon vouloir. Mais si tu as affaire à des ennemis déclarés, reste ferme sur tes positions et sûr de ton bon droit, tiens tête sans faiblir. Toute concession ne ferait alors qu'enhardir tes adversaires. Mets ton Inspecteur Primaire au courant de tes démêlés dès le début. Il pourra te conseiller et peut-être t'aider de son autorité. N'oublie pas, non plus, que la Municipalité est peut-être un 'des tentacules d'une coterie politique devant laquelle tu seras seul et bien 'peu défendu. Un conseil donc, tout désintéressé crois-le bien : syndique-toi. Malgré ses imperfections, ses querelles, le syndicat c'est la grande famille. Aux jours difficiles lui seul te prêtera son appui, sans réticence. Et là, plus qu'ailleurs, tu trouveras des hommes et, mieux encore, des caractères. DE L'OPPORTUNITÉ D'ASSURER LES FONCTIONS DE SECRÉTAIRE DE MAIRIE INCONVÉNIENTS. — Je sais, par expérience personnelle, combien est rebutant, pénible et peu rémunérateur — si l'on tient compte des heures perdues aux besognes secondaires— le travail de secrétaire de Mairie. Je sais quel ennui et quelle fatigue on "peut éprouver après une journée de classe, lorsqu'il faut s'atteler à remplir des formules, à constituer des dossiers toujours incomplets ou à écouter l'adjoint raconter, pour la trentième fois, la même histoire de chasse. Ah ! ces soirées passées à chercher l'additif ou le rectificatif de telle circulaire ou à raconter en 3 exemplaires comment Hubert Valentin s'est foulé le pouce au chantier voisin. Alors qu'on pense au dernier Duhamel marqué d'un signet, qu'on voudrait lire en allongeant ses jambes vers le feu.

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Et puis me diras-tu il y a le Maire gros propriétaire terrien ou ancien noble déclassé, souvent dédaigneux de tes fonctions; il y a le Conseil Municipal où s'affrontent les personnes et les clans et près duquel il faut quêter des augmentations successives toujours discutées et pourtant bien gagnées. Il y a la population : ce défilé devant ta table de travail de gens de toutes conditions, qui viennent s'enquérir, se faire inscrire, demander, réclamer, raconter leurs histoires, tempêter, jurer ou même insulter et qui veulent obtenir de toi, pauvre Maître Jacques de village, les renseignements les plus divers. Depuis le moyen d'épouser une femme polonaise quand on est espagnol non naturalisé français, jusqu'aux dimensions et prix du lopin de terre, dernière demeure qu'on puisse acquérir sous le sapin du vieux cimetière. Il y a l'Administration enfin, avec ses circulaires, ses enquêtes, ses questionnaires interminables et sa complexité toujours accrue. Du Ministre, du Préfet, du Sous-Préfet, du Juge de paix, de la gendarmerie, de l'Inspecteur du Travail, de la Sécurité Sociale, et j'en passe, tout aboutit au secrétaire de Mairie, tout part de lui ; il est l'homme de peine, le factotum de l'Administration. AVANTAGES : Et pourtant je suis de ceux qui pensent, que ces fonctions procurent à l'instituteur plus d'avantages qu'elles n'offrent d'inconvénients. Le greffier, appelé à rendre mille et un services ne peut, s'il est dévoué, que voir son autorité s'accroître. On l'estimera dans la mesure où il pourra aider les uns et les autres. En contact journalier avec la population, il gagnera plus vite la confiance qu'il n'aurait pu le faire par un travail scolaire toujours méconnu et plus ou moins critiqué. Par contre-coup l'école y gagnera en prestige et en... subventions. Car on n'osera pas refuser à l'homme qui dresse le budget de la commune, ce qu'on n'aurait point accordé au maître d'école. Que dire encore ? Que c'est un moyen pour mieux connaître le milieu local et en particulier les familles d'élèves. Enfin qu'il n'est point inutile d'être mis à l'épreuve et d'avoir à chercher son chemin dans la brousse des lois et des décrets. J'avoue y avoir beaucoup appris, ne serait-ce que le plaisir de retrouver dans les us qui ont pris force de loi, la poésie familière du terroir, II me semble donc qu'il est préjudiciable pour l'instituteur d'abandonner le secrétariat de la mairie à des étrangers à l'école. Je conseillerais aux jeunes et à ceux qui ne veulent pas aliéner les quelques heures de liberté dont ils peuvent disposer, de se faire aider : soit par une personne du village pour les travaux les plus simples, soit par un collègue voisin.

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Je connais d'importants secrétariats de mairie dirigés par un instituteur qui n'a pas hésité à s'adjoindre une secrétaire. Cette solution mixte n'est certes pas parfaite mais c'est celle que conseille le bon sens. LES DÉLÉGUÉS CANTONAUX Ils sont nommés par le conseil départemental. Ils représentent les familles dans un cadre plus large que la commune. Ordinairement choisis parmi. les amis de l'école publique leur rôle est assez effacé et consiste, la plupart "du temps, à user de leur influence pour obtenir quelque amélioration nécessaire aux écoles. En faire des alliés de l'école, ne pas décourager leur bonne volonté, telles doivent être les préoccupations de l'instituteur. TON DIRECTEUR. UN « ANCIEN » Si tu as la chance de débuter dans une école urbaine, ta tâche sera simplifiée. Ton directeur servira d'intermédiaire entre l'autorité administrative et l'école. Souviens-toi qu'il est avant tout un collègue et un conseiller plutôt qu'un chef. Ecoute ses avis « d'ancien » qu'il donne avec désintéressement et pour ta gouverne. Il peut t'aider beaucoup et tu dois savoir profiter de son expérience. Ce rôle de guide est pour lui difficile à remplir et il y faut beaucoup de tact. En échange tu faciliteras sa tâche en l'aidant à assurer la bonne marche de l'école qu'il dirige. Tu te plieras de bonne grâce aux exigences du service et aux mesures générales, même si elles portent atteinte à tes intérêts ou restreignent tes libertés. Je sais bien que les frictions entre directeurs et adjoints sont fréquentes, soit que le directeur manque de doigté et exerce une autorité tant soit peu tyrannique, soit que les adjoints fassent montre d'une susceptibilité excessive ou ne veuillent rien concéder de ce qui touche leurs idées ou leurs intérêts particuliers. Dans tous les cas l'école en souffre alors qu'il suffirait que chacun apportât un peu de compréhension et de bonne volonté. C'est au directeur qu'il appartient de maintenir l'entente au sein de sa petite « équipe ». Les séances régulières du conseil des Maîtres au cours desquelles chacun exprime librement son opinion, où les décisions sont prises en commun, l'habitude de marquer par une réunion ou une petite fête confraternelle, les naissances, les mariages, les réussites aux examens contribuent à maintenir une atmosphère de cordialité et de bonne entente.

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TES COLLÈGUES : DES CAMARADES II t'est certainement arrivé au régiment, en vacances ou dans d'autres circonstances où tu te trouvais isolé, de rencontrer un collègue. Et tout de suite vous avez parlé de métier, de l'école, de vos difficultés, de vos espoirs. Tout de suite un courant de sympathie s'est établi. Et il en est de même chaque fois que des « enseignants » se rencontrent. Issus du même milieu, ayant les mêmes préoccupations, poursuivant le même idéal, il est normal qu'une étroite solidarité les unisse. Certes il arrive que des jalousies s'éveillent, que des querelles particulières naissent. Evite donc les sujets épineux qui peuvent entraîner des discussions. Sois conciliant et compréhensif. Et surtout n'oublie pas que médire d'un collègue, c'est faire tort à la corporation tout entière. Souhaitons que la solidarité réelle qui existe entre instituteurs (notre syndicat n'est-il pas un des plus puissants de France) s'étende à toute l'université; que disparaisse cet esprit de caste qui existe encore dans les diverses branches d'enseignement, et que tombent les cloisons qui les séparent. L'INSPECTEUR PRIMAIRE : GUIDE ET CONSEILLER DE L'INSTITUTEUR En fait l'école est au service de deux communautés : la famille représentant la société domestique, la nation représentant la société politique. Toutes deux ont sur elle un droit de regard. La famille l'exerce par l'intermédiaire du Maire et des délégués cantonaux. Le contrôle de la Nation est exercé par les Inspecteurs Primaires, les Inspecteurs d'Académie, les recteurs et le Ministre. Le droit de la Nation est prépondérant. Longtemps les instituteurs ont été choisis par la municipalité et payés partie par la commune, partie par les familles qui versaient « l'écolage », en espèces ou en nature. On imagine aisément les conflits que devaient faire naître ce système de recrutement et ce mode de rétribution. Nos « anciens », soumis à mille servitudes (balayer l'église, sonner l'angélus, entretenir le cimetière, etc...) étaient en perpétuelle discussion avec le Maire, le Curé, les familles et la population. Ne nous plaignons donc pas d'avoir changé de tutelle-Mais il serait peu charitable de présenter l'Inspecteur Primaire sous l'aspect revêche d'un contrôleur de l'enseignement. En réalité, le corps des Inspecteurs formé — à quelques unités près

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— d'hommes intègres et dévoués, a toujours considéré son rôle sous l'aspect d'une mission éducatrice. Pour l'Instituteur, l'Inspecteur Primaire est un guide, un conseiller averti, parfois un "défenseur et même un confident. Il se fait l'arbitre des conflits entre Directeurs et adjoints, cl plus souvent entre écoles et municipalités. Si l'Inspecteur doit s'efforcer de gagner l'estime et la sympathie des Maîtres de sa circonscription, l'Instituteur en revanche doit lui faire confiance et montrer envers lui la plus grande franchise. En général l'Inspecteur Primaire est aimé du personnel enseignant et son départ presque toujours regretté. L'INSPECTEUR D'ACADÉMIE a peu de rapports directs avec l'instituteur. Directeur départemental de l'enseignement c'est avant tout un administrateur. Ses attributions sont diverses. Il est chargé des délégations de stagiaires, nomme les titulaires, assure les suppléances. Il préside à l'attribution des récompenses et promotions. Il sanctionne les fautes professionnelles (rarement!). Il résout les conflits que n'a pu apaiser l'Inspecteur Primaire et tranche les différends entre Inspecteurs Primaires et instituteurs. Le rôle de l'Inspecteur d'Académie consiste donc à assurer la bonne marche de l'enseignement dans son département.

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Ils t'ont confié leur enfant
« Pour l'éducation du peuple, cela seul est assez bon qui est le meilleur dans l'excellent » F PECAUT

Rapports avec les familles
COOPÉRATION DE L'ÉCOLE ET DE LA FAMILLE L'ENFANT ne passe à l'école qu'une partie des heures dont il dispose ; un quart à peine si l'on tient compte des jours de congé. Tu t'efforces pendant ce laps de temps de développer harmonieusement ses facultés et de lui inculquer les principes moraux essentiels. Et tu le renvoies chez lui. La famille va-t-elle continuer ton œuvre ? Si cela ne dépend pas toujours de toi, tu devras cependant t'efforcer d'instruire les parents des efforts que tu ' fais pour améliorer l'enfant qu'ils t'ont confié. Tu tâcheras de les intéresser à l'école et de leur faire comprendre la nécessité de mettre en accord la vie scolaire et la vie familiale pour que celle-ci soit la prolongation naturelle de celle-là et ne la contrarie pas. LES DIFFICULTÉS : Elles sont multiples : 1. LA VIE FAMILIALE N'EST PAS TOUJOURS CONFORME AUX PRINCIPES ENSEIGNÉS A L'ÉCOLE. Une fréquentation régulière est nécessaire à la bonne marche de l'école; mais ton registre des absences se couvre de croix et les élèves manquent pour les motifs les plus futiles. Tu exiges que l'enfant se présente à l'école le visage propre, les mains nettes, les cheveux peignés, les souliers brossés ? Mais de trop nombreuses familles ignorent l'hygiène la plus élémentaire.

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Tu apprends aux enfants ,1'honnêteté ? Mais combien de parents sont d'une probité relative ? Tu flétris l'alcoolisme mais la rue fourmille d'exemples hélas trop vivants! Tu blâmes les défauts, tu stigmatises le vice, mais l'enfant ne trouve pas toujours clic, ses proches un écho à tes paroles. Dans maint foyer on ne s'embarrasse guère de l'éducation des enfants. « Va jouer dehors » dit la mère le jeudi. Et l'enfant disparaît dans le quartier. Qu'importe les tentations de la rue, les mauvaises fréquentations ! « Envoie-le au cinéma » suggère le père, pour avoir la paix le dimanche. « A son âge on ne-comprend pris » diront-ils pour ne pas se primer du plaisir d'écouter, à la radio, une chanson osée. Trop d'enfants sont ainsi, dès le plus jeune âge livrés à la rue. Trop assistent à des spectacles qu'on devrait leur cacher Les bals publics, le cinéma, la radio, les mauvaises lectures n'ont pas peu contribué à la crise de moralité que traverse actuellement la jeunesse. On a bien essayé par la création de patronages ou de sociétés sportives, d'occuper les loisirs de l'enfant, mais là où la famille abdique ses devoirs que peut l'éducateur ? 2. LA FAMILLE EST HOSTILE A L'ÉCOLE : soit parce qu'elle est opposée par ses convictions au principe de la laïcité ou à l'école républicaine, soit, parce qu'une rancune personnelle dresse les parents contre le maître, soit plus communément parce que les parents soutiennent aveuglément leurs enfants, détruisant ainsi l'autorité magistrale. C'est le cas notamment de l'enfant « gâté » qui, exploitant la tendresse paternelle t'oppose ou t'allie ses parents au gré de ses caprices. 3. LA FAMILLE EST- FAVORABLE A L'ÉCOLE maïs contrarie parfois la tâche de l'éducateur ! Tel père déclare fièrement à l'instituteur « je lui donne six problèmes chaque soir ». Tel autre réclame des devoirs supplémentaires, à faire à la maison. C'est la mère qui veut apprendre à lire au petit à l'aide de procédés pédagogiques pour le moins élémentaires. C'est le grand frère qui explique la grammaire... à sa façon. Peu instruits de psychologie de l'enfance tous exigent du bambin un sérieux, une application et une immobilité qu'on ne lui demande même pas en classe. « Prends un livre et reste tranquille » lui diront-ils quand il s'agite. Comment expliquer aux uns que l'enfant à besoin de se détendre après six heures de classes et aux autres qu'il est préférable de laisser à l'instituteur, spécialiste en la matière, le soin d'enseigner les enfants.

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QUELQUES CONSEILS PRATIQUES
A. — D'ABORD ENTRETIENS AVEC LES PARENTS DES RAPPORTS CORDIAUX Certains parents, toujours les mêmes, viendront te trouver chaque jour : pour un béret perdu, un devoir manqué, une dispute d'enfants, tu devras subir leurs réclamations, leur confidences, parfois leurs critiques. Tu les écouteras avec bienveillance, tu les rassureras, tu satisferas à leurs demandes dans la mesure où elles seront justifiées. Il te faudra, pour cela beaucoup de patience. Tu devras même parfois employer la fermeté. Avec ceux-là tu lieras vite connaissance et tu apprendras bientôt tout ce qu'il est utile de connaître — et même au delà — sur l'élève et sa famille. Mais, soit timidité, soit négligence, soit encore qu'ils estiment que leurs droits s'arrêtent à la porte de l'école, de nombreux parents ne viendront jamais te voir. Ce sont ceux-là qu'il faut toucher. Voici quelques recommandations qui pourront t'éviter des déboires et faciliter ta tâche. * Les enfants, tu le sais, rapportent chez eux les moindres propos, les plus petits incidents en : les interprétant ou en les grossissant. Aussi surveille-toi. Evite les critiques, même voilées, contre les parents. Ne prends pas en exemple au cours d'une leçon (même s'il s'agit d'un bon exemple) des parents d'élève ou des habitants du village. Tes propos, mal rapportés pourraient sembler une intrusion dans la vie familiale. Il en est de même pour tout ce qui paraîtrait porter atteinte aux croyances et aux opinions. C'est te dire combien tu dois être prudent et peser tes paroles. * C'est encore pour éviter des commentaires désobligeants et de désagréables malentendus que de nombreux collègues ont renoncé à vendre dans leur classe des fournitures scolaires. Ceux qui y sont obligés par les nécessités locales prennent la précaution d'afficher dans l'école une liste des prix et de la communiquer aux familles (i). Certains poussent le scrupule jusqu'à envoyer aux parents une facture pour tout article vendu. Tu t'en étonneras peut-être, et tu me diras que tu n'as fait aucun bénéfice et même que tu fais profiter tes élèves de la remise du libraire ? Mais l'expérience t'apprendra à te montrer très minutieux pour tout ce qui concerne la trésorerie des petites sociétés que tu gères.

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(1 ) Cet affichage est obligatoire.

D'ailleurs je te conseille vivement de t'adjoindre, pour chacune, un président, un secrétaire et surtout un trésorier, choisis parmi les parents d'élèves. Que ta comptabilité s'étale au grand jour. Que le but envisagé, les réalisations, soient connus de tous. N'hésite pas à l'occasion d'une réunion, d'une fête, etc... à donner, de ta gestion, un compte rendu précis. Que personne ne puisse se poser cette question, toujours pleine de sous-entendus malveillants « Où va l'argent ? ». * Et je profite de l'occasion qui m'est offerte pour élever une protestation véhémente contre les quêtes de toutes natures et les sollicitations de toutes origines (voire anti laïques) qui tendent à transformer l'école en un nouvel ordre mendiant. Outre que les parents n'aiment pas, à juste raison, que leurs enfants sollicitent ainsi de porte en porte, la population se méprend souvent sur l'objet de ces quêtes qu'elle croit destinées à l'école. Ce qui peut créer de fâcheux quiproquos et nuire aux œuvres qui, elles, sont dignes d'intérêt. * Sois envers tes élèves d'une stricte équité. Les enfants savent déceler les moindres préférences. On en parle à la maison. Des jalousies s'éveillent qui donnent parfois naissance à des querelles et à des critiques ouvertes dont pâtira ton autorité. * Que chacun, dans ta classe, ait sa part de responsabilité et d'encouragements. Ne charge pas toujours les mêmes élèves des menues besognes que les enfants sont généralement fiers' d'accomplir. Aux fêtes scolaires, que nul ne passe inaperçu, que tous paraissent en scène, ne serait-ce que dans un rôle muet. De la distribution des prix, chaque élève doit rapporter chez lui un souvenir même modeste. Et au cancre, à l'éternel dernier de la classe, fais gagner une ou deux places de temps en temps même si ses notes ne justifient pas cette « ascension ». * La mauvaise fréquentation scolaire est souvent une cause de mésentente entre instituteur et familles. Les absences répétées compliquent la tâche du maître en l'obligeant à des retours en arrière, à un remaniement de ses répartitions mensuelles. Et ce sont toujours les mêmes élèves qui manquent pour des motifs le plus souvent insignifiants ! Il est possible d'obtenir d'eux qu'ils viennent plus régulièrement : pour chaque absence, fais parvenir aux parents un « bulletin » sur lequel, bon gré, mal gré, ils devront bien se justifier. Note à la fin de chaque mois sur le carnet de correspondance et en face du classement, le nombre total des absences. Si tu as l'occasion de rencontrer les parents ne manque pas de leur faire comprendre quel tort incalculable les journées perdues causent aux études des enfants. N'oublie pas que les heures d'entrée et de sortie doivent être
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fixées en tenant compte des nécessités locales. Montre-toi conciliant pour les élèves des hameaux éloignés que tu pourras autoriser à quitter la classe plus tôt l'hiver pour leur permettre d'arriver avant la nuit. Réserve quelques leçons de morale ou tu expliqueras le préjudice que porte à tous la mauvaise fréquentation. Tu feras choix des faux motifs le plus souvent invoqués (sans nommer personne) en demandant à ton auditoire d'en dénoncer le ridicule. Pour les « absentéistes » invétérés procède par intimidation. C'est un moyen qui réussit souvent. Demande aux gendarmes, lorsqu'ils passeront dans la commune, d'aller tancer les parents-les plus négligents. La peur des gendarmes... D'ailleurs dans certains villages et villes les gardes-champêtres ou sergents de ville, en accord avec les directeurs, conduisent de force à l'école,, les enfants vagabondant pendant les heures de classe. Il serait à souhaiter que ce système se généralise, particulièrement dans les grandes villes (1). Enfin tu n'auras recours qu'en dernier ressort aux sanctions officiellement prévues et seulement si les parents se sont montrés absolument récalcitrants. Alors n'hésite pas. Je te conseille même, s'il y a contravention, à faire publier dans les journaux locaux un entrefilet à ce sujet. Ce sera, pour les autres « réfractaires » un salutaire exemple. Et n'aie aucun regret, car pour mettre l'école à la portée du peuple des générations ont lutté, des hommes se sont sacrifiés. Toute dérobade ou négligence est donc inadmissible. * Dans de nombreuses écoles se perpétue une coutume charmante : à l'occasion du nouvel an, de la fête des mères ou de tout autre événement familial, les élèves offrent à leurs parents, quelques fleurs, un dessin,' une carte postale (2), un compliment ou un chant appris en secret. La fête des mères est souvent l'occasion de manifestations locales avec remises de médailles aux mères de familles nombreuses, représentation théâtrales en leur honneur, etc.... On ne peut qu'encourager ces initiatives puisqu'elles visent à resserrer les liens familiaux en même temps qu'elles associent plus étroitement l'école et la famille. Certains maîtres ont essayé, au début de l'année scolaire, de réunir les parents, pour une causerie ou on examine en commun les problèmes que posent la coopération de la famille et de l'école. Si ce procédé a des avantages certains, il est à craindre que beaucoup de parents ne s'abstiennent d'assister à ces réunions, soit par incompréhension, soit par indolence. Il
(1) Prévu par la circulaire ministérielle du 6 octobre 1930. (2) De jolies cartes postales en couleur, avec compliment, sont éditées 'par les Editions du « Cep Beaujolais », Villefranche (Rhône).

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serait plus indiqué de profiter de l'affluence des jours de fêtes scolaire ou de distribution de prix, pour s'adresser directement aux familles, dans une ambiance favorable à l'école. * Saisis toute occasion de t'entretenir en particulier avec les parents, surtout avec ceux que tu ne vois pas souvent. Je dirais même qu'il ne faut pas hésite» à les convoquer si cela est nécessaire, mais seulement pour un motif sérieux. * Quelques « conseils aux parents » pourront être insérés dans le journal scolaire. Garde-toi, toutefois de la critique ou de l'ironie. Tu dois rester dans le ton d'une morale aimable. Tu pourrais même, comme l'avait fait un collègue de ma connaissance, réunir ces conseils en une brochure qui serait remise aux parents le jour de l'inscription de l'enfant à l'école. * Enfin je te conseillerai de créer des associations de parents qui, gérées par des sympathisants de l'école, peuvent t'aider beaucoup, si tu sais les faire vivre et en renouveler constamment l'intérêt. Elles porteront jusqu'aux confins du village la renommée de ta petite école. B. — VEILLE SUR LA SANTÉ DES ENFANTS Nous parlerons plus loin en détail de cette importante question. Mais je veux dès à présent attirer ton attention sur un point capital : il faut que les familles soient certaines que la santé des enfants n'aura pas à souffrir des négligences ou de , l'incompréhension du maître. C'est à toi de les en persuader en veillant sur tés élèves comme s'ils étaient tes propres enfants. * Evite donc que tes bambins sortent sans manteaux et sans cache-nez l'hiver. Aide les plus petits à s'habiller; qu'ils ne rentrent pas chez eux à demicouverts. Si tes élèves sont nombreux, numérote les patères du vestiaire pour que chacun retrouve son bien, et que Paul n'emporte pas la capuche d'Evelyne. Habitue-les à prendre soin de leurs vêtements, pour éviter à la maman de décrotter ou raccommoder chaque soir. * Surveille les jeux de façon à éviter coups et blessures. Désinfecte et panse écorchures et égratignures. — Ne laisse pas ce soin "aux parents. * Accompagne les élèves jusqu'au carrefour dangereux. Fais-leur traverser la route en ordre. Que chaque groupe emprunte son trottoir .propre pour n'avoir plus à traverser plus loin. Si les circonstances le justifient, demande à la municipalité

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l'apposition d'une plaque indiquant aux usagers de la route fa proximité d'une école. * Mets les parents au courant des anomalies que tu pourrais remarquer chez l'enfant : fatigue, somnolence, toux prolongée ou mauvaise vue, nécessité de porter des lunettes, mauvais maintien, etc... Quand tu placeras tes élèves — sur ces tables à deux places que nous impose une routine tenace (peut-être te reste-t-il des tables à six places sans dossier ?) évite de mettre côte-à-côte Bernard, enfant méticuleusement propre, et Georges dont la tignasse embroussaillée inspire une méfiance peut-être justifiée; pas plus que tu ne feras voisiner Maurice, le chenapan, et Gaston l'enfant timide. * Sois impitoyable quand il s'agira de l'éviction des malades contagieux ou de leurs frères. Fais connaître aux parents la durée de l'éviction et exige qu'on la respecte. Il y va de l'intérêt général. * En revanche, si un enfant est gravement malade ou hospitalisé, fais prendre régulièrement de ses nouvelles, rends-lui visite et n'oublie pas à cette occasion de lui porter quelques friandises ou quelque livre qui lui feront doublement plaisir puisque ce sont des gâteries et qu'elles viennent de toi. Fais-lui adresser, par des camarades des lettres gentilles qui l'aideront à supporter mieux son isolement et réconforteront les parents, en même temps que ce sera pour ta classe une leçon de charité qui « marquera » plus que de longs discours. * Fais réchauffer le repas des élèves habitant les hameaux éloignés et réserve-leur un local propre et tranquille où ils puissent manger. Fais prévoir au budget communal l'acquisition d'une table et d'une toile cirée et si besoin est n'hésite pas à ouvrir une cantine. * Enfin aide les parents à diriger vers les colonies de vacances ceux de leurs enfants que le médecin a jugé anémiés ou débiles. C — ET SURTOUT FAIS-LES TRAVAILLER ! _ Les familles se montrent en général intraitables sur ce chapitre. Nombreux. sont les parents qui réclament des' devoirs supplémentaires à faire à la maison, des leçons, des devoirs de vacances. Et comme on te jugera sur les apparences extérieures, fais en sorte qu'elles te soient favorables. * Que les entrées et sorties de classe se fassent à l'heure exacte et en bon ordre. N'allonge pas les récréations, ne multiplie pas les séances de gymnastique ou les classes-promenades,
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qui n'ont pas bonne presse auprès des parents. (Peut-être ont-ils raison ? Les programmes n'accordent-ils pas trop d'heures à ces activités particulièrement à la campagne où les petits ruraux n'ont guère besoin de nos leçons pour s'ébattre à l'air libre). * Répartis ton travail également sur tous les jours de la semaine. Un emploi du temps bien établi et suivi t'y aidera. Qu'aucun enfant ne reste inactif. Que chacun puisse rapporter chez lui, le soir. « Aujourd'hui mes deux problèmes étaient exacts » ou : « Je n'ai fait qu'une faute à la dictée et j'ai eu huit en histoire ». * La réussite aux examens fait toujours une grosse impression sur les familles. On juge l'instituteur — bien superficiellement — d'après le nombre de candidats présentés et reçus. A tel point que certains maîtres, ne jouant qu'à coup sûr, n'osent faire postuler que leurs meilleurs élèves et dans la plupart des classes,' la préparation au certificat d'études, commencée dès janvier, prime toute autre préoccupation scolaire. On néglige pour elle, tout ce qui n'est pas matière à concours. C'est là une erreur regrettable certes, mais à laquelle seule, la réforme des examens peut remédier. * Fais signer aux parents les cahiers finis. Envoie-leur de temps à autre un devoir, un dessin réussi (et non le contraire !). * Envoie régulièrement (en général tous les mois) le « carnet de correspondance » à la famille. La plupart des maîtres y reportent les notes des compositions mensuelles et établissent un classement des élèves. D'autres se contentent d'une appréciation d'ensemble sur le travail, la conduite, les progrès faits dans le mois. Ces observations doivent être mesurées et toujours tempérées d'espoir ou d'encouragements. Dans certaines classes on établit le classement directement sur le cahier de composition ce qui permet aux parents de juger de la notation des devoirs. Les croix de mérite ne sont plus guère employées. Elles avaient l'inconvénient de désigner à l'admiration des foules à peu près toujours les mêmes élèves, suscitant l'envie ou la jalousie des autres. * Corrige régulièrement les devoirs du soir. Ce sont ceux-là que la famille regarde le plus souvent. A l'encontre des parents je n'ai jamais été partisan des devoirs à la maison : l'enfant ne dispose pas toujours chez lui d'un endroit convenable, ni du temps, ni du calme nécessaire, et on ne peut raisonnablement pas lui demander, après six heures de classe, de se mettre à résoudre les difficultés d'un problème ou d'une analyse; enfin le temps manquant bien souvent en classe. la correction de ces devoirs est faite trop hâtivement pour être efficace.
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Il en résulte que les exercices faits à la maison doivent être des applications simples des leçons faites en classe, être courts et à la portée des élèves les moins doués. On peut les remplacer avantageusement par de petites enquêtes sur le milieu local,, des « chasses » aux mots de vocabulaire pour les centres d'intérêt (ou aux images de vocabulaire, sciences, histoire etc...) c'est-à-dire des -tâches qui ne demandent pas un effort soutenu, ou pour lesquelles l'enfant établira un simple brouillon qui ne sera remis au net qu'en classe. * Fais exécuter, pendant les séances de travail manuel ou de couture, des objets qui trouveront leur place à la maison et permets aux enfants de les emporter. La maman se montrera foute contente d'avoir un petit banc _ fabriqué en classe par son fils, la gravure sous verre sera à la place d'honneur et le petit napperon, brodé soigneusement, conservé dans le tiroir aux souvenirs. Une petite exposition des travaux, dessins et réalisations diverses exécutés au cours de l'année peut précéder la fête scolaire ou la distribution des prix et la vente des objets fabriqués procurera des fonds à la coopérative scolaire. * La fête scolaire, dont nous reparlerons, plaît beaucoup aux familles. Bien conduite elle fera pour l'école, d'excellente propagande. Encore ne doit-elle pas nuire au travail scolaire. Aussi ne multiplie pas les manifestations théâtrales ou autres. La fête de l'école a sa place en fin d'année. Telle les anciennes fêtes de la moisson, elle célèbre la fin d'un labeur, elle marque l'achèvement d'une année bien remplie. * Le journal scolaire enthousiasme généralement le public familial, qui apprécie l'effort demandé aux enfants. C'est le trait d'union par excellence, entre la famille et l'école. * Les excursions ou voyages de fin d'année te vaudront la reconnaissance de ceux qui n'auraient peut-être pu s'offrir cette distraction trop coûteuse. Le mode coopératif, avec versement d'une cotisation mensuelle, permettra aux plus pauvres d'y participer. * Un des plus grands services que tu puisses rendre aux familles c'est d'orienter l'enfant vers une profession à la sortie de l'école. Nul n'est plus qualifié que toi, pour cette tâche, nul ne connaît mieux l'enfant, même les parents qui jugent plus avec le cœur qu'avec la raison. Dirige les plus intelligents vers les lycées et les collèges, en prenant garde toutefois de proportionner les ambitions de ces enfants à leurs moyens intellectuels et aux possibilités financières des parents, sinon tu risques d'en faire des « ratés.» sans goût pour les travaux manuels et n'ayant pu accéder à un niveau intellectuel suffisant pour être productif.

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Mais n'oublie pas les autres : les moins doués ou ceux que les études n'attirent pas, oriente-les, suivant leurs aptitudes, vers les écoles professionnelles, les centres d'apprentissage, l'enseignement agricole ou ménager. Là encore tu devras être renseigné et posséder la liste complète des établissements susceptibles de recevoir tes élèves à leur sortie de l'école primaire depuis la ferme-école départementale jusqu'aux écoles particulières de certaines institutions ou entreprises (bâtiments, chemins de fer, commerce, industrie, etc...) (i). Reste les déshérités, les « sans aptitudes spéciales » et ceux pour lesquels les parents ne veulent ou ne peuvent consentir de sacrifice. C'est le plus grand nombre surtout dans nos campagnes. C'est à ceux-là que devra aller toute ta sollicitude. Essaie d'obtenir pour eux une bourse d'apprentissage. Fais-les entrer dans les cours d'apprentissage qu'ouvrent gratuitement, certaines entreprises privées. Encourage-les à fréquenter les cours post-scolaires. Aide à les placer chez les artisans, les commerçants, les fermiers. Tu en sauveras ainsi plus d'un de la médiocrité, de la misère, ou de maux plus graves. Un métier est aussi une sauvegarde morale. Et ce faisant, tu paieras au peuple la dette de reconnaissance que tout homme d'origine modeste a contractée envers lui.

(1) Signalons que le bureau universitaire de statistiques(B. U. S.), 5, place Saint-Michel', Paris (5*), renseigne gratuitement sur toutes carrières et débouchés.

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Tu es un homme au service des autres
« La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles « Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour » VERLAINE.

Rapports avec la population
QUE tu le veuilles ou non, on t'observera au village. Tes paroles, tes gestes, tes actes les plus insignifiants seront rapportés, commentés, grossis. Tu t'en apercevras à mille détails : les jeunes gens copieront tes cravates, les villageoises imiteront les robes de ta femme; tu trouveras bientôt, de ta pipe ou de ton chapeau, sept ou huit interprétations plus ou moins fidèles; le retraité, ton voisin, jugera de bon ton de s'abonner au même journal et si ta fille a les cheveux noues d'un superbe ruban rouge, la prochaine sortie de messe sera une éclosion de rubans écarlates. Mais si on imite plus ou moins heureusement tes. bonnes manières, la critique est toute prête à s'exercer à tes dépens. Les langues vont-bon train au village et, dans ce milieu fermé •où les conversations manquent d'aliment, le fait le plus minuscule prend un air d'événement. Les nouvelles ont tôt fait_ d'être transformées, déformées, amplifiées, en courant du lavoir à la boulangerie. * Aussi soigne ta tenue, châtie ton langage, pèse tes propos. Le moindre laisser-aller prêterait à commentaires. Ai-je besoin de te dire que ta vie privée doit être sans reproches ? Tout écart de conduite serait jugé sévèrement. Le peuple qui te confie ses enfants n'a-t-il pas raison d'exiger que tu sois pour eux un modèle d'homme intègre et irrépréhensible ? Ne sois ni trop distant,, ni trop familier. Tu trouveras d’ailleurs peu à te lier. Sans vivre en misanthrope, ne recherche pas la popularité. Il est si facile de briller dans ce petit monde (et tu trouverais des flatteurs !).

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* Evite surtout de prendre parti dans les querelles locales; car tout village a ses clans et qui s'inscrit dans l'un, a les autres pour ennemis. Des opinions, des croyances trop marquées te désigneront également à la médisance populaire. Si tu estimes, en ta conscience, qu'il est de ton devoir de participer à la propagande des idées qui te sont chères, il ne m'appartient pas de te dissuader. Ce conflit entre ton idéal d'homme et ta mission d'éducateur, tu es seul à pouvoir le résoudre. Si tu choisis de militer, attends-toi à te créer des ennuis graves et multiples, à soulever des polémiques et à t'entourer de malveillance. Résigne toi à. ces déboires, c'est le sacrifice du militant, la rançon de l'apôtre. Mais n'oublie pas que l'école est neutre et laïque. En réalité ces désaccords sont rares. Le peuple est bon enfant, il t'accordera vite sa sympathie pourvu que tu cherches à mériter son estime. Et il est facile d'y parvenir, * II y a mille petits services que tu peux rendre : écrire une lettre, remplir une formule, indiquer une adresse. On demandait autrefois, au maître d'école, d'arpenter un champ, de greffer un arbre. Ces coutumes se perdent et c'est dommage. Tu dois être à même de donner une foule de renseignements. Aussi je te conseilles vivement, de te constituer un répertoire soigneusement mis à jour, de toutes les adresses utiles à connaître : dispensaires, hôpitaux, préventoria, sanatoria, orphelinat (adresses, heures de visite, différents services, numéros de téléphones, etc...) caisses de sécurité sociale, de retraite des vieux, d'assistance mutuelle, caisses de crédit agricole, coopératives diverses, direction des services agricoles', inspection du travail, bureaux de placement, etc... Documente-toi sur le fonctionnement des œuvres sociales de la commune et de . la région : assistance médicale gratuite, assistance aux vieillards, aux infirmes, aide aux orphelins, etc... Tu ne seras pas ainsi pris au dépourvu. Un conseil judicieux, donné à bon escient, te gagnera un ami. On prendra confiance en toi, et si ton prestige y gagne, tu auras aussi la satisfaction de pouvoir te rendre utile. * La commune a ses pauvres, ses déshérités. Tu peux les aider en organisant des collectes de vieux effets, des repas pour les vieux, des soupes populaires, en demandant des secours pour les moins aisés. Tout cela sans ostentation, avec toute la discrétion possible, en ménageant les amours-propres. * La commune a ses coutumes parfois désuètes mais que tu respecteras. Tu écouteras (sans sourire) le discours du maire au 14 juillet, et le père Heulin, capitaine improvisé, à qui manque vraiment l'allure martiale, commander à son escouade de pompiers.

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* Au bourg les cérémonies sont choses sacrées. Avec tes élèves, tu t'associeras à celles qui commémorent les joies comme les deuils du village. La représentation de l'école est, d'ailleurs prévue par le règlement dans un certain nombre de cas. Personnellement tu devras assister aux enterrements, t'y faire représenter ou excuser, comme le fait probablement chaque chef de famille. Cet adieu que chacun va porter au disparu est une coutume touchante et chez nous, où on mesure l'estime dont jouissait le défunt à la longueur du cortège funéraire, tu indisposerais les familles en ne t'y associant pas. * Chaque matinée théâtrale, chaque séance de cinéma, chaque excursion que tu auras organisées, te rapprocheront de ton public. Tu auras ta part des succès de l'équipe sportive née de ton initiative et si les jeunes gens prennent plus souvent le chemin de la bibliothèque communale que celui des cabarets, tu seras en droit d'éprouver une fierté légitime. Tout cela bien entendu, ne s'accomplit pas en un jour, ni même en une année. Il y faut du temps et de là persévérance. Ni les échecs, ni les déboires, ni les ingratitudes ne doivent te décourager. Il est à souhaite^ que tu te fixes au village. A cette condition tu pourras faire œuvre durable. Peut-être alors, te décideras-tu à fonder ce « foyer rural » auquel tu songeais depuis longtemps où, aidés des « amis de l'école » et de « l'amicale des Anciens Elèves » tu concentreras les activités péri-scolaires. * Tu t'intégreras ainsi, peu à peu, à la vie du village et tu n'y séjourneras pas en étranger. Préoccupe-toi de tout ce qui t'entoure. Le paysan, le maçon, le boulanger, sont de merveilleux initiateurs. Interroge-les, fais-les parler. Ils sont tout fiers de leur métier et de leur terroir. S'ils sentent que tu y prends un intérêt véritable, ils t'en sauront gré. Ils seront souvent pour tes grands élèves, à qui tu demanderas d'établir de petites monographies locales, des informateurs bénévoles. * Si tu te sens quelque penchant pour les sciences sociales tu pourras te livrer à l'étude de la petite communauté — village ou quartier — au milieu de laquelle tu vis. Il te sera loisible d'y observer les coutumes, les habitudes, les moyens d'existence, le confort, l'hygiène de chaque famille. Naissances, mariages, décès, migrations, professions, salaires s'inscriront chez toi, en tableaux synoptiques. Tu pourras même traduire en graphiques précis l'évolution sociale du groupe humain qui t'entoure, sans en déduire toutefois des règles immuables ou des lois prophétiques, car la vie se rit des chiffres et des prévisions. Peut-être y découvriras-tu cette saine philosophie, élixir précieux de sagesse populaire.

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Tu seras malgré tout un bon ouvrier
« Penche sur les chemins où l'homme doit servir Ton âme comme un vase. » (Comtesse DE NOAILLES).

« Non je ne trouve point de fatigue si rude Que l'ennuyeux loisir d'un mortel [sans étude » BOILEAU.

TU SERAS SEUL
TU es parti avec la foi et l'enthousiasme de la jeunesse et te voici aux prises avec les premières difficultés. Tu avais bâti des châteaux en Espagne avec la belle confiance qu'on peut avoir à vingt ans. Et tu te retrouves dans un hameau perdu. Pas de gare, pas de poste, quelques maisons éparses. Comme horizon, la ferme d'en face, comme promenade le chemin vicinal, poussiéreux l'été, boueux l'hiver. La maison d'école a été construite en même temps qu'on élaborait les premières lois scolaires, aux temps héroïques de la troisième République. A une époque où on se souciait plus de la solidité que du confort et de l'hygiène. Peut-être a-t-on remplacé l'ancien puits par une pompe. L'eau courante reste un luxe. Tu seras donc mal logé, mal chauffé, et séparé du monde par des kilomètres de chemins, des hectares de culture et de solides conventions locales. Ici la petitesse des esprits est en rapport avec l'étroitesse des lieux. Et tu trouveras peu à te -lier. On t'enviera, on te jalousera, on te méprisera, on essaiera de te mêler aux querelles, de t'attirer dans un clan ou dans l'autre. Ne crois pas à la, légende de l'instituteur respecté de tous, choyé par la population qui traduit sa reconnaissance par nombre de petits présents. Ce temps est révolu. Estime-toi satisfait si on respecte ta fonction. Ne compte sur aucun guide, sur aucun conseiller. Même dans les écoles urbaines, les collègues ont eux-mêmes -fort à faire. L'inspecteur te visitera une fois l'an si sa circonscription n'est pas trop chargée. Ses quelques conseils ne suffiront pas à t'acclimater.

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Aux prises avec les difficultés domestiques et la gêne d'un salaire toujours insuffisant (tu connaîtras les fins de mois angoissantes !) avec les soucis du métier et les exigences de l'opinion publique, tu-sentiras aux heures de découragement, ton enthousiasme se tarir, ta foi chanceler et tu devras faire appel à tout ton courage pour ne pas te laisser glisser vers la routine et l'ennui. Là est le danger. Comment y échapper ? SOIS PROBE : Si tu fondais un commerce, si tu dirigeais une industrie, tu aurais à cœur j'en suis sûr de fournir les clients dé bonne marchandise, de tenir tes affaires en ordre, et de veiller à la réputation de ta maison. Et bien, cher camarade, tu es ce commerçant, tu es cet industriel (bénéfices mis à part !). Ta maison c'est l'école. Tu es comptable de sa réputation et tu dispenses une marchandise précieuse entre toutes : la science. Je sais bien que pour cette tâche ingrate, l'Etat ladre ne t'alloue que des subsides. Tu ne demandais pas la richesse, mais un peu d'aisance, nécessaire à la dignité de ta fonction. Malgré tout, ami, pour toi, pour l'école et surtout pour ces enfants que tu as à charge, sois un bon ouvrier. Un de ceux qui, à la fin d'une vie bien remplie, à l'heure où on se trouve face à face avec soi-même, peuvent^ sans crainte jeter un regard en arrière. * ** TU TRAVAILLERAS A TON ÉDUCATION PROFESSIONNELLE A) TU T'ADAPTERAS Pour toi, jeune instituteur, jeune institutrice, il s'agira d'abord d'une adaptation. Même si tu te sens une vocation, même si tu possèdes les qualités de cœur et d'esprit nécessaires, même si tu as la chance d'être préparé au métier par l'école normale, il faudra t'acclimater. Physiquement,, le travail qui t'est dévolu est pénible. Tu ne te doutes pas de l'énergie qu'il te faudra déployer. Ne t'étonne pas de te retrouver, le soir, la tête vide et le dos douloureux. Tu apprendras, par besoin, à économiser tes forces. Et l'accoutumance aidant tu deviendras plus résistant. Moralement ce sera beaucoup plus difficile. Car il n'y a pas une école, mais des écoles. Et tu devras te comporter différemment suivant que tu enseigneras à la ville où à la campagne, dans une région agricole ou industrielle, dans un

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quartier bourgeois ou une cité populaire. Tu devras te pénétrer des coutumes locales, des façons de juger et de penser, de l'esprit de la population. Adaptation délicate, crois-moi, et pour laquelle il faut du doigté et de l'intelligence. Et ce monde enfantin qui, toute ta carrière va te faire escorte, es-tu sûr de le bien connaître ? de savoir le mener ? Les quelques conseils que t'ont donnés tes professeurs ne suffiront pas à te tirer d'embarras. Ici, seule la pratique compte. Et il te faudra des années pour apprendre à lire dans l'âme enfantine et pour t'assimiler les manières d'enseigner, si nombreuses et si subtiles. "Si la place ne m'était comptée, j'essaierai de tracer un portrait du maître modèle et d'esquisser une psychologie de l'éducateur. Car on s'est peu préoccupé jusqu'ici de vérifier les aptitudes des jeunes gens qu'on recrutait pour les destiner à l'enseignement. Amour des enfants, patience, maîtrise de soi, fermeté de caractère, dignité personnelle, faculté d'adaptation, aptitude à communiquer des connaissances, sont les qualités qu'on s'accorde à trouver nécessaires aux! aspirants à la fonction enseignante. Et cependant on s'obstine à confondre instruction et enseignement et on continue à ne demander aux futurs maîtres qu'un bagage de connaissances vérifiées par des examens ou concours plus ou moins arbitraires. Et même dans les Ecoles Normales on prend soin beaucoup plus de la formation intellectuelle que de l'adaptation professionnelle. " B) TU ÉTENDRAS PROFESSIONNELLE SANS CESSE TA CULTURE

Tu vas parer au plus pressé et tu n'auras pas d'abord le temps d'approfondir. Tes préparations hâtives seront superficielles, tu courras aux textes officiels indispensables. Tu te contenteras de l'essentiel, c'est une période de tâtonnements, inévitable. Un jour enfin, tu disposeras d'un fonds suffisant pour te permettre de souffler et de revenir en arrière. Refais alors pas à pas le chemin parcouru ; élague, complète, remanie. C'est l'époque où tu essaieras de méthodes qui te conduiront tout naturellement aux sciences qui traitent de l'éducation. Et tu rouvriras les manuels de pédagogie et de psychologie que tu avais rangés au plus profond d'un placard, tu les reliras non plus en candidat qui prépare un examen, mais en praticien qui cherche à être éclairé et alors, mais alors seulement, tu en pénétreras tout le sens. Il m'eût été facile de te dire « va d'abord aux sources », mais ce conseil était inutile.

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Il faut avoir tout tenté, avoir échoué souvent, en un mot il est nécessaire de tâter du métier avant de penser à consulter ceux qui font autorité en la matière. Car l'art d'éduquer a ses classiques qu'il ne t'est pas permis d'ignorer. . Médite-les, fais-en ton profit et tiens-toi au courant, : cette science comme les autres progresse tous les jours. A toi de savoir choisir. Et garde-toi de confondre les ouvrages séduisants, qui bénéficient' d'un engouement passager, avec les œuvres sérieuses qui seront consacrées. Pense aussi que tu fais partie d'une administration. Comme les autres, elle est soumise à des lois, à des règlements qui se succèdent et se superposent. Tu auras besoin, tôt ou tard, d'en référer aux textes officiels. Il existe à ce sujet des codes pratiques (voir bibliographie). ., Et par la lecture attentive des bulletins officiels, mets-toi à jour. C) TU TE CULTIVERAS Déjà une préparation de classe sérieuse t'obligera à étendre tes connaissances. Mais cela n'est pas suffisant. Non seulement il faut dominer son enseignement, mais il faut sortir du cadre professionnel. Avant d'être un éducateur, tu dois être un homme et mieux encore un honnête homme. Seul dans ton hameau, dans une atmosphère un peu étouffante, comment échapper au train-train quotidien, à l'ennui, et à cette insidieuse paresse intellectuelle si séduisante et si commode ? Un bon moyen : cultive-toi. Ce n'est pas une échappatoire, mais une sauvegarde. Persuade-toi, qu'en comparaison de la somme des connaissances humaines, ton bagage scolaire — si utile et si nécessaire qu'il soit — est bien léger. C'est un premier degré, mais tu dois franchir les autres. Sors du cercle étroit de ton village ou de ta petite ville, Jette tes regards plus haut et plus loin. « Tout lasse excepté de comprendre. » écrivait Virgile. Y a-t-il une joie plus pure que de lire un bon livre, d'écouter un épisode de musique ou de contempler une toile célèbre et de méditer sur ces œuvres longuement ? L'étude est à l'âme ce que l'exercice est au corps. Elle lui donne force et santé. Comme à un baptême de l'air, à mesure qu'on s'élève, l'horizon s'élargit, la vue s'étend plus loin et peut embrasser l'ensemble du paysage en même temps que les détails s'amenuisent et, telle la chèvre de Monsieur Seguin, sur sa montagne, on s'étonne d'avoir pu tenir dans ce cadre minuscule. * **

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Je sais bien que tu manques de temps et de moyens pour te cultiver. Tu es loin des bibliothèques abondantes, trop pauvre pour acquérir les livres indispensables mais coûteux. Sois patient, c'est une question d'organisation. Il ne s'agit pas de te lancer dans toutes sortes d'études qui resteront inachevées. Tu avanceras pas à pas. Tiens compte du temps dont tu disposes, de tes goûts, de tes aspirations. Un sujet t'intéresse-t-il ? Commence par là : Etudie-le, documente-toi, approfondis. Pourquoi ne mettrais-tu pas au net une petite étude sur cette question ? Simplement pour ta satisfaction personnelle. Point n'est besoin d'être publié pour écrire. Et ne crois pas à 1' « inaccessible ». Aucun temple ne t'est fermé. Il suffira que tu entr'ouvres la porte. Et ,ne confonds pas ignorance et insensibilité. Tu n'es pas musicien dis-.tu ? pourtant as-tu sans tressaillir ouï Massenet ou Wagner ? Liszt ou Chopin ne t'ont-ils pas ému ? Tu n'es pas poète ? mais les spectacles de la nature te laissent-ils froid ? Tu comprends Manet, mais Renoir te laisse indifférent ? Cela viendra. Il suffit que tu n'y sois pas rebelle. Mais ne joue pas la froideur par une sorte de faux amour-propre. Essaie de t'initier et peu à peu tu comprendras. Il existe d'excellents guides pour les néophytes. Bien sûr un mentor serait préférable et te ferait gagner du temps, mais n'y compte pas trop. Et peut-être éprouveras-tu plus de plaisir à cheminer seul. Rejette les, opinions toutes faites, révise tes jugements, essaie de t'orienter en te fiant à ton intuition, à ton bon goût. Tu iras d'abord à tâtons puis plus sûrement. Bien des choses se montreront -sous un aspect, nouveau que tu n'avais pas soupçonné. Et quand tu les auras dépouillées de leur gangue, un jour t'apparaîtront la beauté et l'harmonie. A la découverte de ces trésors cachés, ton âme y aura gagné en sensibilité, en noblesse, et aussi en jeunesse. * ** Comprendre c'est aussi douter. C'est éviter l'omniscience et le pédantisme des ignorants; c'est lutter contre le culte du nombre et de l'absolu. Plus tu étudieras et plus tu t'apercevras que le doute est à la base de toute science. De la morale — la plus relative des sciences — aux mathématiques les plus exactes, tout n'est qu'approximation. Et tu comprendras mieux l'immense effort des chercheurs lancés à la poursuite de la Vérité. D'une vérité qui se dérobe et fuit vers un -inconcevable infini. Et tu te sentiras plus humble.

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La Pédagogie science en marche
« L'éducation est une opération par laquelle un esprit forme un esprit et un cœur forme un cœur ». « C'est dans le problème de l'éducation que gît le grand secret du perfectionnement de l'humanité ». Jules SIMON.

TU t'es empressé, les examens passés, de mettre au rebut les livres ennuyeux et d'oublier les austères leçons de _ pédagogie en promettant qu'on ne t'y reprendrait plus. Mais tu y reviendras l'âge et l'expérience aidant. Car il est difficile, pour nous, d'y rester indifférent. Et la pédagogie est aujourd'hui une science véritable. Elle a son histoire et ses titres de noblesse. Elle a ses pionniers, ses chercheurs et si elle n'a point fait de .martyrs, c'est qu'elle est d'essence pacifique et ne tend qu'au bonheur de l'humanité. Aujourd'hui on s'y spécialise car, s'aidant des autres sciences, elle a progressé comme elles. Moins spectaculaires peut-être que dans d'autres domaines les résultats acquis comptent pourtant et d'importantes découvertes ont été faites. Malheureusement, soit scepticisme, soit manque d'appui officiel, doctrines ou travaux n'ont souvent pas reçu d'applications pratiques. Et on continue dé marcher à tâtons en demandant la lumière aux procédés empiriques les plus décevants. Pourtant, à l'égal des autres sciences, quoique moins populaire, la pédagogie offre aux chercheurs des horizons nouveaux et un vaste champ d'expérience à peine exploré. Veux-tu, jeune ami, que nous cheminions en simples curieux, dans le domaine déjà défriché ? Guide peu disert, je tâcherais de t'éviter l'ennui des digressions et nous nous contenterons de suivre la route jalonnée, par les pionniers en marquant d'une pierre le passage de chacun d'eux. DES DIVISIONS DE LA PÉDAGOGIE La pédagogie disent les manuels « c'est la science de l'éducation ». Essayons d'être plus précis en disant que la pédagogie considérant comme sujet l'homme à éduquer se pose les questions suivantes : Quel est le but à atteindre ? Comment atteindre ce bût ?

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Ainsi tu comprendras mieux, que la pédagogie est surtout une science faite de polémique. Suivant ses convictions religieuses ou politiques, ses aspirations morales ou philosophiques, chacun lui assignera un but particulier. D'où formation d'une pédagogie DOCTRINALE, querelle jamais épuisée à laquelle nous n'avons point à participer ici. Par ailleurs les progrès des sciences qui étudient l'homme dans son corps, son esprit et son comportement (biologie, physiologie, sociologie, etc..., ont incité * les chercheurs à mettre en harmonie les moyens d'éducation avec la nature humaine, d'où naissance d'une pédagogie TECHNIQUE ou SCIENTIFIQUE, la seule qui soit susceptible par ses réalisations pratiques, de venir en aide aux éducateurs.

HISTOIRE BRÈVE DE LA PÉDAGOGIE CONTEMPORAINE «Le développement des sciences expérimentales au dix-neuvième siècle et « l'esprit expérimental » qui régnait à cette époque furent à l'origine de la pédagogie scientifique. Nous ne citerons que les noms et les ouvrages les plus marquants. Dès 1881 PREYER (Allemagne) publiait un livre sur « l'âme de l'enfant » et TAINE (France) ses « notes sur. l'acquisition du langage chez l'enfant ». En 1882, STANLEY HALL (U. S. A.) véritable fondateur de l'étude scientifique de l'enfant, publie son livre « Adolescence », fonde la « Clark University », centre de recherches psychologiques et lance la première revue pédagogique : « The pédagogical Seminary and journal of Genetic Psychology ». En 1890, J.-M. CATTEL (U. S. A.) publie les épreuves des premiers tests mentaux. En 1892, J. D.EWEY (U. S. A.) fonde la première école expérimentale où épreuves et tests étaient essayés directement sur des enfants ou des adolescents. A partir de 1900, le nombre des chercheurs s'accroît et les productions pédagogiques deviennent nombreuses et variées. En FRANCE, BINET a fait prévaloir la méthode des tests aujourd'hui utilisée par tous les chercheurs. La publication de son « échelle métrique de l'intelligence », premier essai de mesure de l'intelligence humaine, peut être considérée comme un des événements marquants du mouvement pédagogique. Une société A. Binet fut fondée qui continue

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son œuvre et publie les résultats obtenus dans des bulletins (voir bibliographie). Signalons en France les noms de PIERON, BLONDEL, JANET, DUMAS, WALLON, dont les œuvres sont suffisamment connues pour que nous n'en parlions pas plus longuement. Des écoles expérimentales furent ouvertes en France. Nées d'initiatives privées certaines fonctionnent encore. Citons « L'ECOLE DES ROCHES », le COLLEGE DE LA JONCHÈRE, à Rueil (principes Montessoriens) et « L'ENFANCE HEUREUSE », de Bougival. Signalons encore- la formation du groupe de « l'Education Nouvelle » et « l'Ecole Nouvelle Française », dirigée par Cousinet. La volonté de rénovation de l'enseignement en France a reçu une consécration .officielle par la création d'une « Commission de l'enseignement » présidée actuellement par H. Vallon. En ANGLETERRE, J. SULLY fonda la « Child Study Society ». Par la suite, l'Angleterre, pays industriel, orientait sa pédagogie vers des fins économiques, par la création d'un « Institut de psychologie industrielle », par des cours spéciaux d'orientation professionnelle, par des enquêtes dans les usines et entreprises commerciales, etc... Citons les travaux de C. Spearman sur le fonctionnement de l'Intelligence: Enfin « l'éducation Act », sorte de réforme générale de l'enseignement publié en mil neuf cent quarante-quatre, apporte des changements profonds dans l'organisation de l'école en Angleterre. C'est une des rares réformes officielles qui accorde à la psychologie individuelle, la place qui lui revient. En ALLEMAGNE : 1905 : ouverture à Leipzig d'une école d'expérimentation. 1906 : fondation d'Instituts de pédagogie expérimentale à Leipzig et à Berlin (par W. Stern). En 1922 : Munster crée un institut orienté vers l'expérimentation. A partir de 1930, seule la pédagogie appliquée à l'art militaire restait viable en Allemagne. Les études expérimentales les plus valables furent faites par E. Meumann. La SUISSE par contre a pris une part active au mouvement scientifique en pédagogie. CLAPARÊDE (mort en 1940) fut le fondateur de l'INSTITUT J.-J. ROUSSEAU et Fauteur de l'ouvrage « Psychologie de l'enfant et pédagogie expérimentale ».

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L'Institut J.-J. Rousseau, véritable école d'initiation aux méthodes expérimentales orientées vers des fins éducatives, forme ensuite nombre.de maîtres. Des chercheurs y trouvent un climat favorable et Çlaparède a eu en PERRIÈRE, PIAGET et DOTTRENS, pour ne citer que les plus connus, de dignes continuateurs. Des « cahiers de pédagogie expérimentale et de psychologie de l'enfant » ont déjà été publiés ainsi que la « collection d'actualités pédagogiques », ouvrages précieux pour tous les éducateurs. Dottrens a créé en 1930 « l'ECOLE DU MAIL », école publique qui sert à la fois d'école d'application aux élèves-maîtres et de champ d'investigation aux chercheurs. En BELGIQUE, c'est SCHUYTEN qui a fondé le premier Institut de pédagogie. Les travaux de DECROLY sont universellement connus, particulièrement ceux qui concernent la théorie de la globalisation, les centres d'intérêt et associations d'idées dont nous reparlerons. Actuellement une section de pédagogie existe dans la plupart des grandes universités belges. En ITALIE, le nom de Madame MONTESSORI domine tous les autres. Elle peut être considérée comme une des plus grandes novatrices de notre époque. Ses travaux ont influencé et modifié profondément les techniques des écoles fraternelles. Mais dès l'avènement des fascistes au pouvoir, la pédagogie italienne a été mise au service de la propagande politique. LA PRODUCTION PEDAGOGIQUE RUSSE est assez peu connue. En ESPAGNE, au PORTUGAL, en HOLLANDE, en POLOGNE même, d'excellents ouvrages ont paru, que le cadre restreint de cette étude ne permet pas de mentionner. COMMENT LES DIFFÉRENTES SCIENCES ONT CONTRIBUÉ AU DÉVELOPPEMENT DE LA PÉDAGOGIE De nombreuses sciences, nous l'avons dit, sont venues épauler la recherche pédagogique. a) APPORT DES SCIENCES MEDICALES : elles étudient le comportement organique de l'enfant et cherchent à établir des rapports avec le comportement physique, intellectuel et Amoral. Citons parmi les problèmes de médico-Pédagogie, celui de l'hérédité (dans quelle mesure l'enfant

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hérite-t-il des caractères de ses ascendants), celui des « moments biologiques » qui a mis les chercheurs sur la voie de la découverte des « âges d'acquisition scolaire ». Existe-t-il un âge de la lecture, un âge de l'écriture, un âge du dessin ? Qu'on songe à l'importance de l'étude de la croissance et des crises psychologiques qu'elle détermine chez l'enfant. Des observations, pleines d'imprévu ont aussi été faites sur la période prénatale, depuis l'embryon jusqu'au nouveau-né. Les recherches relatives aux glandes endocrines (thyroïdes, capsules surrénales, etc...) ont expliqué bien des anomalies enfantines et facilité le traitement des enfants anormaux. C'est encore la médecine qui a établi des rapports entre l'alimentation et le rendement scolaire, qui a fait progresser l'hygiène scolaire et institué le contrôle médical à l'école. Derrière le pédagogue, le médecin, homme de laboratoire réfute, guide et cherche. b) L'APPORT DE LA SOCIOLOGIE Le moins qu'on puisse dire est que l'école se socialise. Elle n'est plus un milieu fermé, étranger à la vie extérieure. Elle tente, de plus en plus, des incursions dans la société qui l'entoure. De véritables enquêtes sociales ont été menées, qui ont servi à la détermination des programmes d'enseignement. De nombreuses données sociales sont ainsi entrées dans ces programmes. Ainsi en arithmétique : prix et cours réels des marchandises, placements d'argent, prestations familiales et sécurité sociale, salaires, transports, etc... En histoire : étude de la civilisation aux différentes époques. En géographie : étude des statistiques diverses, de la démographie, etc... Pour-élaborer des manuels plus efficaces, on a cherché à établir des vocabulaires formés des mots les plus usuels (G. Dottrens : vocabulaire fondamental du français). On a étudié les jeux des enfants, on a tenté, par le travail par équipes et les coopératives scolaires, d'habituer l'enfant à la vie en société. On essaie de l'intéresser aux divers milieux sociaux par de petites enquêtes dirigées et des fichiers de documentation1. Enfin la division du travail, la spécialisation, les besoins du marché de la main-d'œuvre d'une part, l'étude des aptitudes individuelles, d'autre part, ont conduit à l'organisation de l'ORIENTATION PROFESSIONNELLE avec ouverture de centres d'orientation, formation de conseillers spécialisés, établissement de tests éprouvés, etc...

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Parallèlement il a fallu organiser l'ORIENTATION SCOLAIRE destinée à diriger les jeunes gens désireux de prolonger leur scolarité vers le genre d'études le mieux adapté à leur personnalité. Dans un monde de plus en plus préoccupé des nécessités économiques, il est à prévoir que l'enseignement tendra de plus en plus vers des fins sociales. Quelques-uns ne demandent-ils pas des programmes uniquement accommodés à la vie pratique et visant à des buts utilitaires ? Encore ce savoir pratique, précieux viatique pour des lendemains meilleurs, ne doit être à notre avis que le complément de la formation intellectuelle et morale. Il est certain, par ailleurs, que le problème de la main-d'œuvre va donner à l'orientation professionnelle et même à l'orientation scolaire une importance primordiale. Verrons-nous demain un organisme d'état, régler à l'aide de statistiques précises, les échanges de main-d'œuvre,, contrôler l'offre et la demande sur le vaste marché du travail,, diriger et orienter la masse des aspirants vers les secteurs dépourvus, transformant la nation en une termitière géante ? Cela reste dans le domaine des possibilités, mais bien des problèmes sont encore à résoudre pour les sociologues et aussi pour les psychologues de l'avenir. c) APPORT DE LA PSYCHOLOGIE II est certain que la psychologie s'est développée à la manière d'une sciencechampignon. Elle sert actuellement de tuteur à la pédagogie et elle occupe dans notre enseignement une place si importante qu'il nous a semblé nécessaire de lui consacrer un chapitre particulier.

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La Psychologie clé d'or de l'éducation
On n'enseigne pas ce que l'on sait' On enseigne ce que l'on est ». JAURES « L'éducation est de tous les. âges, elle commence et finit avec nous ». KANT.

LA psychologie, hier science obscure, domaine réservée aux spécialistes, est maintenant entrée dans la pratique. De nombreux articles de vulgarisation ont été publiés et le succès des ouvrages traitant des grands problèmes psychologiques, montre combien ces questions intéressent le public des. éducateurs. Mais la psychologie reste encore, en France surtout, une science de laboratoire, abstraite et sèche, qui rebute les néophytes. C'est pourquoi nous essayerons, jeune camarade, de dégager l'essentiel des études entreprises et de ne retenir que ce qui trouvera une application pratique et directe dans le cadre de ta petite école. Tous les ouvrages actuellement parus peuvent se ranger sous, une des trois rubriques suivantes : 1. — Etude de l'évolution de .l'individu. 2.— Etude des différences entre individualités ou psychologie différentielle. 3. — Etude de l'individu dans sa nature concrète. I. — DE SA NAISSANCE A SA MORT L'INDIVIDU ÉVOLUE Cette évolution est surtout sensible pendant l'enfance et c'est d'ailleurs la seule période qui nous intéresse ici. On a longtemps considéré l'enfant comme un « adulte en miniature ». L'attitude de nombreuses personnes est probante à cet égard. Ou elles jugent l'enfant avec leur mentalité d'adulte ou elles essaient de se mettre à sa portée et ne réussissent alors qu'à faire preuve de la plus ridicule niaiserie. Quoique l'enfant soit « un adulte en devenir » il semblait nécessaire d'étudier les différentes étapes de son évolution.

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De nombreuses études, dont quelques-unes aujourd'hui fort connues, ont été faites à ce sujet. Elles concordent à peu ^près toutes et nous citons celles qui nous semblent les plus représentatives dans ce domaine : Claparède (1) a noté de la façon suivante l'évolution de l’enfant : I. — STADE D'ACQUISITION ET D'EXPÉRIMENTATION. 1er année : intérêts perceptifs. 2e et 3e année : intérêts glossiques (langage). 3 à 7 ans : intérêts généraux. 7 à 12 ans : intérêts spéciaux et objectifs. II — STADE D'ORGANISATION ET D'ÉVOLUTION, de 12 à 18 ans et plus avec : Intérêts sentimentaux. Intérêts éthiques et sociaux. Intérêts spécialisés. Intérêts se rapportant au sexe. III. — STADE DE PRODUCTION ou période de travail (âge adulte). Les différents intérêts convergent vers un intérêt supérieur qui peut être soit un idéal, soit un intérêt de conservation personnelle. A. PERRIERE a établi le tableau ci-après : PREMIERE ENFANCE : de o à 6 ans : dominante la sensorialité. De o à 2 ans : sensorialité tactile. De 2 à 4 ans : sensorialité musculaire. De 4 à 6 ans : sensorialité imitative. SECONDE ENFANCE : de 6 à 12 ans : dominante l'imitation. De 6 à 8 ans : imitation sensorielle. De 6 à 10 ans : imitation pure. De 10 à 12 ans : imitation intuitive. ADOLESCENCE : de 12 à 18 ans : dominante : l'intuition. De 12 à 14 ans : intuition : intuition imitative. De 14 à 18 ans : intuition pure. De 16 à 18 ans : intuition rationnelle. JEUNESSE : de 18 à 22 ans, dominante : la réflexion De 18 à 20 ans : raison intuitive. De 20 à 22 ans : raison pure. (1) Psychologie de l'enfant et pédagogie expérimentale.

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Enfin H. WALLON dans « l'évolution psychologique de l'enfant » décrit minutieusement les étapes successives de l'évolution enfantine que nous résumons ci-après. Premiers mois de la vie, besoins biologiques et physiologiques ; premières semaines : la nutrition et le sommeil occupent toute la vie de l'enfant. L'activité motrice n'est elle-même qu'une conséquence des besoins alimentaires. Puis les mouvements se développent et se précisent. A partir du troisième mois le bébé passe son temps à perfectionner ces mouvements. Les réactions affectives, d'abord liées aux besoins physiologiques se différencient peu à peu. A SIX MOIS l'enfant peut exprimer son affectivité d'une façon assez variée pour traduire les émotions nées du contact avec l'entourage. C'est une étape capitale. L'intérêt pour les couleurs commence aussi à se manifester. A LA FIN DE LA PREMIÈRE ANNÉE les différentes sensibilités se coordonnent progressivement. « La voix affine l'oreille et l'oreille assouplit la voix ». Les objets s'individualisent. L'enfant déplace la main pour la suivre du regard et jette les objets par terre pour en entendre le bruit. PENDANT LA DEUXIÈME ANNÉE la marche et le langage se développent ce qui facilite les contacts avec l'entourage. La personnalité s'affirme. A TROIS ANS début de la crise d'opposition et aussi d'imitation. L'enfant distingue mieux les objets, les groupe, les classe selon leur aspect extérieur. VERS QUATRE ANS l'enfant commence à régler son attitude sur ce qu'il peut être ou paraître : il aime rire et faire rire; il joue son petit personnage. Il comparé et se compare : d'où émulation et besoin de camaraderie. Il peut s'occuper à une tâche donnée et est capable d'observer et de se détacher dû concret. Il perçoit des lignes, des directions, des positions, des signes graphiques. DE 4 A 6 ANS l'intérêt se déplace du moi, vers le monde extérieur. Ce passage est lent et malaisé. Il est difficile de détourner l'attention de l'enfant d'un objet ou d'une situation donnée. 6 ANS âge scolaire. DE 7 A 12 ANS : période de l'objectivité liée à l'activité L'enfant prend goût aux choses, aime à les manipuler; à les transformer ; à les détruire. II fait un choix parmi ses camarades. De petites sociétés s'organisent. L'enfant prend notion de sa personnalité. L'AGE DE LA PUBERTÉ : L'enfant s'intéresse à son être intime. Pour l'adolescent bien des mystères restent à éclaircir dans tous les domaines. C'est pourquoi il se montre insatisfait, inquiet, qu'il éprouve un besoin de possession poussé vers des perspectives nouvelles et qui paraissent sans fin.

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« II est contre nature, précise H. Wallon, de traiter l'enfant fragmentairement. A chaque âge il constitue un ensemble indissociable et original. D'ans la succession de ses âges il est un seul et même être en cours de métamorphose. Faite de contrastes et de conflits, son unité n'en sera que plus susceptible d'élargissement et de nouveauté. » Hâtons-nous de dire et la description des âges successifs de H. Wallon le fait mieux comprendre, qu'il n'existe aucune cloison étanche entre ces divers compartiments. Les âges notés par Claparède et Perrière ne sont donnés qu'à titre indicatif et peuvent varier suivant la nature de l'enfant et le milieu où il vit. Ce qui reste certain c'est que chaque individu franchit toutes les étapes indiquées et toujours dans le même ordre chronologique. Pour nous, éducateurs, ces études sont du plus haut intérêt, puisqu'elles vont nous permettre de distribuer, suivant les âges, la matière à enseigner et, partant, d'établir des programmes plus en rapport avec les possibilités de l'enfant, aux différents stades de son développement. Si cela n'a pas encore été parfaitement réalisé, il faut dire, à la décharge des auteurs de programmes, que ^ cette liaison théorie-pratique n'est point tellement aisée et qu'il faut, pour la réaliser, vaincre maintes résistances et franchir quantités d'obstacles. Dans un autre ordre d'idées, une description précise de l'évolution individuelle, facilite le dépistage des anormaux et peut permettre la mesure relative du degré d'arriération. II - IL N'Y A PAS DEUX INDIVIDUS EXACTEMENT SEMBLABLES La psychologie individuelle part de ce principe qu'entre deux individus, si comparables soient-ils, il existe toujours, du point de vue psychologique, une différence sensible. Autrement dit, il n'existe pas, en fait, deux individualités exactement superposables. Cette constations si banale qu'elle paraisse, conduit l'éducateur au dilemme suivant : Education individuelle ou éducation collective ? On peut objecter que l'éducation individuelle n'est accessible qu'à un petit nombre de privilégiés et que le propre d'une éducation bien conduite est de chercher à concilier la vie individuelle et la vie sociale. Mais les détracteurs de l'éducation collective ne manqueront pas de faire remarquer le défaut d'un système qui consiste à distribuer à chacun une commune mesure sans tenir compte des « capacités » individuelles.

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Reste à essayer d'individualiser, dans la mesure du possible, l'enseignement collectif. Plusieurs solutions sont possibles. Citons en deux. a. — Celle qu'ont adopté les auteurs de programmes officiels et la grande majorité des maîtres et qui consiste à adapter l'enseignement à un individu type moyen (qui reste à déterminer d'une façon rigoureuse). En ce qui concerne les programmes destinés à une vaste collectivité, il était difficile de procéder autrement. Pour les maîtres, la plupart opèrent d'une façon empirique, essayant d'ajuster leur enseignement au niveau moyen de la classe, niveau choisi plus ou moins bas suivant le tempérament ou les idées de chacun. b. — Celle prônée, et de plus en plus, par les psychologues modernes et qui vise à un enseignement sur « mesure ». Encore faut-il, pour que cet enseignement garde son caractère collectif, qu'on puisse grouper des élèves d'aptitudes adéquates. D'où nécessité d'établir des points de comparaison et de pouvoir doser les valeurs individuelles. C'est à Binet que revient l'honneur d'avoir le premier tenté la mesure de l'intelligence en établissant son « Echelle métrique de l'Intelligence ». La psychologie utilisait déjà la méthode des tests dont nous parlerons plus loin. On a essayé, en recourant aux statistiques et surtout au calcul des corrélations, d'établir les lois auxquelles obéissent les différences individuelles. Ainsi est née la psychologie différentielle. Les études faites ont porté sur le milieu, l'hérédité, le sexe, l'âge, la race, etc... tous facteurs responsables de ces différences entre individus. Disons que les débats ouverts à ce sujet ne paraissent prêts d'être clos. III. — L'AME, DOMAINE MYSTÉRIEUX Tandis que le psychologue procède à des mesures expérimentales et s'efforce souvent d'isoler les éléments de la personnalité pour les mieux étudier, l'éducateur se trouve aux prises avec des enfants en chair et en os, des « unités » douées d'aptitudes diverses, exerçant leur attention, leur mémoire, leur imagination, enfin des enfants qu'il doit instruire longuement. C'est pourquoi nous nous intéressons surtout à l'étude des fonctions psychologiques qui sont liées au problème de l'apprentissage. L'apprentissage, au sens psychologique du mot, c'est l'adaptation de l'individu à toutes les situations auxquelles il doit faire face dans la vie, c'est aussi le perfectionnement progressif dû

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à l'exercice. L'apprentissage, commun dans une certaine mesure aux animaux et aux hommes, revêt donc des formes multiples, On peut distinguer : Le dressage. L'apprentissage par « tâtonnements », par essais et par erreurs ou autodressage. L'apprentissage par imitation. L'apprentissage intellectuel qui est la forme supérieure de l'apprentissage. L'apprentissage, le « learning » comme l'appellent les américains obéit à des lois fixes. LOIS DE L'HABITUDE : l'individu, transporté dans des milieux différents, s'acclimate, s'endurcit, s'accoutume : c'est l'ACCOUTUMANCE. L'organisme s'habitue au froid, au chaud, à la douleur, à la faim, à la soif. Mithridate s'était accoutumé au poison. L'aviateur s'entraîne à respirer à haute altitude et le plongeur à rester sous l'eau de longues minutes. L'entraînement des sportifs, l'immunisation biologique sont des phénomènes dus à l'accoutumance. Un mouvement, un exercice est plus vite fait et se fixe mieux si on le répète souvent, c'est LA LOI DE L'EXERCICE. On apprend à taper à la machine, à jouer du piano À force d'exercices répétés et les doigts finissent par se placer d'eux-mêmes. Il faudra au jeune enfant des exercices nombreux pour arriver à écrire et lire couramment. Encore faut-il que ces répétitions ne soient-point trop espacées.. Des résultats différents sont obtenus suivant que les exercices sont plus ou moins longs et plus ou moins rapprochés : ce sont les lois de RÉGENCE ET D'INTENSITÉ. Les exercices espacés sont souvent préférables à des séances trop fréquentes. L'expérience seule peut fixer la fréquence de ces répétitions! (loi de Jost). On a observé également qu'après un repos assez long et en l'absence de tout exercice, des progrès surprenants s'étaient réalisés. Il s'est produit une sorte de décantation que les psychologues appellent la « maturation biologique ». On n'arrivait pas à apprendre un morceau de violon et on est tout étonné de l'exécuter correctement quelques, jours après. Le problème incompris aujourd'hui sera résolu demain. Quel maître n'a constaté les progrès parfois étonnants réalisés par ses élèves pendant les vacances, en l'absence de tout travail scolaire ? Les leçons de l'année ont porté leurs fruits. Tout acte qu'exécuté un individu laisse donc en lui une trace, ce qui prouve l'existence d'une « mémoire organique ». Mais la répétition ne suffit pas au montage de ce mécanisme qu'est l'habitude. Un certain dosage des difficultés,

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une gradation des exercices, facilitent et accélèrent l'acquisition de l'habitude. On apprend à monter des gammes avant de jouer Lizt, on fait des bâtons avant d'écrire les mots entiers. Remarquons que cette observation souffre de nombreuses exceptions. Nombre de gens se sont lancés à bicyclette avant d'avoir appris à pédaler ou à se tenir en équilibre. Disons toutefois que l'intervention de facteurs psychiques est prépondérante : intérêt, attention, volonté, intelligence aident à l'acquisition des habitudes. « On ne fait rien de bien à contre-cœur », constate le populaire. Un intérêt spontané, une attention volontaire, précipitent la marche du progrès, Un, éducateur adroit s'efforcera d'éveiller la curiosité de ses élèves ou d'obtenir leur adhésion et devra pour cela tenir compte de leurs désirs. Il serait préférable même, que l'enfant commence de lui-même : c'est là un des principes de la méthode active. Notons, pour conclure, que l'habitude est un facteur de progrès, qu'elle permet une plus grande rapidité, une plus grande précision et élimine les mouvements inutiles, libérant ainsi une partie de notre énergie qui peut être employée à des tâches plus utiles. ) On a reproché à l'habitude de créer le besoin. L'habitude, dit-on, est une seconde nature. Les habitudes d'hygiène qu'on fait prendre aux jeunes enfants deviennent plus tard, pour eux, des nécessités. Il peut en être de même pour une foule d'autres habitudes, même mentales, comme lire, écrire et aussi hélas, fumer ou boire. On aperçoit alors le côté tyran-nique de l'habitude. Il est certain toutefois qu'un faisceau de bonnes habitudes constitue un précieux capital moral. * ** Des faits, des sensations, des idées, des états de conscience se groupent parfois à notre insu, spontanément ou machinalement et forment des systèmes complexes, souvent illogiques, appelés assez improprement d'ailleurs, associations d'idées. L'apparition d'un seul élément suscite la reconstitution du système tout entier. Un air de musique peut, par exemple, évoquer une scène ou un événement vieux de plusieurs années (le son du cor rappelle à Vigny la mort de Roland), Les psychologues distinguent : a) Des ASSOCIATIONS PAR CONTIGUÏTÉ : i°) DANS LE TEMPS : si plusieurs événements se sont produits ensemble ou successivement, l'un rappellera les autres : Versailles fait penser à Louis XIV) ; 2°) DANS L'ESPACE (la tour Eiffel nous fait penser à Paris).

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b) Des ASSOCIATIONS PAR RESSEMBLANCE : ressemblance relative ou simple analogie : la couleur bleue fait penser au ciel. Homère parle de « l'aurore aux doigts, de rosé » et de la blanche épaule des montagnes ». c) Des ASSOCIATIONS PAR CONTRASTE : la richesse évoque la pauvreté, la joie fait penser à la tristesse.. etc... N'oublions pas le rôle important que jouent les états affectifs dans la constitution ou la reconstitution de ces associations. Une émotion, une joie, une douleur sont souvent à la base du groupement, un état d'âme similaire les rappellera. - L'éducateur s'efforcera d'aider l'enfant à constituer des associations aussi nombreuses et aussi riches que possible. C'est la base de la méthode de Decroly qui conseille de grouper un certain nombre de notions autour d'un centre d'intérêt qui servira de lien. Ainsi formé rationnellement, ces systèmes constitueront une véritable richesse de l'esprit. Encore faut-il tenir compte de l'état affectif du sujet. Affectivité qui dépend en partie des fonctions de l'enfant aux divers stades de son développement. Etat d'âme parfois-fugace, étincelle qu'il faudra aviver. C'est pour le maître une question d'ingéniosité et d'opportunité (le jeu, le dessin libre, sont révélateurs à ce sujet). Si les enfants ont ébauché un bonhomme de neige et organisé une partie de traîneau, une association centrée sur la neige et le froid aura des chances de rester gravée et de former une trame solide dans le souvenir de tes bambins. Remarquons qu'on peut faire naître cet état d'âme. Si l'on a choisi pour centre d'intérêt le printemps, le plaisir d'une promenade au jardin, aux champs ou aux bois, la joie de découvrir les premières fleurs, les premiers insectes, les premières hirondelles, associés (pourquoi pas ?) à une musique évocatrice (la chanson de printemps de Mendelssohn) créeront l'émotion, flamme passagère qui soudera solidement les parties de l'ensemble. * ** L'ATTENTION est une autre fonction psychique capitale. On ne peut guère parler, pour l'enfant, que d'attentioa spontanée. Seul l'adulte est capable d'attention volontaire suivie. Capter l'attention des enfants est un « tour de force » que l'éducateur doit renouveler à chaque instant. Et on n'y peut réussir avouons-le, qu'à l'aide d'artifices. La plupart de nos procédés pédagogiques visent ce but. Faire prendre à l'élève l'attitude de l'attention ne suffit pas. Il faut qu'un courant affectif l'entraîne. Encore cette attention n'est-elle que passagère chez l'enfant. C'est pourquoi il faudra se contenter d'exposés courts et entrecouper les leçons, 'd'exercices faisant diversion et ceci

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d'autant plus que l'enfant est plus jeune. Une leçon d'un quart d'heure est un maximum au cours préparatoire. Ne demandons pas l'impossible. Essayons seulement de faire prendre à l'enfant, peu à peu, l'habitude de l'attention. On définit la MÉMOIRE comme l'a conservation de certains états, leur reproduction et leur localisation dans le passé. Notons que la fixation des souvenirs dépend, elle aussi, de _ certains facteurs affectifs, de l'attention volontaire et de la compréhension. L'association des idées, la répétition et l'habitude y participent (Bergson, distingue la mémoire-habitude de la mémoire pure). . Disons encore que la fixation d'un souvenir suppose un choix ; d'où l'intervention de la volonté, de l'intelligence et dans une mesure mal définie, d'un facteur sentimental. Les aptitudes à la mémorisation sont très variables suivant les individus. . Prédominance de la mémoire visuelle ou auditive chez les uns, de la mémoire « motrice » chez les autres; développement plus ou moins grand de la mémoire olfactive ou gustative. Certains ont la mémoire des chiffres, d'autres des lieux, d'autres encore des physionomies. Toute leçon bien conduite doit solliciter les mémoires diverses de chacun ou y faire appel. Fais donc, dans la mesure du possible voir, entendre, manipuler, sentir, goûter... Une théorie de l'oubli a été formulée. Il n'est pas de notre compétence d'en discuter ici. Retenons simplement que pour fixer solidement un souvenir, des répétitions fréquentes semblent nécessaires. Tout (ou à peu près) s'oublie si on ne prend soin de revenir souvent en arrière. On a reproché à l'enseignement, peut-être avec raison de trop faire appel à la mémoire. Sans vouloir entrer dans ce débat, citons deux remarques de Binet qui assigne à la mémoire la place qui doit lui revenir : « La mémoire, dit Binet, est un domaine à cultiver. L'intelligence est le capital qu'on met dans cette culture. « La mémoire fournit l'abondance des matériaux sur lesquels la pensée travaille ». De ses expériences, l'éminent psychologue conclut que la mémoire est à son apogée dans l'enfance. C'est donc à ce moment qu'il faut la cultiver. * ** Bien des études ont été consacrées à la nature concrète de l'individu.

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Une des doctrines les plus connues est LA PSYCHANALYSE créée par le médecin viennois FREUD. Selon Freud la vie mentale de l'individu est gouvernée par son inconscient. L'inconscient serait le siège de toutes les forces instinctives qui conduisent l'individu et qui toutes se grouperaient autour de l'instinct sexuel (dans le sens large du mot). Certaines idées, certaines images, certains désirs sont empêchés d'entrer dans le domaine de l'inconscient par une sorte de réflexe (La Censure} résultant des conventions morales et sociales ou de la -crainte, de la peur, de l'habitude, etc... Ces empêchements sont les Refoulements. Parfois la censure se relâche. A l'état de veille ce sont les ACTES MANQUES (paroles, gestes sans signification apparente) ; pendant le sommeil ce sont les RÊVES. Le conflit entre les forces subconscientes et là censure est parfois si violent qu'il en résulte des états névrotiques. Les psychanalystes essaient d'expliquer la conduite de l'individu par l'analyse des actes manques et l'interprétation des rêves. Enfin, ils pensent pouvoir rééduquer les névrosés en dirigeant vers des fins utiles les forces indisciplinées de l'inconscient. Si la psychanalyse a rendu de grands services notamment pour la rééducation de certains anormaux et en criminologie, elle est de peu de secours à l'éducateur. D'une technique délicate, elle demande à être maniée avec prudence et par des spécialistes avertis. Plus utile peut être pour nous la CARACTÉROLOGIE. Quoiqu'elle ne soit pas rigoureusement scientifique elle peut nous donner des indications précieuses. La caractérologie classe les individus en groupes distincts. Font partie d'un même groupe ceux dont les personnalités présentent certaines analogies. Nous citons ci-dessous quelques unes des classifications. qui ont été établies mais il faut se garder de tirer des conclusions trop hâtives. Bien des différences subsistent entre individus classés dans un même groupe. Binet distinguait le type conscient et le type inconscient — objectif ou subjectif — concret et pratique ou abstrait et littéraire. Spranger : le type théorique, le type économique, le type esthétique, le type social, le type impérialiste, le type religieux, II est évident qu'il n'existe aucun type à l'état pur. Seule une tendance marquée indique à quel groupe appartient l'individu. Et de nombreux types mixtes existent. Si imparfaite qu'elle puisse être, l'étude du caractère des enfants indiquera au maître l'attitude à adopter avec chacun de

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ses élèves. _Elle peut lui éviter des erreurs et l'aider utilement, tant au point de vue des études que de l'éducation proprement dite. Ne citons que pour - mémoire la graphologie dont certains ouvrages fort intéressants ont traité mais qui n'a point pris rang officiellement parmi les sciences psychologiques. NOTA (i). — Heymans et Wiersma ont établi une classification intéressante des caractères, fondée sur la distinction de trois déterminantes : l'émotivité ou la non-émotivité, l'activité ou la non activité, la primarité (c'est-à-dire le manque de permanence ou de retentissement durable des états psychiques) ou la secondante (c'est-à-dire leur prolongement dans la durée). La combinaison de 'ces trois déterminantes donne les huit types suivants : l'amorphe : (non émotif, actif, primaire). l'apathique : (non émotif, actif, primaire), le flegmatique : (non émotif, actif, secondaire). le nerveux : (émotif, non actif, secondaire). le sentimental : (émotif, non actif, secondaire). le colérique : (émotif, actif, primaire). le passionné : (émotif, actif, secondaire). Cette classification peut rendre .service à l'éducateur lors de l'établissement des fiches individuelles.

(1) Note envoyée Marigny-l'Eglise (Nièvre).

par

notre

collègue,

Monsieur

Guilleminot,

Directeur d'école

à

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Un outil psychologique moderne : le test
POUVOIR mesurer les aptitudes individuelles d'une manière rigoureuse, a toujours été le rêve des psychologues. Les tests (le mot signifie épreuve) ont, été créés dans cette intention. Les premiers tests connus, furent-ceux de J. M. Keen Cattell (Etats-Unis 1890). Celui-ci s'efforçait de mesurer, à l'aide d'épreuves très simples, la force musculaire, la rapidité des mouvements et la sensibilité tactile. Depuis, la méthode des tests a pris un développement prodigieux. Des milliers de tests ont été élaborés qui s'adressent à tous les traits de la personnalité. Les tests ont permis d'apporter une solution à de nombreux problèmes et dans des domaines très divers, comme le dépistage des anormaux, l'orientation scolaire, l'orientation professionnelle et l'organisation scolaire, industrielle, commerciale et même militaire. Les policiers, les juges, les psychanalystes utilisent les tests. Enfin les psychologues s'en servent comme moyens d'investigation pour sonder rame humaine. On a même élaboré des tests qui ont pour but d'établir des- comparaisons entre les aptitudes de l'homme et celle des animaux. On peut classer les tests grosso modo, en deux catégories. 1) Les tests physiques. 2) Les tests mentaux. Parmi ces tests les uns s'appliquent à l'individu (tests individuels) d'autres à des groupes (tests collectifs) certains emploient des moyens verbaux et d'autres des moyens pratiques-. I. — LES TESTS PHYSIQUES : ils mesurent les aptitudes physiques de l'individu, poids, taille, acuité visuelle, auditive, olfactive, gustative, force musculaire, rapidité et précision des mouvements, etc...

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L'éducateur, aidé du médecin scolaire, peut s'en servir pour tirer d'utiles conclusions. La mesure du poids (bascule), de la taille (toise), de la largeur d'épaule (compas d'épaisseur), de la force musculaire (dynamomètre) et de la capacité pulmonaire (spiromètre) le renseigneront sur le développement physique. Développement qui peut influencer considérablement la santé morale de l'enfant. L'EXAMEN DE LA. VUE lui indiquera les défauts individuels (myopie, presbytie, hypermétropie, astigmatisme, daltonisme, strabisme, prédominance d'un œil, vision défectueuse du relief). Il lui faudra peut-être prévenir les parents, veiller au placement des élèves, à l'orientation des. tableaux, , à l'intensité de l'éclairage, à la grosseur des caractères des manuels. L'ACUITÉ DE LA VUE peut être mesurée à l'aide de tableaux optométriques (en usage dans toutes les classes) qui permettent de déceler la myopie, la presbytie, l'hypermétropie. Pour le SENS DES COULEURS on emploie les laines d'Holmgren, ou plus simplement, le sujet fermant un œil, on fait passer des crayons de couleurs latéralement dans le champ visuel (le sujet perçoit d'abord le crayon puis la couleur plus ou moins loin de l'axe suivant la couleur). Le même procédé permet de déceler le daltonisme. Il faut des appareils spéciaux pour dépister le STRABISME (bâton de verre au travers duquel on regarde un point lumineux). L'ASTIGMATISME (cercle du centre duquel rayonnent des lignes noires d'épaisseur égale ou chiffres d'une montre : l'astigmate voit certaines lignes ou certains chiffres plus marqués) pour mesurer le SENS DU RELIEF et des distances (Bathoscope, stéréoscope, anaglyphes, etc...), les MOUVEMENTS DES YEUX (ophtalmographe ou cinéma). Les tests mesurant la SENSIBILITÉ AUDITIVE sont d'une importance exceptionnelle en ce qui concerne l'enseigne-• ment et plus particulièrement pour la lecture, le chant, la musique. On peut, utiliser en classe diverses méthodes : entendre le tic tac d'une montre à une certaine distance. Petits coups frappés (nombre de coups ?) chute d'objets, mots chuchotes, etc... Il existe des appareils plus précis mais malheureusement trop coûteux, tels l'acoumètre, et l'audimètre électro-acoustique qui permettent de déceler là surdité même légère. LA MESURE DE LA SENSIBILITÉ TACTILE ET MUSCULAIRE, n'est pas primordiale dans nos écoles. Elle permet malgré tout de recueillir des données sur la rapidité, la précision des mouvements et la fatigabilité, renseignements '

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qui peuvent acquérir du prix pour l'enseignement de l'écriture, du dessin, du travail manuel et par la suite pour l'orientation professionnelle. Il existe des tests simples pour estimer la RAPIDITÉ (marquer des petits points sur une feuille pendant un temps donné, dix secondes (par exemple), la PRÉCISION (tracer des traits verticaux de même longueur entre deux lignes horizontales en un temps donné, vingt secondes). Pour juger de l'adresse il faut un matériel spécial (cubes, puzzles, jeux de-patience, etc...). Enfin la mesure de l'ODORAT ET DU GOUT ne peut intéresser que l'orientation professionnelle dans des cas particuliers. LES TESTS MENTAUX sont les plus intéressants pour nous, mais aussi les plus difficiles à élaborer et à interpréter. « L'échelle métrique de l'intelligence » établie en 1905 par Binet Simon a ouvert la voie à des milliers de chercheurs. Bien qu'établie avec le plus grand soin (1), on lui reproche aujourd'hui d'offrir_ des épreuves trop faciles à la partie inférieure et trop difficiles au sommet. On a essayé de l'améliorer. Une des adaptations les plus connues est celle de Terman (Stanford Révision) pour les Etats-Unis. Elle ne comprend pas moins de deux cent cinquante-huit tests et s'étend de l'âge de deux ans à l'âge adulte. Mais son application aux pays Européens demanderait une réadaptation. L'usage de ces échelles' a permis non seulement de fixer la notion « d'âge mental » mais aussi de dépister les anormaux d'une façon moins empirique qu'on ne le faisait autrefois. Des tests spéciaux qu'on pourrait qualifier de « professionnels » sont, destinés à l'industrie, au commerce et à diverses professions. Les tests ont bénéficié dans les dix dernières années d'un véritable engouement. Certains n'ont pas craint d'affirmer que le test serait à la psychologie, ce que l'hélice avait été aux moyens de propulsion. Tout en nous montrant prudent quant aux résultats acquis, voyons quels bénéfices la psychologie enfantine et, par suite la pratique scolaire, peuvent tirer de l'usage des tests mentaux. Point n'est besoin, crois-moi, d'être grand psychologue ou spécialiste pour mettre tes élèves à l'épreuve des tests. Et même tu pourras innover, découvrir de nouvelles épreuves et les perfectionner. Tu trouveras ci-dessous, quelques tests « types » qui guideront tes débuts.

(1) Cf. Les idées modernes sur les enfants.

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N'oublie pas toutefois : a) Que l'interprétation de ces épreuves est souvent plus importante que l'épreuve elle-même. _b) Que différents facteurs peuvent fausser les résultats et qu'il faut un grand nombre de tests de même nature pour pouvoir juger approximativement. c) Qu'un individu est un tout complexe et que, même s'il était possible de jauger chacune de ses aptitudes, on ne pourrait porter sur lui un jugement définitif car il resterait à savoir comment ces aptitudes jouent entre elles. Quelles sont les tendances de l'individu et comment il réagit dans des milieux divers ou des situations différentes. Aussi garde-toi de conclure prématurément et surtout ne généralise pas : tu n'as affaire dans ta classe qu'à une poignée d'enfants. Pour qu'un test soit valable, il faut qu'on l'ait expérimenté sur des centaines de sujets. Encore doit-on s'entourer de toutes sortes de précautions pour éliminer les causes d'erreur. Ainsi éprouvé un test ne donne malgré tout que des approximations et nombreux sont les cas particuliers. Binet a mis plusieurs années pour établir son échelle métrique et y a apporté de nombreuses rectifications. Encore dit-il lui-même qu'elle n'est point d'un étalonnage parfait. Termann a passé dix ans à éprouver ses tests. Considère donc tes petites expériences tout au plus comme des coups de sonde dans les profondeurs mal connues de l'âme enfantine et comme un moyen de mieux connaître tes élèves et partant d'être plus équitable. TEST D'ATTENTION : le plus employé, consiste à faire barrer une lettre dans un texte. Tu distribues un texte (bien imprimé et aux caractères suffisamment grands pour être lus par tous). Au signal, tout le monde commence à barrer les e. Tu arrêtes au bout de trente secondes (ou davantage). Le texte est choisi assez long pour que personne ne puisse arriver à la fin. Tu notes les résultats. Si tu veux les chiffrer, il te suffit de composer un barème. Tu peux compliquer l'exercice en faisant barrer à la fois les e et les a. Il est curieux de constater les différences sensibles qui existent entre enfants du même âge : les étourdis vont vite et se trompent ou en oublient ; d'autres sont plus lents, mais travaillent sans erreurs. Chez certains, erreurs et omissions sont plus nombreuses à la fin qu'au début. En variant ce test, en le donnant, soit au début de la classe, soit à la fin, en en variant la longueur, la composition, tu recueilleras de précieuses indications sur la capacité d'attention de l'élève : attention soutenue ou flottante, passagère,

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courte ou durable ; sur sa résistance et sa fatigabilité et aussi sur sa volonté. On peut présenter ce test de façons différentes : en remplaçant les lettres par des colonnes de chiffres (barrer un chiffre donné) ou des figures géométriques (barrer les cercles) ou des objets pour les petits (trier les boutons rouges). TEST DE MÉMOIRE MÉMOIRE VISUELLE. Montre dix ou douze objets simples mais différents (quille, ballon, etc...) ou dix gravures simples (chien, chat,, etc...) pendant un temps très court (une dizaine de secondes). Puis tu fais noter les souvenirs. Tu as ainsi une idée de la mémoire « immédiate ». Si tu demandes, deux jours après de rappeler les objets qu'on avait montrés, tu pourras évaluer la qualité de la « mémoire-fixation ». Enfin en mélangeant les objets ou les gravures déjà vues à d'autres, et en demandant de les reconnaître au passage, tu pourras mesurer la « mémoirereconnaissance ». MÉMOIRE AUDITIVE :. remarquons en passant que la mémoire auditive est intimement liée à la mémoire visuelle. La plupart des enfants et bon nombre d'adultes « se lisent » les mots en même temps qu'ils les prononcent. Cette « lecture intérieure » s'accompagne de mouvements des lèvres ou de la langue (marmottement). Il est donc difficile de faire la discrimination entre vue et ouïe pour la fixation des souvenirs. Toutefois s'il n'existe pas de mémoire visuelle ou auditive pure, les aptitudes à se servir de ces deux sens sont très différentes suivant les sujets. POUR MESURER LA MÉMOIRE AUDITIVE Lire dix mots. Demander d'écrire ceux dont on se souvient (ou de les répéter) immédiatement. Les faire rappeler quelques jours après. Lire vingt mots, puis énoncer une liste de cent mots dans laquelle on aura incorporé dix des premiers nommés. Il s'agit pour l'enfant de les reconnaître au passage. Ce test peut être collectif en prenant quelques précautions pour que la fraude soit impossible (on peut procéder par petits groupes). Il n'est peut-être pas inutile de rappeler qu'il existe une mémoire gustative, une mémoire olfactive et une mémoire tactile. Si on ne les utilise, à l'école, que dans une faible mesure, on y a plus souvent recours dans la vie courante et particulièrement dans l'exercice de certaines professions. (Cuisinier, dégustateur, etc...).

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II serait bon de développer ces sens et d'apprendre aux enfants à reconnaître les odeurs des plantes et des fleurs familières. La mémoire tactile est à la base de nombreux jeux (colin-maillard, l'aveugle, etc...) où il s'agit de reconnaître des objets les yeux bandes. DIVERS AUTRES TESTS IMAGINATION : écraser une goutte d'encre ou de peinture entre deux feuilles et demander à l'enfant de dire ce qu'elle représente. Avec dix tableaux ainsi composés de tâches de couleurs, Rorschach prétend recueillir des indications sur la personnalité du sujet suivant qu'il perçoit globalement l'image ou s'attache aux détails, aux parties colorées, aux blancs, etc... HABILETÉ A CONSTRUIRE DES ASSOCIATIONS D'IDÉES : dans une liste, de cent mots (ou plus) souligner ceux qui, dans l'esprit du sujet, sont en rapport avec le premier mot écrit en gros caractères, exemple : PRINTEMPS, oiseau, fleur, livre, etc... INVENTION : Relier trois mots par une phrase. Exemple : village, arbre, neige. POUR DÉCELER LES INTÉRÊTS DE L'ENFANT, des questions comme celles-ci : On te donne à choisir entre un jouet ou une boîte de bonbons. Que choisis-tu ? Préfères-tu lire ou jouer avec de petits camarades ? etc... RAPIDITÉ DE DÉCISION Dans un texte assez long (une trentaine de lignes) souligner un mot qui est répété à des intervalles inégaux (pendant un temps donné, chronométré). SENS CRITIQUE : trouver les anomalies d'une phrasé (d'une gravure). Exemples : Jacques le jeune orphelin a souhaité la bonne année à son père et à sa mère. — Pris de colère,' le manchot frappait des deux poings à la fois. APTITUDES ARTISTIQUES : choisir la plus jolie gravure parmi un certain nombre d'autres esthétiquement très différentes. — Des objets sont dessinés et la source lumineuse située. Marquer les ombres.— Rectifier les perspectives fausses. — Inventer des dessins en réunissant des points disposés au hasard.

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CONDUITE : mettre l'enfant en présence de situations imaginaires comme celle-ci : Un camarade a volé. Faut-il : 1°) Ne rien dire. 2°) Le dénoncer au maître. 3°) Partager le larcin avec lui. 4°) Lui dire que ce n'est pas bien et qu'il doit rendre ce qu'il a volé. 5°) Voler comme lui. Précisons qu'il s'agit là des tests et non d'épreuves d'enseignement. JUGEMENT MORAL : classer une série de bonnes actions suivant les bienfaits qu'elles peuvent dispenser ou une série de mauvaises actions suivant leur gravité. Prévoir les conséquences d'un acte moral ou immoral. " CARACTÈRE : Les exercices de français permettent généralement de déterminer à quel « type » appartient l'enfant. Tous les maîtres savent qu'il existe des différences marquées entre élèves. Voici comment deux élèves à qui on avait demandé de décrire leur maison ont traité ce sujet : PREMIER ÉLÈVE : ma maison est en briques rouges avec un toit d'ardoises. Elle a une porte et deux fenêtres au rez-de-chaussée et une lucarne éclaire le grenier, etc... DEUXIÈME ÉLÈVE : ma maison est ombragée par de grands arbres verdoyants. Devant se trouve un jardinet ou s'épanouissent toutes sortes de jolies fleurs, etc... Il est évident que le premier élève est du type concret ou pratique, le second du type abstrait ou littéraire. On a imaginé bien d'autres tests mais la place manque ici pour en parler et je n'ai voulu que te donner un aperçu. Echelles analytiques et tests permettent d'obtenir un PROFIL MENTAL de l'individu qu'il est même possible de traduire graphiquement. Un mot pour terminer sur les ECHELLES DE PRODUCTION SCOLAIRE : elles permettent de coter avec précision un travail scolaire. Leur utilité est incontestable et l'on s'étonne qu'elles ne soient pas plus répandues alors que chacun sait combien les notes attribuées en classe et même dans les examens les plus sérieux varient suivant l'humeur du professeur,! son caractère, ses idées, ou la tête plus ou moins sympathique du candidat. Sur une même copie d'examen présentée à des professeurs différents, on a enregistré des écarts de treize points (copie notée sur quarante) (i).
(1) Enquête faite par la Commission Carnegie, concernant le baccalauréat.

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Seules des échelles STATISTIQUEMENT établies peuvent remédier à ces inconvénients. Certaines existent déjà pour l'écriture, l'orthographe, le dessin, la rédaction et la lecture. Ces échelles permettraient de mesurer le RENDEMENT SCOLAIRE et par suite de contrôler les différentes méthodes, d'établir entre elles des comparaisons et de savoir d'une façon précise quelles sont les plus efficaces. Car disons le tout net, rien n'est plus fantaisiste dans notre enseignement que le choix des méthodes à employer. Selon le goût du jour, notre façon de penser ou la personnalité de son auteur, nous décrétons qu'une méthode est bonne ou mauvaise. Encore faudrait-il que cette affirmation se base sur des résultats précis et qu'on puisse mesurer objectivement ces résultats. Mais tout est approximation. Et il est navrant de constater qu'il y a d'un côté, une élite qui essaie d'éclairer la route et de l'autre la masse des éducateurs et surtout de leurs dirigeants qui ferment les yeux et continuent de naviguer à l'estime. Quand jettera-t-on un pont entre les deux ? Pour être juste et nous laisser espérer, disons que l'enseignement a, durant les vingt dernières années, largement bénéficié des travaux des grands chercheurs. Qui nierait aujourd'hui l'influence d'un Dewey, d'un Perrière, d'un Binet, d'un Decroy et de bien d'autres ? Cependant on était en droit d'attendre davantage, surtout des initiatives officielles. * ** _ Voilà terminé ce tour d'horizon psycho-pédagogique. Et je ne t'ai donné qu'une vue bien incomplète de la pédagogie actuelle. Je n'ai voulu que faire le point pour que tu puisses dire « Voilà où nous en sommes et voici ce qu'il reste à faire ». Peut-être ne soupçonnais-tu pas l'envergure des problèmes que pose l'éducation des enfants ? Peut-être n'avais-tu pas fait le rapprochement entre cette pédagogie de laboratoire sèche et un peu rébarbative apprise en vue des examens, et la pratique scolaire quotidienne ? Je serais heureux de t'avoir initié. Et si quelque point de ce trop court exposé a éveillé ta curiosité, n'hésite pas à pousser plus avant. Documente-toi, procure-toi des ouvrages spécialisés. Ne sois pas un indifférent parmi tant d'autres. Pour pénétrer dans ce merveilleux domaine de la science, peu importe le moment ou le chemin choisi, le principal est .de ne pas rester à la porte.

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UNE APPLICATION DIRECTE DE LA PSYCHOLOGIE SCOLAIRE : CONNAITRE LES ENFANTS
Mais j'aurais perdu mon temps si je n'avais réussi à te convaincre de la nécessité d'étudier les enfants qu'on te confie. La psychologie l'a montré : il existe entre individus des différences notables plus sensibles peut-être dans le domaine intellectuel que dans le domaine physique. On s'habitue à ce que des enfants du même âge soient de taille ou de grosseurs différentes. On s'apitoye sur les infirmités de certains. On cherche des justifications en invoquant le climat, des origines raciales ou l'hérédité. On ménage les enfants chétifs et il ne te viendrait pas à l'idée de demander à un enfant de petite taille de courir aussi vite que son camarade aux longues jambes. Et pourtant tu as donné ce soir la même fable à apprendre à tout le monde. A Jacques qui la saura en un quart d'heure et à Paul qui n'en retiendra jamais plus de six vers. Et demain le même problème sera posé à tous. A Jacques qui jongle avec les chiffres et à Paul qui n'est pas encore très sûr de sa table de multiplication. Est-il besoin de multiplier les exemples ? Essaie donc de mieux connaître tes élèves et tu t'apercevras rapidement des erreurs que tu commets. Tu taxais Paul de paresse ? C'est un enfant qui n'a pas de mémoire. Tu punis Pierre qui n'apprend pas ses leçons, ne fait aucun devoir en dehors de la classe ? Renseignement pris : on fait travailler l'enfant chez lui toute la soirée. André est insupportable et insolent. Ni les menaces, ni les prières ne le touchent. Il est coléreux et méchant avec ses camarades. C'est le type de l'enfant antipathique. Diagnostic : enfant taré, père et grand-père alcooliques. François, élève très appliqué se relâche dans son travail. Tu consultes sa fiche médicale il agrandi de cinq centimètres en trois mois : crise de croissance. Comment suivre chaque enfant dans son évolution tant physique que mentale ? Comment avoir sous les yeux à chaque instant, tous les renseignements le concernant ? Le meilleur procédé semble être celui de la FICHE BIOGRAPHIQUE. Tu établis, pour chaque enfant, une fiche aussi complète que possible, que tu tiens à jour, et qui, jointe à la fiche médicale, te permettra de pénétrer plus avant dans la vie de tes élèves, de les comprendre et de les mieux guider. Pour obtenir une biographie complète de chaque élève il te faudra du temps, de la patience et beaucoup de tact. Il ne s'agit pas d'interroger directement parents et enfants. Tu te heurterais à l'hostilité des uns et au mutisme des autres. Les renseignements extra-scolaires peuvent être recueillis de différentes manières : au cours des exercices scolaires rédactions, vocabulaires) ; on peut

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d'ailleurs provoquer les confidences des enfants par des questions posées sous forme d'exercice exemple : racontez comment s'est passé votre dernier jeudi. Vous rentrez de classe : comment occupez-vous votre soirée, etc...); au cours de conversations avec les parents, les voisins, etc... Voici en gros comment établir chaque fiche : 1. — FAMILLE DE L'ENFANT PÈRE - MÈRE : âge, santé, nationalité, profession, situation pécuniaire, degré d'instruction, éducation. FRÈRES ET SŒURS : âge, santé, moralité, éventuellement professions. AUTRES PERSONNES vivant avec l'enfant. La famille est-elle unie ? sinon pourquoi ? 2. — LE LOGEMENT FAMILIAL : hygiène, salubrité, confort, nombre de pièces — distance de l'école. L'enfant a-t-il un endroit où travailler tranquillement ? 3. — LA VIE FAMILIALE Quels sont les sentiments des parents, des frères, des sœurs, des personnes vivant à la maison à l'égard de l'enfant ? Les sentiments de l'enfant ? Occupations, distractions, loisirs familiaux. Quels travaux l'enfant effectue-t-il à la-maison ? 4 — LA SANTÉ DE L'ENFANT En plus des indications de la fiche médicale (taille, poids, etc...) se renseigner sur les maladies antérieures, l'âge de la dentition, de la marche, du langage. Déficiences, infirmité, tares, état de santé actuel. Nourriture, propreté de l'enfant (vêtements, mains, visage). Propositions éventuelles pour colonies de vacances ou préventorium. 5. — LA PERSONNALITÉ DE L'ENFANT _ a) CE QUE DISENT LES_ PARENTS : caractère, sentiments, comportement à la maison, activité et jeux préférés, loisirs. b) ENQUÊTE DU MAITRE : caractère (qualités, défauts) comportement scolaire, attitude avec les camarades, avec le maître, jeux préférés, goûts et penchants. Appréciation générale : 6. — LE RENDEMENT SCOLAIRE : (tenir compte des indications de la fiche médicale). Quelles écoles a fréquenté l'enfant : âge, cours dans lequel il est inscrit.

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APTITUDES : mémoire, attention, intelligence. Application, régularité; assiduité. Avance ou retard. Matières dans lesquelles l'enfant réussit, où il échoue. Moyennes obtenues (par trimestre). Examens passés, diplômes obtenus. Quels sont les projets d'avenir de l'enfant ? des parents ? (pour les plus de dix ans). AVIS DU MAITRE : Dans quelle branche l'enfant aurait-il des chances de réussir ? Cette fiche ne prétend pas être complète. Tu la remanieras si besoin est. Telle quelle elle peut déjà rendre de grands services. Il serait souhaitable qu'elle suive l'enfant au cours de sa scolarité et qu'on généralise l'emploi d'un tel procédé particulièrement dans les écoles à classes nombreuses où le Directeur est appelé à donner à chaque instant dés renseignements sur des enfants qu'il connaît à peine. Un fichier ainsi constitué lui serait alors d'un grand secours.

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Grands systèmes...
« Les esprits sont gros de vérité et l'art de l'éducation consiste à les accoucher». SOCRATE.

NOUS l'avons dit : la pédagogie scientifique a fait de grands progrès. Elle a pris rang parmi les autres sciences et la plupart des Facultés lui ont ouvert officiellement leurs portes. Il est certain même que la pratique scolaire a largement été influencée par les travaux de la pédagogie expérimentale quoiqu'il continue d'exister, entre les deux, un véritable fossé. Malgré tout, si notre enseignement demeure dans l'ensemble traditionnaliste, l'école a un visage bien différent de celui d'autrefois. Il reste à la débarrasser de détestables routines. Encore faudra-t-il préserver du sectarisme de certains novateurs les techniques éprouvées par la tradition. Car les novateurs sont légions et on a assisté, depuis la fin du siècle dernier, à une éclosion de projets, de plans, de théories qui ont, connu des fortunes diverses. La plupart de ces systèmes sont restés à l'état de doctrines. Certains ont été expérimentés. Quelques-uns sont entrés dans la pratique et ont reçu une consécration officielle. On a donné différents noms à ce mouvement d'une ampleur extraordinaire. On a parlé « d'écoles nouvelles » de « méthodes modernes », « d'écoles pour la vie », de « méthode active », etc... Dès 1889, A. Perrière, grand apôtre de l'éducation nouvelle, fondait à Genève le « Bureau International des Ecoles Nouvelles ». Cette réforme s'est inspirée des travaux des pédagogues et des psychologues déjà nommés, dont les études sur l'enfance ont fait naître des techniques nouvelles. Parmi ceux-ci il faut saluer J. DEWEY et Madame Montessori .inspiratrice des écoles maternelles. Tous les systèmes préconisés s'accordent sur les principes suivants, qui tendent de plus en plus à diriger notre enseignement, parce qu'ils semblent conformes à l'évolution et à la psychologie de l'enfant :

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1) Baser l'enseignement sur l'intérêt spontané des enfants. 2) Individualiser l'enseignement scolaire, l'adapter à chaque écolier suivant sa nature et ses aptitudes. 3) Faire et laisser agir l'enfant — susciter et encourager le travail personnel. 4) L'école doit être le reflet de la société ay. milieu de laquelle elle vit. Elle doit en avoir l'organisation et les préoccupations. Comment mettre ces théories en pratique ? Des essais ont-ils été tentés ? c'est ce que nous allons voir ensemble. Remarquons que ces principes sont étroitement solidaires du fait qu'ils suivent un processus psychologique. Car si l'attention éveille l'action, n'est-elle pas elle-même suscitée par le besoin d'exercer une fonction ? On cherche à individualiser l'enseignement en partie pour satisfaire aux intérêts spontanés de l'enfant et faciliter l'exercice de ces mêmes fonctions. Et le rapprochement entre l'école et1 le milieu social ne vise-t-il pas el même but ? Tu excuseras donc les répétitions inévitables ici, mais qui te montreront comment les règles éducatives sont liées les unes aux autres et forment un tout difficilement divisible.

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L'École dans la joie
« Tout ce qui est appris sans peine N Est oublié sans délai. » A. MAUROIS.

L'enfant est curieux par nature. Comment en serait-il autrement ? Le monde est neuf pour lui. Son besoin de savoir est infini. Il interroge sans cesse, et tout père de famille doit répondre chaque jour à des dizaines de questions qui paraissent parfois bien saugrenues aux adultes. A toi donc d'alimenter cette curiosité et de ne point tarir cette source d'intérêt. La psychologie nous donne à ce sujet de précieuses indications. a) L'ENFANT VA DU CONCRET A L'ABSTRAIT : ce qui l'intéresse ce sont les objets, les animaux, les gens qui l'entourent. C'est la vie mouvante avec ses spectacles variés. C'est ce qu'il voit, ce qu'il entend, le fruit qu'il goûte, les fleurs qu'il sent. Il n'en est qu'au stade de la perception directe et son esprit n'est point habitué à l'abstraction. Seule une longue éducation l'y accoutumera. C'est la marche naturelle de l'esprit humain qui va de la perception à l'abstraction puis à la comparaison et à la généralisation. Pars donc de la vie réelle. Aie recours à l'observation directe aussi souvent que possible. Le rectangle ? c'est la cour de l'école ou la fenêtre. Le parallépipède ? c'est le plumier ou la salle de classe. Le bénéfice c'est celui qu'a réalisé la coopérative en vendant le tilleul récolté par les élèves. N'apprend-t-on pas à compter avec des bûchettes, des haricots, des bonbons? Quoi de plus impalpable que l'hydrogène et l'oxygène, ces gaz qu'on ne voit pas, qu'on ne sent pas et qui naissent d'un mélange mystérieux ? Pourtant quand tes élèves auront vu l'un rallumer cette fameuse allumette éteinte et entendu l'autre détoner, nul doute que les propriétés de ces gaz restent gravés dans leur mémoire. Tu es passé du concret à l'abstrait par le canal de l'intuition. Ainsi c'est de la lecture du jour, que tu tireras la leçon de vocabulaire ; et de la phrase tu extrairas le fait grammatical.

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Les archives communales et paroissiales te fourniront des faits historiques patents. Et le village n'est-il pas un paysage géographique à la portée de tous les regards ? La réalité d'abord. Peut-être beaucoup n'arriveront-ils jamais à joindre l'abstrait ? Mais la nature est si prodigue ! Et n'est-ce pas une richesse que de savoir regarder autour de soi ? b) CE QUI INTÉRESSE LES ENFANTS ? AGIR. Les paroles ont peu de prise sur eux, les discours ne les pénètrent pas et ils n'en comprennent pas toujours le sens. Je rapporte à mon fils un jouet à la mécanique assez compliquée. Il trépigne. Je tiens la chose d'une main inaccessible, et, les premiers transports calmés, j'essaie de lui expliquer la manière de procéder. Jechoisis mes mots, j'accompagne de gestes éloquents. Il m'écoute sagement, dévore le jouet des yeux, et après dix minutes d'explication n'a rien compris. Je lui livre alors l'objet, il le manipule, essaie tous les leviers, fait tourner les roues; je rectifie .les maladresses et quelques instants après tout marche à souhait. N'en est-il pas ainsi dans toutes les occasions ? Et même pour l'adulte ? Estce dans un fauteuil qu'on s'initie à la conduite d'une automobile et sur un tréteau qu'on apprend à nager ? Pas de verbalisme. — Laisse donc tes élèves apprendre en agissant. «Learning by Doing » disent les Américains. On apprend les multiples et sous-multiples du mètre en mesurant, ceux du gramme en pesant, ceux du litre en transvasant de l'eau (ou de la sciure de bois pour limiter les dégâts), on apprend à compter mentalement en rendant la monnaie. Le bourgeon qu'on décortique, le hanneton qu'on dépèce livrent leurs secrets. C'est en faisant fonctionner des appareils rudimentaires qu'on apprend la physique. C'est en lisant beaucoup qu'on se pénètre des formes littéraires et qu'on apprend, par automatisme, les règles de grammaire et d'orthographe. C'est en soumettant les muscles à toutes sortes de travaux qu'on devient fort et adroit. C'est sûrement par l'exercice quotidien qu'on acquiert les qualités morales qui font l'homme loyal et bon. » L'exercice est nécessaire au développement du corps comme à celui de l'esprit. L'activité est une loi naturelle. _ c) CE QUI EST NEUF a sur les enfants un attrait irrésistible. Le nouveau éveille toujours leur curiosité. Le trop connu les laisse indifférents. IL FAUT DONC VARIER TON ENSEIGNEMENT. C'est là une grosse difficulté pour le maître. Car la plus grande partie de notre enseignement est basée sur la répétition. Il faudra s'ingénier à varier, non le fond, puisqu'il est immuable, mais la forme. Il faudra, à l'instar de la cuisinière, trouver cent façons d'accommoder

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; le même morceau, imaginer des présentations nouvelles, des procédés inédits, parfois même faire appel à l'artifice. Et ce n'est pas facile. ! C'est là qu'on reconnaît le praticien. Il faut au maître une bonne somme de patience et d'ingéniosité. Cela demande aussi une préparation, penses-y à l'avance pour chaque leçon : la présentation compte plus peut-être que la matière elle-même. Souviens-toi de tes maîtres : les uns avaient la manière, ils savaient diversifier pour intéresser; les autres brillants érudits étaient des professeurs médiocres, leurs cours trop touffus ennuyaient. Assembler des lettres imprimées sur de petits carrés de carton est fastidieux et on s'en lasse vite. Mais si on les assemble sous une jolie gravure représentant un superbe chien pour former le mot Médor : voilà du nouveau et de l'intéressant. Et si ces lettres sont imprimées sur des têtes de bonshommes formant un guignol imprévu, avec quelle ardeur on essaiera de déchiffrer le mot formé ! Calculer la vitesse à l'heure n'est pas drôle. Mais s'il s'agit de la vitesse du dernier avion qui a battu le record du monde, les calculs s'animent ; mille kilomètres à l'heure. Cherchons combien il parcourt à la minute, à la seconde. Trois cents mètres à la seconde ! la distance de l'école à la gare en une seconde ! Le nouveau, c'est la fiche de lecture que tu distribues et qui remplace le manuel qu'on connaît par cœur. C'est la gravure que tu montres, le film que tu projettes, les disques, la T. S. F., c'est l'article découpé dans le journal et qui servira de point de départ à ta leçon de morale. C'est encore le dernier fait-divers (ce cheval qui s'est abattu au milieu de la chaussée) qui fournira le prochain sujet de rédaction. Remarque que ce qui est usé pour nous peut être neuf pour eux. Ne choisis pas pour toi, mais pour tes élèves. Les fables de Lafontaine qui te paraissent désuètes n'ont pourtant pas fini de plaire aux enfants, à l'égal des plus jolis contes. Certaines matières ont le bonheur de se renouveler d'elles-mêmes. Les leçons d'histoire et de géographie que tu as ressassées sont des nouveautés pour chaque génération d'enfants. Enfin, pour toi-même, pour garder intact le goût du métier, il n'est peut-être pas inutile de varier leçons et procédés. « L'ennui naquit un jour de l'uniformité » at-on dit et de l'ennui à la routine il n'y a qu'un pas.

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d) L'ENFANT PRÉFÈRE L'AGRÉABLE A L'UTILE C'est une sorte de corollaire des points déjà développés. La, notion d'utilité est d'ailleurs propre à l'adulte. Rendre l'enseignement agréable ? Certes, toutes les fois que cela est nécessaire mais vouloir faire de ce principe la base d'un système j éducatif, comme on l'a parfois suggéré, semble une erreur. Il faut habituer l'enfant à fournir des efforts, à vaincre des difficultés, même si cela lui est désagréable. « Aux enfants qui ont tant de fraîcheur, tant de force, tant de curiosité avide, je ne veux pas qu'on donne ainsi la noix épluchée » a dit Alain, qui ajoute « le difficile est d'amener les hommes à se plaire finalement à ce qui, de premier abord, ne plaît point. Cette idée d'instruire en amusant semble bien, être une utopie. Ecole dans la joie, oui. Ecole par la joie, non ! e) L'ENFANT S'INTÉRESSE PLUS A LUI-MÊME QU'AUX AUTRES parce qu'il est avant tout un -jeune animal gouverné par des besoins qu'il ne sait pas encore discipliner. Aussi l'enfant rapporte tout à lui-même. Il ébauche un monde dont il est le centre. Tout enseignement doit tenir compte de ces tendances et partir de l'enfant pour s'élargir vers le monde extérieur. Aller à rebours ce n'est plus éduquer mais dresser. C'est d'après ce jugement que Decroly a constitué ses associations d'idées. UNE MÉTHODE BASÉE SUR LES INTÉRÊTS SPONTANÉS DE L'ENFANT : Les centres d'intérêts Decrolyens. Cette méthode est connue et nous n'en rappellerons que les grandes lignes. Les besoins de l'enfant, besoin de se nourrir, de se vêtir, de se 'défendre et par suite d'agir, de travailler solidairement et de s'améliorer, besoin de se reposer et de se récréer se traduisent par des désirs, des intérêts orientés vers les choses extérieures. Decroly prenant comme centre, tour à tour, chacun de ces besoins, groupe autour, exercices et leçons réunissant les diverses notions des, programmes. Exemple : si l'on prend pour centre d'intérêt des activités enfantines, les vêtements* on pourra rattacher toutes les préoccupations au besoin de se vêtir. Autour de ce pivot un grand nombre d'exercices intéressant différentes, disciplines sont alors possibles et occuperont la classe pendant plusieurs semaines (élocution, vocabulaire, grammaire, calcul, dessin, géographie, histoire, hygiène, morale). L'avantage de la méthode est de partir d'objets ou d'ensembles concrets en rapport avec les tendances de l'enfant.

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MOYENS EMPLOYÉS PAR DECROLY a) EXERCICES D'OBSERVATION : Acquisition directe par la perception et l'expérience. La classe est partout : à la cuisine, au jardin, au champ, à la ferme, à l'atelier, à l'usine, etc... Le professeur parle peu. La devise est : peu de mots, beaucoup de faits; il montre, fait observer sur le vif, analyser, manipuler, expérimenter, confectionner, collectionner » (Decroly). Chaque enfant note ses observations sur un cahier spécial. b) EXERCICES D'ASSOCIATION : Acquisition indirecte par le souvenir personnel, l'examen de documents divers qui viennent compléter l'observation. Les élèves, réunis, confrontent observations et souvenirs personnels, recueillis à la maison, en voyage, etc... des comparaisons sont établies. c) EXERCICES D'EXPRESSION : Rédaction en commun, donc exercice de langage, d'orthographe, d'écriture, de dessin, etc... A la fin de chaque étude un cahier ou un livre est rédigé et imprimé et sert de livre de lecture, de vocabulaire et de source de documentation. PROGRAMME DE DECROLY : voici comment il établit les rapports existant entre les besoins de l'enfant et le milieu, proche ou éloigné. L'ENFANT (ses besoins). LE MILIEU ACTUEL PROCHE comprenant le milieu vivant (animaux, plantes), le milieu terrestre (eau, air, minéraux), le milieu humain (famille, école, société) et l'univers actuel. LE MILIEU ACTUEL LOINTAIN : la vie dans l'espace. LE MILIEU PASSÉ : la vie dans le temps. CRITIQUE DE LA MÉTHODE : Ce qu'on reproche le plus souvent à la méthode de Decroly, c'est d'exagérer les besoins de l'enfant : ces besoins se manifestent-ils vraiment sous forme d'intérêts spontanés chez l'enfant ? Sont-ils à ce point sentis au stade scolaire ? Ne s'agit-il pas plutôt de nécessités de l'adulte attribuées abusivement à l'enfant. On a encore reproché à cette méthode d'avoir pour base une philosophie naturaliste insuffisamment orientée vers les choses de l'esprit. D'autre part elle ne peut guère être employée qu'avec un maître unique et semble ne pouvoir être exploitée que dans l'enseignement du premier degré.

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INFLUENCE DE LA MÉTHODE DECROLY On l'a souvent déformée en limitant les centres d'intérêt à l'étude d'une branche (français, calcul, etc...). Son influence a malgré tout été considérable, tant en Europe qu'en Amérique du Nord et du Sud et l'idée des centres d'intérêts a fait fortune. On a préconisé, comme application, le livre unique où toutes les matières du programme pivotent autour de centres d'intérêt. Ce moyen qui pourrait séduire par sa simplicité et l'économie qu'il fait réaliser, manque de souplesse et s'adapte mal aux diverses exigences locales. Il est juste de dire que le système des centres d'intérêt ne constitue qu'un des aspects de la pédagogie Decrolyenne. Il est l'application directe de la théorie de la globalisation si connue aujourd'hui, qu'il nous semble superflu de la rappeler ici. QUELQUES PROCÉDÉS COURAMMENT RENDRE L'ENSEIGNEMENT INTÉRESSANT : UTILISÉS POUR

L'étude du milieu local à l'aide d'enquêtes, visites d'ateliers et d'usines, classes, promenades, etc... Constitution d'un musée, d'un laboratoire et d'une bibliothèque scolaire. Constitution de collections de gravures, photographies, vignettes diverses. Projections (vues ou films fixes). Cinéma. Disques de radiophonie (voir ci-après).

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L'Ecole active
« L'action est la fête de l'âme. » GŒTHE. Tous les parents s'accordent à reconnaître que leurs enfants sont « remuants ». Un enfant trop passif est souvent un malade ou un anormal. Nous l'avons dit plus haut, l'enfant est avant tout actif. Le souci de tout éducateur sera de capter cette énergie pour l'employer à bonne fin. » « II n'y a de progrès pour nul écolier au monde, ni en ce qu'il entend, ni en ce qu'il voit, mais seulement en ce qu'il fait », a dit Alain. C'est en agissant qu'on devient plus adroit, plus expérimenté, plus capable. Agir c'est acquérir des habitudes, c'est s'instruire et c'est surtout apprendre à juger et à penser. Et c'est de cette formation que l'enfant a besoin d'abord, plutôt que d'un capital de connaissances toujours incomplètes et qui demain, peuvent être périmées. Agir, enfin, c'est apprendre à vivre, car, face à la vie, l'individu est obligé à l'action et s'il doit en faire alors l'apprentissage, ce sera le plus souvent à ses dépens. Le malade, le paresseux sont à ce point de vue des êtres anti-sociaux. Le premier, on le soigne. On méprise le second parce qu'il est ou semble responsable. En fait la proportion de paresseux est très faible dans nos classes. Binet l'estimait à deux pour cent. La plupart de ceux qu'on accuse de paresse sont des enfants malades ou chétifs, certains ont une mauvaise vue ou entendent mal ce qui les empêche de profiter de l'enseignement donné et leur demande un effort supplémentaire. Presque tous se montrent peu intelligents, ont peu de mémoire et sont, pour tout dire, inaptes au travail de classe. Il faut être compréhensif à leur égard puisque leur responsabilité est limitée. Il arrive aussi qu'un élève ordinairement actif devienne passagèrement indolent ou paresseux. Cela peut venir d'un état de santé momentanément mauvais (croissance, puberté) ou plus simplement d'un découragement (réprimande, mauvaise note).

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Car le facteur affectif peut nuire à l'activité comme il peut-la décupler. Chacun sait qu'on fait vite et bien une chose qui plaît, tandis qu'on rechigne devant un travail désagréable. « Pour qu'une activité soit éducative, il faut qu'elle soit/ comprise et voulue par le sujet ». (Claparède). Ce jugement a souvent trouvé des dénigrateurs dont: Alain : « J'irai jusqu'à dire qu'en tout travail, le désir de bien faire doit être usé d'abord ; dont tout métier se charge et le métier d'écolier comme les autres ». Il ne s'agit pas croyons-nous, de laisser faire à l'enfant uniquement ce qu'il lui plaît, mais de l'intéresser à ce qu'il doit faire, de lui donner le goût de l'effort, de la difficulté vaincue ; le vrai plaisir, il faut l'avoir gagné, s'être donné de la peine, l'avoir mérité pour le goûter pleinement. C'est dans ce sens" qu'il faut laisser l'élève agir. D'ailleurs, remarque Binet « Presque tous lés enfants, avant toute éducation, montrent du goût à chanter, dessiner, raconter, inventer, manier les objets, les déplacer, les modifier, les employer dans des constructions ; en greffant l'éducation et l'instruction sur ces activités naturelles on profite de l'élan qui est déjà donné par la nature; elle fournit le mouvement, le maître n'intervient que pour le diriger. C'est à ce double point de vue que la méthode active affirme sa supériorité ; et on peut dire qu'elle reproduit la loi fondamentale de l'évolution. Par elle l'esprit de l'enfant est amené à passer par les mêmes chemins qu'a suivi l'esprit de l'humanité ». Il reste donc à l'éducateur un rôle important à jouer dans cette formation de l'esprit. « A lire certains pédagogues on a l'impression que l'instituteur devient de moins en moins utile, de plus en plus gênant dans une classe. Ce n'est qu'un compagnon au milieu d'autres compagnons, ce n'est plus un maître, à peine un contremaître. Le moment viendra, je pense, où -l'on pourra le supprimer, où l'enfant, dans sa famille, ayant à sa disposition le fichier éducatif, breveté avec garantie du gouvernement, cultivera sa personnalité avec sa petite méthode individuelle » (1). Que ces néophytes trop enthousiastes relisent Perrière, le père de la méthode active : « le maître apporte le rayonnement de son esprit, il est l'élément qualitatif de l'ambiance... Il faut ce levain qui est l'interprétation du maître, il faut sa voix, son regard, son animation. » Le maître interviendra aussi pour adapter les différentes activités aux aptitudes de ses élèves. Que le travail à accomplir ne dépasse pas les possibilités de l'enfant. On ne demande pas de courir, à un enfant qui ne sait pas marcher. On résoudra une équation à quatorze ans, {1} Roger Denux. Le drame d'enseigner. S. U. D. E. L, éditeur.

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pas à huit, à moins d'être un prodige, c'est-à-dire une exception. C'est une erreur que commettent bien des gens chargés d'enseigner les enfants qui vont toujours trop vite. Bien sûr, \la tâche est délicate, et l'on va un peu à l'aveuglette. D'une part les aptitudes varient d'un enfant à l'autre, d'autre part la psychologie n'a pas encore fixé d'une façon bien précise les « âges d'acquisition » qui eux aussi semblent variables suivant les individus. Les maîtresses d'école maternelle et de cours préparatoire le savent bien ; certains enfants apprennent à lire à quatre ans, d'autres à cinq, d'autres encore à six ou sept ans. Un enfant qui n'avait pu retenir plus de -quelques lettres à quatre ans, semble s'éveiller brusquement au seuil de la cinquième année, comble son retard et parvient aisément à une lecture courante. Il est donc nécessaire de connaître parfaitement bien ses élèves et, autant que possible, d'individualiser son enseignement ce dont nous allons parler dans le chapitre qui suit. QUELQUES PROCÉDÉS AUTO-ÉDUCATIFS : le travail manuel, les jeux éducatifs et le matériel auto-éducatif. La méthode de la redécouverte, l'autocorrection, l'auto-contrôle (voir ci-après).

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L'École sur mesure
« Enseigner, c'est adapter ». La faute la plus souvent commise, c'est de distribuer à tous le même enseignement réglé sur un élève type-standard sans tenir compte des capacités de chacun. C'est cette même façon de voir qui fait qu'on considère comme bon élève l'écolier moyen dans toutes les branches, que les maîtres stimulent les traînards et freinent ceux qui vont trop vite et que les parents font travailler l'enfant surtout dans les matières où il ne réussit pas parce qu'ils estiment que dans celles où il remporte des succès, il n'a besoin ni d'aide ni d'encouragement. Certes il n'est pas question de supprimer l'enseignement collectif, mais seulement de l'ajuster à chaque individu. Vouloir se servir pour tous les sujets, du même gabarit éducatif, c'est prétendre chausser tous les pieds avec la même pointure. Car nous l'avons dit ; autant d'enfants, autant de types de comportement. A chaque élève ses aptitudes, son caractère, ses tendances propres. Comment concilier la nécessité d'une pratique collective avec le souci de développer des individualités si dissemblables ? Deux) solutions ont été proposées : a) CONSTITUER DES GROUPES aussi homogènes que possible avec les élèves de capacités à peu près équivalentes. Ces, groupes recevront ensuite un enseignement collectif. C'est ce que font, plus ou moins empiriquement, tous les maîtres. Ce qui fait l'originalité du système (qui a été appliqué avec succès aux Etats-Unis, à Oakland et Los-Angeles), c'est que le classement par groupes est effectué d'après différents tests et que les classes s'échelonnent depuis celle des anormaux jusqu'à celle des supérieurement doués. Mais cette organisation n'est possible que dans de grands centres et il ne s'agit par ailleurs, que d'une semi-individualisation, l'homogénéité n'étant jamais parfaite dans les groupes.

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b) CHOISIR .et mettre au point des MÉTHODES ASSEZ SOUPLES POUR POUVOIR S'ADAPTER A CHAQUE CAS PARTICULIER, : plusieurs essais ont été tentés dans ce sens. LE PLAN DE DALTON organisé par Miss Helen Parkhurst à Dalton (Massachussetts). En voici les caractéristiques : Le programme est le même pour tous. Chaque élève reçoit, en général au début du mois, son programme divisé en tâches bien déterminées ou « unités de travail » (chaque unité correspond à peu près à un jour de classe). Il s'engage alors à fournir un certain nombre d'unités de travail par un contrat écrit passé en accord avec le maître (assignement). La plus grande liberté lui est laissée. Les élèves trouvent dans les différentes salles, ou laboratoires, matériel, documentation et un maître spécialisé qui oriente leurs travaux et leurs recherches. Quand plusieurs élèves se trouvent au même point, une leçon commune peut être faite. Les élèves viennent quand ils veulent. Mais chaque élève a sa carte que les maîtres visent et où sont indiquées les unités réalisées. De plus, dans chaque classe, chaque élève a son graphique où il peut contrôler lui-même ses progrès. CRITIQUE DU PLAN DALTON REPROCHE : CE REPROCHE : QU'ON LUI

II demande un matériel abondant et des maîtres spécialisés. Les unités de travail sont malaisées à établir. Cela suppose, de la part des maîtres, une formation psychologique et un entraînement assez poussés. Il réduit considérablement le rôle du maître. Il confine l'enfant dans des soucis particuliers et ne socialise pas suffisamment l'enseignement. AVANTAGES DE LA MÉTHODE Elle respecte les programmes. Elle n'est pas rigide et peut s'adapter aux conditions locales. Et surtout elle développe l'initiative personnelle, le goût de la recherche, et de l'effort. On laisse Reniant juge de sa valeur et libre de ses engagements. Ces pratiques sont susceptibles de développer l'autocritique et le sentiment du respect de la parole' donnée. Grâce à l'auto-contrôle, l'enfant voit dans quelle direction il doit diriger ses efforts. Le travail a ainsi un but et une raison d'être : deux stimulants d'une valeur morale inappréciable.

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Le plan Dalton a eu une grosse influence, sur la pratique/ scolaire aux EtatsUnis et en Angleterre. Il est partiellement appliqué dans ces deux pays où il a reçu des appuis officiels1. Avec quelques modifications, il pourrait être utilisé daris n'importe quelle classe pourvu que le travail soit minutieusement préparé, qu'on respecte les principes de base, et que le maître ait reçu un entraînement spécial. LE SYSTEME DE WINNETKA (essai d'organisation de l'enseignement réalisé par Carleton Washburne à Winnetka (faubourg rural de Chicago). Voici comment avait été conçu l'enseignement à Winnetka. a) Détermination à l'aide de statistiques d'un programme minimum commun. b) Etablissement de tests d'instruction comparables aux unités de travail du plan de Dalton. c) Confection d'un matériel permettant à l'élève de PROGRESSER DE LUI-MÊME (objets divers, livres, photos, etc... et feuilles d'exercices) de se CORRIGER LUI-MÊME (fiches d'auto-correction) de se contrôler (auto-tests et exercices complets de contrôle). Des séances collectives organisées sous forme d'échanges de vue ou de « projets » développent l’esprit de coopération entre élèves. Les activités individuelles occupent à peu près les trois cinquièmes de l'emploi du temps. Peu d'essais ont été tentés en Europe de cette méthode qui se présente en somme comme un perfectionnement du Plan de Dalton. Plus typiquement américaine elle semble, de' ce fait, moins applicable aux pays Européens. LES FICHES INDIVIDUELLES proposées par R. DOTTRENS, directeur de l'école du Mail et professeur à l'Institut J.-J. ROUSSEAU à Genève, semblent plus à la portée de nos moyens matériels et plus en rapport avec notre manière. Ces fiches ne prétendent pas supprimer l'enseignement collectif. Elles lui servent de complément ou de correctif. Dottrens distingue quatre catégories de fiches : 1. — DES FICHES DE RÉCUPÉRATION DESTINÉES à combler les lacunes ordinairement observées. 2. — DES FICHES DE DÉVELOPPEMENT : permettant l'élève d'étendre ses connaissances selon ses tendances, ses goûts et ses possibilités. 3. — DES FICHES D'EXERCICE portant des tâches de difficulté croissante, bien adaptées aux élèves, choisies dans le cadre des programmes et englobant les différentes matières.

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4. — DES FICHES D'AUTO-INSTRUCTION : elles traitent du programme complet, d'une manière progressive. Toutes les difficultés sont prévues et l'élève peut acquérir seul les notions indispensables. Le maître distribue les fiches, ou c'est l'élève qui choisit lui-même. Il restera au maître à contrôler que toutes les connaissances ont bien été assimilées. Il est possible évidemment d'adopter une autre classification, tout dépendant des nécessités auxquelles on a à faire face. CRITIQUE DE LA MÉTHODE : on ne trouve guère que des avantages à ce procédé. a) II est souple et s'adapte à toutes les circonstances locales. b) II ne demande aucune organisation spéciale, et ne révolutionne en rien les règles préétablies. . Il peut donc être pratiqué dans toutes les classes sans perte de temps ou réforme coûteuse, les fiches venant compléter utilement les livres traditionnels et les leçons du maître. c) II laisse sa place à l'enseignement collectif, tout en permettant une individualisation assez poussée. d) Par leur variation et leur gradation, les fiches plaisent aux élèves et aux maîtres qui trouvent dans leur emploi un intérêt toujours nouveau. e) Elles font appel à l'initiative de l'enfant, l'obligent à agir. f) Mises à jour scrupuleusement, elles permettent à la pratique scolaire de garder le contact avec la vie. D'AUTRES MOYENS D'INDIVIDUALISER L'ENSEIGNEMENT Signalons le travail par équipes, la constitution de fichiers documentaires et de bibliothèques, la rédaction de journaux scolaires, etc... (voir ci-après).

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L'École et la Vie
« Vivre c'est penser, c'est chercher, c'est lutter. » M.ROUSTAN. a) L'ÉCOLE EST UN MILIEU SOCIAL : la famille est la première communauté dans laquelle vit l'enfant. Il y fait ses premières expériences sociales. Mais la famille constitue plutôt un groupe fermé. C'est à l'école que l'enfant prendra contact avec un véritable milieu social. L'école avec ses lois particulières et ses règles morales est une société déjà plus proche de la grande société des hommes. Sous l'influence de l'éducateur, l'école peut devenir un milieu où l'enfant apprendra à vivre en société, elle peut lui donner le Sens social. Encore faudra-t-il suivre l'évolution sociale de l'enfant qui peut se résumer ainsi : Famille, communauté locale (école village), communauté professionnelle, nation, humanité ; les deux derniers degrés (et même les trois derniers) n'étant pas franchis par tous les individus. b) L'ÉCOLE DOIT PRÉPARER L'ENFANT A LA VIE SOCIALE. l) En lui faisant acquérir les connaissances nécessaires : on fait encore trop de différence entre savoir scolaire et connaissances pratiques, comme si l'école était un monde à part, n'ayant rien à voir avec la société des hommes. On a souvent protesté contre certaines notions inutiles, intruses des programmes, et qu'on prétend faire acquérir aux enfants sous prétexte de développer leur mémoire ou leur compréhension. Tels les PROBLÈMES FAUSSEMENT, PRATIQUES : qui a, dans la vie quotidienne, été amené à .chercher combien mettrait de temps à se vider une cuve que remplit un robinet pendant que deux autres la vident ? Quel .peintre a calculé la surface latérale de la pièce à tapisser et divisé par la surface d'un rouleau ? Que.1 jardin est parfaitement carré avec des allées exactes de soixante centimètres de large ? Pourquoi ne pas mettre les enfants en face des approximations et des causes d'erreur que présente la réalité et devant lesquelles ils se trouveront tôt ou tard ?

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Veux-tu d'autres exemples ? Les centaines de règles inutiles dont on charge la mémoire des enfants : J'ouvre -au hasard un précis d'orthographe (CM 2' année et F. E.) et tombe sur une liste de mots à « savoir écrire » mots commençant par une H muette; héliotrope, hégémonie, hémicycle, hiéroglyphe, etc... Quel homme du peuple écrira ces mots une seule fois dans sa vie ? et je t'aurais fais grâce de rhétorique, rhododendron, améthyste, thérébinthe (h intercalaire) de asphodèle, euphémisme, euphonie, pamphlet, aphone (son ph = fe) ainsi que de règles obscures sur différentes terminaisons (où les exceptions se révèlent d'ailleurs aussi nombreuses que les mots réglementés) si je n'avais voulu te persuader que je n'ai pas trié mes exemples. Livre périmé diras-tu ? Non, livre édité, actuellement, par la plus grosse maison d'édition de Paris et qui est employé dans de nombreuses classes (adopté pour les écoles de Paris), (1). Mauvais livre ? Pas plus que des centaines d'autres, mais aussi mal adapté. On pourrait multiplier les exemples dans toutes les matières. On oublie que les gens du peuple, pour la grande majorité, ne fréquentent que l'école primaire. Le mince bagage de connaissances dont elle les a munis est leur seul viatique. Il est donc indispensable que cet acquit scolaire puisse être utilisé directement dans la vie pratique. La solution consisterait : a) A établir des programmes qui tiennent compte des nécessités sociales. L'étude des principales disciplines devant être faite surtout en vue de buts utilitaires. b) Que ces programmes soient révisés périodiquement et mis à jour suivant les changements, les progrès, et la marche de l'évolution humaine. Car tout évolue autour de nous et à une cadence de plus en plus rapide. Un bourgeois de mil huit cent soixante-quinze revenant parmi nous, serait très probablement dépaysé. Disons, à notre confusion, qu'un maître d'école de la même époque, remis en fonction dans une de nos classes, n'y trouverait pas tellement de changements. Nous continuons à appliquer avec quelques variantes plutôt de forme que de fond les programmes de 1887. On a timidement admis l'automobile au nombre des connaissances scientifiques nécessaires aux élèves des cours de fin d'études. Mais si on s'en tenait à la lettre des programmes officiels, à l'aube de l'ère atomique, l'enfant de quatorze ans, sortant de notre école primaire, ignorerait et l'avion et son hélice. Heureusement que les enfants ont des yeux pour* voir et des (1) Nous tenons le titre de ce livre à la disposition des collègues curieux de le consulter.

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oreilles pour entendre et que le bon sens des parents et des maîtres remédie aux carences officielles. 2) En lui donnant des habitudes sociales. Des liens s'établissent à l'école entre enfants d'une part, entre maîtres et élèves d'autre part. Les écoliers sont les éléments d'une société miniature. Il revient au maître le soin de créer une ambiance favorable à la solidarité. Il faut que l'enfant se rende compte qu'il n'est plus seul, qu'il appartient à un groupe, ce qui lui confère des droits mais aussi lui impose des devoirs. Dans cette atmosphère des sentiments nouveaux naîtront : solidarité, responsabilité individuelle et collective, charité, esprit de renoncement et aussi dignité et amour-propre. L'éducateur sera aidé par le fait, que les enfants comme les adultes ont une tendance héréditaire à se grouper, à vivre en commun. Les y aider c'est donc aller dans le sens de leur instinct social. Mais toute société a besoin d'être gouvernée. Soit qu'elle s'administre ellemême, soit qu'elle se donne un chef aux pouvoirs plus ou moins étendus. L'école n'échappe pas à cette règle. Le problème de l'autorité du maître si souvent remis en question est toujours d'actualité. Il est résolu différemment suivant les tempéraments et les caractères. Ici, régime d'autorité absolue, là, système libertaire, voire anarchique. A des enfants appelés à vivre plus tard en démocratie, il nous semble nécessaire de donner des habitudes de liberté, en tenant compte toutefois qu'il s'agit d'enfants, qui ont besoin d'être guidés et parfois remis dans le droit chemin. Méconnaître ces principes ce serait risquer dé tuer dans l'œuf, cet amour de la liberté, si cher et si précieux aux Français. Exercer une autorité discrète ; laisser à l'enfant, aussi souvent que possible, la liberté de ses décisions, avoir recours au vote quand il s'agit de prendre des décisions d'ensemble, respecter et faire respecter l'avis de la majorité, sont des pratiques propres à développer certaines qualités (respect de la liberté d'autrui, maîtrise de soi) et à préparer l'écolier à son rôle de futur citoyen. QUELQUES ESSAIS LES SYSTEMES DE GARY (ville des U.S.A. proche de Chicago et l'ORGANISATION DES ECOLES DE DÉTROIT sont des essais faits pouf « socialiser » l'école.) H serait trop long de rapporter ici les procédés employés. D'autre part ces méthodes spéciales, en rapport avec des conditions sociales tout à fait particulières, ne peuvent être appliquées intégralement chez nous. Disons simplement que l'activité y prend des formes multiples. Les élèves partagent

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leur temps entre l'étude, le travail et le jeu. Ils participent à l'aménagement et à la décoration des classes. Ils sont responsables de la discipline. Des bibliothèques, des ateliers, des terrains de jeux, sont à la disposition des élèves. L'emploi du temps est réglé de telle sorte que les salles soient toujours occupées, les groupes se succèdent, par roulement, dans les salles et les ateliers (population scolaire nombreuse). LA MÉTHODE DES PROJETS a été inspirée par J. DEWEY et vulgarisée par W. KILPATRICK. Elle s'apparente aux centres d'intérêts Decrolyens, mais à pour 'base des exigences sociales. Les enfants ont-ils été intéressés par la forge voisine ? on établira un projet, c'est-à-dire qu'on étudiera tout ce qui se rapporte à la forge, outils, façon de travailler, objets fabriqués ou réparés, moyens d'approvisionnement, gains, salaires, etc..., des visites seront faites qui donneront lieu à de nombreux exercices dans toutes les matières. On a fait à cette méthode les reproches suivants : Pertes de temps importantes. Certains projets (histoire, morale) semblent bien artificiels. Difficulté de traiter la matière exacte d'un programme. Il y a là cependant, une idée intéressante et qu'on peut utiliser, à titre occasionnel, dans n'importe quelle école. LE TRAVAIL PAR ÉQUIPES a été suggéré par Cousi-net en 1920. Les élèves se réunissent librement en petits groupes constitués suivant leurs affinités. Chaque équipe choisit une question du programme pour l'étudier. Le travail est distribué entre les différents membres du groupe (5 ou 6). Une abondante documentation est alors réunie : renseignements divers, textes composés par les élèves, poèmes, dessins, gravures, photographies, etc... (parfois des réalisations manuelles). Dans chaque groupe la mise au point se fait en commun. On critique, on apprécie, on élimine l'inutile. Le travail s'achève par l'élaboration d'un Cahier album manuscrit ou imprimé, qui est présenté à toute la classe et peut être utilisé ultérieurement comme livre d'enseignement. La plus grande liberté doit être laissée aux enfants. Le maître se contente de diriger, de conseiller et d'entretenir l'émulation entre les groupes. Chaque équipe -peut ou non se choisir un chef. De toute façon l'élève le plus doué sera implicitement reconnu comme tel. Cette méthode a l'avantage de pouvoir être pratiquée dans toutes les classes. Elle apprend aux enfants à s'entr'aider. Elle développe chez eux le goût de la recherche personnelle, du travail bien

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fait, et le sens de la responsabilité. Expérimentée dans de nombreuses classes avec succès, on a pu se rendre compte qu'elle plaisait aux écoliers, que ceux-ci travaillaient avec enthousiasme et éprouvaient, la tâche menée à bien, une satisfaction évidente. Les résultats sont généralement excellents et les élèves gardent mémoire des questions étudiées. Malheureusement enquête, documentation et mise au point demandent beaucoup de temps. Il est matériellement impossible d'étudier de cette manière, les programmes entiers. Il n'est pas question, comme d'aucun l'avaient suggéré, d'employer cette technique à l'exclusion de toute autre. On l'utilisera chaque fois que l'occasion semblera favorable^ particulièrement pour l'étude du milieu local. LA COOPÉRATIVE SCOLAIRE : ce n'est pas à proprement parler un procédé d'enseignement, quoi qu'on puisse tirer des opérations coopératives un nombre infini d'exercices. Il s'agit plutôt d'une œuvre éducative. Nous n'en décrirons pas le fonctionnement, si familier aux maîtres. On a surtout reproché aux coopératives d'instruire les enfants de soucis matériels qu'ils n'avaient pas à connaître: Cette critique est en partie justifiée. On peut cependant faire remarquer que les profits réalisés servent ordinairement à des fins éducatives, donc désintéressées. L'IMPRIMERIE A L'ÉCOLE a surtout été propagée par Freinet. Procédé excellent au point de vue rendement scolaire, il permet d'individualiser en partie l'enseignement. Il facilite le travail par équipe. Il apporte dans la classe un esprit nouveau et captive étonnamment les enfants qui ne s'en lassent pas. Il permet l'édition d'un journal scolaire, la correspondance entre écoles, toutes pratiques recommandables. Le tort de ses partisans c'est d'avoir voulu faire de l'imprimerie une panacée. Vouloir centrer toutes les activités scolaires sur l'imprimerie est contraire à l'esprit même de la méthode active, telle que l'ont défini ses précurseurs. ,_ II s'agit, là encore, d'une technique d'appoint, mais qui peut rendre de grands services (voir ci-après).

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...et petits procédés
« Mettons à profit les leçons qui se dégagent des expériences pédagogiques de l'école nouvelle » disent les instructions officielles de 1938. J'AI essayé de te renseigner sur tout ce qui a été tenté de Ferrière à Freinet pour améliorer le rendement scolaire. Comment, dans le cadre de notre école, mettre en application les idées de ces novateurs! ? Faut-il, diras-tu, abandonner d'anciennes pratiques qui ont pourtant fait leurs preuves ? Vais-je rester traditionnaliste lorsque tout progresse autour de moi ou me risquerai-je à essayer de nouvelles techniques qui ne m'apparaissent pas toutes très sûres et pour lesquelles je suis mal préparé ? , Là commence la querelle. _ Les pessimistes invoquent la tradition, les années d'expérience, les procédés consacrés et se retranchent derrière les préjugés, l'opinion des familles et du populaire sans toujours s'avouer qu'il leur est pénible de sortir d'une routine commode. Les optimistes sautent les barrières, abattent les cloisons, innovent et vont de l'avant sans toujours se soucier si le gros du peloton suit et si leurs rêves s'accordent bien avec la réalité et les nécessités quotidiennes. Le raisonnable est sans doute au milieu. La psychologie a détruit de nombreux préjugés et montré qu'il fallait abandonner certains procédés. Allonsnous pour cela brûler nos vaisseaux ? Jetons l'ivraie oui, mais gardons le bon grain. Quant à se lancer à corps perdu dans des pratiques nouvelles séduisantes certes, mais pour lesquelles notre matériel, nos bâtiments, nos élèves et nos esprits ne sont pas prêts, nous nous y refusons obstinément. La matière première est trop précieuse. Et c'est un violent reproche que j'adresse à

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quelques utopistes d'avant-garde qui, non seulement déforment en les traduisant à leur manière les paroles des « Maîtres », mais encore cherchent à convaincre les jeunes, trop inexpérimentés pour juger du péril qu'ils courent. Essayons de faire la part des choses en nous fiant au bon sens, qui est encore en la matière, le meilleur guide. LA LEÇON ORALE Procédé traditionnel : Le maître expose la leçon. Les élèves écoutent (ou n'écoutent pas). Anatole France a noté avec humour la leçon faite par un de ses professeurs, frère Cho-tard, homme à l'éloquence grandiloquente : « près de se dévouer aux! dieux Mânes et pressant déjà de l'éperon- les flancs de son coursier impétueux, Decius Mus. se retourna une dernière fois vers ses compagnons d'armes et leur dit : « Si vous n'observez pas mieux le silence, je vous infligerai une retenue générale ». J'entre pour la patrie dans l'immortalité. Le gouffre m'attend. Je vais mourir pour le salut commun. Monsieur Fontanet, vous me copierez dix pages de rudiment, etc... (1). Que reste-t-il de ces leçons-monologues ? Rien ou pas grand chose, tu pourras en faire l'expérience. Un résumé copié au tableau ou appris dans le livre, suit ordinairement la leçon. Seul ce résumé laisse des traces dans la mémoire des élèves. Sans quitter la forme classique de l'exposé, il est possible de rendre la leçon plus efficace, voici quelques suggestions : Un exposé bref :• 10 à 15 minutes. Au delà l'enfant se fatigue, l'attention se relâche. Un langage simple : Ni éloquence, ni érudition. Il ne faut pas non plus, sous prétexte de se faire comprendre, employer, une langue par trop puérile. Des termes simples, des phrases claires. Simplifier sans déformer . : C'est tout l'art d'enseigner. Elaguer, condenser, ne garder que_ l'essentiel. Les grandes lignes doivent apparaître nettement à tous. Fais vivre tes paroles : Tu as divisé en deux le tableau noir. D'un côté un plan sommaire suit la leçon. De l'autre des croquis illustrent les exemples. Tu lis ou fais lire des citations courtes et suggestives (l'idéal serait que chaque élève! ait son texte). Tu fais passer des gravures, des photos. Tu projettes un film. Peut-être pourras-tu faire entendre un disque. . Provoque l'attention des élèves. . Tu peux entraîner tes élèves (à partir du cours moyen) à établir eux-mêmes, au brouillon, le plan de la leçon à mesure : (1) Le livre de Mon Ami. Calmann-Lévy, éditeur.

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que tu parles. Il te faudra alors souligner, en parlant, les faits saillants (prendre toutefois la précaution d'écrire au tableau les mots peu courants). Un résumé est "ensuite établi en commun en faisant appel aux notes prises. Ou encore préviens que tu demanderas à chacun, la leçon terminée, de la résumer. C'est déjà plus difficile et on ne peut demander cela qu'à de grands élèves. De toutes façons, tu vérifies, à la leçon suivante (procédé Lamartinière), que l'essentiel a été retenu. Tu devras préparer, à cet effet, un certain nombre de questions précises. LA LEÇON DE CHOSES est aujourd'hui officiellement reconnue. Elle a sa place dans toutes les écoles et est devenue familière à chacun de nous. Elle est exactement dans le ton de la méthode active, puisqu'elle en suit les principes : elle va du concret (l'objet) à l'abstrait (l'idée, la généralisation). Elle fait appel à l'activité manuelle (manipuler) et intellectuelle (observer) ; elle individualise autant que possible, chaque enfant ayant en principe son objet, sa chose à observer. Quand on parle de leçons de choses, la plupart des maîtres traduisent « enseignement des sciences », c'est une erreur. Il peut et il doit y avoir des leçons de choses de géographie, d'histoire, de calcul, de vocabulaire et même de morale. Nous y reviendrons au cours des chapitres suivants. Il n'est pas toujours possible non plus de fournir aux écoliers la matière à observer. Quoiqu'il ne faille pas s'exagérer les difficultés. La classe n'est pas un sanctuaire. Et y faire entrer un lapin, une poule ou même un mouton n'est pas un sacrilège (dans ce dernier cas, je t'assure d'un succès -certain). Mais il faudra naturellement prévoir des leçons extra muros. On ira sur place voir le forgeron, la rivière, les ruines du château-fort, ou la forêt au printemps. Bien conduites, ce seront les plus belles leçons de l'année et, ce qui compte surtout, les plus profitables. Rien ne vaut l'exemple vu ou vécu. Tu ne feras jamais évoquer à un petit citadin, si loquace sois-tu, le cochon et ses façons. Mais s'il l'a vu une seule fois en train de « houiller » le fumier, il n'oubliera plus jamais son corps gras et rosé, ses oreilles rabattues, cette ridicule queue en ficelle et ce masque au groin plati et inattendu. Foin des discours et vive la leçon de choses ! LA REDÉCOUVERTE. — « Nous oublions très vite ce que nous avons appris, nous n'oublions jamais ce que nous avons trouvé », a dit Emile de Girardin. Il faut que l'enfant trouve, de lui-même; le chemin à suivre et repasse par les étapes successives de la découverte. Il s'agit en un mot de

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créer l'esprit scientifique. Nous utilisons, chaque jour cette méthode, souvent inconsciemment. L'enfant qui résout un problème ou un "exercice" à, grille, celui qui reconstitué une famille de mots, celui qui lit un texte ou prépare une expérience font de la redécouverte. Mais n'abusons pas de ce procédé. Il ne; s'agit pas de redécouvrir le monde et nos: enfants ne sont pas des Pascal. Garde-toi de vouloir leur faire trouver ce qu'ils ne sauraient vraisemblablement pas inventer. Aucun enfant, a priori, n'énoncera une règle de grammaire. Mais d'exemples commentés et rapprochés cette même règle surgira dans son esprit : c'est ainsi qu'il faut entendre la redécouverte dans la pratique scolaire. LIBRE DISCUSSION ET LIBRE CRITIQUE. — Ici la leçon s'anime. Tu confies l'étude du même sujet à deux groupes différents. On peut débuter par des sujets concrets d'un intérêt pratique immédiat. Exemple : comment va-t-on disposer les planches du jardin scolaire ? ,L'un des groupes expose son point de vue (croquis, calculs, arguments, etc...), l'autre fait ensuite la critique. On vote à main levée les décisions de principe. Certes ce procédé est d'un emploi limité. Mais il crée l'enthousiasme et -suscite l'intérêt des enfants. On peut l'employer comme artifice pour animer certaines leçons : Exemples : si on construisait un terrain de sport (choix du terrain, des appareils, aménagements, etc...). Si nous entreprenions un voyage à X..; (emploi de la carte, choix du moyen de locomotion, tarifs, etc...). LA DRAMATISATION : dramatiser un texte, c'est l'interpréter comme au théâtre, pour un public. Chacun sait combien les enfants aiment mimer les scènes auxquelles ils ont assisté. Ils jouent « à l'école », « à la marchande » et parfois organisent une véritable petite représentation. C'est cette tendance qu'il faut s'efforcer d'exploiter. Quelques précautions sont nécessaires. Eviter la lourdeur, le ridicule, ou la niaiserie. Les élèves ont tendance à trop singer, il faut les ramener souvent dans le bon ton. En bref, l'interprétation doit être simple et sobre. Voici quelques exercices progressifs de dramatisation à l'école. * Choisir un dialogue animé (dans Molière, par exemple) et le faire LIRE par plusieurs élèves tenant les différents rôles (lecture, intonation). * Le texte étant APPRIS PAR: CŒUR, faire réciter et mimer par les différents acteurs. Pour provoquer l'émulation,

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on peut faire présenter le même texte par plusieurs groupes (récitation, vocabulaire). * Faire mimer des scènes très simples par deux ou trois acteurs -au plus, les scènes ayant été PRÉPARÉES A L'AVANCE PAR LES ENFANTS. Exemple : achat d'une paire de chaussures chez le bottier, visite du docteur, visite de l'Inspecteur Primaire, etc... (élocution et vocabulaire en liaison avec le centre d'intérêt). Chaque groupe peut présenter une petite scène rapide^ de quelques minutes. Pendant qu'un groupe joue, les autres notent les fautes, de langage, les erreurs et les imperfections. Une critique est ensuite faite. Une note est attribués à chaque équipe. * Faire interpréter un texte (prose ou poésie), cette technique est déjà beaucoup plus délicate et nécessite l'aide du maître. Si certains textes se prêtent admirablement bien à l'interprétation (farce du Moyen-Age, Roman de Renart, certaines scènes de Balzac), d'autres sont beaucoup plus difficiles à traduire. Et il ne faudrait pas, sous prétexte de les éclairer, transformer, par exemple, des fables : de La Fontaine — toutes de finesses et de légèreté — en une lourde mascarade. La difficulté est de savoir garder aisance et simplicité, tout en restant très près du texte. * Quand tes élèves seront aguerris, tu pourras leur demander de, monter, sur un sujet donné, un véritable spectacle. Une scène (montrable et démontable rapidement) peut être aménagée dans un coin de la classe. Des costumes sont improvisés (les enfants apporteront de chez eux, quantité d'oripeaux). Chaque groupe "présente son spectacle à tour de rôle. Les autres font la critique (élocution, vocabulaire, rédaction, auto-correction, sens critique). Pour faciliter la critique et qu'elle soit profitable à tous, on peut la faire s'exercer sur un nombre de points déterminés à l'avance. Exemple : mots incorrects, fautes de vocabulaire, fautes de conjugaison, phrases incorrectes, etc... La correction est faite en commun. On peut attribuer une note, ôter des points pour les fautes relevées ce qui incitera chaque groupe à soigner langage et présentation. Inconvénients : on ne peut guère employer cette méthode que pour l'enseignement du français. On lui reproche également de faire perdre beaucoup de temps. Mais ceux qui la pratiquent prétendent, qu'à tout prendre, elle en fait gagner. Remarquons que la préparation peut être faite par les élèves eux-mêmes, en dehors des heures de classe (des répétitions sont souvent organisées à la maison à l'insu du maître). Ce sont toujours les mêmes élèves dit-on qui mènent le jeu.

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C'est justement ce qu'il faut éviter. Les maladroits, les timides pourront s'exprimer par le truchement des MARIONNETTES jusqu'à devenir assez expérimentés pour paraître en scène. Avantages : ce procédé plaît aux enfants qui ne s'en lassent pas. Les maîtres qui l'emploient assurent qu’acteurs et spectateurs en tirent un profit véritable. Gauches d'abord, les écoliers prennent bientôt de l'assurance et manient mots et phrases avec plus de dextérité. La critique les oblige à surveiller leur langage ; élocution et vocabulaire y gagnent. L'INTERROGATION : c'est un procédé actif et stimulant. Il permet de faire parler les enfants. Il les oblige ainsi à un effort d'attention et de compréhension et les force à chercher et assembler des mots pour s'exprimer. L'effort demandé est d'ailleurs collectif car tout le monde se pose mentalement la question, même adressée à un seul élève. D'autre part l'enfant qui sait qu'on l'interrogera fait un effort de mémoire pour apprendre et retenir sa leçon. L'interrogation est -aussi une répétition qui, par sa forme attrayante, fortifie le souvenir, fixe les connaissances et souvent précise quelque point resté obscur. Pour le maître c'est un moyen de contrôle. Il peut ainsi juger des résultats et remédier aux faiblesses. Interroger est un art. CE QU'IL FAUT ÉVITER : Ne pas se contenter de réponse étriquée, ou d'un mot, d'un « oui » ou d'un « non ». Ne pas poser de questions trop générales dont l'enfant ne peut saisir toute l'ampleur ; exemples « Que savez-vous de la troisième République ? Comment classe-t-on les animaux ? L'Afrique... (1). La question n'est ni une devinette, ni un rébus. L'enfant doit pouvoir comprendre les termes employés et saisir le sens de la question. « Doit-on mettre le baromètre dans la maison ou dehors (i). « La vache mange-t-elle comme nous ? (i). Pas de questions maladroites ou stupides. On ne demande pas « Qu'est-ce qu'une fourchette ? » mais « à quoi sert une fourchette ? ». Et surtout pas de réponse collective où le chœur des écoliers termine joyeusement la phrase commencée par le maître. Comment interroger f Des questions claires, précises, des termes simples. Graduer les questions — les lier entre elles pour former de solides associations. Cela demande une PRÉPARATION.
(1) Ces questions ont été posées à différents examens du C. E. P.. en 1946-47 et 48.

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La question doit être posée de façon à nécessiter une réponse COMPLÈTE et non un mot ou deux. Obliger l'enfant à répondre par phrases complètes; c'est une excellente habitude dont la valeur au point de vue élocution échappe à. beaucoup de maîtres. On pourra même, petit à petit, encourager les enfants à varier la forme des réponses, à ne pas reprendre obligatoirement les termes .mêmes de la question. Il faut être patient et bienveillant, tourner et retourner la question, la présenter sous différents aspects, jusqu'à ce qu'on ait trouvé la réponse. Laisser à chacun le temps de réfléchir. Ne pas bousculer ceux qui se montrent un peu lents. Certains enfants ne demandent, jamais à répondre. Ce sont presque toujours des timides qu'effraie l'idée de prendre la parole. Il faut les encourager, leur poser d'abord des questions très simples pour qu'ils s'enhardissent. QUELQUES MOYENS Interrogation orale : établir dès le début une règle sévère. Tu poses une question à toute la classe. On réfléchit. Tu demandes : « Qui sait ? » des doigts se lèvent. Tu interroges un élève (pas forcément celui qui a levé le doigt) on le laisse répondre, il est défendu de l'interrompre et on baisse le doigt pendant qu'il parle. En cas de difficulté tu le fais aider ou tu fais compléter sa réponse. Pas d'interventions ou de mimiques trop expressives. Tu exiges que la liberté de parole soit respectée. (Ce faisant tu prépares l'éducation du futur citoyen). * Le procédé « la Martinière » te permettra d'interroger toute la classe en même temps et de contrôler rapidement. * Tu peux aussi utiliser l'interrogation écrite ou semi-écrite, semi-orale. Tu inscris au tableau une série de questions préparées à l'avance. Les élèves y répondent sur l'ardoise ou sur une feuille volante. On corrige oralement aussitôt ou bien tu relèves les feuilles que tu vois à tête reposée. * Tu éviteras bien des pertes de temps si tu établis des fiches d'interrogation, se rapportant aux principales leçons. Ces fiches sont distribuées rapidement, l'heure venue, et te voilà tranquille avec un cours, tu peux t'occuper des autres. Des fiches de récapitulation permettront des révisions rapides. * Enfin de temps en temps, renverse les rôles. Demande à tes élèves de t'interroger. Mais sois sûr de toi, car ils seront impitoyables. * L'interrogation doit être faite régulièrement en ce qui concerne les leçons que l'élève doit apprendre. C'est pour l'enfant consciencieux une récompense et une menace pour le paresseux. L'un comme l'autre ont besoin de ce stimulant.

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LA CORRECTION — L'AUTO-CORRECTION
On ne corrige pas pour le plaisir de compter des fautes, de relever des maladresses ou de distribuer des notes plus ou moins arbitraires. Corriger c'est redresser des erreurs, c'est signaler la bévue commise pour qu'on l'évite à l'avenir. C'est un moyen éducatif avant d'être un procédé de contrôle. La correction est donc une nécessité. QUELQUES CONSEILS Ne couvre pas les cahiers d'encre rouge. Tes annotations émeuvent peu les élèves. Peut-être ne les comprennent-ils pas toutes. En tout cas, ils les oublient aussitôt. Ne. corrige pas les fautes toi-même, tu perdrais ton temps et une bonne occasion de faire travailler tes écoliers. C'est celui qui a fait les fautes qui doit les corriger, c'est logique. LA CORRECTION DOIT ÊTRE ACTIVE..... pour les élèves. De lui-même, l'enfant répare les oublis, remanie la phrase mal composée, recompte l'opération fausse, remplace le terme impropre ou rectifie l'orthographe défectueuse d'un mot. Tu ne fais, toi, que signaler ces erreurs. Adopte, pour gagner du temps, un petit code d'abréviations auquel tes élèves s'habitueront très vite (F = faux : E .= exact. Un trait signale une faute d'orthographe; une croix, un mot à remplacer, etc...). Naturellement tu aides, tu guides, mais tu ne fais qu'indiquer le chemin à suivre. Garde-toi de tout corriger, tes lascars en prendraient vite le pli. Vérifie assez souvent et n'hésite pas à faire recommencer la correction si on l'a négligée. Ainsi comprise, l'auto-correction est non seulement un procédé éducatif de haute valeur, mais aussi une excellente habitude mentale, une sorte d'auto-contrôle et un moyen d'éduquer la volonté. LA CORRECTION DOIT ÊTRE IMMÉDIATE et suivre l'exercice ou en être aussi rapprochée que possible. L'élève qui a encore les détails en mémoire, qui se souvient des difficultés rencontrées et de celles qu'il n'a pu vaincre, s'intéressera à la correction qui fait la lumière sur certaines parties obscures et parfois révèle des choses qu'on n'avait point aperçues. Le lendemain, ou quelques jours après, l'intérêt est déjà épuisé, et il faut se remémorer le devoir donné, c'est-à-dire refaire un effort déjà fourni. LA CORRECTION DOIT ÊTRE FAITE RÉGULIÈREMENT et consciencieusement. Intermittente, elle perd toute sa valeur. Il faut que l'élève sache que sa copie sera vue en détail, qu'aucune erreur ne passera inaperçue. A cette condition, il fera effort pour s'appliquer.
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Il est bon de laisser à l'élève le temps de corriger. Pas de ratures, pas de gribouillis informes. Pour la correction, comme pour tout exercice, demande du soin et de l'ordre. Le mot incorrect est écrit bien lisiblement dans la marge. La phrase ou le paragraphe, l'opération ou le problème à corriger sont recopiés sous le mot « correction ». Il est nécessaire qu'aucun doute ne subsiste ni dans l'esprit du maître, ni dans celui de l'élève. Tu tâcheras de leur faire sentir ou comprendre que c'est une sorte de probité qu'il est loyal d'observer. DES FICHES DE CORRECTION peuvent être établies pour diverses matières (calcul, orthographe, etc...). Elles seront employées chaque fois que l'intervention du maître n'est pas nécessaire ou comme compléments. Elles feront gagner un temps précieux dans les classes à plusieurs cours, mais il faut se garder toutefois de les utiliser systématiquement. De nombreuses corrections doivent être faites en commun et rien ne vaut l'explication du maître. A chaque technique correspondent d'ailleurs des corrections particulières, dont nous parlerons chemin faisant. L'AUTO-CONTROLE : au cours de ces différentes épreuves nous avons souvent demandé à l'élève de se contrôler, de vérifier ses connaissances. Excellente pratique qui l'oblige à faire effort pour combler les lacunes et consolider les points faibles. Le travail a ainsi un but précis. Peut-être serait-il possible d’aller plus loin dans cette voie. Nous avons parlé déjà du graphique personnel remplaçant le traditionnel classement. A la fin de la semaine, de la quinzaine ou du. mois, chaque élève établit sa moyenne (ou le total des points obtenus, procédé moisi précis mais plus commode surtout dans les petites classes). Un graphique est établi sur un carton quadrillé prévu pour l'année. Il est tracé en double : l'un étant affiché dans la classe, l'autre communiqué aux parents. Un système mixte peut être adopté, la feuille communiquée aux parents portant d'un côté un classement et de l'autre un graphique. Les efforts, les progrès sont ainsi directement traduits par une ligne suggestive qui monte ou descend. L'enfant n'est plus aux prises avec des camarades, mais avec lui-même, ce qui, du point de vue éducatif, est nettement préférable. LES LIVRES « J'ôte les instruments de leur plus grande misère, à savoir les livres. A peine à douze ans', Emile saura-t-il ce que c'est qu'un livre ? » disait J.-J. Rousseau. Il est vrai qu'à cette époque on n'employait guère que la Bible dans les écoles et quelques livres insipides. Mais l'utilité des manuels scolaires est contestée, aujourd'hui encore.

AVANTAGES DU LIVRE
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II présente des textes lisibles, aux caractères nets, des illustrations abondantes en rapport avec les textes. Chaque enfant a le sien qu'il peut prendre à tout instant et qu'il peut emporter. Certains livres font gagner au maître un temps précieux (lecture, calcul) et le déchargent de bien des soucis matériels. Enfin le livre a sur l'enfant une grande influence. Comme beaucoup d'adultes, il a le respect de la chose imprimée. Il pourra mettre en doute la parole du maître, jamais celle du livre. C'est pourquoi il faut de bons livres aux enfants: COMMENT CHOISIR UN LIVRE ? Qu'il soit bien adapté au cours auquel on le destine. D'un vocabulaire simple, à la portée des enfants, avec des illustrations de bon goût et exactes. Méfie-toi des livres qui prétendent instruire en « amusant », ce sont souvent des niaiseries. Il est utile de trouver après chaque leçon un résumé succinct. Autant dire tout de suite que les livres bien faits sont rares. INCONVÉNIENTS .. Le livre est fait pour un élève de niveau moyen. Or aucun cours n'est absolument homogène. Leçons et exercices se trouvent donc être trop simples pour les uns, trop difficiles pour les autres. Le livre ne tient pas compte des conditions locales. En un mot, il n'existe pas de manuel scolaire parfaitement adapté. DÉFAUTS DES LIVRES D'ENSEIGNEMENT : les instructions officielles et les programmes indiquent le but à atteindre et précisent les lignes générales, laissant à chaque maître une certaine initiative et le soin de concilier les textes officiels avec les nécessités locales. Les auteurs de manuels scolaires en ont profité pour étendre et diluer les programmes. Les alinéas se sont ajoutés aux chapitres et sous-chapitres. Les éditeurs, qui gagnent davantage pour quatre cents pages que pour cent, ont donné la préférence aux livres volumineux. C'est ainsi qu'un livre de sciences destiné à un modeste cours de fin d'études, prend l'aspect d'une petite encyclopédie, et l'histoire de France proposée aux mêmes élèves est un monument d'érudition î Ajoutons que la plupart des auteurs n'ont jamais ou peu pratiqué dans l'enseignement primaire et se recommandent surtout de la notoriété de leur emploi ou-de leur nom.

Préfacé par une autorité, écrit par un auteur en vogue, lancé par une publicité bien ordonnée, le plus triste navet tire à des milliers d'exemplaires.
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Ainsi nous nous laissons abuser chaque année, naïfs que nous sommes, par quelques nouveautés soi-disant sensationnelles, que nous jetterons au panier, comme les précédentes, après les avoir expérimentées sans succès. Ainsi est né, a vécu, et vivra le trafic du livre. Faut-il bannir les livres de nos classes ? Il n'en est pas question. Certains livres sont indispensables (lecture, dictionnaire, calcul). Quelques-uns sont utilisables. Prononçons-nous donc pour un emploi modéré du livre. Le manuel ne sera utilisé que comme complément. On y recourra pour une lecture, un exemple, une gravure. .On apprendra aux enfants à s'en servir et aussi à s'en méfier; car le livre sera plus tard leur seul conseiller. Car le livre, comme l'argent, est un bon serviteur, mais un mauvais maître. LES CAHIERS : ce sont des témoins tangibles du travail de l'élève. Ils permettent de juger du travail quotidien de l'enfant et de sa régularité. Les plus employés sont le cahier de devoirs journaliers et le cahier mensuel. Sur ce dernier sont transcrits les premiers devoirs de chaque mois, ce qui permet de suivre l'enfant pendant toute sa scolarité. QUELQUES RECOMMANDATIONS : Ne multiplie pas les différents genres de cahiers. Même au cours de fin d'études ; deux ou trois cahiers spéciaux (cartographie, composition française, récitation) sont suffisants. Pas de taches, pas de cornes, pas de ratures. Une écriture soignée, des traits et croquis nets. Que les devoirs soient disposés avec goût. Sois exigeant, c'est un précieux moyen d'éducation (soin, propreté, ordre, bon goût). Prêche par l'exemple : toutes tes annotations doivent être calligraphiées. Pas de gros crayon rouge ou bleu, pas de stylo. Comme tes élèves un porte-plume, l'encre rouge et une écriture orthodoxe. Le cahier de brouillon a des inconvénients. L'élève qui s'y montre peu soigneux a tendance à continuer sur les autres cahiers. Enfin n'oublie pas de fournir à chacun le matériel nécessaire à son travail. Du papier de bonne qualité, un porte-plume de grosseur raisonnable, des plumes et des buvards que tu remplaces régulièrement en veillant à ce qu'on s'en serve effectivement. L'ARDOISE. — On ne peut contester son utilité. Elle est pratique et, en définitive économique. Elle permet dans les classes primaires quantités d'exercices.

On lui reproche avec raison, d'habituer l'enfant à mal écrire, à trop appuyer et à adopter une mauvaise position de la main.
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L'ardoise en carton à condition qu'elle soit dé bonne qualité et le crayon mou seraient préférables. Elle est par ailleurs moins fragile et plus silencieuse. Il existe des ardoises blanches qui seraient bien commodes en classes, mais elles coûtent cher et s'usent vite. Avec l'ardoise, chaque élève doit avoir à portée de la main une éponge mouillée et un chiffon sec. Les jeux de salives très captivants peut-être, doivent "être bannis impitoyablement. LE TABLEAU NOIR : savoir se servir du tableau noir est un art peu pratiqué. On fait preuve à son égard d'une incompréhensible timidité. On y écrit trop petit et trop fin. On n'ose y ébaucher que des croquis ou des embryons d'exercices et ceux qui ne savent point aller droit ne pensent pas à le faire rayer. Considéré comme objet encombrant il est réduit aux dimensions les plus strictes et partant toujours trop étroit. On l'a fabriqué pivotant autour d'un .axe horizontal, en partie inutile puisque le texte copié au recto apparaît à l'envers si on le fait basculer. Un axe vertical eut été mieux indiqué et permettrait d'ingénieux développements. Il est vrai que dans les deux cas l'infortunée planche à craie se plierait, en l'absence du maître, aux mêmes exercices gyroscopiques. Bref on méprise le tableau noir alors qu'il peut être un outil précieux. Il me semble qu'on devrait, dans chaque classe, le traiter comme une sorte de panneau publicitaire au service des disciplines scolaires. Qu'on le place bien en vue, qu'on y écrive en grosses lettres moulées, qu'on y emploie la craie de couleur, qu'on y dispose avec goût maximes, figures et croquis. Attention ! le tableau noir est un exemple : le laisser-aller n'y est pas de mise. Mais quelles ressources il offre à qui sait en user. L'écriture, le dessin, l'orthographe y trouvent leur compte. On y installe à demeure lecture et calcul. Le vocabulaire, la conjugaison s'y nourrissent d'exemples et d'exercices féconds. Un simple croquis aidera à faire la différence entre deux homonymes mieux que de longues explications et d'une manière beaucoup plus frappante : la mère avec son enfant, le maire et son écharpe, la mer, ses vagues et ses navires : 3 croquis, trois mots et voilà une association à l'épreuve du temps. Quelques illustrations éclaireront de la même façon une règle de grammaire, un exercice de vocabulaire, certaines leçons de sciences, d'histoire, de géographie.

Les agences de publicité pour attirer l'attention ont recours aux gros caractères, aux flèches énormes, aux croquis voyants. A condition de rester dans les

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limites du bon sens, pourquoi n'emploierait-on pas ces mêmes « trucs » au tableau noir ? Le verbe et le sujet sont réunis par une imposante flèche rouge, les compléments par des flèches bleues suivies d'un O (objet) L (lieu, etc...)- On peut même associer une couleur à chaque complément. Les climats français, le contour de la France, de gros thermomètres marquant les températures moyennes, des pluviomètres indiquant la hauteur des pluies, quelques croquis de maisons (toit en pente, ou toit plat) des flèches pour les vents dominants ; le tout appuyé des gravures caractéristiques dont tu disposes et voilà une leçon qui, sans longs commentaires, portera ses fruits. Entendons-nous. Il n'est pas question d'abuser du tableau noir. Il n'est qu'un auxiliaire et plus souvent un suppléant. Dans ce rôle, il est irremplaçable. Tu ne trouveras sur aucun manuel le plan du village, le croquis de l'église ou la courbe de la rivière. Ta l'utilises pour concrétiser certaines idées par trop abstraites, pour remplacer l'objet ou la gravure qui te font défaut. Mais..., on ne prépare pas l'oxygéné au tableau noir pas plus qu'on n'y observe plantes ou animaux. Par contre l'expérience faite, quelques schémas la résumeront. On y précisera des détails qui n'apparaissent qu'imparfaitement à l'œil nu ou à la loupe. N'objecte pas ton inhabilité à dessiner. Les quelques deux ou trois cents croquis nécessaires à l'illustration de tes cours sont à la portée du plus maladroit. C'est une question d'application plutôt que d'aptitude. Ce ne sera pas parfait la première fois mais après quelques années tu t'étonneras toi-même d'être devenu un virtuose dans le maniement du bâton de craie. LES FICHES INDIVIDUELLES : j'ai dit plus haut tout le bien qu'en pensent les éducateurs. C'est à mon avis un des procédés d'enseignement de l'avenir. Toutes les organisations modernes travaillent à l'aide de fiches : fichier du personnel, fichier du matériel, fichier de comptabilité. Les bureaux d'études et certaines usines emploient des fiches de travail où l'ouvrier trouve, jour après jour, le détail des tâches à accomplir. Habituer l'enfant à se servir de fiches est donc d'une utilité pratique, Dottrens a prévu 4 séries défiches (voir ci-dessus). Cette classification semble bien être la plus logique et correspondre aux besoins de notre enseignement. Mais rien ne t'empêche d'adopter un ordre différent ou de prévoir d'autres séries. Des fiches de récapitulation peuvent être intercalées. entre les différents groupes d'exercices ou de leçons.

Quand tu seras familiarisé avec ce procédé tu pourras essayer d'établir des fiches correspondant à divers types d'élèves, des fiches pour les retardés et peut-être pour les arriérés moyens. Des fiches d'enquêtes, d'autres portant des tâches
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d'observation, enfin des fiches documentaires compléteront ta collection. Il ne s'agît naturellement pas d'enseigner uniquement à l'aide de fiches. Je te l'ai dit : il n'y a pas de panacée. Ces fiches ne seront qu'un moyen complémentaire. Même à l'école du Mail, ou Dottrens expérimente ce procédé, le travail par fiches n'occupe que la moitié du temps consacré à l'enseignement. COMMENT ÉTABLIR LES FICHES INDIVIDUELLES ? Quel que soit son but, la fiche doit être un appel constant à la recherche et provoquer l'initiative de l'élève. Il n'y a pas de fiche standard. Les mieux adaptées seront celles que tu auras mises! Au point toi-même. D'après les 'possibilités, les aptitudes de tes élèves et leurs caractères. D'après ta façon de travailler, tes goûts, ton expérience et tes remarques personnelles. D'après le milieu local : village ou ville, pays agricole ou industriel, école d'Armor ou de Savoie. Tu établis chaque fiche soigneusement en laissant une large marge pour les corrections et additions. Tu tires un nombre d'exemplaires suffisant (polycopie ou duplicateur) compte tenu des pertes ou détériorations possibles. Enfin tu classes méthodiquement dans un fichier approprié. Emploie des couleurs différentes pour les diverses matières. Et il te restera à expérimenter. Tu éprouveras bien des surprises. Il te faudra modifier, retrancher, parfois remanier entièrement. C'est un travail de longue haleine. Mais même imparfaites, ces fiches te rendront d'inappréciables services. — Ton travail se trouvera mieux organisé : plus de perte de temps à chercher l'exercice ou le problème toujours mal adapté, à courir d'une division à l'autre avec le souci lancinant d'occuper tout ton monde. Et tu gagneras des heures précieuses, tes fiches restant valables indéfiniment. — Tu contrôleras d'une façon plus précise le rendement scolaire de tes élèves et tu pourras ainsi déterminer leurs points faibles. La fiche individuelle est un des rares procédés qui permettent la conduite régulière de la classe unique ou des classes à plusieurs cours. — De plus, en développant l'esprit de recherche, elle prépare le futur autodidacte (chacun de nous ne l'est-il pas un peu ?) — Enfin elle place l'enfant devant la tâche à accomplir, l'obligeant à prendre ses responsabilités.

Ces fiches sont complétées par une bibliothèque et un fichier de documentation où l'élève va puiser les divers renseignements dont il a besoin ; par

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un musée scolaire et un petit matériel de laboratoire dont nous nous entretiendrons plus loin. LE FICHIER DE DOCUMENTATION : grâce à la vulgarisation des méthodes actives, il est aujourd'hui connu de tous les maîtres, mais non employé partout. Il s'agît de coller sur des fiches, format standard tout ce qui peut, intéresser et servir l'enseignement scolaire. Peu importe l'origine. L'essentiel est qu'un jour, à propos d'une leçon quelconque, le « document » apporté trouve son application. Un classement rigoureux est nécessaire. Procure-toi un meuble pratique et une bonne méthode de classement (i). Tes élèves t'apporteront la documentation. Tu compléteras avec les. fiches qu'éditent certaines maisons. Tu vois tout de suite les avantages du procédé. — Tu éveilles la curiosité, des enfants et la diriges vers tout ce qui peut être intéressant autour d'eux. — Tu as sous la main des textes, des exemples, des applications. — Ces fiches serviront à l'auto-instruction. Tes élèves y puiseront à tout instant et notamment pour compléter leurs enquêtes ou les éclairer. Evite toutefois que cela ne devienne une manie de collectionneur. Il ne s'agit pas de se lancer à la recherche de textes rares ou de sujets peu communs que tu n'auras jamais l'occasion d'utiliser. Borne-toi à ce qui peut être instructif. Il te faudra faire un tri dans ce sens: L'ÉTUDE DU MILIEU LOCAL ELLE EST NÉCESSAIRE : l'enfant doit connaître le milieu dans lequel il vit et où probablement .il sera appelé à vivre plus tard. N'est-ce pas un paradoxe d'apprendre aux enfants à résoudre des problèmes et des exercices compliqués, alors qu'on néglige de leur montrer les arbres qui les entourent, les oiseaux ou les insectes qu'ils voient chaque jour et les outils dont se sert l'artisan chez qui ils seront peut-être compagnon ? L'école reste trop fermée au monde extérieur. Ouvrons les portes, prenons contact avec la vie. La vie d'aujourd'hui, c'est-àdire les champs, les bois, les cultures, les animaux du terroir, le milieu social, avec ses modes de
(1) Signalons le dictionnaire index de la C. E. L., à Cannes.

travail, son organisation. La vie d'hier aussi, c'est-à-dire le passé qu'on retrouvera dans la vieille église, le château seigneurial, les demeures anciennes, les

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archives communales, les coutumes restés vivaces, et le patois qui ne veut pas mourir. Partant de la petite communauté, tu iras vers des horizons plus larges. L'étude du milieu local te servira de transition. SES AVANTAGES On y observe sur le vif et, partant, on apprend à observer. (Tu respectes là règle ; partir du réel, aller du concret à l'abstrait). L'enfant n'est plus indifférent, il s'intéresse à ce qui l'entoure. Il est placé devant la réalité, devant les difficultés de la vie quotidienne et à même d'observer comment on s'y adapte, comment on les vainc. Ce sont là des leçons de choses "vivantes d'un inestimable prix. Et le vocabulaire, les sciences, la géographie, l'histoire, le calcul leur entrent par les yeux, les oreilles, les mains,- les jambes. Du point de vue strictement scolaire qui s'en plaindrait ? INCONVÉNIENT : Je n'en connais qu'un, c'est d'être obligé de limiter ce procédé au temps disponible. Et c'est dommage. Différentes manières d'étudier le milieu local : 1. — LES CLASSES-ENQUÊTES ET LES EXCURSIONS. — Non le troupeau qui erre sans but, mais la classe préparée. « Demain, dis-tu, à tes élèves, rendez-vous chez le boulanger, à neuf heures moins le quart », c'est un quart d'heure avant la classe, mais c'est le moment où le mitron enfourne le pain, et tu peux être sûr que tout le monde sera là. Chacun s'est muni d'un cahier, d'un crayon. On note un mot, un croquis, une réflexion. La visite dure un quart d'heure. On revient, en échangeant ses impressions, mais sans muser. Le boulanger nous a prêté quelques panetons de formes diverses, un peu de levure, de la farine, un peu de pâte. A neuf heures cinq, la leçon de vocabulaire commence. Ai-je besoin de te dire qu'elle sera animée-sans que tu aies besoin de! recourir à des artifices. Tu pourras répéter l'exercice à tous propos sans que' les enfants s'en lassent, qu'il s'agisse de la rivière ou de la forêt, de la ferme ou de l'usine, de la gare ou du bureau de poste. 2. — L'ENQUÊTE : elle procède du même principe, mais elle allie la recherche à l'observation. On choisit un sujet intéressant la classe et,.en -rapport avec les leçons de la . semaine : exemple : l'aménagement de la ferme. Chaque groupe est chargé d'un point particulier : la disposition des

bâtiments, le logement des animaux, l'eau à la ferme, pour abriter 1 les récoltes, etc...
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En dehors des heures de classe, chaque groupe recueille renseignements, croquis, gravures, photos, etc., prépare un compte-rendu et au jour fixé on coordonne l'ensemble. Un livre-album est constitué (travail par équipes). 3. — LA FICHE-ENQUÊTE permet d'individualiser. Tu confie à chaque enfant une fiche-enquête portant une tâche d'observation. Tu peux, ou laisser l'enfant libre de noter ses impressions (et tu en trouveras de savoureuses), ou le guider à l'aide d'un petit questionnaire. Dans certaines classes chaque enfant possède son carnet individuel où il inscrit ses observations personnelles et un compte-rendu succinct des séances collectives. De toute façon le but et les résultats sont les mêmes. Peu à peu, tu constitueras ainsi une monographie communale d'une richesse et d'une variété étonnante, véritable livre de vie du village. LE MUSÉE SCOLAIRE : en même temps ton musée scolaire s'enrichira. De ces enquêtes on rapportera un silex taillé, une pièce de monnaie, une plante séchée, une corne, un insecte, un outil, toutes choses qui illustreront les leçons futures. Evite le fouillis hétéroclite. Que tout soit en ordre, étiquète et prêt à servir. Car tout objet est destiné à servir, à passer de mains en mains, rien n'est tabou. Bien sûr, entre temps, tu exposes dans une vitrine, bien en vue pour que chacun puisse regarder à son aise. Tu peux d'ailleurs charger chaque élève, à tour de rôle, du « service » du Musée. L'ACTUALITÉ : tu as remarqué, sans doute, l'influence qu'exercent sur les enfants certains événements ; petits événements de la vie locale : querelles, fêtes, deuils, intempéries, petits incidents, etc..., ou grands événements nationaux ou internationaux, dont ils entendent parler autour d'eux. Aussi un mot, un exemple, emprunté au sujet du jour, capte l'attention des enfants par son air de nouveauté. N'en est-il pas de même pour l'adulte ? Les modes, la vogue passagère d'un livre ou d'un nom, le goût de l'événement sensationnel (si bien exploité par la presse) en sont autant de preuves. Un maître intelligent se servira de cette prédisposition pour pigmenter ses leçons. Remarquons d'ailleurs qu'il ne s'agit pas forcément de faits récents. Pour l'élève, il existe une actualité « scolaire ». C'est ainsi que Vercingétorix, Bayard, Pasteur sont chaque année des sujets « d'actualités » pour les écoliers.

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Par ailleurs, au rythme de la vie moderne, n'est-il pas nécessaire d'habituer l'enfant à se tenir au courant des progrès et de l'évolution de l'humanité ? A moins de se faire fossile, l'homme d'aujourd'hui est obligé à cette curiosité quotidienne s'il ne veut pas perdre pied. DES MOYENS D'INTÉRESSER LES ENFANTS À L'ACTUALITÉ LE TABLEAU AFFICHE : il suffit de disposer d'un panneau de contreplaqué ou de carton fort où on affichera tout ce qu'on peut glaner autour de soi dans les revues scientifiques, les catalogues divers, les mercuriales, les livres, les journaux d'enfant. (Il n'est pas recommandé d'intéresser les enfants aux journaux pour adultes !'). Chacun épingle ce qu'il a trouvé. On peut laisser le champ libre aux . recherches, ou les limiter à un sujet déterminé en rapport avec les leçons de la semaine. Tu « amorces » en affichant les gravures et textes dont tu disposes. On peut employer ce moyen pour animer les enquêtes sur le milieu local. Si la classe est divisée en équipes, chaque équipe disposera d'un panneau : moyen infaillible pour provoquer l'émulation. Inutile de te dire que ces tableaux d'affichage doivent être placés à la -portée des élèves et dans un endroit passager. BOITE A QUESTIONS : elle est conçue sous forme de boîte à lettres et c'est avec un égal plaisir qu'on y glisse son pli et qu'on ouvre la boîte au jour fixé. Chaque question est attendue comme une surprise. Peut-être vaudra-t-il mieux que tu prépares tes réponses et que tu élimines subrepticement les questions par trop saugrenues. Mais tu respectes l'anonymat et laisses à tous la plus entière liberté. Je t'avouerai avoir essayé sans obtenir de résultats bien intéressants. Cela réside peut-être dans la diversité des questions posées. La boîte peut être remplacée par un cahier — moins attractif — mais sur lequel on peut, reproduire les réponses. D'AUTRES MOYENS : tu peux aussi faire constituer des listes de prix pour denrées d'usage courant. Les élèves se servent de catalogues récents ou s'informent autour d'eux ou aux vitrines des magasins. Partant de ces données tu composes des problèmes pratiques, OL; inversement tu demandes de résoudre des problèmes dont les données sont à déterminer d'après les cours du jour. Pour varier l'exercice fais établir un projet : on achète X... stères de bois, on les fait scier. Prix de revient ? Ou on veut confectionner une- robe... Et qui t'empêche défaire

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effectuer des achats fictifs (ou même réels) en envoyant tes écoliers sur le marché, ou dans les magasins, avec une liste, d'achat, en quête des meilleurs prix? Enfin imaginer des exercices pour tenir tes grands élèves au courant des salaires, des cours divers, du prix des transports, des lois réglementant le travail ou la vie publique, des formules diverses à savoir remplir, etc... c'est aussi faire la part de l'actualité.
L'ENSEIGNEMENT PAR L'ASPECT Chaque fois que l'objet te fera défaut — et c'est souvent — tu feras appel à sa représentation sous forme de photographies, de gravures ou d'images lumineuses. LES GRAVURES. LES PHOTOGRAPHIES : tu en constitueras petit à petit toute une collection. De nombreuses maisons éditent des collections intéressantes. Les dépliants touristiques, les publicités envoyées gratuitement par certaines maisons (voir partie documentaire), les collections de timbres te serviront. Range-les soigneusement, classe-les méthodiquement, numérote-les pour éviter de longues recherches. Elles se détériorent rapidement. Un mica les protégera pendant les manipulations. Mais il est indispensable que chaque élève puisse les contempler tout son soûl. Affiche-les le temps nécessaire en les groupant par leçons. LA PROJECTION FIXE intéresse davantage les enfants. L'image lumineuse captive leur attention. La difficulté est de trouver des images correspondant exactement aux sujets traités. La projection par films fixes semble une solution heureuse et de plus en plus répandue. Elle permet» sous un petit volume, de réunir un grand nombre de vues plus nettes et d'une qualité supérieure à celles des photos et gravures. Les films sont pratiquement inusables et d'un rangement facile. De plus certains appareils permettent la projection en plein jour et évitent de perdre un temps précieux à faire l'obscurité (i), LE CINÉMA : ici l'intérêt est à son comble puisque l'image est animée. Malheureusement les films d'enseignement sont encore trop peu nombreux. Films et appareils sont d'un prix trop élevé pour la plupart des budgets scolaires. Le système des cinémathèques régionales avec prêts de films circulants est à développer. Quelques essais ont été tentés en petit format non sonore
(1) Signalons le super babystat. (Editions Nouvelles pour l'Enseignement).

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(8 mm. et,9 mm. 5). Il est à souhaiter que des réalisations pratiques aient lieu dans cette branche. Certains films « d'actualité » sont aussi intéressants mais peu restent à la portée des enfants. Il faudrait une étroite collaboration entre techniciens et pédagogues. Les films sortis à ce jour sont surtout destinés à des fins commerciales. Le cinéma offre de grandes possibilités. La caméra est « un œil ouvert sur le monde » et permet de présenter aux élèves des scènes auxquelles ils ne pourraient jamais assister (vues sous-marines, vues d'avion, vie des microbes, etc...), le dessin animé permet de schématiser certains mouvements complexes (fonctionnement du moteur à explosion, circulation du sang, germination, etc...). Sans vouloir en faire un procédé exclusif d'enseignement souhaitons qu'il occupe à l'école, une place plus grande. L'IMPRIMERIE : POUR L'IMPRIMERIE : — Elle intéresse énormément les enfants qui sont fiers de voir imprimer leurs textes et font effort pour mériter cette récompense. — Elle développe certaines qualités : il faut de l'ordre, de la méthode, .de l'adresse et du soin pour choisir et placer les caractères minuscules et les disposer convenablement. — Il faut du goût pour obtenir une bonne présentation. Et la composition d'un texte demande une attention concentrée si on veut éviter les fautes. Employée régulièrement elle fait faire aux élèves des progrès indéniables et à peu près dans toutes les disciplines. Ces progrès sont particulièrement sensibles en orthographe. On avait déjà constat dans les imprimeries que typographes et linotypistes, même peu cultivés, parvenaient après quelques années de pratique, à ne plus faire de fautes. Il en est de même des écoliers chargés de composer les textes, et ceci s'explique par le fait que mots et phrases leur passent « par les mains », c'est une sorte d'épellation manuelle. Ils lisent bientôt plus aisément. En même temps leur vocabulaire s'étend, ils deviennent plus habiles à construire phrases et paragraphes et acquièrent quantités de connaissance nouvelles en histoire, en sciences, en géographie, etc... L'imprimerie permet aussi — mieux que tout autre moyen — l'édition d'un journal scolaire, la correspondance interscolaire et l'impression de nombreux textes qui facilitent le travail du maître et des élèves (fiches de lecture, de récitation, de calcul, etc...). CONTRE L'IMPRIMERIE : Nous l'avons dit : il ne faut considérer l'imprimerie que comme une technique

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d'appoint et ne pas vouloir, comme beaucoup le suggèrent, la mettre à la base de tout l'enseignement scolaire. POUR UN EMPLOI MODÉRÉ DE L'IMPRIMERIE Installe donc ton imprimerie sur une table solide, dans un endroit de la classe où on puisse travailler sans déranger personne. Si tu peux disposer d'une petite salle attenant à l'école, ce sera parfait. Tout disposé en ordre, tes élèves initiés, tes équipes constituées, il n'y a plus qu'à se mettre au travail. Quand ? Personnellement, je te conseillerai de choisir les heures creuses. Heures réservées aux activités dirigées, moments où un cours est inoccupé. Mais ne prive aucun élève d'une leçon ou d'un exercice essentiel sous prétexte qu'un texte doit être imprimé. D'eux-mêmes d'ailleurs, les enfants demanderont à rester un peu le soir ou à venir le jeudi. Si tu as bien organisé ton affaire, tu n'auras même pas à t'en occuper. Mais en aucune façon, l'imprimerie ne doit troubler le travail scolaire. Les appareils à polycopier peuvent suppléer l'imprimerie, mais n'ont pas la même valeur éducative. La linogravure permet de compléter les textes, par des dessins appropriés. LE JOURNAL SCOLAIRE SON UTILITÉ : — Il .stimule le travail scolaire et crée l'émulation. C'est à qui aura son texte imprimé, son dessin publié, aussi chacun fait-il de son mieux. — "Il encourage à la recherche. Pour que le journal soit intéressant, il faut varier les textes et chacun s'ingénie à trouver quelque chose d'original ou à dénicher autour de lui une information inédite. — II crée uni esprit de solidarité entre élèves ou entre équipes, tous travaillant pour une œuvre commune qu'on désire aussi parfaite que possible. Et si les négligents se font sévèrement rabrouer, chacun a sa part de succès et s'en réjouit. — II est enfin un trait d'union entre l'école et la population et aussi entre l'école et les familles. Parents et sympathisants de l'école s'intéressent au journal, preuve de vitalité. Les mécènes seront plus nombreux et plus généreux. SA RÉALISATION PRATIQUE Le journal peut être réalisé à la polycopie, au duplicateur, ou imprimé. Cette dernière solution étant la meilleure. Il

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comporte des textes individuels, des textes d'équipes ou des réalisations collectives. TIRAGE : au minimum mensuel. Au maximum hebdomadaire. Lé tirage mensuel est une moyenne raisonnable qui permet de réunir suffisamment de textes et de disposer .d'assez de temps pour composer et tirer sans empiéter sur le travail scolaire. VENTE. Il est le plus souvent vendu aux élèves eux-mêmes, aux familles et à la population de la commune au profit de la coopérative scolaire. Des écoles voisines, qui n'éditent pas elles-mêmes de journal, peuvent en écouler un certain nombre d'exemplaires. Enfin tu peux l'échanger avec celui d'une école lointaine, ce qui instruira tes élèves de la vie d'autres régions et sera un encouragement à mieux faire que leurs rivaux étrangers. LE ROMAN SCOLAIRE : II part du même principe que le journal scolaire mais c'est une œuvre de longue haleine. L'action doit être située dans le milieu local et c'est une magnifique occasion d'étudier le cadre régional. Illustré et imprimé par les enfants c'est un moyen d'enseignement à .recommander, particulièrement pour l'initiation à la composition française. ÉCHANGES INTERSCOLAIRES C'est un procédé éducatif au plus haut chef. QUE PEUT-ON ÉCHANGER ? En plus du journal scolaire, tout ce qui offre un intérêt quelconque au point de vue enseignement. On débutera par un échange de lettres. Puis la curiosité aidant, chacun désirera mieux connaître- son correspondant et le milieu où il vit. On sera amené ainsi à échanger des photographies, des dessins, des cartes postales diverses, de petits textes relatifs au milieu local (coutumes, travail, loisir, réjouissances, etc...), des monographies, parfois des produits locaux divers, plantes, minéraux, fossiles, échantillons divers des fabrications locales. Cette liste est naturellement incomplète. Je te laisse le plaisir de découvrir d'autres objets d'échanges. COMMENT RÉGLER LES ÉCHANGES INTER-SCOLAIRES ?

Pour que le procédé soit instructif et éducatif il faut que les élèves des deux écoles se mettent d'accord pour faire des échanges autour d'un sujet déterminé. Ce système évite la dispersion des idées qui ne manque pas de se produire si oh procède sans but précis.

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II ne faut pas malgré tout avoir l'air d'imposer ses idées aux enfants, car l'intérêt de la formule réside dans l'apparence de liberté qu'on laisse à chacun. Tu te contenteras de suggérer des sujets d'étude qui - - tu le sais — plaisent aux enfants. On peut ainsi faire l'échange en même temps qu'on la dresse, d'une véritable monographie régionale, tirant d'une pierre deux coups. Enfin on peut obtenir des enfants qu'ils se corrigent mutuellement, chacun joignant à sa réponse une petite fiche ou il a relevé les fautes (orthographe, vocabulaire, etc...). _ La lettre peut être collective, c'est-à-dire rédigée par toute la classe, mais je te conseillerai plutôt la correspondance individuelle. Les échanges d'objets seuls étant collectifs. Tu peux aussi sur ton tableau-affiche exposer, dans un ordre logique tous les documents reçus, de façon à avoir une vue d'ensemble du village lointain avec lequel on communique. Les dessins divers sont particulièrement suggestifs à ce propos (plan de la classe, plan du village, carte sommaire de la région, croquis de l'église, de la gare, de maisons particulières, etc...). Il est nécessaire que les correspondants soient à peu près du même âge, du même niveau scolaire et, autant que possible, appartiennent au même milieu social. LES BIENFAITS DES ÉCHANGES INTERSCOLAIRES La correspondance entre écoliers plaît énormément aux enfants et provoque l'enthousiasme tant des élèves que des familles qui .sont appelées à s'y intéresser. A ce point qu'il est parfois difficile de; rompre les relations et qu'on continue de s'écrire pendant les vacances et même après la scolarité. Il est assez fréquent, si les deux pays ne sont pas trop éloignés, que les enfants se rendent visite. Et si ta classe correspond avec une école coloniale, quelle joie lorsqu'on reçoit les colis d'échantillons, de plantes inconnues et les vues de pays curieux ! Il te sera facile d'aiguiller cette belle activité vers des exercices fructueux. Ainsi à peu près toutes les disciplines en profiteront. On s'appliquera à écrire des lettres correctes (écritures, orthographe, vocabulaire, élocution), on transmettra tout ce qui concerne le milieu local (géographie, sciences, histoire, etc...). Les lettres reçues sont lues à haute voix par chaque élève (lecture, vocabulaire). On retient la meilleure lettre ou les passages caractéristiques

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qu'on transmet, pour félicitations, aux correspondants (préparation à la C. F.). On est appelé à étudier les choses les plus diverses : comment rédiger une adresse, comment envoyer un colis, un mandat poste, etc... Parfois les élèves font échange de textes les ayant intéressés aux cours des leçons (lecture contes, poésies, récits historiques, etc...) ou se posent des problèmes, des rébus... Il y a des fils de maçon, de forgeron, de boulanger , de cordonnier qui fourniront sur les professions des détails précis. Tu peux varier à l'infini et tirer profit du moindre désir, du plus petit incident. Les échanges interscolaires élargissent l'horizon de l'écolier. Chacun établit des comparaisons, se rend compte que les conditions sociales ne sont pas partout les mêmes, que les groupes humains diffèrent d'un pays à l'autre. C'est un contact direct avec la vie sociale. C'est en même temps une magnifique leçon de solidarité humaine car, quelle que soit la distance, on se sent bien près de ces camarades inconnus avec lesquels on fraternise volontiers. L'ACTIVITÉ MANUELLE. — Nous en parlerons plus longuement lorsque nous traiterons le chapitre relatif aux travaux manuels. Disons toutefois que l'activité manuelle s'est développée à l'école primaire sous bien des formes nouvelles (imprimerie, linogravure, pyrogravure, modelage, maquettes, plans en relief, tissage, enseignement ménager, brochage, reliure, etc...) et qu'on ne la considère plus absolument comme une récréation, mais comme une technique éducative particulière. LES JEUX : il s'agit des jeux éducatifs, qui sont légions^ et qu'on peut employer en classe à l'appui des autres disciplines. Ils permettent d'animer les leçons et ont aussi l'avantage de développer la mémoire, l'esprit d'observation et la réflexion de l'enfant. Dans une certaine mesure ils renseignent sur les aptitudes de l'élève. Du point de vue psychologique, signalons les jeux de Decroly, de Madame Montessori. Il existe également des jeux de construction, des puzzles, des jeux de tri, de classement, des jeux d'identification, etc... Dans la pratique les maîtres emploient les puzzles géographiques ou historiques, les lotos (géographies, histoire, sciences, vocabulaire) les mots croisés, rébus, des jeux de lecture, etc... Les collections diverses, les représentations dramatiques", les livres amusants, participent à l'activité ludique de l'enfant. LE PHONOGRAPHE — LES DISQUES (Cf chant et musique). AVANTAGES : Les disques peuvent être choisis. Le maître peut en faire usage au moment voulu. Ils rendent de grands

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services notamment en ce qui concerne LA DICTION (nombreux disques, depuis les fables de Lafontaine jusqu'aux textes-classiques, dramatiques et lyriques), l'apprentissage des langues étrangères, le chant et la musique. On peut aussi associer la musique d'un bon disque à une lecture ou à une leçon de français. INCONVÉNIENTS : Phonographe, tourne-disque et disques coûtent cher. On ne peut considérer ce moyen que comme un adjuvant et son emploi dans l'enseignement sera toujours limité. LA RADIO AVANTAGES : Elle permet de retransmettre les impressions sonores d'un événement à l'instant même où il a lieu et de le faire vivre dans la classe. Elle peut rendre des services dans certaines branches : cours de professeurs spécialisés, conférences, récits de voyages, diction,, dramatisation, chant et musique. Elle permet de garder le contact avec l'actualité en suivant la marche des grands événements (découvertes scientifiques, inventions, essais d'avions, de fusées, etc...). INCONVÉNIENTS : les postes coûtent cher, les émissions-ont lieu à des heures fixes, rarement en concordance avec l'emploi du temps. Elles ne tiennent pas compte des programmes. Actuellement il n'existe pratiquement pas d'émissions susceptibles d'aider les maîtres (1). L'enseignement est indirect, Le speaker s'adresse à des auditeurs invisibles dont il ne peut ni voir, ni prévoir les réactions et qui ne sont pas toujours préparés. Il faut donc l'intervention du maître. On ne peut tout enseigner de cette façon. Et ceux qui avaient essayé d'organiser, par radio, des cours de sciences, d'histoire,, de géographie et de littérature ont dû reconnaître leur erreur. La radio restera, elle aussi d'un emploi limité dans l'enseignement. LA TÉLÉVISION : alors que la télévision devient d'un usage plus répandu, il serait bon d'envisager son emploi à l'école. Certes, les postes récepteurs restent coûteux mais il faut considérer qu'ils réunissent les avantages du cinéma et de la radio. D'autre .part, la fabrication en série permettra d'abaisser sensiblement le prix de revient. Du point de vue enseignement, l'emploi de la télévision est d'une portée incalculable. Verrons-nous demain des « leçons télévisées ? » c'est probable et il est certain que les maîtres trouveront là, un auxiliaire
(1) Signalons l'émission « Les écoles rurales chantent », de notre collègue Alexandre Rey.

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précieux. Encore faudra-t-il prendre garde au danger d'un emploi immodéré. Il est bien évident que tu n'emploieras pas simultanément tous ces procédés dont la liste est d'ailleurs incomplète. Tu les essaieras, tu choisiras ceux qui te paraissent convenir le mieux à tes élèves, au milieu local et aussi à ta façon d'enseigner et à ton tempérament. Ceux que tu auras reconnus comme tiens, tu les perfectionneras, jusqu'à en faire des outils pratiques. Mais rien ne t'empêchera d'en changer de temps à autre. .Cette variété dans ton enseignement est une assurance que tu prends contre la routine. Ne t'attache pas à un système particulier, ne crois pas aux vertus miraculeuses d'une recette et méfie-toi des modes éphémères. Je te l'ai dit et répété; il n’y a pas de méthode universelle surtout en matière d'enseignement où la multiplicité des moyens employés est une garantie de réussite. Ce qui importe au fond, ce sont les résultats obtenus et n'importe quel procédé n'est valable et viable qu'autant que tu sais l'utiliser et que tu mets d'intelligence et de foi à l'exploiter.

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Tu pars d'une bonne organisation
« De l'ordre avant toute chose ». « Dura lex, sed lex.

LES vacances s'achèvent, la rentrée est proche et tu es assailli par une multitude de tâches. Tu ne sais où donner de la tête. Tu tiens pourtant à ce que tout soit prêt pour recevoir tes premiers élèves. Tu sens la nécessité de prendre un bon départ. Mais par où commencer ? Peut-être, te fiant à tes talents d'improvisateur, inclines-tu à penser, que tu t'en tireras sans mal et... sans préparation. Détrompe-toi camarade, et surtout n'arrive pas les mains vides. Ce serait le désordre et ce qui est plus grave; tu perdrais la face, dès le début. Comment feras-tu devant ces quarante ou cinquante enfants que tu ne connais pas, dont tu ignores le nom, et "les aptitudes et qui se répartissent en deux ou .trois divisions qu'il va falloir occuper ? Si géniale sois ton improvisation tu seras vite débordé. Songe que des maîtres chevronnés hésitent encore. Et tu ne sais rien des matières à enseigner. Crois-moi, sacrifie tes derniers jours de vacances et prépare méticuleusement ta rentrée. Ce ne sera pas temps perdu. Et dis-toi qu'un' travail régulier, -bien ordonné est plus efficace que des improvisations brillantes, mais sans suite^ Pas de mets légers, mais une nourriture solide, absorbée à heures fixes. Tu ne constateras de progrès en lecture que lorsque tu auras fait lire chaque jour, de onze heures à midi, t pendant des semaines. Tes élèves ne compteront aisément qu'après s'être exercés, chaque matin de l'année, à compter toutes sortes d'opérations. C'est une tâche ,de longue haleine, patiente, minutieuse, menée sans défaillance, un véritable travail en profondeur. Pour le mener à bien, il faut savoir d'où tu pars et où tu vas.

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D'ABORD LES TEXTES OFFICIELS L'Etat est ton patron, net l'oublie pas. Il t'a donné des directives et tu dois les suivre. Tu les trouveras dans de nombreux volumes (voir bibliographie), n'accepte toutefois que les textes officiels et rejette les auteurs prétendant les interpréter. Tu es bien assez grand pour les interpréter toi-même. On distingue : les programmas, les horaires et les instructions officielles. * LES PROGRAMMES : LES PROGRAMMES OFFICIELS SONT RAISONNABLES: On crie beaucoup contre eux. Mais on ne prend pas toujours la peine de les lire. On confond trop souvent livres scolaires et programmes. « Voilà, te dira, un collègue, en te présentant un bouquin volumineux, ce qu'on prétend faire apprendre à des enfants de douze ans ». Et d'incriminer les faiseurs de plans d'études. Il faudrait plutôt s'en prendre aux éditeurs. Je te l'ai dit plus haut, le livre est avant tout une marchandise et, comme telle, elle doit plaire aux clients. Pour satisfaire à tous les goûts, on a été amené à diluer, à accommoder à toutes les sauces; Un programme qui tient en quelques lignes est ainsi traduit par un livre pléthorique. Car les programmes sont simples. On ne t'y donne que les grandes 4ignes. A toi de meubler en tenant compte des nécessités locales. On te laisse donc une large initiative. Tu es libre .de choisir ce qui te semble indispensable, de supprimer le. superficiel. Il y a les examens me diras-tu et leurs exigences. Tu es astreint à faire ingurgiter, bien à contre-cœur, un certain nombre de notions que tu juges superflues. Mais ne penses-tu pas qu'une bonne formation intellectuelle est encore la meilleure préparation à un examen ? Qu'un élève qui a appris à observer, à/juger, à penser s'en tirera toujours mieux que .celui qui aura subi un gavage intensif ? Ne sommes-nous "pas d'ailleurs un peu responsables ? Beaucoup sont victimes d'âne psychose. : on travaille pour l'examen; on agence ses leçons pour plaire à l'Inspecteur ou encore pour satisfaire à une marotte personnelle. Tout ceci au grand dam de la logique et du bon sens. Libère-toi de ces servitudes. Reste toimême ; laisse parler ta personnalité et réalise un travail original, suivant ta conscience. LES PROGRAMMES SONT NÉCESSAIRES : tout en faisant une large part à l'initiative du maître, le programme est un garde-fou, une limite à la fantaisie. Sans programme jusqu'où certains n'iraient-ils pas ?

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Il faut savoir compter avec l'extravagance humaine. Je sais bien que les promoteurs de la méthode active, Ferrière en tête, sont ennemis acharnés des programmes qu'ils considèrent comme une entrave à l'action. Mais à parler franc, je ne pense pas qu'il faille supprimer les programmes. Ils ne sont pas parfaits certes, on peut les améliorer, mais ils sont préférables à l'absence de toute indication. Et combien en profiteraient pour suivre leurs penchants et mettre l'accent sur les matières qu'ils préfèrent enseigner ? Dans certaines classes on ferait de la géographie' toute l'année, dans d'autres du calcul ou de l'histoire. Le programme fait un devoir de tout enseigner, le chant aussi bien que le vocabulaire, le dessin comme la lecture. Il oblige à offrir à l'enfant les éléments d'une éducation complète. LES HORAIRES : comme les programmes, et pour les mêmes raisons, ils sont une barrière, établie à la limite du raisonnable. Ils sont plus rigides que les programmes mais permettent de faire la balance entre les différentes disciplines. Remarque que tu peux régler* à volonté l'horaire de ta journée en fonction des méthodes, que tu emploies. Contrainte, diras-tu ? je sais bien qu'il n'est pas toujours plaisant d'être pressé par le temps et de couper court à un exercice intéressant parce qu'il est l'heure de passer à un autre. Mais cela t'oblige à condenser, à rejeter le superflu et à accorder à chaque leçon la place qui lui revient. (N'aurais-tu pas tendance à muser par-ci où à aller trop vite par-là ?). Respecter l'horaire c'est une bonne habitude à prendre et une excellente discipline pour l'esprit. . LES INSTRUCTIONS OFFICIELLES : lis-les et relis-les. Pénètre-t-en. Elles devraient être le bréviaire de l'instituteur. Tu y trouveras les meilleurs conseils pédagogiques. Les instructions de 1887 en particulier sont un chef-d'œuvre dans le genre. On les à imitées, mais jamais égalées. "' QUE DISENT LES INSTRUCTIONS OFFICIELLES ? Elles te donnent des indications précises : — Sur la répartition des élèves dans les différents cours d'après leur âge et leur degré d'instruction. . — Sur le nombre de cours à établir dans les différentes écoles. —Sur l'orientation à donner à chaque cours. — Sur la manière d'enseigner chaque matière, le but à atteindre, les moyens à employer, et ceci pour chacun des 'f cours de l'école primaire7

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- Tu y rencontreras, chemin faisant, nombre d'indications qui te seront précieuses. — Enfin elles reflètent la pensée des législateurs au service desquels tu t'es volontairement mis et il était nécessaire que cette pensée fusse traduite d'une façon précise et viable. LES RÈGLEMENTS SCOLAIRES : le mot règlement indique qu'il s'agit de prescriptions obligatoires. Tu devras donc t'y conformer. En compensation de cette contrainte, le règlement te protège et protège l'école contre toute intrusion étrangère. Tu trouveras ces règlements dans tous les manuels traitant de législation scolaire. A titre indicatif, on distingue : Le règlement scolaire des écoles Maternelles du 22 juillet 1922. Le règlement scolaire modèle du 18 janvier 1887 (de nombreux articles ont été modifiés postérieurement). Signalons qu'il s'agit de modèles qui doivent servir à la rédaction des règlements départementaux. Le règlement scolaire modèle des E. P. S. du-29 décembre 1888. Il faut ajouter de nombreux textes particuliers concernant les écoles mixtes, les cours complémentaires, les internats, etc... COMMENT ORGANISER LE TRAVAIL En possession de ces documents de base, tu vas pouvoir partir du bon pied. Voici quelques suggestions susceptibles de te guider. RÉPARTIS TES ÉLÈVES ENTRE LES DIFFÉRENTS COURS, peut-être ton prédécesseur a-t-il laissé quelques renseignements sur .la répartition des élèves. Sinon tu seras oblige, au premier jour de classe, de déterminer par quelques exercices rapides, leur degré d'instruction. Tu constitueras provisoirement différentes divisions quitte à remanier cela plus tard. N'oublie pas que le nombre de cours est limité pour chaque catégorie d'école (article n de l'arrêté du 18 janvier 1887). On a tendance, lorsqu'on débute — dans l'intention bien louable d'adapter l'enseignement au plus grand nombre possible d'élèves — de multiplier les cours et de grouper" les élèves en sections. C'est un surcroît de travail pour le maître et une complication inutile de sa tâche. Tenant compte de l'âge et du niveau scolaire de tes élèves, contente-toi d'abord des trois groupes,

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petits, moyens, grands. Si une subdivision est nécessaire, scinde plutôt le groupe des petits — qui ont besoin de ton aide — que celui des grands, qui peuvent déjà travailler seuls. Puis tu tâcheras de faire cadrer avec les dénominations consacrées de : cours préparatoire, cours élémentaire, cours moyens et cours de fin d'études. Oh ! ce n'est pas parfait' et tes groupes sont loin d'être homogènes, mais c'est le mieux, que tu puisses faire et cahin, caha, tu t'en sortiras. N'imagine pas non plus de faire suivre un élève au C. M. pour certaines matières et au C. E. pour d'autres. C'est une gymnastique bien inutile, pour lui et pour toi. RÉPARTITIONS ANNUELLES, TRIMESTRIELLES ou MENSUELLES : programmes et horaires en main, tu détermines pour chaque cours, en fonction du temps dont tu disposes, le programme annuel minimum. Etablis d'abord une liste de leçons. Tu peux t'aider d'un manuel scolaire, mais expurge, supprime tout ce qui est accessoire. Exemple : répartition du programme de géographie de la classe de fin d'études. Horaire hebdomadaire : 1 heure et demie, soit trois leçons d'une demi-heure par semaine. Pour l'année scolaire, environ trente-six semaines ouvrables. Compte trente semaines, six étant laissées pour les révisions ' et l'imprévu (maladie, absences, etc...). Tu disposes donc de quatre-vingt-dix leçons annuelles pour boucler ton programme. Il ne reste plus qu'à donner un titre à chacune d'elle. Ceci fait, tu découpes approximativement en trois pour ta répartition trimestrielle et dans chaque trimestre, tu adjuges à chaque mois la part qui lui revient. Tu t'arranges naturellement pour établir une concordance entre certaines leçons et les saisons auxquelles elles se rapportent (ce n'est pas en janvier que tu feras étudier les fleurs et les feuilles). Si ta classe comporte plusieurs cours, efforce-toi de faire correspondre les divers titres pour avoir le plus grand nombre possible de leçons communes, quitte à décaler un peu d'un côté ou de l'autre. Prévois aussi des révisions mensuelles et des récapitulations trimestrielles. Voilà déjà ton travail ordonné. Contente-toi, la première année, de cette répartition provisoire. Plus tard tu aménageras en tenant compte, chaque année, du niveau de tes différents cours, du temps plus ou moins long à consacrer à l'acquisition de certaines notions, des révisions nécessaires, des périodes de mauvaise fréquentation (mois d'hiver ou époque des 1 travaux des champs, etc...). RÉPARTITION HEBDOMADAIRE Le plus difficile reste à faire. Agencer leçons orales et travaux façon à occuper petits et grands sans « temps morts ». écrits de

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Mener ainsi trois ou quatre groupes de pair, je te le dis sans détour, tiens autant de l'acrobatie que de l'équilibrisme. Si ce n'est jamais parfait, c'est réalisable. Pour y parvenir, il te faut un journal de classe tenu à jour, des préparations pour toutes les leçons et un emploi du temps minutieusement réglé. LE JOURNAL DE CLASSE : Le plus pratique est celui où tu peux faire tenir sur chaque feuille double la semaine entière. Tu divises en cinq colonnes pour les cinq jours de la semaine et .en autant de cases que de matières à enseigner. Tu notes dans chaque case les titres de leçon, les références (Numéros des fiches de préparation, lectures à faire, gravures, livres à consulter...) et les numéros d'exercices, c'est-à-dire le sommaire de la journée. Dans un dossier solide (ou boîte, ou cartable), tu ranges, chaque soir, le matériel nécessaire pour le lendemain : les gravures classées, les livres marqués de signets, les préparations rangées dans l'ordre des leçons, etc... Tu as ainsi, à chaque instant, sous les yeux, le programme de la journée et de la semaine. Pas d'hésitation, partant pas de perte de temps. Tu sais à tout moment ce que tu vas faire; tu es sûr de toi, tes élèves le sentent et ton autorité y gagne. LES PRÉPARATIONS DE CLASSE : LEUR UTILITÉ tu t'apercevras vite qu'elles sont indispensables. En effet les leçons sont variées. Pour chacune d'elles, il -faut grouper les éléments essentiels, faire un choix des notions indispensables aux élèves ; bannir! les connaissances inutiles, établir un plan logique, suivre un ordre progressif. Il faut que la leçon ne soit ni trop longue, ni trop courte ; qu'elle s'adapte bien au cours qui l'écoute ; qu'elle soit suivie d'exercices bien gradués. Pour certaines leçons, il faut prévoir des expériences, préparer un matériel, avoir sous la main des citations. Même si tu es doué d'une mémoire prodigieuse, penses-tu qu'il te soit possible d'improviser tout cela ? Te vois-tu en train de fourrager dans tes livres à la recherche d'une lecture ou d'un exercice ou de fouiller ton armoire pour y dénicher l'éprouvette ou le tube coudé, qui te manquent ? L'exercice choisi hâtivement, sera trop facile ou trop complexe. Dans un cas comme dans l'autre, tu seras obligé d'intervenir soit pour rétablir la discipline, soit pour aider. Cet appareil, que tu n'avais pas préparé ne fonctionne pas. Le bouchon n'est pas percé, le tube en verre est trop gros, tu ne te souviens plus des proportions du mélange. Et ceci devant trente ou quarante témoins qui jugent et à qui rien n'échappe, sois-en sûr.

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« Vous allez voir... » dis-tu. Mais on ne voit rien. Et au lieu de l'hydrogène, ce sont des rires qui fusent. Te voilà en mauvaise posture. Ta parole est mise en doute, ton autorité . ébranlée. Tu t'es énervé. La classe finie, tu te sens las, déçu et mécontent de toi-même. Multiplie fatigue et désappointement quotidien par le nombre de jours de classe, multiplie par, le nombre d'années et tu comprendras que ta santé et ton caractère puissent subir les conséquences de négligences répétées. Ne te figure pas que j'exagère. Crois-moi, les heures que tu passes à préparer ta classe ou à te perfectionner ne sont pas perdues. C'est un capital bien placé, même si l'intérêt doit être à longue échéance. Et c'est surtout un facteur de bonne santé morale. La préparation de ce travail scolaire t'entraîne, je te l'ai dit plus haut, à t'intéresser à quantité de questions. Tu étends ainsi tes connaissances, tu prends goût à certaines études et il t'arriveras d'approfondir, pour ton plaisir personnel, des sujets que tu n'avais d'abord envisagés que du point de vue scolaire. C'est en l'enseignant que j'ai pris goût à l'histoire et j'avoue n'avoir pénétré le sens de certains textes littéraires qu'en essayant de les expliquer à mes élèves. -COMMENT LES ÉTABLIR : je te conseillerai le système .des fiches, de préférence aux autres. Les cahiers se détériorent à la longue et se prêtent moins bien, à une classification rigoureuse ; tu dois les avoir sans cesse sous la main alors que cinq ou six fiches renferment le travail de ta journée. — Tu adoptes un format standard assez grand. — Pour plus de commodité, tu choisis une couleur pour chaque matière. — Tu classes dans un fichier fermant bien. — Numérote provisoirement au crayon. — Prévois sur chaque fiche une large marge destinée aux corrections et aux additions. — Une seule leçon par fiche. — Ecris bien, soigne la présentation. — En tête de chaque fiche : une liste du matériel nécessaire à la leçon, ainsi que les références. Puis un questionnaire (quelques questions rapides) se rapportant à la leçon précédente. — A la fin de la leçon : les croquis, les articles tirés de revues, de journaux divers, (copiés ou collés). — La leçon elle-même, est établie sous forme d'un plan très net. Tu notes l'essentiel. Tu dois pouvoir, d'un coup d'œil, embrasser l'ensemble. Pas de longues phrases ; des annotations brèves mais suggestives. Evite malgré tout le style télégraphique, tu dois pouvoir te relire sans embarras. — Les croquis sont simples, présentés et groupés comme ils le seront au tableau, comme les enfants auront peut-être à les reproduire.

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— Ainsi constituées tes fiches ne sont pas définitives. Tu •ajoutes, tu émondes, au fil des leçons. Tu découvres des éléments nouveaux au hasard de ton inspiration ou de tes lectures. Tu amendes d'année en année, et ce travail, tout en gardant ainsi de l'attrait pour toi, te permet de réunir une documentation bien personnelle et inestimable. L'EMPLOI DU TEMPS : il t'est indispensable si tu veux coordonner l'activité des différents cours et respecter l'horaire fixé pour chaque matière. Tu trouveras dans toutes les revues et dans de nombreuses brochures des emplois du temps tout prêts. Ils ont cela de commun qu'ils sont à peu près inutilisables parce qu'ils ont été conçus pour des classes modèles qui n'existent nulle part. COMMENT AGENCER TON 'EMPLOI DU TEMPS ? * Le plus possible de leçons communes à tous les cours. Evidemment, moins tu as de cours et plus c'est réalisable. Dans une classe unique, morale, histoire, géographie, chant, .gymnastique, peuvent donner lieu à des exposés et exercices communs, (il est difficile de faire autrement !) * Les exercices demandant le plus grand effort d'attention •seront placés au début de la classe et de préférence le matin. 'C'est ainsi qu'on a coutume de placer le calcul au début de la matinée et les exercices de français au commencement de l'après-midi. Au contraire l'écriture, le dessin, le travail manuel, le chant seront relégués en fin de séance. * Une leçon orale est généralement suivie d'un exercice écrit ; un travail intellectuel, d'un travail manuel. * Ne place pas les exercices d'écriture immédiatement après la récréation ou la leçon de gymnastique. On n'a pas la main très sûre quand on vient de courir ou de faire un effort musculaire. Avec un peu de bon sens tu éviteras bien des petites •erreurs semblables. * Les mêmes leçons autant que possible aux mêmes heures : par exemple, tous les matins de huit heures trente à neuf heures : récitation ou morale — de neuf heures à dix heures : calcul, etc... Tes élèves prennent ainsi l'habitude de faire les mêmes choses aux mêmes heures. Au bout de peu de temps ils s'y mettront d'euxmêmes et ton travail y gagnera en régularité. * Fais en sorte que tous les cours soient toujours occupés. C'est la plus grosse difficulté à laquelle tu te heurteras pour établir ton emploi du temps. Il y a plusieurs moyens de la résoudre :

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— Prévoir des exercices communs à deux ou trois cours. — Occuper un ou plusieurs cours à écrire, à dessiner ou à un exercice ne demandant pas de surveillance spéciale, pendant qu'on s'occupe d'un autre. Ainsi, pendant que les grands et les moyens résoudront un problème, tu feras lire les petits. Ce n'est pas d'une haute stratégie, j'en conviens, mais on.est bien obligé d'en passer par là. — S'aider d'un moniteur choisi parmi les grands élèves et qu'on charge de tâches ne demandant aucune compétence particulière (comme aider à la lecture ou au calcul des petits après la leçon du maître : les guider pour le travail manuel, etc...). Inutile de souligner les inconvénients de ce système. On y a cependant recours dans les classes nombreuses et un moniteur entraîné est une aide précieuse. — L'emploi de fiches individuelles et d'un fichier scolaire, le travail par équipes, l'auto-correction, certains jeux éducatifs (jeux de lecture) pourront aussi t'aider à équilibrer ton emploi du temps. La mise au point reste malgré tout délicate et ce n'est que par retouches successives que tu parviendras à un agencement à peu près satisfaisant. ORGANISATION MATÉRIELLE : ton travail organisé il_ reste à régler bien des détails. -Il faut pourvoir tes élèves du matériel indispensable : cahiers, livres, plumes, encre, etc... Renseigne-toi sur les crédits budgétaires qui te sont alloués à cet effet et constitue un stock largement suffisant pour l'année. Tu ne risqueras pas ainsi de te trouver démuni subitement et tu économiseras à acheter en gros. Vérifie également le matériel scolaire dont tu disposes : les tableaux n'on,tils pas besoin d'être ' repeints ? le matériel de ton petit laboratoire est-il suffisant ?. y a-t-il des cartes géographiques, une balance, une chaîne d'arpenteur ? les tables sont-elles en bon état ? le poêle fonctionne-t-il bien ? N'y a-t-il pas de' carreaux à remplacer ? s'est-on préoccupé du chauffage pour l'hiver ? etc... Tous ces détails ont leur importance. Si tu as oublié de préparer l'encre ou de commander la craie, te voilà paralysé le jour de la rentrée. L'accomplissement de ces menues tâches contribue au bon fonctionnement de l'école. Sois paré au moment voulu. QUELQUES DISPOSITIONS RÉGLEMENTAIRES * Tu devras obligatoirement tenir un registre matricule où les élèves sont inscrits dès leur entrée à l'école. * Un registre d’appel où tu mentionnes les absences. Ces deux registres sont d'ailleurs indispensables à la bonne marche de l'école.

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* Un registre d'inventaire du mobilier de l'école et du matériel d'enseignement. * Un registre d'inventaire du mobilier personnel des instituteurs, appartenant à la commune. * Un catalogue de bibliothèque. * Un registre des visites médicales (écoles maternelles et internat). * De plus tu dois dresser au début de chaque année une liste des enfants fréquentant l'école. Le cahier des devoirs mensuels est obligatoire ainsi que le livret scolaire qui doit être communiqué aux parents (loi du 22 mai 1946). Enfin on exige que tu affiches l'emploi du temps ainsi que la liste et le prix des fournitures que. tu vends aux élèves. Ceci fait tu seras en règle avec l'administration. LÉGISLATION SCOLAIRE : Les régimes se sont succédé, les ministres ont passé, chacun légiférant. Aussi lois, décrets et arrêtés sont-ils nombreux et enchevêtrés. Toutefois les textes essentiels n'ont pas changé. Il est de ton devoir de les connaître, tant pour ton éducation professionnelle que parce que nos anciens ont -lutté un siècle pour les obtenir. * En particulier la loi du 30 octobre 1886, le décret et l'arrêté du 18 Janvier 1887 qui sont les textes fondamentaux de l'enseignement primaire et les lois établissant la gratuité (16 juin 1881) l'obligation scolaire et la laïcité (28 mars 1882). * La plupart des textes sont d'ailleurs indispensables (fréquentation scolaire, maladie et évictions, examens et concours, différents conseils de l'enseignement primaire, etc...). Je te conseillerai vivement de te procurer un code récent et de le lire attentivement — on en trouve de pratiques dans le commerce (voir bibliographie) — de te tenir au courant des lois nouvelles qui paraissent chaque année par la lecture du bulletin départe mental de l'enseignement primaire, et celle du Bulletin Officiel de l'Education Nationale .(1).
(1) 14, rue de l'Odéon, Paris (6e).

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* Enfin, pour ton usage personnel, constitue un petit répertoire des adresses administratives dont tu as souvent besoin (Inspecteur Primaire, Inspection Académique, Sécurité Sociale, Percepteur, Commissaire de Police, etc..., numéros de téléphone, attribution des différents bureaux, heures de visites, etc...). * Tiens à jour la liste de tes états de service (diplômes et date d'obtention, date de titularisation, dates de promotion dans les différentes classes, congés, etc...) et recopie tes rapports d'Inspection sur un cahier spécial. * ** Cette lente éducation professionnelle te demandera beaucoup •de temps et beaucoup de bonne volonté. C'est un travail ingrat et sans grandeur mais nécessaire. Une organisation sérieuse est indispensable. A toute bâtisse il faut une charpente. Félicitons-nous que la nôtre soit solide et que, du seuil de ta petite classe — cellule d'un grand corps — tu puisses- considérer d'un œil serein, ce vaste édifice de l'enseignement primaire qui te protège et auquel, malgré tout, tu es fier d'appartenir.

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La discipline, pierre d'achoppement
« Eduquer, c'est former des hommes véritablement libres. » SOTELLI.

DISCIPLINE ET ÉDUCATION ET voici le moment arrivé de faire seul tes premiers pas. Tu as poussé la porte et tu t'es trouvé en face de trente ou quarante paires d'yeux, qui, dans un silence impressionnant te dévisagent. Car tu es pour eux un spectacle nouveau et rien n'échappera, sois-en sûr, à cette impitoyable mémoire enfantine; aucun geste, aucun détail, tout fera l'objet, tout à l'heure, dans la rue ou à la maison, de longs commentaires plus ou moins tendancieux. Aussi comme je comprends la petite angoisse qui t'a saisi en face d'eux et l'inquiétude dont tu n'as pu te défendre. Tu l'as senti, des rapports qui vont s'établir en ces premiers contacts, dépendra tout ton système éducatif. Tu voudrais, bien sûr, conquérir le cœur de ces enfants, te faire un ami de chacun d'eux, mais tu crains, à juste raison, que cette bonté ne devienne trop familière et trop aveugle. Vas-tu, par réaction ou plus simplement par timidité, te montrer impitoyable et dur ? Cette attitude hostile répugne à ta conscience d'éducateur averti des choses de l'enfance. Seras-tu victime ou bourreau ? Veux-tu cher camarade, que nous étudions ensemble ces aspects si différents du problème de l'autorité et que nous essayions de choisir une attitude médiane ?

BUT DE LA DISCIPLINE IL N'EXISTE PAS DE PROBLÈME DE LA DISCIPLINE, C'EST, EN FAIT, UNE QUESTION D'EDUCATION. Assurer l'ordre et le travail dans la classe sont les buis immédiats de la discipline.

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Mais il ne s'agit pas seulement d'obtenir le silence pendant une leçon, ou un alignement impeccable à chaque rentrée de récréation, ni encore de distribuer des punitions au petit bonheur, de crier, de sévir pour obtenir un meilleur travail, se «faire craindre » ou « avoir la paix ». Ce serait voir un peu naïvement les choses. Au fond le problème de la discipline n'est pas tellement différent, qu'il s'agisse de la petite collectivité scolaire, de celle plus réduite de la famille ou même de la grande collectivité nationale. La famille et l'école ne contribuent-elles pas à former l'homme et le citoyen futur ? Alors apparaît plus clairement le but à al teindre : apprendre à l'individu à exercer ses libertés au sein d'une collectivité. Avec les corollaires immédiats de ce principe : Respect de la liberté d'autrui. Respect des règles communes et, partant, sacrifice à la communauté. C'est donc bien d'éducation qu'il s'agit. L'éducation, c'est-à-dire la formation du jugement, du caractère, du cœur de ces enfants, est fonction des souvenirs, des expériences, des habitudes quotidiennes. Les habitueras-tu donc, toi, fils du peuple, toi qui as à cœur de donner à ces enfants d'ouvriers le meilleur de toi-même, toi qui hais les tyrans, fabricants de mystiques et meneurs de troupeaux, toi enfin petit-fils de conventionnels, et fils de quarante-huitards, les habitueras-tu à l'obéissance passive et sans murmure ? Les accoutumeras-tu, dès l'école, à abdiquer toute volonté et toute personnalité ? Leur donneras-tu, déjà, une mentalité de dupes ou d'esclaves à la merci de quelque despote sans scrupules ? Ou veux-tu les aider à devenir des hommes libres, conscients de leurs devoirs et de leurs responsabilités et capables de se diriger et de juger seuls ? Ainsi tu le vois, pour ta petite école perdue au milieu des bruyères ou juchée sur des pentes neigeuses, il te faudra choisir. Mais, j'en suis sûr, tu as déjà opté pour cet idéal de justice et de liberté, cher à tout homme de cœur. Quelques conseils pratiques :

A. — ÉVITER L'OPPOSITION ENTRE MAITRES ET ÉLÈVES. — Car cette opposition conduit immanquablement le maître à une discipline répressive. Le manque d'entente entre les deux parties aboutit presque toujours à un des résultats suivants :

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1. — LE MAITRE doué d'une forte personnalité, ou usant de moyens plus) ou moins orthodoxes, PARVIENT A SE FAIRE CRAINDRE. Nous avons tous connu de ces adjudants-éducateurs, s'ingéniant à inspirer la crainte et même la terreur par des moyens variés : gestes autoritaires, voix sèche, timbre de stentor, colères déchaînées et tous les petits mauvais traitements par lesquels on peut prouver à l'enfant qu'on ne l'aimé pas : pincer l'oreille ou tirer les cheveux, gifler ou botter le derrière, et j'en passe. J'ai connu autrefois un de ces rigoristes qui, particulièrement laid et contrefait, usait de cette disgrâce physique comme d'un épouvantail à enfants, à tel point que nombre de ses élèves refusaient régulièrement de venir en classe. Il faut dire, à la décharge du plus grand nombre, que cette attitude rigoureuse masque souvent la timidité ou un sentiment injustifié d'infériorité physique ou même une hantise de la persécution. C'est une sorte d'auto-défense, une réaction naturelle, la première qui vienne à l'esprit du maître isolé, devant le groupe des enfants. C'est d'ailleurs pourquoi les jeunes maîtres essaient d'abord d'asseoir leur autorité à coups de menaces et de punitions. Pour quelques-uns aussi, vieux maîtres endurcis, insensibilisés par des années de pratique routinière, c'est un moyen de nourrir leur rancœur à l'égard des générations d'enfants pour lesquelles ils ont tant peiné et — qui sait — de leur faire payer les déceptions éprouvées dans la société des grands. Le pauvre « pion » à figure revêche, dans le dos duquel nous attachions des écriteaux n'était peut-être qu'un incompris, malmené par l'existence. ' Du point de vue enseignement, ce sont souvent de bons maîtres, estimés de leurs chefs parce qu'éducateurs de tout repos et excellant à faire entrer dans les cerveaux rebelles les notions primordiales, réussissant parfois là où un maître plus libéral échouerait. Peut-on d'ailleurs leur faire grief d'un autoritarisme qui sévissait hier encore dans nos écoles ? Mais ce n'est pas moi, collègue, qui te conseillerais ces méthodes de dressage. Chercher à dompter l'enfant, à briser sa volonté, à l'humilier, c'est le porter à la dissimulation ou à la rébellion. Une discipline ainsi comprise est antiéducative. 2. — LE MAITRE, POUR DES RAISONS DIVERSES, MANQUE D'AUTORITÉ : ces raisons sont multiples : préparation de classe insuffisante, inconstance d'humeur, animosité à l'égard des enfants, timidité ou manque d'assurance, etc... Si tu arrives, le matin, les mains vides, sans savoir quelle leçon tu vas faire ni quels exercices tu vas donner, 30 ou 40 témoins gênants — des témoins à charge — noteront tes

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hésitations et ton désordre, jugeront vite ton manque de conscience et... en profiteront. Si tu passes constamment, sans transition ni raison apparente, d'une bonne humeur trop tolérante aux reproches et à la colère, comment veux-tu être pris au sérieux et respecté ? Et si tu te montres hostile envers eux, tu seras payé, en retour, de trente ou quarante rancunes tenaces. La timidité enfin, véritable maladie de l'esprit, ne trouvera pas grâce aux yeux des enfants. Jeune institutrice rougissante, ami débutant mal assuré, ne croyez pas qu'un maintien modeste plaidera en votre faveur. « Cet âgé est sans pitié ». Faites donc effort sur vous-même pour leur cacher cette faiblesse et rester maître de vous. On est parfois incliné à penser que l'aspect physique est un facteur d'autorité. Il est certain qu'une stature imposante, des gestes décidés, une parole aisée et ferme impressionneront les enfants. Mais cela ne suffît pas. Si derrière cette attitude se cache des faiblesses, ils sauront bien les découvrir. J'ai connu des géants que leurraient des gamins de huit ans. Le physique n'y est pour rien, seule, l'attitude compte. Et l'attitude n'est-elle pas un reflet du caractère ? Diverses circonstances peuvent donc entraîner le maître à user de répression : les retenues, les punitions pleuvent plus ou moins équitables, plus ou moins en rapport avec les possibilités de l'enfant. La classe tout entière marque une sourde opposition qui se manifeste à tous propos, souvent au grand dam de l'amourpropre magistral. C'est pour le maître une lutte perpétuelle et épuisante, un énervement de tous les instants, véritable supplice de la goutte d'eau, car ils sont le nombre (et ils s'amusent !) tandis que tu es seul, pauvre barbacole, devant cette conjuration des petits grimauds. Le travail dans une telle classe est relâché. Aucun écolier ne met de cœur à l'ouvrage. Entre un enseignement qu'il sent peu fructueux et une discipline qu'il faut sans cesse rétablir, la tâche de l'éducateur devient vite fastidieuse et rebutante. Combien d'instituteurs ont quitté l'enseignement, sous des prétextes divers, parce qu'ils n'osaient s'avouer que le dégoût du métier, le sentiment déprimant d'une carrière manquée et d'un idéal impossible à atteindre, les avaient seuls chassés de la profession ? Je n'envisage pas le cas extrême — assez rare pour être l'exception --du maître « chahuté », qui doit subir le mépris ou l'ironie des collègues, les sarcasmes des parents et des autorités, les blâmes des supérieurs et qui traîne après lui une réputation, vite établie, d'incapable notoire. Et il est d'excellents cœurs parmi ceuxlà ! Comment persisteraient-ils dans un emploi, prétexte à tant de maux ?

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DES ERREURS A EVITER C'est au maître à éviter ces dissensions toujours regrettables. A défaut de personnalité, on peut dire que chaque enfant a son amour -propre. C'est un sentiment qu'on observe chez de très jeunes enfants et il est curieux de constater que la fréquentation des camarades, la vie en commun, l'atténue ou, au contraire, le développe d'une manière imprévisible. Un éducateur intelligent doit se servir de ce sentiment et non le heurter. Voici quelques fautes à ne pas commettre : * Evite de trop parler 1: Pas de flots d'éloquence : Ta chaire n'est pas une tribune. Pour être écouté de ton jeune auditoire, sois bref. Tes leçons concentrées y gagneront en intérêt et en efficacité^ * Exerce-toi à ne prononcer que les paroles indispensables à la bonne marche du travail : c'est un excellent exercice de volonté. Et tu éviteras la fatigue des cordes vocales, beaucoup plus pernicieuse que tu ne le penses. « A maître bavard, élèves bavards », a-t-on coutume de dire. * Evite les « tics ». Elèves nous comptions les « Hé bien » d'un professeur et les « n'est-ce pas » dont un autre émaillait ses leçons. Je ne puis assurer que ces cours nous étaient profitables, mais nous nous amusions follement. Je plains sincèrement les maîtres affligés d'un défaut de prononciation ou ayant un accent. Ils doivent s'efforcer de s'en corriger. Il est à remarquer d'ailleurs que l'habitude fait vite oublier ces petits défauts. J'ai connu un maître bègue, que ses élèves adoraient et personne, dans la classe, n'aurait osé rire de ce qu'on considérait, avec compassion, comme une infirmité. * Ne parle pas dans le bruit, on prendrait vite l'habitude de ne plus t'écouter. Au contraire, baisse le ton. Que ta voix soit tout juste distincte et qu'on soit obligé de tendre l'oreille pour distinguer tes paroles. Ne gesticule pas, ne te promène pas sans arrêt, pendant tes cours. Objet de l'attention générale, tu dois être immobile. Les allées et venues incessantes provoquent la distraction de l'auditoire. * De la fermeté certes, mais sans rudesse. Pas d'éclats de voix, pas d'invectives. Les injures, les coups sont indignes d'un éducateur. Méfie-toi de la gifle que tu lances dans un moment d'énervement. Elle peut avoir des conséquences imprévues.

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* Les rappels à l'ordre trop fréquents énervent le maître et troublent la classe. Les reproches réitérés découragent l'enfant. Les sarcasmes, l'ironie, les blâmes publics l'humilient profondément. Exagérés ils, le poussent à la révolte. Le célèbre et désuet bonnet d'âne, cher aux dessinateurs humoristiques, l’habitude d'accrocher dans le dos du coupable les devoirs mal faits, le piquet , les « tours de cour » sont des coutumes en elles-mêmes infamantes. * Pas de menaces vaines. Elles seraient bientôt sans effet. * Ne te mets pas en colère à tous propos. La colère est un aveu d'impuissance, un signe de faiblesse. Les enfants en ont conscience. Trop répétées les scènes orageuses ne sont plus pour eux qu'un spectacle. Par contre une bonne colère, quand elle est justifiée et pure de ressentiment, « détend », assainit l'atmosphère. Elle est nécessaire de temps en temps. Je prétendrais même qu'elle doit faire partie de l'arsenal des procédés pédagogiques. LES PUNITIONS : Beaucoup de punitions sont infligées aux enfants par pur égoïsme. On punit pour, protéger sa tranquillité ou soulager ses nerfs. Cela n'est pas de l'éducation. Entendons-nous : la punition ne doit être ni une vengeance pour le maître, ni une brimade pour l'élève. L'enfant n'est pas un ennemi, et nous ne sommes pas des tortionnaires. Les mots, les lignes, les verbes, moyens ordinairement employés sont à déconseiller. Ils t'obligeront -à tenir une véritable comptabilité, à réclamer chaque matin, ou chaque soir des pensums dont on a déjà oublié la cause. Tu doubleras, tu tripleras pour les négligeants, tu en oublieras, et tes lurons miseront sur ces oublis. Enfin devant le récidiviste qui totalise un nombre impressionnant de pages à noircir, tu seras obligé de transiger. Je ne cite que pour mémoire les punitions stupides : une jeune institutrice qui fait copier cinq cents fois le mot de Cambronne. Un collègue qui inflige (sur quatre pages) le verbe « je ne dois pas gaspiller le papier » et d'autres et d'autres que je tairais pour ne pas nuire à la bonne renommée du corps enseignant. Je sais bien qu'il est difficile de faire tenir en place quarante marmots pleins de vie sans user de quelques sanctions effectives, mais, crois-moi, essaye de ne pas punir. Essaye seulement une journée, une semaine. Et tu verras revenir ta bonne humeur : Tu ne seras plus cet hypertendu que faisait sursauter douloureusement la moindre chute de règle ou de plumier. Tu prendras de l'ascendant sur tes élèves en maîtrisant tes nerfs, en restant calme. Colères, reproches incessants te déconsidèrent à leurs yeux. Il est des gamineries que tu feindras ne pas voir, d'autres dont il faut savoir rire. Ne te crois pas déshonoré parce que l'un de

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tes garnements fait le clown dans le fond de la classe. Ris et tâche de faire rire à ses dépens. C'est le meilleur moyen de le désarmer et de lui ôter l'envie de recommencer. Punir, c'est monter le geste en épingle, lui donner une sorte de relief, susciter une récidive et des imitateurs. N'a-t-on< pas, à notre époque, fait du scandale un moyen publicitaire ? Garde ton sang-froid et surtout, ne punis pas si tu es en colère ; « Cent lignes, deux cents lignes, un verbe, deux verbes, trois verbes, clames-tu excédé ». Vois-tu, le soir ce pauvre gosse en train de copier à satiété « je suis un bavard » sur un coin, de table ? Instruit par l'expérience, tu peux être sûr qu'il attendra demain, que tu aies le dos tourné pour glisser un mot à son voisin. Penses-tu avoir fait là œuvre d'éducateur ? Non, nous nous refusons à user de la punition comme d'une épée de Damoclès, qui ne serait suspendue que par intermittence. Pour nous, éducateur, la punition est un procédé d'enseignement, un moyen de remettre un égaré dans le bon chemin. Punir c'est encore éduquer. La discipline, répressive est curative à la manière d'un emplâtre sur une jambe de bois. La discipline libérale est préventive, elle cherche à mettre en garde, en faisant appel à la notion du bien, aux bons sentiments, au bon sens, parfois à la raison. Elle touche l'enfant parce qu'elle est affectueuse et pleine de sollicitude, tout en restant ferme. Enfin elle est souple et s'adapte à chaque enfant selon son caractère et ses aptitudes. DES PUNITIONS A UTILISER : * Regarde le ou les coupables fixement, en silence. Au besoin arrête net le cours de tes explications. Il est bien rare que le bavard ou l'indiscipliné résiste à cette réprimande muette. Point n'est besoin de faire suivre d'une punition. Un simple regard sévère suffit parfois. Aux petits, la maîtresse fait « les gros yeux». Cela a, au moins, l'avantage de ne pas troubler la classe. * Elève la voix, s'il le faut (d'autant plus efficace que c'est rare). * Impose une ou deux minutes de silence complet après un exercice trop bruyant ou avant une sortie, si l'on s'agite. Ces exercices de silence sont toujours salutaires pour ton petit monde énervé. Au besoin libère les plus sages. * Prive partiellement le récidiviste d'un exercice, d'une leçon ou d'un divertissement agréable (dessin, travail manuel, projection, etc... (ne prive jamais de lire.) * Isole le bavard impénitent sur une table à part, pendant une journée ou deux.

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*Fais recommencer IMMEDIATEMENT un devoir mal écrit ou un exercice négligé. Cela, sans reproches inutiles, sans éclats de voix. Tu diras simplement : « Je suis sûr que tu vas faire mieux » ou « Je sais que tu es capable de réussir... » La punition immédiate a beaucoup plus d'effet que le pensum à retardement. * Au besoin fais recopier un seul mot, une phrase jusqu'à la perfection. * Dans certaines classes, on fait apprendre un court passage de quelque grand écrivain. Un de mes vieux maîtres en avait tout un choix, toujours approprié aux circonstances et à la faute commise, depuis le « lièvre et la tortue » pour les retardataires et « l'âne et le chien », jusqu'au paresseux de Fénelon, « un songe » de Sully-Prud'homme, et, plus tard, cet admirable poème de Kipling, qu'il m'arrive encore de relire : « Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie, « Et sans dire un seul mot, te remettre à bâtir, etc...» (1). * C'est sur le même principe qu'est basé le « fichier des punitions ». On établit des fiches intéressant les principaux cas d'indiscipline. Le ton est celui d'une leçon de morale, mais on essaie d'attirer l'attention de l'enfant sur les conséquences et les répercussions de ses fautes. « Je sais, dit-la fiche destinée aux bavards, que j'ai mal agi en bavardant. J'ai troublé la classe, j'ai dérangé mon voisin qui travaillait, et j'ai obligé le maître à arrêter ses explications pour me rappeler à l'offre, etc... » (On peut aussi établir ces fiches sous forme de questionnaire). Il suffira de désigner au délinquant un numéro de fiche et de lui faire recopier le texte, de sa plus belle écriture (ou de lui faire lire à haute voix). * Si la négligence a été grave, fais signer au père ou à la mère les deux copies : la mauvaise et la bonne. * Gradue les punitions. La retenue après la classe ne doit être qu'exceptionnelle et sanctionner un manquement grave à la discipline. Surveille le^ punis (ils restent sous ta responsabilité) et contrôle effectivement le travail donné en exigeant le maximum d'efforts et d'attention. * En retenue prends l'enfant à part et fais-lui un peu de morale. Seul, il est beaucoup "plus accessible aux bons sentiments, a Tu m'as fait de la peine » diras-tu « Si ton père apprenait cela... Me promets-tu... ? » * Pendant les leçons de morale évoque (sans nommer personne) les cas d'indiscipline les plus fréquents. Mieux (1) Traduit par A. Maurois. « Les silences du Colonel Bramble. »

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encore, fais-les trouver par tes élèves. Cela demande beaucoup de discrétion. Ne fais aucune allusion, même voilée. Il faut que le « pécheur » se sente atteint dans sa conscience. On peut attendre beaucoup de ce procédé, si on sait s'en servir adroitement. * Ne réprimande en public que rarement et seulement si les reproches faits à l'élève fautif peuvent servir de leçon à toute la classe. Sois modéré et permets alors au coupable de se racheter. Tu diras : « Je suis sûr que Jacques n'a pas réfléchi... Nous allons lui demander... ». * Le système du « rachat » me paraît excellent. C'est un de ceux que j'emploie de préférence aux autres. Tu punis dans la journée, mais tu avertis qu'on peut se racheter avant la sortie, soit par une conduite exemplaire, soit par une bonne réponse ou un devoir réussi. * La confession publique que demandent certains maîtres est d'une haute valeur morale. Il faut se garder toutefois de dramatiser. On doit plutôt la présenter sous forme d'un acte de sincérité spontanée. (A éviter avec les enfants timides ou sensibles). * II faut savoir aussi laisser le champ libre aux sanctions naturelles ou même les provoquer. Un enfant a-t-il pris l'habitude d'arriver en retard ? Tu t'arrangeras pour que la leçon soit finie à son arrivée et tu donnes un exercice d'application qu'on ne peut résoudre que si on a suivi tes explications. Ton retardataire désemparé saura bien, crois-le, tirer les conclusions utiles. * Tu peux aussi, pour un manquement assez grave, feindre l'indifférence. Te désintéresser de l'enfant pendant une journée entière. A ce régime, j'ai vu les plus « mauvais caractères » fondre en larmes avant la fin de la classe. * En cas d'indiscipline notoire et prolongée, il te reste la ressource de convoquer les parents ou de leur rendre visite. L'enfant est très sensible aux reproches —comme aux compliments d'ailleurs — faits devant les siens. Une simple démarche de ce genre peut faire naître en lui de bonnes résolutions. * Enfin le règlement prévoit l'exclusion temporaire, moyen auquel tu n'auras recours que lorsque tous les autres se seront montrés inefficaces. En particulier, pour intimider^ l'énergumène intraitable lorsque la famille refuse de te seconder. N'oublie pas non plus qu'une récompense peut être une punition pour ceux qui ne sont pas récompensés.

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B. — CE QU'IL FAUT : CRÉER UNE AMBIANCE La discipline, comme l'éducation en général, est avant tout un problème d'influence. C'est au maître à créer dans sa classe un climat favorable. L'ordre naît spontanément d'une sympathie réciproque. Sympathie issue d'une sorte de respect affectueux de la part des élèves — d'une volonté de dévouement à l'enfance et souvent d'une véritable vocation, du côté du maître. On conseille souvent d'essayer de recréer dans la classe l'atmosphère familiale. On a dit que le maître devait être un second père pour ses élèves. Ces propos sont, à mon sens, exagérés. Le milieu familial ne se crée pas. Il évolue, régit par des sentiments profonds : amitié, fidélité, parfois jalousie, haine ou passion. C'est un milieu naturel. Le seul où l'enfant se sente vraiment lui-même. Le milieu scolaire avec ses règles fixes, ses obligations, ses devoirs, est artificiel. On ne s'y préoccupe guère que de la vie intellectuelle de l'enfant, vie en elle-même artificielle. Jamais les sentiments de sympathie ou même d'affection qui unissent, maîtres et élèves n'atteindront à l'intensité d'un amour maternel ou filial. L'éducateur qui nourrirait un tel espoir s'exposerait aux pires déceptions. Par contre, si le milieu familial échappe le plus souvent au contrôle étranger, l'influence du maître est prépondérante à l'école. « Tant vaut le maître, tant vaut la classe » disent les pédagogues. Quoiqu'elle ne soit point toujours fondée, cette sentence se révèle souvent juste. Ton attitude, jeune camarade sera donc celle du maître enseignant de jeunes disciples. Tu essaieras d'être pour chacun de tes élèves un conseiller adroit, un guide affectueux et sûr parfois sévère, mais seulement par nécessité. Tu t'efforceras d'être le maître qu'on respecte et qu'on aime parce qu'on le sent compétent, dévoué, à la fois juste et bon, à la fois exigeant et compréhensif. Tu tâcheras de faire aimer l'école à tes bambins en leur donnant le goût du travail et de l'effort consentis, en faisant de la classe une serre chaude où l'enfant se sentira moins dépaysé et où il aimera vivre. Dans un tel climat la discipline se crée d'elle-même. Foin des punitions. Les élèves travaillent pour faire plaisir au maître qu'ils estiment. Le plus léger reproche les peine, le moindre compliment les comble. Et si tu réussis, tu seras mille fois payé de tes peines : par l'estime, parfois la gratitude des enfants et de tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin à l'école, par la joie de l'œuvre réussie et enfin par l'attachement profond au métier qui est un gage de vie heureuse.

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QUELQUES DIRECTIVES Les plus doués n'ont pas réussi le premier jour : il faut beaucoup de patience, de la persévérance, une grande maîtrise de soi et la volonté d'aboutir. En un mot un caractère équilibré et bien trempé, animé par un esprit de dévouement voire d'abnégation. QUE FAIRE POUR RÉUSSIR ? POUR TOI * D'abord aimer les enfants. C'est, pour un éducateur, la condition primordiale sans laquelle il n'y a pas d'enseignement fructueux. Quoi de plus attachant que l'enfant avec sa naïveté, sa spontanéité et sa sincérité confiante qu'il faut parfois savoir découvrir sous des apparences de garnement. Si tu as toi-même fondé une famille — c'est un bonheur que je te souhaite — en contact quotidien avec l'enfance, vue sans apprêt, tu la comprendras mieux. Si je ne craignais de sortir du cadre de cet ouvrage, je te donnerai ce conseil d'aîné, inattendu peut-être mais non moins précieux : « aie des enfants. » Qui n'a pas lu la tendresse dans un regard d'enfant, qui n'a pas veillé sur ses nuits, tremblé pour sa santé, et rêvé pour lui d'un avenir prometteur, a ignoré un des bonheurs les plus purs d'ici-bas. Une vie solitaire m'a toujours semblé un non sens et je plains ceux qui doivent faire route sans cette escorte de soucis et de joies qu'apportent avec eux les enfants. Aime-les donc et tu seras vite payé de retour. Cette affection réciproque facilitera ta tâche. On s'appliquera au travail, on écoutera tes avis et tes conseils, parce qu'on les sentira donnés pour le plus grand bien de tous. Cet amour de -l'enfance ne s'apprend pas. Il fait partie de la vocation. Il peut aller du simple penchant, de la sympathie, au dévouement absolu et au sacrifice. Je connais, dans des villages obscurs, des hommes admirables qui. ont voué leur vie aux enfants et élevé leur mission d'éducateur à la hauteur d'un sacerdoce. * Pour aimer les enfants, pour les mieux comprendre, pour pouvoir les guider, étudie la psychologie enfantine. Comme je te l'ai dit plus haut, revois ton cours de psychologie. Si insuffisant soit-il, il te guidera. Relis souvent les « classiques » de la psychologie. Tu moissonneras, à chaque lecture nouvelle, quantité de détails qui t'avaient d'abord échappés. Tiens-toi au courant des progrès des sciences, de l'enseignement. Les bibliothèques pédagogiques te fourniront à

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peu de frais les œuvres des contemporains où tu trouveras toujours à glaner. * Applique-toi à connaître chaque enfant qui t'est confié. Des fiches individuelles t'y aideront . Tu pourras alors I assouplir ta discipline. Tu sauras qu'un mot de reproche jette Paul le sensible dans la confusion alors qu'il faut pour Jacques, la mauvaise tête, être sévère, parfois rude. * Organise ton travail. Prépare minutieusement ta classe. Tu dois savoir, le matin, comment se déroulera ta journée. Tout doit être prêt pour l'entrée des élèves. Pas d'hésitation, pas de perte de temps, pas de cours inoccupé et, partant, moins d'occasion pour tes écoliers d'être distraits ou dissipés. * Etends ta culture personnelle. La leçon la plus modeste demande souvent une documentation extra scolaire. Un savoir étendu renforcera ton autorité. Les enfants ont confusément conscience de cette supériorité et leur respect est acquis au maître cultivé. * Enfin sois et reste un exemple pour tous, aussi bien en ce qui concerne les petits événements de la vie journalière que ta conduite ou ta vie privée. Le moindre détail prend ici de l'importance. C'est pourquoi tu t'attacheras autant à calligraphier d'impeccables modèles d'écriture, qu'à soigner tes vêtements, ta tenue, ton langage et à surveiller tes propos et ta conduite. POUR TES ÉLÈVES * Encourager plutôt que punir : une punition décourage. Un mot de satisfaction, un compliment même bref stimulent. * Récompenser l'effort et la bonne volonté plutôt que la réussite. Un élève doué qui réussit sans effort mérite moins l'éloge que celui qui a peiné pour un résultat moins brillant' peut-être, mais plus chèrement acquis: Celui-ci a besoin d'être encouragé et récompensé pour persévérer. Celui-là, bien souvent ira luimême de l'avant et peut-être faudra-t-il le freiner. Réserve donc ta sollicitude pour l'élève moyen ou peu doué. * Rien de plus attirant que la chose défendue. Si une interdiction est nécessaire expliques-en le pourquoi. Donne ainsi à l'enfant l'occasion d'être raisonnable. Fais-lui confiance. Et pourquoi ne ferais-tu pas établir par les élèves eux-mêmes un règlement intérieur, prévoyant fautes et sanctions et qui, discuté et aménagé publiquement, aurait force de loi ? Pourquoi ne pas charger chaque groupe d'élèves, à tour de rôle, de faire respecter les règles établies en commun ? Ge serait le meilleur moyen de leur montrer la nécessité; des mesures disciplinaires et de développer chez eux le sens des responsabilités.
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J'ai plusieurs fois essayé ce moyen sans réussir. Peut-être seras-tu plus chanceux ? Et les « villages d'enfants » sont, en ce sens, un exemple et un encouragement. LES RÉCOMPENSES * Elles font partie de l'outillage pédagogique. On doit les considérer comme un procédé propre à animer le travail scolaire. Elles encouragent l'élève récompensé et surtout stimulent ceux qui ne l'ont pas été. Elles provoquent une sorte d'émulation propice à l'effort et entretiennent, au sein de la classe, une atmosphère de bonne humeur. * Les récompenses doivent être réparties entre, tous les élèves le plus équitablement possible et en tenant compte des possibilités de chacun. * Elles doivent être proportionnées au travail et à l'effort fourni et surtout "justifiées. Sauf cas exceptionnel, le maître doit sentir l'approbation de toute la classe, aussi bien quand il récompense que lorsqu'il punit. * Les enfants y attacheront d'autant plus de prix qu'elles seront Trop récompenser est certainement aussi pernicieux que trop punir. Ne prime donc que le mérite exceptionnel. rares.

* Si l'émulation ainsi provoquée est un précieux adjuvant du travail elle risque d'engendrer dans la conscience enfantine orgueil, vanité, égoïsme, et peut-être envie et jalousie. * Il est donc parfois indispensable, avec certains élèves, de tempérer compliments et encouragements de quelques observations « c'est bien, diras-tu, mais tu aurais pu... ». * On sait combien sont insupportables ces enfants adulés des parents et qu'on considère, chez eux, comme de petites merveilles. Garde-toi de ce travers. Ne t'extasie pas sur le « chef-d'oeuvre » de l'élève intelligent. Montre-toi plus difficile pour lui qui travaille sans peine et, ce faisant, tu lui rendras service. * Enfin raréfie les récompenses à mesure que tes élèves grandissent et habitue-les à se persuader que la meilleure récompense en soi, c'est la satisfaction du devoir accompli. Tu les prépareras ainsi à la vie où les éloges désintéressés sont rares.

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QUELQUES RÉCOMPENSES Elles sont multiples et variées et la liste ci-dessous ne prétend pas être complète. Bons points, images, buvards, bonbons, etc..., présentent un attrait certain pour les petits, tout fiers de rapporter chez eux, le soir, un témoignage tangible de leur travail. Aux plus grands, lorsqu'un devoir a été réussi, on donnera un livre à feuilleter ou à lire ou un travail intéressant à faire : classement de gravures, dessins à reproduire, etc..., un exercice ou un problème supplémentaires peuvent être considérés comme de, véritables récompenses. * Dans certaines écoles on organise à la fin de chaque trimestre, à l'occasion des révisions, de petits concours dotés de récompenses modestes (cahiers, carnets, plumiers, etc...). * Les distributions de prix sont devenues une coutume qui réunit chaque année, élèves, parents et maîtres et sont l'occasion d'une petite fête intime. * II n'est pas toujours nécessaire de marquer sa satisfaction par une récompense matérielle. La simple approbation donne à l'élève l'assurance qu'il aaccompli convenablement sa tâche. Elle peut être traduite par des appréciations (juste, exacte) ou des notes chiffrées. * Le compliment, l'éloge en public ou en aparté, encouragent l'élève. * Lire quelques paragraphes des compositions françaises les mieux notées, afficher les dessins réussis, exposer un objet confectionné avec goût, voilà de quoi stimuler auteurs et concurrents. On peut faire recopier les meilleurs textes sur un cahier, qui, prêté aux heures de loisir, servira de modèle à tous. * II n'est pas nécessaire que l'élève ait parfaitement réussi pour le complimenter. Tes prévenances iront à celui qui aura fourni des efforts louables. * Envoie aux parents des billets de satisfaction ou charge l'enfant de leur soumettre les pages où il s'est particulièrement appliqué et que tu signaleras à leur attention par quelque appréciation élogieuse. * Aux parents également, tu feras signer régulièrement le carnet de correspondance. Celui-ci doit être le reflet du travail scolaire. Les parents doivent pouvoir suivre mois après mois, les progrès de leur enfant. Aussi nous le recommandons aussi simple que possible pour que tous puissent le lire aisément. * Dans la plupart des écoles on établit sur ce carnet un

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classement des élèves d'après les notes chiffrées des compositions mensuelles. Forme de l'émulation, cette pratique du classement, encore très en honneur auprès des maîtres et des parents, offre de sérieux inconvénients. Un classement ne traduit pas l'effort fourni par chaque élève. Quel que soit leur mérite, les doués sont d'éternels premiers, les cancres de fidèles « lanternes rouges ». En outre cela fait naître entre élèves, et même entre familles, des rivalités nuisibles à l'autorité magistrale. Et une telle coutume risque d'éveiller chez les uns un sentiment de supériorité orgueilleuse et de donner aux autres, l'idée d'une infériorité latente, premier pas vers le renoncement. A mon avis, le carnet de correspondance ne devrait porter qu'un relevé des notes obtenues avec un total ou une-moyenne qu'on inscrirait sur un graphique, fidèle interprète-du travail et des efforts réalisés, sorte de baromètre âvk mérite. * Dans certaines écoles on traduit le travail de la semaine» de la quinzaine ou du mois par une courbe que l'élève construit lui-même, pratique, à mon sens, d'une valeur bien supérieure à celle du classement. Chaque élève n'est ainsi aux prises qu'avec lui-même. * Les récompenses collectives entretiennent la bonne humeur et rapprochent maîtres et élèves. Les jours de besogne bien faite, pour marquer ton contentement, tu leur liras un conte, tu leur apprendras un jeu nouveau, tu ajouteras un film amusant à ceux de la prochaine séance de projection ou, à l'heure des loisirs, tu iras avec eux compléter sur place, dans le bois voisin, la collection de plantes ou d'insectes.

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Les anormaux à l'école
Si le problème de la discipline s'avère délicat avec des= enfants normaux, il devient épineux lorsqu'il s'agit d'anormaux, et chaque classe a les siens. W.-C. Bagley, dans son livre « School discipline », a établi, à la suite de nombreuses, enquêtes qu'en moyenne, dans une classe de trente ou quarante élèves, il y a toujours trois ou quatre garçons et deux: ou trois filles difficiles à conduire. Il établit même une classification des instables qui, pour arbitraire qu'elle paraisse,, nous semble assez correspondre à la réalité. On y distingue :-l'entêté, l'arrogant, le vaniteux, l'irresponsable, le morose,, l'hypersensitif, l'hypocrite et le vicieux. A tous il faudrait les soins d'un praticien éclairé. Mais peut-on demander à l'instituteur de s'initier à la pratique délicate de la-psychanalyse ? Il n'en reste pas moins que ces enfants difficiles sont parfois dangereux par le mauvais exemple qu'ils donnent aux enfants sains, par leurs défauts et leurs vices dont la contagion est à craindre. Comment les empêcher de nuire ? Comment les acclimater ? * S'ils ont pu acquérir quelques rudiments, fais-les, travailler; à des choses simples, à de petits exercices courts et répétés. Quelques fiches individuelles, bien mises au point, t'aideront. Il te faudra partir de manipulations d'objets (dés, cubes, figures géométriques diverses). Consulte à ce sujet quelques auteurs, spécialisés. * Si tes efforts restent vains essaie de quelques travaux manuels ne demandant que peu d'attention (piquages simples, découpage de silhouettes, pliages, déchiquetages, coloriage, décalques, etc...). Confie-leur entre temps des tâches à responsabilité limitée (essuyer les tableaux, ramasser les cahiers,, distribuer les buvards, etc...)

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* Délègue auprès d'eux, à tour de rôle, chacun des plus âgés de la classe qui les guidera, les conseillera, et servira d'exemple. On peut attendre beaucoup de ce procédé. Il est bien rare que les grands élèves ne prennent un plaisir très vif à se dévouer ainsi. Il faudra peut-être intervenir pour que notre anormal ne soit trop , choyé. • Pour celui-ci, peut-être s'attachera-t-il à ses bienfaiteurs bénévoles et cherchera-t-il à les imiter. De toute façon c'est une expérience à tenter et quand elle réussit elle est pour les uns et les autres, hautement éducative. * Si tu as affaire à un déséquilibré mental dont les écarts de langage et de conduite constituent un exemple dangereux; peut-être pourras-tu faire comprendre aux parents (avec toutes sortes de précautions) qu'il serait préférable que l'enfant soit instruit à la maison. * Le cas échéant, tu seras parfois obligé d'intervenir énergiquement, la force restant le "seul moyen efficace. Alors empoigne l'énergumène et isole-le. Le sentiment qu'il aura de ta supériorité physique l'empêchera peut-être de récidiver. * Je reconnais qu'il est des intraitables qu'il faudrait mettre en observation dans des écoles spéciales et je ne peux que regretter avec tous les éducateurs, que les services publics aient négligé cette branche de l'enseignement.

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L’enseignement de la morale, tâche ingrate.
L'enseignement de la morale, tâche ingrate « Tout enfant qu'on éduque est un homme qu'on gagne. » V. HUGO, « L'ignominie a soif de considération. » V. HUGO.

DES FONDEMENTS DE LA MORALE ? LOIN de moi l'idée de t'entraîner dans une longue dissertation philosophique sur les fondements de la morale, ni de m'aventurer dans des discussions métaphysiques où je risquerais de perdre pied. Prenons pour point de départ une définition non controversée de la morale. Disons qu'elle est une sorte de conscience collective, un ensemble de règles et de préceptes sanctionnés par la sagesse humaine et passés au crible des générations. Considérée sous cet angle la morale est conservatrice, elle combat tout ce 1 qui peut nuire à la collectivité ou être un. danger pour l'individu, considéré en tant que membre de cette collectivité. BUTS DE LA MORALE Toujours en nous plaçant de notre position d'humble éducateur scolaire, nous pouvons dire que la morale poursuit un double but : A) UN BUT LOINTAIN : diriger les enfants et les , adolescents vers un idéal de justice et de bonté qui, toute leur vie, sera comme un phare indiquant la route à suivre. Il- ne peut être question de subordonner l'enseignement moral à une mystique ou à une idéologie. L'école est laïque, donc indépendante de toute croyance religieuse. L'école est neutre, aucune propagande partisane ne doit franchir son seuil. Je sais que ses adversaires considèrent la laïcité comme une

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abstention et une entrave à l'enseignement des principes religieux parce qu'elle substitue à la morale religieuse, une morale rationnelle. Nous n'entrerons pas dans ce débat. Contentons-nous de constater qu'être laïque est la seule attitude que nous, puissions observer et que nous ne la considérons pas comme agressive. Tout autre est le problème de la neutralité scolaire. Notre attachement aux idées démocratiques nous fait un devoir de préparer l'enfant à son rôle de futur citoyen. En particulier, de le mettre en garde contre tout régime de violence, ou tout système portant atteinte aux libertés individuelles ou collectives. Mais peut-être nos élèves nous quittent-ils trop jeunes pour que cette œuvre soit réalisable ? B) UN BUT IMMÉDIAT : leur donner, les moyens d'accéder à cet idéal, c'est-à-dire leur- apprendre ,à .vivre, au sein de la société, en hommes honnêtes, justes et bons. Les faire adhérer aux principes directeurs de la morale : respect et dignité de la personne humaine, solidarité, charité, fraternité, respect des règles sociales, etc..., en même temps qu'on exerce leur jugement et qu'on développe leur personnalité. Tâche quotidienne, tâche ingrate entre toutes. MORALE ET ÉDUCATION : Car il s'agit d'une véritable formation de la jeunesse. Formation intellectuelle et formation morale vont d'ailleurs de pair. Tout enrichissement intellectuel a des répercussions morales. Chaque leçon est un facteur de progrès moral : le calcul est une école d'ordre et d'économie, en même temps, qu'il exerce le jugement ; les sciences apprennent à observer, font naître l'esprit critique et du même coup affranchissent des préjugés; l'histoire offre l'exemple de ses héros et de ses martyrs ; la géographie met l'enfant en contact avec le monde extérieur, en face de l'œuvre immense due à la solidarité humaine ; le travail manuel donne le goût de l'effort persévérant et du travail bien fait; l'éducation physique trempe la volonté et développe l'esprit de décision ; la lecture, la récitation, la dictée prennent souvent la forme de récits moraux et, avec la musique et le chant s'éveillent, dans l'âme enfantine, le sentiment du beau, si proche de celui du bien. Tout enseignement aide à la formation morale même quand il s'agit de l'apprentissage de mécanismes élémentaires, par le fait même que l'enfant est appelé à exercer sa raison car, comme l'affirmât! Descartes : « la culture du jugement est le meilleur moyen de cultiver la volonté » et Pascal : « Toute notre dignité consiste dans la pensée : travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale ».

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L'ENSEIGNEMENT DE LA MORALE EST NÉCESSAIRE MAIS DIFFICILE
Mais l'école ne contribue pas seule à la formation morale de l'enfant. La primauté en revient à la famille. La rue, c'est-à-dire le milieu social, joint son apport. L'enfant n'arrive donc pas à l'école vierge et sans souillure. D'où nécessité de remettre dans le droit chemin, d'où difficulté, puisque l'école se trouvera souvent en contradiction avec la famille et le milieu social. Pour que l'enseignement de la morale acquiert toute son efficacité, l'éducateur devra tenir compte : A) DE LA NATURE DE L'ENFANT
B) DE SON ÉVOLUTION BIOLOGIQUE PSYCHOLOGIQUE

Nous en avons suffisamment parlé, dans le chapitre réservé à la psychologie pour ne pas y revenir ici. C) DE L'ÉPOQUE : c'est une époque troublée qui voit un monde en pleine transformation. Essayons de dégager rapidement les causes de ces troubles. 1) LA GUERRE : son influence démoralisante n'est plus à prouver. Et nous avons connu deux guerres en trente ans ! Une bonne partie de la jeunesse disparue en combattant (2 millions en 1914-18; i million en 1940-45). Des mutilés, des prisonniers, et, partant des foyers désorganisés où la femme doit seule assurer à la fois la subsistance et l'éducation des enfants. Un sentiment d'angoisse perpétuelle qui paralyse les . bonnes volontés, mais favorise les mauvais instincts. Devant un avenir plein de menaces un sentiment d'insécurité qui pousse à la recherche du plaisir immédiat. La technique de la guerre totale, la guerre des nerfs, avec ses mensonges, clamés par les journaux, le cinéma, la radio, ses délations, sa férocité (fusillades, déportations). Ajoutons la sous-alimentation, le manque de denrées et ses conséquences : restrictions et marché noir. Donc bouleversement total des valeurs morales. Voilà le climat dans lequel ont grandi plusieurs générations. Peut-on s'étonner que la moralité traverse une crise grave ? 2) LA FAMILLE exerce sur l'enfant une action de plus en plus réduite. Les grandes familles sont rares de nos jours; le toit paternel n'abrite plus guère que

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quelques membres que la facilité des communications pousse à se disperser. La famille est moins unie, l'autorité des parents moins grande, leur influence sur l'enfant moins profonde. Le travail de la femme, loin du foyer, la facilité du divorce distendent les liens familiaux. L'enfant devient une charge et une gêne. De plus en plus la famille se désintéresse de l'éducation des enfants et demande à l'école de s'en charger. 3) LE MILIEU SOCIAL est en pleine évolution. Le travail standardisé a remplacé l'artisanat avec ses traditions ancestrales, son goût de l'indépendance et du travail fini. L'ouvrier d'usine, individu anonyme, débite des heures de travail sans but apparent. Le goût des plaisirs faciles a remplacé l'amour du métier. Il en résulte un affaiblissement de la personnalité. Les grandes institutions sociales, tout en protégeant le travailleur, lui font perdre le sens de la solidarité (la sécurité sociale apparaît à l'ouvrier non comme une vaste mutuelle, mais plutôt comme un organisme débiteur et payeur). L'enfant et l'adolescent subissent le contre-coup de ces transformations. De plus en plus ils sont mêlés à la vie publique. Chez eux ou dans la rue. C'est la radio avec sa musique frivole et ses chansons équivoques, ce sont les livres, les journaux médiocres ou dangereux, les affiches de tous genres, le cinéma sans censure, les faux sports et leurs fanfaronnades, enfin les tentations du cabaret. C'est aussi le militant sans scrupule qui guette' l'adolescent indécis pour l'embrigader. Voilà le problème' tel qu'il se pose. Tu peux en jauger les difficultés. Elles sont multiples et, pour certaines, insurmontables, en regard des moyens dont nous disposons. Notre rôle consistera moins à trouver des antidotes qu'à essayer de^ prévenir le mal. COMMENT ENSEIGNER LA MORALE DANS TA CLASSE ? La leçon traditionnelle part d'une lecture ou d'un récit plus ou moins artificiels. Le maître lit, commente, puis interroge et tâche de faire découvrir le principe moral caché dans l'historiette On termine la leçon par la copie d'une maxime bien choisie. C'est mieux que rien, mais c'est insuffisant. Ici comme ailleurs, il faut varier les procédés. Voici quelques moyens qui semblent plus efficaces : A. — LA MORALE PAR LES FAITS : faire de la leçon de morale, une leçon de choses. Partir de la réalité, du fait. Je prévois l'objection que tu vas faire. Il est difficile d'avoir sous la main un fait observable se rapportant à chaque leçon. Mais n'en est-il pas de même pour toutes les leçons de choses ? Aussi, à défaut d'observation directe souvent impossible, devrons-nous nous contenter de faits rapportés.

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Distinguons donc : * LES EXEMPLES VÉCUS : ils sont nombreux et quotidiens. En classe, dans la rue, il arrive chaque jour qu'on ait à observer un geste désintéressé, un mouvement généreux, un acte de solidarité, parfois un élan d'abnégation. Ce ne sont pas des actions d'éclat, ce sont ces petits sacrifices quotidiens dont la vie est tissée, mais ce sont ces vertus communes qu'il faut désigner aux enfants. Les mauvais exemples aussi sont nombreux. S'il en est qu'il faut passer sous silence, certains sont inévitables. On rencontre chaque jour des ivrognes et mettre l'enfant en garde contre l'alcoolisme, c'est le prémunir. Il est donc préférable de lui montrer combien l'homme ivre est grotesque et ignoble. De ce point de vue le pochard fait d'excellente propagande anti-alcoolique. Mais limite ce procédé aux faits patents. Découvrir aux enfants des vices qu'ils ignorent serait dangereux. En classe aussi tu trouveras à blâmer. Si tu veux que tes reproches servent de leçon commune, adoucis-les. N'accable pas les coupables. S'agit-il d'une négligence, d'un geste peu cordial, d'un mensonge ? Tu feins de croire que l'élève ignorait qu'il faisait mal. « Pierre n'a pas réfléchi, diras-tu, il ne savait pas que... (conséquences)... je suis sûr qu'il va nous promettre... ou « il va serrer la main de son camarade... » Ainsi le mauvais exemple devient moral, puisque le bien triomphe. * LES FAITS DIVERS recueillis dans des journaux, revues, etc..., c'est au maître à en constituer un recueil correspondant aux diverses leçons. Les élèves peuvent aider en rapportant des faits dont ils ont été témoins. Ces récits doivent être choisis de façon à frapper l'imagination enfantine. Une simple lecture, sans commentaires, suffit parfois. Ici encore les mauvais exemples doivent être l'exception (les journaux n'ont que trop tendance à relater des récits détaillés de vols ou de crimes). * LES PROBLÈMES MORAUX : ils passionnent les enfants quand on sait les présenter d'une façon vivante. (Adolescent, le fameux problème du mandarin m'avait profondément troublé). Tu donnes une feuille à chacun, tu inscris les questions au tableau, tu t'assures qu'on en a bien saisi le sens. Les élèves répondent. Les réponses sont anonymes. Tu relèves les feuilles et tu lis les solutions proposées, à haute voix (ou tu les fais lire). On les commente en commun.

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On choisit les meilleures réponses. Tu complètes s'il y a lieu (ou tu lis à l'appui un texte faisant autorité). Inutile de chercher des problèmes complexes. Parfois une simple question suffit. Evite la niaiserie ou le trop artificiel. Voici quelques exemples : « Un soir de pluie vous butez contre une énorme pierre tombée au milieu de la route. Vous êtes en retard, il pleut à verse, la pierre est lourde. Qu'allez-vous faire ? » « Vous connaissez la fable « la Cigale et la Fourmi ». Voudriez-vous être la cigale ou la fourmi ? Expliquez pourquoi. « Voudriez-vous, comme Robinson Crusoé, vivre dans une île. déserte ? Justifiez votre réponse. Tu vois le genre. Tu peux en trouver dés centaines d'autres pris dans la vie ou la littérature. Les exemples tirés de la littérature sont évidemment des fictions, mais qui se rapprochent beaucoup de la réalité. L'histoire de Robinson ne souligne-t-elle pas les bienfaits de la solidarité humaine. * La Boîte à QUESTIONS permettra à tes élèves de déposer, anonymement ou non, dés histoires vécues (se méfier de l'imagination des enfants) ou de poser des problèmes moraux. On y trouve parfois des histoires _ touchantes, drames de conscience que connaissent déjà des bambins, victimes précoces des vicissitudes de la vie. On y trouve aussi beaucoup de sottises. A toi de choisir. B. LA MORALE PAR LES BONS SENTIMENTS :

II faut partir de ce principe que chaque individu (même le plus taré) possède un fonds de bonté, et est accessible à Certains sentiments élevés. Les plus grands criminels ne sont-ils pas capables de vivre en bandes organisées, de se soumettre à certaines lois du « milieu » et même de respecter un code de l'honneur ? Tu lis un récit émouvant, tu fais entendre une symphonie, et, soudain, l'atmosphère change. Le silence se fait, les visages deviennent graves. Tu as fait vibrer la corde sensible. Par le truchement de l'art (de l'écrivain ou du compositeur) tu as ému cet inconscient mystérieux, source des grands sentiments. Le plus difficile, c'est de provoquer cette émotion. Utilise le Vrai et le Beau. Ils sont frères du Bien. C'est-à-dire que tu auras recours aux grands écrivains, aux musiciens, voire aux peintres réputés. Constitue-toi un recueil de poèmes et de morceaux choisis susceptibles d'émouvoir les enfants. C'est assez difficile, j'en conviens.

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Peu de textes de qualité se prêtent à cet usage. Certains livres de morale en ont collectionnés d'excellents (l). A défaut tu peux consulter des auteurs spécialisés dans le genre des « histoires morales », petits apologues bien à la portée des enfants, comme certaines fables de La Fontaine et de Florian, certains passages de Amicis ou Charles Wagner. Associe la musique à ton cours de morale. Ne crains pas de faire appel aux grandes œuvres. Et tu seras étonné de voir ta classe attentive à l'audition du «Cygne», de Saint-Saëns, du « Matin de Grieg » ou .de la « Symphonie Inachevée». Pas de musique vulgaire, qui amuse mais n'élève pas. Enfin montre-leur des reproductions de toiles ou de sculptures célèbres. Remonte à l'antiquité même. Et ne .crois pas que Michel-Ange ou Raphaël, Chardin, Greuze ou Courbet, Jean Goujon, Houdon ou Rodin, soient inaccessibles aux enfants. C'est Alain qui a dit si justement : « cela est trop fort pour l'enfant ? Parbleu, je l'espère bien. Il sera pris par l'harmonie d'abord. Ecouter en soi-même les belles choses comme une musique, c'est la première méditation. Semez de vraies graines et non du sable. » C — LA MORALE PAR L'EXEMPLE : l'enfant imite, aussi faudrait-il qu'il n'ait que de bons modèles. * II a sous les yeux les exemples familiaux. Les fils imitent leur père, les filles copient leur mère, les cadets suivent la trace des aînés. Si c'est en bien, tant mieux, si c'est en mal, nous n'y pouvons pas grand chose, car l'influence de la famille sera toujours plus profonde que celle de l'école. * L'enfant hante aussi des camarades dont il adopte parfois les manières et les idées. Là encore, notre action s'arrête à la porte de l'école et les fréquentations que nous contrarions en classe, se renouent dans la rue, * Le maître est, pour l'enfant, un modèle d'autant plus grand qu'il mérite davantage d'être vénéré. Qui de nous ne se souvient avec émotion, d'un ancien maître, homme droit et intègre, marquant de son influence des» générations d'enfants ? A combien d'entre nous a-t-il montré la route ? Combien ont réglé leur conduite sur la sienne ?
(1) En particulier « Sur le droit Chemin », de L. Leterrier et R. Bonnet. (Delagrave).

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A l'âge où on a besoin 4'admirer, on considère le maître comme un surhomme et son exemple est un facteur de la formation morale des élèves. Attention, camarade, à ne pas déchoir dans l'estime de tes jeunes disciples. Il est bon de moraliser; encore faut-il que tu suives toi-même les principes enseignés. C'est un rôle sévère, je le sais, mais il n'y a pas d'échappatoire. On ne te respectera qu'à cette condition. Et quelle désillusion, quel déchirement parfois, pour l'enfant qui découvre que le « Maître » qu'il avait placé si haut, s'est ravalé au rang du plus commun des hommes, et que les vertus qu'il préconise, il ne les pratique pas. Crains cette chute et l'amertume qu'elle fait naître dans l'âme enfantine. Car n'admirant plus, l'enfant ne crois plus. Et la morale est d'abord un acte de foi. Tu n'es, me dis-tu, ni parfait, ni infaillible. Soit. Mais tâche de t'améliorer. Et surtout ne pratique pas une morale scolaire qui s'arrêterait à la grille de l'école. Les familles, la population aussi t'observent et les enfants sont témoins de leurs jugements. Ta conscience ne trouvera de repos qu'en une vie droite et digne. Et n'y gagneras-tu pas ? Je te l'ai dit : tu t'élèves en les éduquant. Cette soif d'admiration conduit aussi l'enfant au culte du héros. Ecolier nous avons tous été, tour à tour, Bayard ou Robinson Crusoé, d'Artagnan ou la « Longue Carabine » et s'il manque, au Tarzan un peu falot qu'imitent nos enfants, l'originalité d'un héros de Fenimoore Cooper, les histoires chevaleresques continuent à trotter par les jeunes cervelles. Canaliser cet enthousiasme pour le diriger vers des fins morales est aisé. Les héros ne manquent pas. Tu peux trouver un exemple approprié à chaque leçon (1). Pars, si tu le désires, d'actes glorieux. Mais plutôt Gutemberg que Duguesclin, plutôt Pasteur que Napoléon. Et peu à peu conduis tes ouailles vers l'héroïsme obscur, celui qui est fait de sacrifices journellement consentis : héroïsme du mineur, de l'aviateur, du médecin. Héroïsme d'humbles gens qui donnent leur bonheur et leur vie pour leurs semblables ; pour assurer le triomphe d'une idée ou d'une cause qu'ils savent nobles. D. — LA MORALE PAR L'ACTION Tous 'ces procédés sont excellents, mais c'est de la morale verbale. Il n'est pas douteux qu'un récit émouvant, une (1) On trouvera une foule d'anecdotes dans le livre « L'Imitation des Grands Destins » de notre collègue A. Couson, Vallères (Indre-ei-Loire).

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histoire touchante, la lecture de beaux vers et l'exemple d'un grand caractère ne prédisposent l'enfant au bien. Encore faut-il exploiter cette inclination, peut-être passagère. Vouloir le bien ne suffit pas, il faut le pratiquer. C'est-à-dire, en ce qui concerne l'école, faire contracter à l'enfant des habitudes morales. I. — DANS LE MILIEU SCOLAIRE : * Habituer très tôt à être propre (se laver les mains, le visage, se brosser, cirer ses souliers, etc...) à avoir du soin et de l'ordre (couvrir les livres, ranger la case) à parler correctement (lutte contre le langage grossier). * Essaie de leur inculquer l'amour de la vérité (on est franc ! On est sincère!) et des belles choses (décoration de la classe, fleurs aux fenêtres, etc...). * Agis pour que les rapports entre camarades soient des plus cordiaux. Que chacun fasse preuve de gentillesse, qu'on soit prévenant. Que les grands aident les petits. Il doit régner dans la classe une atmosphère d'entente, de solidarité. On écrit au camarade hospitalisé. On met toutes les ressources en commun pour lui envoyer un livre ou une friandise. Pour les jeux comme pour le travail scolaire, on s'organise en équipes qui s'entr'aident. On rédige en commun un code de la camaraderie. * La discipline a pour base la confiance et l'estime entre maître et élèves. On laisse à chacun ses libertés et sa responsabilité. Les décisions sont prises en commun. En cas de désaccord on prend l'avis de la majorité. L'écolier est ainsi appelé à se discipliner, à obéir volontairement, à fournir pour le maître ou pour l'équipe le maximum d'efforts. * Suggère de bonnes actions à accomplir. L'enfant ne se rend pas toujours compte qu'il peut appliquer, à la vie quotidienne, les préceptes moraux enseignés à l'école. Montre-lui comment, par cent petites prévenances, il peut aider son entourage et s'en faire aimer. Comment il peut se corriger de ses défauts et s'améliorer. Pas de prêche surtout. Tu laisses croire à l'enfant qu'il a découvert ce qu'en réalité tu lui as soufflé. Suggère sous forme de questions : « comment pouvez-vous aider votre mère au cours de la journée- ? ». « Votre voisine vous offre quelques bonbons. « Vous vous apprêtez à les manger mais vous réfléchissez. A quoi ? ».

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« Citez deux de vos défauts et dites rapidement dans quelles circonstances ils se sont manifestés ». « Reproduisez quelques-unes des excuses qu'invoquent les élèves qui manquent souvent la classe. Montrez qu'elles ne sont pas toujours justifiées ». Tu laisses le temps de réfléchir. Puis on répond, soit oralement, soit par écrit, sur une feuille que tu relèves. Les réponses, anonymes ou non, sont commentées, discutées. Guide seulement le débat, n'interviens que rarement et pour compléter. Ne crains rien, le bon sens triomphera ; on fera sentir aux utopistes le ridicule, de leurs présomptions et les pitres, s'il s'en trouve, seront remis à leur place. La leçon prend ainsi la forme d'une discussion animée. * Les maximes, formules toutes prêtes et bien frappées tracent aussi une ligne»de conduite ou inspirent des actes moraux. Peut-être se méprend-on sur leur efficacité ; beaucoup les citent, peu les mettent en pratique. Emploie-les malgré tout, car tu ne dois rien négliger pour parvenir à tes fins. Je connais un collègue qui en possède plusieurs séries copiées en capitales sur de grands cartons. Ces cartons sont placés bien en vue dans la classe et changés chaque semaine. * CONTROLE, dans la mesure du possible, si on met en pratique, hors de l'école, ces principes moraux. Demande qu'on dépose, dans la boîte à questions, un billet obligatoirement anonyme, relatant les bonnes actions accomplies (et aussi quelques mauvaises, marquées d'un repentir). * Tu lis en public, de temps en temps, les récits qui te semblent susceptibles d'intéresser la collectivité. Tu gardes les meilleurs pour servir d'exemples et susciter des imitations. Tu en composes une sorte de livre d'or. (Tu peux aussi les publier dans le journal scolaire). II. la vie. Il n'est pas inutile d'attirer leur attention sur certains aspects du problème humain. * Et pourquoi ne pas leur confier des enquêtes morales : (menées avec toute la discrétion nécessaire) nombre d'indigents inscrits sur les listes communales, montant du secours alloué (que peut-on acheter avec cet argent ?), nombre d'orphelins, nombre d'infirmes (par catégorie — comment vivent-ils ?) nombre de foyers sans enfants, nombre de chômeurs. Comment fonctionnent les œuvres d'entr'aide, etc... — AUTOUR DE L'ÉCOLE

Les enquêtes diverses mettent souvent les enfants en face des, difficultés de

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* On fête les mères, on leur fait don de fleurs, de cartes illustrées. * On adresse une lettre collective à un vieillard hospitalisé, on y joint des vues qui lui rappelleront le pays. On tricote pour les indigents, on fait, pour eux, une collecte de vieux vêtements et la leçon de couture se passe à les ravauder. A considérer l'étendue des misères humaines, tes grands élèves sentiront davantage la nécessité d'une solidarité et d'une fraternité humaine. * Partant de ce sentiment, il te sera facile de constituer des sociétés, .à forme mutuelle, poursuivant des buts désintéressés. Coopérative scolaire, société de secours .mutuels, pupilles de l'école, ligue de bonté, société protectrice des animaux, etc... Mais ne multiplie pas ces sociétés à l'envie. Il vaut mieux qu'il n'y en ait qu'une et qu'elle fonctionne effectivement. * ** Tu utilises, tour à tour, chacun de ces procédés pour que la leçon, de morale garde son attrait. Il te sera' toujours possible de « rattraper » une leçon de géographie ou d'histoire mal conduite, mais il en va tout autrement de la leçon de morale. 1l est préférable que tu t'abstiennes que de l'enseigner mal. Aucune négligence n'est permise. Pour prétendre à une certaine efficacité, il faut que ton exposé soit parfaitement au point. Choisis la première heure du matin, moment où l'esprit reposé est plus attentif. Il faudrait que la leçon soit quotidienne, mais les horaires parcimonieux ne le permettent pas. Les instructions officielles t'indiquent comment adapter la leçon à chaque cours. Mais ne « manque » pas une leçon de morale. Ne crois pas, cependant, qu'il te suffira de suivre ces quelques conseils à la lettre, pour voir tes écoliers pratiquer toutes les vertus. La tâche est beaucoup plus ingrate. D'abord tu ne contribues pas seul à la formation morale de l'enfant. Je te l'ai dit, la famille, le milieu social y jouent leur rôle, qui, souvent hélas, contrecarre ton action. Et puis il existe, il faut bien le dire, des enfants entièrement ou en partie inéducables. Enfants pervers, enfants anormaux sur lesquels ton action sera sans effet. Il faut que tu saches les distinguer dans la foule des enfants sains, car leur cas intéresse plus souvent le médecin et le psychanalyste que l'instituteur. Documentetoi à ce sujet. Cependant ne confond pas ces écoliers difficiles, souvent victimes d'une lourde hérédité, avec les élèves simplement turbulents ou qui pèchent par négligence passagère. Il peut arriver aux meilleurs de manquer au devoir.

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Aussi n'accuse pas a priori. Ne dis pas « cet élève est menteur, celui-ci est paresseux, celui-là est brutal ». Ne juge pas sur quelques faits superficiels. Il y a au fond de chaque individu, une bonne et une mauvaise part, c'est la lutte éternelle du Bien et du Mal. Il suffit parfois, de favoriser le bien. Remarque en passant que l'enfant, comme l'homme d'ailleurs, se façonne aisément selon les jugements d'autrui. On ment avec qui vous croit menteur, mais on a à cœur de ne pas tromper celui qui vous croit sincère. D'où une règle de conduite. Il faut que tu saches aussi qu'on ne raisonne pas la collectivité, comme on convainc l'individu. La classe a une psychologie différente de l'élève, et demande des soins appropriés. Ton attitude sera toujours celle de la bienveillance et de la bonté. Même si tu n'aperçois pas les résultats immédiats de tes efforts, ne désespère pas. La morale est à effets lents, mais chaque leçon est comme la goutte d'eau qui creuse la pierre. La portée de ton action morale est incalculable. Et tu as charge d'âme. N'oublie pas que nous sommes en partie Comptables 'des générations qui sortent de nos écoles. L'INITIATION A LA VIE CIVIQUE C'est le terme un peu présomptueux qu'emploient les instructions officielles. Notre action à l'école est assez -restreinte. Tu parviendras assez facilement, en partant de la commune et de son administration à familiariser tes élèves avec les principaux rouages de l'Etat. Pour ce qui concerne les différents régimes politiques je crains que tu n'éprouves quelques difficultés à concrétiser ce qui n'est qu'abstractions. Pourtant, devenu adulte, l'enfant aura à choisir. Comment lui faire comprendre, alors, ses devoirs de citoyens ? Tu as bien organisé ta classe à la manière d'une petite démocratie, mais estce suffisant pour les initier à la complexité des systèmes politiques ? Et l'enfant te quitte à quatorze ans avec des idées assez confuses. Personne ne se chargera de compléter cette éducation, sinon quelque membre de parti en quête de recrues... Le suffrage universel — si chèrement acquis — ne risque-t-il pas de devenir ainsi une révoltante parodie ? - Seule une éducation populaire plus. poussée pourrait porter remède à cet état de choses. Grande est la responsabilité de l'Etat. Et qu'on ne vienne pas incriminer les maîtres d'écoles, comme on l'a fait lors de la défaite de 1940, qu'on ne les accuse pas

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d'avoir saboté la formation morale des enfants, d'avoir détruit le sentiment -patriotique. Pas un des nôtres qui n'ait exalté l'amour du pays. . Sommes-nous antipatriotes et anarchistes parce que nous refusons d'être chauvinistes et revanchards ? Et doit-on mettre au pilori ceux qui essaient de concilier le sentiment patriotique avec un idéal plus haut et plus noble de fraternité humaine ?

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Apprendre la langue maternelle
« La langue c'est la vie, c'est le sang même de la pensée. » G. FLAUBERT. APPRENTISSAGE difficile mais combien passionnant. On commence au berceau, on ne finit jamais. C'est ce perfectionnement continu qui donne un attrait sans pareil à la culture littéraire. Débutant, on ne voit pas toujours comment les différentes techniques concourent à l'acquisition de la langue maternelle. Il m'a semblé que l'indiquer sous forme schématique, éclairerait cet exposé. Il faut tenir compte que l'enfant nous arrive sachant tout juste parler et que, lorsqu'il nous quitte, il sait (en principe) parler, lire et écrire correctement. A. — L'ENFANT APPREND A PARLER : dans sa famille, dans la rue. I. — IL PARLE PEU : son vocabulaire est limité aux objets et actes usuels. Le vocabulaire des parents et dés camarades est lui-même assez limité et composé de tournures toutes faites, toujours les mêmes. L'école doit donc fournir à l'enfant des mots nouveaux, des tournures et partant des idées 'nouvelles ; d'où nécessité des leçons d'élocution et de vocabulaire. Plus tard la lecture lui permettra de compléter cette initiation. II. — IL PARLE MAL : l'accent, le patois déforment la langue. Le peuple extropie certains mots (un lavier, pour évier, statue pour statue, puisette pour épuisette, etc...) et certaines tournures de phrases (Qu'est c'qui t'a dit pour que t'a-t-il dit ? ; qu'éque tu veux ? pour : qu'est-ce que tu veux ? etc...). Il faut donc que des règles fixes régissent le langage et permettent de corriger les erreurs (vocabulaire, grammaire). La lecture sera par la suite un correctif et un adjuvant.

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B. — L'ENFANT APPREND A LIRE ET A ÉCRIRE Changement capital, les yeux viennent aider l'oreille et guider la langue. La graphie des sons va les fixer d'une façon définitive. En même temps les mots prennent un sens précis. C'est pourquoi ces quatre techniques lecture (prononciation) écriture, graphie (orthographe) sémantique (vocabulaire) vont de pair (1). D'où l'importance des débuts : on fait lire, disons plutôt prononcer, puis écrire. Il s'établit entre le son et le signe un lien indissoluble. Pour que la graphie des sons reste orthodoxe une technique s'est créée : L'ORTHOGRAPHE. Quant à la lecture elle renouvelle le vocabulaire de l'enfant. C'est une langue modèle qu'il tendra à imiter pour délaisser les formes vicieuses (élocution, préparation à la rédaction). Implicitement on y trouve toutes les lois du langage (vocabulaire, grammaire, orthographe). La pensée aussi s'y enrichit. C'est pourquoi l'enseignement du français est basé sur la lecture, seule réalité concrète. De la lecture on tire des éléments qui servent de point de départ aux diverses leçons de français. On procède ainsi à une sorte d'analyse. Il faut que l'enfant soit capable de regrouper ces éléments épars (mots, règles, tournures, idées) d'en faire la synthèse. C'est l'objet de la composition française aboutissement de l'enseignement au français à l'école primaire.

(1) La linguistique fait la sémantique et grammatical.

distinction entre quatre

éléments graphique, phonique

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Bien lire, lire beaucoup
« Je n'ai jamais éprouvé de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé ». MONTESQUIEU. « Un livre est un maître qui ne lasse point. » Tristan BERNARD.

I. — POUR APPRENDRE A LIRE : A) QUELLE MÉTHODE EMPLOYER ? Tu n'ignores pas qu'il existe plusieurs méthodes de lecture pour lesquelles on se querelle. En vrai, il existe deux méthodes, les autres sont des succédanés. Avec la méthode dite synthétique — la plus ancienne — on part des lettres pour constituer des syllabes puis des mots (d'où synthèse). On apprendra par exemple e, i, puis p (prononcer Pe), puis pe + i fait pi ; pe + e donne pe, et l'ensemble pipe. Avec la méthode globale on procède inversement. On va du mot vu « globalement », à la syllabe puis aux lettres qui la composent. On partira de la phrase « papa fume la pipe », puis on considérera le mot pipe, puis les syllabes pipe, enfin les lettres p, e, i, selon un processus dont nous parlerons plus loin. Partisans et adversaires des deux méthodes sont à couteaux tirés. Nous nous garderons bien d'entrer dans ce champ clos. D'ailleurs en l'absence de tout moyen de contrôle, comment mesurer l'efficacité de tel ou tel procédé ? Constatons simplement que si la méthode synthétique est plus accessible aux maîtres débutants, la méthode globale — issue des théories de Decroly — est plus en rapport avec la psychologie de l'enfant. La phrase, qu'on concrétise par un objet, un dessin, une gravure, intéresse l'enfant, (facteur affectif). Dès le début, son attention est mise en éveil et, avantage inappréciable, il prend l'habitude de comprendre ce qu'il lit. En ce sens, la phrase ou le mot sont plus simples, plus

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concrets pour l'enfant, que la syllabe ou la lettre, signes froids et abstraits. Le bonbon qu'on suce, le bâton qui frappe, le mouton qui bêle sont autrement intéressants que la syllabe on, les lettres O et N. La « globale » suit donc un ordre naturel. Mais, pour que tu puisses en juger par toi-même, voyons comment procède chaque méthode. LA MÉTHODE SYNTHÉTIQUE I) ETUDE DES VOYELLES a) PRÉSENTATION de la lettre au cours d'une petite histoire que tu inventes pour intéresser tes bambins : « I... i... i... fait Paul quand il rit, u... u... u... crie Monsieur Victor à son cheval, etc... b) LECTURE : bien insister sur la position des lèvres et de la langue. « Nous rions tous comme Paul en découvrant les dents : i... i... » « Oh ! a dit Jacques et il fait une bouche bien ronde, disons : O... o... » c) ÉCRITURE: on dessine le petit trou que fait la bouche de Jacques quand il dit o : en l'air avec la main, sur la table avec le doigt, sur l'ardoise en même temps que le maître au tableau. Puis quelques élèves vont le dessiner au tableau. Ensuite on représente le o sur la table à l'aide d'un fil de couleur, de bâtonnets, d'allumettes ou de haricots. On le suit sur le papier en le piquant ou le découpant, etc... d) Reconnaître la lettre : il existe de multiples moyens. Exemples : j'écris plusieurs lettres au tableau parmi lesquelles le o que nous venons d'apprendre. Quand je passerais la règle sous le O, on devra dire o (exercice collectif ou individuel). On distribue des lettres en carton. Chaque enfant devra tirer les o et mettre les autres lettres dans l'a boîte. Dans les mots écrits au tableau, on va entourer le o d'un cercle à la craie de couleur. 2°) ETUDE DES CONSONNES : l'enfant apprend à syllaber. Dès que les élèves connaissent une consonne, on l'associe aux voyelles déjà étudiées. Etape déjà difficile à franchir mais décisive. Quand l'enfant aura compris que p (prononcer pe) et i font pi, p et a pa, un grand progrès aura été réalisé. Aide-toi d'historiettes. Même si elles sont un peu fades, qu'importé; l'essentiel est que l'enfant soit pris au jeu. En voici une charmante que tu pourras prendre comme modèle : ; « Le soir, grand-père, fume la pipe ; il adore cela. L'ennui, c'est qu'un brin de tabac reste parfois à sa lèvre. Que fait-il alors ? Il le chasse ainsi : p', p', p'. Faites comme lui. Chassons le brin de tabac p', p', p', mais n'aspirons pas la fumée, cela fait tousser, il faut au contraire, souffler vers l'extérieur.

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Recommençons ensemble ! Et maintenant attention le p' chasse un u : pu, un a; pa, etc... Quand grand-père a fini, il raccroche sa pipe au mur. Regardez la pipe de grand-père : P (dessin au tableau), le tuyau bien long, le fourneau en haut tourné vers la porte (i) ». Il te faudra faire très attention à la prononciation, combattre certains défauts (zézaiement). _ On peut classer les consonnes par difficulté de prononciation en plusieurs groupes : s, f, che, z, v, j, obtenues par
(1) De notre collègue A. Varlet. (École Libératrice, Octobre 1946).

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simple expiration prolongée — p, b, m, consonnes labiales (fermetures des lèvres) — t, d ; consonnes dentales — c, g, q, k, x, 1, r, n, consonnes palatales (langue, palais), m et n peuvent aussi être nasales. Il existe toute une gamme d'exercices pour faire assembler consonnes et voyelles. Voici, ci-dessus, quelques dessins qui seront plus suggestifs que de longues explications. Tu peux imaginer cent autres procédés semblables. Qu'il soit individuel ou collectif le même matériel peut servir pour assembler les syllabes entre elles. Tes élèves parviendront ainsi à une lecture anonante puis passeront peu à peu à la lecture courante. Je crois pouvoir affirmer, sans risquer de fâcher les partisans de la méthode synthétique, que ce passage de la lecture hésitante à la lecture courante demande un temps plus long que pour la méthode globale et ne se produit effectivement qu'au cours élémentaire. Tu 'rencontreras par ailleurs de nombreuses difficultés qu'il te faudra vaincre à force d'ingéniosité; les lettres b et d te donneront bien du souci, tu maudiras no et on, il et li et bien d'autres encore. Tu classeras les sons et les syllabes par familles. Tu établiras suivant une méthode bien personnelle une gradation dès difficultés. LA MÉTHODE ANALYTIQUE OU GLOBALE A. — ACQUISITION DES MOTS 1) Observation et élocution : le maître présente l'objet ou le dessine, le fait nommer, puis le fait entrer avec l'aide des élèves dans une phrase simple (association). Exemple : la poule, mène ses poussins. Plusieurs mots renfermant la syllabe qu'on veut faire apprendre (par intuition d'abord) sont ainsi acquis (on a eu soin d'établir à l'avance un programme progressif). Certains ,préconisent de partir de phrases données par les enfants, sans ordre défini. D'autres partent d'un conte ou d'une histoire. 2) Représentation de la phrase (donc du mot) par le procédé des étiquettes : grandes étiquettes collectives, petites étiquettes individuelles. 3) Ecriture (en l'air, sur la table avec le doigt, sur l'ardoise, au tableau, sur le papier). 4) Lecture des phrases. 5) Lorsque les enfants possèdent un certain nombre de mots clés, on compose avec eux de nouvelles phrases, toujours en partant d'objets de scènes ou de dessins. On arrivera ainsi rapidement à déchiffrer de petits textes. 6) Enfin on passe par rapprochement, par comparaison, à l'analyse de la phrase puis des mots en faisant découvrir leurs analogies par des moyens variés. Exemples :

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* Pigeon vole : on lève la main quand le maître prononce le son OU en lisant. * Au tableau ou sur un vieux livre, un catalogue, etc... entourer le son « ou » d'un trait. * Dans une série d'étiquettes : placer d'un côté toutes celles commençant par OU (rouleau, roulotte, roulette, roulement, etc...). * En plaçant les étiquettes les tines au-dessous des autres faire correspondre le son OU des différents mots (fig. 1).

* Recomposer des mots coupés. * Compléter par écrit des mots incomplets (il manque la syllabe OU) ces mots peuvent être accompagnés de dessins. * Ecrire en colonne les mots renfermant la même syllabe. Prendre la précaution de tracer la colonne et d'inscrire le son en haut.

* Composer un cahier album individuel avec des encoches (comme les répertoires alphabétiques) portant les différents sons : an,', ou, our, au, etc... les enfants y collent des images, ou y font des dessins sous les différents mots étudiés. Ce cahier personnel leur plaît, ils le feuillettent et le relisent toujours avec intérêt. 7) Exercice de synthèse : recomposition de phrase ou de mots à l'aide des syllabes -et lettres précédemment isolées. Exemples : * Remplacer les mots manquants d'une phrase par des étiquettes. * Chaque syllabe est écrite sur une étiquette : reconstituer le mot (mot de deux syllabes). * Reconstituer mot par mot une petite phrase sous un dessin, etc... (on trouvera ci-dessous dans les exercices de contrôle, d'autres moyens pouvant servir à la synthèse de mots ou de phrases.

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B. — EXERCICES DE CONTROLE : (Sont aussi pour la plupart des moyens d'acquisitions). * Attribution de leur nom à des objets réels (placer l'étiquette sous l'objet ou l'objet au-dessus de l'étiquette). * Jeux de dominos, de lotos, etc... : même exercice, mais un domino représente l'objet, l'autre le nom correspondant. Dans le jeu de lotos le carton est divisé en cases, l'une représente un dessin de l'objet, dans la case vide correspondante il faut placer le nom (ou l'inverse). * Reconnaître un ou plusieurs mots. * Le mot (ou la phrase) est prononcé par le maître, il faut montrer l'étiquette correspondante. * Trier plusieurs mots dans une série d'étiquettes. * Les souligner, les entourer d'un trait, les découper sur des pages de vieux livres, des catalogues, etc... * Ecrire sous la dictée à l'aide d'étiquettes puis de mémoire (sert aussi d'exercice de fixation). •* Remplacer les mots manquants d'un texte à l'aide d'étiquettes. * Ordres écrits à exécuter : (jeu des billets à ordres, du facteur). Est plus attractif si les ordres sont enfermés dans une enveloppe ou une boîte. * Questions et réponses : une étiquette porte une question, l'autre la réponse. Les rapprocher. Exemple : DE QUELLE COULEUR EST LA POMME ? ROUGE * Même exercice, mais la réponse doit être écrite de mémoire (contrôle et fixation). C) Quelques exercices de contrôle peuvent servir D'EXERCICES D'INTELLIGENCE. * Classer des actions par ordre chronologique. Exemples : Paul s'habille, Paul déjeune, Paul se lève, Paul va à l'école, etc... * Jeu de devinettes : placer sous la devinette le mot s'y rapportant. Exemple : elle a des cornes et elle nous donne du bon lait ? * Placer sous une gravure représentant une petite scène, la phrase correspondante. * On peut ainsi à l'aide de plusieurs gravures composer un petit texte.

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* Trier des noms suivant différentes rubriques : ce qui sert à manger; ce qui sert à boire, les animaux à quatre pattes, à deux pattes, etc... (1) * Le jeu des ordres peut être utilisé de façons variées. Exemples : « dessine une maison avec une porte, trois fenêtres, deux cheminées » ; « dessine une fleur rouge dans un vase jaune » ; « écris les mots que tu as lus ce matin », etc... * Compléter un dessin en tenant compte du texte qui l'accompagne. Jean accroche son chapeau au clou. Paul monte sur son âne. * Illustrer un texte à l'aide d'un dessin ou composer un petit texte sous un dessin donné. D) EXERCICES DE FIXATION (voir aussi ci-dessus). * Cacher un mot et le reproduire de mémoire (en entier s'il est court, syllabe par syllabe s'il est long. (Grande importance pour l'orthographe). * Compléter (sous Un dessin) un mot auquel il manque une syllabe. * Dicter une ou deux courtes phrases qu'on vient d'étudier. Reproduire de mémoire une phrase courte. Répondre par écrit à une question simple (réponse n'exigeant que deux ou trois mots connus). * L'imprimerie peut dès le début .aider à composer mots et phrases. Remarquons qu'à un certain stade les deux méthodes se rencontrent et on peut passer aisément de l'une à l'autre. C'est d'ailleurs ce que font la plupart des maîtres. Peu utilisent aujourd'hui la méthode synthétique pure. Dès que les enfants commencent à assembler quelques syllabes, on se hâte de composer de petites phrases et on a souvent recours aux exercices de contrôle et de fixation cités cidessus qui relèvent de la méthode globale. Tu peux aussi faire acquérir les mots clés, globalement et, partant de ces mots, étudier voyelles et consonnes, puis faire syllaber. Quelques camarades m'ont affirmé, après avoir expérimenté différents systèmes, s'être trouvé bien de ce dernier. Quoique la méthode globale me paraisse techniquement supérieure, je la crois difficilement utilisable dans une classe à plusieurs cours parce qu'elle oblige le maître à consacrer à la section des petits plus de temps et plus d'attention. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle elle est si" peu répandue dans les écoles rurales.
(1) Voir « Je travaille seul », de F. Mory. (Bourrelier). 170

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Une méthode mixte semble être, dans ce cas, une solution raisonnable. Mais tu essaieras et tu choisiras celle qui te convient. Quelle que soit la méthode que tu emploies, prends les précautions suivantes: * Va lentement. Ne passe à la lettre ou à la syllabe qui suit que lorsque tout ton monde sait lire et écrire la précédente. * De fréquents retours en arrière sont nécessaires. Procède à des révisions, à des récapitulations. Les absences, nombreuses dans les sections préparatoires, t'y obligeront. Et certains élèves suivent difficilement. Tu leur permets ainsi de rejoindre le gros du peloton. * Que les exercices soient courts et variés. A cinq ou six ans, dix minutes d'attention soutenue sont un maximum à ne pas dépasser. * Exige que l'enfant lise et écrive lentement. Tiens la main dès le début, à ce que les lettres soient bien formées et l'orthographe observée. Certaines règles simples peuvent être formulées dès les premiers mois de l'apprentissage de la lecture (règle du pluriel des noms et des verbes, règle du féminin de certains noms, etc...). C'est au début que se prennent les bonnes... et les mauvaises habitudes, ne l'oublie pas. Que de peines on éviterait par la suite, si on apportait, à cette formation des écoliers des sections préparatoires, tout le soin nécessaire. * Fais lire peu à la fois, mais souvent. On n'apprend à lire qu'en lisant beaucoup. Les progrès que tes élèves réaliseront sont fonction du nombre de séances de lecture. * Ne te fie pas au livre. Il n'en existe pas de parfait ni de parfaitement adaptable. Un livre ne peut prévoir les cas particuliers- et chaque classe constitue un cas particulier. + La meilleure méthode est celle que tu fabriqueras toi-même ou plutôt celle que fabriqueront tes élèves. Un duplicateur même simple (genre limographe), te rendra service. Si tu as la chance 'de posséder une petite imprimerie, fais imprimer les textes par tes bambins, ou, encore, demande aux plus grands de faire appel à leurs souvenirs pour composer des histoires à l'usage des petits. J'ai suivi de très près une expérience de ce genre, je peux t'assurer que les résultats sont étonnants et je crois qu'il n'y a vraiment que les enfants pour se comprendre entre eux (1). * Le cas échéant, fais choix d'un syllabaire. Donne la préférence au livret présentant de bonnes illustrations, des (1) Les « Enfantines », éditées par la C. E. L. (Cannes) sont un exemple de ces réalisations.

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caractères nets et lisibles, des récits à la portée de l'enfant, ni trop niais, ni trop inaccessibles. Tu trouveras aussi-dans le commerce des jeux éducatifs qui t'aideront dans une certaine mesure, à la confection toujours longue et fastidieuse, d'un matériel de lecture (les timbres en caoutchouc, dont l'usage se répand, permettent d'économiser un temps précieux), III. - POUR UNE LECTURE COURANTE

Comment passer du mot à mot à la. lecture courante ? C'est une longue étape qui commence au début de la deuxième année de scolarité (cours préparatoire) et ne s'achève qu'au cours élémentaire. A la sortie de ce cours l'enfant doit lire couramment mais, dans la- pratique, nombreux sont les élèves qui « butent » encore au cours moyen sur certains mots ou certaines tournures. Comment conduiras-tu ta leçon de lecture à ce stade ? * Ton texte choisi, relève les mots difficiles à lire, écris-les au tableau et fais-les lire, décomposer, recomposer, copier, au besoin en joignant quelques mots d'explication. Il est d'ailleurs préférable que ces mots .soient inclus dans une courte phrase et gardent leur sens. * Tu passes au déchiffrage du texte. Tout le monde y participe; c'est-à-dire que chacun « débrouille » une phrase ou deux. Laisse-leur la joie de triompher des obstacles. Cet effort est d'ailleurs une condition du progrès. N'interviens que lorsqu'on s'empêtre dans un mot. * Garde-toi de lire le texte auparavant; tu supprimerais du même coup ce travail de déchiffrage préalable si fécond et si plein d'intérêt pour l'enfant (et peutêtre contrarierais-tu ce penchant que l'enfant éprouve déjà pour la lecture ?) * Sois exigeant pour, la prononciation. Qu'on articule chaque syllabe. Fais relire correctement le mot estropié; ou gare au spécialiste ingénieux qui remplace la syllabe inconnue par n'importe quelle autre avec un imperturbable sang-froid. * Qu'on aille lentement. C'est l'âge où fier de son savoir, l'écolier cherche à lutter de vitesse avec le voisin. Il y a là une mauvaise habitude à tuer dans l'œuf. * Les phrases traduites en langage clair et perceptible, tu lis à ton tour, lentement pour que chacun puisse suivre et en donnant l'intonation exacte, aussi naturelle que possible (ce n'est pas si facile). Ici joue la valeur du texte. Un récit vivant, à la portée des enfants, aura toujours du succès : tels les dialogues, l'es scènes à plusieurs personnages, les petits contes et les histoires d'animaux. 'Fais mimer si le texte s'y prête.

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Quelques gestes, quelques attitudes et l'historiette prend du relief. Entre deux séances, demande qu'on illustre à l'aide d'un dessin aussi complet que possible. * Explique quelques mots, quelques passages obscurs (ce sont souvent ceux devant lesquels les enfants hésitent). "* Enfin pose quelques questions simples pour 1:'assurer qu'on a saisi le sens du passage lu. Explications et questions ne doivent prendre que quelques minutes. Lire d'abord voilà la règle. Ces différents exercices doivent aider tes bambins à comprendre ce qu'ils lisent et sont aussi une initiation aux leçons de vocabulaire que tu tireras de cette même page, tout à l'heure. * Puis viennent les séances de rabâchage, que tu animeras de ton mieux. Tu encourages les uns, tu reprends les autres, tu organises sur un passage court et animé, un petit « concours » à qui dira le mieux. * Exige toujours avec les petits l'attitude de l'attention (on tient le livre à deux mains, à distance convenable). Seuls les attardés suivent encore avec le doigt). * Mais l'intérêt s'épuise, on devient plus distrait. Ecourte les séances ; intercale des exercices de copie et de dessin. Stimule à l'aide de quelques jeux d'attention. En voici un parmi beaucoup d'autres : un élève lit, les autres indiquent les fautes à l'aide de signes convenus ; pour un mot mal prononcé on lève l'index ; pour un signe de ponctuation sauté, le bras, etc... c'est une. sorte d'auto-correction en commun. * Tu peux avoir recours à de brèves lectures collectives qui satisferont, surtout en fin de journée, au besoin de mouvement, si impérieux à cet âge. La lecture collective a peu de partisans. Elle va à l’encontre de la lecture expressive et, sous le couvert de la mélopée, toutes les fraudes sont permises. Peut-être est-ce malgré tout un moyen de faire entrer dans certains cerveaux rebelles des bribes de phrases ? Quel que soit le moyen que tu emploies, le principe reste le même, lire, lire beaucoup. III — POUR UNE LECTURE FRUCTUEUSE Suivons nos petits bonshommes qui maintenant savent lire couramment. Jusqu'ici nous nous étions préoccupés ""de les rompre aux disciplines de base. L'intérêt maintenant se déplace. Les mots maîtrisés, notre attention se portera sur le contenu de la lecture. Du cours moyen (deuxième année) au cours de fin d'études nos objectifs successifs seront les suivants : — Bien lire (lecture expressive). — Comprendre et retenir ce qu'on lit, c'est-à-dire qu'on s'efforcera de saisir le sens du texte, d'expliquer les mots in-

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connus et d'enrichir en même temps le vocabulaire des élèves de mots, d'expressions et de tournures nouvelles (préparation à la Composition française. — Développer certaines facultés : intelligence, sensibilité, etc... — Initier à la pratique des grands écrivains et des/grands esprits en général. — Faire naître l'amour de la lecture. LA « LEÇON DE LECTURE » A) TU PRÉSENTES LE TEXTE qui souvent est tiré d'une œuvre connue. Quelques mots suffisent. Tu t'arranges-pour éveiller la curiosité de tes auditeurs qui désirent vivement savoir « ce qui va se passer ». B) TU LIS le passage en entier, lentement, d'une voix nette et distincte, en l'efforçant de traduire la pensée de l'auteur par une expression juste et des intonations appropriées. Dois-je te dire qu'il faut s'y être préparé ? Parcours à l'avance la lecture. Réfléchis à la manière dont tu présenteras certains paragraphes. Souligne les expressions à mettre en valeur, les syllabes à accentuer, les chapitres où tu baisseras la voix. Marque d'un trait vertical les silences à observer. Il y a mille façons d'habiller un texte. Un ton mal ajusté le déforme tandis qu'une expression sur "mesure lui donne de la saveur. Débarrasse-toi, si tu le peux de tes défauts de prononciation et de ton accent. Il suffit d'observer quelques règles de phonétique élémentaire-pour faire d'étonnants progrès. Il est d'ailleurs curieux qu'on n'ait jamais songé à faire suivre aux élèves-maîtres, quelques cours de diction. A défaut de professeur, procure-toi une méthode et exerce-toi (en cachette si tu veux éviter les railleries des tiens). A t'appliquer, à vouloir traduire d'une manière expressive les idées et les sentiments des auteurs, à vouloir prendre tes élèves, au charme de la littérature, tu te trouveras pris toi-même. Pour les avoir simplement bien lus, tu seras séduit par certains morceaux non remarqués jusque-là. Parce que la lecture est l'illustration sonore du livre. On te dira peut-être « lecture silencieuse d'abord », les avis sont partagés. Les avantages de la lecture silencieuse sont réels. Alors que la lecture à haute voix est toujours collective (tout le monde suit l-'élève qui lit) et annihile en partie l'effort de compréhension, la lecture silencieuse est personnelle et intime. A chacun sa cadence, son effort, sa manière d'être sensible au texte. L'enfant rencontre-t-il une phrase obscure ? Il peut à loisir la relire, s'y attarder, essayer d'en pénétrer le sens. Cet effort, par ailleurs fructueux, donne de l’attrait à la lecture. Et n'est-ce pas ainsi que devenu adulte, l'enfant procédera ? Malgré tout, la lecture silencieuse n'est pas à conseiller pour les textes difficiles à déchiffrer ou ceux dont le sens risque de l’échapper à tes écoliers. Noyé dans des phrases sans suite ils ne tireraient aucun profit de cet exercice.

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C. — EXPLICATION DU TEXTE Que tu commences par l'explication des mots ou par la recherche des idées, peu importe au fond. I. — Essaie par des questions judicieuses de faire découvrir à ton auditoire le fil conducteur, c'est-à-dire l'idée maîtresse du passage. Suivre pas à pas la pensée de l'auteur, c'est marcher vers la lumière. Comme tout s'éclaire ! Chaque chapitre, chaque phrase, chaque mot, chaque virgule même prennent une signification ! C'est avec enthousiasme qu'on démonte pièce par pièce le mécanisme. On découvre un à un les moyens employés par l'écrivain, on met à nu son argumentation. Tant pis si c'est un songe-creux, ou tant mieux, car ce sera l'occasion de faire la différence entre bonne et mauvaise littérature. Mais si tu as affaire à La Fontaine, à Molière, à Voltaire, à Hugo ou Anatole France, la pensée, dépouillée, apparaîtra nette, ferme et solide comme un pilier gothique. Pas de supercherie possible. C'est à la manière dont il a été pensé qu'on juge un texte. Ne crois pas que ces nuances échappent à tes élèves. Quelques questions adroites suffiront à les mettre sur la voie. J'en ai fait cent fois l'expérience dans des classes rurales où le niveau intellectuel atteignait tout juste la moyenne. Prendre pour exemple une lecture quelconque ne servirait à rien, la façon de conduire l'explication varie avec chaque passage. Voici quelques indications valables pour tous les extraits : * Fais chercher l'intention de l'auteur nous faire sentir ? ou nous démontrer ? : qu'a-t-il voulu nous décrire ? ou

* Phrases ou passages qui résument la lecture. * Donner un titre à chaque paragraphe ou chercher les quelques mots qui le résument. * Etablir un plan de la lecture. * Quelle partie vous a ému ? ou attristé ? ou vous a fait sourire, ou rire ? * Quelle est à votre avis la phrase (ou, les phrases) la plus harmonieuse, la plus expressive, la mieux construite ? Pourquoi ? * Que devons-nous retenir de cette lecture (idée, moralité, règle de conduite, etc...).

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* Moyens employés par l'auteur. Par exemple pour une description : recherche des détails caractéristiques, des couleurs, des sons, des odeurs, de l'harmonie. Pour un portrait : recherche des traits marquants. Mener cette interrogation est un art, crois-le bien et tu n'y passeras maître qu'après bien des années de pratique. Encore parviendras-tu à te perfectionner tout en allant. Mais quel plaisir, quand tes élèves seront quelque peu entraînés, quelle excellente préparation à la composition française et quelle occasion de former le jugement de ces enfants ! 2. — Passe ensuite à l'explication des mots. On s'aide du dictionnaire. Tu en profites pour montrer comment on s'en sert. Comment un mot n'acquiert un sens qu'en fonction de la phrase où il est incorporé. N'aie recours à l'étymologie que si tu en es sûr. Note bien qu'il ne s'agit pas d'une leçon de vocabulaire, encore moins de grammaire ou d'orthographe. Tu n'expliques le sens d'un mot que si c'est nécessaire à la compréhension du texte. Ce qui ne t'empêche pas d'avoir recours, s'il, le faut, à des synonymes, à des contraires, "à des mots de même famille. Entre 'nous, la langue française, quel régal ! Fais en sorte que tes élèves (tout au moins les plus grands) y prennent goût. Si tu sais mener ton affaire, tu n'auras pas besoin d'insister beaucoup. On cherche à expliquer : « illustre », on découvre que c'est un mot parent de luire et de lumière ; quelqu'un rapproche de illustration, voilà le terme expliqué et une solide association formée. Contrôle malgré tout, demande qu'on emploie le mot dans une phrase ou deux avec sa signification exacte ou sous ses différents sens. Mais quels mots expliquer me diras-tu ? Pourquoi ne pas demander aux élèves eux-mêmes ? Laisse-les t'interroger, te demander tous les éclaircissements dont ils auront besoin. Et tu seras bien surpris ! Les termes que tu jugeais difficiles parce que peu courants, ceux qu'on flanque d'un astérisque, les enfants les connaissent ! Par contre ils ignorent le sens des expressions les plus communes. Et tu devras une fois de plus réviser ton jugement. Ne va pas croire, parce que j'ai insisté sur ce chapitre, que je considère comme un des plus importants, qu'il faille donner aux explications une place prépondérante. Ne perdons pas de vue notre but : lire d'abord. Au cours moyen, si la leçon de lecture occupe deux séances d'une demiheure, il est raisonnable d'accorder en tout une dizaine de minutes aux explications. Et un quart d'heure avec tes élevés de fin d'études.

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D. — LECTURE PROPREMENT DITE Tu t'efforces d'obtenir une lecture expressive. Tu montres l'exemple, mais cela ne suffit pas. * D'abord exige qu'on lise lentement, on ne peut bien articuler qu'à cette condition. En général, on lit trop vite, dans les grandes classes surtout, et on « mange » la moitié des mots. Explique que les yeux doivent toujours être en avance de deux ou trois mots sur la voix. * Une bonne diction est un premier pas vers, une lecture expressive. Veille à ce qu'on fasse correctement les liaisons. Redresse inlassablement tous les défauts de prononciation. * Lutte contre le patois, l'accent local, et ne te tient pas pour battu ! Pourquoi ne pas essayer quelques exercices de diction genre « un chasseur chassant sans son chien » ou « un gros crabe a gravi la crête grise ». * Des exercices d'assouplissement sont parfois nécessaires. On parle sur le souffle qu'on rejette et non le contraire. Il faut aussi savoir « poser » la voix. Pas de voix de nez ou de gorge. On ne parle pas les lèvres ou les dents serrées, mais on ouvre la bouche pour bien articuler. * Les silences aussi ont leur éloquence. Qu'on les observe. Un exercice sévère est nécessaire de temps en temps. Tu fais lire un chapitre en obligeant à compter un temps pour une virgule, deux temps pour un point virgule, trois temps pour un point. On marque les temps de la main d'abord, puis mentalement. * Certains temps d'arrêt donnent du relief aux mots qui suivent. Ils peuvent être indiqués d'un trait vertical. * Tu conviens d'un code simple. Les élèves indiquent eux-mêmes d'un signe au crayon où il faut élever la voix (ou la baisser) les mots à mettre en valeur, etc... * Encourage ton auditoire à rechercher le ton exact d'une phrase : fais-la lire par plusieurs élèves jusqu'à ce que l'un d'eux réussisse. Cette émulation sera profitable à tous. Choisis une phrase neutre et demande de la prononcer en marquant différentes nuances : affirmative, impérative, ironique, comique, méprisante, etc... Exercice très apprécié des élèves et qui les met sur le bon chemin.

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* On emploie pour lire, différentes intonations et/il est souvent difficile de faire comprendre aux enfants qu'ils doivent à certains endroits, changer le registre de leur voix. Il existe un procédé mécanique assez simple. Soit ^ lire la phrase : « Maître corbeau sur un arbre perché tenait en son bec un fromage ». Nous baissons la voix sur la subordonnée. Nous découvrons- aux enfants, qu'il existe des groupes de mots : groupe du sujet, groupe du verbe, groupe des compléments. La lecture doit séparer ces groupes les un£ des autres et les différencier en changeant le timbre de la voix. On prend sa respiration après chaque groupe, même' si cet arrêt n'est pas indiqué par un signe de ponctuation. Au bout de quelques semaines d'entraînement, tous doivent être capables de reconnaître d'un coup d'œil les différents groupes et faire des progrès sensibles. * Fais lire des dialogues ou des scènes à plusieurs personnages par différents élèves. Tu peux même ouvrir un petit concours et « l'Oscar » est attribué, après délibération, au meilleur; acteur. * Si tu as le temps, fais mimer la scène. Après deux ou trois lectures, tes lascars savent les rôles par cœur. Au lieu de rester à leur place, ils viennent « jouer » devant la classe. Et, ma foi, il arrive qu'on découvre des talents précoces. La « représentation » est en tout cas assurée du plus vif succès. Toute la classe y participe, signale les erreurs, redresse les fautes de langage, critique, suggère les gestes, les attitudes. Le texte est analysé beaucoup plus sûrement que par une longue dissertation. E — EXERCICES DE CONTROLE ET DE FIXATION On a pris l'habitude, surtout dans les classes à plusieurs cours, de faire suivre la lecture de quelques questions écrites qui la résument. C'est un bon exercice récapitulatif, introduction à la composition française. Dans les écoles à classe unique, il donne au maître le loisir de s'occuper des plus petits. Mais n'empiète pas sur la lecture. N'oublie pas que, même au cours de fin d'études, chaque élève doit lire au moins une fois par jour. Demande parfois, à l'improviste, un compte rendu de lecture, exercice dont la technique est connue de tous les maîtres et qui est employé aujourd'hui comme épreuve d'examen.

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IV. LA LECTURE, PORTE OUVERTE SUR LE MONDE L'achat d'un livre de lecture pour tes « grands » est indispensable Pour ton petit budget scolaire c'est une grosse dépense que tu ne pourras pas faire chaque année. Aussi dois-tu apporter, au choix de ce manuel, un soin tout particulier. Etudie soigneusement les livres en vente sur le marché avant de jeter ton dévolu sur l'un d'eux. Le livre de lecture plus qu'aucun autre, exerce sur les enfants une influence; profonde. Qui de nous ne se souvient de quelque récit lu sur lès bancs de l'école ? Je ne crois pas exagérer en affirmant que ces lectures enfantines laissent leur empreinte et qu'inconsciemment elles façonnent l'esprit. C'est souvent dans ces premiers livres qu'on puise, tout enfant, des règles de conduite, parfois une vocation précoce. QUEL LIVRE CHOISIR ? Tu trouveras chez le libraire : A. — DES RECUEILS DE TEXTES : choisis ceux qui font appel aux grands écrivains, c'est-à-dire qui présentent le plus possible de textes de valeur. Encore faut-il que ces textes soient à la portée des enfants. Il y a de bons livres, mais tous présentent des lacunes. On y voit de bonnes lectures voisiner avec des textes sans intérêt. Disons en passant que la signature d'un auteur faisant autorité n'est pas une garantie suffisante. Les grands hommes se montrent souvent fort inégaux (Notre grand Hugo lui-même). Un choix critique est donc nécessaire. Pour prétendre à la perfection il faudrait qu'un livre de lecture soit d'abord essayé dans différentes classes. Condition difficile à réaliser et à laquelle ne se soumettra aucun auteur. Peut-être pourras-tu te procurer deux livres pour chaque, élève ? Avec deux livres moyens, en sélectionnant de côté et d'autre, tu arriveras à constituer une série de textes acceptables. B. — DES « ROMANS SCOLAIRES » à épisodes : sois prudent. Tu en trouveras cent médiocres pour un passable. Non qu'il faille en faire grief à leurs auteurs : il est très difficile d'écrire pour les enfants, il faudrait pouvoir retrouver son âme de dix ans. La plupart des romans destinés aux jeunes sont 'd'une étonnante banalité. On y parodie les inimitables Perrault, Lafontaine, Grimm et bien d'autres. L'ancêtre du genre, que nous avons tous connu « Le tour de France par deux enfants » était une histoire charmante qui a enchanté notre scolarité. Bien des gens âgés s'en souviennent et c'est peut-être le seul livre qui ait laissé un souvenir aussi vivace. Aujourd'hui abandonné, parce que vieux, il n'a pas trouvé de successeur.

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C. — DE LA « LITTÉRATURE POUR ENFANTS » : ce genre est pauvre en chefs-d'œuvre. Peu de grands écrivains ont tenté "d'écrire pour la jeunesse (1). Adaptés, certaines œuvres tel « Le merveilleux voyage de-Nils Holgerson » feraient d'excellents livres de lecture* courante. Et il serait préférable de vivre en compagnie de «' Robinson Crusoé » que de hanter d'insipides personnages même travestis à l'imitation de héros célèbres. L'une des meilleures solutions consisterait à associer recueil de textes littéraires et romans scolaires. Ce que tu ne trouveras pas chez le libraire : D. — LES FICHES INDIVIDUELLES DE LECTURE : tu connais tes élèves mieux que quiconque, tu sais ce qui leur convient et tu es à même d'expérimenter sur place. Essaie donc de constituer une série de fiches de lecture. , Tu collectionnes les textes au cours de tes lectures personnelles, tu les lis en classe. Si « ça prend » tu les imprimes ou tu les polycopies sur fiches. Tu comprends les avantages de ces fiches. Elles renouvellent l'intérêt de la lecture. Chaque fiche est une nouveauté qui excite la curiosité. Elles sont bien adaptées à tes élèves, à; ta classe et au milieu local. Elles peuvent être employées seules ou en complément dû livre de lecture. E. — LES HISTOIRES ÉCRITES PAR DES ENFANTS : tes grands élèves, (que tu y aideras, bien entendu) peuvent écrire pour leurs cadets de petits récits, soit imaginés, soit vécus. La « Gerbe » et « les enfantines » que publie Freinet sont des exemples à suivre^ Ai-je besoin de te dire que tes bambins liront avec intérêt les histoires racontées par leurs grands frères. Et, double avantage, tu auras en même temps' entraîné ceux-ci à écrire correctement. Mais la séance quotidienne ou bi-quotidienne de lecture ne suffit pas. Tu n'auras parachevé ton œuvre que si tu as réussi à donner à ces enfants la passion de la lecture. Aimer lire n'est pas une qualité innée. Elle, s'acquiert et, à ce sujet, l'influence du maître est prépondérante (peut-on compter sur la famille ?). Ne te lamente pas si tes élèves désertent la bibliothèque, s'ils
(1) Citons la série d'E. Pérochon pour le Cours élémentaire qui contient quelques textes de valeur: « Le livre des Quatre Saisons », « Contes des Cent et un matins », etc...

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préfèrent l'illustré médiocre aux ouvrages que tu as choisi pour eux ; n'accuse pas l'époque mais agis. Voici quelques suggestions :' * Eveille leur curiosité en lisant de petits contes, des récits simples et courts mais prenants. Le conte du samedi est une excellente habitude. Tu pourras ensuite prêter -ces contes à lire, à titre de récompense. * Choisis les meilleurs de tes livres de bibliothèque et lis-en quelques passages de façon à mettre tes élèves en appétit. Puis tu donnes le titre du livre que tu remets en place, ostensiblement, dans la bibliothèque. On te les demandera pour connaître la suite ou la fin. * Place sur un rayon accessible à tous, le plus grand nombre possible d'ouvrages, constitués par des histoires courtes (demande aux grandes librairies des spécimens gratuits ou à prix réduit de livres de lecture). Tu peux d'ailleurs, intercaler quelques livres de morale, d'histoire ou de géographie. ' Tu permets qu'on les parcoure aux moments de loisir. * La lecture du samedi peut consister en un épisode d'un roman que tu lis chapitre par chapitre. Ce qui peut également donner lieu à des commentaires écrits, des illustrations... * Les séances de lecture libre sont à recommander. Tu distribues un livre à chaque élève (ou tu lui laisses choisir) et tu donnes une demi-heure de liberté pour le lire. Vérifie discrètement en demandant à quelques élèves de « raconter » ce qu'ils ont lu. Tu permets, si on en exprime le désir, d'emporter le livre à la maison. * Abonne l'école à un journal pour enfants. Prends trois ou quatre abonnements au nom de la coopérative. Tu feras circuler ces numéros-appâts. Tu encourageras les élèves à s'abonner individuellement (ou tu t'abonnes et tu vends au numéro). Le journal « Francs Jeux », actuellement le meilleur journal pour enfants, accorde d'ailleurs un service de plusieurs numéros gratuits et des abonnements de vacances à des conditions avantageuses. , * Mais le fonds le plus sûr, c'est ta bibliothèque. Procède à une sérieuse sélection. Renouvelle tes livres fréquemment. Achètes-en de nouveaux tous les ans et pour cela prévois un crédit au budget de ta coopérative ou demande une subvention à la commune. (Il te faut un minimum de trois cents livres pouf une trentaine d'élèves.

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Sont indispensables : — Une armoire où tu ranges tes livres soigneusement couverts et étiquetés; (n'achète que des reliures solides). — Un catalogue répertoire qui te permettra de trouver rapidement n'importe quel titre. — Un registre des prêts très exactement tenu à jour. — Et surtout que chaque élève ait sa fiche où tous les livres prêtés sont inscrits. Tu peux ainsi, d'un simple coup d'œil, voir ceux qui boudent la lecture et agir en conséquence. — Et songe que la lecture sera pour eux plus tard le seul moyen de culture ! Si tu as pu leur faire prendre goût à la bonne littérature, tu auras bien mérité de nos grands écrivains, ces maîtres de la Pensée française.

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Ecrire et parler français
LA GRAMMAIRE LA grammaire intervient, dans l'étude de la langue, surtout comme auxiliaire. Elle n'est pas une fin, mais un moyen : elle cherche à codifier les conventions du langage parlé et en étudie les variations. En même temps, en fixant la valeur et la place des mots dans la phrase elle permet de traduire la pensée d'une façon précise. Tâche malaisée que celle qui consiste à dégager des lois fixes d'une langue qui évolue sans cesse et dont les mots, d'origines diverses, sont si riches en nuances! Aussi comprend-on que les grammairiens ne soient pas toujours d'accord et que nomenclatures et terminologies se soient succédées sans se tolérer. Combien de mots échappent à toute classification? Peut-on mettre un fleuve en cuve ? Et la grammaire est un peu le tonneau des Danaïdes de la langue française. C'est pourquoi les grands écrivains font plus pour fixer le ' langage et ses tournures que nos plus fins linguistes. Ronsard, Corneille, Racine, Molière, Lafontaine, Voltaire, Anatole France sont nos meilleurs grammairiens. BUT DE L'ENSEIGNEMENT DE LA GRAMMAIRE A L'ÉCOLE PRIMAIRE II faut le dire : on a tendance à se désintéresser de la grammaire à l'école primaire. On en a fait une science sèche et abstraite. Ici on fait apprendre aux enfants une suite de règles fastidieuses et inopérantes, là on aménage la grammaire en succursale de l'orthographe. Certes il n'est pas question à l'école primaire de considérer la grammaire en tant que science pure. Il nous faut rester dans

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le domaine de l'application pratique. Mais il n'est pas défendu quand l'occasion s'en présente de l'utiliser comme discipline éducative soit pour éclairer la langue, soit pour aiguiser l'esprit et apprendre à mieux penser; On peut donc assigner plusieurs buts à l'enseignement de la grammaire. A) Apprendre a parler et à écrire correctement la langue. C'est-à-dire en connaître le bon usage et aussi bavoir rectifier les incorrections importées du langage populaire. B) Mais aussi étudier les éléments grammaticaux en tant que moyens d'expression de là pensée. UNE NÉCESSITÉ : SIMPLIFIER L'ENSEIGNEMENT GRAMMATICAL Lorsqu'on a la curiosité de parcourir un ancien manuel de grammaire destiné aux écoles primaires, on est à la fois effrayé et dépaysé. Et on a de la peine à s'orienter au milieu des adjectifs « déterminatifs » des verbes « substantifs » des passés « défini » et « indéfini » des propositions « incises » des sujets « sous entendus » et autres termes barbares. On a, depuis, fait des coupes sombres dans la nomenclature grammaticale et personne ne s'en plaindra. Mais est-ce suffisant ? Alors que les spécialistes en la matière n'arrivent pas à se mettre d'accord, pourquoi vouloir maintenir, à l'école, une terminologie qui, conçue pour les adultes, est beaucoup trop abstraite pour les enfants ? Croit-on qu'on peut, à dix ans, comprendre la notion complexe de sujet, d'attribut, ou du mystérieux « épithète ? ». Autant vouloir leur apprendre le grec ou l'hébreu ! Et combien de choses inutiles ? A quoi sert de savoir si l'article est « élidé » « partitif » ou « contracté » ? L'enfant aura-t-il souvent l'occasion d'employer les mots ventaux, pals, demanderesses ? Alors qu'on crée une impitoyable commission de la hache qui nous délivrera de ce fatras grammatical pour ne laisser que les notions précises, simples et intelligibles pour tous. En attendant, contentons-nous de faire apprendre ce qui est utile, ce qui trouve une application pratique immédiate. LA MÉTHODE Comme pour les autres disciplines, nous partons du réel, de l'observation, du fait. Le fait, ici, c'est la langue parlée ou écrite. Partant de l'observation de phrases nous tirons la règle commune. Et, ce faisant, nous suivons un ordre logique et

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chronologique. Car ce n'est pas la grammaire qui a formé la langue; la langue est l'œuvre de tout un peuple et chaque génération y joint son apport. Elle se forme et évolue lentement et c'est en étudiant la façon dont elle s'est constituée qu'on dégage des lois générales, lois d'ailleurs imprécises et qui souffrent toujours de nombreuses exceptions. C'est donc par induction que nous procéderons. Vouloir partir de la règle pour arriver à l'exemple serait contraire au bon sens. COMMENT PROCÉDER ? _ A) TU PARS D'UN TEXTE parlé ou écrit : parfois une simple phrase suffira, pourvu qu'elle offre un exemple bien caractéristique. Parfois aussi, il faudra le rapprochement de plusieurs phrases différentes pour mettre en évidence le fait grammatical commun. Phrases ou textes peuvent être indifféremment empruntés aux grands écrivains ou au vocabulaire familier. Le principal est de les bien choisir en fonction de la règle à étudier. B) TU ÉCRIS LE TEXTE au tableau, tu peux te contenter de le faire lire s'il s'agit d'une règle de phonétique. Puis tu en expliques rapidement le sens général pour mieux éclairer l'étude grammaticale. Tu fais lire successivement par plusieurs .élèves, en obligeant à respecter l'intonation. Tu fais copier sur l'ardoise. CX Par une série de questions judicieuses, tu conduis ton auditoire à OBSERVER ATTENTIVEMENT LE TEXTE, puis à découvrir, par intuition, le précepte grammatical. Un procédé « actif « est celui qui consiste à présenter la règle sous ses différents aspects, dans plusieurs phrases. Veux-tu faire comprendre l'accord du verbe avec son sujet ? Il y a bien la fameuse question : «Qui est-ce qui ? » mais, en fait, ce diable de sujet se montre si capricieux qu'il n'est pas toujours facile de le dénicher. Tu peux te servir d'une série de phrases telle celle-ci :

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Pour chaque phrase, tu fais chercher le sujet et découvrir pourquoi le verbe; varie. Ce procédé à l'avantage d'éveiller la curiosité et de stimuler les recherches. N'étudie que les cas particuliers et les exceptions d'usage courant. Ils ont d'ailleurs l'avantage de montrer que la règle, n'est ni ^absolue, ni infaillible et -qu'il faut parfois savoir l'interpréter. D) Ces phrases disséquées, LES ÉLÈVES CHERCHENT EUXMEMES DES EXEMPLES aussi approchants que possible. Les meilleurs sont lus, écrits au tableau, commentés. E) Enfin tu aides à DÉGAGER LA. RÈGLE GÉNÉRALE, qu'on énonce sous une forme claire en faisant suivre des exceptions les plus courantes. Si tu tiens à la faire apprendre par cœur, accompagne-la de quelques exemples qui la concrétiseront. Mais quand la leçon a été bien conduite, il n'est pas nécessaire de mettre la mémoire à contribution. A quoi bon faire apprendre des chapelets de formules et des listes d'exceptions que l'enfant est incapable de retenir? Donc peu de règles « les notions essentielles, en grammaire, tiennent dans le creux de la main » a dit André Fontaine (i).- C'est par l'usage qu'on apprend la règle. C'est pourquoi tu feras suivre la leçon d'exercices aussi variés et aussi nombreux que possible. F) Tu choisis CES EXERCICES D'APPLICATION dans un livre de grammaire. Donne la préférence au manuel qui offre un grand choix de devoirs obligeant les élèves à réfléchir. Evite les exercices « mécaniques » par trop passifs ou les listes de phrases sans lien. Il s'agit avant tout d'apprendre la langue et non de déchiffrer d'obscurs rébus ou d'accomplir d'invraisemblables acrobaties grammaticales. * Les exercices de constructions sont également à recommander. On demande à l'enfant d'employer un mot d'une nature
1) A. Fontaine. Le problème grammatical. 186

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donnée avec une fonction déterminée. Exemple : employer dans une phrase un nom attribut ou un complément d'objet, etc... Ou encore d'employer des mots de liaison où de composer des phrases suivant une certaine construction grammaticale d'après un modèle donné qu'on aura d'abord étudié; soit encore de traduire une même idée par des phrases de tournures différentes et choisir les plus expressives. EXEMPLE : construire une phrase d'après le mode suivant : « la rue était si étroite qu'une seule voiture y pouvait passer et que les encombrements étaient fréquents ». Tu trouveras quantité de modèles dans les lectures quotidiennes et chaque fois qu'une phrase te semblera particulièrement harmonieuse et bien équilibrée, note-la pour en faire étudier la structure grammaticale et demande à tes élèves d'en construire de semblables. C'est un excellent exercice de synthèse qui prépare en même temps à la composition française. QUELQUES REMARQUES GRAMMAIRE. — La grammaire est un vaste exercice de classification. Les mots seront groupés suivant le genre, le nombre, le temps, la forme ou le sens. C'est cette progression que nous suivons à l'école. — La logique nous conduit à étudier le mot, puis le groupe de mots, la proposition et enfin la phrase. — On fera dès l'abord une distinction facile entre les mots variables et ceux dit invariables que n'altèrent ni le genre, ni le nombre. ANALYSE On ne devrait analyser que dans le but de mieux orthographier ou de comprendre comment sont bâties les phrases. En fait, dans beaucoup de classes on analyse pour le plaisir de coller sous chaque mot l'étiquette qui lui convient. Cette analyse-devinette, formaliste et mécanique, n'a aucun but défini sinon d'initier l'enfant à l'étude d'une terminologie dont il n'aura que faire. Par contre elle risque de fausser l'esprit et de détourner l'enseignement de la grammaire de son véritable but : l'étude de la langue. Veux-tu un exemple ? Dans la phrase : « les deux grands bœufs roux tiraient la charrue » demande qu'on t'indique le sujet. La plupart des élèves désigneront le mot : bœuf, alors que -le sujet indubitable est le groupe de mots « les deux grands bœufs ». Au fond l'analyse considérée en tant que moyen d'acquisition, se réduirait à peu de chose :

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Reconnaître le genre, le nombre, le temps, la forme; savoir distinguer la nature des mots couramment employés et leur fonction dans la phrase; être capable de séparer dans la proposition le groupe du verbe, celui du sujet, celui des compléments ou de l'attribut; pouvoir décomposer la phrase en ses propositions pour mieux comprendre comment elle est construite, voilà à peu près l'essentiel auquel il faudrait savoir se limiter. Qu'on nous fasse grâce du reste. Qu'importé que le complément soit « direct » ou « indirect ». Je comprends qu'on distingue l'objet, le lieu, le moment, la manière parce que cette différenciation aide à l'intelligence du texte. Je veux bien qu'on étudie le mécanisme de l'inversion qui permet de mettre en valeur une proposition ou un groupe de mots, mais qu'on chasse de l'école primaire et qu'on renvoie aux théoriciens les propositions incidentes, déterminatives, explicatives, elliptiques, etc... ainsi d'ailleurs que les fâcheuses subordonnées relatives et conjonctives. L'analyse n'est en somme qu'un exercice d'appoint. Ne lui consacre donc que le temps strictement nécessaire. Elle doit être plutôt orale qu'écrite. Elle a sa place après l'exercice de grammaire ou la dictée. CONJUGAISON : quel souci pour les maîtres et les élèves ! Il faut avouer que l'étude des verbes français est une tâche ardue. Nous ne savons si nous devons nous féliciter de leur diversité ou nous plaindre de leur nombre. Et quand on compare avec les langues anglo-saxonnes, on est tenté d'envier nos voisins pédagogues. Soyons donc compréhensifs pour nos écoliers. Ne nous arrive-t-il pas d'hésiter nous-mêmes ? Le grand Lamartine n'a-t-il pas dit « ces murs que vêtissait le lierre » faute que ne rachète pas la cadence du vers. Ne faisons donc pas grief à nos élèves de confondre temps et groupes, eux qui doivent parfois se soumettre à la gymnastique des trois groupes, des modes, des temps, des personnes, des formes et des voix, composer la liste rébarbative des verbes irréguliers et laisser à la porte de la classe les tournures vicieuses qui, chaque jour, sonnent à leurs oreilles (il s'a battu, j'avons vu ma mère, il faut que~j'y va, etc...). L'indispensable est de progresser lentement : * Commence par les verbes réguliers ne présentant pas de difficultés particulières : chanter, aimer, marcher; ensuite : finir, rendre, recevoir. N'oublie pas; que avoir et être sont des verbes irréguliers difficiles à conjuguer (le radical change non seulement avec le temps, mais avec la personne) et c'est par erreur 5 que les manuels les étudient dès le début de la conjugaison. * Incorpore toujours le verbe à une phrase qui lui donne

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un sens. Cela te sera d'un grand secours quand tu feras étudier les variations de temps (maintenant je chante à voix basse, tout à l'heure je chanterai plus fort) et, plus tard la concordance des temps. *Tu peux avoir recours à quelques procédés manuels, tel 'le jeu des cartons; la personne et le radical sont inscrits sur un carton, la' terminaison sur un autre. Il faut les réunir. * Mais il faudra surtout que tu fasses lire, copier, apprendre ces verbes. C'est un exercice fastidieux mais inévitable. Pas d'exercices mécaniques pourtant, ou le moins possible; le verbe doit toujours être accompagné d'un texte ayant un sens complet. Il est peu efficace de faire copier : j'assoirai, tu assoiras, etc..., la main travaille mais la pensée est ailleurs. * Préfère les exercices qui obligent l'élève à chercher. Exemples : — Mettre au futur (ou à tout autre temps), un texte conjugué au présent (ou inversement). — Faire* conjuguer] un texte où les verbes sont nommés, à l'infinitif, mais dont le sens indique le temps à employer. Exemples : demain j'(inviter) mon ami à venir me voir — si on me donnait ce petit chien, je 1'(élever) et le (soigner) avec amour. — Imiter une phrase modèle pour conjuguer d'autres phrases au même temps, mais avec des verbes différents (exercice à employer pour initier à la concordance des temps). — Construire des phrases à un temps donné avec des verbes donnés (ou des sujets donnés). Ces exercices ont l'avantage d'être très près de la langue parlée. Ils sont donc à la fois éducatifs et correctifs et l'enfant pourra, en parlant en classe, chez lui ou dans la rue retrouver tout naturellement ces tournures correctes. * Tu n'aborderas l'étude des verbes irréguliers que lorsque tes élèves conjugueront sans difficulté les verbes réguliers d'usage courant, c'est-à-dire à la fin du cours moyen. Il faudrait d'ailleurs élaguer dans ces longues listes de verbes qu'on trouve à la fin des manuels. Je sais bien que le verbe est le centre, l'élément primordial de la phrase, mais je ne verrais pas d'inconvénient à ce qu'on laisse à leur triste sort enfreindre, empreindre, absoudre, gésir et autres intrus. La plupart de ces verbes ont d'ailleurs un chef de file d'usage courant (par exemple enfreindre et empreindre se conjuguent comme peindre). Il suffirait d'apprendre à conjuguer celui-ci et de savoir quels verbes s'y rapportent. Détail que les auteurs de grammaires semblent ignorer.

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En les groupant ainsi on arrive à une liste de 60 verbes auxquels on peut rattacher tous les autres. C'est déjà mieux que les 250 verbes habituels. Encore pour ces 60 verbes, peut-on se contenter des formes courantes : les quatre temps simples, le présent du subjonctif, le participe présent et le participe passé. * Dès le début de la conjugaison, habitue l'enfant à faire concorder les temps. D'abord par des exercices très simples où tous les verbes sont au même temps (exemple : « il marcha longtemps, puis il s'arrêta et se reposa » ou cette variante déjà plus difficile à conjuguer : « il saisit un bâton, il courut et frappa l'animal ». Ce n'est qu'au cours moyen que tu demanderas de faire concorder présent et passé composé, imparfait et plus-que-parfait, passé simple et passé antérieur, etc..., la concordance imparfait — passé simple ou imparfait — présent du conditionnel est déjà plus difficile à établir. Peut-être faudrait-il né demander qu'aux élèves du cours de fin d'études de faire, cette distinction ? Ce n'est qu'à ce stade que tu demanderas de conjuguer dans une même phrase le plus-que-parfait de l'indicatif et le passé du conditionnel. Ne te fais pas trop d'illusions. Peu d'élèves seront capables d'employer ces temps. Quant au désuet et dissonant imparfait du subjonctif, nous assistons à sa disparition. Nos petits enfants l'enterreront et nul ne le regrettera. Fais-en l'objet d'une leçon, puisque les programmes le veulent, mais n'insiste pas. * Enfin il est indispensable que tes élèves sachent discerner les nuances qui existent entre les différents temps et soient capables d'employer à bon escient le présent (pour raconter, indiquer, affirmer) le conditionnel (pour marquer une restriction, une condition, etc.). Profite de l'occasion qui t'est offerte pour montrer que cette classification n'a rien d'absolu. L'impératif est le mode du commandement disent les manuels ? Et pourtant une simple phrase change de sens si on la prononce de différentes façons. L'impératif « viens » peut être, suivant le ton un ordre sans réplique, un appel à la raison, une invite, une supplication, une interrogation, un conseil, etc... Voilà qui intéressera tes grands élèves. Tu peux imaginer des exercices sur ce thème. Par exemple : faire changer la tournure d'une phrase au subjonctif de façon qu'elle indique tour à tour un ordre, une obligation, un doute, une possibilité, un désir. Exemple : Je veux que tu viennes ce soir, II faut que tu viennes ce soir. Nous ne sommes pas sûrs que tu viennes ce soir, Il reste une chance que tu viennes ce soir. Je serais si content que tu viennes ce soir ! De cette manière la conjugaison contribue aussi à l'apprentissage de la langue.

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Echec à l'orthographe
I— IMPORTANCE DE L'ORTHOGRAPHE DIRE de quelqu'un qu'il fait des fautes d'orthographe, c'est signifier, chez nous, qu'il est peu cultivé. On juge d'abord les gens sur l'orthographe qui est devenue une sorte de critère de la valeur littéraire. Peut-être est-ce là un préjugé hérité de notre enfance où on nous a, à force de règles et de dictées, inculqué le respect de la chose orthographique. . Quoi qu'il en soit, ce culte est entré dans nos mœurs à tel point qu'une faute oubliée dans une lettre peut faire mal juger son auteur. Il est donc indéniable que l'orthographe a pris une importance sociale considérable et est devenue pour beaucoup un véritable instrument de travail. Il en va de même à l'école où « fort en dictée » et bon élève sont synonymes. Cette opinion a d'ailleurs reçu une consécration officielle, puisque le malheureux qui commet plus de cinq fautes dans la dictée se voit banni des examens, même s'il s'est montré par ailleurs brillant calculateur ou géographe avisé. Comme dans nos écoles, la réussite aux examens est le but primordial, l'enseignement de l'orthographe jouit d'une faveur particulière. Les candidats subissent un entraînement intensif : cela peut aller de la liste quotidienne de mots à copier et de règles à apprendre jusqu'à la dizaine de dictées hebdomadaires. Dans certaines classes tout renseignement du français gravite autour de l'orthographe. Dans la plupart on déborde largement l'horaire qui devrait lui être réservé. Comme malgré cela les mêmes cancres referont toujours les mêmes fautes (et pour cause !) les maîtres sont à la recherche d'une panacée, d'une sorte de « pierre orthographique » qui changerait en graphies correctes les terminaisons douteuses, les Syllabes estropiées ou les doubles consonnes peu orthodoxes.

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II. — DIFFICULTÉ DE CET ENSEIGNEMENT Quand on parle de la faillite de notre enseignement de l'orthographe, on s'accorde à reconnaître qu'elle est due en grande partie à la complexité de la langue française. Comment des enfants ne se tromperaient-ils pas alors, qu'à nous, adultes, qui avons lu, écrit, étudié et enseigné des mots, il nous arrive d'hésiter et d'avoir recours au dictionnaire ? Et il n'y a pas lieu d'en être confus. On doit considérer au contraire comme un véritable tour de force, le fait de pouvoir retenir les quelques 10.000 mots d'usage courant que nous sommes appelés à utiliser. C'est donc une belle réussite quand un élève parvient, à la sortie de l'école primaire, à écrire couramment sans fautes. Faillite disions-nous ? Mais a-t-on jamais demandé à quelqu'un de soulever une montagne, même avec la foi ? Ceci posé, il n'en reste pas moins qu'on" pourrait à la fois simplifier et rendre plus efficace l'enseignement de l'orthographe. III— COMMENT FAIRE ACQUÉRIR UNE BONNE ORTHOGRAPHE II est nécessaire à notre avis, de subir : A) UNE PRÉPARATION GÉNÉRALE Pour qu'un enfant puisse orthographier un mot, il faut : —- Qu'il sache le lire, c'est-à-dire le prononcer distinctement, le décomposer en syllabes. — Qu'il en ait l'image graphique présente à la mémoire. — Qu'il puisse éventuellement le rattacher à telle ou telle catégorie grammaticale. — Qu'il en comprenne le sens. D'où l'importance : I. — DE LA LECTURE surtout à ses débuts où elle est d'ailleurs intimement liée à l'écriture des sons. C'est sur la syllabe qu'il faut attirer l'attention de l'enfant. Le mot est lu, puis écrit syllabe par syllabe. * Veiller à la prononciation, bien faire articuler, bien prononcer toutes les syllabes, par conséquent lire lentement, et respecter la ponctuation; chercher l'intonation juste.

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* Combattre les mauvaises prononciations (accent) et rectifier les formes vicieuses (argot, patois). Un enfant qui prononce oué pour oie ou estatue pour statue, aura tendance à écrire les 1 mots comme il les prononce. * Expliquer le sens des mots que les. élèves ne doivent employer que s'ils les comprennent. Remarquons d'ailleurs que souvent les .meilleurs en orthographe* sont les élèves qui aiment lire et lisent beaucoup. 2. — DE L'ÉCRITURE DES MOTS : * Exiger une écriture régulière aux lettres bien moulées, surtout au début de la scolarité où la physionomie des sons doit être fidèlement enregistrée. * Ecrire très lisiblement au tableau noir et en lettres assez hautes pour que tout le monde puisse les lire sans effort. * Dépister les élèves ayant une mauvaise vue et tâcher d'y remédier (mettre au premier rang ceux qui ont une vue médiocre; signaler aux parents, pour ceux qui ne portent pas encore de lunettes). * Donner des exercices de copie : le texte à copier est choisi court (4 lignes au plus). Il est d'abord lu, puis expliqué, puis relu. Exiger que la copie soit très soignée et rigoureusement conforme au modèle. Exercer un contrôle sévère. Ce n'est qu'à la condition d'être parfaite et sans erreur, que l'exercice de copie portera ses fruits. * En principe, l'élève ne devrait jamais écrire, de mémoire un mot qu'il ne connaît pas. C'est pourquoi la copie est un excellent exercice puisqu'elle permet d'acquérir quantité de mots nouveaux « photographiés » sous leur forme exacte. Elle sera continuée plus tard, dans les autres cours (exercices divers, résumés, récitations, etc...), mais toujours vérifiée avec minutie. D'où nécessité de revoir les cahiers à fond chaque soir, de souligner les fautes que les élèves corrigeront eux-mêmes le lendemain. Il serait préférable de supprimer les exercices de copie si on ne peut les contrôler. C'est pourquoi les reproductions, sur les cahiers, de résumés divers, d'énoncés de problèmes, etc... sont à déconseiller, le maître n'ayant pas le temps matériel de les relire et les élèves s'habituant à écrire vite et sans soin. 3°) DE LA GRAMMAIRE qui fournit à l'enfant les règles essentielles de l'orthographe et lui apprend à découvrir les rapports existant entre les différents mots ou groupes de mots.
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Mais il faut que ces règles, peu nombreuses si l'on se borne à l'indispensable, soient groupées par séries méthodiques et par ordre de difficulté croissante. Il est nécessaire de les revoir souvent. L'enfant doit pouvoir lès employer sans hésitation. La grammaire donne les règles d'accord en genre (un boucher, une bouchère), en nombre (formation du pluriel des noms, adjectifs, pronoms, verbes, etc...), en personne et en temps (conjugaison). 4°)_DU VOCABULAIRE qui facilite l'enseignement orthographique par l'étude des suffixes : et, être, oir, oire, etc... par l'étude des préfixes : dé, des, dif, en, em, in, il, im, nv etc... Par l'étude des familles de mots : les dérivés, en particulier, permettent souvent de trouver la terminaison d'un mot : champ, champêtre, blanc, blanchir, plomb, plombier. Par l'étude des homonymes, un ver de terre, un verre à boire, le verre à vitre, aller vers la ville, un arbre vert, une pantoufle de vair, etc... Par l'étude du sens des mots qui permet à J'enfant de mieux pénétrer le texte, d'en saisir les nuances et de faire certains rapprochements qui l'aideront à éviter les fautes. Ce sont souvent les mots que l'élève ne connaît pas qu'il orthographie mal. Il est évident par exemple que pour écrire correctement des homonymes il faut en avoir saisi le sens et il est impossible pour cela de les séparer du contexte. Il en est de même de la plupart des mots et l'on peut affirmer que l'enseignement de l'orthographe et celui de la langue vont de pair. B) UNE PRÉPARATION PARTICULIERE I. — LE MÉCANISME DE L'ACQUISITION ORTHOGRAPHIQUE On avait jusqu'ici basé l'enseignement de l'orthographe sur la mémoire. La théorie qui prétendait que l'acquisition d'un mot se faisait grâce à la mémoire visuelle (lecture), à la mémoire auditive (lecture, articulation, prononciation), et à la mémoire motrice (écriture), parce qu'elle était séduisante, a connu son heure de célébrité et est encore admise aujourd'hui. De cette théorie il découle qu'un enfant ne possédant ces mémoires spéciales qu'à un degré moindre est infailliblement condamné à cribler de fautes tout ce qu'il écrira et ceci sa vie durant. Nous nous refusons à ce pessimisme, d'autant plus que la pratique a démontré qu'en employant une méthode rationnelle, les moins doués faisaient des progrès étonnants.

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Il semblerait et le Docteur Simon l'a prouvé (1) que l'acquisition de l'orthographe des mots se fasse non par l'intermédiaire de la mémoire MAIS PAR L'HABITUDE de la représentation de ce mot. Si nous prenons ce principe pour point de départ, notre méthode va s'en trouver entièrement modifiée. Pour faire acquérir de bonnes habitudes, pour les fixer, il suffira de soumettre le sujet à un entraînement bien compris, c'est-à-dire d'établir une progression, de sérier les difficultés, d'avoir recours à de nombreuses et savantes répétitions, à un contrôle sévère et assidu, à une discipline stricte. L'enseignement de l'orthographe se réduira à un montage de mécanismes simples à déclenchement automatique. Le but c'est d'arriver à force d'habitude, à orthographier comme on marche, par réflexe. II. — INVENTAIRE DES DIFFICULTÉS ORTHOGRAPHIQUES On a l'habitude de distinguer l'orthographe grammaticale et l'orthographe d'usage. Dans de nombreuses classes on s'en tient exclusivement aux règles de grammaire. Peu de manuels font place aux règles de l'orthographe d'usage et les Instructions Officielles elles-mêmes sont muettes sur ce point. C'est une grave lacune dans l'enseignement de l'orthographe. Car si les règles grammaticales sont peu nombreuses, par contre les règles concernant les mots consacrés par l'usage sont légions. C'est donc du double point de vue de la grammaire et de l'usage que nous envisagerons les difficultés à surmonter. L'examen de différentes méthodes d'orthographe nous conduit à penser qu'on peut diviser ces difficultés en quatre séries (2). A) LES TERMINAISONS^ DE MOTS. — La grammaire en indique un grand nombre grâce aux règles d'accord en genre (écolier, écolière, blond, blonde) et en nombre (pluriel des noms, adjectifs, etc...) et à la conjugaison (Consulter : la grammaire orthographique par RUET, Maison d'Edition des primaires à Chambéry — Savoie).
(1) « Pédagogie expérimentale ». A. Colin, éditeur. (2) Le plan judicieux de cette classification est extrait de l'opuscule « Essai sur l'enseignement de l'orthographe s l'Ecole primaire », de M. Henneman. Inspecteur Primaire. Edition du Thelle, Méru (Oise).

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— Le Vocabulaire peut rendre compte des principaux suffixes trice, ié, ant, etc...) et des dérivés (bond, bondir, rang, ranger, etc...).

(teur,

B) LES CONSONNES DOUBLES : On dispose pour les connaître de deux moyens : —- Les règles empiriques : exemple : on double la lettre f dans les syllabes af, ef, if, of, uf, ouf : exception : afin, Afrique, bifurcation, etc... (consulter « le petit dictionnaire français », page 738 (Larousse, éditeur), et « L'Orthographe dans l'intérieur des mots « Méthode Carrey (Albin-Michel, éditeur). — Les leçons de vocabulaires : étude des préfixes et de certains suffixes (en, in, ob, sub, etc... et,, ette, elle, otte, etc...). C) LES PRINCIPAUX parmi lesquels il faut distinguer : SONS DE LA LANGUE FRANÇAISE

I. — Les sons-voyelles (dont beaucoup sont des terminaisons ou s'apparentent avec des mots faciles à orthographier : faim, affamer, fin, finir, pain, panifier, etc...). » 'Ces sons-voyelles peuvent se diviser en 8 groupes : 1er Groupe : AN, EN, ON, (M devant M, B, P). Exemples bondir. : danse, tente,

2e Groupe : AIM, AIN, EIN, UN, IN (M devant M,B,P). Exemples : daim, pain, teinture, alun, gredin. 3e Groupe : IEN. Exemples : un chien, le mien, etc... 4° Groupe : ê, è, ai, aï, e (seuls ou suivis d'une double consonne. Exemples •': bête, paître. 5" Groupe : o, ô, au, eau. Exemples : botte, hôte, taupe, château. 6e Groupe : euil, euille, ueille, ueil, œil. Exemples : cerfeuil, feuille, je cueille, un recueil, un œil. 7° Groupe : E (sonore) eu, eu, œu. Exemples : demeure, jeûne, jeune, œuvre. 8e Groupe : AIL, AILLE, AY, OY, UY, UILL, OUILLE. Exemples : le travail, je travaille, payer, aboyer, appuyer, cuiller, bouillir.

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II — Les sons-consonnes qu'on peut classer en 7 groupes. 1er Groupe : son QUE : c dur, qu, k, q. Un coquin, le coq, du coke, la qualité. son GUE g, devant a, o, u, gu devant e. La gale, une gueule, la guitare. 2e Groupe : son ZE : S ou Z. Saison, lézard, maison, bazar. son SE S; SS, ç ou ce, se. Sauce, saucisse, lacet, caleçon, sciure. 3e Groupe : GE et JE et CHE. Un geai, un jardin, un cheval. 4e Groupe : FE et PHE à distinguer de VE. De la farine, un phare, une agraphe, une gravure. 5e Groupe : NIER, GNIER, GNER. Un marronnier, un châtaignier, désigner. 6e Groupe : I, Y, ILL, ï. Un pliant, un croyant, un billard, un aïeul. 7e Groupe : H aspirée et muette. La halte, le harnais, l'habitude, l'hameçon. Pour étudier ces sons, il suffit de répartir entre eux les différents mots d'usage courant qu'on apprendra à écrire par copie, répétition, épellation, etc... D) Les mots qui n'entrent pas, dans les 3 premières catégories et qu'on ne peut étudier que d'une manière empirique. Parmi ceux-ci, un certain nombre sont invariables : ce sont les mots-outils (la plupart des adverbes, des conjonctions, des prépositions qu'il est facile d'acquérir). D'autres sont des anomalies ; exemple : femme, évidemment (et lesadverbes en emment), monsieur, messieurs, examen, album, je faisais, etc..., dont l'orthographe ne correspond pas à la prononciation. Voilà en gros les principales difficultés. Leur inventaire nous permettra de les diviser et échelonner pour les mieux vaincre et surtout de choisir une méthode rationnelle. LE VOCABULAIRE, BASIQUE PIERRE DE TOUCHE DE L'ORTHOGRAPHE Mais la nomenclature de ces difficultés et leur classification ne suffit pas. Encore faut-il savoir quels mots on va faire entrer dans chacune de ces catégories. Il n'est que d'ouvrir quelques livres destinés à l'enseignement de l'orthographe pour se rendre compte que leurs auteurs ne sont pas d'accord à ce sujet.
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Les uns sont un véritable « fourre-tout » où l'on a emmagasiné des listes de mots et d'exceptions sans se soucier s'ils appartiennent ou non au vocabulaire enfantin. On relève dans l'un d'eux les mots : lais (baliveau ou alluvions), laize (une laize d'étoffe), un rock (oiseau), pomologie et pellagre ! (1) qui ne sont même pas du vocabulaire d'un adulte cultivé. Dans d'autres ouvrages on a voulu simplifier, ce qu'on a fait au hasard, selon les idées de l'auteur, sans enquête et sans méthode. La logique exigerait qu'on recense, pour chaque étape scolaire, les mots pouvant être utilisés par les enfants. Avec de la patience, on viendrait à bout de ce travail qui n'a, je crois, jamais été réalisé pour la langue française. Il suffirait de disposer d'un assez grand nombre de textes écrits par des enfants de différents âges (lettres, rédactions, textes libres), d'établir une liste des mots les plus souvent employés et de les classer suivant leur fréquence. On partirait ainsi d'une base solide. Et quelle simplification ! On peut en effet affirmer que le vocabulaire proposé ainsi à un enfant de 12 ans renfermerait moins de 2.000 mots différents, alors qu'un quelconque manuel d'orthographe en renferme de 7 à 10.000 ! Aussi, espérons-nous qu'un patient pédagogue entreprendra un jour cette classification promise au succès et d'avance nous lui prodiguons nos encouragements. A défaut de ce point de départ, nous pouvons utiliser les vocabulaires basiques. Il en existe plusieurs pour la langue française. Un des plus intéressants, parce que constitué méthodiquement par des auteurs dont on peut garantir la probité, est celui de R. DOTTRENS et D. MASSARENTI (Vocabulaire Fondamental du Français — Delachaux et Niestlé Editeurs, Paris). Il renferme moins de 3.000 mots qui représentent le minimum que doit connaître un enfant à la sortie de l'école primaire. Tous ces mots ayant été dictés à un grand nombre d'élèves, on a pu les affecter d'un coefficient de difficulté et comme ils ont été repérés dans, 3 listes différentes, d'un coefficient de fréquence. Voilà qui simplifie notre tâche... Et l'on s'étonne qu'aucun auteur pédagogique n'ait eu recours à des listes de ce genre, établies d'après des statistiques sérieuses et offrant l'image de la réalité même. (Comparée aux mots d'un vocabulaire utilisé dans les Ecoles de Genève, cette liste a révélé qu'il ne contenait que les 24,3 % des mots usuels).
(1) Nous tenons le titre de ce livre à la disposition des lecteurs curieux de le consulter.

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Ces bases jetées, il nous reste à faire choix d'une méthode. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'Orthographe tient les maîtres en échec et bien des solutions ont déjà été proposées. Nous les examinerons ensemble, tu les essaieras et tu opteras pour celles qui te paraîtront les meilleures. IV. — DES ÉLÉMENTS D'UNE MÉTHODE A) LE CARNET D'ORTHOGRAPHE I) COMMENT DOIT-IL ÊTRE COMPOSÉ ? (I).

Le carnet d'orthographe comportera 2 parties : a) Une partie réservée à l'orthographe grammaticale. b) Une partie réservée à l'orthographe d'usage. AVEC : les règles de l'orthographe d'usage. , les noms du vocabulaire d'usage courant classés soit par ordre alphabétique, soit d'après l'étude des terminaisons, des consonnes doubles, des sons-consonnes et des sons-voyelles (voir ci-dessus). Ce dernier procédé semble préférable parce qu'il crée des associations qui facilitent la mémorisation. Le classement par ordre alphabétique conduit à des listes touffues et le carnet d'orthographe devient un véritable dictionnaire de poche. Il faut s'efforcer de mettre chaque mot au sein d'une association : Exemple : Faim, affamer, ascension, descendre, etc... et d'en souligner les difficultés. — Liste des homonymes (expliqués par un exemple précis ou un croquis) et des familles de mots (les mots de la famille de barre prennent deux R. Exemple : barrière, barricade, etc...). Il n'est pas non plus défendu d'utiliser certains procédés, mnémotechniques qui, pour paraître un peu niais, n'en sont pas moins efficaces : Exemples : dans vieille le e, c'est la vieille qui s'appuie sur deux bâtons (les deux i) — dans tunnel le premier N est l'entrée, le second la sortie du tunnel, etc... (1) On pourra prendre comme modèles les petits ouvrages suivants : Carnet d'orthographe, de R. Cheminant. (Hatier, éditeur). Carnet d'orthographe, de H. Verdier, Professeur E. P. S., è Albertville (Savoie). L'orthographe simplifiée, par A: Nicodeau. M. Graffin, éditeur, 6, boulevard René-L,evasseur,a Le Mans.

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2°) COMMENT S'EN SERVIR ? * Au fur et à mesure que les leçons de grammaire sont étudiées, les élèves copient les règles orthographiques en découlant. , Chaque règle est suivie d'un exemple précis et affectée d'un numéro d'ordre. On laisse sous chacune quelques lignes pour copier d'autres exemples. * Des tableaux de conjugaison peuvent être constitués (verbes réguliers, principaux verbes irréguliers). Les terminaisons et les particularités sont mises en évidence. Des encoches faites aux pages permettent de repérer rapidement la page à consulter. * Quand une faute a été commise, l'élève recopie sur le cahier d'orthographe et sous la règle s'y rapportant le mot corrigé avec son contexte. Dans les cas difficiles le maître peut aider l'élève en notant le numéro de la règle à appliquer en regard de la faute. * Certains maîtres préfèrent que l'élève recopie dans la marge la règle, accompagnée de son exemple, pour chaque faute commise. Seules les erreurs communes à toute la classe font l'objet d'une inscription sur le carnet d'orthographe. Ainsi les carnets portent tous les mêmes exemples ce qui facilite les exercices communs et les révisions. * Le carnet peut également servir à la préparation de la dictée : le numéro de la règle est inscrit par l'élève sous chaque mot du texte auquel elle se rapporte. * Dans la partie réservée à l'orthographe d'usage sont inscrits les mots inconnus rencontrés au cours des différentes leçons. On pourrait avec avantage se limiter aux mots du vocabulaire basique signalé plus haut. Il serait même possible de partir de l'étude de ce vocabulaire, ce qui permettrait d'établir une progression méthodique et de grouper les mots par son ou suivant leur terminaison, etc... * II faut progresser lentement et s'assurer que chaque règle est bien acquise avant de passer à l'étude des suivantes. * De fréquentes révisions sont nécessaires. Elles peuvent être d'ailleurs établies méthodiquement. On étudie 10 règles, on reprend les 5 premières, on en étudie 20, on revient sur les 10 premières, etc...

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Le procédé Lamartinière permettra des sondages rapides. Il suffit de quelques minutes pour dicter une dizaine de mots, ou S ou 6 phrases obligeant à utiliser les règles apprises. Chaque faute donne lieu à une sanction ; la règle ou le mot sont copiés un certain nombre de fois, puis reproduits de mémoire. * Des dictées imaginées par le maître et renfermant des difficultés déjà étudiées peuvent servir de moyen de contrôle (c'est alors une véritable dictée de contrôle). * Certains modèles de carnet d'orthographe (voir note ci-dessus), peuvent être utilisés dans les classes. Ils ont l'avantage d'être imprimés et d'offrir ainsi à l'élève ' des textes nets et sans fautes, préférables à la copie plus ou moins fidèle et toujours fastidieuse des règles et des mots. B) LES FICHES D'ORTHOGRAPHE Voici plusieurs moyens de constituer un fichier orthographique : 1 — Le fichier est constitué comme le carnet d'orthographe avec cette différence que les pages sont remplacées par des fiches. On peut ajouter des fiches à volonté ou les remplacer par d'autres, les modifier, etc..., ce qui est difficilement réalisable avec le carnet d'orthographe. Les fiches sont plus résistantes que le cahier, et d'un format plus commode, ce qui permet d'y inscrire des exemples plus nombreux. 2 — Chaque fiche porte une règle d'orthographe (ou un son type ou une terminaison) suivie d'un ou plusieurs exercices caractéristiques (un des exercices peut porter sur les exceptions les plus .courantes). Quand un élève a commis une faute, il se. munit de la fiche portant la règle correspondante et fait un des exercices qui la suivent en choisissant celui qui se rapporte plus particulièrement à la faute commise. Je pense qu'il est inutile d'insister sur l'efficacité de ce procédé qui oblige l'élève à réfléchir sur chaque faute commise. En même temps, l'exercice donné devient une sanction naturelle. Autre avantage : il suffira pour toute la classe de quelques fichiers disposés à portée des élèves. INCONVÉNIENTS : a) les exercices sont longs et la correction par ce procédé demande beaucoup de temps. On peut obvier à cet inconvénient en veillant à ce que les exercices proposés soient courts (3 ou 4 phrases) et groupés en série, chaque exercice intéressant un aspect particulier de la règle à appliquer,

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b) L'établissement de ces fiches demande de la patience et oblige à une assez longue recherche si l'on veut que les exercices soient bien adaptés. Notons qu'ainsi constitué, le fichier peut servir également à la préparation de la dictée. C) LA DICTÉE. — On IV critiquée, on l'a ridiculisée, nombre d'auteurs pédagogiques, — et non des moindres — se sont acharnés à la perdre. Et, malgré tout, vaille que vaille, elle a survécu et lassé ses détracteurs. C'est une maladie chronique diront certains. Mais cette persistance d'un procédé qui a plus d'un demi-siècle d'existence, n'indique-t-elle pas clairement qu'il s'agit d'un moyen pratique tant d'acquisition que de contrôle auquel les maîtres accordent un certain crédit puisqu'ils y restent attachés ? Il est d'ailleurs à remarquer qu'il ne suffit pas d'apprendre des règles et d'écrire des listes de mots pour acquérir une bonne orthographe. Certains élèves, incollables sur le contenu de leur carnet d'orthographe, parsèment leur copie de fautes dès qu'il ne s'agit plus d'un exercice purement orthographique. Tous les maîtres ont constaté ce fait. Par contre, la dictée place les enfants dans la situation où ils seront plus tard lorsqu'ils auront à écrire une lettre ou à remplir une formule. Seule elle peut permettre de provoquer « L'ATTENTION ORTHOGRAPHIQUE », prélude à la mécanisation et à l'orthographe « naturelle » qui est celle des adultes cultivés. .Dans de nombreuses classes on a déjà réagi contre la routine qui a transformé la dictée en un exercice monotone dans sa présentation et décevant par ses résultats, parfois dangereux (du point de vue orthographique s'entend). Quels moyens employer pour la rendre plus attrayante et plus profitable ? I) LA DICTÉE PRÉPARÉE A) Procédé traditionnel. — Le maître copie le texte au tableau ou le choisit dans le livre des élèves. Le texte est lu, on cherche les règles à appliquer aux différents mots et accords. On écrit sur l'ardoise quelques mots difficiles à orthographier après les avoir épelés. Puis le texte est dicté immédiatement, livre fermé ou tableau retourné. La correction est faite soit en reprenant le texte original, soit en épelant mot à mot.

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Les mots mal écrits sont recopiés dans leur forme correcte une ou plusieurs fois suivant les .exigences du maître. ; Certains, plus avisés, obligent "à recopier le contexte quand il s'agit d'une faute d'accord (exemple : le verbe avec le sujet, l'adjectif avec le nom, etc...) ou même à expliquer la faute. INCONVÉNIENTS. — Le texte est connu, il n'offre aucune surprise et ne présente donc, pour l'enfant, qu'un intérêt restreint. Peu d'efforts à fournir, on lui a « mâché »'la besogne. Avec un peu de mémoire et d'entraînement il reproduira le texte sans avoir à songer aux règles, terminaisons, etc... d'où exercice peu profitable et qui encourage à la paresse. B) Variantes et autres procédés, 1) * Préparer la dictée la veille, de façon que l'image « immédiate » du mot ait le temps de s'effacer et que l'élève soit obligé de « repenser » la dictée en se remémorant la préparation faite en commun et les règles à appliquer. 2) ^ Adopter un petit code de signes conventionnels dont chaque élève possède une copie. Exemples : une flèche allant de la terminaison du verbe jusqu'au sujet indique l'accord (de même avec le nom et l'adjectif, le participe passé, etc...) ; certains préfixes ou suffixes sont entourés d'un trait; pour la lettre finale de certains mots on écrit au-dessous à la suite de la dictée un mot de la même famille (bond, bondir) ; les noms particuliers (euil, oiel, etc...) sont soulignées d'un trait, les doubles consonnes de 2 traits, etc... — La veille, chaque élève prépare seul sa dictée sur l'ardoise ou une feuille détachée, en faisant usage du code adopté. — Il ne transcrit que les mots et accords qui lui semblent indispensables et note ceux qu'il ne sait pas expliquer. — Il peut faire usage du dictionnaire, du livre de grammaire, du carnet de vocabulaire ou d'orthographe. — Au moment de la dictée, les élèves demandent au maître des éclaircissements sur les mots ou accords inconnus. — Celui-ci peut procéder également à un sondage rapide, en posant quelques questions judicieuses. — Les feuilles ou ardoises sont relevées (pour contrôle) puis le texte est dicté. Pour rompre les élèves à ce procédé il est nécessaire de préparer les premières dictées en commun. Variante. — A l'aide du carnet d'orthographe, l'élève place sous chaque mot le numéro de la règle correspondante, ou le mot-type déjà étudié.

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3) * La veille, indiquer aux élèves les numéros des règles à \ consulter et les groupes de mots à revoir sur le carnet ou sur 1 les fiches d'orthographe. Le lendemain, le texte est dicté après étude de quelques mots que le carnet d'orthographe ne peut expliquer ou qui n'ont pas encore fait l'objet d'une leçon. Pour aider, le maître peut, à mesure qu'il dicte, prévenir les erreurs en mettant les élèves en garde « Quelle règle de grammaire faut-il appliquer ? », « attention à ce mot, comment trouver la lettre finale ? etc... » On peut d'ailleurs procéder ainsi pour la préparation de la dictée tout entière, chaque difficulté étant examinée en commun avant d'être écrite et au fur et à mesure de .la dictée. 4) * Dicter aux élèves sans préparation préalable, un texte imaginé par le maître et composé uniquement de mots et de règles déjà étudiés. Cet exercice qui sert à la fois de contrôle et de révision, plaît beaucoup aux enfants. On peut, comme ci-dessus, signaler quelques difficultés en cours de dictée. 5) * Dicter un texte non préparé en permettant aux élèves d'utiliser leur carnet d'orthographe, leur dictionnaire, leur grammaire, etc... Aller assez lentement pour que chacun ait le temps d'effectuer les recherches indispensables. L'élève prend ainsi l'habitude de s'orienter rapidement parmi ses différents documents et le mot ou la règle découverts au ' cours de cette chasse aux mots ont plus de chance de rester gravés dans leur mémoire. N'utilisons-nous pas nous-mêmes ce procédé ? Variante. — Même procédé, mais au lieu de consulter ses livres, on lève le doigt pour demander secours au maître (moins éducatif mais plus rapide). 6) * Demander aux élèves de reproduire un texte précédemment appris par cœur (passage d'une récitation par exemple). Cette sorte d'auto-dictée n'est pas à utiliser systématiquement mais c'est un moyen qui fait diversion. Si on veut éviter un trop grand nombre d'erreurs^ on peut indiquer aux élèves, la veille, le titre du morceau d'où on a l'intention d'extraire la dictée.

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2. — LA DICTÉE DE CONTROLE Comme son nom l'indique elle doit contrôler les notions acquises. Elle permet de faire le point, de savoir, ce que les élèves ont retenu de l'enseignement donné et si on peut avancer ou s'il faut revenir en arrière. Mais elle ne peut en aucun cas servir à l'acquisition de connaissances orthographiques. La confusion vient de ce qu'elle sert d'épreuve d'examen et certains maîtres, de ce fait, l'utilisent systématiquement comme moyen d'enseignement. Cette façon de faire est dangereuse : l'enfant se trouvant en face de mots inconnus les écrit d'une manière fantaisiste et prend ainsi de mauvaises habitudes orthographiques dont on aura par la suite beaucoup de peine à le débarrasser. La dictée de contrôle ne doit donc être qu'occasionnelle et jusqu'au cours moyen les dictées doivent être préparées. On peut procéder de la manière suivante : * Dicter un texte choisi dans un manuel et qui renfermera le plus possible de règles et mots déjà étudiés. Les autres difficultés sont examinées et expliquées en ?commun. * Mais Je type de la dictée de contrôle est celle composée par le maître avec les éléments déjà connus (voir ci-dessus). Disons toutefois que le texte doit rester sensé. Il n'est pas question de restaurer l'ancienne dictée-labyrinthe, hérissée d'obstacles et semée de pièges. 3. — CORRECTION DE LA DICTÉE. — Le dernier point posé, le travail n'est pas pour autant terminé. Il reste à exploiter la dictée. Phase délicate de l'exercice puisqu'il va falloir rectifier les erreurs commises, substituer une bonne habitude à une mauvaise. Voici quelques façons de procéder : A) POUR SIGNALER LES FAUTES on peut avoir recours à la confrontation des textes (dictée de l'élève et dictée écrite au tableau ou sur le livre) ou à l'épellation. Ne jamais faire échanger les cahiers entre élèves. (Chacun a déjà suffisamment à faire avec ses propres fautes !...) Il n'est pas non plus recommandé d'envoyer un élève au tableau écrire la dictée. Souvent le texte est peu lisible et les fautes commises sont ainsi offertes à tous les regards.

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B) POUR LES CORRIGER : * Faire raturer les mots défectueux de façon à ce qu'on ne puisse plus voir l'erreur commise. * Les mots sont recopiés, correctement orthographiés à la suite de la dictée (ou dans la marge). * La difficulté qui avait provoqué la faute est soulignée. \ Pour les fautes d'accord, la phrase entière est recopiée ; une flèche indique l'accord. — Nous avons ci-dessus parlé des différentes corrections qu'on peut faire à l'aide du carnet ou des fiches d'orthographe. Celle qui consiste à faire faire un exercice approprié à chaque cas semble devoir être la plus efficace. * La ponctuation doit faire l'objet d'une correction particulière. La dictée est un exercice dont il faut profiter pour montrer quelle importance peut avoir, dans une phrase, une simple virgule. 4) CHOIX DU TEXTE. — II faut le choisir assez clair pour être compris des élèves. — Pas d'abstractions, pas de subtilités, pas de phrases obscures. — Beaucoup tiennent aux extraits des œuvres de grands écrivains. On n'y peut voir aucun inconvénient pourvu que la prose reste à la portée des enfants et que cette exigence s'accorde avec la méthode employée. Quoiqu'il faille douter que l'enfant, aux prises avec les mots et les accords, puisse s'imprégner de la beauté d'un passage. * Les textes historiques, géographiques ou scientifiques semblent déplacés ici. Une place pour chaque chose et chaque chose à son heure. 5) LES QUESTIONS DE DICTÉE. — Elles ne devraient logiquement porter que sur l'orthographe du texte. — En y ajoutant des questions se rapportant au sens on a empiété sur le domaine du vocabulaire, mais nous n'y voyons pas d'inconvénient sérieux. — La correction des questions doit être faite avec soin. Pour les questions difficiles, les réponses entières doivent être inscrites au tableau noir par le maître (qui ne les découvre qu'au moment de la correction). Parce que le français est une langue complexe, l'apprentissage de l'orthographe est long, pénible et peu spectaculaire. Préparation minutieuse, répétitions fréquentes, travail en profondeur patient et sans défaillance sont plus qu'ailleurs nécessaires.

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Il faut aussi faire choix d'une méthode rigoureuse et la suivre. Je ne prétends pas que tu constateras des progrès étonnants du jour au lendemain. Mais après quelques mois d'un traitement énergique tu verras disparaître une à une les « maladies » orthographiques. Tu trouveras toujours des fautes dans les devoirs (on en trouve encore dans les copies de candidats au baccalauréat; mais en moins grand nombre et, juste récompense de tes efforts, tu verras ton petit monde prendre à cœur de se corriger. Tu ne couvriras plus les cahiers d'encre rouge et si tu as pu leur donner ainsi le goût de l'effort, tu n'auras pas perdu ton temps.

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Vocabulaire et élocution
LORSQUE l'enfant nous arrive, il ne possède, au point de vue vocabulaire, qu'un mince bagage. Il parle peu, il parle mal. Les quatre ou cinq cents mots qu'il possède, il les a acquis dans l'entourage familier et la source s'en est vite tarie. Encore faut-il soustraire les mots d'argot, de patois ou les mots estropiés par l'ignorance populaire. Il est donc nécessaire : A) D'ÉTUDIER LES MOTS pour en préciser la forme et le sens, en connaître la valeur et les employer à bon escient. B) D'ACQUÉRIR DES MOTS NOUVEAUX qui viendront enrichir le vocabulaire de l'enfant. I. — ÉTUDE DES MOTS Cette étude ne commencera qu'au cours moyen. Comme pour la grammaire, nous partons du concret, c'est-à-dire de la langue. -Comment la mieux représenter qu'en choisissant parmi les textes de grands écrivains ? Le plus simple semble donc d'exploiter quelque passage choisi dans le livre de lecture. Car le mot n'a de valeur que par le contexte. Tu disposes pour étudier les mots des différents moyens : A) ÉTUDE DES RACINES, DES PRÉFIXES, DES SUFFIXES : Pas d'étymologie, les instructions officielles sont formelles sur ce point. Il faut entendre par là pas d'exercices systématiques, concernant la filiation des mots. Beaucoup sont d'ailleurs d'origine inconnue ou douteuse. Aussi n'avance rien dont tu ne sois certain. Et méfie-toi des apparences. Seul un bon dictionnaire peut te mettre à l'abri des bévues. Occasionnellement tu as recours à l'histoire du mot pour en éclairer le sens. Ainsi tes enfants seront surpris d'apprendre que

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le mot calculer a pour origine les petits cailloux dont on se servait autrefois pour compter (d'où la signification médicale de « calculs »). Du point de vue orthographique, l'histoire de l'accent circonflexe (bête, hôpital et la survivance du s dans certains mots (bestial, hospitalier), peut éviter bien des fautes. Il n'est donc pas interdit, lorsqu'ELLE PEUT EXPLIQUER LA SIGNIFICATION D'UN MOT, d'avoir recours à son histoire étymologique. L'enfant doit aussi connaître le rôle des préfixes et des suffixes. Etude facile et attrayante qui permet l'acquisition rapide d'un grand nombre de mots. B) ÉTUDE DES FAMILLES DE MOTS : mêmes remarques que cidessus. Leur étude n'est à conseiller que lorsqu'elle peut éclairer le sens d'un mot. Savoir que le mot jour donne journée, journalier, ajourné, etc..., mais sous la forme du radical DI a fait naître : Diurne, quotidien, lundi (jour de la lune), mardi (jour de Mars), etc... Voilà qui peut être intéressant et fixer le souvenir de ces mots dans la mémoire des enfants. Mais cette étude est toujours occasionnelle et n'ajoute que rarement au vocabulaire enfantin. Pour que l'étude des mots d'une famille soit profitable, il faut qu'il-existe entre eux non seulement une parenté de forme mais aussi une PARENTÉ DE SENS. C'est un exercice inutile et vain que constituer des groupements de mots en partant d'un radical commun. On peut être sûr que si l'enfant est embarrassé, il inventera des mots à sa manière. Remarquons d'ailleurs que lorsque nous avons à employer un mot, ce ne sont pas les mots de la même famille qui surgissent à l'esprit, mais des synonymes. Nous penserons : sac, musette, gibecière pour le carnier du chasseur et non sac, sachet, ensacher, etc... D'où l'importance de l'étude des synonymes. C) ÉTUDE DES SYNONYMES : II ne s'agit pas, comme on le fait souvent, de remplacer un mot d'un texte par un autre, substituant ainsi un terme impropre à l'expression choisie à dessein par l'auteur. Tu risques, ce faisant, ,de créer une confusion fâcheuse dans l'esprit de tes débutants. Car il n'y a pas de synonymes absolus et c'est justement ce qui donne de la valeur à cette étude. Par des exercices appropriés tu essaies de faire sentir les nuances qui séparent un mot de ses synonymes, les plus voisins. Par approche, tu arrives ainsi à définir un certain nombre de mots qui paraissaient inaccessibles au premier 'abord..';

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QUELQUES EXERCICES * Bien conduit, l'exercice « à trous » s'avère fructueux. Mais (il est souvent nécessaire d'indiquer les mots-clés. Exemple : Employer les mots apercevoir, regarder, contempler dans les phrases : « De ma fenêtre je ........ passer les gens. Soudain j ........ la fumée du train à l'horizon. Pensif, je ......—....... longuement le paysage ». * Dans une liste de mots, découvrir les synonymes (en s'aidant du dictionnaire). Exemple : réunir les synonymes deux par deux dans la liste suivante : affection, petit, calme, minuscule, douceur, tendresse, etc... Exercice assez peu éducatif, parce qu'il ne donne pas aux mots un sens bien exact. On peut le modifier de la manière suivante : parmi les mots : affectueux, amical, affable, aimant, cordial, prévenant, courtois, passionné, dévoué, trouvez les mots qui marquent la politesse, la camaraderie, la tendresse. * Disposer des synonymes suivant une certaine progression. Exemple : disposer par ordre de vitesse : aller au pas, galoper, courir ventre à terre, trotter, à bride abattue, etc... * Faire préciser le sens par différents moyens. Exemples : (employer le dictionnaire). — Qu'est-ce qui peut-être frêle ? fragile ? — A quoi sert un buffet ? un bahut ? une desserte ? une armoire ? une penderie ? — Dans quelle profession peut-on être manœuvre ? ouvrier ? artisan ? artiste ? — Pourquoi dit-on de la maison qu'elle est un abri ? un gîte ? un nid ? un foyer ? — Quelle différence y a-t-il entre les expressions : « un nuage sombre » et « une salle obscure » ? — Employez le mot « flot » dans deux phrases où il n'aura pas le même sens. Ce dernier exercice nous conduit à l'étude du sens propre et du sens figuré d'un mot. Cette liste n'est nullement limitative. J'ai simplement voulu, par ces exemples, te persuader qu'il est possible d'éviter les exercices mécaniques et passifs et que la recherche, parfois si "subtile, des synonymes peut rendre attrayante la leçon de vocabulaire.

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D) ÉTUDE DES CONTRAIRES. — On peut reprendre quelques-uns des exercices ci-dessus pour lesquels on ferait les/ mêmes remarques. Ces exercices reviennent d'ailleurs toujours : — soit à faire prendre sa place au mot dans un groupe de mots. — soit à faire entrer ce mot dans une phrase. Notons que la recherche du contraire éclaire souvent le sçns d'un mot d'une façon fort précise. Les expressions : vin sec, légumes secs, s'expliquent très bien quand on les oppose à leur contraire : vin doux, légumes verts. E) ÉTUDE DES HOMONYMES. — Ils sont affaire d'orthographe plutôt que de vocabulaire. Leur étude mal conduite peut jeter le trouble dans l'esprit des enfants. C'est pourquoi je te conseillerai d'avoir recours au jeu des homonymes, chaque mot étant associé à son image, sous forme d'une gravure ou d'un dessin : pour SEL, la boîte à sel, pour SELLE, la selle de bicyclette, etc... N'emploie jamais les homonymes seuls, mais incorpore-les à une phrase qui leur donne un sens : Exemple : le maçon SCELLE les gonds de la porte. Garde-toi des exercices sans queue ni tête genre : « J'ai connu un PAIR de France qui, PERE de 3 enfants, dont l'un avait une paire de gants, «te... » L'étude des préfixes,, et des suffixes, des familles de mots, des synonymes, des contraires et des homonymes, aide à fixer la langue mais enrichit peu le vocabulaire de l'enfant. On se contente, le plus souvent, de donner le sens général d'un mot sans le préciser, car il n'existe pas 'deux mots exactement synonymes, il n'y a pas deux contraires absolus et on ne peut que « dégrossir » le sens d'un mot en le décomposant en ses éléments ou en le comparant à un mot parent. Pour que l'enfant puisse acquérir des mots nouveaux, pour qu'il sache en user, il faut avoir recours à d'autres solutions. II. — POUR ACQUÉRIR DES MOTS NOUVEAUX Le vocabulaire pourvoit la pensée. Les mots doivent à chaque instant pouvoir répondre à l'appel des idées. . Pour cela il faut que le vocabulaire soit constitué de systèmes homogènes tels qu'à l'évocation d'un mot, le groupe entier se présente à l'esprit. C'est donc aux ASSOCIATIONS D'IDÉES que nous aurons recours pour arrimer les mots de notre vocabulaire.

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COMMENT FORMER CES ASSOCIATIONS ? Ce n'est pas autour d'étyrnologies douteuses qu'on peut grouper les mots. Les synonymes, les contraires, les homonymes forment des communautés trop réduites. Decroly avait proposé de partir des besoins de l'enfant. Nous avons" parlé plus haut des inconvénients de ce système. Les « centres d'intérêt » des manuels que nous utilisons ne sont qu'une parodie des centres decrolyens. Il serait plus probe de les dénommer « centres d'étude ». Sous leur forme actuelle, ils peuvent servir d'ailleurs à constituer de solides associations et être~ utilisés avec fruit. Mais il faut éviter les interminables listes de mots qu'aucun lien ne rattache. Seulement quelques mots, bien définis, centrés sur une idée familière à l'enfant. Exemple : LES VOYAGES : le train, la gare, les voyageurs, le départ, l'arrivée, etc... — Souviens-toi que les associations peuvent se former dans le temps, dans l'espace, par ressemblance, par contraste. — Que le facteur affectif préside au groupement et souvent scelle les parties en un tout. — N'oublie pas non plus nos principes psycho-pédagogiques : partir du concret, faire, agir l'enfant. Tu ne te contentes donc pas de sèches énumérations. Sur ton centre d'études, les voyages, tu greffes une histoire (facteur affectif) : c'est un voyage fictif qu'on entreprend en commun vers une grande ville lointaine ; c'est la visite à une parente éloignée ou le court trajet à destination du marché de la ville voisine. L'imagination des enfants est prompte à s'enflammer : déjà ils vivent le voyage; ils sont dans l'autocar, ils imaginent le départ, l'arrivée, les péripéties du voyage (associations dans l'espace). Il n'est que de les faire parler. Tu fais mimer quelques scènes : la montée dans le car, la bousculade, les réflexions des grincheux; on paie, -on prend son billet, etc... (action). On compare avec- les anciens moyens de locomotion : la diligence, la chaise de poste, les carrosses (tu lis quelques textes d'époque, tu montres quelques gravures) (association dans le temps). Mieux encore, tu peux emmener tes élèves visiter la gare, (si possible à l'arrivée d'un train), ou le garage des cars, ou le terrain d'aviation le plus proche (partir du concret). — Le souvenir d'une excursion que nous avions faite à l'aérogare du Bourget était resté si vivace dans l'esprit de mes petits campagnards, que deux ans après, l'un d'eux me

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décrivait les lieux et l'envol d'un avion, auquel nous avions/ assisté, avec une exactitude étonnante. Circonstances exceptionnelles diras-tu. Bien sûr, il y avait le plaisir du voyage et l'attrait qu'exercent les choses de l'air sur la jeunesse. Mais avec un peu d'ingéniosité, tu trouveras tout autour de toi, chez le boulanger, le menuisier, le forgeron, le maçon ou le fermier, des choses étonnantes à faire découvrir à tes élèves. Et la forêt, le ruisseau, la mare, la rivière ne cèlent-ils pas des secrets ? Et la neige, la pluie, le vent, le ciel, le soleil n'offrent-ils pas des aspects inattendus à qui sait les regarder ? Et les gens qui vivent avec nous et autour de nous ne sont-ils pas curieux à voir et à entendre ? Il faut ouvrir les yeux et les oreilles de ces enfants. Apprendre à regarder, c'est encore apprendre à penser. Mais nous touchons ici au domaine de l'élocution. Avant d'en parler, voici résumés, pour finir, quelques principes qui te guideront dans l'enseignement du vocabulaire : * De la simplicité, pas d'expressions ou de mots recherchés. Tes enfants n'auront guère besoin que d'un vocabulaire courant. Et s'exprimer correctement dans une langue simple, n'est-ce pas un art ? Racine, dit-on, écrivit ses tragédies avec six cents mots. * L'emploi d'un vocabulaire basique permettrait de ne faire acquérir que les mots strictement nécessaires. Ce qui n'empêcherait pas que chaque élève pourrait, par ailleurs, élargir ses connaissances linguistiques. C'est une suggestion à faire aux futurs auteurs de manuels scolaires. * II est préférable de n'étudier à la fois, qu'un petit nombre de mots, dont l'élève connaîtra bien le sens et la valeur et qu'il saura employer à bon escient plutôt que de longues listes incohérentes. Chaque leçon ne portera donc que sur quelques mots ou expressions dont tu préciseras très" .exactement les différents sens et que tu FERAS EMPLOYER dans des phrases où ils prendront des valeurs différentes. Les mots seront d'abord correctement prononcés, puis épelés, copiés et enfin écrits de mémoire. La leçon comprendra une partie orale et une partie écrite. * Ces mots sont associés à une idée centrale et forment un groupe aussi homogène que possible. Toute leçon de vocabulaire a donc un but limité. Le carnet de vocabulaire sur lequel les mots sont transcrits au sein de l'association, est à recommander.

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* Va du concret vers l'abstrait. Comme: nous le verrons plus loin, tu auras trois points de départ : les textes, l'observation, l'action. Fournir des mots nouveaux, apprendre à choisir rigoureusement le mot propre et à l'employer sciemment, voilà le but du vocabulaire. Ne t'y trompe pas, les mots donnent corps à la pensée et il y a là toute une formation intellectuelle à laquelle tu présides. FAIRE PARLER LES ENFANTS : L'ÉLOCUTION, LA PRÉPARATION A LA RÉDACTION Les exercices de vocabulaire fournissent des mots. Mais un mot n'est véritablement acquis que lorsqu'il a été employé par l'enfant, et passe du rôle représentatif au rôle actif : d'où la nécessité absolue des exercices d'élocution qui obligent chaque élève à faire l'inventaire du vocabulaire acquis et à employer les mots-outils qu'on lui a fourni. Il faut du temps, de la patience et beaucoup de bienveillance pour faire parler les enfants. C'est pourquoi, sans doute, on néglige, dans la plupart des classes, cette branche si importante de l'enseignement du français. Ce n'est pas que l'enfant manque d'idées, mais il ne sait généralement les traduire qu'en langage populaire, émaillé d'argot ou de patois. La langue scolaire, toute différente, lui semble étrangère et peu accessible. Il craint, à juste titre, les railleries des camarades et les reproches du maître s'il trébuche sur les mots. Aussi préfère-t-il se taire. En acceptant cet état de choses, tu te priverais d'un excellent moyen d'enseignement. Car c'est en parlant qu'on apprend la langue. Et puis l'enfant a davantage à parler qu'à écrire, il semble donc paradoxal de mettre l'accent sur les exercices écrits. Comme il commence à parler, avant de rédiger, l'élocution peut s'entendre comme une préparation directe à la rédaction. En exigeant de nos élèves qu'ils parlent bien d'abord, qu'ils écrivent bien ensuite, nous suivons une progression logique. COMMENT FAIRE PARLER LES ENFANTS ? Comment se fait-il que les enfants, si loquaces lorsqu'ils sont entre eux, observent en présence des grandes personnes un mutisme obstiné ? Cela tient nous l'avons dit à la difficulté qu'éprouvé, l'enfant à s'exprimer dans une langue qu'il manie maladroitement, à la crainte des reproches ou des railleries ; mais aussi à la timidité, à cette sorte d'angoisse qui saisit même les adultes lorsqu'ils ont à parler devant un auditoire.

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Et _ le maître n'apparaît-il pas à l'enfant comme un auditeur-juge particulièrement redoutable par sa compétence ? Il faudra délivrer l'enfant de ce complexe d'infériorité et lui apprendre à vaincre sa timidité. Pas de reproches véhéments. Reprendre l'enfant avec douceur, lui signaler ses fautes de langage comme si elles étaient toutes naturelles. Nous avons essayé plus haut (cf. la dramatisation) d'établir une progression dans les moyens de conduire l'enfant de la lecture à haute voix à la libre expression orale. Elocution et rédaction étant intimement liées, tu trouveras ci-après, dans les exercices préparatoires à la rédaction, de nombreux moyens destinés à rendre la parole aux enfants.

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Un art difficile : rédiger
I. — DIFFICULTÉ DE L'ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS LA composition française est l'aboutissement de l'enseignement du français à l'école primaire. Elle fait la synthèse de tous les exercices de langage. Préparés de longue main, nos élèves devraient, dès le cours moyen, être capables d'écrire en bon français. Pourtant, nulle part ailleurs, nous n'enregistrons d'échec aussi cuisant qu'en cette matière. On n'entend que plaintes à ce sujet. Avouons le, six sur dix de nos écoliers nous quittent, incapables de composer une page ou d'écrire une lettre en langage clair et correct. Et les maîtres les plus expérimentés sont déçus de constater combien médiocres sont les résultats obtenus après des années d'efforts suivis. Quelles sont les causes de cet échec ? Elles tiennent surtout à la difficulté de l'exercice proposé. Pour rédiger il faut : - PENSER : c'est-à-dire être capable d'assembler des idées autour d'un motif donné, d'enchaîner et d'ordonner ces pensées. Ici rien de mécanique, tout est en .nuances. Cela relève de l'intelligence pure et nous n'y pouvons, pas grand chose. On n'a encore trouvé — Dieu soit loué — aucun moyen d'agir sur la matière cérébrale ou de modifier les circonvolutions du cerveau. Les enfants naissent plus ou moins intelligents nous le constatons chaque jour, souvent avec amertume, mais nous sommes impuissants à modifier cet état de chose. Il faut savoir, à l'occasion, se montrer philosophe. —TRADUIRE SA PENSÉE par des mots, exercice d'une difficulté extrême. Pour s'y plier il faut que l'enfant possède Un bagage de mots suffisant pour faire face à toutes les situations, qu'il sache dans le puzzle du langage,

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placer chaque mot au bon endroit. Reste à apprendre les rapports que peuvent avoir ces mots entre eux c'est-à-dire la longue théorie des règles de grammaire, de vocabulaire, d'orthographe et le maniement délicat de la syntaxe. ' Je m'adresse à tous ceux qui ont essayé d'apprendre une langue étrangère et qui ont pâli de 12 à 18 ans sur thèmes et' versions. Dans le même laps de temps l'enfant a maîtrisé une bonne partie de la langue. Et l'on serait étonné de constater que notre bambin a fait, en 6 ans trois ou quatre fois plus de chemin que le bachelier qui traduit difficilement quelques lignes de sa version d'examen. Bien sûr les conditions ne sont pas les mêmes, mais l'adolescent a pour lui une mémoire plus étendue, un sens critique plus développé et surtout un point de repère stable, qui est sa langue maternelle. Ne nous étonnons donc point qu'à la fin du cycle primaire, un enfant d'intelligence moyenne ne connaisse qu'une partie de la langue et commette des erreurs. On trouve encore des fautes de sens, de syntaxe et même d'orthographe dans de nombreuses copies du baccalauréat et chacun d'entre nous pourrait citer plusieurs adultes de son entourage, gens réputés d'intelligence moyenne et possédant une certaine culture, qui se montrent peu experts dans l'art de composer. L'expérience l'apprend, des statistiques précises le prouveront peut-être un jour, il faut au moins dix ans d'études continues pour arriver à traduire correctement sa pensée sur le papier. Encore est-il nécessaire d'entretenir les connaissances acquises pour pouvoir les conserver. Le brillant candidat au certificat d'études qui n'a tenu que le manche de l'outil ou de la charrue est incapable, à l'examen des conscrits d'écrire quelques mots sans commettre, d'énormes bourdes. Ne nous montrons donc pas trop difficiles. C'est une lourde tâche que d'apprendre la langue française. Dis-toi que les trois quarts des citoyens français n'y parviennent pas; à plus forte raison des enfants qui nous quittent avant d'être rompus aux détours du langage. Prends-en ton parti. Cela t'évitera d'accabler de reproches de pauvres gosses qui n'en peuvent mais. Tu leur demanderas moins et, partant, tu obtiendras de meilleurs résultats. Il n'est pas question, crois-le bien, de prendre l'attitude du pessimiste désabusé. Nous constatons un état dé fait, mais cela ne nous empêche pas d'essayer d'y remédier. Et nous sommes amené à dire qu'une des causes secondaires de notre échec en français, est la mauvaise préparation ou même le manque de préparation des élèves. On fait de la grammaire pour le plaisir d'analyser et d'enrégimenter les mots, du vocabulaire pour enrôler prolixes et synonymes et de l'orthographe par habitude. Et on perd de vue le but à atteindre.

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II. — DES EXERCICES PRÉPARATOIRES Je te l'ai dit plus haut : l'enseignement du français a trois sources : les textes, l'observation, l'action. Comment y puiser ? A) LE FRANÇAIS PAR LES TEXTES Nos meilleurs élèves en français sont ceux qui lisent beaucoup. Les bons textes sont des modèles irremplaçables. C'est par eux que nous découvrons la façon de penser des grands esprits et aussi les finesses de la langue. Choisissons donc soigneusement les textes à présenter aux enfants. La mauvaise littérature est aussi avilissante que la bonne est tonique. * FAIS LIRE les enfants le plus possible. Lecture à haute voix pour apprendre à mettre l'intonation, à souligner, vocalement d'abord, les différentes valeurs des mots, pour savoir rendre l'expression d'un morceau. Lecture silencieuse aussi, parce que c'est celle que l'enfant emploiera plus tard et qu'elle permet, en supprimant l'effort de déchiffrage et de vocalisation, de reporter davantage l'attention sur la teneur du texte. Pratique la lecture expliquée, prélude à la leçon de vocabulaire ou d'élocution. On cherche l'idée générale suivie par l'auteur, le plan, les moyens employés pour telle description ou telle narration, la progression suivie, etc... On explique les mots et expressions peu courantes, tout ceci d'une manière vivante en interrogeant, en suggérant, en lançant les élèves à la découverte des trésors cachés dans chaque chapitre. * FAIS APPRENDRE DE BEAUX TEXTES pour qu'ils aient en mémoire des modèles impeccables. Rien de trop beau, rien de trop haut. Qu'importé si le sens de quelque passage leur échappe, pourvu qu'ils soient sensibles à la musique des vers. Et la plupart des enfants le sont. Choisis Ronsard, La Fontaine, Hugo et tu verras tes bonshommes y prendre plaisir si tu sais mettre le ton juste et faire vibrer la corde sensible. (Utilise si tu le peux quelques DISQUES DE DICTION). Fais constituer un cahier de morceaux choisis que l'enfant illustre et garde précieusement. Ne te contente pas de les faire apprendre puis de les laisser s'effacer dans l'oubli. Fais-les réciter souvent comme tu fais chanter, aux heures

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de loisir, pendant le dessin, la couture, chaque fois que tu en trouves l'occasion. A la fin de sa scolarité l'écolier peut ainsi être en possession d'une centaine de beaux textes. Modeste bagage littéraire certes, mais combien précieux. C'est en tout cas un excellent exercice pour la mémoire et une introduction sans égale à la connaissance de la langue. Où l'enfant trouverait-il de meilleurs exemples que chez les" maîtres de notre littérature ? Peut-être sera-ce pour quelques-uns une initiation ? * La grammaire, le vocabulaire, nous l'avons dit, apportent à pied d'œuvre les matériaux nécessaires à l'expression de la pensée. Ils exigent une fidélité rigoureuse. C'est pourquoi, en plus des leçons prévues, tu devras entreprendre une lutte de tous les instants contre les incorrections, les termes impropres, les expressions vulgaires ou triviales. Inutile de te dire que tu dois montrer l'exemple et t'exprimer dans un langage clair mais toujours orthodoxe. * Un des exercices les plus simples, consiste à habituer l'élève à répondre à une question posée. Répondre exactement à ce qu'on demande, répondre par une phrase complète, essayer de varier les réponses en ne reprenant pas obligatoirement les termes mêmes de la question, voilà une excellente façon d'apprendre à bien parler et à raisonner juste. * Qu'il soit oral ou écrit, le compte-rendu de lecture est à recommander vivement. Je souhaiterais, pour ma part, qu'il remplace à l'examen du C. E. P., la composition française trop peu probante. Tu choisis de préférence un passage vivant : récit, conte, nouvelle, etc... Tu en donnes à voix haute et expressive au moins deux lectures, séparées par quelques explications sommaires destinées à éclairer le texte. Enfin on procède, en commun, à la reconstitution de l'extrait qui vient d'être lu. Chacun suggère un mot, une expression, une phrase qui sont passés au crible et censurés si on les reconnaît impropres ou inexacts. Il arrive que certains découvrent spontanément une expression pittoresque qu'on décide d'adopter. On ne rejette rien a priori. Parfois quand la mémoire faiblit, tu procèdes à une nouvelle lecture. Le texte est ainsi peu à peu reconstitué. Après quelques séances d'entraînement, tu pourras demander une reproduction individuelle, par écrit. , Les différentes traductions sont alors confrontées et on en tire les phrases exactes. Tu comprends quels bénéfices on peut tirer de cet exercice : — il fournit à l'enfant des mots nouveaux, des tournures neuves, des comparaisons, des images, qui sont pour lui des souvenirs durables, parfois définitifs, parce qu'acquis au cours .d'une recherche à laquelle il participe activement.

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— mots et expressions ne sont pas isolés et neutres, mais ils font au contraire partie intégrante d'un texte et prennent ainsi un sens et une valeur particulière bien définie. Pour peu que tu choisisses un récit vivant (genre « Roman de Renart »), un dialogue ou une saynète, tu verras ta leçon s'animer et ton auditoire s'enthousiasmer. Tu pourras d'ailleurs trouver des variantes à cet exercice. Je t'en laisse le plaisir. * Aux plus-grands de tes élèves tu demanderas de résumer les livres lus. Ces petits comptes-rendus que 'tu exigeras brefs et aussi succincts que possible, seront recopiés sur un cahier qui formera un catalogue illustré de la bibliothèque scolaire et permettra aux emprunteurs de choisir à coup. sûr. * Tu peux suggérer à ceux qui aiment lire, de recopier les passages les plus intéressants pour former un « livre d'or » tout à fait particulier. C'est toutefois assez difficile à obtenir' de l'enfant. * Le dessin enfin permet aux enfants et .particulièrement aux tout jeunes élèves du C. P. et du C. E. de traduire graphiquement leurs impressions et leurs sentiments. Deux exercices possibles : a) illustrer un texte qu'on a lu en classe : fable, récit, conte. Dans les petites -classes c'est une sorte de compte-rendu de lecture. Et tu verras comme tes petits bonshommes ont déjà de la mémoire. Tu pourras grâce à ces dessins — véritables tests mentaux — déceler les aptitudes naissantes, la sensibilité, certaines tendances. Les uns ont été frappés par un détail du récit et l'ont présenté en gros plan. C'est ainsi que le fromage que tient dans 'son bec, le corbeau « prend les proportions d'un carton à chapeau et les cornes de « l'ami bouc » ferait l'envie d'un dix cors. D'autres, à l'imagination fertile, ont ajouté des détails inédits parfois touchants, toujours charmants par leur naïveté. b) Le dessin libre : c'est pour les petits, l'équivalent de la rédaction. L'enfant traduit par un dessin ce qu'il n'est pas encore capable d'exprimer par des mots. Prends-y garde, ce que tu es tenté de considérer comme un gribouillis informe, estune véritable histoire qu'il s'est raconté, une histoire qui l'intéresse, une scène à laquelle il a assisté ou qu'il imagine, et tu pourrais, par un examen plus attentif, juger de la qualité émotive du sujet. Ce second exercice que je n'ai pas voulu séparer du premier, fait d'ailleurs partie des exercices d'observation dont nous allons parler ci-après.

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B) LE FRANÇAIS PAR L'OBSERVATION I) L'OBSERVATION DIRECTE * C'est au cours de visites aux artisans, à la ferme, aux usines, à la gare, à la poste, à l'imprimerie, etc... que les enfants auront l'occasion d'observer directement les choses dont ils auront à disserter un peu plus tard. Partir du concret disions-nous ? Nous y voilà ! Et comme nous sommes loin des clichés et des phrases conventionnelles ! La forge, le fournil, l'échoppe sont des mines pour le vocabulaire. Et c'est devant le troupeau de moutons, devant l'échafaudage du maçon ou la rotative de l'imprimerie que jailliront les idées, les expressions spontanées, le mot juste parce qu'il peint le réel. * Aussi habitue tes élèves à PRENDRE DES NOTES SUR LE VIF. Que chacun se munisse d'un crayon et d'un carnet où il notera, en quelques phrases, ce qui l'a intéressé et relèvera trois ou quatre croquis rapides. De retour en classe, tu réuniras en une moisson collective, ces glanes individuelles. Ensemble on ébauchera un petit compte-rendu, on critiquera, on rejettera le superflu ou l'inexact. Pas besoin d'artifices pour rendre cet exercice vivant. Les langues se délient d'ellesmêmes. Chacun veut placer son mot ou sa phrase. Et quelle satisfaction quand on a trouvé une expression ou un mot qui recueillent l'approbation générale ! Il y a dans l'assemblée le fils du maçon qui apporte des outils et en indique le nom ; le voisin de l'imprimeur qui sait quelques mots du vocabulaire technique et vient dire comment s'imprime le journal régional. Il se mêle à tout ceci quelques mots de patois ou d'argot qui rendent pittoresques les débats et qu'il faut savoir utiliser à l'occasion, car c'est la langue verte du peuple, le vocabulaire de demain. * Tu peux provoquer cette observation, en demandant à tes différentes équipes d'effectuer de petites enquêtes. Le but. est le même, seul les moyens diffèrent. Nous avons parlé plus haut de ce procédé et nous n'y reviendrons pas ici. * Profite des petits événements journaliers (vent, pluie, neige, chute, dispute, visite du photographe, de l'Inspecteur, etc...) pour organiser à l'impromptu, des exercices d'élocution-observation. * Les leçons de sciences, de géographie (parfois l'histoire, le calcul, la morale) entraînent aussi à observer tant la nature que les animaux et les hommes et aident à l'élocution et à l'enrichissement du vocabulaire. * Pour la même raison le dessin d'observation — qui apprend à distinguer les lignes, les formes, les couleurs multiples et si nuancées, en même temps que les plus infimes détails — est une véritable leçon-de-choses muette.

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2) L'OBSERVATION INDIRECTE : * Evidemment tu n'as pas toujours sous la main un sujet d'observation digne d'intérêt. Tu recours alors aux souvenirs des enfants. Choisis des faits réellement observés : scènes de la vie familiale, de la vie scolaire ou de la rue, auxquelles l'enfant a pu assister : le passage des ramoneurs, un jeu amusant, un cheval qui s'emballe sont des événements marquants de la vie enfantine, et l'enfant naît badaud. Il suffit d'évoquer ces scènes pour que la pensée coure. * Le dessin, la gravure, le film viennent préciser ces souvenirs ou y suppléer. A toi de te constituer une collection se rapportant à tous les sujets non observables (1). Ainsi à l'appui de la leçon sur les voyages tu feras voir des gravures représentant divers types d'automobiles, de locomotives et de wagons, de bateaux, d'avions des plus anciens aux plus modernes. Tu feras voir le chariot gaulois, le char romain, la diligence, le coach, le carrosse et le phaëton, le palanquin et la filanzane. Si tu as la, main sûre, un dessin, un croquis rapide peuvent remplacer la gravure. On ne procède pas autrement dans, les petites classes où la leçon de vocabulaire et d'élocution est faite à partir de quelques croquis ou d'une gravure bien choisie. * C'est encore à l'observation qu'on : convie les enfants quand on leur demande de constituer des sortes d'album des faits observés : de petits récits rapportés par l'un et l'autre sont groupés autour d'un titre : les vacances, la rentrée des classes, les jeux, etc... Des cartes postales, des gravures, des dessins servent d'illustration. * On sait l'intérêt que les enfants éprouvent pour les animaux, c'est pourquoi certains maîtres ont eu l'excellente idée de faire composer un BESTIAIRE où chaque enfant rapporte de petits faits qu'il a pu observer concernant des animaux sauvages ou domestiques : la découverte d'un nid, un renard aperçu entre deux fourrés, le hibou du grenier qu'on a dérangé, une bataille de chats, etc... observations spontanées souvent pleines de sel. * Le journal de vie de la classe sur lequel chaque élève relate à tour de rôle, les faits et gestes des camarades et du maître est une variante du même procédé.
(1) Je te signale l'intérêt des catalogues qu'on peut mettre entre les mains des enfants. Notamment celui de Manufrance. St-Etienne (Loire).

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C) LE FRANÇAIS PAR L'ACTION Un dessinateur humoristique représentait dernièrement l'homme de demain avec une paire d'yeux énormes, des oreilles gigantesques et un cerveau atrophié, réduit au rôle de fil conducteur. Il y a dans cette satire une part de vérité. Nous devenons, et de plus en plus, des spectateurs et des auditeurs. Les spectacles industrialisés, le cinéma, la radio •— demain la télévision — accaparent nos sens et les paralysent. Les jeux les sports mêmes, sont érigés en spectacles. J'ai toujours, personnellement, préféré échanger quelques balles maladroites avec un partenaire médiocre, plutôt qu'aller voir les vedettes du tennis exécuter des passes impeccables. Aussi bien j'aime mieux lire un bon livre et laisser mon imagination broder autour des décors et des personnages, plutôt qu'assister béatement à l'évolution de ces mêmes personnages sur un écran où j'ai de la peine à les reconnaître. Non que je méprise les bons films ni que je fasse fi des spectacles de choix, mais c'est la rareté qui en fait le prix et il est dégradant pour l'esprit d'en abuser sans discernement. En français nous ferons aussi la part de l'action. * Pour lectures, choisis des dialogues, des scènes animées à plusieurs personnages. Sais-tu que Corneille, Molière, Racine, Rostand plaisent aux enfants ? Que le Cid et Cyrano répondent à l'idée qu'ils se font des héros et qu'ils prennent plaisir à faire parler Monsieur Jourdain, Harpagon et Petit-Jean ? Polycopie ou imprime ces textes qui animeront tes leçons de lecture et compléteront le manuel trop indigent. * Et puis fais-les mimer. Quelques gestes, quelques attitudes donneront du relief aux personnages du récit. Laisse tes élèves découvrir ces gestes qui ne seront simples et vrais que s'ils1 sont spontanés. * Les jeux de langage, petits dialogues improvisés (la marchande, la maîtresse, le téléphone, etc...) sont à recommander et les enfants y excellent. * Ils sont une introduction aux jeux dramatiques dont nous avons parlé plus haut. On s'y mettra vite dans ta classe, mais ne suggère pas trop, laisse-leur la joie de composer un rôle. Les spectateurs feront la critique en relevant les fautes de langage, les erreurs d'interprétation, les délits contre le bon goût... Et la critique est d'autant plus sévère qu'on est tour à tour acteur et spectateur. Voilà véritablement du vocabulaire en action.

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* Ceux qui n'osent se présenter sur la scène trouveront, derrière le rideau du guignol, l'occasion d'extérioriser leurs sentiments et d'exercer leur imagination. * Et pourquoi les enfants n'essaieraient-ils pas de composer eux-mêmes ces petites scènes ? Leur prose est maladroite bien sûr, mais le principal n'est-il pas qu'ils s'exercent ? Et ne crois-tu pas qu'ils mettront plus d'ardeur à agencer une petite pièce qui sera jouée devant des camarades, que de disserter sur un sujet banal tel ceux qu'on trouve, trop nombreux, dans les livres. Exemple : décrivez votre maison, votre école, votre plumier, etc... * De cette idée est né le roman scolaire. C'est un mpyen original et actif pour étudier le français et apprendre à s'en servir. On en peut tirer d'innombrables exercices. Il permet, par ailleurs, de provoquer — chose difficile en français — une belle émulation entre élèves ou groupes. * Rappelons aussi que le journal scolaire et la correspondance interscolaire sont parmi les meilleurs des exercices préparatoires à la composition française. DES ERREURS A ÉVITER : — Je te déconseille les exercices d'imitation de phrases ou de paragraphes. Tu sais en quoi ils consistent : une phrase d'écrivain est donnée en exemple ; on demande aux enfants de tirer de ce modèle plusieurs copies plus ou moins conformes. Voilà donc notre écolier s'efforçant de substituer aux termes exacts employés par l'auteur, des mots plus ou moins synonymes, de sens plus ou moins approché. Et comment va-t-il pénétrer cette pensée d'adulte si loin de sa puérilité enfantine ? Et puis cette sorte de plagiat déplaît à la pensée. Il est responsable de ce style ampoulé et de ces clichés navrants qu'on trouve dans les devoirs d'examen et sous lesquels on étouffe la spontanéité enfantine. Mieux vaudrait la langue verte et drue du « bon peuple françois ». — Sont à condamner également les exercices d'enrichissement de phrases : on choisit une phrase simple et on l'alourdit de compléments, d'adjectifs ou d'adverbes piqués ça et là au petit bonheur. Un manuel donnait ainsi à « enrichir » des phrases de Voltaire ! Voltaire dont on connaît la phrase devenue classique : « Si j'avais eu le temps ma lettre eût été plus courte ». III - COMMENT CHOISIR LE SUJET DE LA COMPOSITION FRANÇAISE ? Nous avons le tort de choisir le sujet de la rédaction suivant nos goûts personnels. On ne veut pas du « ressassé »,

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on cherche quelque chose de nouveau ou qui paraisse tel. Mais nous ne savons pas toujours nous mettre à la portée de l'enfant. Tu t'étonneras de constater, qu'un thème qui t'avait paru séduisant n'a nullement inspiré tes élèves. « La vache du fermier. Décrivez-la ». Et les phrases défilent, toutes semblables : « La vache de Monsieur X..... est noire et blanche. Elle a quatre sabots et deux cornes pointues, etc..., suivies d'une inévitable conclusion : « la vache est un animal utile, elle nous donne son lait... ». Tu n'as pas su toucher la corde sensible. Il suffisait de modifier légèrement le sujet. Et si tu l'avais ainsi rédigé : « La vache de Monsieur X... s'est échappée de son étable et a gagné la rue, etc... », les idées seraient venues toutes seules et tu aurais vu les plumes courir d'elles-mêmes. Je te conseille ce moyen, souvent salutaire : quand tu as choisi un sujet de composition française qui te semble facile et à la portée de tes élèves, prends une grande feuille blanche et essaye de le traiter toi-même. Veux-tu te soumettre à l'épreuve ? « Décrivez votre plumier — votre salle de classe — votre maison ». Qu'en penses-tu ? Peut-être cette expérience te dessillera les yeux et seras-tu plus clairvoyant et aussi plus indulgent ? Comment obtenir des enfants qu'ils gardent dans leurs écrits la fraîcheur et le naturel qui sont le propre de cet âge ? Car enfin c'est possible ! la « Gerbe » et les « Enfantines » de Freinet publient quantités de textes d'enfant qui étonnent à première vue. Y-a-t-il donc un secret ? Quels sont donc ces sujets qui déclenchent les idées ? Il suffit d'un peu de pratique pour constater que ce sont ceux qui EXCITENT L'IMAGINATION dés enfants ou ÉMEUVENT LEUR SENSIBILITÉ. L'IMAGINATION DE L'ENFANT EST PRODIGIEUSE : un simple bâton est tout de suite pour lui la lance du guerrier, le javelot du sauvage ou un cheval caracolant, suivant le caprice de l'heure. Cette étonnante faculté est souvent paralysée par le fait que l'enfant éprouve beaucoup de difficultés à s'exprimer, surtout par écrit... C'est la lutte des mots et des idées qui commence. Il suffit de l'aider à franchir cet obstacle et tout deviendra facile. * C'est pourquoi le sujet de la rédaction doit être une « amorce ». Il doit provoquer chez l'enfant une sorte d'enthousiasme, le pousser à écrire, le lancer sur la pente du récit. LA SENSIBILITÉ DE L'ENFANT est aussi grande que son imagination est féconde. Dans cette âme vierge, le spectacle du monde extérieur laisse des impressions profondes.

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Quoi de plus bouleversant qu'un chagrin d'enfant ? A six ans il n'y a pas de peine légère. Pour un jouet cassé, un reproche un peu rude, c'est un désespoir total qui submerge le petit être, une douleur poignante, pour qui sait la comprendre. Très tôt l'enfant se montre sensible à certaines émotions : •la joie, la peur, la tendresse, le chagrin émeuvent déjà le coin d'âme où il cache ses sentiments intimes. Il suffit de peu de chose pour le mettre sur la voie des confidences. Parfois il se livre avec naïveté : c'est la tendresse qu'il éprouve pour sa mère, pour une grande sœur, pour un frère plus jeune; c'est l'admiration sans borne pour le père, pour le frère aîné; c'est aussi la jalousie, l’égoïsme, l'aversion pour une personne instinctivement détestée. En bref, tout ce qui touche à la vie affective de l'enfant l'émeut à coup sur. * Le thème que tu choisiras doit donc être présenté de façon à provoquer en lui une sorte de choc émotif qui mettra en branle un monde de sentiments et de sensations. Quels sujets de composition française, répondent donc à cette double condition ? Choisis de préférence : — Des scènes que l'enfant a vues ou vécues. — Ce qui est vie et mouvement comme l'enfant lui-même. — Ce qui lui est cher : famille, école, village... Veux-tu quelques exemples de sujets « qui rendent » ? * Le cheval emballé... — La bataille entre chien et chat... — Le lapin qui s'est échappé du clapier... — La capture d'un essaim... — La querelle de deux commères... — Les jeux à la fête du village... — Le marchand de peaux de lapins... — Les bohémiens... — On répare la route... * Vous avez été vacciné... - Vous vous êtes blessé... — Le jour du vote... — II est arrivé un accident... — La visite de l'Inspecteur... — La distribution des prix... — La fête scolaire... * Une grande peur... — Une grande joie... — Vous avez éprouvé un gros chagrin... — La personne que j'aime le mieux... -'Un épisode de la guerre... — Mon petit frère... (pu mon frère aîné...) — Mon village... — La lettre à Grand Mère... — La lettre au camarade hospitalisé..., etc... * Tes écoliers se plairont aussi à imaginer la suite d'un récit qui les a intéressés. (Les fables de La Fontaine peuvent se prêter à cet exercice).

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A défaut d'une suite, on peut demander aux enfants d'imaginer une histoire où ils feront revivre les héros, en marge du texte lu ou raconté. Le Roman de Renart, les contes de Perrault, Robinson Crusoé, etc... peuvent suggérer des épilogues. * Procure-toi quelques gravures de bonne facture représentant des scènes susceptibles d'émouvoir tes enfants. L'idéal serait de posséder des reproductions d'œuvre d'art. Tu les choisis assez grandes pour qu'on puisse en distinguer les détails quand elles seront épinglées au tableau. Mieux encore, tu te procures une collection assez riche, pour pouvoir confier une gravure à chaque élève, qui travaille ainsi sur un sujet particulier. Tu demandes à chacun d'exprimer ses sentiments. Tu mets en garde toutefois contre une description détaillée ou une simple énumération. Tu trouveras des interprétations diverses et parfois étonnantes d'un même sujet. Tu découvriras ainsi des aspects inconnus de l'âme enfantine. (Binet emploie d'ailleurs ce procédé comme test pour la mesure de l'intelligence). * Le même exercice peut être répété avec une image sonore, je veux dire un disque. Les résultats sont toujours inattendus et curieux. Il s'agit là, bien sûr, d'un moyen de diversion qui n'est employé qu'occasionnellement. * Tu accordes naturellement au texte libre la place qui lui revient. Note bien qu'il faut que les enfants y soient habitués. Si tu leur déclares de but en blanc « aujourd'hui, texte libre, vous me parlez de ce que vous voulez ! » tu t'exposes aux pires déboires. Il serait préférable, pour commencer, de limiter cette liberté à un centre d'étude : l'école, le village, la rivière, etc... Le texte libre, s'accorde mal d'ailleurs des exigences de l'horaire et de la contrainte scolaire. * ** J'entends bien, me diras-tu, mais que deviennent les collections de sujets que j'avais minutieusement classés sous les rubriques habituelles : descriptions et portraits, narration, sujets pratiques (lettres, comptes-rendus, rapports, procèsverbaux, etc...). Je te dirai franchement que ces questions ne sont pas du ressort de l'école primaire. Il faut être fin observateur et bon écrivain pour tracer un portrait ou camper un personnage. Et nos enfants ne sont ni des Jules Renard ni des Balzac.

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Quant aux sujets pratiques, si certains peuvent être traités en classe, après une préparation spéciale, d'autres sont incompatibles avec le savoir et l'expérience de l'enfant. Il est toujours possible d'enseigner à un écolier la manière de rédiger une lettre, un compte-rendu ou un rapport concernant des événements vécus; de remplir une formule, de disposer une adresse, etc... Il suffira de lui procurer quelques bons modèles qu'il copiera d'abord pour s'en émanciper par la suite. Que cet enseignement pratique soit utile, c'est indéniable ! Mais encore faut-il que l'exercice proposé reste du domaine des choses familières à l'enfant. Comment veux-tu qu'un enfant rédige une lettre de condoléances ou un rapport sur un accident survenu à un ouvrier d'usine ou une réclamation à la Caisse de Sécurité Sociale ? Pour traiter de telles questions il faut en connaître les tenants et aboutissants. Comment un écolier de 14 ans qui n'a aucune pratique de ces choses pourrait-il en débattre. Ces sujets sortent du cadre de notre enseignement et relèvent — comme beaucoup d'autres — d'une éducation populaire que nous souhaitons tous voir s'organiser. FAUT-IL COMMENTER LE SUJET ? Les avis sont partagés. Il y a ceux qui veulent un plan rigide : introduction, développement en 3 ou 4 chapitres, conclusion... mais les élèves s'en tiennent généralement à cet échafaudage et se contentent d'accrocher quelques phrases à chaque tête de chapitre. C'est du remplissage et de la prose sur commande. Il y a ceux qui, moins exigeants, se contentent d'indiquer les idées générales à développer suggérant par ci, soufflant par là. Aide dont nos écoliers profitent sans scrupules et l'on retrouve ces idées du maître fidèlement transcrites et plus ou moins bien adaptées dans tous les devoirs (le maître n'est-il pas l'autorité suprême?). * Evite donc tout commentaire. Que le texte soit suffisamment clair pour être compris de tous. A la rigueur tu t'assures par quelques questions qu'on en comprend la teneur? et c'est tout. Donne libre cours aux imaginations. * Pas de plan, pas de conseils ou recommandations qui paralysent l'initiative. Lors de la correction, si on s'est écarté du chemin, tu te contentes de faire supprimer les phrases inutiles. * S'il s'agit d'une scène à décrire, tu peux demander à chacun de la présenter d'abord à l'aide d'un croquis rapide. Le dessin est pour l'enfant un moyen d'expression presque naturel. Il lui permet de traduire sa pensée et de la préciser sans difficulté. Du dessin il passera plus facilement à la phrase abstraite.

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Inversement tu demandes à chaque élève, quand il a terminé son devoir, de l'illustrer à sa manière. * C'est également par l'intermédiaire du dessin que les plus jeunes traduiront leurs idées. En principe, le véritable exercice de rédaction ne commence qu'au cours moyen. Avant il est remplacé par le dessin libre et l'élocution. IV. LA CORRECTION DE LA RÉDACTION

C'est peut-être la phase la plus importante. J'ai souvent entendu des collègues parler de cette correction comme d'un exercice long et fastidieux. Les copies, au cours moyen surtout, sont truffées de fautes de tous genres qu'il faut relever une à une : travail pénible et rebutant. Et devant sa feuille couverte de paraphes à l'encre rouge, l'élève se décourage. Peut-être peut-on alléger cette correction, à la fois pour les élèves, et pour le maître : * Tu permets naturellement, de faire usage, pendant la rédaction, du dictionnaire, du carnet de vocabulaire ou d'orthographe. Tu viens en aide à ceux qui te le demandent. Ou, pour éviter de troubler ainsi à chaque instant, le silence que requiert un tel exercice, chacun met à part, sur son brouillon, le mot, l'expression ou la phrase dont il n'est pas sûr. Quelques minutes avant la mise au net, tu te mets à la disposition de tes élèves pour préciser le sens ou l'orthographe de ces mots, en t'aidant largement du tableau noir. * Tu peux aussi, et c'est un excellent moyen, intéresser tes élèves à cette correction. Tu parcours rapidement chaque brouillon. Si ta classe n'est pas chargée, tu peux même relever les fautes les plus grossières. Tu mets une note « à améliorer ». Le brouillon est joint au devoir et tu relèves la note suivant l'effort que l'enfant a fourni pour se corriger. LA CORRECTION DES COPIES * Tu as convenu, avec tes élèves, d'un petit code pratique «qui t'évitera de longues explications. Les fautes d'orthographe sont soulignées d'un trait, les répétitions d'un trait tremblé, les phrases à corriger mises entre crochets, etc... * Si tu emploies un carnet d'orthographe ou de vocabulaire, tu notes en marge le numéro de la règle à laquelle l'enfant doit se reporter, ce qui facilite la correction. * N'oublie pas toutefois, que corriger c'est à la fois faire des reproches et des éloges. N'hésite pas à marquer ta satisfaction en face ,des passages réussis par
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un « très bien »,. « bien », « assez bien ». Ce sera un encouragement pour l'écrivain en herbe et aussi un point de repère. Ces passages-seront d'ailleurs lus publiquement et les meilleurs recopiés sur un ce livre d'or ». * Une note chiffrée et une appréciation par laquelle tu signales les erreurs et indiques les corrections à faire, terminent la correction. QUEL PROFIT TIRER DE LA CORRECTION DES COPIES ? En vue de la correction en commun, tu relèves les erreurs, les fautes commises, les passages à citer, etc... Ordonne ce petit travail, pour en tirer plus de profit. * Voici, à. titre indicatif, un modèle de plan de correction ». Composition française du .... SUJET PROPOSÉ :................. I. — LE FOND : a) Erreurs commises (omissions, chapitres ne se rapportant pas au sujet, etc...) b) Comment traiter le sujet : plan sommaire; remarques, indications. Lecture de quelques phrases prises dans des devoirs d'élèves. Lecture de devoirs modèles (à défaut pris dans des devoirs des années précédentes). II. a) — — — b) c) — LA FORME : Les fautes : de vocabulaire ; de grammaire ; d'orthographe d'usage. Les expressions incorrectes.. Les phrases à corriger.

* Tu gardes précieusement ces feuilles qui te donnent des indications sur les travers de tes élèves. Tu pourras en fin d'année, établir une liste des fautes les plus fréquentes. (Il en est — notamment les expressions dérivées du patois — qui sont régionales.) * Partant de ta liste, tu fabriqueras des exercices correctifs qui compléteront tes leçons de vocabulaire et porteront leur fruit. * Avec un peu de patience il te sera même possible de classer ces exercices par catégories et d'établir pour chacune une fiche appropriée et numérotée. A l'élève qui a employé un mot impropre ou une expression bâtarde tu remets la fiche correspondante sur laquelle il trouve un exercice correctif.
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LA CORRECTION COMMUNE — Tu suis le « plan de correction » indiqué ci-dessus. — La recherche des idées, l'établissement d'un plan sommaire est faite en commun. — Tel chapitre qui semblait obscur est de nouveau traité au brouillon. Après lecture, on choisit la meilleure interprétation. — Les mots mal orthographiés sont écrits au tableau en les rétablissant dans leur graphie correcte et en faisant rappeler la règle de grammaire ou d'orthographe à appliquer. — Tu signales les fautes de vocabulaire et de langage ; la forme correcte est transcrite au tableau. On cherche des formes analogues s'appliquant à d'autres expressions. Exemples : on dit : monter à bicyclette, à cheval, monter en voiture, en automobile, monter dans le train, etc... — Les phrases mal agencées sont copiées telles quelles au tableau. Seules les fautes d'orthographe sont corrigées. On découvre en' commun les erreurs commises. Puis, sur l'ardoise, chacun cherche une solution à l'exercice de français ainsi proposé. Après lecture, la phrase qui semble la plus élégante est transcrite, face à la 1re. Si tu le juges utile, tu fais composer d'autres phrases sur le même modèle. On passe ensuite à la correction individuelle. LA CORRECTION INDIVIDUELLE : — Une marge suffisante est laissée pour les corrections. — Chaque faute est corrigée dans le texte et le mot correctement orthographié recopié dans la marge suivant tes indications. — Les phrases à corriger font l'objet d'une recherche sur l'ardoise. Avec ton approbation l'élève les recopie en marge du devoir. — Si les fautes et les erreurs sont nombreuses, tu exiges de l'élève une nouvelle mise au net du devoir. C'est une pénalisation à laquelle il est sensible. Au contraire, si la correction est faite consciencieusement, tu ajoutes quelques fractions de point à la note primitive. Pendant la correction individuelle, on fait circuler le cahier où les meilleurs passages ont été recopiés par leurs auteurs eux-mêmes. C'est une sorte d'œuvre collective qui stimule les indolents. Ainsi menée, la correction de la rédaction donne aux enfants l'habitude de réfléchir, de s'observer, de se corriger et l'amour du travail bien fait. Pour toi, c'est un travail bien personnel, nullement monotone si tu sais t'y intéresser et y intéresser tes élèves.

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Pour qu'ils écrivent bien
UTILITÉ ET IMPORTANCE DE L'ENSEIGNEMENT DE L'ÉCRITURE. L'écriture est la science des sots dit-on couramment. Est-ce un slogan lancé par les gens qui écrivent mal ? Car si une belle écriture n'est pas toujours le fait d'un homme intelligent et cultivé, l'habitude de gribouiller ne peut être considéré comme un signe de distinction intellectuelle. Quoi de plus horripilant que d'avoir à déchiffrer le grimoire d'un monsieur qui — par je ne sais quel faux snobisme — a jugé original d'adopter une écriture hiéroglyphique. Si ce genre d'excentricité est goûté de certains milieux — parfois jusqu'à devenir un signe distinctif professionnel — nombre de gens sensés considèrent comme une véritable impolitesse le fait de recevoir une lettre illisible. Et s'il s'agit d'une demande ou d'une sollicitation, une écriture peu soignée peut causer à son auteur bien des déboires. D'où l'importance sociale de l'écriture. Certes au siècle du téléphone et de la machine à écrire on écrit moins et les maisons de commerce ont de moins en moins recours aux « personnes possédant une bonne écriture ». Même dans les administrations où le moindre rond-de-cuir mettait autrefois un point d'honneur à calligraphier nom, prénoms, etc..., on a perdu le goût des boucles et des paraphes. Peut-être sous le règne de la paperasserie n'a-ton plus le temps, comme autrefois. Peut-être sommes-nous un peu responsables, nous maîtres .de l'école primaire, qui, à l'encontre de nos anciens, avons considéré l'écriture comme une parente pauvre. Pourtant, comment nier l'importance des exercices d'écriture, du point de vue scolaire ? Comme « bouche-trou », ils sont la providence des maîtres chargés de classes à plusieurs cours.

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Quelques modèles, quelques mots d'explication et voilà les « grands » occupés. Tu peux consacrer ces instants précieux aux bambins du C. P. sans risquer de distraire les autres, trop occupés à tracer pleins et déliés. Car l'exercice d'écriture plaît aux enfants. Ils s'y appliquent volontiers. Cela tient à ce que l'écriture, comme le dessin, dont elle est la cousine, détend et repose l'esprit. Pour nos marmots, encore maladroits, c'est un véritable exercice physique qui assouplit les muscles de la .main et apprend à contrôler les menus gestes des doigts. Foin de l'intelligence ! C'est une question- d'habileté. Le fort en thème peut avoir les doigts gourds tandis que les moins malins prennent une facile revanche. A ce titre la leçon d'écriture a sa place en fin de journée, aux heures où l'attention se relâche. Ce qui ne veut pas dire qu'on doit y tolérer un aimable laisser-aller. Car il faut de l'application et aussi beaucoup de goût pour ordonner une belle page. Certains n'en font-ils pas un art ? Il faudrait pouvoir montrer à nos élèves quelques pages d'un copiste-calligraphie ou, mieux encore, quelque manuscrit ancien aux délicates enluminures. Et je voudrais que toi-même puisse voir le célèbre « Livre d'heures » d'Etienne Chevalier, illustré par Jean Fouquet pour que tu admires ce que peut le talent et te convainques que rien n'est inutile dans notre enseignement et que l'écriture, modeste science, peut participer à l'éducation du goût de nos enfants. C'EST AU DÉBUT DE LA SCOLARITÉ QU'ON APPREND A BIEN ÉCRIRE Les bonnes et les mauvaises habitudes, les élèves les contractent au cours préparatoire ou à l'école maternelle, aussi bien en écriture que dans les autres disciplines. C'est pourquoi les petites classes devraient être confiées à des maîtresses expérimentées. Mais c'est souvent le contraire qui a lieu. Au cours élémentaire il est difficile de corriger les manies enracinées par un an ou plus de pratique quotidienne. Au cours moyen il est trop tard. Le mauvais pli est pris. Aussi n'apportera-t-on jamais trop de soin aux premiers exercices écrits. LES PREMIÈRES LEÇONS D'ÉCRITURE Au début la leçon d'écriture est liée à la leçon de lecture. Ce sont donc les lettres ou les mots étudiés- qu'on écrit parce que ce sont les seuls que les enfants connaissent. Il n'est pas question d'étudier les lettres par familles graphiques : lettres-bâtons, lettres-boucles, etc... Le bambin n'en a cure. Il va à la découverte d'un monde où la main suit la pensée, c'est-à-dire que l'écriture

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vient confirmer la lecture et compléter les connaissances acquises pas à pas; Notre marmot a tout à apprendre : la leçon d'écriture est pour lui à la fois un exercice physique et un exercice intellectuel. Surtout ne le brusque pas au départ et ne brûle pas les étapes ! Tu viens donc de confier à chacun de tes petits bonshommes, ému par cette promotion, un superbe porte-plume armé d'une plume aux formes étranges. Comment les initier ? Ma foi un peu à la manière dont on t'apprenait, jeune recrue, à mettre l'arme sur l'épaule. C'est-à-dire en décomposant. Naturellement tu illustres et agrémentes ta démonstration (ce que ne faisait pas l'adjudant de compagnie). Ier temps : TENUE DU CAHIER Tu choisis un cahier réglé à 2 lignes avec pente tracée pour guider tes débutants. Tu fais placer le cahier la pente parallèle au bord latéral de la table, c'est-à-dire incliné à environ 40 degrés. Bien à la main, ni contre le ventre ni trop haut sur la table. 2e temps : TENUE DU CORPS L'enfant, le petit surtout, adopte rarement de lui-même une attitude correcte. Il se couche sur la table, une épaule plus haute que l'autre; il s'asseoit sur une fesse, il met « le nez sur le cahier » d'où compression du thorax, gêne respiratoire, scoliose en perspective et fatigue visuelle exagérée pouvant conduire à une myopie précoce. A toi de lui apprendre à bien se tenir dès le début, les pieds à plat sur le sol, les jambes légèrement allongées, la tête droite, les avant-bras seulement, reposant sur la table. Fais la guerre aux « dos ronds » et aux « .têtes penchées ». Choisis, dans la mesure du possible, des tables à la taille des élèves. (Combien seraient pratiques des tables à pieds extensibles !). Enfin commence toujours la leçon d'écriture par des exercices de maintien. 3e temps : TENUE DU PORTE-PLUME : c'est de la tenue du porteplume que dépend la régularité de l'écriture. Tu procèdes à des exercices répétés jusqu'à obtenir une bonne position de l'avant-bras, de la main et des doigts. Tu peux alors passer à l'étude de la lettre ou du mot tiré de la lecture du jour. Sois persuadé que c'est très difficile pour tes marmots. C'est pour eux une gymnastique d'assouplissement et un exercice de précision. Crois-tu qu'il soit aisé pour des petits doigts malhabiles de tracer des boucles aussi minuscules dans l'étroit couloir de l'interligné ? Si tu ne t'en

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souviens pas, essaie donc de la main gauche et tu auras une idée des difficultés de ces premiers exercices. Tu fais donc d'abord tracer la lettre dans l'espace, puis sur la table avec un doigt, plusieurs fois, jusqu'à ce qu'on n'hésite plus. Tu guides la main des maladroits. Tu fixes l'attention à l'aide d'une petite histoire : les deux jambes du n, les 3 du m, les jambes en l'air du U t'en fourniront la matière. Enfin, plume en main, doigts bien allongés, le porte-plume contre l'index (et non contre le pouce, dans le « creux ») tu fais faire quelques exercices d'assouplissement, les doigts remuent mais ni la main ni le bras ne bougent. On trace quelque lettre imaginaire _sans encrer. Enfin, moment solennel, on encre la plume. Le buvard est posé sous la main pour prévenir tout accident, on apprend à tremper la plume dans l'encre juste ce qu'il faut et on dessine la première lettre à la suite du modèle que tu avais eu soin de tracer en tête de ligne. Ces premiers exercices seront courts : quelques lettres, une ligne tout au plus et tu retires la feuille de crainte que dans l'enthousiasme du moment, quelques-uns de tes néophytes ne te massacrent la page tout entière. Et puis l'exercice fini, hâte-toi de faire ranger le porte-plume qui peut devenir une arme dangereuse dans des mains inexpertes. Au début ce .n'est pasparfait et tu devras à tout instant reprendre l'un ou l'autre, rectifier la position du corps ou de la main, faire allonger les doigts... C'est une œuvre de longue patience. Les plumes ordinaires sont des outils peu pratiques pour les débutants. Lé crayon à papier oblige à crisper les doigts. Le crayon d'ardoise ne fait qu'aggraver le mal et gâte la main des débutants. L'ardoise elle-même, présente plus d'inconvénients que d'avantages et devrait être bannie du matériel des petites . classes. Apprendre à écrire d'abord au crayon semble une erreur. Fais utiliser pour débuter, la plume-mousse ou le stylencre. Le pinceau, léger et maniable, se révèle assez peu commode à l'usage. Le stylencre (1) paraît être la meilleure solution. Naturellement, dès que tes bonshommes commencent à s'accoutumer tu les munis d'une plume ordinaire puisqu'il faut y arriver tôt ou tard.

(1) Bâtonnet de bois dont une des extrémités est taillée en pointe et a subi une préparation spéciale pour recevoir de l'encre ou de la gouache.

AVEC TES GRANDS ELEVES

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Avec les plus grands la leçon change d'aspect. Tes gaillards connaissent déjà leur affaire et ont leurs petites manies. C'est plutôt d'exercices correctifs dont ils ont besoin. La leçon peut se dérouler ainsi : — Tu traces un modèle au tableau après avoir reproduit la rayure du cahier. Tu attires l'attention de tes élèves sur les proportions de la lettre à reproduire, en dessinant un modèle en très gros. Les pleins sont marqués d'une manière très apparente pour faire contraste avec les déliés. — Pour la gouverne de ton auditoire, tu dessines quelques lettres contrefaites en les faisant disparaître bien vite. — On essaie de reproduire le modèle, au brouillon d'abord, , puis au propre sur le cahier. — Il n'est pas inutile de faire,., auparavant, tracer la pente au crayon, à travers la page. — Jusqu'au cours moyen il est nécessaire de guider l'élève par un modèle fait en marge à moins que tu ne préfères munir ta classe de cahiers avec modèles, ce que tous les budgets scolaires ne permettent pas. — Tu es vigilant : tu redresses les bossus, tu fais allonger les doigts, tu signales un défaut par ci, par là. Pour donner confiance au sceptique, tu exécutes quelques lettres avec son propre porte-plume. QUELQUES REMARQUES * Ne fais pas de l'écriture seulement pendant la leçon d'écriture, mais quotidiennement. Pour obliger tes élèves à se corriger, dessine chaque matin, au tableau noir, un modèle de la lettre que tout le monde s'efforcera de bien exécuter dans tous les exercices de la journée. Les contrevenants se voient obligés de reproduire plusieurs fois le modèle sur une feuille séparée ou en public, au tableau noir. * Ecris bien toi-même. L'enfant imite et s'il t'échappe au tableau noir quelques majuscules fantaisistes, il se trouvera toujours quelque drôle pour la reproduire. Et comment veux-tu qu'ils te prennent au sérieux quand tu 'leur recommandes de bien écrire si tu ne fais toi-même que gribouiller ? Penses aussi aux parents qui liront tes annotations sur les cahiers et qui te jugeront peut-être sur ton écriture. * Pour l'étude des lettres tu suis une progression logique La logique s'accorde ici avec la pédagogie. Tu as ainsi les séries : i, u, t. n, m, p. r, v, w. c, o, a, d, q, e, x. j, y, g, zl, h, k, b, f. *.
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pour les minuscules. Et : I, J, L, H, K — P, B, R, F — S, L, D, C, G, H — E, T — V, W, U, Y — A, M, N, O, Q. pour les majuscules. * N'oublies pas d'insister sur quelques difficultés contre lesquelles les enfants buttent régulièrement. Exemples : vr, br, nm, mm, etc... * Jusqu'au cours moyen ne demande pas d'écrire en très gros. L'enfant n'a pas la main assez sûre et cela peut créer une certaine confusion dans son esprit jusqu'à lui faire oublier les proportions normales des lettres. De même, ne demande pas aux petits, une écriture trop fine, qui les obligera à mettre le « nez sur le cahier». * Par contre tu pourras, de bonne heure, habituer tes élèves à écrire en script. C'est d'ailleurs plutôt du dessin que de l'écriture. C'est un intermédiaire entre la lettre manuscrite et le caractère d'imprimerie. * Tu en introduis l'usage dans ta classe, peu à peu et les enfants y prennent plaisir. On écrit d'abord la date « en .script », puis les titres de leçons. Plus tard les cartes de géographie, .les dessins géométriques s'accommoderont de cette écriture Soignée. * Au cours de fin d'études tu initieras, tes élèves à la « ronde » et à la « bâtarde ». On a souvent recours dans le commerce et l'administration à ces formes d'écriture qui mettent en relief titres et sous-titres et aident à la compréhension du texte. Et tu as sûrement parmi tes élèves de, futurs, comptables ou clercs de notaires.

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Compter Mesurer Comparer
Le calcul LES MATHÉMATIQUES. SCIENCES EXACTES
LE calcul est-il facile à enseigner ? ou le goût naturel qu'ont les enfants à jouer avec les chiffres facilite-t-il la tâche des éducateurs ? Peut-être ceci aide-t-il cela ? Toujours est-il que dans le primaire, l'enseignement du calcul est une véritable réussite. Nombreux sont les candidats au certificat d'études qui résolvent les deux problèmes réglementaires. Nombreux, ceux que l'épreuve de calcul a sauvés de la noyade. Et il est curieux de constater que des enfants capables de se jouer des pires difficultés — mystères de la numération, traîtrise des partages inégaux, labyrinthe des fausses-suppositions, chassé-croisé de mobiles suivant d'invraisemblables itinéraires — il est curieux dis-je, de voir ces enfants en herbe, broncher devant un simple accord d'adjectif ou se trouver désemparés quand il s'agit de mettre deux idées dans une phrase. Tu objecteras que les éléments à enseigner sont ici bien définis et délimités. Les connaissances mathématiques que doit posséder l'enfant aux différentes étapes de sa vie scolaire, sont précisées par les programmes d'une façon exacte, ce qui permet d'établir une progression, de sérier les difficultés, de choisir une méthode. Rien n'est laissé au hasard. Tandis qu'en français, on va à l'aventure ! Ce qui fait rêver à un -enseignement du français plus méthodique, plus rationnel...

APPRENDRE A COMPTER ? MAIS AUSSI APPRENDRE A ÉVALUER, A RÉFLÉCHIR. A PENSER
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L'enfant aime jouer avec les chiffres. Le nombre, le nombre infaillible répond à son besoin de vérité, à son goût de la certitude. Et puis une opération, un problème ont pour lui l'attrait d'une devinette. Il faut trouver la réponse. Et la recherche, l'effort à fournir ajoutent au plaisir de la découverte. N'abuse pas de ce penchant. C'est commode et/ tentant, je le sais bien : tu poses deux problèmes et te voilà' tranquille. Mais grâce pour ces cerveaux d'enfant ! Gamin, j'eus un maître que tourmentaient les problèmes de mots-croisés. Mais cette modeste passion demande de temps et une tranquillité d'esprit parfaite, ce qui est 'difficile — tout éducateur le sait — quand on a la charge d'une trentaine de garnements de tout poil. Aussi étions-nous conviés, chaque matin ouvrable, à une compétition originale. Cela consistait à partir d'un numéro donné et à lutter de vitesse, à qui résoudrait le plus grand nombre de problèmes en suivant l'ordre du manuel. L'heure de la récréation sonnait la fin du concours. On ne vérifiait guère que les réponses et le vainqueur recevait, pour prix de sa victoire, une pomme, une poire, une noix ou une pêche, suivant la saison (il y avait, attenant à l'école, un grand verger). Malgré tout, nous progressions ! Déjà ficelles, et l'enjeu aidant, nous apprenions rapidement à simplifier solutions et opérations, et nous étions imbattables en fin d'année, tout ^ au moins en ce qui concernait les séries du manuel. Je n'irais pas jusqu'à discuter de la valeur éducative d'une telle méthode, beaucoup plus employée qu'on ne pourrait le . penser et particulièrement à l'époque des examens. Nous apprenions certes à compter, à jongler avec- des chiffres, mais non à évaluer, à réfléchir, à penser. Nous naviguions dans l'abstrait sans aucun lien tangible avec le réel. Nous nous jouions de tous les exercices de mesure sans avoir jamais touché un simple mètre en bois. Et nous eussions été fort empêchés de résoudre un quelconque problème pratique, de ceux qui se présentent quotidiennement quand on doit remplacer un carreau ou poser une étagère. * ** Tirons de ces quelques réflexions les deux principes qui doivent nous guider dans l'enseignement du calcul : * Partir du réel. * Songer à éduquer la pensée plutôt qu'à enclencher des mécanismes.

PARTIR DU RÉEL

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En général on fait trop appel à la mémoire. Le par cœur bien sûr est nécessaire, ne serait-ce que pour l'inévitable table dé multiplication. Mais fais en sorte que ces formules abstraites ne soient pas vides de sens. Que l'enfant se les imagine sous forme d'objets concrets, qu'à chaque signe corresponde une image. * Ainsi tu apprends à compter à tes bambins avec des bûchettes, des coquillages, des carrés de cartons des haricots ou des graines de citrouille. L'enfant regarde et manipule trois bûchettes avant d'apprendre à représenter ce petit groupe d'objets par le signe abstrait, le chiffre 3, qui, dans son souvenir, reste étroitement lié à l'image des trois objets. Plus tard, familiarisé avec les signes, il sera capable de les dissocier des images. * Tu jais mesurer, peser, transvaser, estimer. Tu pars, chaque fois que c'est possible, d'opérations manuelles simples. II suffit d'un matériel rudimentaire : plusieurs mètres, une chaîne d'arpenteur, un pied à coulisse, un palmer, les mesures usuelles de capacité et de poids et une balance. Tu fabriqueras un mètre-carré pliant qui pourra aussi servir de mètre cube (il suffit d'attacher une ficelle de i m. à chaque angle). Avec une éprouvette graduée (pour l'étude des densités), c'est à peu près tout pour le système métrique.La géométrie s'apprend d'abord par pliage, découpage, superposition, quadrillage, construction de solides en cartons, etc... Et cela plaît aux enfants ! Crois bien que Paul, qui vient de mesurer la longueur de sa règle, est ravi de constater qu'elle a 3 mm. de plus que celle de Jacques son voisin. Si tu demandes à chacun d'inscrire sur son ardoise, à l'estime, la longueur de la cour, tu peux être sûr que c'est avec une certaine passion qu'on suivra la vérification, faite sur place, avec la chaîne d'arpenteur. Un banal exercice de conversion aurait trouvé tes élèves passifs. Tandis qu'ici, un véritable courant affectif s'est crée qui a fait naître l'attention et facilité la mémorisation. * Ne cherche donc pas les énoncés de problèmes dans des manuels ! La classe avec ses murs, son plancher, son plafond, ses fenêtres, ses bancs ; l'école avec sa cour, sa grille, sa façade, sa toiture, son chauffage central ; la commune avec ses routes, ses champs, ses maisons, son labeur, que sais-je encore ?

Voilà une source intarissable de problèmes variés et imprévus. Et tes gamins mettront beaucoup plus d'empressement à calculer le volume de la classe pour
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savoir si le cube d'air est suffisant, qu'à s'escrimer sur une quelconque et .anonyme salle parallélépipédique ! Essaie donc et tu t'étonneras. * Recueille sur fiches tous ces problèmes nés de la vie quotidienne et parlant à l'enfant de choses familières. Rien ne t'empêche de les grouper par séries en suivant les chapitres du programme. Ni de les classer par ordre de difficulté .Si tu polycopies ou imprime, ces fiches, tu en feras des fiches' individuelles où chacun trouvera des exercices à sa taille. Les Instructions Officielles parlent, un peu ambitieuse 1 ment « des problèmes de la vie pratique ». Et les manuels de nous accabler de notions techniques sur le ciment armé ,ou non, le sucre, la bière, les impôts, les assurances, les rentes, les obligations, les heures supplémentaires et les .accidents de travail. Et pauvre écolier de patauger. Par vie pratique, il faudrait entendre celle à laquelle l'enfant est directement mêlé. Sortir de son domaine, c'est le désorienter. Mais nous y sommes bien obligés, puisque l'enfant nous .quitte trop tôt et qu'il risque d'ignorer ce que nous aurions négligé de lui apprendre. Alors va pour les problèmes « pratiques » ! * Remarque qu'il est toujours possible de concrétiser un problème. Sers-toi de schémas, de graphiques, de bandes de papier. On ne résout pas autrement les problèmes de partage (division, fraction, etc...) et de nombreux problèmes de géométrie et de système métrique. * Donne toujours quelques mots d'explication sur la teneur de l'exercice. Combien d'élèves restent la plume en suspens, tout simplement parce qu'ils n'ont pas su traduire l'énoncé, soit qu'ils ne connaissent pas les choses dont on parle, soit que certains termes leur échappent. Alors aide-les. , Un problème, c'est toute une histoire. Fais-la vivre. Prends des acteurs. Le grossiste c'est Paul, Jacques est le transporteur, Maurice le détaillant, Madeleine la cliente. Maurice reçoit son kg. d'oranges. Il donne 100 francs à Paul, 20 francs à Jacques (on voit les billets), tandis que Madeleine lui remet en échange de la même marchandise 150 francs en vrais billets palpables. Et voilà grossièrement .expliqués les notions de prix d'achat, prix de revient, prix .de vente et bénéfice. * Garde le contact avec la vie réelle. Révise chaque année les données des exercices. Les prix sont sujets à de telles variations que les problèmes d'une année sont périmés l'année suivante.

— Pourquoi tes élèves n'iraient-ils pas s'informer eux-mêmes de la valeur des choses ? Tu dresses une liste d'articles courants et tu demandes qu'on
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s'enquiert de leur prix auprès de la maman ou de l'épicière. Ou tout simplement en regardant à l'étalage des commerçants. Pourquoi n'enverrais-tu pas un groupe .« faire le marché ». Un marché fictif, puisqu'il s'agirait pour une liste de denrées demandées, d’aller d'étal en étal, en quête des prix les plus avantageux pour une qualité donnée. — N'as-tu pas quelque commande à faire pour l'école ou la coopérative ? Demande donc à un de tes grands de s'en charger. Remplir une formule de mandat, calculer les frais de port, de recommandation, etc..., c'est aussi du calcul pratique. Il faudra bien, malgré tout, faire la part du mécanisme. En calcul c'est inévitable. Mais on peut toujours rattacher, plus ou moins directement au concret qu'on n'abandonne que lorsque l'enfant a acquis le sens de l'opération à effectuer. * Evite donc, dans la mesure du possible, les listes d'opérations sans but. Je sais bien qu'il faut arriver à un certain automatisme. Mais tu y parviendras tout aussi bien en remplaçant les sèches multiplications que tu avais préparées par de petits exercices bien amenés qui sont comme autant d'historiettes. Histoires de billes, de bons-points, de bonbons, d'oranges, de parts de gâteaux... histoires d'enfants, mais au moins l'opération garde un sens et reste liée aux choses tangibles. Tout ce qui échappe à cette règle — même si c'est nécessaire — est antiéducatif. * Méfie-toi des formules. C'est un moyen trop facile d'éviter tout effort de réflexion, un trousseau de clés qu'on a toujours à sa disposition pour ouvrir la porte. Mais en y regardant de près, on s'aperçoit que toute formule mutile ou caricature la réalité. Ainsi la formule distance parcourue = vitesse à l'heure x, temps est une trop rigide abstraction. Elle ne tient compte ni des arrêts, ni des accidents de terrain, ni de la vitesse moyenne. Elle transforme le promeneur cycliste en une machine à compter les kilomètres avec l'exactitude d'un taximètre. Que dire de : bénéfice = prix de vente —.prix d'achat ? Et l'emballage, le transport, la main-d'œuvre, les frais généraux, la perte, les impôts, les assurances, l'amortissement du matériel, etc... ? Et les intermédiaires : grossistes, demi-grossistes, détaillant ? Je qualifiais d'ambitieuses, les Instructions officielles lorsqu'elles parlaient de problèmes

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« pratiques ». Est-il vraiment possible d'aborder ces problèmes dans leur Complexité à l'école primaire ? Songe aux astuces qu'il faut déployer dans la pratique pour l'arpentage du moindre champ ! Les formules ? mais fais-les donc établir par les enfants ! C'est une découverte passionnante que de partir d'un parallélogramme et de montrer par découpage et assemblage que sa surface est égale à celle d'un rectangle et pour aboutir à la formule S = B X H et repartir du parallélogramme pour aboutir au triangle. Des partages simples t'aideront à expliquer ce qu'est un quotient exact et un quotient approché. Il suffit d'un modeste ruban, d'un carton circulaire (qui est censé représenter une galette) pour expliquer toutes les règles relatives aux fractions. A ce compte les problèmes de règle de trois, de mobiles, sont souvent des questions de proportionnalité. (J'attire, en passant, ton attention sur la valeur éducative des représentations graphiques à l'aide de courbes : marche de mobiles, relations entre grandeurs proportionnelles, etc... Il est facile de les faire tracer aux enfants et elles concrétisent fort bien le rapport constant existant entre distance, vitesse, temps ou entre capital, intérêt, taux, temps, etc...). En bref, peu de formules et toutes basées sur des éléments concrets, pour que chaque élève puisse refaire seul le chemin parcouru. CALCUL ET ÉDUCATION II a la « bosse des math » disions-nous, potaches, pour désigner un camarade brillant calculateur. On. ne peut nier ,qu'il existe chez certains sujets une aptitude aux sciences exactes qu'on peut déceler dès le jeune âge. A l'école primaire on remarque déjà les élèves doués, mais il faudrait bien se garder de justifier les réussites par le fait de dons exceptionnels. Tout élève moyen peut obtenir des résultats satisfaisants. D'ailleurs il s'agit davantage d'une formation de l'esprit que d'un enseignement proprement dit. Quels sont les élèves qui se distinguent en calcul ? Le plus souvent ceux qui viennent d'un milieu où l'on s'occupe à compter, à mesurer : fils de commerçants, de comptables, de notaire, etc... Peu d'exceptions à cette règle, ce qui tendrait à prouver qu'on acquiert une certaine habileté — peut-être par penchant naturel — mais on ne naît pas mathématicien, sauf cas exceptionnel et encore faudrait-il tenir compte d'une certaine hérédité. Mais je ne voudrais pas commencer une polémique sur un sujet aussi épineux.

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Je voulais ici te mettre en garde contre un certain pédantisme auquel peut conduire — plus que tout autre - - un enseignement du calcul mal dirigé. Rien de plus faux que le nombre exact ; rien de plus fou que le culte de l'absolu ; rien de plus outrecuidant que la certitude mathématique. Evite que tes enfants se prennent à ce jeu absurde. Nous sommes d'humbles mortels à la recherche d'une vérité qui n'est pas humaine. L'heure présente n'est qu'une goutte de temps dans l'océan de l'éternité. Vouloir mesurer celle-ci, vouloir saisir celle-là, quel orgueil n'est-ce pas ? Habitue donc tes élèves à la modestie. Reconnaître l'erreur, en chercher les causes, n'est-ce pas s'encourager à persévérer, à s'améliorer ? C'est ici que commence « l'éducation mathématique », base du véritable esprit scientifique. Mais comment rompre nos jeunes esprits à cette discipline alors que le mécanisme est quasiment à la base de notre enseignement primaire ? Voici, quelques conseils : * Fais abjurer à tes élèves le culte qu'ils vouent aux nombres exacts. Résoudre un problème, n'est-ce pas, pour nos gamins, « trouver la réponse »? Hors de ce résultat fatidique, pas de salut ! Amuse-toi à les dérouter en imaginant dés problèmes aboutissant à plusieurs réponses possibles. D'abord désorientés, tes lascars prendront vite goût à ce genre d'exercices et seront tout fiers lorsqu'ils auront pu trouver une voie différente pour toucher au but. Naturellement chacune des solutions proposées est examinée, commentée et on choisit d'un commun accord la plus plausible. Procède de même avec les formules. Montre-leur que c'est un moyen commode, mais point infaillible. * N'accable pas le pauvre bougre qui parvient au but par des chemins détournés. La méthode dite par « tâtonnements » en vaut une autre. Elle dénote en tout cas, de la part de celui qui la pratique, à défaut de cette intuition mathématique chère aux esprits chagrins, une louable indépendance et un sens pratique qui méritent plus que des blâmes. D'ailleurs elle demande plus de recherche et peut être, de ce fait, préférée à la solution directe. Et puis n'est-ce pas ainsi par approximations successives, que les sciences progressent ?

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* Fais prendre à tes élèves l'excellente habitude d'évaluer globalement, « en gros », le résultat d'une opération ou d'un problème. Il suffit d'arrondir les données. Ainsi 85 mètres d'étoffe à 1.830 fr. doivent coûter approximativement un peu moins de 170.000 fr. (2.000X85) si l'opération donne comme résultat 15.000 fr. ou 1.500.000 fr., c'est qu'elle est fausse. Si tu tiens en éveil leur sens critique, les élèves éviteront de grossières erreurs et n'écriront plus que le kilogramme de sucre revient à 8 fr. ou à 80.000 fr. Ils rechercheront d'eux-mêmes l'erreur si le résultat trouvé leur paraît invraisemblable. Il nous arrive vingt fois par/ jour, à nous adultes, de compter de la sorte. * Compter de tête, vite et bien est une excellente chose. Ne néglige pas le calcul mental : une courte séance d'entraîner ment, chaque jour, avant la leçon de calcul. Prends sur l'horaire le temps de faire calculer de tête chaque fois que l'occasion s'en présente. Ce genre d'exercice familiarise l'enfant avec les différentes sortes d'opérations, exerce les réflexes mentaux et assouplit la mémoire. En même temps il apprend à décomposer les nombres, à simplifier les calculs, à envisager « d'un coup d'œil », la solution et le résultat, toutes pratiques recommandables. Et il y faut parfois, sais-tu, une certaine astuce ! Surtout n'abrutis pas tes élèves à force de règles à rabâcher ! Laisse-les faire! Il est préférable qu'ils tâtonnent. Chacun fabrique son procédé» et c'est beaucoup plus intéressant ainsi. Naturellement, tu inculques les principes élémentaires. Ils sont très simples. Le calcul mental n'est qu'un vulgaire exercice de décomposition de nombres. Les nombres sont décomposables en sommes : 24 = 20 + 4 ; différences : 28 = 30 — 2 ; en produits ou en quotients : 24 = 6 X 4. Cette simple constatation est à la base de tous les exercices. Il suffit d'avoir assez d'à-propos pour voir rapidement lequel de ces quatre éléments mettre en jeu ou comment les combiner pour obtenir des nombres AUSSI SIMPLES QUE POSSIBLE et qu'on manie plus aisément. Et n'impose pas de méthode ou de règle fixe. Tu as demandé 24 X I2- Mais il y a plusieurs façons de s'y prendre, on peut dire : (24 X 10) + (24 X 2) ou (20 X 12) + (4 X 12) ou (24 X 6) + (24 X 6) ou (12 X 12) -f- (12 X I2), etc... Fais comparer ces différents moyens, mais laisse-leur le choix. Quoi que tu fasses, certains préféreront un procédé à un autre. C'est un peu une tournure d'esprit. En allant contre leur gré, tu supprimes tout intérêt à la chose.

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* Aussi éducative est la recherche des causes d'erreur lors I d'opérations manuelles ou d'expériences. Tu fais mesurer à plusieurs élèves, avec un double déci-' mètre le diamètre d'une petite bille d'acier. Opération délicate qui donnera des résultats assez différents suivant les élèves. On cherche les causes d'erreur : difficulté d'une mesure exacte, le résultat varie suivant la position et l'angle de visée. On a alors recours au pied à coulisse, puis au palmer. Le résultat se précise, mais est-il absolument exact ? On gagne un dixième de millimètre en serrant plus ou moins la vis du palmer. Le calcul de n à partir de la circonférence et du diamètre leur fera toucher du doigt les difficultés d'une mesure exacte. On n'a donc qu'un résultat approché à o mm. i. Aucun instrument ajoutes-tu ne peut donner de résultat exact, pas même le micromètre dont tu leur as parlé. Et voilà tes enfants étonnés et tout songeurs ! Ainsi on approche de la vérité sans jamais l'atteindre ! Et il en est ainsi partout précises-tu : dans les sciences comme dans les arts. « L'homme à la poursuite de la vérité », quelle leçon d'humilité ! et aussi quel beau titre pour un chapitre de morale ! QUELQUES REMARQUES ET SUGGESTIONS * POUR APPRENDRE A COMPTER AUX PETITS : — Un appareil pratique connu sous le nom d'appareil Beudin (du nom de l'inventeur). Il facilite l'étude des premiers nombres et permet de faire effectuer additions et soustractions (même avec retenue). Chaque élève est en outre muni « d'une boîte à calcul » individuelle, contenant des cubes et des barres de 5 et de 10, diversement colorés avec lesquels les élèves .forment des assemblages décoratifs suivant un modèle donné.

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— Différents jeux de calcul : En plus des bûchettes, jetons, jeux de dominos, lotos, dés, cubes, etc..., bien connus (signalons l'utilité des timbres en caoutchouc qui évitent une reproduction fastidieuse des modèles) en voici quelques-uns qui intéresseront les petits : — Jeux d'images : la brouette a une roue, la bicyclette en a 2, le cheval a 4 pattes, la boule a fait tomber 3 quilles, il en reste 2 debout (notion de différence), etc... — Guignol : on fait apparaître i, 2, 3, 4 bonshommes en carton. L'élève doit dire le nombre exact de têtes apparues. Permet d'introduire la notion de somme et différence. — Balles dans un sac, ballons dans une corbeille. — Sujets vivants : ce sont les enfants qu'on compte. On en appelle sur l'estrade i, 2, 3, 4, etc..., on en renvoie 2, 3, suivant besoin. — Le boulier n'est pas toujours d'un emploi facile, les perles glissant facilement de côté et d'autre. — Jeu auditif : frapper plusieurs coups espacés. Les enfants doivent frapper le même nombre de fois (initiation aux nombres) et, plus tard, les compter. * Pour que les enfants ne prennent pas l'habitude de compter sur leurs doigts. C'est une habitude qui peut rendre service à 6 ans, mais qui est désastreuse et supprime tout effort plus tard. Certaines maîtresses, quand leurs petits élèves commencent à compter des additions et soustractions, obligent à aligner des bâtons sur l'ardoise. D'autres font apprendre d'interminables tables d'additions et de soustractions qui demandent aux enfants un gros effort inutile (et qu'ils risquent d'ailleurs de confondre quelque temps après avec la table de multiplication). Si l'enfant ne parvient pas à compter de tête, les diverses combinaisons des 10 premiers nombres, c'est que l'initiation à ces nombres a été trop brève ou mal conduite. Toutes les combinaisons possibles doivent être envisagées à l'aide d'objets concrets et au cours de différents jeux (voir ci-dessus). On ne passe au stade de l'opération que lorsque l'enfant est capable de compter sans s'aider de haricots ou de bûchettes. * La table de multiplication : signalons une erreur qujon commet communément. Ne fais pas apprendre la table en disant 2 fois I, 2 fois 2, 2 fois 3, etc..., mais bien : 2 fois 2, 3 fois 2, 4 fois 2, etc..., ce qui facilite la recherche du quotient, lors de l'étude de la division.

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* Au cours moyen l'initiation aux nombres décimaux doit se faire à partir des sous-multiples du mètre, du litre, etc... et de façon aussi concrète que possible. * N'oublie pas, lors de tes répartitions mensuelles, d'établir une coordination entre les programmes d'arithmétique, de système métrique et de géométrie. * Progresse lentement. Ce qui peut te paraître simple est parfois terriblement complexe pour l'enfant. Le degré que tu franchis sans y penser, il lui faudra des semaines pour le gravir. Veux-tu un exemple ? Tu considères qu'il y a deux cas dans la division : quotient exact et quotient approché. Et bien, pour l'enfant, du point de vue mécanisme pur, il y en a au moins 15. Les voici (encore ai-je sauté quelques échelons) :

Compte ces opérations ou fais-les compter par tes élèves et tu te rendras compte que chacune d'elle est le prototype d'une série particulière. * « A bas les fractions » penses-tu tout bas. Et tes élèves de renchérir. Il y a beaucoup à supprimer dans ce chapitre. On s'en est aperçu puisque les instructions officielles recommandent de n'étudier que les fractions) usuelles en limitant cette étude au calcul d'une fraction, d'une grandeur et au problème inverse. Mets donc tes manuels à jour et laisse tes élèves ignorer les divisions de fractions et autres chinoiseries dont ils n'auront plus jamais à se servir. Part des fractions décimales pour cette étude. Elles sont

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plus maniables, plus à la portée de l'enfant et parentes des nombres décimaux avec lesquels ils sont déjà familiarise^. * Quelques exercices pratiques : — Confection, par les élèves, de certains instruments de mesure : mètre individuel (règle en bois ou baguette), décamètre (ficelle nouée), équerre (en bois, en carton), solides géométriques divers (carton ou bois). — .Mesure d'objets divers, détermination de la capacité de récipients, graduer une éprouvette, un vase, un réservoir (jauge), peser différents corps, rendre la monnaie, chronométrer la durée d'une course, d'un travail. — Lecture de compteurs (à eau, à gaz, électrique, etc...), calculer la consommation. — Utiliser le cadastre, la carte d'Etat-Major, une carte routière. Petits exercices pratiques (quelle route prennent le facteur, l'auto-car, etc..., distance parcourue, vitesse, accidents de terrains, etc...) Réduction à l'échelle, agrandissement, etc... — Arpentage (cour, jardin, pré). — Assister à la pesée d'un tombereau, wagon, etc..., sur un pont bascule (tare, poids du chargement, valeur...). — Utiliser pour le calcul, les catalogues, cours et mercuriales des journaux. Cours de la Bourse. , — Utiliser le calendrier des postes. — Utiliser l'indicateur du chemin de fer (horaire, durée et longueur d'un parcours, vitesse, itinéraire à établir, correspondances, prix du billet, tarifs réduits...). — Remplir des imprimés : feuille d'impôts, Sécurité Sociale, imprimés divers. — Etudier le budget de la commune. — Etablir des graphiques : températures, pressions atmosphériques, population (naissances, décès), récoltes. — Mesurer des volumes divers : fossé, cuve à eau, à purin, silo, hangar. Débit de la rivière : largeur sur la passerelle X profondeur (sonde) X vitesse à la minute (bouchon sur l'eau). — Les enquêtes sur le milieu local te fourniront la matière de nombreux exercices : chez le boulanger, le boucher, à la ferme, à l'usine, il ne manque pas d'occasion d'exercer le savoir et la sagacité de tes élèves. * C'est avec plaisir qu'on verrait disparaître certains genres de problèmes sur lesquels ont pâli des générations d'écoliers et qui ont résisté à toutes les attaques (ils ont encore des partisans fanatiques). Tels les partages stupides (les 3/4 du salaire du père sont égaux aux 2/3 du salaire du fils, etc...) ; les mobiles qui se cherchent (après multiples avaries et retards) le long de routes arides ou sur des océans

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déserts; les alliages, vrais pièges à faux-monnayeurs, jusqu'à ces ouvriers qui à 8 creusent 16 m. de tranchée par jour et à 3, je ne sais combien (ici, plus on est de fous, moins on rit). Il n'est que de prendre un manuel pour trouver quantité de ces exercices qui vont à l'encontre du bon sens. * On demande aussi aux préposés de simplifier les énoncés. Que les termes soient à la portée de l'enfant. Qu'on y traite de notions qui restent de sa compétence. Un problème bien posé doit comprendre plusieurs questions qui guident progressivement vers le but à atteindre. Un problème est aussi un incomparable exercice de logique. Si tu tiens au livre de calcul, choisis celui de ta** classe en conséquence. Ecarte ceux dont les énoncés sont scabreux, désuets, voire amoraux. A ce propos, je ne peux résister au plaisir de te citer ce spirituel passage de L. Gérard (1) : « II y a des moments où l'on a besoin de se détendre en lisant quelque chose de reposant, ou même d'amusant. Dans ces cas-là, autrefois je lisais le feuilleton. Les romans-feuilletons du passé étaient pleins de drames effrayants et tout à fait propres à dérider les plus moroses. Les feuilletons que je trouve aujourd'hui dans mon journal ont des prétentions littéraires, voire philosophiques assez indigestes ; alors je préfère m'abstenir. Et vous ? Mais j'ai trouvé un bon moyen de les remplacer. Lorsque je veux me reposer en m'amusant un peu, j'ouvre un livre d'arithmétique et je lis quelques énoncés de problèmes... Voici des faux-monnayeurs qui ont pris des pièces de 5 francs au titre de 900 millièmes. Ils ajoutent je ne sais pas quoi pour en faire des pièces de 2,, francs au titre de 835 millièmes. Ils feront fortune n'en doutez pas, s'ils arrivent à recueillir, assez de pièces de cent sous. Mais alors, ne les arrêtera-t-on pas pour accaparement, trafic de monnaie, que sais-je ? Cette histoire ne vous passionne-t-elle pas un peu et n'aimeriez-vous pas en connaître la fin ? Permettez-moi de vous présenter maintenant des gens qui, quoique commerçants, paraissent peu scrupuleux. C'est toujours mon arithmétique qui m'a appris à les connaître.^ Ils mélangent du vin à 2 fr. 50 avec du vin à 3 fr. 10. Peutêtre vont-ils y ajouter de l'eau; cela ne m'étonnerait pas de leur part, car on nous apprend qu'ils veulent vendre leur mélange avec un certain bénéfice. Les laissera-ton faire ? L'Inspecteur des fraudes arrivera-t-il à temps ? Je voudrais tant savoir... » (1) Valérie ou la pédagogie sans manchettes. (F. Nathan).

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La science au service de l'homme
« Quel est. cet élixir ? Pêcheur, c'est la science C'est l'élixir divin que boivent les esprits » Trésor de la pensée et de l'expérience... » A. DE VIGNY DEPUIS Claude Bernard, l'enseignement des sciences, à l'école primaire, s'inspire de la méthode expérimentale : partir de l'observation de faits, en déduire une hypothèse, vérifier par l'expérimentation. Voilà pourquoi depuis plus d'un demi-siècle, nous prétendons rompre le cerveau de nos enfants à cette gymnastique sévère et nous les assommons d'expériences de laboratoire (quand ils ne sont pas eux-mêmes l'objet de ces expériences). Les leçons « de choses » deviennent des descriptions détaillées, de véritables nomenclatures. Sous couleur d'éduquer les sens, on fait goûter le savon et sentir le sucre. Ce faisant, nous singeons la méthode expérimentale. Crois-tu que l'enfant observe, qu'il groupe et compare les faits ? Qu'il en tire des conclusions logiques ? La certitude pour lui, c'est la parole du maître ou celle du livre, parce qu'elle fait autorité. L'enfant n'a pas notre esprit logique et méthodique. Les expériences que tu enchaînes, sont pour lui des spectacles isolés auquel il ne porte pas intérêt parce qu'il n'en aperçoit, ni le but, ni la raison. Sorti de la classe, l'enfant retrouve son bon sens, sa curiosité naturelle et redevient questionneur : « A quoi ça sert une brouette ? Pourquoi qu'elle a qu'une roue la brouette ? » et ainsi de suite jusqu'à ce que tu restes pantois et acculé au mur de l'ignorance, envoies promener l'importun. Et pourtant le bambin avait raison. Avec un peu de patience tu aurais pu lui expliquer que la brouette sert à véhiculer de lourdes charges qu'il serait malaisé à l'homme de porter sur ses épaules. Que la roue porte une partie du

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poids et rend moins pénible l'effort à fournir tout en facilitant la conduite de l'engin; que les mancherons ont été adaptés à la main humaine, etc... Et sans t'en douter, tu aurais agi selon un grand principe philosophique ; à savoir que c'est le besoin qui crée la science. La science est au service de l'homme. C'est là son seul et véritable but. Et c'est vrai pour toute science. Songe à tout ce qu'a conçu l'homme pour satisfaire son besoin de manger ! depuis la culture des premières plantes jusqu'à l'agriculture moderne; de la viande crue jusqu'à la gastronomie et l'industrie alimentaire ; des dangers des chasses primitives jusqu'à l'élevage rationalisé; du premier silex taillé (d'abord destiné à la chasse), aux armes modernes (qu'on a détourné de leur usage), etc... N'est-ce pas d'après ce besoin humain qu'on distingue encore les animaux utiles ou nuisibles, les champignons comestibles ou vénéneux ? Et l'on pourrait recréer toute la science humaine en partant du besoin de se vêtir, de dormir, de voyager, de transporter, du besoin de vivre et du besoin de savoir. C'est pour satisfaire à ses besoins que l'homme s'est fait industrieux. Voilà l'humble vérité. Nous partirons de ce principe qui est aussi la raison d'être de notre enseignement. « Enseignement purement utilitaire ? » me diras-tu. Pas forcément. Notre but sera double : 1°) ETUDIER, EXPLIQUER, FAIRE COMPRENDRE le milieu extérieur et ses manifestations, qu'il s'agisse d'objets inanimés ou d'êtres vivants. Diriger cette étude vers des fins utilitaires pour faciliter la vie matérielle de nos écoliers ou les en mieux informer. 2°) Mais aussi FORMER, PAR LA MÊME OCCASION, LE JUGEMENT DE NOS ENFANTS. Leur donner un tour d'esprit tel que, PLACÉS EN FACE DE FAITS NOUVEAUX POUR EUX, ILS EN SOIENT AMENÉS, PAR EUXMEMES, A EN DÉMÊLER LES CAUSES. C'est ainsi que se sont perpétrées les découvertes. Les inventeurs, les savants, furent d'abord des curieux. Nous ne demandons pas à nos élèves de devenir des savants, mais simplement d'être capables de résoudre les mille problèmes que pose l'existence, qu'il s'agisse de leur vie matérielle ou spirituelle.

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Sais-tu que tes leçons vont prendre de ce fait, un tour nouveau et aussi "un bien plus grand intérêt pour tes bambins ? Tu ne fais guère que répondre, en somme, aux questions qui sont sur les lèvres de tous les enfants, devant une chose nouvelle : « A quoi ça sert ? » « Comment on s'en sert ? » La scie ? c'est pour couper le bois. D'où.les dents, leur disposition particulière pour donner « de la voie » et le tendeur pour raidir la lame. La forme de la lame varie avec le travail à effectuer.. On est appelé à examiner les scies avec et sans monture (lame plus rigide parce que non maintenue). Dans quels cas supprime-t-on la monture ? Pour certaines scies (égoïne, scies à métaux, etc...) les dents sont obliques, elles attaquent quand on pousse (on a plus de force en poussant, le corps appuyant de tout son poids). La poignée épouse la forme de la main en position de travail. Etudions l'a forme et le maniement des différentes scies (celui-ci explique celle-là) et comment on les affûte. Scie à bûches, scies à refendre, à araser, à chantourner, à découper, passepartout, scie du boucher, scie à métaux, scie circulaire et à ruban. Toutes sont adaptées au travail qu'elles doivent fournir. Et nous pouvons suggérer que cette adaptation s'est faite lentement, après des milliers d'essais et de transformations et qu'on continue à perfectionner cet outil modeste mais indispensable. Naturellement tu fais essayer tous les modèles de scie dont tu disposes. Tu fais prendre la position convenable,- tu montres les gestes à accomplir. On a ainsi découvert maints détails qui avaient d'abord échappé à l'attention, et compris le pourquoi de chaque chose. Et ce faisant, tu es resté dans la ligne de conduite : partir du concret. Mieux encore et c'est ce qui est passionnant, tu as, avec tes élèves, RÉINVENTÉ la scie, à la manière dont l'homme l'avait peu à peu perfectionnée. Et si cette REDÉCOUVERTE a été rapide, c'est que nous avons bénéficié des progrès réalisés par des générations d'hommes. Et c'est avec respect qu'on considérera désormais cet humble outil familier qui porte la marque du génie humain.

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Voilà le grand secret de la réussite dans l'enseignement des sciences : SUIVRE LA MARCHE DE L'ÉVOLUTION HUMAINE. A l'origine : un besoin. Comme fil conducteur : cette merveilleuse faculté de l'homme à s'adapter, à progresser. Comme méthode : la redécouverte. Tout ce que je pourrais ajouter serait vain. * ** Les lois ? les principes sacro-saints ? mais ils ne sont que des étapes du progrès. Nous les retrouverons chemin faisant, à leur place dans la théorie des découvertes humaines. La balance nous initiera aux lois de la pesanteur et au principe des leviers. Les classifications ? elles .s'expliquent par le besoin qu'avait l'homme de distinguer, de reconnaître, de différencier les roches, les plantes, les animaux. Nous procéderons comme l'ont fait les naturalistes par rapprochements, par comparaisons, par groupements. Je ne pense pas qu'on puisse trouver une faille à ce système. * ** Tu ne négliges pas le côté pratique. * Munis chacun de tes apprentis-savants d'un OUTILLAGE peu coûteux, parce que modeste, mais indispensable : mètre, double-décimètre, compas, rapporteur, ciseaux, canif, boussole et surtout une LOUPE. On interdit généralement aux élèves d'avoir un couteau dans leur poche. Pourtant, le couteau à lames multiples, véritable outil universel, est bien utile à l'écolier. Gamins, nous ne nous en séparions guère et c'était à qui taillerait, dans le frêne ou le coudrier, d'ingénieux sifflets, des flûtes discordantes ou des « nerfs-debœufs » que nous sculptions et polissions avec amour. Peut-être ce précieux outil retrouverait-il dans ta classe, un regain de faveur si tes élèves l'employaient à fabriquer les petits appareils avec lesquels tu peuples ton musée scolaire. * N'hésite pas à transporter tes pénates, ne serait-ce que pour la durée d'une leçon, chez le boulanger, le maçon, le plombier ou le garagiste. Voir œuvrer sur place, dans leur milieu familier, maîtres et compagnons des beaux métiers de chez nous, cela vaut mieux que le « .chiqué » d'une expérience maigrelette. C'est plus qu'une leçon de choses : c'est aussi une leçon de vie. On y admire l'artisan, sorte de magicien, maître de la matière, qu'il domine et assouplit.

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Mais on ne peut ignorer sa peine. Et c'est peut-être devant les yeux brûlés et les mains calleuses du forgeron que tes élèves prendront conscience de cette sainte loi du monde : le travail. Peut-être aussi l'un d'eux sentira-t-il naître une vocation précoce ? * De ces visites on rapporte le maximum de notes, de croquis aussi précis que possible. Plutôt des croquis de détail que des schémas d'ensemble. L'enfant n'imagine pas toujours cet ensemble. Il n'en fait pas la synthèse. C'est pourquoi des explications préliminaires sont parfois nécessaires. On ne visite pas une sucrerie sans en avoir expliqué le fonctionnement. Sans cette trame, il est impossible de comprendre le sens des différentes opérations qu'effectuant machines et ouvriers. * On rapporte aussi des échantillons qui vont enrichir le MUSÉE SCOLAIRE, dont nous avons parlé plus haut. Ce n'est pas, comme je te l'ai dit, une-armoire interdite. Elle est ouverte à tous. Aie beaucoup d'ordre. Toutes les collections sont rangées et étiquetées. Tu dois pouvoir, d'un coup d'œil, découvrir l'objet dont tu as besoin. .Mets tes petits échantillons dans des pochettes numérotées, faciles à classer à la manière de fiches. Certaines maisons (voir partie documentaire) fournissent d'intéressants tableaux où sont fixés des échantillons de roches, d'engrais, etc... * Aidé de tous, tu complètes l'indispensable COLLECTION D'INSECTES et l'herbier commun, père des herbiers individuels que constituent tes enfants à chaque saison nouvelle. La forêt, la rivière, le marais ou l'étang fourniront d'abondants spécimens, même vivants (poissons, grenouilles, chenilles, etc...). * Quoique tu pratiques le plus souvent possible l'observation directe, une COLLECTIÇN DE GRAVURES, patiemment acquises, te' rendras d'inappréciables services : on n'a pas toujours des viscères humains ou un marteau-pilon sous la main... * De multiples PETITS APPAREILS, fabriqués de mains d'élèves, sont rangés dans ton musée : hygromètres à sel et à cheveu, girouette, pyromètres, balance romaine, pèse-lettres, pompes rudirnentaires, sonnette électrique, etc... Les chutes de contreplaqué, les tubes à comprimés et

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les boîtes de conserves ont fourni la matière première. L'ingéniosité a fait le reste. Tout ton matériel à expérience est ainsi fait de tubes et fioles récupérés ça et là. Et je crois en son efficacité. Les appareils compliqués déroutent l'enfant qui se perd dans les leviers ou les tubes coudés ; tandis que tes ' petits montages lui sont familiers. Et l'oxygène préparé dans un ancien flacon à granulés est bien obligé de passer par l'unique tube à dégagement (un caoutchouc à lavement) et d'aboutir sous un tube d'aspirine que tu as pompeusement baptisé « éprouvette ». Le pèse-lettres est peu sensible, mais c'est l'élève Dubois Paul qui l'a construit, son nom est inscrit sur le socle. Chacun le manipule à sa guise. Cela suggère des imitations. On cherche, on perfectionne, tu encourages et bientôt d'autres pèse-lettres viendront s'ajouter au premier sur l'étagère de ton musée. Il n'y a pas de moyen plus efficace pour enseigner les sciences. Il y a ainsi mille petites choses que tu peux faire réaliser avec un outillage rudimentaire. Je te laisse à la joie de ces trouvailles... * Tu as personnellement une trousse à disséquer dont tu te sers à l'occasion. Pas d'érudition. Tu n'es pas à une chaire de faculté. Attention ! Parmi tes écoliers, il y a des émotifs. Il est des spectacles qu'il vaut mieux cacher aux enfants. J'ai vu des fillettes pâlir devant un cœur de veau sanguinolent. * En défrichant le JARDIN SCOLAIRE, tes enfants sont . en contact direct avec la nature. Tout un enseignement peut être tiré de cette saine activité. Leçons de choses diverses (terrains, engrais, plantes, outils, etc...) ; leçons de calcul, leçons de morale aussi (ordre, économie, travail, effort, persévérance) et véritables leçons de vie, salutaire contact avec la réalité : mécomptes, déboires, espoirs déçus, labeur assidu et opiniâtreté (avec la terre on ne triche pas !), révélation parfois brutale, mais toujours éducative des dures nécessités quotidiennes. C'est là que l'enfant apprendra à greffer, à utiliser les engrais, à soigner les arbres fruitiers, à reconnaître les maladies et les ennemis des plantes, à surveiller et à admirer la mystérieuse vie végétative. * Du jardin de l'école aux champs qui l'entourent, il n'y a qu'un pas. Ce sont ces champs que tes écoliers sillonneront demain.

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Mais l'importance de L'ENSEIGNEMENT AGRICOLE ne t'a pas échappé j'en suis sûr. S'il fournit au futur fermier ou ouvrier agricole des éléments précis d'information, tu dois t'arranger aussi pour faire naître, au cœur de nos petits paysans, l'amour du sol, l'attachement au pays qui, même au siècle du machinisme, reste une promesse' de vie rustique mais heureuse. * Et toi, collègue institutrice, tu donneras, à tes jeunes filles le goût de l'ordre, de la propreté, de l'économie. Tu leur apprendras à tenir une maison,, à coudre, à repasser, à soigner les enfants, et aussi comment on rend un intérieur avenant et gai. Une bonne ménagère sera toujours dans un foyer, une garantie morale. . Ce n'est jamais sans un serrement de cœur que je rencontre des femmes en cotte bleue aux sorties d'usine. J'imagine la maison en désordre, les enfants dans là rue,-le mari grognon, qui trouve son repas froid et ses pantoufles... où il les avait laissées la veille. Tu vois que ce souci de faire naître chez nos jeunes filles le goût du « chez soi » n'est pas puéril. * L'étude du corps .humain te conduiras à enseigner 1-es principes de l'HYGIÈNE et à montrer les bienfaits de l'ÉDUCATION PHYSIQUE, dont nous parlerons plus loin, * N'oublie pas d'insister "sur les ravages de L'ALCOOLISME et du TABAGISME. C'est un fléau qu'on prend à la légère et qui, lentement, . mine la race. Et ce n'est ni l'Etat qui vit des taxes sur l'alcool, ni nos parlementaires qui vont chercher leurs électeurs au cabaret (quand ils ne les y convient pas), qui • prendront des mesures énergiques. * Enfin n'oublie pas de magnifier au passage, le nom de CEUX ONT CONTRIBUÉ AU PROGRÈS DES SCIENCES. L'exemple d'un Pasteur est à la fois vivifiant et exaltant. QUI

* Tiens aussi ton petit monde au courant des- DÉCOUVERTES NOUVELLES. Des lectures extraites de journaux ou de revues de vulgarisation prolongeront tes leçons de sciences jusqu'aux dernières applications pratiques. Car la science se fait tous les jours. Et nous avançons à grands pas : on scrute l'infiniment grand -et l'infiniment petit. On invente, on opère, on conquiert' l'espace, on recule les limites de la vie humaine. De grands savants s'ingénient à, sauvegarder notre précieuse existence pendant que d'autres, non moins célèbres. cherchent les moyens les plus radicaux de l'a détruire. Et tous passeront à la postérité... (Ceci tu ne leur diras pas). Comment rester immobile au sein de ce monde en marche ?

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QUELQUES RÉALISATIONS PRATIQUES
COLLECTIONS : ANIMAUX : insectes, papillons, animaux empaillés, pattes et becs d'oiseaux, têtes ou mâchoires de mammifères, parties de squelette (pattes, dents). Œufs, nids, coquillages, rostres, carapaces de tortues, étoiles de mer, coraux. Animaux vivants : chenilles, poissons, têtards, grenouilles, abeilles. PLANTES : herbiers divers; plantes utiles ou nuisibles, plantes médicinales : feuilles, fruits, graines, échantillons d'écorce de bois divers. ROCHES, FOSSILES : les fixer sur un grand carton par catégories. Une étiquette indiquera pour chaque échantillon, sa nature et l'endroit où il fut découvert. . Des collections d'ENGRAIS peuvent être constituées de la même manière. On peut aussi fixer sur carton des échantillons de MÉTAUX (minerai, métal brut, métal travaillé, etc...). DIVERS : mettre dans des petits sachets de papier fort, faciles à classer, tout ce qui peut servir à illustrer les leçons : chanvre, lin, laine, coton, soie, tissus divers, échantillons de produits industriels et alimentaires, produits exotiques, etc... GRAVURES ET DOCUMENTS : extraits de revues et journaux, photographies, affiches et documents publicitaires (produits alimentaires, engrais, S. N..C. F.. Air-France, etc...). PETIT MATÉRIEL A CONFECTIONNER Girouette, hygromètres (à sel, à cheveu), pluviomètre, moulin à vent ; pyromètre, marmite norvégienne ; niveau d'eau, niveau de maçon, mètre, équerre, boîte à onglet ; siphon, pompe, tourniquet hydraulique; pèse-lettre, balance romaine, peson; aéromètres, jauges. Sonnerie électrique; aquarium, etc... (1).
(1) Voir : Comment réaliser 250 expériences de physique et de chimie à peu de frais. (M. et Mme Chanticlaire) et Comment construire soi-même ses appareils scientifiques. (Eisenmerger et Richard). Nathan, éditeur.

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OBSERVATIONS, EXPÉRIENCES, MANIPULATIONS, BRICOLAGES
— OBSERVER LE TEMPS QU'IL FAIT : utilisation de la girouette, des thermomètre, baromètre, hygromètre, pluviomètre. Graphique des températures et des pressions. Tableau des intempéries (i case pour chaque jour; on peut utiliser des signes conventionnels : un parapluie, un bonhomme de neige, etc...) — ENSEIGNEMENT AGRICOLE : Faire germer des graines (blé, haricot, etc...) dans différentes conditions de chaleur et d'humidité (boîtes, pots de fleur). Essais d'engrais. Tenir un calendrier des semences, travaux, récoltes. Un calendrier de l'évolution des plantes et des arbres (époques d'apparition des bourgeons, des feuilles, des fleurs, des fruits, des graines, etc...). Cultiver des fleurs en pots (semis, boutures). — ENSEIGNEMENT MÉNAGER : habiller un poupon (couture, tricot, raccommodage). — Expérimenter différentes recettes. — Décoration de la classe. — CLASSÊ-EXPLORATIÇNS : dans la forêt, la plaine, au bord de l'eau, de la mer. Visite à une carrière, un artisan, une fabrique, une usine. On en rapporte des échantillons, on essaie de comprendre le fonctionnement des machines, on observe le travail des hommes. — SECOURISME : notions élémentaires. — APPRENDRE A SE SERVIR D'APPAREILS DIVERS : montre, boussole, densimètre, alcoomètre, ampèremètre, voltmètre. Lire un compteur à eau, à gaz, électrique, kilométrique. BRICOLAGE : — Reconnaître les différents organes de la BICYCLETTE, de l'AUTOMOBILE. Démonter et remonter une roue, un pneu. Règles élémentaires du CODE DE LA ROUTE. — Petits MONTAGES ELECTRIQUES : changer une ampoule, un fusible, faire une épissure, monter un interrupteur, une prise, une sonnerie électrique (précautions à prendre). — Peser à l'aide de différentes BALANCES et BASCULES. — SOUDURE
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— TRAVAIL DU VERRE à chaud, à froid (utilisation du' diamant). — MENUS TRAVAUX : arracher un clou (tenailles, pied de biche), fixer une vis dans un mur (tamponnoir), purger un radiateur, déboucher un siphon (lavabo, évier), brancher une bouteille de gaz butane, etc..., etc... SUIVRE LES PROGRÈS DES SCIENCES — Lire des articles de journaux, des revues, des livres se rapportant aux sciences et à la VIE DES SAVANTS. — Utiliser la PROJECTION FIXE et LE CINÉMA,

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TU INTERROGES LES TÉMOINS DU PASSÉ
« L'esprit de parti est funeste. C'est une épidémie morale qui ôte la raison aux plus intelligents et aux plus généreux. » J. PAYOT. « Et l'aube est là sur la plaine Oh ! J’admire en vérité Qu'on puisse avoir de la haine Quand l'alouette a chanté. » V. HUGO.

QUAND on parle, avec des collègues, de l'enseignement de l'histoire, on les trouve sceptiques ou désabusés. Certains haussent les épaules avec découragement, d'autres s'emportent contre les programmes ou les questions d'examen, quelques-uns proposent avec arguments à l'appui et le plus sérieusement du monde, de rayer l'histoire du programme des écoles primaires. Et les résultats obtenus à l'examen du-certificat d'études primaires semblent confirmer cette attitude. On ferait un ana des plus drôles avec les réponses des candidats ! (Il est vrai que bien des questions posées trouveraient place dans un sottisier). Que restera-t-il dans la mémoire du futur citoyen, des trois leçons hebdomadaires que tu t'efforces de rendre attrayantes, des résumés laborieusement appris, des listes de dates ingurgitées à force de rabâchage ? Rien ou presque (on l'a vérifié). Voilà de quoi décourager les bonnes volontés. A quoi attribuer cette faillite ? LES CAUSES SEMBLENT MULTIPLES : — Même restreinte aux notions essentielles (et comment simplifier ?) l'étude de l'histoire demande aux enfants UN TROP GRAND EFFORT DE MÉMORISATION. Il faudrait y consacrer beaucoup plus de temps que n'en prévoient les horaires officiels. - LES ÉVÉNEMENTS HISTORIQUES SONT TRÈS COMPLEXES, Chacun d'eux apparaît à l'enfant comme un fait isolé qu'il ne rattache pas aux autres. Il est souvent

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difficile de lui en expliquer les causes ou les effets. Et sur une aussi grande échelle, la notion de temps lui échappe. Veux-tu en faire l'expérience ? Ecris quatre noms des plus connus au tableau. Mettons : Vercingétorix, Charlemagne, Napoléon I" et Pasteur. Demande qu'on les classe dans l'ordre chronologique. Je te promets des surprises ! L'HISTOIRE N'EST D'AILLEURS PAS UNE SCIENCE EXACTE. Comme les autres sciences, elle évolue vers une vérité que les chercheurs serrent de plus en plus près au fil des écrits et des hypothèses. 'On n'est pas toujours d'accord sur la matière à enseigner. Pour les uns, l'histoire est une galerie de portraits, c'est la suite des rois, des grands capitaines ou des personnages qui ont marqué leur époque; pour d'autres, c'est l'histoire des vicissitudes de l'homme depuis le pithécanthrope jusqu'au citoyen moderne ; certains enfin parleront d'évolution sociale, d'évolution humaine, de progression lente vers un idéal de, justice et de liberté. Suivant son penchant, chacun choisira des faits qu'il présentera comme de première importance. D'où la confusion qui règne dans cet enseignement. — Disons pour finir que NOUS ENSEIGNONS MAL L'HISTOIRE. Nous restons trop loin de la réalité, du concret. Nous avons pour excuse d'être mal secondés : les livres d'histoire usinés en série, sont à peu près inutilisables. Mais pour réunir la documentation nécessaire à une seule leçon, il faut des heures de recherche. Et l'histoire n'est qu'une partie du programme ! BUTS DE L'ENSEIGNEMENT HISTORIQUE Avant d'esquisser une méthode, voyons quels buts assigner à cet enseignement. Vas-tu te contenter d'une banale énumération, d'un voyage touristique dans le passé ? L'indifférence, — en matière historique comme en toute chose — caché souvent l'ignorance ou la lâcheté. C'est pourquoi tu prendras position. — Ne va pas croire que je te conseille de mettre l'histoire au service d'une croyance ou d'une doctrine. Ta probité d'éducateur neutre s'y refuserait. Non, l'étude du, passé est profitable de bien d'autres manières : — La leçon d'histoire est une leçon de patriotisme. Elle doit montrer comment se sont formés siècle après siècle, non seulement notre unité territoriale, mais aussi notre

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unité nationale : cette lente fusion de races et de peuples, fraternisant pour la défense d'un patrimoine commun. Pas de chauvinisme bien sûr. Les exemples ne te manqueront pas pour prouver que nous sommes solidaires des peuples voisins. Que bien des efforts ont été tentés pour établir la concorde au sein, de cette humanité agitée et que le rêve de tout homme de cœur est de vivre cette ère de paix et de fraternité humaine que promettent les prophètes. — La leçon d'histoire est aussi une leçon de civisme : à l'aide des leçons du passé tu mettras en garde tes citoyens en devenir contre les erreurs qu'ils pourraient commettre. L'histoire fourmille d'exemples : les guerres de religion fourniront la matière à une leçon sur la tolérance, les règnes de Louis XIV et Louis XV te permettront de provoquer chez tes élèves un juste sentiment d'indignation contre les abus du despotisme. Les règnes des deux Napoléons qui laissèrent la France épuisée, appauvrie en ressources et surtout en hommes — exemples que tu rapprocheras de ceux d'Hitler et de Mussolini — te permettront de persuader tes enfants du danger qu'il y a à livrer une nation aux volontés d'un seul homme. Il faut qu'ils en soient convaincus pour s'en souvenir plus tard. C'est une leçon qui est d'actualité à toutes les époques même à la nôtre. Car il se trouve, toujours quelque « Boulanger », sans scrupules, pour convoiter le pouvoir. Des esprits chagrins pourront trouver à reprendre à cette méthode. « C'est manquer de logique, diront-ils, que de vouloir appliquer à l'avenir, des règles tirées d'un passé révolu. Les causes ne sont pas immuables, les circonstances changent !» — Je répondrais que les hommes, eux, restent les mêmes et qu'au fond peu importe la méthode. L'essentiel est d'inspirer à ces enfants l'amour de la justice et de la liberté, la foi en la démocratie, et, par contre-coup, leur faire haïr la tyrannie. — Bien compris, l'enseignement de l'histoire, qui devient une initiation historique, contribue à développer le jugement. Tu fais comparer des faits, établir des preuves et cette probe recherche de la vérité a, c'est indéniable, son côté éducatif. COMMENT ENSEIGNER L'HISTOIRE ? PARTIR DU CONCRET : de ce qui est observable et palpable. En l'occurrence les vestiges du passé : fossiles. monuments, documents, etc...

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L'histoire telle que la conçoivent les adultes n'est guère accessible à l'enfant. Il demeure étranger à l'ensemble des faits et des dates tels qu'ils sont présentés dans les manuels. Leur succession .est d'ailleurs trop rapide pour son imagination. La guerre de 100 Ans tient en quatre pages ! Réduite à l'état squelettique, elle devient une pièce en 4 actes pour marionnettes où Duguesclin et Jeanne d'Arc se distribuent les principaux rôles tandis qu'Etienne Marcel et les Jacques ne sont que des figurants. C'est du roman, mais non de l'histoire et tout ceci amuse l'enfant — à la manière d'un joli conte — mais contribue* peu à son éducation. Pas d'image d'Epinal (ou le moins possible) pas de récit romancé à la Dumas père. L'histoire vraie — celle qui s'est faite au fil des jours, demande à être recomposée, revécue comme elle s'est faite. C'est pourquoi tu pars des menus faits quotidiens, des outils, des armes, des vêtements qui, à leur heure, jouèrent un rôle; des documents authentiques ou des traditions qui nous sont parvenus à travers les âges et aussi des lieux que hantèrent nos aïeux : cavernes ou palais, menhirs ou églises, dolmens, pyramides et tombeaux. Tu travailles sur preuves tangibles, dans la plus pure tradition historique. Cette pointe, de silex trouvée dans un guéret excite l'imagination des enfants. Elle sera le point de départ d'une leçon sur la préhistoire. On imaginera sans difficulté la flèche qui s'adaptait à cette pointe, l'homme qui se servait de cette flèche. Des gravures préciseront les détails. Que cet homme ait foulé notre propre sol, qu'il soit peut-être l'ancêtre de l'un quelconque d'entre nous, voilà qui est prodigieusement intéressant et laisse rêveur. On voudra savoir davantage sur la vie de cet aïeul lointain : comment était-il habillé ? que mangeait-t-il ? où habitait-t-il ? etc... et imaginations de trotter... La pointe de flèche n'était qu'un témoin modeste, mais elle t'a servi d'inducteur. Il est bon toutefois d'habituer les enfants à ne travailler que sur preuves, à rejeter les clichés et les jugements tout faits. Où trouver ces preuves ? En allant aux sources mêmes de l'histoire. Cela peut te sembler un peu prétentieux, pour un enseignement aussi modeste que celui donné à l'école primaire, Mais c'est réalisable, comme nous allons le voir. Certes il y faut du temps et tu ne disposes que de rares Loisirs — c'est la raison pour laquelle peu d'éducateurs ont

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entrepris ce travail. Mais je t'assure que ce voyage à la découverte de la vérité, ne manque ni de charme, ni d'imprévu et qu'il est passionnant de suivre-à la trace les générations disparues. Partons donc de ta petite école. Tu as réuni dans TON MUSÉE SCOLAIRE toutes sortes d'objets, témoins des différentes époques révolues : coups de poing, haches, pointes en silex, fossiles, pièces de monnaie, médailles, outils divers, armes, poteries, pièces de mobilier, statuettes, etc... * Tu peux compléter avec des PHOTOGRAPHIES, des GRAVURES, des FILMS fixes, à la condition expresse qu'ils soient absolument fidèles. Ils n'ont certes pas la valeur de reliques authentiques, mais c'est un pis-aller. * Et puis tu t'en iras, avec tes écoliers, en quête d'autres vestiges : dolmens, menhirs, cromlechs, grottes préhistoriques, voies romaines, ponts, aqueducs, arènes, thermes, châteaux-forts, églises, cathédrales, monastères, hôtels de ville, remparts, vieilles rues, vieilles maisons, vieilles enseignes, etc..., etc... Non pas en touristes qui visitent des monuments, mais en curieux, férus de souvenirs probants. Et chacun emporte son calepin où il note une observation, un croquis. On discute sur place. On s'assoit sur les gradins des arènes, quelques-uns simulent un combat de gladiateurs et nous voilà dans l'atmosphère dé l'époque. Par où entrait-on ? D'où sortaient les gladiateurs, les fauves ? Comment les chars romains pouvaient-ils évoluer ? Que de questions se posent à l'esprit devant la masse imposante du château féodal : supposons que nous en fassions le siège... que nous en soyons ,les défenseurs... Voilà de l'histoire reconstituée. * Pourquoi ne consacrerais-tu pas quelques leçons de DESSIN aux _ monuments les plus proches : porche ou vitraux "de l'église, donjon en ruine ou vieux logis ? Et quelques séances à construire des MAQUETTES de .ces mêmes monuments (carton, bois, argile). * S'il existe, à proximité de l'école, un MUSÉE HISTORIQUE, c'est une chance pour toi et tu dois l'exploiter. N'émousse pas la -curiosité de tes élèves par une visite en groupe avec commentaires plus ou moins longs. Tu effectues toi-même une visite minutieuse au cours de laquelle tu prépares un certain nombre d'enquêtes précises :

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mobilier, armes, costumes, outils. Tu confies ensuite chaque enquête à un groupe qui est chargé de rapporter le plus grand nombre de précisions possibles. Tu échelonnes naturellement ce travail au long de l'année selon la répartition de tes leçons qui partiront de ces comptes-rendus qu'on a accompagnés de croquis, de dessins imprécis certes, mais qui obligent à observer. Peut-être le conservateur du Musée consentira-t-il, de temps à autre, à te confier quelque pièce de peu de valeur? Peut-être vend-il des photographies des principales curiosités ou t'autoriserat-il à photographier toi-même ce qui te paraît intéressant ? TU AURAS AUSSI RECOURS AUX TEXTES. Il faudrait n'utiliser que des documents de première main. C'est faisable, mais, comme je te le disais, la constitution d'une telle collection demande beaucoup de temps. Où dénicher ces textes ? * D'abord dans les ARCHIVES DE LA COMMUNE : les REGISTRES PAROISSIAUX, les REGISTRES D'ÉTAT- CIVIL te fourniront de précieux renseignements quand -aux noms, prénoms, surnoms, lieux-dits, professions, mouvements de population, etc... Tu y trouveras les prénoms .«civiques » de la période révolutionnaire. Ee papier timbré est tantôt aux armes royales, tantôt à l'effigie de la République ou porte les armes impériales, suivant les régimes. Son prix peut permettre des comparaisons avec les prix actuels. En général, la collection de ces registres est complète depuis 1/92, date de leur création officielle. On peut dans certaines communes remonter jusqu'au XVP siècle. Et on a parfois la surprise de retrouver des noms de familles existant encore dans le pays. Tu retrouveras le double des exemplaires disparus aux archives départementales. LES PLANS-CADASTRAUX datent du début du 19" siècle. Ils te renseigneront sur les anciens lieux-dits, les hameaux et établissements disparus, la répartition des terres et des propriétés, le mode de groupement des maisons, les anciennes cultures, etc... LES REGISTRES DES DÉLIBÉRATIONS du Conseil Municipal sont des documents précieux par les précisions de

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toute nature qu'ils peuvent fournir sur la vie du village et les répercussions de la vie nationale : textes nombreux et divers qui te renseigneront sur l'évolution économique, politique et sociale du pays. Page après page, tu verras les conditions de vie s'améliorer, tu y reconnaîtras la marche du progrès à mille indices : constructions de routes nouvelles, améliorations progressives dans les transports, fondation de l'école, de la Mairie, du bureau de poste, de la gare, de l'hospice; gaz d'éclairage, adduction d'eau, électrification, etc.,. Tu trouveras de nombreuses pages relatives à la vie administrative de la commune : nomination et rétribution des Maires, adjoints, conseillers, secrétaires de Mairie, garde-champêtres, instituteurs, etc... Règlements, arrêtés municipaux te renseigneront sur de vieilles coutumes ou te fourniront des détails sur la vie quotidienne aux différentes époques (foires, fêtes, disettes, épidémies, incendies, passage de troupes, réquisitions, etc...) La rédaction de serments de fidélité ou d'adresses aux différents gouvernements te donneront une idée de l'attitude des administrateurs municipaux vis-à-vis des régimes successifs. Il est impossible de dresser une liste complète de tous les renseignements que peuvent fournir les archives communales. Je n'ai voulu que te donner quelques exemples. Tu trouveras encore à te documenter en examinant LES BUDGETS et DIVERS DOSSIERS (communaux, réquisitions, subsistances, conscription, recensements, événements divers). * LES ARCHIVES PAROISSIALES ne sont pas à négliger, quoiqu'elles présentent souvent des lacunes. Tu extrairas des registres de baptêmes, de mariages, de sépultures, toutes sortes de renseignements. Souvent les curés y notaient les événements remarquables dont ils étaient témoins. A la cure tu trouveras aussi de vieux testaments des registres d'obits, des indications sur la situation sociale des familles (nobles, notables, etc...), sur les corps de métier, les prêtres, les régents d'école, sur les événements importants (famine, inondation, épidémies, etc...). * Le NOTAIRE peut t'aider dans tes recherches : les REGISTRES DE TABELLION NAGE remontent parfois au-delà du XVI e siècle. Les testaments, inventaires, ventes, contrats, baux, dotations, etc..., ont l'avantage d'être précis et dignes de foi. * II te sera plus difficile de consulter les ARCHIVES PRIVÉES (usines, entreprises, archives familiales) qui sont, d'ailleurs, souvent sujettes à caution.

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Consulte aussi LES ARCHIVES DES COMMUNES VOISINES. Tu peux également avoir recours aux ARCHIVES DÉPARTEMENTALES où tu trouveras un archiviste qui sera toujours content de guider tes recherches. Je ne pense pas (sauf cas exceptionnel) que tu aies jamais besoin de pousser tes investigations jusqu'aux ARCHIVES NATIONALES (1). * Enfin tu peux puiser, le cas échéant à diverses autres sources : CHAMBRE DE COMMERCE, PONTS ET CHAUSSÉES, EAUX ET FORÊTS, BIBLIOTHÈQUES diverses, etc... Voilà pour les documents de première main. Ce travail peut te sembler long et fastidieux, mais on prend vite plaisir à feuilleter ces vieux registres, à découvrir l'histoire à travers la vie quotidienne du menu-peuple et à pénétrer toujours plus avant dans le passé. Il m'est arrivé, et il t'arrivera j'en suis sûr, de laisser passer les heures en têteà-tête avec un vieux bouquin poussiéreux et de quitter le présent pour rêver à quelques épisode des âges révolus. * Une telle moisson ne se fait pas en un jour. Il faut plusieurs années pour réunir une collection complète de textes authentiques. Pare donc au plus pressé, en attendant mieux. Il est bien rare qu'un quelconque érudit féru d'histoire n'ait pas composé un OUVRAGE CONSACRÉ A LA RÉGION. Ton travail s'en trouvera considérablement simplifié. Peut-être auras-tu la bonne fortune de dénicher à la même bibliothèque municipale, des chroniques ou des mémoires datant de différentes époques, ou des reproductions d'estampes, des plans et cartes anciennes. En attendant de commencer un travail personnel, tu peux en faire ton profit. * II est un témoin historique vivant auquel on ne songe pas toujours : c'est LA LANGUE..Chaque province a gardé, même de nos jours, un peu du patois, des dictons, des légendes et des chansons de l'ancien temps. Les recueillir .est presque un acte pieux, car elles sont appelées à disparaître et déjà nos enfants les ignorent.

(1) 60, rue des Francs-Bourgeois, Paris.

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*. Enfin tu peux aborder L'HISTOIRE SUR LE PLAN NATIONAL et cela te sera plus facile. Chaque époque pu à peu près a eu son chroniqueur ou ses historiens. Leurs écrits (ou de bonnes traductions) se trouvent dans le commerce. Ainsi tu connaîtras la Grèce ancienne, d'après Hérodote, Démosthène, Thucydide, Plutarque et même Eschylle, Horace et Xénophon ; les Commentaires de César te fourniront des "textes de. base pour l'étude des mœurs gauloises et romaines. Les œuvres de Tacite abondent "en détails sur la vie romaine et celle des peuples barbares. Tu emprunteras à Eginhard pour comprendre l'époque carolingienne. Puis-je te citer encore, au hasard,, l'Histoire des Normands de Guillaume de Jumiège, les Mémoires de l'abbé Suger (Louis VI, Louis VII), la Vie de Saint Louis de Joinville (Saint .Louis, les Croisades), les chroniques de Jean de Venette (histoire populaire de l'Ile-de-France), celle de Jean Froissart (époque féodale), les mémoires d'Olivier de la Marche (XV e siècle), les Ordonnances des Rois de France (de Hugues Capet au XVIe siècle), les Mémoires de Sully, de Saint Simon, les écrits de Vauban, les caractères de La Bruyère, les Lettres de Madame de Sévigné, les mémoires de Dupont de Nemours, les Cahiers de Doléances de 1789, la correspondance de Lazare Carnot, Danton, Robespierre, le Mémorial de Sainte Hélène du Comte de Las Cases, etc..., etc...,et ce n'est là qu'une liste bien incomplète que j'extrais d'un dossier, petit travail de .compilation que j'avais commencé il y a plusieurs années déjà et que je ne désespère pas de mener à bien. * Qu'il s'agisse de l'histoire locale ou de l'histoire nationale, tout n'est ,pas accessible à ces enfants. Il serait maladroit de collectionner des textes saris te soucier de ce qui peut éveiller la curiosité de ton petit public ou l'émouvoir. Il te faudra donc choisir et élaguer. Les passages retenus doivent être relativement courts, mais marquants. Tu les réunis, tu les classes par époques en suivant le programme et, si possible, tu essaies de les coordonner. Il faut qu'ils puissent donner à l'enfant qui les exploite, une idée exacte et sincère d'une époque ou d'un fait. * L'idéal serait que chaque enfant ait son texte. Tu peux évidemment les polycopier ou les faire imprimer si tu possèdes une imprimerie, mais c'est là un gros travail. Certains appareils de projection permettent de reproduire

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les documents sur un écran avec assez de netteté pour qu'on puisse lès lire, ou en examiner les détails s'il s'agit d'un plan ou d'une carte. C'est une solution que je te suggère. * Ne manque pas, quand l'occasion s'en présente, de rapprocher certains textes pour exercer l'esprit critique de tes élèves et faire jaillir la vérité historique. En comparant l'authentique dépêche d'Ems et le texte tronqué transmis par Bismarck, tu fais établir de façon probante que celui-ci voulait la guerre à tout prix. C'est une modeste initiation à la science historique et une leçon de probité. * Garde-toi bien de commenter ou d'interpréter tes documents d'une façon tendancieuse. Ne déforme pas ces témoignages. Même quand tu choisis, quand tu dois faire des coupures, n'éloigne pas les textes qui te déplaisent. Ton opinion, tes sentiments personnels n'ont rien à voir ici. L'impartialité la plus plus stricte est de rigueur. * Mettre l'histoire au service d'une propagande: est, à mon sens, une mauvaise, action et une double trahison : envers le passé que tu fais mentir et envers les familles dont tu trompes la confiance. * ** * Ne tombe pas dans ce travers qui consiste à faire de l'histoire une galerie de portraits et une suite de batailles. Il est d'autres gloires que la gloire militaire. Préfère donc Christophe Colomb à Duguesclin, Galilée à Bayard, Racine au Grand Condé, Pasteur à Bourbaki et même Fulton à Jean-Bart. En un mot, n'oublie pas que l'histoire, c'est aussi le progrès de l'évolution économique et sociale. Et il est certainement plus émouvant de suivre pas à pas la lutte de Jacques Bonhomme parti à la conquête de ses libertés, que de savoir comment les Capétiens portaient perruque. • ET MAINTENANT L'HISTOIRE CONTINUE, ne l'oublie pas. Ne reste pas figé dans le passé. Profite des événements quotidiens. Ne sont-ils pas assez nombreux en ces dernières années ? Point de mois qui ne nous ait apporté un événement, une découverte, une invention. Et tu dois rester informé si tu veux pouvoir suivre la marche accélérée du progrès. Tiens-toi au courant. Fais profiter tes élèves de ton expérience.

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Amène-les à s'intéresser à l'histoire qui se fait tous les jours et à laquelle le peuple participe beaucoup plus qu'autrefois. Collectionne les coupures de journaux, les articles de revues, les photographies, tout ce qui peut servir à illustrer tes leçons. (Remarque qu'il y a plus d'un rapprochement à faire avec le passé.) Le but est justement que les enfants soient capables d'interpréter « historiquement»,si je puis dire, les événements qu'ils ont vécus. Et vivre l'histoire n'est-ce pas encore plus exaltant que de l'étudier, même sur documents ? QUELQUES PROCÉDÉS PRATIQUES Rien ne t'empêche d'avoir recours à quelques procédés qui serviront de moyens d'acquisition, t'aideront à fixer certaines notions dans la mémoire des enfants, en même temps qu'ils rendront tes leçons plus vivantes. En voici quelquesuns que tu pourras ajouter à ceux que tu connais déjà : * Le dessin peut t'aider. Tu fais dessiner d'après nature, mais _ aussi, le cas échéant, d'après une reproduction aussi fidèle que possible.. Le dessin est un excellent moyen mnémotechnique. On garde mémoire d'un trait ou d'une image plutôt que d'un mot ou d'une idée. On peut ainsi composer de jolis cahiers illustrés ou chaque leçon est résumée par quelques croquis accompagnés d'une légende. * Fais construire des maquettes (en argile, en plâtre, en carton, en bois) d'après gravures ou photographies. * Aux filles tu pourras demander de confectionne des costumes d'époque dont elles habilleront de petits mannequins en carton. * Fais, découper dans du carton ou du contreplaqué, une carte historique, vaste puzzle des provinces françaises. On y suivra avec intérêt les vicissitudes de la formation territoriale de la France. * Fais réunir des gravures extraites de journaux, revues, vieux livres inutilisables et fais-les classer sous différentes rubriques : histoire du véhicule, du costume, de l'école, des châteaux, des églises, etc... * Aux heures de loisir, compose des devinettes et mots-croisés historiques, petites énigmes qui intrigueront les enfants. Le jeu des portraits historiques est un des plus goûté (faire le portrait d'un personnage dont on doit deviner le nom).

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POUR DONNER AUX ENFANTS LA NOTION DU TEMPS ET DE LA CONTINUITÉ EN HISTOIRE * Fais classer des images représentant différents événements historiques dans l'ordre chronologique. * Même exercice avec des gravures figurant des monuments, des personnages, des costumes, etc... * Compose avec tes élèves une frise historique, langue bande que tu fixes au mur et sur laquelle tu inscris les principaux événements au long d'une échelle. En partant de l'Ere Chrétienne et en prenant 20 cm. par siècle, ta bande aura 4 m. de long. (Tu indiques que l'époque préhistorique, à la même échelle, occuperait une longueur de plus de 200 m.). Au fur et à mesure des leçons, on y colle des gravures, les plus représentatives des faits marquants de l'histoire.' Tu peux même diviser ta bande en plusieurs parties : grands faits historiques, histoire de la civilisation (progrès des sciences, de la vie sociale, etc...), histoire de l'Art. Au long de cette bande, tu colles de petits bonshommes de papier, chacun étant censé représenter une génération (60 ans par exemple)) L'enfant peut se faire une idée par les générations qui naissent et meurent, du temps qui s'écoule. Et puis, un jour, range tes élèves le long de ta frise. Avec tes 30 ou 40 écoliers tu arriveras tout juste au Moyen-Age, mais sois sûr que -ce petit exercice aura frappé leur imagination. Mais ne te fais pas trop d'illusions, cela ne suffira pas pour leur donner une idée précise de la trame historique. C'est une notion bien abstraite pour des enfants... Et il faut avoir vécu pour apprécier la valeur du temps.

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La terre à l'échelle du village
La terre, l'homme : deux tergéographiques inséparables. » Vidal DE LA BLACHE. « Je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger. » TËRENCE.

On est toujours un peu désarmé quand on parcourt les programmes de géographie des écoles primaires. Non pas tellement par la somme des connaissances à acquérir — dans cette branche -il est toujours possible de simplifier même par simple soustraction — mais plutôt par l'embarras où l'on se trouve de partir de notions concrètes accessibles aux enfants. Comment expliquer à tes petits terriens qui, pour la plupart, ne sont jamais sortis des limites de leur canton, ce qu'est la mer, un océan, une île ? Comment leur donner une idée des distances, des étendues, du relief des mœurs, des races, à eux dont l'horizon se borne aux coteaux voisins ? Les termes de comparaison manquent. Et pourtant la règle restera : partir du réel, du connu. * ** Le réel pour un enfant de 8 ans ce sont les lieux familiers : la maison, la cour, le jardin, l'école et le chemin qui y mène. Tu commenceras donc par là. Tu feras figurer les limites de la maison ou de l'école d'abord à l'aide de bâtonnets ou d'allumettes. Tu- n'exigeras pas une précision mathématique, il suffit que l'ensemble soit assez conforme à la réalité. L'enfant passe facilement de cette figuration matérielle au dessin. Une ébauche est amorcée. Tu rectifies les erreurs notables. Tu fais meubler ces croquis. On représente la porte (il faut bien entrer), les fenêtres. On place la chaire, le poêle, l'armoire, les rangées de tables. Par le même truchement des allumettes on matérialise le chemin qui va de l'école à la maison. On y situe la maison du boulanger, celle de l'épicier, du boucher, l'église, la mairie. Ces détails sont transposés sans peine sur le croquis.

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Ce sont des exercices qui plaisent aux bambins. Ils ne diffèrent d ’ailleurs pas beaucoup des jeux qu'ils organisent eux-mêmes quand ils tracent sur le sable des plans de maisons imaginaires. Je t'ai parlé d'allumettes, matériau pratique et bon marché — mais peut-être pourrait-on par des modelages, des constructions en carton ou en bois approcher davantage la réalité. Ces premiers pas faits, des exercices géographiques peuvent être amorcés. On commence à s'orienter. Quelques-uns sont capables de tracer le chemin qui mène au bois de sapin, d'ébaucher la route qui va à la ville voisine, d'indiquer que le soleil se couche derrière la maison du boucher. C'est un premier essai d'orientation. Raisonnablement peut-on demander à ces enfants d'aller plus loin que leurs jambes ne peuvent les porter ? Et puis l'enfant grandit et explore son petit domaine. Tu passes alors de l'école au village. Sans aborder encore les notions de plans et d'échelle, tu peux faire procéder à des réductions grossières. Et un beau jour tu apportes en classe le plan cadastral qui permet des comparaisons et des rectifications. A cette exploitation du milieu géographique local, l'enfant doit déjà d'avoir acquis de nombreuses connaissances : accidents de terrain, altitude, relief, temps, climat, ruisseaux, rivières, flore, faune, habitations, travaux, moyens de communication, etc... Mais vient le moment où il te faut partir à la découverte de pays nouveaux. Comment concrétiser cette étude ? LA CAISSE A SABLE Certes elle permet quelques réalisations. On y peut figurer grossièrement une colline, un plateau, une vallée, une île, un golfe... mais- ce que l'enfant y observe est bien loin de la réalité et peut même la fausser. Le - sable est d'ailleurs d'un emploi peu pratique. L'eau n'y ruisselle pas, elle s'y infiltre et pourrit le fond ! Les collines se désagrègent (sans érosion) et les plateaux vont combler les vallées avec une rapidité déconcertante. LES MAQUETTES. LE MODELAGE Autre difficulté : rester fidèle. Tu effectues un modelage d'après une carte, mais il est pratiquement impossible d'obtenir une représentation exacte. A peine parviendras-tu, après de laborieuses édifications à représenter grossièrement la physionomie générale du relief. Par contre le modelage peut aider à figurer certains détails ou préciser certaines notions : un golfe, un cap, un crêt, une combe, une cluse, etc....

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LE PLAN EN RELIEF * Si tu as pris le temps de construire un plan en relief (voir ci-dessous), tes élèves passeront sans difficulté du village à la région que représente ton plan. Mieux encore, le plan en relief sera une heureuse transition entre le terrain et la carte. Les courbes .de niveau matérialisées par les épaisseurs de carton vont leur permettre, inversement, en partant de la carte d'imaginer le terrain ? Les avantages du plan en relief sont d'ailleurs multiples : — Il épouse les formes exactes de la carte puisqu'il est établi à partir des courbes de niveau. Exactitude qu'il n'est pas possible d'obtenir par un modelage. — Il donne suffisamment l'idée du relief pour se prêter à quantités d'exercices d'observation (versants, vallées, plateaux, sommets, érosion, cultures abritées, etc...). Les coupes, les représentations panoramiques prennent un sens quand on les superpose au plan en relief. — Il permet de représenter d'assez grandes étendues (facilement 100 km. au carré avec une carte en courbes au i/8o.ooo e) et d'obtenir des vues d'ensemble de régions entières. Si tu le compares avec une bonne photographie aérienne ou une vue panoramique, tu donneras à -tes élèves un exemple saisissant de la manière dont on a schématisé, à l'aide de la carte, les accidents de terrain. Ils seront alors à même de comprendre et d'interpréter les cartes. — Si tu coules du plâtre ou fais disparaître sous un mastic les « escaliers » formés par les feuilles de carton (voir ci-dessous), tu auras une reproduction exacte et à l'échelle ce qui n'est pas sans avantages pour l'étude géographique de la région. — "Enfin en construisant eux-mêmes ce plan, les enfants n'auront pas manqué de faire quantité de remarques intéressantes suggérées par les difficultés mêmes qu'ils auront eu à résoudre au cours du montage. — Les stéréogrammes ou blocs diagrammes peuvent être utilisés pour représenter de petites étendues et permettent des comparaisons entre le relief et la nature des terrains. C'est une version améliorée de la perspective cavalière. LES CARTES. LE GLOBE TERRESTRE * Du plan cadastral, en passant par le plan en relief, tes élèves parviendront à déchiffrer les cartes. CARTES EN COURBES DE NIVEAU d'abord, en HACHURES aussi qui « parlent » davantage aux yeux. Commence par les cartes de la région. Tes enfants prendront plaisir à reconnaître leur village, la forêt qui le borde, la rivière qui l'arrose. Ils en partiront en suivant du doigt des routes déjà parcourues qui les mèneront à des pays aux noms familiers. C'est un facteur affectif à ne pas négliger.

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* II faudrait que tu possèdes une carte à petite échelle (1/10.000°) de la région et en courbes (ou en hachures). Tu peux en partant de la carte de France au 1/50.000" (en couleurs) ou de la minute de la carte d'Etat-Major au 1/40.000° établir par agrandissement (aux carreaux ou au pantographe) une représentation de la région qui t'intéresse. * A l'aide des cartes en courbes fais procéder à des COUPES TOPOGRAPHIQUES (n'oublie pas qu'il faut exagérer l'échelle des hauteurs pour mieux figurer le relief). Ces coupes se traduisent par des PROFILS qui matérialisent les courbes de niveau. * Tu passeras ensuite à la lecture de CARTES USUELLES. Puis-je te signaler que la carte insérée dans les calendriers des postes — que tes élèves se procureront à bon compte — est à la fois maniable et d'une lecture facile (1). Il est indispensable aussi que nos futurs touristes sachent se servir des cartes routières. Quelques exercices sur cartes Michelin ou Taride les familiariseront avec les distances, l'orientation et les signes conventionnels. * Sur les CARTES MURALES SCOLAIRES la notion de relief n'est pas toujours très apparente. Bien des détails ont été faussés et le souci de' la présentation en a fait supprimer beaucoup d'autres. Il est à peu près impossible à un enfant de se faire une idée de la réalité en partant de ces cartes si on ne prend soin d'éclairer les détails à l'aide de gravures ou de photographies. (Il serait préférable, je pense, d'utiliser des cartes en relief obtenues à partir de reproductions photographiques de plans en relief de la France). Ces mêmes cartes murales relatives à la vie économique (agriculture, industrie, commerce), couvertes d'inscriptions en gros caractères, véritables fourretout géographiques sont pratiquement inutilisables. * Un planisphère est indispensable, ne serait-ce que pour fixer dans la mémoire des enfants l'aspect des différents continents et dans les rapports de surfaces existant entre les différents pays. Sinon ils s'imagineraient facilement l'Afrique à l'échelle de la France ! Oh ! je ne prétends pas qu'ils se feront une idée exacte des immensités terrestres ! Cela dépasse leur expérience. (Nous nous les imaginons nous-mêmes difficilement.) Mais ils auront une plus juste idée des proportions.
(1) Un album complet France et Colonies est édité à un prix avantageux par les imprimeries Oberthur à Rennes.

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* Le globe terrestre rétablit la vérité que la carte avait légèrement déformée. Il est le point de départ d'une foule d'observations intéressantes : prédominance des mers sur les terres (particulièrement dans l'hémisphère sud), situation des continents par rapports les uns aux autres, détroits, mers intérieures, courants marins, etc... Tu montres les pôles, l'équateur, les méridiens, les parallèles, les zones climatiques et comment chaque continent passe successivement du jour à la nuit. (Je te signale charitablement que tu ne parviendras pas à expliquer aux enfants le mécanisme des saisons même au cours de fin d'études et qu'il est parfaitement vain de t'entêter). SAVOIR EXPLOITER LA CARTE L'art, c'est de faire •« découvrir » la carte à tes apprentis géographes. Dans ce sens de nombreux exercices sont possibles en partant de cartes à différentes échelles. Je n'en cite pour exemples que quelques-uns : * Apprends-leur à orienter la carte à l'aide d'une boussole (ou d'une montre). A situer le village : sur une carte à petite échelle d'abord puis sur une carte à grande échelle, puis sur .le globe (approximativement). * Qu'ils calculent, à l'aide de l'échelle : les distances entre localités (à vol d'oiseau, par route, par chemin de fer) les dimensions approximatives de la France, celles des pays voisins. Sur le globe, la dimension des continents, des océans, des mers. Et aussi la latitude et la longitude d'un point. * Qu'ils apprennent à déterminer l'altitude à l'aide des courbes de niveau et des points cotés. * Un exercice simple consiste à faire suivre un itinéraire sur la carte d'EtatMajor en indiquant les accidents de terrain rencontrés, les villages, forêts ou ponts traversés, etc.., Petit à petit, réunissant les observations faites, interrogeant par ci, suggérant par là, tu mets tes écoliers à même de découvrir les rapports qui existent entre : — Le relief et l'hydrographie : ce n'est pas par caprice que la Seine fait des méandres, que ,1e Rhône change brusquement de direction devant le mur des Cévennes. Ces remarques en déclenchent une foule d'autres et on en arrive à reconstituer l'histoire de chaque cours d'eau dévalant d'abrupts versants ou jaillissant paisiblement à flanc de coteau; creusant les plateaux

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calcaires, coulant à fleur de terre sur les terrains granitiques, s'étalant libre et large dans la plaine, détruisant ici pour reconstruire là-bas, cherchant passage aux points les plus bas, véritable niveau d'eau géographique. Et combien d'autres observations à faire sur le régime des eaux, leur origine, la cause des crues, etc... — Le relief, le climat et la végétation : les observations locales aideront à la lecture de la carte : pourquoi certains versants sont-ils arrosés et verdoyants alors que les versants opposés sont secs et incultes ? Pourquoi cultive-t-on la vigne sur tels coteaux et non sur d'autres ? Pourquoi de la neige sur la montagne et de la pluie dans la plaine ? Quelle est l'origine des vents régionaux ? etc... — Le relie], le climat, les Habitations, les groupements humains. Pourquoi la maison provençale a-t-elle un toit plat et peu d'ouvertures vers le Nord-Ouest (mistral) -alors que le chalet basque est coiffé d'un toit en pente rapide ainsi que le chalet montagnard^ et la maison lorraine ? Tu feras constater que dans les régions granitiques ou argileuses les maisons sont dispersées alors que dans les régions calcaires elles se serrent en villages compacts autour des points d'eau. Que les grandes villes sont nées au confluent de deux cours d'eau, au fond des rades abritées, en des lieux faciles à défendre (île, plateau escarpé), aux points de passage (embouchure des rivières, vallées). Que les régions très peuplées du globe sont les zones d'altitude .moyenne (communications faciles) dans les régions au climat doux (pays tempérés, pays de moussons). - Relief et vie économique : Les voies de communications suivent les vallées. Les migrations saisonnières sont indirectement causées par le relief. Les grandes industries s'installent aux endroits où elles peuvent utiliser à bon compte la force motrice des cours d'eau, ou au centre des plaines productives. - Relief et vie sociale : Le relief a une influence profonde sur les mœurs, les coutumes, le travail et même sur les opinions politiques qui varient souvent avec le régime de la propriété foncière. Peut-être n'iras-tu pas jusque-là même avec tes grands élèves. N'exagère pas dans ce sens. Certains géographes n'ont pas craint d'affirmer que le sol modelait l'homme. C'est peut-être un peu osé, en tout cas difficile à prouver. * II suffira de faire comprendre à ces enfants que la carte est, pour qui sait la déchiffrer, la physionomie fidèle du pays.

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Insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas là du visage immuable d'un monde figé dans sa forme définitive. Que le milieu géographique subit des transformations lentes mais incessantes. Un peu d'histoire géographique éclairera l'étude de la carte : formation géologique, actions des agents naturels, des glaciers, des cours d'eau... Tu t'aideras si possible d'observations directes ou de photographies. (L'action des glaciers est particulièrement saisissante sur vue aérienne). Tu pourras ainsi expliquer les formes du relief : massifs jeunes ou anciens, plateaux, seuils, plaines. Tiens-t'en aux faits établis et garde-toi de formuler de chimériques hypothèses. L'Atlantide n'est peut-être qu'une fable ! * Naturellement au cours de-tous ces exercices tu procèdes le plus possible par comparaisons. Tu rapportes chaque fait incriminé -au milieu connu, tu essaies de concrétiser, tu transposes les continents à l'échelle du village. LA GÉOGRAPHIE PAR L'IMAGE L'image complète la carte et supplée à l'observation directe qui est le plus souvent impossible. L'idéal serait de pouvoir présenter aux enfants une gravure représentant chaque point de la carte étudiée. Tu peux réunir, pour chaque région, quelques images caractéristiques du relief, de la vie économique ou sociale. Tu les utilises de concert avec la carte. Celles relatives au relief sont particulièrement précieuses. Elles permettent de nombreuses comparaisons entre régions ': ainsi tu montreras côte à côte des photographies de dunes de la Mer du Nord, de la côte sableuse des Charente, des falaises du Pays de Caux, des rochers de la Bretagne et ce sont ces contrastes qui, frappant l'imagination des élèves, leur -feront comprendre, mieux que par des mots ou des croquis, les différences existant entre les divers types de côtes. Tu pourras utiliser le même procédé pour éclairer les termes : rivière navigable (Seine); fleuve irrégulier (Loire); montagnes jeunes et vieux sommets ; plaine fertile et terres incultes ; zone glaciale, zone tempérée, zone tropicale, etc... * Préfère les vues aériennes. Elles sont plus près de la carte, plus schématiques, moins encombrées de détails. Il existe dans le commerce de bonnes collections de gravures (voir partie documentaire). Le choix doit en être fait en fonction du fait géographique à étudier. Chaque image doit représenter bien nettement un détail caractéristique. Méfie-toi des paysages touffus : l'attention de l'enfant ne va-t-elle pas se perdre dans de menus détails : une vache qui paît, une cheminée qui fume, un toit rouge qui brille ?

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Pour exploiter à fond, rédige un questionnaire qui accompagnera chaque gravure. Des appareils de projection, genre cartoscope, te permettront d'agrandir de simples cartes postales jusqu'à en faire une image pouvant être étudiée en commun. Il existe aussi, dans cette branche, de très bons films fixes ainsi que différentes vues sur verre-ou documents transparents. Les « documentaires » du cinéma sont difficilement utilisables. LES GRAPHIQUES servent à concrétiser les notions par trop abstraites. A notre époque où les statistiques sont devenues l'arithmétique courante de la vie économique et sociale, il faut bien y habituer les enfants. Tu traduis donc les nombres par des dessins suggestifs : épi de blé, grappe de raisin, sac de farine, tonneau de yin, cheval, vache, tas de charbon, balle de coton, etc... aux proportions diverses, qui représenteront la production française et permettront des comparaisons avec les productions étrangères. A tes grands élèves, tu peux faire tracer les courbes de production, courbe des naissances, des décès, pyramides des âges... Ces façons de représenter les grandeurs sont préférables aux figures géométriques (carré, secteur, cercle) qui demeurent lettres mortes pour les enfants. Là encore tu pars du connu : les premiers graphiques qu'établiront tes écoliers seront ceux de l'accroissement de la population du village ou du poids des récoltes, ou des têtes de bétail. Mais restes-en aux grandeurs qui permettent d'utiles comparaisons. Dire qu'il y a en Asie 26 habitants au km.2 ne correspond à rien de réel (le plateau de Pamir est désert alors que la Chine océanique est surpeuplée). Laisse donc aux fanatiques le soin de traduire la géographie en chiffres. LA GÉOGRAPHIE PAR LES TEXTES : je te dirai bien sincèrement qu'il est très difficile de trouver des textes, même courts, qui soient accessibles aux enfants. Tout l'art d'un Brunhes, d'un De Martone, d'un Demangeon ne parviendront pas à faire imaginer à l'enfant ce qu'il n'a point vu de ses yeux. Il faudrait que le texte s'appuie sur une gravure, ce qui est réalisable. * Les « lectures géographiques » apportent bien des détails sur le climat, les cultures, la végétation, la vie des habitants, les coutumes des pays lointains. Mais tu t'en tiens aux récits dignes de foi. Surtout ne verse pas dans le roman.

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QUELQUES REMARQUES * N'oublie pas, quand tu entreprendras avec tes élèves une étude géographique, de faire dégager, avant toute chose, le trait caractéristique qui donne a la région étudiée sa personnalité propre. C'est souvent de là qu'il faut partir pour expliquer la vie du pays. Exemples : Région du Nord : plaine fertile — présence d'un bassin houiller d'où vie agricole d'une part, industrielle de l'autre. Alpes : dominante, la montagne inculte, inhospitalière. Vie concentrée dans les vallées. Seul l'élevage est possible (alpages). Plus tard naîtront les industries électro-chimiques. Et la vie en Angleterre n'a-t-elle pas ; été profondément influencée par le fait que c'est une île ? * Ne te laisse pas entraîner à caricaturer les mœurs des nations étrangères. Parle de nos voisins avec cordialité, comme si nous devions, demain, leur tendre la main. Nous sommes bien chez nous, nous aimons nos terres, nos-forêts, notre ciel, nous sommes fiers de notre passé et de notre gloire présente c'est entendu, mais il y a aussi chez nos voisins des sites pittoresques et de grands esprits. Ne crains pas de le dire à tes enfants et de leur confier que nous ne sommes séparés des, autres hommes que par de ridicules querelles de murs mitoyens et par d'hypothétiques frontières. C'est un plaidoyer modeste pour une future confraternité humaine. * Par un soir sans nuage apprends à tes enfants le nom des principaux astres et des constellations. Dis-leur quelques mots de ce monde mystérieux des planètes, de ces espaces stellaires-qu'aucune échelle terrestre ne permet de mesurer. C'est encore de la géographie, peut-être la géographie de demain.. . RÉALISATIONS PRATIQUES * POUR TRACER UN PANORAMA : installer sur un-chevalet (ou un simple pied de bois) un cadre portant une plaque de verre. à vitre (ou mica ou fort papier transparent) sur laquelle on dessine directement, par transparence (crayon .à écrire sur le verre ou encre ou blanc d'Espagne), les grandes lignes du. paysage qui tient dans le cadre. La plaque de verre peut être remplacée par un quadrillage en ficelle fine ou fil métallique qui permet par comparaison ' une reproduction aux carreaux sur une feuille de papier. Le même exercice peut être exécuté en classe sur une grande vue affichée au tableau ou même sur une simple carte postale. Il habitue les enfants à dégager les grandes lignes du relief.

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* PLAN EN RELIEF : (1) Si tu te bornes à la région environnante, procure-toi de préférence une carte en courbes au 1/10.000 (service géographique de l'armée). Tu peux agrandir une partie de la carte au 1/50.000 mais c'est un travail assez long qui nécessite l'emploi d'un pantographe. Le découpage est plus rapide si tu disposes de 2 cartes semblables. Tu découpes sur l'une suivant les courbes paires sur l'autre suivant les courbes impaires (les marquer auparavant en rouge et en bleu). L'avantage du procédé est de faire réaliser une économie appréciable de carton. Tu-découpes d'abord la carte et tu appliques le découpage obtenu sur la feuille de carton. Ne colle l'une sur l'autre qu'après découpage (en cas de fausse manœuvre la carte n'est pas abîmée). Logiquement l'épaisseur du carton devrait être à l'échelle. C'est-à-dire, pour des courbes tous les 10 mm. au i/io.ooo le carton devrait avoir 1 mm. Dans la pratique on multiplie par 2 ou 3 pour donner davantage l'idée du relief surtout pour des régions peu accidentées. Dans les régions de montagne on peut respecter les proportions. Pour faire disparaître les escaliers, coule 'du plâtre semi-liquide après avoir « mastiqué » les dénivellations au plâtre également. Mais le plâtre se craquelé rapidement et je te conseille, ce petit travail terminé, 'de réaliser un moule en creux qui te servira -à fabriquer d'autres plans tout en plâtre cette fois. Tu places donc le plan primitif au fond d'une caisse après l'avoir enduit d'un vernis spécial qui empêchera l'adhérence. Tu coules du plâtre dans la caisse et tu démoules dès séchage. Le moule à son tour enduit de vernis est ainsi prêt à servir. Sur le plan obtenu tu peux coller la carte préalablement .mouillée à laquelle tu fais épouser les détails en distendant légèrement le papier. Tu meubles en rehaussant de teintes claires (au pinceau ou par vaporisation). Sur carte à petite échelle les bois peuvent être représentés par de la sciure teintée en vert, les maisons par des taches rouges ou de petits parallélépipèdes en cartons, bois ou plâtre, etc... * Découpe une carte de France dans du carton fort ou du contreplaqué. Tu pourras en faire tour à tour une carte agricole, commerciale, industrielle en utilisant pour la garnir divers échantillons de plantes (épis de blé, de seigle, de maïs, feuille.de vigne, etc...), des silhouettes d'animaux découpés (chevaux, vaches, moutons...), des étiquettes venant de divers produits (beurre, fromages, Champagne, vins...), des thermomètres en carton, des bateaux
(1) L'Institut Géographique National, 107, rue de la Boétie, vend des cartes en relief de certaines régions.

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(ports), des trains (gares, grandes lignes), des avions (aérodromes) découpés dans du carton, etc... Le tout est fixé à l'aide de punaises sous des étiquettes indiquant les noms de villes et de régions. Sur l'envers de la même carte, tu colles les provinces (découpées dans une vieille carte), au fur et à mesure de leur rattachement à la France au fil des leçons d'histoire. Tu peux aussi fixer autour des gravures reliées par une flèche en papier à la région représentée. (Par exemple pour l'étude des côtes : Cap. Gris-Nez, falaises du pays de Caux, Pointe St Mathieu, etc...). * Dessine sur le plafond de la classe une rosé des vents qui te sera utile pour de nombreuses leçons. * Les maquettes en carton sont des plus faciles à réaliser : maquettes de maisons régionales, maquettes de châteaux, de cathédrales dont on trouve des reproductions assez exactes dans le commerce (1). On peut d'après gravures ou photographies reconstituer sur carton et découper les costumes régionaux. * Les collections de cartes postales ou de timbres-postes donnent à l'enfant une idée de la physionomie des pays étudiés. Il est donc préférable de les grouper par régions. * Les jeux éducatifs instruisent tout en intéressant. Exemples : puzzles géographiques (départements), lotos, mots croisés, cartes lumineuses (une pile permet d'allumer une petite ampoule en enfonçant une fiche à l'endroit voulu : ville ou région. * Les exercices de cartographie sont à la fois un moyen d'acquisition et de contrôle. L'enfant ne doit ni copier ni calquer les croquis. Une reproduction à l'aide d'un quadrillage ou lignes de construction a l'avantage de laisser dans la mémoire le souvenir des traits généraux. Faire compléter un croquis muet est un excellent exercice. Les timbres géographiques en caoutchouc qu'on trouve dans le commerce se prêtent à de nombreuses et faciles combinaisons de ce genre. * La correspondance avec des écoliers d'autres régions ouvre des horizons nouveaux à nos petits villageois. Fais-les correspondre avec de petits coloniaux ou avec des écoliers belges, luxembourgeois, suisses ou canadiens. Je ne connais pas de moyen plus vivant pour intéresser nos élèves à la vie de pays étrangers.
(1) Editions du Pélican Blanc, 12, rue Duphot, Paris (1"). Constructions « Ingénia » et Maisons Rurales Françaises.

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* Utiliser les événements quotidiens pour aider tes ouailles à découvrir le monde. Un avion commercial survole régulièrement le village. D'où vient-il ? Où va-t-il ? Où fait-il escale ? Le journal annonce que la bataille fait rage en Chine, que des attentats ont été commis en Indochine, que le Président de la République se rend à Dakar, qu'une expédition part pour le pôle Nord... Profites-en pour faire chercher ces pays sur la carte et pour en dire quelques mots. Lis ou fais lire les redits d'explorateurs, de journalistes, d'écrivains. * Enfin et surtout fais constituer une monographie de la commune qui, jointe à la monographie historique, composera une histoire complète du village (1).

(1) Consulter « La géographie et l'histoire locales de .J. Cressot et A. Troux (Bourrelier).

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Apprendre à dessiner
L'Art seul donne du prix à la vie. A. FRANCE. On ne peut avoir de talent si l'on n'est pas bon. P. MORAND. RARE sont les classes où on enseigne effectivement le dessin. Les maîtres et les professeurs que j'ai connus ou dont j'ai gardé mémoire étaient des virtuoses mais ne savaient pas mettre leur art à la portée des enfants. Par manque de temps ou manque d'aptitudes ou les deux à la fois, on néglige le dessin dans nos classes. C'est le parent pauvre de l'école primaire. Pourtant le dessin est d'une utilité incontestée. C'est une sorte d'illustration de la pensée. C'est aussi une occasion de mieux regarder les choses et d'en-pénétrer le sens et la poésie. C'est parfois un délassement. Au delà de l'école primaire ce peut être un art. N'as-tu regretté de ne pouvoir fixer sur le papier telle image ou telle scène ? Car le goût du dessin est très vif chez les hommes ce qui explique la popularité des artistes. Et le dessin n'est-il pas un des arts les plus primitifs ? L'enfant aussi aime dessiner. Dès qu'il sait tenir un crayon, il griffonne. Ne contrarie pas ce penchant. Fournis le bambin de papier, de pinceaux et de couleur. Aide, encourage, guide-mais discrètement. Laisse-le choisir ses modèles. C'est à cet âge qu'on prend goût au dessin... ou qu'on y renonce pour la vie. Ne te mets pas maladroitement en travers d'une vocation précoce.

* ** Loin de moi l'idée de traiter d'un cours complet de dessin. Je manque de compétence. Il existe d'excellents ouvrages et des auteurs plus qualifiés. Je me contenterais de faire quelques remarques susceptibles de t'éviter des erreurs de début.

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LE DESSIN LIBRE C'est le premier moyen d'expression de l'enfant. Laisse tes marmots du cours préparatoire gribouiller à leur aise et se raconter ainsi quantités de petites histoires. Contente-toi de faire, familièrement, quelques remarques sur les très grosses erreurs d'observation. Surtout n'ironise pas, tu tarirais la source. * Munis tes jeunes artistes de pinceaux et de couleurs que tu peux fabriquer toi-même, à bon compte. * Le pinceau est plus souple que le crayon, il se prête mieux aux exigences des débutants. Le dessin libre doit être pratiqué durant toute la scolarité. Les dessins faits à la "maison ne sont pas les moins intéressants.1 Sans contrainte, sans horaire, sans « sujet » obligatoire l'enfant-donne libre cours à son imagination ou observe à loisir, * Encourage-le à constituer un petit album individuel. Et contente-toi de quelques remarques plutôt suggestives que destructrices... Le dessin libre est souvent un dessin de mémoire : petites scènes vues ou vécues dans la rue ou à la maison. Comme tel il cultive la mémoire des formes indispensable à qui veut dessiner. C'est aussi un test et l'enfant y révèle son caractère et ses aptitudes. Un anormal est pratiquement incapable de meubler un dessin. LE DESSIN D'OBSERVATION * Jusqu'au cours moyen tu n'es pas exigeant. Tu ne demandes qu'une copie, à peu près conforme d'objets très simples représentés à deux dimensions seulement. Tu préviens, par quelques remarques, les erreurs de proportion. Les sujets sont choisis dans l'entourage de l'enfant : une feuille, une fleur, un fruit, un' jouet, un petit outil, etc... Que chaque enfant ait son modèle, posé bien à plat sur la table. * Laisse colorier, de préférence au pinceau. Tâche d'obtenir qu'on procède directement par surfaces entières plutôt que par traits. C'est une excellente habitude à prendre et je te déconseille le « dessincontours » trop schématique et qui traduit mal la réalité. * A partir du cours moyen, il est nécessaire d'inculquer à tes élèves quelques notions élémentaires de perspective. Non sous forme d'un cours théorique et abstrait, mais en partant d'observations concrètes.

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Ainsi tu as représenté au tableau une route bordée d'arbres ou, mieux encore, tu y as fixé une photographie ou une gravure représentant une telle route. Après avoir fait constater que le dessin paraissait conforme à la réalité, tu conduis à remarquer que les bords de la route se rapprochent en s'éloignant, . que les arbres ( ou les poteaux électriques tout en restant verticaux sont de plus en plus petits à mesure que la distance grandit. Tu prolonges les bords du trottoir, les lignes qui joignent le faîte des arbres. On obtient le point de fuite. Repartant du point de fuite, tu peux, à côté, reconstituer grossièrement, au grand ébahissement de tes élèves, les détails de la gravure. Tu passes à quelques exercices pratiques : un râteau vu de champ permet .une excellente application du principe découvert. Suivant que tu te mets plus ou moins obliquement par rapport à l'œil, le rapport des grandeurs changent. Vu de face le râteau s'inscrit dans un rectangle parfait. En oblique, les dents les plus éloignées paraissent les plus petites et le rectangle devient un trapèze. Partant d'autres objets, tu fais remarquer que les lignes situées au dessus de l'œil « descendent » tandis que celles situées au-dessous « remontent » même lorsqu'il s'agit de lignes courbes. * Tu passes ensuite aux surfaces : une porte d'armoire placée plus ou moins en oblique livrera les secrets de la perspective. Un livre ouvert permettra d'intéressantes observations : suivant que le regard arrive par le plan, bissecteur ou qu'un des plans du dièdre formé est plus ou moins oblique. Naturellement tu ne mêles à tes observations aucune formule géométrique. Tu te bornes à faire constater puis appliquer les règles ainsi déduites à des exemples concrets. * C'est par le truchement d'un plumier d'une boîte à craie ou à fiches que tu étudieras les effets de la perspective sur les volumes. Quelques séries d'objets sont nécessaires. Distinguons : — le groupe prisme (boîte). — le groupe cylindre (boîte ronde, tuyaux). — le groupe cône (abat-jour). — le groupe sphère (ballon, orange). Tu les fais voir sous différents angles. Puis tu choisis des objets aux formes plus complexes : un maillet (2 cylindres), une toupie (demi-sphère et cylindre), un entonnoir, un pot de fleur, un sceau à charbon, un champignon, etc... * Remarque, en passant, que tous les objets usuels peuvent s'inscrire dans un des 4 volumes ci-dessus. Le tabouret, si difficile à équilibrer, tient dans un prisme.

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Je sais bien que les instructions officielles disent : « Aucune pratique géométrique ne devra s'interposer entre l'enfant et l'objet naturel qu'il dessine ». Comment guider l'enfant, comment lui faire comprendre la cause des erreurs qu'il commet ? De lui-même il ne remarque pas ces détails de perspective. Ne trouve-ton pas dans les œuvres des .Anciens (Egyptiens, Assyriens) de grossières erreurs ? Partir d'objets naturels certes, mais donner à l'enfant les moyens de se corriger lui-même. Ceci entendu, fais en sorte que chacun soit à même de bien observer le modèle. J'ai toujours préféré les modèles individuels que les élèves apportent de chez eux : clés, cadenas, petits outils, fruits, fleurs, feuilles, insectes, etc.... v Si tu as recours à des modèles dessinés en commun, répartis tes élèves par petits groupes installés chacun autour d'un « sujet » bien visible. Rien né t'empêche de donner à chaque groupe un objet différent. * Veille aux détails d'exécution suffisamment grand dans la feuille. plans. Un volume est formé d'un ensemble de surfaces plus ou moins éclairées et non de traits. La gouache, le fusain sont préférables au triste crayon gris. * Fais dessiner directement sur papier teinté. A défaut de papier Canson, tu utilises l'envers des papiers peints. * Fixe au mur ou sur le chevalet une feuille de papier ou tin carré d'étoffe sur lequel l'objet à représenter se détachera plus nettement. * Choisis des modèles que les enfants aiment dessiner (tu peux prendre leur avis) et en concordance avec la saison ou les leçons étudiées. Les groupes d'objets peuvent éveiller certaines idées et créer un courant affectif suffisant pour que l'enfant sente naître le désir de les représenter. Ainsi ils mettront plus de cœur à représenter un arrosoir, une paire de sabots et tin chapeau de jardinier évocateurs de travaux printaniers, qu'un de ces éléments isolé. * Aux beaux jours ne crains pas de te transporter avec tes élèves devant -une église, une vieille demeure, un monument, une rue ou un panorama. * Réserve un panneau pour l'exposition des meilleurs dessins qui sont autant de modèles et d'encouragements. : que le dessin soit bien centré et

* Pas de dessin « fil de fer ». Les ombres, les parties colorées se traitent par

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LA DÉCORATION II ne s'agit bien entendu que de petits arrangements décoratifs destinés à former le goût de l'enfant, à le rendre expert dans l'agencement des motifs et le mariage des couleurs. Il n'est pas question de lui demander un travail d'artiste qui dépasse ses compétences. Imaginer des motifs de décoration pour.une étoffe, un meuble, un vase demande une certaine, expérience et pas mal de métier. Il faut aussi tenir compte des exigences de la matière première. Ne sois donc pas trop ambitieux. * Commence par des exercices simples avec les petits : composition de petites frises à l'aide de graines teintées, de coquillages, de confettis, d'éléments géométriques simples découpés dans du carton. Ces arrangements peuvent être faits sur un petit quadrillage, puis reproduits sur le papier au crayon de couleur ou au pinceau. Des silhouettes découpées dans du "papier de couleur et collées sur un fond clair forment une frise ou un papier peint. * Les modèles sont ceux de la nature : fleurs, feuilles, animaux, mais simplifiés pouf les besoins dé la cause. Le pochoir permet une reproduction rapide du motif choisi. *La décoration des petits objets réalisés au cours des séances de travail manuel sera une initiation. * Fais dessiner des lettres de tous genres de l'alphabet gothique à la lettre moderne. C'est un exercice d'une grande utilité pratique. * Restaure dans ta classe, le goût de l'enluminure. Orner les lettres, illustrer les textes de rédaction, les contes, les fables, à l'aide de petits dessins naïfs présente un double avantage : intéresser l'enfant au texte et lui donner le goût du dessin. Tu verras le plaisir que prendront tes élèves à décorer leurs cahiers. Aux croquis scientifiques, historiques, géographiques, viendront s'ajouter des dessins imaginés et exécutés par l'enfant lui-même. II aimera ces cahiers-albums et s'attachera à en soigner la présentation. * Montre l'exemple en apportant à la décoration de la classe un soin particulier.

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LE DESSIN GÉOMÉTRIQUE
C'est le côté utilitaire du dessin. S'il ne relève pas de l'art proprement dit, le croquis coté donne à l'élève des habitudes de soin, d'ordre, d'exactitude, de sobriété même. La réduction à l'échelle, la mesure des cotes sont des exercices rebutants qui demandent une certaine expérience. Tu ne les aborderas qu'à la fin de la carrière scolaire. Habitue d'abord tes élèves à représenter un objet simple vu •sous ses différentes faces (boîte, livre, encrier, marteau...). De petits sujets d'abord reproduits grandeur nature. Puis de plus grands, réduits au 1/3 ou au 1/4 de leurs dimensions. Tu présentes ensuite le problème par son côté ^pratique : on veut faire fabriquer un objet, comment le représenter sur le papier pour que l'artisan puisse exécuter le travail suivant la forme voulue et aux dimensions exactes ? La mise au point n'est faite qu'après quelques ébauches. C'est, au fond, la raison d'être du croquis coté : concrétiser un objet qui n'existait qu'en imagination. Technique ou délassement, le dessin n'est pas un luxe. Il a sa place auprès des autres disciplines et tu lui devras bien des petites joies qui te paieront au centuple du temps que tu lui auras consacré.

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Tu leur apprendras les bons vieux chants de chez nous
— « Ah ! comme les vieux airs qu'on ' chantait à douze ans Frappent droit dans -le cœur aux heures de souffrance. » A. DE MUSSET

IL y a deux catégories d'enseignants : ceux que leur bonne fortune a doté d'une oreille juste ou d'un professeur dès leur jeune âge (ou des deux à la fois) et... les autres, qui doivent à leur mauvaise étoile de chanter faux et de n'être point sensibles au demi-ton. . Aux premiers je n'apprendrai pas grand-chose, n'étant moi-même qu'un modeste exécutant. Si tu appartiens à la seconde catégorie, camarade, je compatis à ton infortune, parce que j'ai commencé, comme toi, par subir les railleries des « initiés ». Pourtant, comme toi, je comprenais et aimais la musique, ce qui finalement — joint à la nécessité pressante de l'enseigner — m'a conduit à cultiver cet art. Crois-moi, l'oreille et la voix s'éduquent. Certes, tu n'atteindras jamais à la maîtrise d'un Caruso, d'un Paganini ou d'un Paclerewski. Mais il est relativement facile (sauf infirmité) de chanter juste et de jouer passablement d'un instrument à sons fixes. Je te conseillerai les deux, l'un aidant l'autre. C'est une question d'exercices et de patience surtout quand il s'agit d'une vocation tardive. Tu n'oses t'aventurer seul devant tes élèves ? Comme je te comprends ! Tu ne risques pas grand chose si tu t'accompagnes d'un instrument. Je connais descollègues qui ont recours à la mandoline, à l'accordéon et même au modeste pipeau. Je te conseille le guide-chant qui est maniable et ne demande aucune aptitude particulière. Tu te familiariseras bien vite avec ce fidèle auxiliaire et tu seras surpris après moins d'une année d'exercices, de ne plus détonner. * **

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* Tu partiras de chants simples : pour tes élèves et pour toi. Le folklore te fournira d'airs populaires qui plairont aux enfants puisque le peuple les a consacrés (1). Quel que soit le chant il faut que les paroles gardent un sens. Pas de mièvrerie, ni de grandiloquence. Pour les enfants — comme pour le peuple— un chant est une histoire en musique. D'où le succès de la romance et de chants tels que « -II était une bergère » et « Trois jeunes tambours ». * Plus tard tu aborderas les grands musiciens «n extrayant de leurs œuvres ce qui peut convenir à cet âge. Tu n'as que l'embarras du choix. Parfois l'un d'eux s'est inspiré d'un grand écrivain. Tu es aux confins de l'art. Ainsi Schumann, Berlioz, Liszt, puis Gounod composèrent d'après le Faust de Goethe. L'Arlésienne de Bizet fut inspirée par l'œuvre de Daudet et Mireille par celle de Mistral. Il en est de même de Rigoletto (Verdi et Victor Hugo), de Thaïs (Massenet et A. France), etc. Certains auteurs scolaires ont fait un choix heureux parmi ces œuvres (i). .Mais ne te laisse pas prendre aux airs faciles, aux niaises rengaines scolaires. * ** * Tu procèdes par audition. Tu apprends toi-même le chant de façon à pouvoir le répéter sans hésitation en t'accompagnant au guide-chant. Après en avoir commenté le texte tu fais chanter phrase après phrase. — On suit les paroles des yeux pendant que tu joues. — On les fredonne à voix basse. — Puis on s'essaie à chanter à pleine voix. Qu'on prononce bien, qu'on, respecte la mesure, qu'on respire au moment voulu, qu'on ouvre bien la bouche, qu'on place bien la voix (pas de son nasal ni guttural). Pas de discordants reports de voix. Le secret c'est de chanter naturellement, sans forcer. Quelques vocalises mettront ton auditoire en voix. * A mesure que tu étudies chaque phrase tu t'efforces de faire traduire le texte selon les intentions de l'auteur et du
(1) cf. Anthologie du chant scolaire et post-scolaire. Séries I, II et : III. Editions Heugel, 2 bis, rue Vivienne", PARIS. (Cours moyen et fin d'études).

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musicien. Le rythme t'aide : on ne chante pas une marche comme une berceuse. Mais les nuances sont beaucoup plus difficiles à traduire : les « piano » et les « forte » ne suffisent point. Il y a aussi l'intonation, les inflexions de voix qui restituent leur valeur aux paroles et- lient les sons aux mots : c'est tout un art et comme tout art il ne s'élabore qu'au prix d'exercices pénibles et répétés. Pense aux professionnels qui passent leurs journées à s'exercer. Tu ne vises pas à la perfection. Tu désires simplement que tes enfants traduisent les sentiments que leur inspire la chanson, qu'ils la « sentent, ». .. Interpréter un chant c'est lui donner une âme. Si tu négliges ce côté artistique, ta classe psalmodie ou s'époumone sur des rengaines. Peut-être ces chants peuvent-ils être mimés ? Le geste est souvent plus éloquent que l'expression. De nombreux chants populaires sont des airs à danser et à les entendre les jambes remuent d'elles-mêmes. Pourquoi n'associerais-tu pas la musique et la danse à l'heure de la gymnastique ? Quelques instruments rudimentaires (cymbales, grelots, tambourins, triangles) aident à donner de la « couleur » à certains morceaux. Les chœurs à plusieurs voix confèrent au chant une saisissante ampleur. Mais peut-être est-ce demander beaucoup à tes petits villageois qui n'en sont qu'à l'âge des comptines. * ** Quand aborder le solfège avec ces enfants ? Très tôt si l'on en croit les résultats obtenus dans certaines écoles maternelles. Pas de théories, rien d'abstrait. Tu pars d'un chant connu. Au dessin musical de la phrase correspond des not&s que tu nommes puis fais chanter sur l'air de la chanson sans te préoccuper d'abord de leur valeur, tes chanteurs respectant instinctivement la cadence que tu indiques en battant la mesure. Tout en allant, de remarques en comparaisons, tu feras découvrir le solfège. Il existe nombre de bons ouvrages où on étudie simultanément le chant et le solfège (1). Tu objecteras qu'une étude systématique serait plus rationnelle et plus rapide. C'est possible. Mais elle s'accorde mal avec nos méthodes. Nous voulons commencer tôt et ce n'est pas à six ans qu'on peut jongler avec les soupirs et les doubles croches. Notre but n'est pas de fabriquer des virtuoses mais de donner à ces enfants des rudiments de culture musicale.

1) cf. Le livre à chanter de Villatte. Lemoine éditeur. 294

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Si une étude plus méthodique est entreprise plus tard, la tâche du professeur n'en sera que facilitée. * Si tu te sens assez sûr de toi, si tes élèves sont assez nombreux, fais chanter à plusieurs voix. Le canon est un exercice intermédiaire facile. Un chœur à deux voix n'a rien qui puisse t'effrayer. Il en est de très simples que tes élèves prendront plaisir à chanter et qui sont excellents pour l'éducation de l'oreille. * Peut-être te décideras-tu à monter un petit orchestre ? C'est d'autant plus facile que tu obtiendras dès le début l'adhésion enthousiaste des enfants et des familles. Il faut un instrument de base. La modicité des ressources scolaires t'obligeras à choisir entre le fifre ou le" pipeau. Ils ont tous deux le défaut de n'être pas absolument justes. La flûte douce serait préférable mais elle est d'un prix plus élevé. Les débuts sont difficiles. Les petits doigts ne sont pas très souples. Aux plus maladroits tu confies un tambour, des cymbales, des grelots, instruments qui ne demandent pas d'aptitudes particulières. Les premiers obstacles franchis, que d'exercices féconds, que de joies et d'enthousiasme et aussi quel succès à la fête scolaire de fin d'année ! * ** * As-tu pensé à l'aide que t'apporterait un phonographe ? Il peut, à ta place, apprendre des chants aux enfants. Il existe des disques d'enseignement du chant (voir bibliographie). Réalisés avec l'aide de chanteurs professionnels ou d'enfants particulièrement doués, ils sont pour tes élèves un modèle sans équivalent et, de plus, toujours à tes ordres. Veille à ce que le phonographe ne trahisse pas le disque. Un simple tourne-disque branché sur l'amplificateur de ton poste de T.S.F. suffit à une audition honnête. * C'est seulement par les disques que tu pourras initier les enfants à la grande musique. Commence par des choses simples. Certains morceaux classiques sont presque des onomatopées ; ainsi le « Vol du Bourdon » et « Shéhérazade » de Korsakoff ; le « Carnaval des animaux » de Saint- Saëns; Feu d'artifice de Stravinsky; la « Marche Hongroise » (Berlioz); la Danse d'Anitra » (Greeg); la « Truite » et la « Berceuse » de Schubert, etc...

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* Commenter ces œuvres est difficile pour un profane. Réfère t'en aux commentateurs spécialisés (i). Quelle chance' quand tu pourras à l'appui du disque lire un poème : Je pense au cygne (Sully Prud'homme et St-Saëns). La radio offre dans ce domaine de nombreuses possibilités. Mais une seule émission est actuellement réservée à l'enseignement du chant. Tu essaies de former ainsi le goût musical de tes petits auditeurs et de ressusciter la saine et bonne musique : celle des grands Maîtres et aussi celle du terroir, les bonnes chansons de rance qu'ont chassé les musiques nègres et dont le tam-tam du Jazz a sonné le glas.

(1) « Commentaires de disques » (Ch. Lhopital) et « Les beaux disques expliqués aux enfants (Nathan). Initiation au sens musical (Rapin) chez Rouart-Lerolle.

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Mains habiles
« La main, le langage, voilà l'humanité. » A. BERB.

« On n'oublie que l'intelligence est essentiellement la faculté ,de manipuler la matière. » BERGSON.

TROP d'ouvrages ont été consacrés aux « Activités dirigées » pour que j'en disserte longuement ici. Je me bornerai à rappeler dans quels buts a été créée cette rubrique des programmes. — Un but pratique immédiat : développer l'habileté manuelle des enfants. Apprendre aux doigts à manier les ciseaux, l'aiguille et plus tard la scie, le rabot, le marteau et la lime. Il ne s'agit pas d'un apprentissage, nous n'avons pas qualité pour orienter vers tel ou tel métier. A peine pourrons-nous déceler, au passage, quelque aptitude ou quelque inclination. . — II s'agit encore de réhabiliter le travail manuel, trop souvent méprisé. Le respect qu'on accorde, chez nous, aux examens et aux diplômes nous a conduit à considérer l'éducation de l'esprit comme seule viable. On apprend trop à penser, pas assez à agir. Combien d'intellectuels capables de jongler avec les théories les plus subtiles, se montrent fort empruntés quand il faut passer à l'action ! Nous éduquons nos élèves comme s'ils ne devaient, plus tard, se servir que de mots et d'idées. (D'où la manie du verbalisme). Or la plupart seront demain en contact avec le réel, avec la matière qui commande l'action. Dois-je te dire que ce contact — même brutal — avec la réalité est nécessaire et fortifie l'intelligence : car concevoir est bien. Mais réaliser, c'est dompter la matière, c'est surmonter quantité d'obstacles devant lesquels, l'intelligence s'exerce à vaincre. C'est une liaison féconde- entre l'activité manuelle et l'activité intellectuelle. Habitue donc tes élèves à exercer leur instinct créateur à la réalisation de menus objets. Guide, conseille, encourage mais laisse beaucoup d'initiative. Certes les travaux réalisés sont grossiers, les appareils rudimentaires. N'en laisse rien paraître. L'enfant est tout à la joie de ces premières créations.

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Ne souffle pas sur ce bel enthousiasme. Peut-être, de lui-même, quêtera-t-il un conseil ? Aide-le alors à s'améliorer. De ton école, ne sortiront, ni des ouvriers, ni des artisans, mais simplement des enfants aux doigts moins gourds, qui auront pris goût au travail manuel, facteur d'une bonne formation" de l'esprit. Voici une' liste — qui n'est pas limitative — des principales activités dirigées scolaires, qui s'ajoutent à celle à dont nous avons parlé plus haut et se rapportant aux diverses disciplines (calcul; histoire, géographie, etc...). Autant que possible, fais confectionner des objets utiles, dont on se sert effectivement (voir aussi bibliographie). Voici ce que tu peux faire : — PIQUETAGE ET DÉCHIQUETAGE de modèles dessinés sur papier ou carton (matériel : poinçons, feutres, papiers, cartons divers). — DÉCOUPAGES. DIVERS : silhouettes, modèles de catalogues, motifs géométriques, ribambelles, napperons, dentelles, animaux ou pantins articulés, (ciseaux à bouts ronds). — COLLAGES : le collage des sujets découpés permet des arrangements décoratifs. Découpages et collages permettent de confectionner: enveloppes, sachets, boîtes, vide-poches, corbeilles, abat-jour, liseuses, protège-cahiers, sousmain, cadres, sous-verre, guirlandes, cocardes, etc... (colle liquide, colle blanche, colle en poudre, dextrine). — PLIAGES : réalisation à partir du carré ou du rectangle de petits modèles: chapeau de gendarme, bateau, cocotte, etc... (voir bibliographies). Et aussi : coiffures, éventail, lanterne vénitienne,, parachute, cerf-volant, planeur, petits costumes, fleurs en papier (papier froissé, papier façonné, papier crêpé, carte souple). Apprendre à faire un paquet, — RÉPARATION DES LIVRES DE CLASSE. — BROCHAGE ET RELIURE (matériel spécial). — PERLES : bagues, bracelets, colliers, napperons, abat-jour, etc... — MODELAGE : d'abord modèles simples : cerises, oignons, pommes, poires, bouteilles, bobines, etc... Puis plus complexes : poissons, souris, canards, feuilles, profils, objets divers à reproduire, poteries. Matériel : pâtes à modeler (pâte du commerce, argile, cire à modeler; ne pas employer le mastic qui est nocif). — MOULAGE AU PLATRE, d'objets divers : on obtient d'abord un moule en creux qu'on enduit d'un vernis spécial et qui permet de reproduire d'autres objets semblables à l'original. — Réalisation de petits « tableaux » en moulant du plâtre dans le fond d'une assiette où on a déposé une gravure à encadrer. Le plâtre peut être coloré à l'aide de poudres de couleur. — TISSAGES : avec bandes de papier de différentes couleurs et d'après motifs dessinés au tableau. Confection de petits tapis avec METIERS; A TISSER (voir partie documentaire).

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— COUTURE, COUPE, BRODERIE, TRICOT. Divers points de . couture, jours, dentelles, broderies, canevas, tapisserie, tricot au crochet, aux aiguilles, dentelles au crochet, dentelles au métier, tricotin, métier à pompons (deux couronnes de carton), métier à tricoter (plusieurs modèles), floralie (fleurs de laine). — FILS ET FICELLES : nœuds divers : ganse, nœud coulant nœud droit, nœud de tisserand, nœud de poupée, nœud de galère, etc... Epissures diverses, travail sur cordes et cordages, tresses, etc... Filets. — VANNERIE. Réalisation à partir de tressages de ceintures, napperons, dessous .de plat, paillassons, tapis, chapeaux, corbeilles, pantoufles (rotin, paille, raphia). Cannage et paillage des chaises. Travaux de vannerie : confectionner ou réparer : corbeilles diverses et paniers. — TRAVAIL DU FIL DE FER : réalisation de très nombreux objets: tringles, anneaux, crochets, porte-clefs, dessous de plat, poignées, porte-savon, cages, treillis, etc... . (pince universelle, pince plate, cisaille, marteau, lime). Silhouettes. — TRAVAIL DU BOIS : nécessite un petit outillage : étau, scies à découper, rabots, râpes à bois, polissoir, marteau et pinces diverses. On peut, avec le bois, confectionner une quantité illimitée d'objets : petit matériel scolaire (double-décimètre, rapporteur, cube et solides divers, etc..-.) maquettes (maisons, châteaux, églises), objets divers (cadre, serre-livre, jouets, étagères, presse-papier, petit banc, boîtes, etc..., etc...) Guignol et marionnettes — Modèles réduits. On peut décorer le; bois en le coloriant (encres spéciales), en le vernissant, en le peignant. Et aussi par cloutage (clous à tête), émaillage (émaux liquides spéciaux), par tarso et pyrogravure. — LE LIÈGE : bonshommes, jeux avec bouchons. __TRAVAIL DU CUIR : couper le cuir, percer avec l'alêne, coudre, coller, monter une boucle, un œillet. Technique du ressemelage ; cloutage des souliers. Pyrogravure sur cuir. __ TRAVAIL DU VERRE : couper avec un diamant, courber des tubes de verre, les effiler. Dessiner sur verre (crayon ou encre spéciale). Gravure et peinture sur verre. ----Tarso (canif à tarso; bois tendre comme tilleul). — PYROGRAVURE (appareil à pyrograver et bois : tilleul, hêtre, aulne). — POLYCOPIE : il existe différents appareils : a) à gélatine ou pâte spéciale ; b) à stencils genre limographe : appareils plats ou rotatifs (il existe également des appareils à plaques, mais très coûteux). — IMPRIMERIE SCOLAIRE : matériel spécial (voir adresses partie documentaire). La polycopie et l'imprimerie permettent d'éditer un journal scolaire.

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— LINOGRAVURE : (chutes de linoléum, gouges de formes variées, encre d'imprimerie, presse). Imite les bois gravés. — BRICOLAGE A L'ECOLE, REPARATION D'OBJETS DIVERS. — JEUX EDUCATIFS. — COLLECTIONS DIVERSES (timbres, métaux, roches, "plantes, etc....).. — RECOLTE DES PLANTES MEDICINALES. — GUIGNOL ET' MARIONNETTES. — REPRESENTATIONS THEATRALES. — PHOTOGRAPHIE, CINEMA.

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Jeux ou sports ?
« Sois fort; tu seras libre » L. MENABD • « Plus le corps est faible, plus il commande; plus il est fort, plus il obéit». J.-J. ROUSSEAU L'ENFANT a besoin de jouer. En jouant il exerce ses fonctions. Le jeu, exercice physique, contrebalance le travail intellectuel fait en classe. C'est une diversion nécessaire. L'enfant doit aimer le jeu- Quand il s'y refuse, c'est ordinairement qu'il est malade. Observe tes élèves quand ils jouent. C'est un des rares, moments où ils se livrent, où ils montrent à nu leur caractère. Certains ont déjà une véritable personnalité : ce sont les chefs qu'on respecte et qu'on entoure. Il y a toute une psychologie du jeu enfantin. Note bien que le jeu n'est pas un délassement. L'enfant y .apporte d'ailleurs un sérieux et une attention qui, joints à l'effort physique, le fatigue rapidement. Jeune maître inexpérimenté, je pensais qu'il était préférable de laisser les enfants choisir et diriger leurs jeux- et pendant les après-midi de plein air, j'avoue avoir laissé mes élèves s'ébattre à leur guise jusqu'au jour où je nie suis aperçu qu'ils rentraient de ces séances les jambes raides et les, traits tirés. Dès que le jeu se prolonge, interviens pour le diriger. Sinon l'enfant s'énerve et se fatigue. * ** L'éducation physique procède des jeux. Lever ou, abaisser les bras n'offrent aucun intérêt pour tes bambins. Mais faire les ailes de moulin ou pédaler sont des jeux qui stimulent l'imagination. Avec les plus grands, tu jalonnes un parcours que tu sèmes d'obstacles. Et tes groupes d'élèves deviennent, pour la circonstance, des indiens lancés sur le sentier de la guerre. On rampe, on saute, on court, on grimpe en vigie au haut d'un arbre, on porte les blessés,.etc... Ce n'est! qu'un thème, tu en trouveras bien

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d'autres, aidé des enfants eux-mêmes. Au village les prés, les bois, t'offriront leurs ressources inépuisables. A la ville tu devras le plus souvent te contenter de la cour de récréation. Les obstacles seront des bancs, des perches, le -perron, les rebords de la grille, la corde lisse et le sautoir. L'imagination fera le reste. Et puis organise beaucoup de jeux. Il faut cet intérêt puissant que suscite le jeu, pour que l'enfant consente à faire un effort véritable. * ** Répartis tes élèves par groupes : groupe des faibles, des moyens, des forts. Tiens le plus grand compte des indications de la fiche médicale. Certains organismes doivent être ménagés. Ne te fie pas aux apparences et ne juge pas de la santé d'un enfant sur sa bonne mine. Reste toujours en deçà des possibilités physiques du plus chétif. N'oublie pas que tu as affaire à des enfants en pleine crise de croissance. Un simple excès peut être gros de conséquences. Tu les fais mettre en tenue légère par un froid sec, très bien. Mais ne les laisse pas immobiles sous prétexte qu'il faut exécuter des mouvements respiratoires. Il fait chaud, ils ont couru. Fais-les se couvrir même si tu dois escamoter l'exercice suivant. La santé d'un enfant est une chose trop précieuse pour qu'on en puisse disposer à la légère. * ** N'oublie pas les exercices correctifs. Ce sont peut être ceux dont ces enfants ont le plus besoin. Tu trouveras dans tous les manuels traitant d'éducation physique, de quoi résorber les abdomens, rentrer les omoplates cagneuses et redresser les dos rondsIl ne s'agit plus d'un jeu, mais d'une médecine. Pour être efficaces, il faudrait que ces exercices soient quotidiens. Commence par apprendre à tes élèves à bien se tenir pendant la classe. C'est important à l'âge où le squelette s'ossifie. * ** Un sport n'est -— ou tout au moins ne devrait être jeu réglementé. Comme tel, le sport à l'école ne mériterait que des louanges : il développe l'esprit d'équipe, tout en suscitant l'initiative privée. C'est un stimulant de la volonté. Il lait naître l'esprit de décision, oblige à la discipline, au sang-froid, à la maîtrise: de "soi

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Son action, tant du point de vue moral que physique, est considérable, au point de rendre audacieux le garçon timide, d'amener l'indépendant à se sacrifier pour l'équipe. C'est l'école du caractère. Mais on a galvaudé le sport, même à l'école. A l'esprit d'équipe on substitue l'esprit de clocher. Par gloriole, on organise des tournois, on surmène les corps et on fausse les esprits. Que dire du sport hors de l'école ? On peut distinguer deux sortes de sportifs : le sportif-acteur et le sportifspectateur ou « supporter » comme disent les journaux spécialisés.. Entre les deux, l'intermédiaire, le maquignon du sport, le « manager », qui tire des capacités physiques des. uns et de l'incrédulité des autres un substantiel bénéfice. Le sport est ainsi devenu une vaste affaire commerciale. Et on n'hésite pas à recruter, jusque chez les enfants, les futurs super-champions et dans les équipes de « minimes », on essaie de découvrir la future vedette, bête magnifique, prometteuse de gros sous. Que deviennent dans tout ceci les qualités dont nous parlions tout à l'heure ? Tu me diras que la publicité ainsi faite attire les jeunes vers le sport. Mais non dans le sens que tu crois. Nos adolescents ne rêvent que de gloire sportive. Ils ont leurs idoles dont ils savent par cœur les .exploits. Je n'aime pas cet esprit particulier qu'on rencontre dans les équipes sportives, pas plus d'ailleurs que le jargon qu'on y parle. Il n'y est pas question de l'émulation, ni de la joie de s'ébattre au grand air, de se sentir fort et sûr de soi. Il y règne un esprit de lucre qui conduit aux « combines », plus ou moins morales. Ainsi considéré, le sport est un danger public. C'est de cela qu'il faut garantir la jeunesse. Et le mal est déjà grands Le plus grave est qu'on ne s'inquiète guère de la santé des champions en herbe. Pas de contrôle médical ou des visites pour rire. Sans vouloir exagérer, combien le sport a-t-il fait de victimes ? Peut-être faudrait-il songer, avant d'organiser à l'école des équipes sportives, à nourrir les sous-alimentés ? Il est louable de donner de l'appétit à ces enfants, encore faudrait-il savoir comment ils pourront le satisfaire ! Le sport ? oui, pour les bien-nourris. Hélas ils sont légion, les enfants qui ne mangent pas à leur faim.

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Pour une école propre saine et avenante
• PROPRETÉ D'ABORD !

JE suis sûr que tu exiges de tes élèves qu'ils se présentent le* mains et la figure propres, les ongles nets et la chevelure ère ordre. Que tu passes chaque jour une sévère visite de propreté. Que tu veilles à ce que tes garnements ne se roulent pas dans la boue ou la poussière. Que tu les exhortes enfin à soigner la tenue des livres et des cahiers et que tu montres l'exemple. Tâche d'obtenir de la municipalité que les classes soient balayées régulièrement au moins une fois par semaine. (Dans de .nombreuses communes, on laisse encore ce soin aux écoliers, malgré les textes o r-5ciels : loi du 20 décembre 1947, modifiant la loi du 19-7-1889). Qu'on lessive les planchers tous les trimestres, et les murs une fois l'an. Demande qu'on mélange un désinfectant à l'eau d'arrosage. Veille au bon- fonctionnement des appareils de chauffage. IJ est impossible de travailler quand on est transi — de même si l'on étouffe. L'aération, l'éclairage ont leur importance quand on vit nombreux dans une salle. Souvent les enfants sont gênés pour écrire, parce qu'ils ont une fenêtre ou une source lumineuse à leur droite. Il suffit de déplacer l'.élève ou de remonter l'ampoule électrique. Si le cube d'air est insuffisant, tu devras aérer plus souvent. C'est ce qui se produit fréquemment dans les écoles rurales, construites il y a soixante pu quatrevingts ans, pour recevoir une poignée d'élèves et aujourd'hui surpeuplées. Peut-être, à l'occasion de réparations, obtiendras-tu qu'on t'installe un lavabo rudimentaire ? Les privés sont un luxe à la campagne.

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A défaut de fosse d'aisance, chasse d'eau et cuvette en porcelaine, contentetoi de faire cimenter pour rendre plus facile le nettoyage quotidien. Les cours d'école sont, en général, en fort mauvais état : boueuses l'hiver, poussiéreuses l'été. D'accord avec le Maire, demande à l'ingénieur des Ponts et Chaussées qu'on empierre et goudronne. L'asphalte est préférable au sable ou à la pierre pilée et reste propre en toute saison. Veille de très près à la santé et au bien-être des enfants : qu'ils soient bien couverts en sortant de classe l'hiver, qu'ils ne courent pas trop quand il fait chaud. Surveille les récréations et les sorties afin de prévenir les accidents.Ne mets pas tes élèves au piquet dans un courant d'air ou en plein soleil. Procède à l'éviction dès malades contagieux ainsi que de leurs frères ou sœurs. Tâche de faire asseoir chaque écolier sur une table à sa taille. Ce n'est pas facile, je te le concède et je regrette avec toi qu'on n'ait pas conçu des tables extensibles. Voilà de petites obligations sans grandeur, des devoirs obscurs mais quotidiens pour l'accomplissement desquels nul ne songera à te complimenter, pas même ton Inspecteur. Ce sont pourtant des tâches nécessaires et la moindre négligence peut être lourde de conséquences. Et quand il s'agit de la santé des enfants, qui songerait à se dérober ? L'ÉCOLE AVENANTE Dis-toi que ces" enfants passent 'la moitié de leur journée à l'école. Que tu y consacres toi-même un bon tiers de ton existence active, c'est-à-dire plus d'heures que tu ne demeures chez toi, dans un intérieur qu'il te semble indispensable pourtant de meubler avec goût et de rendre accueillant. Pourquoi n'apporterais-tu pas le même soin à mettre un peu d'agrément dans ton « intérieur scolaire ». Je sais qu'il y a des écoles-taudis— trop nombreuses hélas — out on tapisse les murs de gravures... pour cacher les trous, où l'humidité suinte, où le soleil entre parcimonieusement. C'est peut-être dans ces classes-là qu'on a le plus besoin d'un peu de beauté, d'un peu d'art. Quand on blanchira les murs à la chaux — certainement pas tous les ans en dépit du règlement — demande qu'on incorpore quelque teinte claire. La salle aura l'air moins « poulailler ». Un bleu clair est reposant pour les yeux. Ote délibérément tout ce qui est laid : les planches anatomiques (squelettes, appareils digestifs...), l'inévitable tableau des poids et mesures et le ver solitaire dans son flacon d'alcool. Ils

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ont leur place dans l'armoire du Musée scolaire. Mets à leur place quelques estampes. Pas de fouillis surtout : pas d'affiches touristiques qui transforment ta classe en syndicat d'initiative. Seulement quelques gravures bien choisies et bien encadrées. Fais ton choix parmi les reproductions de chefs-d'œuvres, faciles à se procurer et bon marché. Quelques fleurs, une plante verte et c'est tout. La sobriété est souvent une preuve de bon goût. Pour exposer les gravures d'enseignement, les dessins d'élève, les échantillons, fais découper des panneaux de contreplaqué que tu fixeras près des tableaux noirs ou dans un couloir passager. Mets des fleurs discrètes aux fenêtres : les capucines sont d'une culture facile, les géraniums plus décoratifs et plus vivaces. La façade est ornée d'une plante grimpante : rosier ou glycine. Quelques parterres semés de gazon courent le long des murs. " Les élèves sont chargés de leur entretien. Ainsi l'école n'aura plus cet aspect « d'une geôle de jeunesse captive », comme disait Montaigne. TA SANTÉ AUSSI EST PRÉCIEUSE « Rude métier que le nôtre », t'ai-je dit au début de cet ouvrage. Les plus robustes s'y usent. Ces courtes journées scolaires que t'envient l'ouvrier et le paysan, sont pourtant bien remplies. Parler six heures d'affilée, que dis-je parler ? lire, expliquer, commenter, convaincre, insister, encourager, réprimander, gronder, moraliser. Tout cela ne va pas sans fatigue physique, à laquelle, s'ajoute la fatigue intellectuelle (ne te faut-il pas simplifier, ordonner, diriger, prévoir ?) et la fatigue nerveuse — la plus pénible parce que déprimante. Pense encore aux dangers de contagion du milieu scolaire et tu conviendras, avec moi, qu'il faut à l'instituteur une santé solide. Ménage donc tes forces, camarade, ne gaspille pas ton énergie. Inutile de parler haut, de. gesticuler, de faire les cent pas dans la classe ! Les leçons, la plupart des corrections, peuvent être faites du bureau magistral où, immobile, tu es un point fixe pour l'attention de ton auditoire. Sois maître de tes nerfs, reste calme, évite l'énervement : des peccadilles ne valent pas qu'on se mette en colère. Es-tu- trop fatigué ? Te sens-tu malade ? Garde la ^chambre. Quelques jours de repos" te remettront sur pied. En voulant passer outre, tu risquerais de faire d'un mal bénin une maladie sérieuse. Ne commets pas l'erreur, dans l'enthousiasme des débuts, 4e,, t'acharner au travail et d'y passer le plus clair de ton temps.

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Répartis judicieusement ton travail de façon à disposer, chaque jour, de quelques moments de loisir. Un bon équilibre moral est aussi nécessaire qu'une santé prospère et l'une va rarement sans l'autre. Et puis ce que tu bâtis hâtivement maintenant, tu te verras obligé de le modifier ou de le détruire dans quelques années, l'expérience aidant. Alors prends ton temps. Explore la contrée, lie connaissance avec les gens du village, parle avec tes voisins, cause avec ta femme et joue avec tes enfants. Pratique un sport ou, comme Candide, cultive ton jardin. Mais oublie, pour quelques heures, la classe et ses soucis, tu n'en seras que plus lucide au travail, le lendemain.

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UN GRAVE PROBLEME

Les journaux pour enfants
IL faut penser aussi à la santé morale des enfants. J'ai sur ma table une douzaine de journaux destinés aux ' enfants et adolescents : beaucoup d'illustrations, beaucoup trop. Des hommes à mine patibulaire, des femmes aux formes suggestives, (déjà), de noirs complots, -des coups de poing, des rafales de mitraillette, des meurtres à toutes les pages ! Je cherche en vain ce que de jeunes lecteurs pourraient trouver de beau, de grand, de pur, de moral même, dans ces publications qui continuent à paraître malgré la loi du 20 juillet 1949 (qui «établit un contrôle des journaux 'destinés à la jeunesse). Qu'on imagine des enfants lisant ces absurdités qu'ils prennent pour argent comptant. Quel danger pour la formation du jugement et du goût ! C'est de la perversion à doses répétées. J'aurais voulu dresser un panégyrique de l'illustré parfait. C'est un réquisitoire qu'il me faut établir. QUELS JOURNAUX FAUT-IL INTERDIRE AUX ENFANTS ? A. —LES JOURNAUX DANGEREUX : 1°) Ce qui frappe d'abord c'est la mauvaise, ^présentation : .couleurs voyantes, impression peu soignée, illustrations douteuses. 2°) Très peu de texte : un texte parlé accompagne chaque gravure. Donc pas d'appel à la réflexion, à l'intelligence. L'argot de bas quartier, les abréviations peu académiques y sont monnaie •courante. 3°) Pour le fond, il faut distinguer plusieurs catégories :

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— les articles médiocres, mièvres, abêtissant, la fausse Sentimentalité. — les faits de guerre ou de résistance dénués de sens et de fondement : exploits impossibles, faux-héroïsme. — les scènes déplacées, voire immorales, les meurtres, les crimes, les tueries, les actes de gangstérisme. Voilà pour, le mauvais lot. QUELQUES TITRES PARMI DES DIZAINES D'AUTRES : l'Intrépide, Coq Hardi, Spirou, Safanax. B. — LES JOURNAUX NUISIBLES Distinguons : 1°) Ceux qui faussent les idées des enfants en. leur présentant la réalité sous un faux-jour : les héros sont des garçons et des fillettes maniérés, aux gestes et aux propos empesés, évoluant dans des milieux artificiels (familles riches, domestiques, etc...). Les récits sont mièvres, et peu virils. Les sentiments affectés. On y pratique la charité et la pitié avec ostentation. Ou bien ce sont des aventures irréelles qui donnent aux enfants une fausse idée du courage et de l'héroïsme. Journaux médiocres, genre : Fillette, Pierrot, Lisette, Tarzan. 2°) Les journaux à tendance politique. — Pourquoi -vouloir mêler les enfants à nos querelles d'adultes ? Profiter de leur crédulité pour les embrigader est une action condamnable. « Vaillants » et « Vaillantes », sont des journaux de tendances communistes. * ** Les journaux à tendance religieuse peuvent être admis ou repoussé? suivant l'opinion des familles. Cette question mise à part, on peut leur reprocher, en général, de trop moraliser. TITRES : Collection « Ames Vaillantes » et « Cœurs Vaillants » (catholiques). Il est difficile de lutter contre la mauvaise presse enfantine : Un journal pour enfants n'est viable et rémunérateur que s'il tire à un grand nombre d'exemplaires. D'où nécessité d'attirer la clientèle — peu exigeante — par des couleurs et des dessins aguichants. L'application stricte de la loi ferait disparaître les plus nocifs de ces journaux. Mais le journal pour enfant reste une nécessité. Il faut donc éditer et diffuser largement de bons journaux qui serviront d'antidotes.

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LES JOURNAUX QU'ON PEUT METTRE DANS LES MAINS DES ENFANTS Ils sont peu nombreux. Il n'est pas facile d'écrire pour les enfants. C'est-à-dire de les intéresser sans catéchiser, sans que les récits soient trop fades ou tournent au banal roman d'aventures. Les textes qui semblent convenir le mieux sont : — Ceux écrits par les enfants eux-mêmes, telles les « Enfantines », de Freinet. . — Certaines œuvres qui sont une réussite dans leur genre et ont le bonheur de plaire aux enfants tout en restant d'une qualité littéraire honnête. Ainsi Robinson Crusoé, les Aventures de Gulliver, les romans de Jules Verne, connaissent un succès mérité. — Les récits tirés des œuvres de grands écrivains, mais accessibles aux enfants. On pourrait sans peine mettre à contribution tous les écrivains renommés, même les anciens : l'Iliade et l'Odyssée, la Mythologie, la Bible, sont riches de récits vivants et colorés. On a d'ailleurs tenté, avec assez de bonheur, de mettre de tels récits à la portée des enfants (i). DEUX BONS JOURNAUX POUR LA JEUNESSE qu'il faut diffuser dans les classes : FRANCS-JEUX : 134, rue d'Assas, Paris (8 à 13 ans). TERRE DES JEUNES : Les Heures Joyeuses, 15, rue de Verneuil, Paris e (7 ). Deux très bons journaux pour enfants et adolescents : Voyages et Aventures ris, rue Cassette, Paris (10-15 ans). Et Junior Mondial : 10, rue de la Justice, Sèvres (13-18 ans). Ont cessé 'momentanément de paraître. Junior Mondial, revue très sérieusement composée, était le seul périodique de quelque valeur s'adressant aux adolescents. Notons enfin les nombreux journaux scolaires écrits par des enfants et qui s'échangent de village à village. C'est une pratique à encourager.

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IMPRIMERIES REUNIES - DE SENLIS -

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