4.

LE ROMAN

Le roman antique Le terme roman vient de l’ancien français romanz, à son tour une transformation du latin romanice, adverbe, avec le sens de “en langue romaine”. Tandis qu’au commencement, naturellement, romanice devait renvoyer au parler populaire des citoyens de l’Empire (le bas latin), au XIIe siècle, curieusement, la langue romane en vient à s’opposer au latin: de latin en romanz metre, dit Marie de France, pour indiquer la traduction d’un texte. Les premiers romans sont effectivement des traductions du latin. Mais afin d’éviter les confusions, précisons que pour la conscience moderne une traduction est fondée sur le principe du respect du texte et de la référentialité culturelle. Nous traduisons en conservant leur nom aux éléments de costume des différentes époques, aux plats spécifiques de différents pays, etc. Nous distinguons, dans une traduction, le vin de Falerne que buvait Horace du beaujolais nouveau. Les traducteurs de la première moitié du XIIe siècle ne distinguent pas la culture latine de la leur propre; ils traduisent en adaptant, par souci de se faire comprendre de leur public. En fait ils racontent une histoire qui ressemble beaucoup à celle du texte original, mais ils abrègent des passages, suppriment certains détails, mettent dans la bouche des personnages des discours qui seraient normaux dans une société féodale. Ils conservent l’authenticité narrative, de la même manière que toutes les versions de Blancheneige ou il est question de la méchante reine avec son miroir et des sept nains de la forêt sont des versions authentiques de Blancheneige. Mais ils ignorent l’authenticité textuelle de l’original, et, ce qui est encore plus grave, l’authenticité culturelle du récit. Ainsi, dans le Roman d’Enéas (vers 1160), qui est une adaptation de l’Enéide de Virgile, nous trouvons quantité de récits mythologiques qui sont tirés des Métamorphoses d’Ovide. La description de l’amour est inspirée par le cérémonial courtois: Enée voit Lavine à la fenêtre du palais, il tombe amoureux d’elle, il exhibe tous les symptômes du mal d’amour… Les renseignements sur les animaux fabuleux viennent des bestiaires médiévaux et du Physiologus: il existe

des oiseaux qui ont une nature si chaude qu’ils pondent au fond de la mer et couvent à la surface de l’eau, car autrement ils brûleraient leurs propres oeufs. La pourpre, selon l’adaptateur de l’Enéide, viendrait du sang de certains poissons, alors que Virgile savait, ainsi que tous les petits enfants de son temps, qu’elle est produite par des escargots marins. Didon envisage d’avoir recours, dans le poème latin, à une prêtresse éthiopienne pour lui faire oublier sa souffrance. Cette prêtresse du peuple des Massyles, servante du dragon et du pommier des Hespérides, est très capable: non seulement elle guérit de l’amour, mais encore elle peut renverser le mouvement des astres, sidera vertere retro (IV, 489). Dans le romanz français, c’est à une sorcière que la princesse fait référence:

Ici pres a une sorciere, molt forz chose li est legiere, al resuscite homes morz et devine et giete sorz, et lo soloill fait resconser androit midi et retorner tot ariere vers oriant et de la lune ansement…

Le soleil qui rebrousse chemin nous rappelle le miracle que Dieu fait pour Charlemagne dans la Chanson de Roland. Le Roman d’Alexandre, qui est le plus ancien (trois versions entre 1130 et 1190), raconte la vie du roi de Macédoine d’après le Pseudo-Callisthène. Le Roman de Thèbes (vers 1160) reprend la Thébaïde de Stace et raconte la guerre entre les fils d’Oedipe, Etéocle et Polynice. L’auteur supprime systématiquement les comparaisons épiques, les interventions de Stace en tant que narrateur, les noms propres géographiques et mythologiques. Il remplace les tigresses apprivoisées de Bacchus (fauves asiatiques inconnus dans l’Occident de

l’Europe) par un animal folklorique, une guivre, une sorte de serpent venimeux, qui avait accoutumé de manger dans la main des hommes. Le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure (avant 1172) raconte la colère d’Achille et les subterfuges d’Ulysse. Benoît explique dans son prologue que la conception d’Homère est aujourd’hui démodée et en particulier sa théologie n’est plus acceptable: les dieux ne pouvaient combattre de plain-pied avec les mortels. C’est pourquoi, pense-t-il, les Grecs eux-mêmes ont condamné les récits d’Homère tout comme l’Eglise condamnait certains livres au Moyen Age: Dampner le voustrent par reison. C’est pourquoi chez Benoît, comme dans les autres romans “antiques”, les dieux ne sont plus la cause des événements et ceux-ci sont expliqués uniquement par les sentiments et les passions des hommes. Au milieu du XIIe siècle, et à la cour d’Henri II particulièrement, il y a eu un retour à l’antiquité classique par le biais de ces adaptations. La courtoisie trouve à s’exprimer dans les légendes, fussent-elles mythologiques ou érotiques. Certains de ces textes se sont perdus et nous sont connus par quelques allusions: on mentionne un lai d’Orphée dans le Lai de l’Espine, un conte de Tantale dans Guillaume d’Angleterre,un poème d’Héro et Léandre dans le Roman de Troie. Heureusement un poème de Piramus et Tisbé a été sauvé et comme oeuvre distincte, et dans l’Ovide moralisé, où il a été incorporé. Dans ce texte, qui est d’une grande naïveté, on surprend les premiers exercices de la rhétorique de l’amour, telle qu’elle se déploiera plus tard, jusqu’au Roman de la rose: personnifications, allégories, apostrophes, métaphores filées.

Haï, Amours, devant tes iex Ne puet durer joenes ne viex; Il n’est jouvente ne aez Qui de ton dart ne soit navrez. Contre ton dart n’a nulle essoigne Doubles haubers ne double broigne; Ta sajette ne set faillir;

Vers li ne puet nuls honz garir. Ele fait plaie sanz pertus Vers qui ne puet herbe ne jus; Sans dolour fait traire souspir, Sans sanc espandre fait palir. Li fers de ton dart porte feu, Souspir la fleche dou milieu, Li penon engiens et priere, Douce amors la coche d’arriere. Li fers navre de l’esgarder, La fleche coule el penser, Li penon font les apareulz (les plans) La coche ajoste les conseulz (les sentiments). De tel sajete et de tel lance Navra Amours en leur enfance Le jouvenciel et la meschine, Tresque la mort lor fu voisine.

L’approche “latine” que caractérisent ces ouvrages a été littéralement noyée sous le déferlement de la vague celtique. Henri II avait favorisé la diffusion des légendes galloises et cornouaillaises afin de prendre entre deux feux, en quelque sorte, l’aristocratie saxonne. Thomas Beckett fut un Saxon qui, à la tête de l’Eglise britannique, osa s’opposer au roi et fut assassiné. L’ancienne inimitié entre Saxons et Celtes pouvait être mise à profit par une politique normande intelligente, et c’est ce qui fut fait. D’autre part, dans les Etats continentaux du roi il y avait des Celtes en Bretagne. La légende du roi Arthur souleva un enthousiasme considérable dans l’Europe tout entière.

Le lai L’héritage celtique Les Celtes sont une grande famille de peuples qui occupait dans une haute antiquité le Nord de la Mer Noire, l’actuelle Ukraine, dans le voisinage des Scythes. Les Celtes ont migré lentement à travers toute l’Europe, pour s’établir aux confins de l’Atlantique. Leur présence a été longtemps importante dans la vallée du Danube, en Transylvanie, en Allemagne du Sud et de l’Ouest. Des Gaulois ont attaqué Rome en 390 av. J.-Chr. et ont pillé le sanctuaire grec de Delphes en 279 av. J.-Chr. D’autres populations celtiques, les Galates, sont passées en Asie Mineure, où elles gardaient encore leurs parlers au IVe siècle, selon le témoignage de saint Jérôme. D’autres se sont établies dans le Nord de l’Italie, que les Romains appelaient la Gaule d’en-deçà les Alpes, Gallia Cisalpina. Tous les Gaulois ont fini par adopter le latin comme langue unique, et cela de bonne heure, probablement dès la fin du IIe siècle de notre ère pour les classes instruites, bien que des dialectes celtiques subsistassent encore à la fin du IVe, sans doute dans les régions isolées. Il existe cependant aujourd’hui plusieurs peuples de la grande famille celtique qui ont conservé leurs langues. Il s’agit en fait de deux grands groupes linguistiques, le gaélique, parlé sous deux formes différentes en Irlande et en Ecosse (et une troisième, d’intérêt restreint, dans l’île de Man), et le groupe britannique. Ce groupe britannique est parlé dans les deux Bretagnes. La Petite Bretagne, également nommée Armorique, est une péninsule du territoire français. Avec les invasions des Angles et des Saxons, des populations celtiques se sont réfugiées sur le continent, en Armorique. Les Bretons de France ne sont donc pas des descendants des Gaulois, comme on le pense parfois, mais des descendants des Celtes d’Angleterre. Dans le Pays de Galles on parle aujourd’hui encore le gallois. Une autre langue du Sud de l’Angleterre, le cornique de Cornouailles, a disparu au XVIIIe siècle. Nous savons que les thèmes celtiques font leur entrée par l’intermédiaire des jongleurs gallois et bretons. Les chanteurs gallois sont attestés en France aussi haut que le début du XIIe siècle. Il subsiste encore de la littérature galloise

datant de la seconde moitié du XIIe siècle. Le Rêve de Rhonabwy. Les manuscrits du Livre Rouge et du Livre Blanc indiquent quatre “branches” des mabinogion proprement-dits: les “enfances” de Pwyll. Peredur (d’après Perceval) et Gereint et Enid. L’examen de ces textes nous mène à la conclusion qu’un état “purement gallois” de la tradition nous est conservé (comme par miracle) dans plusieurs de ces textes: les mabinogi proprement dits. Il serait aventureux de spéculer. dont un seul. de Branwen. les ignore: Le Rêve de Rhonabwy. “enfances” ou “jeunesses” des héros. d’après Erec et Enide. Deux autres textes relèvent également de la tradition galloise.médiévale des textes réunis dans les mabinogion. mais pas davantage. en remontant probablement aux mêmes modèles: Owein et Lunet (d’après Yvain). tandis que d’autres sont de simples remaniements de romans français. bretonnes et irlandaises. avec un caractère plutôt folklorique: Le Rêve de Macsen Wledig est un souvenir de la conquête romaine. Certains de ces textes peuvent avoir conservé un contenu qui remonte à la fin du dixième siècle. en l’absence de preuves péremptoires. est antérieur comme conception et rédaction aux romans français. . En plus de ces deux textes. galloises. Les trois autres sont en rapport étroit avec les romans de Chrétiens de Troyes. tandis que Llud et Llevelys raconte une oppression magique et une délivrance également magique. tandis qu’un autre. et auquel les écrivains français auraient puisé. et nommément de la littérature courtoise. La mythologie irlandaise n’a pas été en contact direct avec la littérature française. de Manawydan. d’une façon générale (et abusive) on désigne du même nom de mabinogi cinq récits du cycle arthurien. Par conséquent. il s’agit de légendes dont le recueil le plus complet est le Livre Rouge de Hergest. exécutés aux XIII-XIVe siècles. sur l’existence d’un “fonds celtique” où se mêleraient des réminiscences gauloises. dont le modèle reparaîtra dans les grandes mises en prose des romans à partir du XIIIe siècle. est sensible à des degrés divers. Kulhwch et Olwen. et de Math. Kulhwch et Olwen. l’influence des cultures romaine ou franco-normande. Dans les autres. L’étude des mythes irlandais permet de corroborer certains éléments avec des éléments correspondants des mythes gallois. seuls certains des mabinogion peuvent manifester un état de la culture celtique antérieur à la conquête normande.

destin. Ils ont débarqué d’un nuage magique et ont soutenu des combats acharnés contre les peuples qui voulaient les soumettre. ou bien. Dans les textes français s’exprime la peur chrétienne de la magie. Ils en sortent parfois. enchanté. Les êtres faés viennent donc d’un monde parallèle au nôtre. plus exactement “de nature féerique”. est dans les récits irlandais une déesse . mais pour se faire accepter par les bons chrétiens ils doivent donner des preuves qu’ils ne sont pas de male part. mais on l’a interprété comme un féminin: une fée. l’état fragmentaire des documents ne permet pas un regard d’ensemble de la mythologie. les Milésiens ou fils de Miled. ils ont employé pour les désigner le mot latin fata. alors que dans les légendes originelles il y avait une rivalité dans le domaine de la magie entre faés et humains.Malheureusement. sous des tertres. l’autre monde. Et les humains. Lorsque les romanophones ont été confrontés à la notion bretonne d’être féerique. au temps desquels le pays a connu sa plus grande gloire et floraison. Les êtres faés sont tous plus beaux que d’ordinaire. ambivalent. pour se divertir. tantôt celle des autres s’avère la plus forte. les a obligés à se retirer dans des palais souterrains et invisibles. D’autre part le mot “fée”. Selon eux. Tuatha de Danan. celles des hommes actuels. leur île a subi plusieurs invasions successives. surtout s’ils sont attirés par la beauté particulière d’un être humain. on a employé le participe: chevalier faé. en français fée. ils peuvent provenir également de l’Annwn. une sorte d’enfer dont les caractéristiques ne sont pas démoniaques. Nous rencontrerons souvent dans les lais et dans les romans des fées et des chevaliers faés. Mais une dernière attaque. irrésistibles. Quelques précisions sur le mot fée et le rôle de la féerie dans la pensée celtique sont ici nécessaires. l’abstention des pratiques sorcellaires et leur condamnation. Pour le masculin. Fata est le pluriel de fatum. Les idées les plus systématiques là-dessus sont celles des Irlandais. grâce. la fée Morgane. Une de celles-ci a été le fait des fils de Dana. comme dans le cas particulier des croyances galloises. Fata Morgana. ce qui ne présente apparemment pour eux aucune difficulté. tantôt celle des uns. ravissement. des envoyés du diable: ils vont à l’église. et les fées pratiquent volontiers la magie. ils absorbent l’hostie. si la reconstitution des cadres sociaux de la vie traditionnelle galloise est possible. avec toutes les caractéristiques ci-dessus. garde la connotation de charme.

ils sont bien audessous de l’art de Marie de France. Comme dans la littérature galloise et irlandaise. versifié. qui a vécu entre 1070/80 et 1130/40. On connaît environ une vingtaine de lais anonymes. Il peut être identifié avec le noble gallois Bledri ap Dadivor. Car on les a tout de suite imités en français. corroborée par une indication de Marie de France. Le plus ancien Gallois noté dans une cour française est famosus ille fabulator Bledhericus. et dont la bouche est toute tordue d’un côté. dont le cadre est situé en Petite ou en Grande Bretagne et dont l’idéologie est courtoise. à savoir interprète par l’intermédiaire du latin. qui s’exprimaient dans une langue incompréhensible (cela rendait nécessaire. tous les lais que nous possédons sont en français. ou bien seulement dans leurs versions continentales. nous trouvons dans . vêtue de gris. en français latinier. L’existence de ces latiniers. Ces compositions étaient à l’origine chantées par les bardes gallois ou bretons itinérants. Bréri le Gallois.de la mort violente. a exercé son influence sur ces légendes déjà sur le territoire de la Grande-Bretagne. L’élément fantastique ne se rencontre pas dans tous. Ils datent de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle. On peut se demander si la doctrine courtoise. Morrigan. Morgan est la soeur du roi Arthur. qui s’accompagnaient de la harpe ou de la rote. cultivé et doué d’un sens de l’étrange. Chez les Gallois. explique en partie la circulation des légendes celtiques dans un milieu international. une traduction ou un résumé du texte). que plusieurs auteurs placent au temps de Guillaume IX d’Aquitaine (1071-1027). d’origine méridionale. une charte le qualifie deLatinarius. Les lais anonymes Le lai est un récit assez bref. comme les jongleurs français. cependant mention doit être faite de Guingamor. Mais dans l’ensemble les visites de ces poètes étrangers. Comme qualité de réalisation. une femme solitaire. dont l’auteur est à la fois raffiné. mais les données nous manquent pour nous former une idée claire à ce sujet. avant l’exécution. Bien que leur nom soit d’origine celtique. ont été un succès. Un romancier note l’impression de vacarme que lui ont faite les chants des Bretons.

surtout la chasteté virile. Alain et Conain.certains lais la narration d’un lien amoureux entre un mortel et une créature du monde des fées. Tantôt elles exigent le secret le plus absolu de la part de leurs amants: Graelent est sur le point de mourir de langueur. De son côté. et qui en plus est en train de se baigner dans une fontaine. abandonné de son amie. Les fées sont très jalouses. la jeune personne lui avoue: por vous ving jou a la fontainne. ancêtre des comtes de Bretagne. malgré les faiblesses de l’être humain. trait celtique que les peuples de l’Empire romain appréciaient mais ne pratiquaient guère. molt poons estre andui hetié”. L’accent tombe sur la fidélité et la chasteté. si l’a besié. Tantôt elles souhaitent se faire épouser. et un fils. De cette liaison naîtront deux enfants: une fille. n’hésite pas à “faire d’elle ce qui lui plaît”. néanmoins. Il reviendra souvent la rencontrer en secret. rejette les avances de la reine. Il lui restera fidèle et la suivra dans le pays d’outre la rivière. s’a moi amer metez entente. car il n’a pu taire sa beauté incomparable. qui a un béguin pour lui. qui obtient la reconnaissance de leurs deux enfants. Vers lui se tret. comme l’amie de Desiré. por vous souferai jou grant painne. son compagnon faé l’emmène avec lui dans l’autre monde. Tydorel. Inutile de préciser que le chevalier se défend héroïquement. Ainsi Graelent. puis un mariage religieux devant toute la cour. trouvant dans la forêt une jeune demoiselle qui lui semble éligible. Ensuite elle l’emmènera dans le pays d’où l’on ne revient plus. c’est-à-dire dans l’Annwn.projection . un chevalier faé charme les sens de la reine de Bretagne qui s’est assoupie sous un arbre. Dans le lai de Tydorel. Celui-ci ne dort jamais . parfois. héros éponyme d’un lai. Guingamor est soumis à un assaut encore plus explicite de la part de sa reine: “Vos estes biax et je suis gente.

est appelé nihtegale par les Anglais et laüstic par les Bretons. lovendrinc. De même. dont la préoccupation centrale est l’héroïsme et dont la matière référentielle provient de l’histoire. car ce nom n’était pas encore donné à un territoire plus vaste. hommes et femmes. comme la chanson de geste ou la chanson de saint. à la différence du lai lyrique) en tant que genre littéraire. Par rapport au roman. le chèvrefeuille. tandis que la matière narrative est une fiction de l’auteur. romaine ou médiévale. et d’autre part le lai. Denis Pyramus.de la culpabilité de la mère. même si celui-ci part de diverses données mythologiques ou folkloriques. sans doute à la cour d’Henri II Plantagenêt. Cela veut dire qu’elle était née en Île-de-France. et le philtre des amoureux. d’une part. qu’elle rend célèbre par un lai tiré de la légende tristanienne. Entre un poème épique. Il est difficile de définir le lai narratif (ce qu’à l’époque on entendait par lai breton. fait mention élogieuse de la poétesse. dans un contexte légendaire. Graelent correspond de près au lai de Lanval de Marie de France. Elle-même n’a jamais employé le mot lai pour qualifier ses poèmes. se recommande Marie dans une de ses compositions. qui en se laissant envahir par le sommeil. Plusieurs de ces lais anonymes sont dans un rapport étroit avec d’autres oeuvres. De son côté. qui est centré sur l’attachement de deux amants l’un à l’autre. Marie de France Marie ai nom. Tyolet est une réplique du roman de Perceval de Chrétien. le roman est une composition ample dont le point de focalisation est le devenir psychologique des héros. Son oeuvre maîtresse sont les douze Lais. le contraste est net. ainsi le rossignol. mais la tradition a été unanime à se servir de ce terme générique. voire miraculeux. dit-elle. D’autres indications éparses nous permettent de supposer qu’elle vivait en Angleterre. si sui de France. Un auteur qui a travaillé à la cour d’Henri II. qui reprennent des légendes d’origine diverse. dont le thème commun est l’amour. les personnages du lai ne sont pas suffisamment individualisés. ce n’en est pas un. en fait. s’appellerait en anglais godelef. avait accepté l’adultère. Dans ses Lais elle mentionne des mots anglais ou bretons. et l’intérêt principal .

comme plus tard dans les fabliaux et les nouvelles. mythologique. Si nous essayons. trois seulement des lais (le Bisclavret. traitent de l’amour (est-il besoin de préciser qu’il se rencontre dans tous les lais?) en dehors du cadre de la courtoisie. qui l’accuse d’homosexualité. breuvages magiques. si nous éliminons soigneusement les éléments de légende et les motifs folkloriques. vers l’étrangeté de l’aventure. fet il. Au bout d’une belle idylle ils sont obligés de se séparer. légendaire. E composa les vers de lays Ke ne sunt pas du tout verais. Le beau Lanval a le bonheur d’éveiller l’intérêt de la reine Guenièvre elle-même: Ma druerie vous otrei!. Guigemar est un autre beau Celte qui garde son pucelage pour l’amie parfaite. en revanche. écrit Denis Pyramus au sujet de Marie. La clé du château est gardée par un vieux prêtre eunuque. qui dénonce la perfidie de la femme. féerique.se dirige. le Fresne. alors on aura affaire à une identification de contenu: il s’agit d’une matière fictionnelle. Tout peut ici être entendu au sens figuré. Pour chercher guérison il s’embarque sur un navire sans rames et aborde dans une île merveilleuse où se trouve enfermée une belle captive. De même. de former un concept de lai breton. non sans qu’elle fasse un . laissez m’ester! Ieo n’ai cure de vous amer. Wace attribue à la matière celtique la faillibilité: tout n’est que fable e menceonge. loups-garous. Quoique trois seulement des lais de Marie puissent être nommés proprement féeriques. et Equitan. où les deux amoureux tentent d’assassiner ensemble le brave mari). passion immodérée comme l’amour dans la définition courtoise. Il décoche une flèche sur une biche. celui de l’amour courtois. malheureusement. d’où la colère de la reine. il a pour maîtresse une fée. à qui il entend demeurer fidèle: Dame. la flèche ricoche et le blessse à la cuisse. dont l’action se passe en pays celtique. et jusqu’au cygne à l’aide duquel Milon et sa dame correspondent pendant vingt ans à la barbe du mari. Lanval et Guigemar se placent dans un cadre typiquement celtique. seules quatre des douze compositions contiennent un mode de représentation “réaliste”. où le vilain c’est l’amant. Les écrivains anglo-normands essaient d’exprimer par là leur mépris de l’élément fantastique: fées. il a aussi la passion de la chasse. oiseaux enchantés. herbes qui ressuscitent les morts. selon la terminologie du temps. Si nous appliquons un autre critère.

la fille du roi qui est son nouveau seigneur. qui se rencontre dans toutes les traditions folkloriques européennes. se console en échangeant des signes avec un jeune bachelier. de toutes celles racontées par Marie de France. jusqu’en Russie. Le Laostic. mariée assez mal. L’épouse poussera l’amabilité jusqu’à entrer au couvent pour favoriser le bonheur des amants. se voit lié à Guilliadun. A la suite d’un concours de circonstances. qui maudit ses jours. la nuit. qui l’avait longtemps aimée et requise d’amour. mais l’enfant des amants. qui se retrouve aujourd’hui dans le folklore de l’Armorique. Sa femme l’interroge sur ses absences.noeud à sa chemise (rituel magique censé provoquer l’impuissance) et qu’il pose sur la chair de son amie une ceinture de chasteté. Yonec est localisé dans le département Côtes-du-Nord. la jeune femme. et l’origine livresque de la tradition est plus probable que la survivance du thème traité par Marie. Eliduc développe le thème du Mari à deux femmes. C’est le conte de l’Oiseau bleu. par la fenêtre. Encore cette présence s’explique-t-elle sans doute par des facteurs secondaires. sous la garde d’une veuve. Elle calme les appréhensions du mari en expliquant que. En effet. elle accueillera sa rivale. sur la rivière Doulas. reçoit la visite. vengera son père. Le Bisclavret met en scène les déboires d’un chevalier qui est affecté d’une infirmité spéciale: pendant trois jours par semaine il est changé en loup et vit dans la forêt de proies sauvages. Le loup-garou est obligé de vivre uniquement dans la forêt. nom breton du rossignol. . Eliduc. et avertit un chevalier du pays. devenue nonne à son tour. Au bout de sept ans. arrivé à maturité. sur leur vieil âge. qui est la soeur de l’époux. pour la délivrer du mari. séparé de sa femme Guildeluëc. qui en soi n’a rien d’extraordinaire. qu’il obtient de la manière la plus astucieuse. Une belle dame de Saint-Malo. C’est là qu’un mari jaloux aurait emprisonné sa femme. d’un oiseau rapace qui se change en jeune homme. dont l’étage est proche du sien. l’histoire a un caractère démonstratif et emblématique. Le jaloux tuera l’oiseau. puis. Elle prend peur à l’idée de dormir dans le même lit avec un monstre. et ne pourra revenir dans la société des hommes qu’avec le concours du roi. est la seule légende. Il se vengera de l’infidèle en la chassant du pays avec son second mari. et il a la naïveté de lui révéler son secret. en Bretagne.

Les parents doivent respecter le choix des enfants qui s’aiment. à Dol.) correspond au voeu exprimé par Marie dans le Prologue de fixer des récits qu’elle avait entendus raconter. L’amour est plus important que le mariage. On sait que tous les autres écrivains prétendent soit traduire d’une langue étrangère (latin ou celtique). qui place la relique de son amour dans un coffret en or à pierres précieuses. il implique les mêmes obligations. Les engagements prises envers les demoiselles doivent être exécutés avec le plus grand scrupule. Equitan). Le lendemain. pourvu qu’ils ne forcent pas leur bonheur. Laostic). Yonec. même alors que nous savons (comme dans le cas de Geoffroi de Monmouth) que leurs allégations sont fausses et qu’ils ont inventé en brodant sur des données qui leur sont parvenues par ouï-dire. Eliduc). On constate que Marie de France a de l’amour une conception qui est fondée sur le consentement et sur la loyauté. etc. tant en latin qu’en français. dans la mesure où ils constituent un effort de témoigner. nous enseigne le lai des Deux Amants. d’une manière aussi authentique que le permettaient les coutumes littéraires du temps. soit suivre le texte d’un manuscrit trouvé dans une abbaye. Elle évoque ainsi la tradition orale du temps. L’amour est vu comme une engagement statique et pas comme un processus en évolution. qui doit être Henri II. La localisation des légendes (à Nantes. Elle ne doit pas encourager plus d’un amant (Le Chaitivel). qui a également écrit en anglais. tous les serviteurs sont occupés à encoller les branches des arbres et à poser des lacs pour attraper les oiseaux qui s’aviseraient de s’y poser. attribuées au roi saxon Alfred le Grand (IXe siècle) . Dédiés personnellement au roi. La femme peut accepter un nouvel attachement si elle est malheureuse (Guigemar. mais elle ne doit pas prendre l’initiative et trahir froidement son seigneur (Bisclavret. Il est tout à fait possible que deux amants soient heureux pendant toute la vie même si l’un d’entre eux est marié ( Milun. à Southampton. Marie ne . le jaloux lui rompt le cou devant sa femme.en fait un autre Alfred. nous disent Le Fresne et Eliduc. Le rossignol est pris. Elle trouve moyen d’envoyer le cadavre à son ami. comme opposée à la tradition écrite. ses Lais sont un projet original.elle a coutume d’ouvrir la fenêtre pour écouter le chant du rossignol dans le jardin. auxquelles s’ajoute la constance du coeur. Elle a également adapté des Fables. sur des récits vivants que l’on échangeait à l’époque.

L’ermite. Le Roman courtois. permet d’informer plus amplement la chrétienté au sujet des tourments qui sont réservés aux âmes dans le Purgatoire. a connu un grand succès et se conserve dans non moins de 25 manuscrits. elle laisse dans son texte des mots inconnus sous leur forme saxonne (ex. une fosse profonde et noire. Cependant un chevalier nommé Owein y entre tout armé et fait ensuite une relation qui. De eremita. puis il commande au serviteur de garder soigneusement l’écuelle. la souris lui échappe. connu aussi sous le nom générique d’ Ysopet. Toutes ces compositions ne sont pas d’origine antique. il attrape une souris. “créateur”). Il y en a aussi qui sont des apologues médiévaux. Le Seigneur montre à saint Patrick (apôtre de l’Irlande et premier archevêque d’Armagh.connaissait pas suffisamment la langue. dont le rôle est de garder l’accès au puits. on avait coutume de s’y retirer pour méditer. raconte le stratagème d’un ermite. le vilain ne peut résister à la tentation de savoir ce qu’il y a sous l’écuelle. ennuyé par les commentaires indignés que son serviteur ne cessait de faire sur le péché originel. Pour les faire cesser. la pose sous une écuelle. Ve siècle). sans qu’un poète de génie en ait fixé un texte définitif. L’endroit était effectivement identifié au Moyen Age. du nom d’Esope. Tristan et Iseut Le roman de Tristan et Iseut est une de ces compositions qui donnent une idée élevée de l’imagination populaire. Le texte 53. conservée par les religieux. de retour. Le prélat y bâtit une abbaye. et l’informe que c’est l’entrée du Purgatoire. à . comme Le renard et le corbeau. Les pèlerinages nombreux qui s’y faisaient furent interdits par Henri VIII au temps de la Réforme. sepande < sceppend. en un endroit désert. tandis que lui ira au moutier pour les oraisons. et occupe-toi de tes propres faiblesses!” Chascuns reprenge sei meïsme! Dans les dernières années du XIIe siècle. La traduction est connue sous le nom d’Espurgatoire saint Patrice. Calme et obéissant au début. quoique nous sachions bien qu’il n’a jamais circulé que sous forme de variantes. le gronde: “Cesse de blâmer Adam et Eve pour leur péché. recueil de fables. Marie a traduit en vers français (anglo-normands) un écrit en prose du cistercien Henri de Saltrey. Il fait preuve d’un art consommé par plusieurs de ses traits. L’ouvrage. en fait de l’interdire.

mais les textes qui en relèvent ne sont pas plus anciens que ceux de l’autre. la Folie Tristan de la bibliothèque de Berne et le Tristan en prose français. une traduction norvégienne du moine Robert (1226). quant à son contenu. datant du début du XIIIe siècle. La version dite commune a. un trouvère normand d’Angleterre. Textes Il existe deux grandes traditions de la légende de Tristan. Tristan et Iseut sont amoureux l’un de l’autre. quasiment complète. par considération de l’autre. Ces textes sont assez divergents. dans les années 60-70 du XIIe siècle. et l’applique au lien amoureux. Cette histoire deviendra en effet l’un des plus caractéristiques mythes européens. S’y rattache également la Folie Tristan d’Oxford. mais leur union n’est possible que dans l’abandon des richesses terrestres et de l’honneur. qui est l’oeuvre de Gottfried de Strasbourg. C’est une idée qui convient au mariage tel que le conçoit le christianisme. c’est plutôt le contraire qui est plus plausible. mais n’y parviennent pas et seront unis dans la mort. voire par des personnages secondaires. chacun de son côté. ils essaient de se défaire de ce lien funeste.statut d’oeuvre appartenant à l’art dit “cultivé”. Il existe de ce texte une traduction allemande inachevée. ainsi qu’une traduction anglaise anonyme de la fin du XIIIe siècle. le caractère le plus archaïque. car elle élève au degré suprême l’idée de fidélité d’une personne à l’autre. La version dite courtoise est illustrée par le texte fragmentaire de Thomas. ou bien prennent la forme de récits consacrés à un seul épisode de la légende. . celui d’Eilhart von Oberg. un poème de 996 vers consacré à un épisode situé au temps de l’exil de Tristan. et on peut dire que derrière chaque couple chrétien formé par consentement libre se dessine l’ombre portée du mythe tristanien. En fait toutes les deux peuvent avoir été fixées à peu près à la même époque. La plupart de ces variantes sont d’ailleurs fragmentaires. qui diffèrent par plusieurs épisodes. A la version commune se rattachent le texte de Béroul. née dans le féodalisme.

. dont le témoin le plus ancien est le texte du trouvère normand Béroul. Ces derniers. il peut avoir été écrit entre 1155 et 1170. et la version commune est également la seule à attribuer au philtre d’amour une efficacité limitée dans le temps. Iseut et Marc vivent au temps du roi Arthur. mais Joseph Bédier a pu en obtenir des photocopies en vue de la publication. Le personnage de l’ermite Ogrin se rencontre seulement dans la version commune. Mais le texte auquel on y renvoie ne s’est pas conservé. Chez Thomas. dans la version courtoise la vie dans la forêt est agréable. Dans la version commune. à Saint-Jean d’Acre. se réduisent chacun à un seul feuillet de quelques dizaines de vers. Par conséquent. le départ des amants de la forêt du Morois s’explique chez Béroul par la cessation de l’effet du philtre et par la dureté de la vie qu’ils mènent loin des cours royales auxquelles ils étaient tous les deux habitués. ainsi que celui de Turin. L’histoire du fragment de Turin est mystérieuse et romanesque. date de la naissance de l’expression à l’occasion d’une épidémie qui a frappé les croisés en Syrie.Dans deux textes indépendants on trouve la mention d’un jongleur nommé La Chievre. ont brûlé avec les locaux pendant la guerre de 1870. conservés dans la bibliothèque du séminaire protestant de Strasbourg. Le texte de Thomas (qui prétend se référer à la version du légendaire trouvère gallois Bréri) est représenté par cinq restes provenant de cinq copies manuscrites différentes. Douce (de 22 feuillets) et les trois fragments de Strasbourg. mais une allusion au mal d’Acre pourrait indiquer que certaines parties sont ultérieures à 1190. le temps d’Arthur est déjà révolu lorsque se déroulent les aventures de Tristan. à savoir trois ans. elle ne dure d’ailleurs pas longtemps. Plusieurs de ces morceaux font double emploi entre eux. qui aurait écrit en rimes un roman de Tristan. et dont près de la moitié pourraient appartenir à un autre auteur. Le fragment de Cambridge. Le texte de Béroul s’est conservé dans un seul manuscrit très endommagé par l’humidité. et la prend sous sa protection. le texte est actuellement perdu. accusée d’adultère. Au contraire. Tristan. Celui-ci assiste à la justification d’Iseut. Il en reste 4487 vers comprenant le milieu du récit. Plus importants sont les fragments Sneyd (deux groupes de feuillets portant plusieurs milliers de vers). heureusement pas avant d’être publiés par Francisque Michel. Le poème peut avoir été écrit entre 1150-1170.

Récemment on a découvert un fragment d’une quarantaine de vers provenant de la Folie de Berne.Dans un texte du XIIIe siècle intitulé Le Donnei des Amants figure. qui suit dans ses grandes lignes la version de Béroul. dans certains manuscrits. Le seul texte complet est la Tristramssaga du frère Robert. où ils connaissent l’amour parfait. Toutes ces oeuvres ont été écrites. Sador et Chélinde. languit dans son lit. Très utiles ont été les traductions médiévales de l’ouvrage de Thomas. Tristan. Mais Tristan prend part à la Quête du Graal. . ce qui permet à Marc d’enlever la reine. Lancelot offre aux deux amants un refuge somptueux au château de la Joyeuse Garde. qui sont empruntés à Thomas. un épisode baptisé “Tristan rossignol”. Mais le frère Robert (probablement un Anglais) a pris des libertés avec le texte. Saint Augustin dévoile à Apollo et à Chélinde leur erreur. blessé par son oncle avec une épée empoisonnée. des érudits tels que Joseph Bédier ont pu reconstituer la teneur probable de ces versions avant les dommages encourus. en comprimant de nombreux passages. dans la seconde moitié du XIIe siècle. sauf pour quelques épisodes. Suit une version enrichie de la légende de Tristan et Iseut. Ainsi. Au siècle suivant commence la vogue des mises en prose. qui sont d’ailleurs toutes indépendantes entre elles. Iseut se penche sur la poitrine du malade et alors Tristan la serre dans ses bras et lui crève le coeur. L’amoureux imite les oiseaux de la forêt pour annoncer son amie qu’il se trouve dans le voisinage. traduction de Thomas faite en vieux norrois pour le roi Haakon de Norvège en 1226. entre 1230 et 1235 est composé un vaste Tristan en prose. Marc et Iseut lui rendent visite. à l’exception du Tristan rossignol. Chélinde est frappée par la foudre et le peuple se convertit au christianisme. pour qu’ils aillent ensemble dans le royaume de la mort. mais qui ne change presque en rien notre connaissance de la légende. L’écrit s’ouvre par un immense roman d’aventures consacré à l’amour de deux ancêtres de Tristan. qui cessent de puiser à la tradition orale. Par un travail extrêmement patient et minutieux. leur fils Apollo l’Aventureus tue son père et épouse sa mère.

c’est-à-dire du rituel de la chasse noble. dit-il à son adversaire. car. Ils y arrivent chacun dans une barque. soeur du roi Marc de Cornouailles en Angleterre. et maître en l’art de jouer de la harpe. Elle court chercher dans une cassette le bout de métal qu’elle a trouvé dans le crâne de son oncle le Morholt quand on l’a ramené mort du pays de Cornouailles. Tristan parvient à s’échapper et revient dans son pays. où il sera recueilli par la fille du roi. Orphelin. mais Tristan le tuera. l’étranger dont elle a sauvé la vie est l’assassin du frère de son père. Tristan est le fils du chevalier Rivalen et de Blancheflor. Sa mère la reine (qui s’appelle elle aussi Iseut) l’aidera à guérir le jeune chevalier. surtout par celle de l’art de vénerie. Un jour arrive en Cornouailles l’envoyé du roi d’Irlande pour recueillir le tribut de jeunes gens et de jeunes filles qui lui est dû. tandis que les beaux textes en vers de Béroul et de Thomas sombraient dans l’oubli. Cet ambassadeur s’appelle le Morholt et c’est un géant. Comme sa blessure ne guérit pas et que tous les médecins du royaume se déclarent impuissants. de mettre ensemble les données des fragments en vers qui se sont conservés. Il est aussi un bon chanteur de lais. Afin de sauver la jeunesse de son pays. et par reconnaissance pour son oncle. Mais un jour la fille constate qu’à l’épée de Tristan il manque un fragment de lame. un seul d’entre eux reviendra. Le Morholt le blesse grièvement de son épée empoisonnée. Ils se battront dans une île. qui s’appelle Iseut. Analyse des versions du XIIe siècle Si nous essayons. Il abordera miraculeusement en Irlande. En effet. c’est cette version tardive qui a connu la célébrité au Moyen Age. avec Joseph Bédier. Tristan s’y distingue par de nombreuses inventions. mais Tristan remplit la sienne de cailloux et l’envoie par le fond. nous obtenons une sorte de vulgate tristanienne du XIIe siècle.Malgré l’excentricité de ses inventions. Tristan monte dans une barque sans rames et s’abandonne aux eaux. Tristan défie le Morholt en duel. il sera recueilli par le chevalier Roald. . puis sera accepté à la cour de son oncle le roi Marc.

elle devra se justifier par un serment solennel de n’avoir jamais trompé son mari. sera condamnée au bûcher. Iseut. chacun se dit que l’autre est habitué à mener une vie princière. et est aidé par son cheval Passebreul et par son chien Husdent. un jour de calme plat. Tristan s’évade. Un jour. Or. sacrifiera sa virginité au roi. Ici ils méneront une vie dure. à cause de la chaleur. Un jour un garde les reconnaîtra et les dénoncera au roi. Tristan et Iseut demandent à boire. vivant dans une hutte du produit de la chasse de Tristan. Celui-ci possède un arc merveilleux. Commence alors pour eux une vie de subterfuges et de plaisirs secrets. Le jour des noces d’Iseut avec Marc. Alors Tristan et Marc concluent un accord: le jeune chevalier consent à s’éloigner à jamais du royaume de Cornouailles. Le roi leur répond qu’il prendra pour épouse celle dont une hirondelle vient de déposer un cheveu blond devant lui. la servante Brangien leur apporte le philtre d’amour qui avait été préparé par Iseut la mère pour que sa fille et le roi Marc eussent un mariage heureux. Aussitôt la boisson absorbée. Ils consultent l’ermite Ogrin. Par mégarde. elle triomphe de l’ordalie qui lui est imposée: elle jure sur les reliques (chez Béroul) ou en prenant dans ses mains un fer rougi (dans la version courtoise . Tristan obtient sa main du roi d’Irlande et se prépare à rentrer. Ils s’efforcent de garder secrète leur liaison.Les barons demandent au roi Marc de prendre femme pour avoir un héritier mâle et éviter ainsi les querelles fratricides. D’ailleurs. à cette condition elle redeviendra son épouse bienaimée. ils seront découverts. Sur le navire. qui est illustrée dans les diverses variantes du roman par une multitude d’épisodes. que jamais entre ses cuisses ne sont entrés que le . Marc leur rend visite en cachette et leur laisse entendre par des signes qu’il est disposé à leur pardonner.passage qui manque du texte de Thomas). les deux amoureux souffrent chacun d’obliger l’autre à supporter cette vie sans éclat. mais son mari décide de la livrer aux lépreux. les deux jeunes s’éprennent follement l’un de l’autre. qui leur dit qu’il n’est jamais bon de vivre dans l’adultère. Quant à Iseut. Grâce à une ruse. à la faveur de l’obscurité. ce sera la servante Brangien qui. l’Arc-qui-ne-faut. il s’agit de la même Iseut la Blonde. jugée. la misère a déjà laissé des traces sur leurs visages. Tristan sera chargé de la mission de retrouver la belle. la délivre et l’emmène avec lui dans la forêt du Morois. D’autre part. dans le luxe et l’abondance.

Une fois à terre. Tristan s’en va en Petite Bretagne. la demande en mariage au nom du roi Marc. Tristan est très malade et il n’a plus la force de se lever pour regarder par la fenêtre. Près de la ville de Fowey en . le motif mythique des amants dans la forêt se place entièrement dans l’épisode du Morois. le Morholt et l’identification de son meurtrier. il arborera une voile noire. Là il trouvera bientôt un ami. En cas d’échec. Ainsi. Mais sa passion pour l’autre femme est si forte qu’il ne consommera jamais son mariage.). En réalité. de l’autre côté de la Manche. mais le mendiant n’est autre que Tristan déguisé. elle meurt de douleur en l’embrassant. “Noire”. la forêt du Morois. tantôt comme un cadre pour une foule de petits épisodes qui viennent s’y insérer. L’analyse de ce récit doit tout d’abord identifier les épisodes majeurs (qui viennent d’être isolés ci-dessus dans des paragraphes différents). Tristan revient de Bretagne déguisé en fou et se fait reconnaître par Iseut dans sa chambre. l’adultère. Blessé de nouveau avec une arme empoisonnée (dans des circonstances qui diffèrent selon les versions). On aura donc les six divisions suivantes: Tristan héros culturel. Iseut s’empresse de trouver son ami. Une identification des principaux personnages n’est pas impensable. Il pousse un soupir et rend l’âme. Il envoie son ami Kaherdin à la cour de Marc avec mission de demander au roi qu’il autorise Iseut à venir en Bretagne pour le secourir. que Tristan se persuadera d’épouser au terme de force raisonnement spécieux. le chevalier Kaherdin.roi et le mendiant qui l’a portée sur son dos pour traverser une mare. Iseut est tout de suite accourue à la demande de Kaherdin. La trame de l’histoire est d’origine celtique. répond-elle. Tristan en Bretagne. c’est par jalousie que sa rivale a voulu faire souffrir Tristan et a causé sa mort. etc. S’il réussit. Tristan sait qu’aucun docteur ne saurait le guérir. il demande à sa femme de lui dire de quelle couleur est la voile du navire qui approche. inventeur de l’art de vénerie et de l’art de jouer de la harpe. L’adultère ou la séparation des amants peuvent se décomposer en une foule de petits récits à structure dramatique (Tristan et Iseut se rencontrent de nuit et découvrent l’ombre du roi qui s’est caché dans un arbre pour les épier. ce qui lui vaut la haine d’Iseut aux Blanches Mains. Kaherdin mettra une voile blanche au mât de son navire. Celui-ci a une soeur du nom d’Iseut. Chacune de ces divisions peut à la rigueur fonctionner tantôt comme une histoire indépendante.

Le duel dans une île est une réminiscence d’une coutume scandinave: le duel judiciaire à Uppsal s’appelait holmganga. où le dieu Thórr tue de son marteau le géant Hrungnir. ait voyagé d’Ecosse en Irlande. à Castle Dôr. telle qu’on pouvait la lire dans le VIIe livre des Métamorphoses d’Ovide.Cornouailles. Le morceau de lame qui est trouvé dans le crâne du Morholt rappelle un mythe germanique. l’effroyable secret est trahi par le nain Frocin. “la marche dans l’îlot”. attesté entre 1030 et 1045. et Essyllt apparaissent parmi les amoureux célèbres des mabinogion gallois. qui le révèle en parlant dans une fosse qui s’est formée sous les racines d’une aubépine. Cette théorie de l’origine picte. Dans chacun des épisodes de Tristan on peut trouver des éléments narratifs d’origines diverses qui ont été agglutinés dans l’ensemble. Le tribut en filles et garçons. contre le Morholt ou bien contre trois pirates. vers 780. qui garde dans sa tête un morceau de l’arme de l’adversaire1. Il se pourrait qu’une tradition liée au nom d’un roi Drust. l’emploi de ces noms dans la classe aristocratique est une preuve de la popularité de la légende avant la fixation du texte de Béroul. Nous pensons que le sens narratif du récit ne peut être identifié que dès l’apparition du thème de l’amour coupable. Drystan. qui avait des oreilles d’âne. mais le vainqueur. subsiste sur un rocher une inscription du VIe siècle: “Drustaus hic iacit Cunomori filius”. Ce motif rappelle la légende antique du roi Midas. hryt Eselt. et de là soit passée en Grande-Bretagne. D’autre part. ainsi que le motif de la voile noire apparaissent dans la légende de Thésée. Dumézil. Le roi Marc a des oreilles de cheval (en effet son nom signifie “cheval” en gaélique). fils de Rivalen. et avait lieu 1 G. Tristan. cette fois. Il existe un seigneur de Vitré. Drust ou Drustan est le nom. d’un roi des Pictes. où on en retrouve un écho dans le cycle de Cuchulainn. . Mythes et dieux des Germains. soutenue par Helaine Newstead. le motif de la voile blanche ou noire se rencontre couramment dans des contes populaires bretons. 99-106. tueur de dragons. thème irlandais et gallois. rencontre cependant de nombreuses difficultés. dont la plus importante est l’identification du noyau de la légende avec l’épisode du combat contre un dragon. pp. fils de Tallwch. peuplade celtique d’Ecosse qui a été exterminée au IXe siècle. ce n’est pas le vaincu. cette fois. Un gué de Cornouailles portait au Xe siècle le nom de “gué d’Iseut”.

celle qui est évoquée ici daterait du Xe siècle et contient la substitution nuptiale de la maîtresse par la servante. nommément du mabinogi de Branwen. Iseut se soumet à une épreuve d’inspiration plus chrétienne: elle prête serment sur les reliques des saints. Ce thème du trophée de barbes. dans les fabliaux. Par ordalie (ou jugement de Dieu). elle est donnée en mariage au roi d’Irlande. qui reparaîtra dans Perlesvaus. se rencontre chez le Normand Robert Wace. on pratiquait couramment le duel judiciaire. Seul son nom est employé par les auteurs de Tristan. pour se justifier.dans une île de la rivière. un collection irlandaise de légendes. Le personnage de Brangien vient de la légende galloise. le traître Eadric s’en sert pour tuer le roi saxon Eadmund en 1016. L’arc Qui ne faut est mentionné dans une chronique normande en vers. on entend dans toutes les cultures que la décision d’un procès est prise sur la base du résultat d’un épreuve: en Afrique de l’Est. chez les Germains. L’ordalie du feu. D’ailleurs. La tentative d’Iseut de faire tuer Brangien pour faire disparaître les témoins de sa félonie est une réminiscence du Livre de Leinster. Chez Thomas. . Branwen est la soeur du roi de Grande-Bretagne. et comme elle y est traitée fort mal. Iseut est obligée de prendre dans ses mains nues une barre de fer rougi au feu. dans le Roman de Brut. et doit avoir figuré dans des contes contemporains. Dans ce texte. plus près de nous. L’idée du serment équivoque apparaît aussi dans les contes indiens et. et celui qui meurt perd aussi le procès. Chez Béroul. l’Estoire des Engleis. à laquelle est soumise Iseut chez le trouvère Thomas est probablement elle aussi un rituel d’origine germanique. écrite par Geffrei Gaimar vers le milieu du XIIe siècle. certainement avant la plus ancienne version de Tristan. ce neveu anonyme exigeait ni plus ni moins que la barbe du roi d’Espagne. l’arc Qui ne faut apparaît chez le seul Béroul. qui doit dater de 1170. son innocence est manifestée par le fait que sa peau reste intacte. pour l’ajouter à la couverture de barbes de rois qu’il s’était faite. fille de Llyr. les deux plaideurs absorbent du poison. une guerre terrible s’ensuit entre les deux royaumes. Iseut connaît une aventure de Tristan qui affronte en Espagne le neveu du géant Orguillos et reçoit de lui une blessure grave. à la suite duquel on déclarait que le vainqueur avait raison et la vaincu avait tort.

Le poète Qays épouse une seconde femme mais meurt d’amour pour Lobna. Une idée assez rapprochée se retrouve dans le lai du Fresne. le récit se concentre sur le drame de trois. Un autre aspect qui doit retenir notre attention est la structure narrative de la légende. L’Irlande et la Petite Bretagne s’équilibrent comme les plateaux d’une balance autour du Pays de Cornouailles qui est le centre de gravité de l’histoire. Guigemar. qui est très populaire au Moyen Age. produite par le philtre. Le concept d’image est un instrument au moyen duquel les hommes se représentaient la vie spirituelle. Ces symétries renvoient au concept d’image. 483-4 Amurs est plaie dedenz cors. Il existe deux Tristan et trois Iseut. S’y ajoutent Tristan le Nain. Les principaux personnages sont Tristan l’Amerus. e si ne piert nïent defors. Le roman de Qays et de Lobna. Iseut la mère d’Iseut et Iseut aux Blanches Mains. Chez Thomas. pleure sur son corps. le royaume de Marc reçoit une ambassade insolente et est confronté à une demande de tribut. l’ami 2 Cf. Dans la blessure amoureuse. . le roi vieillissant est obligé par ses barons à prendre femme. On peut reconnaître dans le récit une démarche de concentration. et Iseut la Blonde. Au début. Avec le temps. Tristan se fait faire une statue ayant l’apparence d’Iseut et la traite comme une femme vivante: il l’embrasse. dans les bras de celle-ci. v. Cependant accepter des influences orientales dans l’histoire de la légende tristanienne serait une tentative théoriquement précaire. l’Amoureux. renvoie à la vie d’un personnage historique mort en 687. des fragments épars sont collectés: Tristan est un héros culturel (la Tristramssaga norvégienne insiste particulièrement sur l’invention de l’art de la vénerie). se confesse à elle. Marie de France aborde le thème du guerrier en exil qui épouse une seconde femme dans son lai d’ Eliduc. d’identification et de compactage. Mais Tristan le Nain est lui aussi blessé d’une arme empoisonnée. et au fur et à mesure que les épisodes se multiplient. Après tout. Marie de France.Le mariage de Tristan avec Iseut aux Blanches Mains n’est pas une idée si inattendue pour les conteurs du XIIe siècle. qui est une fiction arabe. La blessure produite par le Morholt ne pourra être guérie que par Iseut la Blonde. puis de cinq personnages: aux trois premiers s’ajoutent Kaherdin. et la dernière plaie reçue par Tristan demande un traitement semblable. Elle repose sur des effets de symétrie. nous devons voir un pendant des blessures physiques2.

après l’avoir tué. pour les montrer à Iseut au cas où elle ne voudrait pas le croire. qu’il rencontre pour la première fois. Guenelon et Denoalen). Tristan coupe les tresses de Denoalen et les enfouit dans ses chausses. n’y manquent pas. Par son éthique brutale. Les fils narratifs venus d’Irlande et d’Armorique se nouent en Cornouailles: sans le Morholt et son épée empoisonnée. sans Iseut la mère qui apréparé la boisson magique. qui faute de pouvoir assouvir sa passion. il n’y aurait jamais eu de couple. Iseut sauvée la nuit de noces par Brangien veut la faire tuer pour effacer toutes les traces de sa culpabilité. Lorsque les deux amis arrivent d’Armorique. se compacte sur un dernier suspens: Tristan et Iseut auront-ils un dernier rendez-vous? La doctrine courtoise y est représentée par le triangle conjugal et par les losengiers. Enfin. la narration. le roi avait eu pitié du bébé. Deirdre. nourrira envers son mari adoré une haine froide. Elle reste plus proche des traditions celtiques préchrétiennes. que son père voulait tuer.fidèle. sans le sacrifice de Brangien ils auraient été empêchés de se voir. et ennemis des rois de Connacht). on trouve le récit de l’amour entre Deirdre et Naisi. pour . ou bien de se voir reconnaître au moins les droits conjugaux. Mais les traits de violence et de cruauté sauvage. nous devons évoquer les légendes irlandaises. pour comprendre comment la belle histoire d’amour s’est construite autour du personnage de Tristan. et avait décidé que. Enfin. étrangers aux doux poètes de la Provence ensoleillée. Ainsi. dont un druide a prédit lors de sa naissance qu’elle amènera ruine dans le royaume. en tout cas beaucoup plus que le cycle d’Arthur. Tristan passe la nuit avec Iseut et Kaherdin avec la servante Brangien. sans Kaherdin ils ne pourraient se rencontrer une dernière fois. et Iseut aux Blanches Mains. En effet. héroïque mais aussi primitive car instinctive. traîtres médisants qui sont au nombre de 3 chez Béroul (Godoïne. est élevée en secret pour devenir la femme du vieux roi Conor. mais frère malheureux d’une épouse méprisée. les amoureux n’auraient jamais été unis. qui pendant quelque temps s’était défaite en une multitude d’épisodes dont l’ordre temporel était interchangeable. Dans le cycle des Ultoniens (guerriers du royaume de Ulster. sans Brangien et son erreur ils ne s’aimeraient pas. qui est soumis à une forte influence normande. la légende tristanienne ne se laisse pas rattacher à la civilisation courtoise.

gheishe: interdiction sacrée que les héros sont obligés de respecter. comme ils passent par une mare. quoi que ce soit”. près de leurs feux de bivouac. Pryderi est à son repas de noces lorsqu’un étranger lui demande une faveur. qui est déjà vieilissant. de chasse et de pêche. . fils adoptif du dieu d’Amour. “C’est accordé. dans un mabinogi gallois. dont le nom contient le mot “rouge”. Grania s’écrie que l’eau est plus audacieuse que le brave Dermot. Mais Naisi et ses amis seront massacrés. mais sera épousée par le roi lui-même. elle ne connaîtra aucun étranger. répond le roi. celle de Dermot à la Tache d’Amour et de la belle Grania. puis livrée à l’assassin de son amant. nous trouvons une autre histoire semblable. Il s’enfuira avec sa belle en Ecosse. et pendant la poursuite laisse. avant que sa mort ne devienne possible. centré sur la figure du roi Finn. il ne doit pas être précédé par trois Rouges dans la demeure du Rouge. gheish. Deirdre prise de force par le roi. Mais à l’adolescence Deirdre s’éprend du beau Naisi et le contraint par la force de la geis3 à l’enlever. Elle prépare un breuvage qui fait que toute la cour s’endort. Puis elle demande par geis à Dermot de l’enlever. et celle-ci ne peut échapper à la nouvelle union qu’en demandant un sursis d’un an. Au festin d’épousailles elle demande au druide de son père de lui nommer les capitaines des Fianna et jette son dévolu sur le beau Dermot. En fin de compte. mais l’autre est un prétendant à la main de la mariée. lorsqu’un inconnu demande quelque chose à un grand seigneur: il est de bon ton que celui-ci l’accorde. où ils vivront en solitude. sans que personne ne puisse les séparer. Dans le cycle irlandais des Fianna.empêcher la réalisation de la prophétie. quels que soient les risques qu’il prend de la sorte. Il existe aussi une forme positive des geise. Finn les poursuit à travers l’Irlande (plusieurs dolmens s’appellent “lit de Dermot et de Grania”). il sera précédé par trois chevaliers vêtus de rouge dans la maison de Da Derga. Ce stratagème. le grand Conary Mor ne doit pas faire le tour de la capitale Tara dans le sens des aiguilles de la montre. ils lui font voir que ne pas respecter une promesse signifie se déshonorer. Certes. vient à bout des réserves du guerrier irlandais. geise. dont les sommets se rencontreront au-dessus du toit de la grande église d’Armagh. jusqu’au moment où le roi Conor leur proposera la paix. sauf les jeunes capitaines. Sur sa tombe et sur celle de son amant pousseront deux ifs. Ainsi. le destin fait en sorte qu’il enfreignent leurs geise avant de mourir. Angus Og. Lui. un pain entier ou un saumon cru. le temps de préparer quelque ruse. n’accède pas à l’amour de Grania. pl. Grania est la fille du roi de Tara et promise au grand Finn. pour indiquer au roi que sa fiancée est encore vierge. Ainsi. pron. qui reste sans effet lorsque Iseut au Blanches Mains l’essaie sur Tristan. cependant. Dermot tient conseil avec ses compagnons. Elle se tuera en se jetant du chariot la tête la première contre un rocher. père du célèbre Oisin ou Ossian. etc. mais ils réussissent à lui 3 Geis.

qui existe dans la culture japonaise. On aura facilement reconnu que plusieurs ingrédients de la légende tristanienne se retrouvent dans ces récits de passions exceptionnelles. Grania fera sa paix avec Finn et restera auprès de lui jusqu’à la mort. Cependant. Tandis que l’amour des Arabes et des Persans est plus raffiné4. Deirdre vivra une année dans la honte auprès de son mari. Et l’individualisme des personnages. Elle y revient plus dignement que ses consoeurs. avec parfois l’appui surnaturel d’Angus Og. Dans Tristan et Iseut se tressent des idées essentielles appartenant aux cultures des trois familles linguistiques qui se sont rencontrées dans l’Occident de l’Europe. certes. mais aussi au mariage monogame que prêchent les chrétiens de langue romane. Mais elle se croit quand même obligée de vivre auprès d’un mari que. est plus dramatique et plus impressionnante. qui est son demi-frère métamorphosé. tandis que la tradition du double suicide des amants. sont en harmonie avec l’esprit germanique. à la suite de plusieurs raisonnements très intéressants pour la psychologie du public du XIIe siècle. malgré ses grandes qualités. Grania sera moquée par les capitaines à son retour. . et Iseut elle-même. Mais Finn veillera à ce que Dermot rencontre son destin. revient auprès de Marc. Il 4 En étudiant la légende persane de la jeune Wis et de son amant Ramin. la fidélité absolue de Tristan apparaît comme caractéristique de la civilisation européenne. Pierre Gallais a posé le problème d’un possible héritage mythologique commun des Indo-Européens. car elle soutient haut et fort la thèse de son innocence.échapper. Elle est conforme d’abord au respect illimité de la parole donnée qui caractérise les Celtes. que le serment avait instituée comme une version officielle. l’espèce d’apothéose dans la mort qui apparaît dans les versions continentales (mais surtout dans l’opéra de Richard Wagner) manque dans les traditions irlandaises (les deux ifs dont les sommets s’enlacent est sans doute un élément d’origine tardive). elle n’aime pas. il sera tué par le sanglier de Ben Bulben. la dignité de la femme n’y est pas réalisée intégralement. D’autre part. Il y a dans le triomphe posthume un élément d’originalité culturelle d’une grande importance. la haute idée qu’ils se font de leur dignité. Après seize ans d’exil le roi et les fuyards font la paix.

La mort. comme les femmes des Hindous des castes supérieures se laissaient incinérer avec leurs maris pour exprimer leur pureté. les Saxons atteignirent l’estuaire de la Severn. saine et sauve. et que l’amour charnel peut être un substitut valable de la dilection de l’Epoux céleste. le vaste creuset des romans courtois reçoit surtout des matériaux provenant des Gallois. les Cornouaillais restèrent dans leur . l’autre charnel et légitime. pareils à tous les couples chrétiens qui seront liés dans le ciel comme sur la terre. Ils expriment ainsi l’idée que la vie ne mérite d’être vécue que dans l’amour. Ils se retrouvent dans la mort. Marc) triomphent du désordre des sens. mais parce qu’il a défendu les valeurs courtoises et chrétiennes (Tristan le Nain. Le Roman courtois. Si le roman de Tristan est un cas où les traditions se mélangent. elles étaient voisines avant la victoire saxonne de Dyrham en 577. Tristan. Cette analyse nous montre que l’empreinte romane et chrétienne sur les motifs celtiques est définitive: la chasteté et la fidélité du couple. car on ne peut pas exprimer plus fortement l’estime où l’on tient certaines valeurs. la subordination de la femme à son mari (qui dans cette légende est double. qu’en racontant dans une oeuvre d’art l’histoire d’un héros qui meurt pour elles. Tristan ne meurt pas par amour pour Iseut. les Germains et les Latins. dont Estult l’Orgillius de Castel Fer a enlevé l’amie).importe de ne pas se tromper sur les valeurs médiévales et de ne pas avancer en date les idées émancipationnistes de Tolstoï ou d’Ibsen. Or. des Cornouaillais et des Bretons. Chrétien de Troyes Sources celtiques Nous avons vu en examinant la légende de Tristan que les îles de la Mer du Nord constituaient un vaste terrain d’affrontements guerriers et en même temps d’échanges culturels entre trois principaux groupes linguistiques: les Celtes. C’est Iseut qui. La littérature française reprend plusieurs des motifs qui circulent dans ces cultures et les met en valeur d’une façon exemplaire. l’un spirituel et véritable. Ces populations sont apparentées. meurt par amour pour lui. Par la suite. en littérature. est un symbole des valeurs.

sinon des échos en d’autres langues. nous est moins utile pour la reconstitution des traditions celtiques. de leur côté. où il aurait porté la croix du Christ sur ses épaules pendant 3 jours et 3 nuits. intitulée Le Livre de Taliesin. Les Annales Cambriae (le Pays de Galles était nommé en latin Cambrie. dont le plus ancien est le Livre Noir de Carmarthen. 537 pour celle de Camlann. où Arthur et Medraut sont morts ensemble. Une collection de poèmes. qui était florissante à l’époque. une pierre qui porte l’empreinte du chien d’Arthur. La littérature galloise. le fait des populations celtiques habitant l’île de la Grande Bretagne dans son entier. le célèbre enchanteur Merlin est un personnage écossais. du nom de de kymry que se donnaient ses habitants) indique des dates pour les exploits du roi: 516 pour celle du Mont Badon. quant à leur origine. Nennius nous donne aussi une liste de douze batailles d’Arthur. et attribuée à un barde légendaire de ce nom. Amr. A noter d’ailleurs que les ennemis du roi ne peuvent avoir été les Saxons dans chacune de ces batailles. D’autre part. dans l’Historia Brittonum de Nennius. et sera mort vers 520 dans un conflit civil.péninsule. les savants ont choisi d’indiquer un officier . qui vont du Pays de Galles et jusqu’en Ecosse. laissée pendant la chasse du sanglier Troit. séparée des montagnes galloises par le canal de Bristol. Cabal. Ici on nous parle de deux endroits liés à la légende. les Bretons émigrés en Armorique gardèrent avec les autres Celtes des contacts par voie maritime. à noter que dans les textes anciens il n’a rien ou trop peu d’un magicien. La plus ancienne mention certaine d’Arthur date du début du neuvième siècle. et dont certains passages peuvent dater du VIe siècle. Ces dates nécessitent probablement une correction pour devenir plus vraisemblables: ainsi Arthur doit avoir remporté sa première grande victoire dans les premières années du VIe siècle. manuscrit datant des environs de 1200. En cherchant des hypothèses plausibles pour désigner une origine historique de la figure d’Arthur. cela est visible si nous prenons en considération les localisations des batailles du roi. Les légendes relatives au roi Arthur et à ses héros sont. et le tombeau du fils d’Arthur. De la littérature armoricaine du XIIe siècle il ne reste rien aujourd’hui. nous transmet des vestiges dans plusieurs recueils.

Personnalité de Chrétien Nous ne savons pas grand-chose de la vie de Chrétien. appartenant à une gens de la ville. il mourra quelques mois plus tard à Saint-Jean d’Acre. qui a été le contemporain de celuici. Il a écrit dans les années 60 et 70 du XIIe siècle. la fille d’Aliénor d’Aquitaine avec Louis VII de France. Cependant Gildas. Le roman de Lancelot est dédié à Marie. dirigée par un grand chef. Il n’est même pas identifié avec certitude dans les documents du temps. qui est dédié à Philippe d’Alsace. est arrêtée vers 500 à la limite de la Plaine de Salisbury. L’invasion germanique. en Champagne ou ailleurs. car son dialecte est le francien. un ecclésiastique romanisé né vers 500. Il se peut que Marie lui ait fourni un texte français contenant une version plus maladroite du récit. par exemple. devenue veuve depuis un an.romain. Il a été éconduit. Chrétien a été le protégé de Marie de Champagne. le nom Artorius était fréquent à Rome. cité par Gildas. qui aurait pu jouer un rôle analogue. avec des traces champenoises. En effet. commencée par les tribus des Jutes en 449. qui est devenue comtesse de Champagne par mariage en 1164. Cet hypothétique Artorius peut avoir conduit les Celtes chrétiens et romanisés contre les Saxons païens. Gildas cite également un roi celte. Maglocunus. Il est donc plausible que cet arrêt soit le fait de la résistance des chrétiens locaux. Chrétien annonce lui-même dans le prologue à son roman de Cligès quels sont les ouvrages qu’il a déjà achevés à ce moment-là: Cil qui fist d’Erec et d’Enide. le Latin Ambrosius Aurelianus. Et les comandemanz Ovide Et l’art d’amors an romanz mist . ne cite jamais le nom d’Arthur. Philippe d’Alsace est devenu comte de Flandres en 1168. et en 1182 a demandé la main de Marie de Champagne. Un pareil chef était. En septembre 1190 il est parti pour la croisade. On peut faire la même supposition dans le cas du roman de Perceval. elle reprendra vers 550.

le 4 mai 1181. . Les dieux s’aperçurent de la désécration et ressuscitèrent l’enfant. qu’il ait ensuite entrepris un Tristan. Del roi Marc et d’Iseut la blonde. mais comme Déméter avait déjà mangé une épaule. de l’hirondelle et du rossignol. Cette légende n’est pas traité en détail par Ovide.à deux autres romans. Ars amandi et les légendes des Pélopides des Métamorphoses). coupé en morceaux. lors duquel il servit son propre fils Pélops. et Chrétien peut avoir eu d’autres sources aussi. qui est lui aussi resté inachevé. On la connaît sous le nom de Philomena. Puis. il est probable que la cause de l’interruption ait été la mort de Chrétien.ou alternativement . il a commencé son dernier ouvrage. de 1177 à 1179 ou même 1181. Erec peut dater de 1170 et Cligès de 1176. Il est donc possible que Chrétien ait fait ses armes par des traductions d’Ovide. et que ses deux premiers romans arthuriens aient été Erec et Cligès. a été incorporée à la fin du treizième siècle dans l’ Ovide moralisé et s’est conservée sous une forme remaniée. cette fois. racontant une autre légende des Pélopides. Il a abandonné Lancelot. il raconte sans doute le festin offert par Thyeste aux dieux. A ces ouvrages s’ajoutent deux chansons de trouvère. En ce qui concerne le Mors de l’espaule. Ce sont des adaptations d’Ovide (probablement Remedia amoris. désintéressé. qui est depuis censée se transmettre héréditairement à tous les Pélopides. Mais. qui sont les plus anciennes en langue d’oïl. Et de la hupe et de l’aronde Et del rossignol la muance Un nouvel conte recomance. confiant la tâche de terminer le roman à Godefroi de Lagny. Ce dernier seul a été conservé. Ensuite il a travaillé simultanément . Perceval. La Muance de la huppe. Dans l’une est loué l’amour de vertu. Yvain et Lancelot.Et le mors de l’espaule fist. elle la remplaça par une pièce d’ivoire. une version de Tristan (qui n’était pas nécessairement une version intégrale) et un roman d’ Erec et Enide.

ils gardent un rapport dialogal avec l’une des oeuvres perdues de Chrétien.Yvain attestent d’une continuité de préoccupation et ont des structures analogues. par exemple. Le roman de Guillaume d’Angleterre. mais dont la clarté n’est pas dépourvue d’une teinte de maniérisme. en l’attribuant par erreur à saint Paul. Ainsi pouvons-nous découvrir un romancier qui s’accorde mal avec le mécénat et qui réclame. Mais il n’a certainement pas connu une langue celtique. qu’il ne sortira jamais de cette voie qui lui semble la plus juste. toute la gamme des émotions courtoises et la force des analyses psychologiques perfectionnées par les auteurs des romans antiques. Cligès. Dans l’autre l’auteur déclare que son amour provient d’un libre choix. l’abandon du Lancelot et la remise de l’ouvrage. de manière couverte mais lisible. ne semble pas être issu de sa plume.courtois et sage. il transforme la matière de Bretagne en lui conférant une plus grande intelligibilité affective. pour le dernier millier de vers. le Tristan. une entière liberté d’imagination. Chrétien était un homme cultivé. Il est au courant de traditions celtiques qui nous sont parvenues sous une forme ou une autre. à Godefroi de Lagny. mais il n’était probablement pas un homme d’Eglise. Il tire le destin de ses héros du brouillard mythologique où les avait placés l’esprit passionné des Celtes. Par une grâce spéciale. Tandis que Erec et Yvain peuvent être des remaniements de textes antérieurs. qui avoue agir en parfait accord avec Chrétien. empreinte de confiance dans les forces humaines. On a soutenu avec force que Lancelot et Perceval. sont des remaniements de textes choisis par les protecteurs de Chrétien. qui lui est attribué explicitement dans le prologue. Dans le prologue de Perceval il traduit un verset de l’Evangile de saint Jean. Ainsi s’expliquerait. les deux romans inachevés. La conception générale du romancier est néanmoins parfaitement chrétienne et humaniste. et qu’il fait mieux que Tristan. Il déploie leur actions sous le soleil d’une nouvelle rationalité. bon latiniste. toute latine celle-là. Son . D’autre part. victime d’un breuvage magique. Les aventures de Gauvain dans la dernière partie du Perceval posent des problèmes pour ce qui est de la continuité avec le reste. Cligès est probablement le seul roman qui soit une invention libre de son auteur. le caractère de ces textes contraste quelque peu avec celui des oeuvres “spontanées” de l’auteur: Erec.

qui est pour nous le principal critère d’évaluation littéraire.tour d’esprit est entièrement français. Pour expliquer ce phénomène on peut invoquer plusieurs raisons. Pour Yvain. par ailleurs. la qualité textuelle de l’original. comme La Queste du Graal. Mais ce texte n’est nettement le meilleur que dans le cas d’un seul roman. ne comptait pas au Moyen Age. dirigée par Daniel Poirion. Un autre manuscrit. ont été vite oubliés ensuite. Cette situation de la tradition manuscrite témoigne du peu de diffusion de l’oeuvre de Chrétien au Moyen Age. dans les années 50. le meilleur texte est celui du ms BN fr 1433. Chrétien. Le recueil le plus complet est l’oeuvre d’un scribe champenois. La faveur du public a été plus constante auprès des remaniements prolixes. ou des romans qui. Il a servi de base à l’édition récente de Chrétien de Troyes dans la Bibliothèque de la Pléiade. Thomas. qui date des années 1884-1899. même si l’on ne 5 Chrétien est cité par plusieurs de ses continuateurs et ses adaptateurs. Guiot. La vérité est que les grands romanciers. une oeuvre comme Cligès ait pu se conserver dans huit manuscrits différents. bien que. d’autres auteurs lui attribuent des oeuvres qu’il n’a jamais écrites. . Il connaît Geoffroy de Monmouth et Wace. ayant connu le succès 5. Tout d’abord. en revanche on ne pouvait éviter d’enregistrer avec insatisfaction que ses textes étaient incomplets. Wolfram von Eschenbach. continués. en plus de l’évolution historique de la langue. pouvaient prétendre à la respectabilité. défendant une thèse morale et religieuse. mais dans ce recueil manquent des parties importantes d’ Yvain et de Lancelot. Lancelot. ce manuscrit a servi à l’édition dirigée par Mario Roques pour la collection “Classiques français du Moyen Age”. ainsi Gerbert de Montreuil. Textes Il existe deux manuscrits contenant toutes les oeuvres romanesques de Chrétien. En second lieu. comme le Tristan en prose. Huon de Méri et plusieurs anonymes font mention du romancier. Béroul. L’éclat du texte de Chrétien n’était sans doute pas dûment remarqué. mis en prose ou traduits en allemand ou en norrois. Cependant Hartmann von Aue ne le nomme pas et ainsi en va-t-il de la plupart de ses traducteurs. est très utile pour l’établissement du texte de Cligès et d’Erec. Une image complète et exacte de la tradition manuscrite ne peut malheureusement être obtenue que dans l’édition de Foerster. le BN fr 1450. après que leurs textes ont été adaptés. mais les emprunts qu’il a pu leur faire sont tout à fait mineurs.

croit pas aux “fables” arthuriennes. le trivium et peut-être aussi le quadrivium. La seconde partie commence par l’échec d’Erec à concilier l’amour conjugal et la valeur chevaleresque. Leurs oeuvres suscitent de nombreuses interrogations auxquelles personne ne peut répondre. le premier épisode. le Perlesvaus par exemple. étant une version plus tardive du Perceval. l’anticléricalisme et la misogynie qui domineront le goût littéraire après 1270 ne trouveront pas leur pâture dans les écrits délicats et d’accès difficile des grands trouvères de la fin du XIIe siècle. Certaines de leurs vues intuitives sur le sens des traditions étaient exactes. Ceci nous exhorte à voir dans l’errance des deux époux une seconde partie. L’orientation moralisante et encyclopédique. était du coup plus “moderne”. comme le livre coûte cher. Thomas et Chrétien vivaient en contact. l’épisode de la Joie de la Cour et le couronnement des époux à Nantes. Sans les comprendre tout à fait. qui se termine par le pardon accordé par Erec à sa femme. Le Lancelot en prose comprenait une version bien plus riche et compliquée des amours du héros avec Guenièvre. Suivent deux séquences de clôture. d’une manière ou d’une autre. d’un point de vue mythologique . ils avaient gardé l’étrangeté de la “matière de Bretagne”. la chasse au cerf blanc. on préfère avoir une série complète d’un auteur moins doué. La première partie raconte la rencontre des jeunes gens dans des circonstances particulièrement difficiles. qui mettent à l’épreuve Erec et expliquent leur mariage. Les oeuvres de ceux-ci seront ainsi oblitérées pour la tradition postérieure par leurs propres remaniements. en mettant à l’épreuve en même temps l’amour . Enfin.mais du coup elles étaient inaccessibles à quelqu’un qui avait suivi l’éducation chrétienne standard. Béroul. plutôt que des fragments. Commentaires Erec et Enide Chrétien indique lui-même une césure dans la structure de son roman en identifiant la séquence de début. quelle que soit leur élégance de style. son écriture allégorique posait des problèmes d’interprétation plus ardus. En conséquence de quoi il reprendra ses exploits militaires. avec les traditions païennes des peuples celtiques. En troisième lieu. que le Chevalier de la charrette. comme li premerain vers.

Dans le roman de Tristan. A noter que les circonstances sont poussées par Chrétien et ses personnages vraiment jusqu’au bout chez le comte Oringle de Limors. sans aucune note fausse et sur le ton clair de la sérénité courtoise: Bien vos ai de tot essaiee. sans l’intervention de l’ami fidèle en la personne de Guivret le Petit. parce qu’il a oublié les aventures pour les délices conjugales. Tot a vostre comandemant. Erec et Enide se sont au contraire choisis librement et ont vérifié leur choix par une série d’aventures qui les a menés jusqu’au seuil suprême. les deux amis se trouvent comme emprisonnés par le pouvoir du philtre amoureux. qui accède non seulement à la famille. c’en serait fait du couple. le couronnement des époux ferme le cycle des enfances du héros. Or ne soiez plus esmaiee. et celui que forment Mabonagrain et sa dame: l’homme étouffe dans sa prison et la femme ne peut être heureuse qu’en limitant la liberté de son ami. Or voel estre d’or en avant Ausi con j’estoie devant. parfaitement équilibré.et la fidélité de sa femme. Mario Roques explique pourquoi Erec a choisi particulièrement cette façon de mettre à l’épreuve sa vaillance et le dévouement d’Enide. Elle doit être témoin de son abnégation. L’aventure de la joie de la Cour permet un contraste entre leur couple. C’est à sa femme donc qu’il devra prouver en premier lieu qu’il n’a rien perdu de sa vertu guerrière. donc . Et je resui certains e fis Que vos m’amez parfitemant. Le chevalier est soupçonné de recreantise. de sorte que. C’or vos aim plus qu’ainz mes ne fis. Ici l’auteur développe le thème de l’égalité et de la confiance réciproque entre mari et femme. mais encore à la responsabilité politique et sociale. Enfin. par la reprise de l’héritage paternel.

enfreint cet interdit et par de nombreuses ruses tient à prouver son amour pour lui. dans le mabinogi de Pwyll. Erec impose à Enide le silence parce qu’il veut l’empêcher de jouer un rôle auxiliaire. lui. Dans son rapport aux légendes des fées. dont il n’y a trace dans le roman français. Pour l’épisode de Mabonagrain (Joie de la Cour).elle doit l’accompagner dans son errance. proviennent d’Annwn. Chez Chrétien. favorisant par là la vue selon laquelle l’écrivain champenois a . ou du blanc porc dans le lai de Guingamor. La fée des lais s’éprend d’un mortel. au-delà de la ressemblance des noms. mais les spécialistes inclinent plutôt à y voir le remaniement d’une source commune. Parfois ces animaux blancs ont les oreilles rouges. le fils de Llyr. qui est à la fois le pays des morts et celui des fées. Mabon. Il peut s’agir d’un sanglier comme dans le mabinogi de Manawydan. lui interdire de lui être d’un quelconque secours. met à l’épreuve la substance du couple et refonde une liaison accomplie. Il existe un mabinogi gallois de Gereint et Enid. le jardin du roi Evrain. Erec. ou bien de la biche blanche du lai de Graelent. fils de Modron. son histoire dans Culhwch se caractérise par le rôle des animaux secourables. et où en toute saison les arbres fleurissent et les fruits sont mûrs. entouré d’une muraille d’air. au bout de compte le met à l’épreuve par une espèce de pénitence et le pardonne. Elle. qui reprend jusque dans les détails la matière de Chrétien. on a évoqué la possibilité d’un rapport avec la libération de Mabon dans le mabinogi de Culhwch et Olwen. Cependant. mais. s’éprend d’Enide. est certainement une souvenir des légendes celtiques. c’est un danger perpétuel qui naît du fait que les chevaliers méchants voudront se débarrasser du mari pour prendre la femme. la déçoit et est déçu par elle. roi d’Annwn. est déçue par lui. ou le cheval du chevalier aux armes vermeilles du Lai de l’Espine. pourrait bien être l’Apollon Maponos des inscriptions galloromaines. La chasse au cerf blanc d’Erec rappelle le fait que les bêtes blanches. dans le folklore gallois. il n’y a presque plus d’analogies. le roman de Chrétien apparaît comme une inversion narrative et un redoublement symétrique. la transcendance de l’Annwn est remplacée par l’immanence du bonheur dans une société chrétienne. Etant accompagné d’elle. il peut être une adaptation du roman français. comme les chiens d’Arawn. de son côté.

Fénice rappelle explicitement le triste sort d’Iseut. La présence politique française en Orient. Einsi tote sa vie usa Qu’onques les deus ne refusa. oeuvre dont nous savons que Chrétien avait donné une variante aujourd’hui perdue. d’après un livre de mout bele conjointure. Hartmann von Aue a donné une adaptation allemande d’Erec.effectivement travaillé. les Français conquerront la Grèce cinquante ans après la rédaction du roman. quoiqu’elle les devance un peu. Amors an li trop vilena Car ses cors fu a deus rantiers Et ses cuers fu a l’un antiers. qui finira par hériter du trône. Cligès. Frédéric Ier et ensuite Frédéric II Barberousse avaient essayé de nouer des alliances matrimoniales et politiques avec la famille impériale des Comnène. datait de la première croisade. En effet. Le roman entretient un rapport dialogal avec Tristan. condamnée à appartenir à deux hommes. . fils de l’empereur de Constantinople. comme il le soutient. les mariages entre princesses grecques et nobles occidentaux étaient courants. et celle de son propre fils.. l’histoire d’Alexandre. mais l’idée d’un Grec à la cour du roi Arthur demeure néanmoins incongrue. Cligès unit en sa personne les familles royales de Byzance et de Bretagne. Cligès Ce roman se compose de deux grandes parties. et décide qu’elle ne l’imitera jamais: “Celui qui possède mon âme doit posséder aussi mon corps”: Ja ne poroie acorder A la vie qu’Iseuz mena. Ja voir mes cors n’est garceniers. car sa mère Soredamors est la soeur de Gauvain et la nièce d’Arthur. sur territoire byzantin. En effet. Cette idée d’une union politique des deux chrétientés n’est pas étrangère aux réalités politiques..

depuis le calcul des âges des héros et jusqu’à l’indifférence des courtisans d’Alis qui permettent aux deux amants de continuer leur idylle pendant plus de quinze mois sous le nez de l’empereur. qui explique le nom de l’héroïne de Chrétien (du nom de l’oiseau Phénix. Toz les autres an met dehors. jusqu’à ce que les dames de la cour. ait été une variante latine de cette légende. la femme de l’oncle et la maîtresse du neveu. les jettent par la fenêtre. Les deux amants. Elle est. Le motif provient en fait de la légende médiévale de la femme de Salomon. une fois l’adultère découvert. tout comme. Shakespeare a repris dans Roméo et Juliette ce motif. étant dans l’illusion que c’était sa femme. car ils y reconnaissent les signes de la vie.Ja n’i avra deus parceniers. tandis qu’en fait celle-ci conserve sa virginité.allusion à la tradition classique de l’expertise des femmes thessaliennes .version affaiblie de la visite du roi Marc dans la forêt du Morois. à laquelle Chrétien renvoie en termes explicites. qui ressuscite de ses cendres). si ait le cors. indignées.) Trois médecins de Salerne torturent le corps inanimé de Fénice. comme Iseut.administre à l’empereur Alis un philtre qui lui fait croire qu’il jouit des délices de la première nuit avec sa jeune épouse. Le philtre magique apparaît à deux reprises dans Cligès. La première fois. Qui a le cuer. qui déflore effectivement une vierge authentique. dans Tristan. slaves et allemandes. les chevaliers de la Table Ronde prenaient Iseut sous leur protection. Une seconde espèce de philtre est employé par Thessala pour donner à sa maîtresse Fénice les apparences de la mort et lui permettre de ressusciter au bout de deux jours. ensuite dans un jardin. et qui est selon lui à l’origine du roman. Le bonheur de Cligès et de Fénice s’abrite d’abord dans une tour. L’intrigue est pleine d’invraisemblances. se réfugient à la cour du roi Arthur. les trois principaux personnages ont une conduite louche: Alis . (Il se pourrait d’ailleurs que le livre trouvé par Chrétien dans l’église de Saint-Pierre à Beauvais. où ils sont découverts dormant embrassés sous un poirier . et qui nous est connue dans des versions byzantines. D’autre part. la magicienne Thessala . Ici nous avons une inversion de la situation du roi Marc. qui leur offre généreusement un asile.

mais dans l’ensemble l’idée romanesque est de donner une illustration de l’amant parfait. Lui est certainement en faveur d’un amour courtois réalisé dans un cadre matrimonial. car on peut les lire à la fois . surtout dans la scène de l’adultère. L’unité du roman est en premier lieu donnée par l’action décisive du personnage de Méléagant. Lancelot. est doublé dans son emploi par Gauvain. l’épouse n’est pas choisie par un simple coup de foudre. Fénice prépare l’adultère avant même le mariage. Lancelot ou Le Chevalier de la charrette Nous ne dirons pas avec Förster. mais le sens de ces étapes est ambivalent. qui tombe en rêverie devant le peigne entre les dents duquel sont restés quelques cheveux de sa maîtresse. selon le modèle d’Erec. Il est certain que le romancier champenois a tourné dans tous ses romans autour de cette idée. Il l’a sans doute chanté dans son Tristan perdu. Les épreuves qu’il doit surmonter lui demandent de se dépouiller de sa personnalité sociale pour découvrir son propre moi.. en pays de faerie pour Yvain. Cligès ne proteste pas et ne cesse d’assurer son oncle de sa loyauté. un trajet initiatique. lorsque les amants sont trahis par les taches de sang sur le lit. Cependant il ne faut pas méconnaître pour autant l’originalité de la doctrine courtoise de Chrétien. pour y arriver. qui. en en examinant de nombreux aspects. la formule préférée est celle de l’exogamie lointaine: en Bretagne pour Alexandre et Soredamors. puis laissant prévoir la confrontation finale avec celui-ci. racontant un double (voire triple) mariage. le roman attire notre attention sur l’idée du lien conjugal proposée par Chrétien. Le roman est une collection d’épisodes ponctuant la recherche de Guenièvre enlevée par un inconnu. tandis que le principal personnage. Les échos de Tristan sont nombreux.. mais c’était à la demande de sa protectrice Marie de Champagne. car Lancelot doit parcourir. en Allemagne pour Cligès et Fénice.commet une injustice en prenant le trône à la place de Cligès et en manquant à son serment de ne jamais se marier. dans son édition du Chevalier de la Charrette. Il a certes idéalisé l’adultère dans Lancelot. et consolidé dans ce même cadre. Tout d’abord. En second lieu. Cette collection est structurée par l’idée sousjacente que le pays de Gorre peut être assimilé à l’au-delà. sert de repoussoir pour mettre en valeur son collègue. mais le sujet l’imposait. D’autre part. mais par une épreuve assez rude. de Cligès et d’Yvain. entre autres. que ce roman n’est qu’une caricature du Tristan.

des gardiennes de prison trop bienveillantes. “jeunesse”. et gwas. car l’enlèvement de la reine Guennuvar par un chevalier nommé Melvas est attesté dans un texte ancien. Dans l’Erec de Chrétien on trouve cité un personnage nommé Maheloas. Lancelot garde incontestablement un souvenir des traditions orales galloises. seigneur de l’Île de Verre où il ne fait jamais ni trop chaud ni trop froid. est développé ici précisément pour célébrer l’amour. il essaie de se pendre au pommeau de la selle. et seigneur de la Cité de Verre. Certaines de ses aventures impliquent des hôtesses séduisantes. peu connu jusqu’à Chrétien (qui l’a cité déjà dans Erec et dans Cligès). Vita Gildae. Les noms Maheloas et Melvas s’interprètent comme provenant des mots gallois mael. Le personnage de Lancelot. dans le Conte du Graal. devinera le sien sans l’avoir jamais entendu prononcer. qu’il évoque sans s’y identifier. Arthur assiège la Cité de Verre et au bout de longues tratatives . alors que Perceval. Tel est par exemple le problème du nom. il faut que l’homme mérite son nom ou le découvre. Il est permis de penser que Chrétien tiquait devant certains excès de sensibilité courtoise qui pouvaient être considérés comme de bon ton dans l’entourage féminin de la comtesse de Champagne. Les traits extraordinaires ne manquent pas et nous font penser à une opération de promotion de la passion courtoise. Dans les sociétés secrètes. dénomination qui correspond au gallois Caer Wydr qui apparaît dans un autre texte d’origine encore plus ancienne. Le fameux épisode de la charrette a un rôle emblématique. Lancelot veut se jeter de la tour pour la rejoindre. comme une préparation à la mort. apprenant la nouvelle qu’elle est peut-être morte. écrit par par Caradoc de Llancarvan avant 1136. Vitrea Civitas. l’initié reçoit un appellatif qui désormais sera son seul nom véritable. tempérée d’un zeste d’ironie. Melvas est le roi du pays de l’été éternel. voire des lits dangereux. ou comme une purification mystique. Reto Bezzola a très finement mis en valeur tout ce que le roman doit aux traditions initiatiques. Le nom de Lancelot n’apparaît qu’au vers 3676. Enide n’est nommée qu’au moment de ses noces. Pour que le nom puisse nommer de façon dénotative une personne.comme un chemin vers la pureté d’un amour désincarné. “prince”. Son attitude est d’une humilité assez ostentatoire. Apercevant Guenièvre par la fenêtre. ses parents qu’au moment où les jeunes époux sont couronnés à Carnant. Le Butin d’Annwfn.

et le sens de ses épreuves était qu’il devait de se . La légende racontée par Caradoc de Llancarvan est représentée dans un bas-relief de la cathédrale de Modène. La folie et la sauvagerie d’Yvain viennent de thèmes assez répandus au Moyen Age. où le héros soulève une dalle tombale sur laquelle est inscrit son nom. est dans les traditions écossaises et galloises un fou qui vit dans la forêt. Galvaginus et Che assiègent une cité défendue par Burmaltus. le qualifie dans l’imagination médiévale comme un héros qui est appelé à un destin messianique. Yvain ou Le Chevalier au lion La structure d’Yvain rappelle celle d’Erec. mais rien ne s’oppose à ce que les doux liens entre la reine et le chevalier aient été inventés à la cour de Troyes. La scène du cimetière. et celui de l’hermite chrétien. en expiation de ses propres torts. qui doit passer par de dures épreuves. Il découle donc d’un prototype indépendant du roman champenois. Cependant. au lieu d’une pénitence à deux pour réparer les torts du couple. 1516). exécuté entre 1099 et 1120.il obtient sa reine sans coup férir. et de cette façon représente la fonction sociale du chevalier en conformité avec les vues de l’Eglise. fait la guerre au pays des fées pour retrouver sa femme. le roi de Tara. comme Tristan et tant d’autres Celtes. D’ailleurs. Isdernus. tout comme. Cela nous interdit d’affirmer que le personnage de Lancelot a été inventé par Chrétien. La folie d’Yvain sera le modèle du Roland furieux de l’Arioste (Orlando furioso. la signification du roman était que le belle Guenièvre est la captive d’un prince du pays de la jeunesse éternelle. En faveur de l’existence d’un texte antérieur du Lancelot plaide le fait que le Lanzelet du Suisse Ulrich von Zatzikhoven ignore la tradition de l’adultère de Guenièvre. Mardoc et Cariado. enlevée par Midir le Fier. Des chevaliers nommés Artus. dans les traditions irlandaises. une fois guéri par la dame de Noroison. le magicien de la Vulgate arthurienne. Le rôle du marginal qu’est Yvain se situe entre celui du héros banni. Au sommet de la tour il y a une femme nommée Winlogee. Merlin. en qui nous reconnaissons Guenièvre (des variantes de son nom gallois Gwenhwyfar sont le breton Winlowen et le français Guinloie). champion des desconseilliés. c’est Yvain seul. en se repentant d’un crime. Erec ne faisait que défendre sa femme et sa vie. la belle Etain. c’est peut-être de là que surgit sa vogue dans les romans de la Vulgate. il assume la fonction d’un justicier. Il semble donc que pour un Celte. Eochy.

La légende du lion reconnaissant d’Androclès est reconnaissable dans l’amitié qui lie Yvain au fauve. Car il apparaît que la terre se transmet par la femme. c’est toujours d’inconstance que se rendra coupable plus tard Yvain à son égard. Certains détails ne sont pas expliqués par Chrétien: par exemple.. si on peut l’accuser d’inconstance. Ici Chrétien reprend un vieux motif indo-européen: deux parents (père et fils) ou amis se . sans que les deux champions se reconnaissent. à laquelle James George Frazer a accordé une importance cruciale dans son Rameau d’or. tant dans l’histoire que dans la littérature. qui se console trop vite avec un autre homme après la mort de son mari fixe un motif caractéristique et bien individualisé..débarrasser de sa récréantise. On a cité nombre de mariages intempestifs de cette sorte. la fontaine de Barenton. Mais peu importe: à la lecture le style de Chrétien demeure aussi frais et aussi charmant que dans toutes ses oeuvres. il néglige de nous dire qui a défendu la fontaine pendant le temps passé par Yvain loin de son château. En défendant la fille cadette du seigneur de la Noire Espine. Yvain exagère dans le sens inverse. et alors Laudine apparaîtra comme la protectrice de la fidélité conjugale et amoureuse. mais encore de la possession de la femme qui est la dame du lieu. Néanmoins il reste que la légende de la veuve d’Ephèse. le rôle du pin qui traverse indemne la tempête et où les oiseaux se sont réfugiés. ou encore. dans cette histoire. Le sens de cette légende est l’inconstance de la femme. Chez Chrétien. qui dépend de la vaillance du seigneur. on se demandera comment se fait-il qu’il y avait à l’époque des lions en Bretagne. En effet. puisque la nécessité de cette défense avait été l’argument majeur invoqué par Lunete en faveur du mariage immédiat de Laudine. On peut se déclarer insatisfait du degré d’intégration de tous ces éléments épiques dans le roman de Chrétien. Yvain se bat avec Gauvain. Laudine est la maîtresse d’un endroit magique. Mais pourquoi expier cette faute par d’autres exploits guerriers? Dans l’épisode initial Michel Stanesco a reconnu une analogie avec la tradition du “rex nemorensis” à Aricie sur le lac de Némi. le récit de la fontaine de Barenton (qui existe aujourd’hui encore près de Nantes) touche à l’imaginaire de la souveraineté d’une façon essentielle. Il s’agit non seulement de la destruction du pays. il doit au contraire expier la faute d’avoir négligé les valeurs du foyer et de l’amour en oubliant de revenir chez sa dame au bout d’un an.

fils de Clydno. On mentionne les corbeaux d’Owein. Dans le vieux poème allemand Hildebrandslied. Perceval ou Le Conte du graal modèle: C’est le plus célèbre roman de Chrétien et celui qui a été à l’origine de la tradition du Graal. Don li cuens li baille le livre. Ce motif atteindra une grande puissance lyrique dans la Jérusalem délivrée du Tasse. ou bien la légende du Livre Jaune de Lecan où Cuchulainn tue son fils Connlach “pour l’honneur de l’Ulster”. à quelle occasion le “prodome” donne à Perceval les fameux conseils. Cette partie se ferme sur l’ordination effectuée par Gornemant de Gohort. Le mabinogi gallois d’Owein et Lunet semble aux spécialistes provenir d’un prototype commun. le vieux père qui a vécu pendant vingt ans à la cour d’Attila est attaqué par son fils. qui est ignorée de Chrétien. C’est plutôt une adaptation galloise du texte de Chrétien. où les héros sont abattus par leurs fils. écrivant vers 1200. fait combattre le héros contre son propre frère. Le roman s’ouvre sur la fameuse scène de la rencontre avec les “anges” et sur le projet du héros d’entrer dans l’ordre chevaleresque. une tradition galloise énigmatique du Rêve de Rhonabwy. dans Parzival. où Tancrède tue Clorinde sans la reconnaître dans son armure. Ainsi le récit de Calogrenant est attribué à Cynon. Feirefis. Le poète souabe Hartmann von Aue. Chrétien déclare qu’il a eu un Ce est li contes del graal. qu’il ne connaissait pas. Chrétien peut avoir connu les lais anonymes de Milon ou de Doon. Le jeune homme quitte le . Wolfram von Eschenbach.combattent et s’entretuent sans se reconnaître. a donné une adaptation du roman sous le titre d’Iwein. mais de cela il n’y a aucune autre preuve que la déclaration du romancier. et non d’une imitation directe du texte de Chrétien. Il aurait donc existé un récit antérieur faisant état du vase mystérieux. qui ramène les noms à leur forme celtique d’origine et opère diverses autres modifications.

par-dessus tout. c’est pourquoi Robert de Boron explique que le mot vient de cela qu’on ne peut voir le calice “contre son gré”. sa grandmère et sa soeur. Gauvain jouant le second rôle comme dans Lancelot. tandis que le sénéchal Keu est puni du soufflet qu’il a donné à celle-ci.château de Gornemant pour se rendre chez sa mère. puis Gornemant qui est l’oncle de Blanchefleur. quand il s’agit de la tradition ultérieure. qui décide de se mettre en marche pour rencontrer Perceval. On peut prévoir qu’au terme de cette quête Perceval devait retrouver le château du graal. où ce mot est un substantif commun. chaque fois qu’il est question du roman de Chrétien. La demoiselle de la tente et l’Orgueilleux de la Lande. avec une majuscule. le parachèvement de l’aventure du graal. Dans cette seconde partie se réalise la prédiction de la pucelle qui a salué Perceval comme le meilleur chevalier du monde. et. Au camp du roi Arthur arrive la demoiselle hideuse. le roman s’interrompt ici abruptement. pour laquelle cet objet est unique. On peut donc dire que la troisième partie du roman est une quête. La renommée de ses exploits inspire de l’admiration à la cour du roi Arthur. Il y a donc jusqu’à présent deux parties du roman. Ensuite on nous dit que Perceval a erré à l’aventure pendant cinq ans et envoyé au roi non moins de soixante chevaliers prisonniers. Quant à Gauvain. d’autre part elle annonce ce qui va suivre: les aventures du Château Orgueilleux. il aurait délivré sans aucun doute les prisonnières du Château des Dames. le saint homme lui explique certains des mystères du graal. qui arrive à un château enchanté où sont retenues sa propre mère. elle est accomplie par deux chevaliers en même temps. l’initiation et la qualification. La troisième partie est solidement ancrée dans la seconde grâce à 6 Nous écrirons graal. sacré et lié à Jésus. Nous écrirons Graal. on le prenait pour un nom propre. mais il rencontrera plusieurs aventures dont la plus importante est celle du graal 6. jouent le rôle de liens entre la première et la seconde partie. enfin il arrive chez un ermite qui est en même temps son oncle et celui du Roi Pêcheur. qui inaugure une nouvelle série d’épisodes: d’une part elle donne une interprétation de ce qui a précédé. Sa parenté avec le Roi Pêcheur nous incite à croire qu’il aurait pu hériter du royaume du graal. . avec une minuscule. Suit un premier épisode centré sur Gauvain au royaume de Cavalon et ailleurs. poser les questions rédemptrices et probablement épouser Blanchefleur. de la demoiselle de Montesclaire. Dans bien des régions de la France on ne connaissait pas le mot graal dans son acception commune. La rencontre est préparée par le bel épisode des trois gouttes de sang sur la neige. Nouvel épisode centré sur Gauvain.

Il existe donc chez les Celtes cette double valence des récipients miraculeux: don de vie et de nourriture. était capable de nourrir en abondance son propriétaire et tous ses hôtes. . Elle se retrouve métaphoriquement dans la description de l’hostie chrétienne. et comment se faisait-il que son père vivait depuis quinze ans en se nourrissant si saintement. Mais on ne peut pas conjecturer comment Chrétien envisageait de les réorganiser à la fin de son oeuvre. le cibum caeleste qu’est le corps du Seigneur. Quant à l’origine du graal comme objet merveilleux. qui est à la fois un aliment et un gage de vie éternelle. Enfin la faute de Perceval envers sa mère se fait lire dans la trame du roman.scutella lata et aliquantulum profunda. pour Chrétien. Presque tous les continuateurs montrent après le passage du Graal les tables se remplir de viandes.l’aventure du graal. Dans les traditions celtiques on parle souvent de vases magiques: le plateau de Rhydderch. une écuelle large et quelque peu profonde . avant la conclusion du roman. à partir peut-être des données du mystérieux livre qu’il aurait eu à sa disposition. D’autre part il faut souligner que. qui au Moyen Age est une pièce de vaisselle .apparaît comme destiné à la nourriture. et le père de celui-ci. qui est l’une des merveilles de Bretagne. Le graal. qui n’est pas précisé. expliquer dans quelles circonstances avait été blessé le roi. A ces objets s’ajoute le mystère des personnes: le roi mehaignié. dans le chaudron de Brân on mettait à bouillir les guerriers morts pour qu’ils ressuscitent et reviennent au combat. ce qui prouve qu’ils interprétaient le symbole dans un contexte où il était analogue au plateau de Rhydderch. infirme. Il est clair que les rapports de parenté jouent un grand rôle dans le roman. trois sont les objets énigmatiques liés au château du Roi Pêcheur: l’épée aux estranges renges. mais si peu. Il fallait. qui a la fonction d’une dissonance musicale et exige une conclusion. (Le tailloir d’argent n’est pas mentionné comme faisant l’objet d’un quelconque questionnement). la lance ensanglantée et le graal. les chercheurs ont émis plusieurs hypothèses. Son emploi pour contenir une hostie consacrée exprime la sublimation vers le transcendant. qui se trouvait dans la chambre d’à côté et qui se nourrissait d’une hostie qu’on lui portait dans le graal. Il faut penser que Chrétien a été capable de cette puissante synthèse symbolique. lui correspond le rapport de Gauvain aux femmes de sa famille.

et en tant que tels on doit les rattacher à un rituel de fertilité ou de régénération que l’on était censé perpétrer traditionnellement en Grande Bretagne. La nourrice s’empresse de l’assurer . une éponge. Le rapport entre la blessure du roi et la désolation du pays sont abondamment illustrés dans les légendes celtiques. un diskos avec une hostie. Finn est élevé dans la forêt après la mort de son père Cumhal. fils de Llyr. ce qui lui confère une immense sagesse. naïf.Si l’on cherche une explication pour la lance sanglante. Dans un rituel byzantin du VII-VIIIe siècle découvert par Burdach. un couteau et quelques autres objets. fille de Llyr et de Manawydan. on pense aussitôt à celle du centurion Longin. dit Deirdre à sa nourrice Levarcam. Jesse Weston a pensé que lance et coupe/écuelle sont des symboles sexuels . Le rôle du diskos peut être comparé à celui du graal. Seulement dans le roman de Chrétien la lance peut être associée à la blessure du Roi Pêcheur. En ce sens il est instructif de lire les mabinogion de Branwen.mâle et femelle . “La messe de Chrysostome”. mais. “les cheveux comme l’aile du corbeau. et un corbeau est venu se repaître du sang: “Tel est l’homme que je rêve d’aimer”. il attrape et cuit le saumon de la connaissance. regarde l’étendue enneigée. tandis que la lance a pour correspondant le couteau. Ici la mort de Bran (dont seule la tête coupée survit) apporte la désolation et le dépeuplement du pays de Galles. Malheureusement les attestations de ce rituel manquent. dans un coin. élevée dans un dun isolé pour devenir l’épouse du vieux roi Conor. La méditation de Perceval devant les trois gouttes de sang rouge sur la neige se retrouve dans l’épique irlandaise du cycle ultonien: Deirdre. à la différence de Perceval qui est nice. un calice. on portait en procession des chandeliers. et non seulement le roman de Chrétien en tant qu’oeuvre isolée. La jeunesse de Perceval trouve un analogue dans celle de Finn. le héros irlandais. les joues rouges comme le sang. Il faut noter cependant que les interprétations du Graal doivent prendre en compte l’ensemble de la tradition (étant entendu qu’il pouvait y avoir en circulation d’autres récits que ceux qui se sont conservés jusqu’à nous). un veau a été sacrifié la veille. Dans ce cas il s’agit de deux objets faisant référence à la Passion du Christ. qui a blessé Jésus. et la peau blanche comme la neige”.

Le Roi Pêcheur est dissocié de la procession du graal. En ce sens. La dévastation du pays est l’oeuvre des sorcières de Gloucester explication assez inattendue dans le contexte des légendes du Graal. il donne en mariage la Comtesse des Exploits à son vassal Etlym à l’Epée Vermeille et épouse lui-même l’impératrice de Corsdinobyl le Grand (Constantinople). Peredur résulte d’une élaboration très avancée du matériel. dans sa composante de masse. repose probablement sur le caractère relatif de l’intelligibilité de ses fables. l’interrogation sur la vraie nature de la réalité. La préocupation pour le destin. Il serait inexact de ne pas accorder une importance méritée aux énigmes et aux mystères que le romancier champenois a accumulés dans Perceval. qui a lieu dans un autre château. morale. d’une façon mystérieuse. Peredur est amoureux d’Angharad à la Main d’Or. fils d’Usna. Dans l’adaptation effectuée dans les premières années du XIIIe siècle par le poète allemand Wolfram von Eschenbach (Parzival). et le graal lui-même est un plateau sur lequel repose une tête humaine ensanglantée. . politique. qui a la double propriété de nourrir les hommes abondamment et de leur rendre la santé et la jeunesse. il tue le Dragon Noir. Chaque année. Le succès des romans de Kafka. Le mabinogi gallois de Peredur contient un écho de ce qui apparaît aux spécialistes comme un prototype qui est également à l’origine du Perceval de Chrétien. une colombe descend du ciel pour déposer sur la pierre une hostie qui renouvelle ses puissances magiques. ensuite il délivre les Fils de la Souffrance d’un monstre nommé Afanc. le nom de ceux qui peuvent voir le Graal apparaît inscrit sur le bord de la pierre elle-même. religieuse.qu’un seul des capitaines des Fianna correspond exactement à cette description: c’est Naisi. le Graal est une pierre précieuse nommée lapsit exillis. Le Graal est gardé par les Templiers dans le château de Munsalväsche. ils ont été appelés à son service dans leur enfance. l’emploi de l’acte gratuit constituent d’autres analogies entre les deux écrivains. les véritables continuateurs de Chrétien seront les cisterciens et les bénédictins qui écriront la Vulgate arthurienne. le vendredi saint. ainsi que sur leur possible traitement dans plusieurs clés: mythologique. En tout état de cause.

Il faut mentionner. si on peut dire. une autre d’un certain Manessier et la dernière appartenant à un Gerbert qu’on peut identifier à Gerbert de Montreuil.Le Cycle de la Table Ronde et la tradition du Graal Le Perceval de Chrétien a laissé tout le monde sur sa faim.et le Bliocadran. au roman de Chrétien: L’Elucidation. écrites tardivement et par des auteurs anonymes. qui transfigure l’idée brute de croisade. qui prétend nous expliquer que la dévastation du pays du Graal remonte à la faute d‘un roi Amangon . approprié. deux introductions. ainsi baptisé parce que le père de Perceval y reçoit ce nom. le mythe du Graal donne à la civilisation européenne sa physionomie caractéristique par rapport aux autres. Manessier et Gerbert écrivent très tard (vers 1230) et sont redevables de plusieurs idées narratives qui ont été introduites par le cycle de la Vulgate arthurienne. Il est curieux qu’un cycle de compositions considérables comme taille et comme réflexion romanesque a pris sa naissance dans ce qui n’était au début que des continuations d’un roman inachevé. Il existe quatre continuation directes de Perceval: une suite anonyme. à différentes époques. Nous ne pouvons éviter de reconnaître aujourd’hui qu’avec celui de l’amour tristanien. implique l’idée de transcendance. Cette identification a eu pour effet de faire du Graal un objet immensément populaire au Moyen Age. auteur par ailleurs d’un Roman de la Violette. Robert de Boron. la quête. dans lesquelles les aventures de l’épée aux estranges renges et celle du graal trouvaient à la fois dénouement et explication. Ce cycle lui-même n’aurait peut-être jamais existé sans l’intervention obscure d’un poète de génie. les caractéristiques de l’action européenne. et tout de suite on a commencé à composer des continuations. qui renvoie à une Terre Promise existant bel et bien dans un emplacement géographique précis. . car son objet ne peut être acquis. Par rapport à la croisade propre. Tandis que le Pseudo-Wauchier s’occupe surtout des aventures de Gauvain. Quelles que soient dans leur réalité historique. en plus de ces continuations. il y a dans sa légitimation une recherche messianique de l’objet perdu. une autre attribuée à Wauchier de Denain. et celle du Graal en particulier. C’est lui qui a eu l’idée simple et brillante de soutenir que la force miraculeuse du plat d’argent qu’est le Graal s’explique par le fait qu’il a servi à Jésus lors de la Cène et que Joseph d’Arimathie y a recueilli le sang des plaies du Christ après la descente de la croix.

entourée de marécages. ne pouvait être que leur abbaye. Le profit que la dynastie angevine tirait de cette opération peut être résumé en cela que l’espoir des Celtes dans le retour du roi Arthur (attesté par de nombreuses sources et tendant à nourrir la résistance à la fois contre les Saxons et contre les Normands) était censé disparaître pour toujours. Il y fonde une dynastie des gardiens du Graal. En même temps ils tentèrent de diffuser la croyance que l’Avalon mythique. les moines de Glastonbury ouvrirent solennellement les tombeaux d’un homme et d’une femme qu’ils prétendaient identifier avec les personnages de la légende. et le nourrit ineffablement.appartenant à une réalité d’un autre ordre. Dans les premières années du XIIIe siècle. il n’est pas impossible que les intéressés aient songé au remplacement de Cantorbéry par Glastonbury au rang de siège primat d’Angleterre. Une petite phrase de Robert. et qui devenait donc. ne peut être comprise sans une empathie de l’évanescence. en Cornouailles. à certaines périodes de l’année. analogue à une île. Après la destruction de Jérusalem en l’an 70. “dans la vallée d’Avalon”. où le roi avait été transporté par les fées. es vaus Avaron. L’histoire des Amériques. qui fut immense et qui dure jusqu’à ce jour. en face de la côte galloise. que ses descendants transporteront en Grande-Bretagne. et l’île mythique d’Avalon évoquée dans les traditions celtiques n’est qu’un subterfuge de propagande. Ils escomptaient ainsi un succès de popularité qui ne manqua pas de se produire. à l’abbaye de Glastonbury. laisse croire qu’il était au courant de la prétendue découverte. situé sur la terre ferme. comme Henry II avait fait tuer l’archevêque de Cantorbéry Thomas Beckett. avec le concours du roi anglais Henry II (qui cependant ne vécut pas assez pour assister à la cérémonie). D’autre part. qui est celle d’une convergence des messianismes. Joseph obtient avec un petit groupe de parents la permission de l’empereur romain Vespasien de se refugier dans le désert. . en 1191. En effet. des tombeaux d’Arthur et de Guenièvre. Mais mettre le signe de l’égalité entre Glastonbury. Robert de Boron a rimé un Roman de Joseph d’Arimathie dans lequel il raconte la légende des origines chrétiennes du Graal telle qu’il la voyait: le vase contenant le sang de Jésus apparaît miraculeusement à Joseph d’Arimathie dans une tour où les Juifs l’avaient enfermé pour le laisser mourir.

dans le manuscrit suivent les premiers 502 vers d’un Merlin interrompu. selon un bibliophile qui a possédé l’un des volumes. Ici le personnage de Merlin se déploie avec un relief extraordinaire. Ce texte peut être mis en relation avec un Merlin en prose dont il existe deux mauvaises versions. le Perceval Didot est suivi de la Mort Artu.La petite phrase de Robert de Boron selon laquelle le Graal a été transporté en Grande-Bretagne. la Mort Artu peut être rattachée au grand cycle de la . Vita Merlini et Prophetiae Merlini. avec pour animal de compagnie un petit cochon. Le couple roi-prophète est développé non sans allusions au rôle qu’il joue dans l’Ancien Testament. De toute façon. Merlin. Un récit analogue apparaît en Irlande. connu sous le nom conventionnel de Perceval Didot. es vaus Avaron. Myrddin s’est retiré dans la forêt calédonienne. Dans les deux manuscrits le Merlin est suivi d’un Perceval également en prose. le Perceval Didot et la Mort Artu. au Sud de l’Ecosse. Merlin. A l’encontre de cette théorie on doit tenir compte du fait que seul le Joseph nous apparaît dans la rédaction originale. Chez Robert de Boron Merlin est le fils du diable avec une vierge. liées à des événements qui vont du VIe siècle au XIIe. qui donne une fin au cycle arthurien. qui était encore récent. D’autre part. ici il introduit le thème de la naissance miraculeuse du prophète. nous a laissé deux autres livrets. Toujours dans les deux manuscrits. Sa célébrité vient de ce qu’il prononce diverses prophéties. Il joue le rôle essentiel dans la prise du pouvoir par Arthur et annonce la fin de son règne. Après la fin du Joseph. l’auteur de l’ Historia regum Britanniae. Brugger et Roach ont présenté la théorie selon laquelle Robert de Boron doit être considéré comme l’auteur d’une tétralogie composée de Joseph d’Arimathie. On pense qu’il s’agit d’une mise en prose d’un Merlin appartenant à Robert de Boron et dont le texte s’est perdu. est un guerrier qui est devenu fou au milieu d’un combat entre le roitelet écossais Rhydderch le Généreux et son ennemi Gwenddolau. où un guerrier nommé Suibne aurait perdu la raison au combat de Moira en 673. Il faut savoir que dans les traditions celtiques. dont le nom gallois est Myrddin ou Fyrddin. son roman fut interprété tout de suite en relation avec la topographie cornouaillaise. Geoffroy de Monmouth. peut signifier qu’il faisait allusion au culte de Glastonbury.

de la lance avec laquelle a été blessé Jésus-Christ). Elle saigne chaque jour à l’heure de Midi. L’épisode de la femme innocente soupçonnée d’adultère mental par son mari jaloux reviendra dans la . l’écriture narrative allégorique. lorsqu’Adam fut perdu à cause d’Eve. Mort Artu. à l’instar du péché originel. emportant avec eux les preuves de la paternité de Robert. a été rédigé en milieu bénédictin un autre roman important. avant 1212. Merlin. Perceval. dont l’une était enfermée dans un ouvrage d’or. Ainsi le roman contient une herméneutique qui invite le lecteur à chercher sans cesse de nouveaux sens aux événements. Par exemple. dans la Branche VI. Il n’est donc nullement certain qu’il ait existé une tétralogie en vers de Robert. Nous avons ici une autre version de la quête du Graal. Les événements sont interprétés par les hermites de la forêt. l’autre en argent et la troisième en plomb. celle en argent le judaïsme. Que signifie tout cela? On lui explique que les chevaliers et le roi avaient tous été trahis par la reine. oeuvre de Robert de Boron. celles de cent et un chevaliers. à la cour du roi Arthur sont arrivées trois demoiselles. avec Perceval = Perlesvaus et Gauvain comme protagonistes. La tête enfermée en or représente la religion chrétienne. Ce type d’écriture exercera une influence certaine sur le développement du cycle arthurien. quoiqu’elle fût innocente.Vulgate avec le Lancelot en prose. le Joseph en vers. dirons-nous. Pour résumer. Gauvain a obtenu l’épée avec laquelle a été décollé saint Jean Baptiste (équivalent. car nous devrions accepter l’idée que les trois romans en prose que nous possédons remontent à trois romans en vers qui se sont perdus. ou encore la plaie du Christ sur la croix. car c’est à ce moment de la journée qu’Hérode a fait tuer le prophète. herméneutique et divinatrice. Dans deux autres copies nous parvient la série en prose Joseph. Dans les premières années du XIIe siècle. puis. et celle en plomb l’Islam des Sarrazins. est conservé dans une copie unique. Perlesvaus apporte une innovation importante. le Perlesvaus. Gauvain présente l’épée miraculeuse au château du Graal et demande qu’on lui explique l’aventure suivante: un jour. Que veut dire cela? La mort de la femme représente la fin de la vieille Loi des Hébreux. Autre question de Lancelot: une dame fut tuée à cause de moi par son mari jaloux. Elles apportaient les têtes coupées d’un roi et d’une reine. qui apportent ainsi aux chevaliers une assistance de nature à la fois spirituelle. dans une charrette.

dans ses Joseph d’Arimathie et Merlin. le public courtois accueille avec faveur des remaniements des grandes légendes antiques présentées d’une manière moderne. car il n’a pas de prototype celtique. par un mariage. car il est adultère: Li Graax. chez Robert et dans le Perlesvaus. Chrétien n’aurait eu l’intention de sceller l’amour de Perceval et de Blanchefleur. Lancelot et Perceval. les principaux personnages sont Perceval et Gauvain. Il se compose de Lancelot. la solution de l’aventure du graal aurait sans doute figuré comme une condition préalable de ce final. lui dit franchement une demoiselle. le cheminement qu’a suivi le roman courtois peut être résumé comme suit: Au début du XIIe siècle. sous la forme de la’épisode de la dame de Beloé. L’histoire de Tristan et Iseut. il donne des récits qui sont autant de variantes combinatoires de l’amour chevaleresque et courtois. Cornouaillais et Gallois. est située à la fois en Irlande. la fame le roi Artu vostre seignor. Jusque vers 1210. L’une des interprétations du Perlesvaus passera dans le reste de la tradition: Lancelot ne peut découvrir le Graal. En même temps. la Queste del Saint Graal et La Mort Artu. Cet ouvrage immense présente une unité de plan et développe un système d’annonces et de rappels qui demeurera typique du roman chevaleresque. chez ses continuateurs. puis en normand. Enfin Chrétien de Troyes concentre ses réflexions sur la thématique du couple. Mais chez Chrétien. d’abord en latin. Nous ne savons pas si. apparaît le thème du vase magique. ne ja tant comme cele amor vos gise en cuer le Graal ne veroiz.Mort Artu. Lancelot est un parvenu dans le cycle arthurien. en Angleterre et en France. Yvain. Dans ses derniers romans. dans le Perceval. tuée pour l’amour de Gauvain. ne s’apert pas a si amoreus chevalier com vos estes. qui reste sans solution. D’autres écrivains mettent en valeur les légendes des Celtes. Le thème du Graal et celui de la Table Ronde sont reliés de façon géniale par Robert de Boron. l’attitude courtoise est portée à un degré d’intensité qui s’ouvre sur le mythe. d’origine internationale. C’est Chrétien de Troyes qui l’a tiré . C’est ce qu’on appelle le Lancelot en prose. comme il avait coutume. Une autre oeuvre fera de Lancelot le héros de la quête du Graal. car vos amez la roïne. par exemple.

Prisonnier de la fée Morgane. abandonnera le royaume de Logres pour l’indignité de ses habitants. dit-il. Au bout d’un an celui-ci meurt et les habitants de la ville prennent Galaad pour roi. le héros. est élevé par une dame fée qui vit au milieu d’un lac magique. Une apparition dévoile aux élus les mystères du Graal: Joseph d’Arimathie lui-même descend du ciel escorté par quatre anges et élève l’hostie de pain qui se trouve dans le Graal. Son nom de baptême est Galaad. en menant à bonne fin les aventures du royaume de Logres. Escorant. mais il représente la labilité de l’homme commun. il peindra sur les murs du château l’histoire de ses amours avec Guenièvre. Perceval et Bohort. Ainsi le rôle historique de la Table Ronde est accompli et le monde arthurien peut disparaître. les jette en prison. sans avoir la force d’emprunter le chemin de la sainteté. imité à son tour par un auteur anglo-normand traduit en Mittelhochdeutsch par le Suisse Ulrich von Zatzikhoven. Les personnages de premier plan seront Galaad. Il descend du roi David et en même temps de Joseph d’Arimathée. Arrivé à la cour du roi Arthur. dans la ville de Sarraz. vers 1195 ( Lanzelet).de l’anonymat (sans qu’il l’ait inventé). et l’épée se ressoude. Lancelot garde un rôle important. fils du roi Ban de Bénoïc. Galaad touche les morceaux de l’Epée Brisée dont Joseph d’Arimathie a été blessé aux cuisses. Dans la Queste. La quête du Graal a été l’occasion de nombreux duels entre les chevaliers chrétiens: Gauvain en a tué . Il aura un enfant avec la fille du roi du Graal. Alors un enfant au visage de feu se matérialise dans l’hostie. le Graal remonte aux cieux emporté par une main mystérieuse. qui poursuit le salut. A la fin du roman. il jouira des faveurs de la reine. un garçon nommé lui aussi Galaad. ils chevauchent pendant cinq ans. Un homme nu aux mains sanglantes sort du Graal et leur dit que ce vase est l’escuele ou Jhesucriz menja l’aignel le jor de Pasques o ses deciples. dont le sultan païen. Le jeune Galaad est adoubé au commencement de la Queste. soeur d’Arthur. qui deviendra le plus pur chevalier de la cour du roi Arthur et qui ménera à bien l’aventure du Graal. Les trois chevaliers transportent la table d’argent avec le Graal outre-mer. C’est ce qui sera raconté dans la Mort Artu. puis a fait de lui le héros d’un de ses romans. Après la mort de Perceval et de Galaad. Dans le Lancelot en prose. Le Graal. avant d’arriver au château de Corbenyc où se trouve le Graal.

Dans la plaine de Salisbury. Arthur refuse de croire. apparaît saugrenue au premier abord. Le même ensemble est parfois indiqué par l’expression Lancelot-Graal ou cycle de Map. Arthur inflige à Mordret une plaie si large qu’on put voir un rayon de soleil passer à travers. Il comprend L’Estoire del Saint Graal. . au sein de l’unité relative de la tradition. mais l’étude des textes ne l’infirme point. Les guerres sanglantes qui s’ensuivent n’empêchent pas Arthur d’entreprendre la conquête de la France et de l’Italie. Gauvain et Lancelot ne peuvent manquer de s’opposer dans une rivalité aveugle. L’Estoire de Merlin. Gauvain accuse Guenièvre d’adultère. Cette unité de la trilogie constitue un problème. sous le titre The Vulgate Version of Arthurian Romances. Dans cet ensemble il faut distinguer en particulier les trois ouvrages qui forment le Lancelot en prose. On voit que les appellations adoptées par les médiévistes ajoutent à la confusion. que l’ensemble est l’oeuvre d’un seul auteur. une continuation du Merlin. Le renvoi du texte lui-même à Maître Gautier Map. La Mort le Roi Artus et leLivre d’Artus. devant le Stonehenge. au lieu de l’éclaircir. de la Vulgate. jusqu’à ce que sa soeur Morgane lui montre dans une salle de son château les peintures faites par Lancelot lui-même. La Queste del saint Graal. Mais les convergences et les divergences s’entremêlent de telle façon que l’on songe plutôt à l’hypothèse que les faits d’unité sont dus à des remaniements ultérieurs à la première rédaction de chaque roman. comme l’appelle Frappier. car cette paternité est exclue. Jean Frappier a suggéré qu’il a pu exister un auteur unique qui a tracé le plan du Lancelot en prose et qui a probablement rédigé lui-même le Lancelot propre. en sept volumes. Le Livre de Lancelot del Lac. les ouvrages étant postérieurs à la mort de Map. On appelle la Vulgate arthurienne un ensemble de textes qui a été publié par Oskar Sommer entre 1909 et 1913. idée qui apparaît pour la première fois dans le Lancelot propre) s’éprend de Guenièvre qu’il assiège.non moins de dix-huit de sa propre main. et qui constituent une unité forte. le roi sera transporté par des fées vers une contrée inconnue. ne résout pas le problème. Son neveu Mordret (en fait son fils incestueux avec Morgane. Blessé à mort. Il serait facile si l’on pouvait déclarer. Enfin. avant 1210. avec Ferdinand Lot. un familier d’Henri II Plantagenêt. Lancelot et Arthur arrivent au secours de la reine. Cette idée qu’il a existé un Architecte.

qui meurt pour Lancelot. elle est dans la littérature ce que les cathédrales étaient dans le domaine de l’architecture et des beaux-arts. Elle renferme en son sein une importante réflexion sur l’art romanesque et sur la signification de l’acte humain. Chaque événement tire son sens d’un contexte et permet de présager. Si l’art de Chrétien était caractérisé au plus haut point par la grâce. le Lancelot en prose et en particulier la Mort Artu inspirent le respect par l’approfondissement de la réflexion sur la liberté humaine. Chez Chrétien on découvre encore une forte réminiscence de la façon de narrer des mythes et des légendes populaires. et la reine Guenièvre qui fait mourir tous ceux qui l’aiment. Bohort. la structure des épisodes s’explique par une réflexion sur les propriétés des choses et des situations. La narration est encore en grande mesure une combinatoire. le léopard. mais pas autant que l’intérêt du récit en souffre. Lancelot est blessé par mégarde par un de ses propres hommes. Arthur (le serpent) et Mordret avec son lignage (les serpenteaux qui sont issus d’Arthur). qui sont amis. dans une certaine mesure. L’art des reflets en miroir que nous avons pu admirer dans Tristan apparaît dans la Mort Artu sous la forme du parallélisme entre la demoiselle d’Escalot. ils sont relativement interchangeables par rapport aux différents récits (tout comme les motifs du folklore). ce qui va suivre.La Vulgate constitue un monument littéraire du XIIIe siècle. car par exemple la représentation allégorique introduite par Perlesvaus est maîtrisée par l’architecte du Lancelot en prose: une bataille entre un léopard et un serpent dont sortent plusieurs serpenteaux est interprétée comme le présage des combats entre Lancelot. la reine tue Gaheris en lui offrant une pomme empoisonnée qui lui avait été donnée par Avarlan dans l’intention d’affecter Gauvain. etc. La maturation de la technique narrative est sensible. qui est tuée pour Gauvain. la dame de Beloé. Dans la Vulgate on découvre un art consommé de ce qu’Eugène Vinaver a nommé l’entrelacement des épisodes. par un charme et une simplicité parfois naïves (non sans rapport au roman précédent d’ Enéas). deviennent . Gauvain et Lancelot. Les épisodes sont quasiment indépendants les uns des autres. si le Perlesvaus introduit une technologie herméneutique qui vient de l’exégèse patristique. Comme dans les mythes. puis par un chasseur qui le prend pour un cerf. les personnages présentent des évolutions difficilement explicables. Pour la première fois dans la Mort Artu est thématisé le concept d’accident au sens moderne: la mescheance.

la Mort Artu exprime l’idée que l’homme ne peut vouloir efficacement le bien. mais dont l’enchaînement amène de grands effets. par exemple. Thomas et Béroul avaient donné à leurs oeuvres une structure solide basée sur des symétries et des répétitions en miroir. Cependant. des lais bretons. soit les épisodes sont reliés entre eux par un sens général et des rappels. L’évolution de la technique narrative a été plusieurs fois comparée à celle de l’architecture et des beaux-arts. réel. la littérature se prête plus difficilement à cette périodisation. caractéristiques de l’exécution “romane”. dans les gestes il y a également des motifs d’origine folklorique. entre autres. Cela fait que les épisodes sont plus distincts encore que dans la chanson de geste. Les chansons de geste sont construites par épisodes nettement distincts. Si dans le cas des arts de la matière les éléments décoratifs et les procédés techniques qui caractérisent les deux époques peuvent être individualisés sans trop de peine. Il n’y a d’autre issue que le refuge dans la méditation. Une dialectique de l’apparence se joue de la capacité de l’homme d’évaluer son propre destin. Il y aurait ainsi un art “roman”. la structure du roman est plus unitaire. Le monde matériel.à l’esprit humain du moins . Le mode d’emploi du roman est la lecture publique à haute voix par reprises d’une heure ou deux. qui assure la fluidité non seulement d’un roman. mais encore d’un groupe d’oeuvres. comme chez Chrétien de Troyes. où il existe une continuité de plan d’action qui est celle du fait historique ou de la tradition originelle. C’est le cas. en fonction. soit il y a un réseau fin d’allusions et d’interprétations. de la nécessité de fragmenter parfois la matière en journées de récitation. Dans une certaine mesure. est doté d’une causalité statistique qui ne permet pas à l’esprit . Dans l’ensemble.ennemis à la suite d’une succession de petits événements sans importance. ces motifs sont typiquement permutables et recomposables. comme dans la Vulgate arthurienne. de sorte qu’un conte ou une légende se composent de parties qui varient d’une région géographique à une autre. Chrétien assouplit cette architecture en lui donnant un équilibre des . et un art décidément “gothique” représenté par l’oeuvre de Chrétien et par la Vulgate arthurienne. et imprime une atmosphère de fatalité qui ne se retrouve dans aucun autre roman médiéval. illustré par les chansons de geste.de maîtriser le résultat de l’acte.

proches de l’expressionnisme. Chez Béroul il existe des accents très forts. Le gothique international redécouvre la similitude individuelle qu’avaient connue les Romains et s’oriente résolument vers le portrait et la veduta (vue d’un paysage authentique). Les paysages ne sont pas rares. La teinte plate est remplacée par une couleur travaillée par des vibrations harmoniques obtenues à l’aide de hachures et de points (tratteggio. de même que les représentations des édifices et même des villes. soulignés par des éléments décoratifs comme les statues engagées et les bas-reliefs des tympans. Sa maîtrise du détail lui permet de dire beaucoup de choses en peu de mots et en même temps de beaucoup suggérer. punteggio). comme dans la scène du gué. Les figures sont immobiles.masses et une articulation claire. c’est-à-dire l’apparence visible de l’espace et des objets. Dans l’architecture romane comptent les rapports des ouvertures et des piliers. Il s’est servi le premier de concepts métanarratifs comme conjointure. Chez Thomas. et leur expressivité est soumise à des codes gestuels et d’attitudes. En revanche sur ce fond sont représentés meubles et objets d’usage quotidien. matiere. Chrétien maintient un rythme alerte sans s’appesantir nulle part. les personnages sont représentés dans des attitudes correspondant à des actes de travail ou à des attitudes affectives. En conséquence. en ralentissant l’action. nous sommes capables de reconnaître l’élégance de ses conjointures. faite de formes simples et de teintes plates. stéréotypées. La miniature romane a une géométrie harmonieuse. tandis que ce qu’il entendait exactement par sen ne nous est pas parfaitement clair. elle néglige ce que nous appelons réalité. Le principal véhicule de l’intelligibilité formelle est la correspondance entre les parties de l’image. sen et. La peinture des églises et des rues découvre les principaux éléments de la perspective. qui sera théorisée par les Italiens au début du XVe siècle. La miniature gothique introduit comme élément d’unification un fond décoratif à rinceaux (éléments végétaux stylisés) et tessellatures (formes qui se répètent comme sur un pavage) qui se maintiendra jusque tard dans le XIVe siècle. Dans l’architecture gothique il existe une continuité . L’image suit presque toujours un texte qu’elle illustre et dont elle prétend illustrer les traits sémantiques. presque exagérés. les monologues délibératifs créent des points d’appui qui ouvrent vers la réflexion morale.

qui est à peine entaillé. pères les uns des autres. pour ainsi dire. visible sur tous ses côtés.visible de tous les éléments. soulignée à la verticale par la continuité des nervures qui descendent des arêtes de la voûte jusqu’a la base des colonnes. entièrement personnalisée car ayant un âge précis et des caractéristiques somatiques et psychologiques qu’elle ne partage avec aucune autre figure de l’édifice. Tandis que le personnage de la chanson de geste ressemble à celui des bas-reliefs. qu’ils sont prédestinés à faire ce qu’ils font et qu’un jour ils devront faire ce qu’ils ne pensent pas faire. contreforts et arcs-boutants à l’extérieur. frères. Après Robert de Boron. pinacles. De façon analogue. dans une chanson de geste les personnages principaux figurent dans tous les épisodes.) Au contraire. En second lieu. même s’il y a parfois des coups de tête d’une superbe originalité comme les boeufs du clocher de Laon. Les figures d’une église romane sont relativement peu nombreuses et leurs rapports peu clairs. déjà chez Chrétien nous apprenons. fenêtres. et les personnages secondaires chacun dans le sien. grandes roses qui ouvrent vers le ciel. espaces mystérieux des triforia. interrogation des jubés qui se penchent sur les visages éblouis des fidèles. il existe une harmonie d’éléments divers qui s’appuient et se rehaussent du fait même de leur diversité: clochers. la naissance de Perceval dans le lignage du Roi Pêcheur. . celui du roman peut être comparé à la statue gothique en ronde-bosse. arcades qui ouvrent vers le vide de la nef centrale. les demoiselles et les nains invitent à d’étranges aventures qui tissent le destin des chevaliers. au fur et à mesure que les aventures se déploient. Alors que le plan iconographique d’une cathédrale gothique. leurs affreuses grimaces. clés de voûte qui scellent l’élan des nervures. (Il y a ici simplification. pour identifier le principe du procédé. les têtes de sangliers ou de nains des modillons. parfaitement dégagée du mur. que les chevaliers et les ermites sont cousins. nous apprenons que l’histoire de la Table Ronde est inscrite dans le plan de la Providence divine. présente une structure d’ensemble sainement organisée et qui parcourt tout l’index de la Bible et du calendrier. les déformations calligraphiques des hommes qui combattent des fleurs ou des sirènes sur les chapiteaux ne constituent pas un ensemble harmonieux. celle de Galaad dans la descendance de Lancelot s’inscrivent dans un plan de justice céleste qui prévoit la fin du monde arthurien et des enchantements de Bretagne.

de même que l’éducation des jeunes Romains se parachevait à Athènes. entre lesquelles se situerait la composition d’ Eracle. la formation politique et militaire des jeunes Grecs se faisait à Rome (cette réciproque n’est pas vraie). contient le motif de la folie amoureuse du héros. entre force militaire et sagesse érudite. Huon de Rotelande a écrit deux romans d’aventures. Florimont est le fils du duc d’Albanie. D’autre part. Le roman d’Amadas et Idoine. dans les années 70 du XIIe siècle 7. Floire et Blancheflor est un roman d’aventures du début du XIIIe siècle. dans les premières années du XIIIe siècle. une histoire latine qui lui a servi de source d’inspiration. Alexandre de Bernay. il affronte Camdiobras. Il a également écrit Ille et Galeron. Ille et Galeron a été composé entre 1170 et 1184. Gautier d’Arras a de la peine à maîtriser et sa matière et son style. . comme dans Yvain. roi de Hongrie. Il développe ainsi la complémentarité entre chevalerie et clergie. Ipomedon et Protesilaus. Le même auteur a donné également une version du Roman d’Alexandre le Grand. dont il est complètement indépendant. l’auteur aurait trouvé à Philippopoli. inspiré du thème du mari aux deux femmes. qui date de la fin du XIIe siècle. comme ont voulu le présenter quelques médiévistes. Loin d’être un “rival de Chrétien de Troyes”. qui est l’une des idées générales de l’époque. qui ne peut toujours se détacher de celui des chansons de geste. construit son roman d’Athis et Prophilias sur l’idée que. De leur mariage naîtra le roi de Macédoine Philippe. Aimon de Varennes écrit en 1188 un Florimont. dont il épouse la fille Romadanaple. qui raconte les amours du fils du roi Sarrasin d’Espagne. au sud de Byzance. dans la première moitié du VIIe siècle. roman d’aventures dont l’action se passe dans la péninsule balkanique. père du futur Alexandre le Grand. Floire. d’un Eracle où il raconte les guerres de l’empereur byzantin Héraclius contre les Perses et les Arabes.Autres romans Gautier d’Arras est l’auteur. avec une belle 7 Renzi soutient que les seules véritables certitudes chronologiques sont les dates de 1159 et 1184. qui se retrouve dans le lai d’ Eliduc.

dont le héros est Guinglain. Renaut de Beaujeu écrit vers 1230 le roman du Bel Inconnu. Raoul de Houdan écrit lui aussi un roman arthurien intitulé Méraugis de Portlesguez. A la fin. . le fils de Gauvain. Vers la même époque. Blancheflor. Floire se convertit avec tous ses Sarrasins au christianisme.chrétienne.