Dissertation s’appuyant sur un dossier documentaire Première ESB 19/04 /2013

Sujet : En quoi les statistiques produites par la police et la justice ne reflètent-elles pas totalement la délinquance ?
Début janvier, Manuel Valls a présenté officiellement les chiffres de la délinquance produits par le Ministère de l’Intérieur. Ceux –ci montrent une dégradation de ces chiffres et une montée de la délinquance qui peut se définir comme une forme particulière de déviance : la transgression d’une norme légale qui génère une sanction formelle. Cette dégradation des chiffres, après plusieurs années de baisse régulière, a aussitôt été utilisée par les hommes politiques de droite comme l’ancien ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux pour mettre en évidence les limites de la politique de F.Hollande par rapport à celle de Nicolas Sarkozy. Manuel Valls lui a rétorqué que le problème était l’instrument de mesure lui-même qui avait des limites structurelles l’empêchant de donner une mesure objective de la délinquance. Les chiffres de la délinquance sont donc un enjeu politique central, puisque la sécurité est la deuxième préoccupation des français après le chômage. Disposer de résultats fiables et objectifs est donc essentiel. Certes les chiffres officiels permettent de mesurer la délinquance et voir son évolution, mais leur construction même est à l’origine d’un oubli une partie de la délinquance : le chiffre noir.

I.

Les statistiques donnent une mesure de la délinquance

Les statistiques officielles, notamment l’état 4001 permettent de mesurer et voir l’évolution de la délinquance.

A. Le mode de construction des statistiques officielles 1. Présentation
Diffusés annuellement depuis 1972, ces statistiques sont publiées mensuellement depuis 2002 par le ministère de l’Intérieur. Depuis 2004, elles sont surtout diffusées par l’Observatoire National de la Délinquance. Cette statistique policière se présente sous la forme d’une nomenclature d’infractions (107 postes). Ainsi on distingue les atteintes aux biens, des atteintes à l’intégrité physiques ou les escroqueries (doc 1).

2. Les informations apportées
Quatre types d’information sont alors présentés. • Les « faits constatés » : ce sont les procès-verbaux dressés par les fonctionnaires à la suite des plaintes des victimes ou de leurs propres constatations (flagrants délits, opérations de police judiciaire). Ce sont ces « faits constatés » qui sont généralement appelés « chiffres de la délinquance » dans le débat public, ce qui constitue une erreur fondamentale. • Les « faits élucidés » : la majorité des « faits constatés » sont déclarés par les victimes et ne sont pas élucidés, le plus souvent parce que ce sont des plaintes contre X suite à un vol, un cambriolage ou une dégradation. La victime ignore l’identité de l’auteur et la police ne le retrouvera jamais. En revanche, les agressions sont davantage élucidées parce que la victime dénonce le plus souvent un auteur qu’elle connaît • Les « personnes mises en cause » : élucider une affaire signifie avoir réuni un faisceau de preuves suffisant pour clore la procédure et la transmettre à la justice. Après les faits, la statistique de police et de gendarmerie compte ainsi des personnes « mises en cause » et donne trois précisions démographiques : leur sexe, leur statut de mineur ou de majeur et leur nationalité française ou étrangère. • Les indicateurs répressifs : les policiers et les gendarmes comptent enfin le nombre de gardes à vue qu’ils ont réalisées ainsi que le nombre de personnes « écrouées » c’est-à-dire placées en détention provisoire à l’issue de leur première présentation devant le juge. C’est l’état 4001 qui est le plus connu : il ne porte que sur les faits portés à la connaissance des autorités de police et de gendarmerie à partir des plaintes déposées par les victimes.

B. Un outil de mesure et de comparaison
Ces statistiques permettent alors de mesurer la délinquance et son évolution. En effet, « seule l'observation sur le long terme permet de comprendre la tendance de la délinquance. (…)Une grande qualité des comptages policiers est leur ancienneté » (doc 1)

1. Une analyse transversale
Ces statistiques officielles permettent alors de donner un état des lieux de la délinquance en France : • Les atteintes aux biens sont les actes de délinquance les plus fréquents : ils représentent presque près de la moitié des plaintes. En 2006, il y a eu 2,5 millions de vols contre 400 000 atteintes à l’intégrité physique et 300000 actes d’escroquerie. Les résultats sont identiques quand on opère une analyse relative à la population : pour 1000 habitants, il y a eu 41.3 atteintes aux biens, 7.1 atteintes volontaire à l’intégrité physique et 5.1escroqueries déclarés aux services de police (doc 1) • On remarque aussi que les atteintes aux personnes sont minoritaires : en 2006, il y a eu près de 2 millions de vols sans violence pour 130 000 vols avec violence (doc 1)

2. Une analyse longitudinale
Ces statistiques permettent aussi de mesurer l’évolution des actes délinquants : • Entre 2006 et 2001, le nombre d’atteintes aux biens a diminué de 400 000, que ce soit les vols avec ou sans violence. En revanche, le nombre de violences physiques a augmenté : il est passé de 434183 à 468012. Le nombre d’infractions économiques a , quant lui, augmenté jusqu’en 2009 pour rediminuer ensuite. • En termes relatifs, les résultats sont identiques : pour 1000 habitants, entre 2003 et 2011,le nombre d’atteintes aux biens est passé de 47.9 à 34, celui des atteintes à l’intégrité physique de 6.5 à 7.4 et celui des escroqueries de 5.8 à 5.5 (doc 1 ). Il y a donc globalement depuis 2006 une diminution des actes de délinquance, puisque la diminution des atteintes aux biens de 400000 n’a pas été compensée par l’augmentation des autres types de délinquance : une diminution de 30 000 pour les atteintes à l’intégrité physique, de 15 000 pour les escroqueries. Les chiffres officiels permettent donc de donner une mesure de la délinquance et surtout de mesurer son évolution.

II.

Qui ne reflètent pas totalement celle-ci

Or, ces chiffres ne correspondent pas à la réalité vécue par les français

A. Des chiffres de la délinquance qui ne correspondent pas au sentiment de la population 1. Constat
Alors que les chiffres officiels de la délinquance montrent une diminution de celle-ci, le sentiment d’insécurité augmente: 13.6% des femmes et 8.2% des hommes avaient un sentiment d’insécurité en 2000 ; en 2012 c’est respectivement 14.9 % et 8.2 % (doc 4).

2. Explications
Ce paradoxe s’explique par le mode de comptabilisation des statistiques officielles qui se contente d’ajouter différents actes de délinquance. Or, « on ne peut pas, par exemple, se borner à mettre cote à cote un nombre de personnes victimes d'agressions physiques et par exemple un nombre de faits de coups et blessures. » (doc 1).Selon le type de délit, la sensibilité de l’individu sera différente .La population sera beaucoup plus attentive aux agressions physiques qu’aux vols. Certes, la subjectivité de l’individu est essentielle pour comprendre ce paradoxe, mais d’autres éléments objectifs entrent en jeu : tous les actes de délinquance ne sont pas comptabilisés.

B. Une sous-estimation des chiffres de la délinquance 1. Constat : le chiffre noir de la délinquance
Ainsi, quand on prend une autre source de la mesure de la délinquance : les enquêtes de victimation, les résultats sont très différents. Les enquêtes de victimation donnent ainsi des chiffres de la délinquance beaucoup plus élevés En 2006, 0.9% des hommes et 0.4% des femmes de plus de 14 ans ont déclaré avoir été victimes de vols ou de tentatives de vols avec violences et menaces (doc 4). Or, les chiffres officiels montrent pour la même année que 0,413% des habitants ont subi un vol (doc 2). L’évolution des chiffres est aussi très différente. Depuis 2008, les enquêtes de victimation montrent une augmentation de la part de la population de plus de 14 ans qui déclare avoir commis un vol : 0,6% des hommes et 0,3% des femmes de 14 ans et plus déclarent avoir subi un vol en 2008, en 2011, c’est respectivement 0 ,65% et 0,4%. Or, les chiffres officiels montrent une baisse de ce type d’actes délinquants : en 2008, il y avait eu 36,1 plaintes pour atteintes aux biens pour 1000 habitants, en 2011 ,34. Même en tenant compte des différences de population étudiée, l’écart reste important. Il y a donc un chiffre noir de la délinquance : les statistiques officielles mesurent la délinquance rapportée, mais ni la délinquance vécue ni survenue.

2. Les raisons
Cette sous-estimation s’explique par les caractéristiques mêmes des mesures officielles.

a. Certains faits ne sont pas comptabilisés
L'Etat 4001 ne prend pas en compte deux types de délits : • les contraventions, dont les violences involontaires et même les violences volontaires les moins graves, ou les infractions au code de la route • les infractions constatées par d'autres administrations que la police et la gendarmerie nationales (douanes, administrations fiscale, de sécurité sociale, etc.).

b. Il faut une plainte
L'Etat 4001 ne prend en compte que les faits pour lesquels une plainte a été déposée. Or tous les actes délinquants ne donnent pas lieu à une plainte. Ainsi, « 4,7 millions de vols ou tentatives de vol ont été subis en France en 2009, selon les réponses collectées dans les enquêtes de victimation. C'est trois fois plus que le nombre de plaintes déposées, estimé à environ 1,5 million, soit un taux de plainte de 32,5 %. » (doc 4). Mais d’autres actes de délinquance connaissent un taux de plainte beaucoup plus faible : « Le taux de plainte, pour les violences physiques, est de 26 %, celui des violences sexuelles n'est que de 9 %. Celui des violences survenues dans le ménage ne dépasse pas 7 %. » (doc 4) .Les statistiques policières sous-estiment ainsi les violences physiques, notamment au sein de la famille. Tout dépend alors des conditions de réception des plaintes.

c. C’est un outil politique
Mais la principale limite de la mesure officielle de la délinquance est que celle-ci est un enjeu politique. En effet, le nombre d’actes de délinquance mesurés dépend de deux variables : • Ce qui est considéré comme délit : lorsque de nouveaux délits sont créés par le législateur il y a par conséquence une progression des faits de délinquance constatés alors même qu'il n'y a pas forcément davantage de faits commis : ainsi la création du délit de participation à une bande violente par la loi du 2 mars 2010 • de la direction donnée à l'activité des forces de police et de gendarmerie (par exemple, une diminution des faits d'usage de stupéfiants peut être due à une diminution des contrôles de police en lien avec cette infraction). Pour diminuer les chiffres de la délinquance, il suffit ainsi de moins contrôler et arrêter. Ainsi, « la mesure de la délinquance est une activité scientifique : elle doit être mise à l'abri des approximations politiques, administratives, voire corporatives » (doc 1). C’est encore plus vrai pour l’évolution de la délinquance. Ainsi, les mauvais chiffres de la délinquance sont ainsi attribués à un instrument peu performant selon Manuel Valls ; il propose ainsi de le modifier. « Mais la remise des compteurs à zéro est fort utile pour les politiques : sur courte période, on peut faire dire aux chiffres à peu près n'importe quoi ; il suffit de prendre un laps de temps favorable à la

thèse que l'on veut démontrer ; c'est plus difficile si l'on observe leur évolution sur plusieurs décennies » (doc 1). « Casser ce thermomètre » permettrait ainsi d’avoir de meilleures statistiques de la délinquance. Les chiffres officiels de la délinquance ont donc des avantages pour la mesurer : ils répondent à des critères clairs, apparaissent à des périodes régulières, ce qui permet de pouvoir obtenir des statistiques sur le long terme afin d’opérer des comparaisons. Cependant, ils ne peuvent mesurer toute la délinquance : une partie, le chiffre noir, n’est pas mesurée. Cela s’explique par les conditions même de construction de ces statistiques : tous les actes ne sont pas comptabilisés de la même manière. C’est pour cela que depuis une vingtaine d’années sont opérées des enquêtes de victimation, qui consiste à interroger un échantillon de la population sur les infractions dont il a été victime. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut abandonner les chiffres officiels, car « aucun chiffre, s'il reste isolé, ne mesure la délinquance Il faut au contraire diversifier les sources et se mettre en situation de les confronter. Ainsi faut-il comparer les comptages policiers à l'estimation de la fraude fiscale pour la criminalité financière, aux enquêtes de victimation pour la délinquance à victime directe comme les vols ou les agressions, à la statistique des causes de décès pour les homicides... Mais comparer n'est pas remplacer une source par une autre, car toutes sont partielles, et aucune n'est la panacée : s'attacher à une seule ferait oublier les délinquances qu'elle ne peut mesurer. Ainsi, ne jurer que par les enquêtes de victimation ferait oublier la criminalité financière. » (doc 1)

Source : ONDRP, Le rapport annuel 2012 - n°8

Document 3 :

http://www.metrofrance.com/info/sondage-ifop-metro-les-francais-toujours-autant-soucieux-face-a-la-delinquance/mlkr! tNlbWxayruQ2Q/110857-Sondage-Francais-et-delinquance.pdf

http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/11/20/le-sentiment-d-insecurite-resiste-a-la-baisse-du-nombrede-delits_1793132_3224.html 4,7 millions de vols ou tentatives de vol ont été subis en France en 2009, selon les réponses collectées dans les enquêtes de victimation. C'est trois fois plus que le nombre de plaintes déposées, estimé à environ 1,5 million, soit un taux de plainte de 32,5 %. Un taux qui a tendance à baisser, puisqu'il était de 36,4 % en 2006. La baisse des vols (- 12 % sur trois ans) constatée par le ministère de l'intérieur pourrait donc être moins forte en réalité, souligne l'ONDRP. Mais l'observatoire retient surtout que la tendance dégagée par l'enquête de victimation rejoint celle de la police : un léger recul. Concernant les violences contre les personnes hors du cadre familial, 824 000 personnes disent avoir subi au moins un acte en 2009 (1,6 % des plus de 14 ans interrogés). Si ce chiffre est stable, le nombre total d'actes (1,4 million, soit 1,7 acte par victime dans l'année) est en hausse. Le taux de plainte, pour les violences physiques, est de 26 %, celui des violences sexuelles n'est que de 9 %. Celui des violences survenues dans le ménage ne dépasse pas 7 %. Les spécialistes soulignent que le champ des actes notés dans les enquêtes de victimation est beaucoup plus large que celui des chiffres de police et gendarmerie. On y trouve notamment les insultes et menaces, qui ont des taux de plainte très faibles (4 et 11 %) : 3,3 % des gens ont dit avoir subi des menaces, 9,8 % des injures. UN TIERS DES VIOLENCES AU SEIN DES MÉNAGES L'enquête de victimation a aussi la particularité de mieux mettre en lumière les violences subies au sein du ménage. Pour cela, un questionnaire "auto-administré", donc plus discret, est rempli par 13 000 personnes

majeures (pour les autres domaines, l'enquête de victimation sonde deux groupes de 16 518 ménages et personnes de plus de 14 ans). Les violences au sein du ménage (415 000 victimes) représentent plus d'un tiers des violences physiques ou sexuelles (1,2 million de victimes). Les violences sexuelles hors ménage, elles, auraient touché 0,4 % des personnes. Ces chiffres sont stables depuis 2007. Le "sentiment d'insécurité" est, lui, en légère hausse sur un an : 20,5 % disent l'avoir ressenti en 2009, dans leur quartier ou leur village, contre 19 % en 2008. Sur trois ans, l'évolution est plus faible. "La crise peut influer sur le sentiment d'insécurité, estime le sociologue Laurent Mucchielli. Car celui-ci mesure moins le fait d'avoir été exposé à la délinquance dans l'année qu'un sentiment de vulnérabilité."
http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/11/23/enquetes-de-victimation-les-autres-chiffres-de-ladelinquance_1443721_823448.html

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