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L’œil sur

Propos recueillis par LAURENCE GARNERIE

« La justice commerciale est une justice qui fonctionne bien »
Dans le cadre de la mise en œuvre du pacte de compétitivité, la garde des Sceaux, Christiane Taubira, a installé le 5 mars 2013 les groupes de travail sur l’amélioration de la justice commerciale. Parmi les pistes de réflexions : une réforme des administrateurs et mandataires de justice. Président de leur Conseil national, Marc Sénéchal répond aux critiques dont ces professionnels font l’objet.
On reproche à la profession d’administrateurs et mandataires judiciaires de ne pas être assez accessible. Comment expliquez-vous cette critique ? Marc Sénéchal : Elle est étrange car tout a été au contraire mis en place depuis plus de dix années pour que l’accès à la profession ne soit pas entre les mains de ses membres, pour autant même que cela ait été le cas avant ! Aujourd’hui, nous sommes 440 professionnels. L’accès à la profession n’est pas verrouillé. Pour y accéder, il faut tout d’abord être titulaire d’un diplôme de niveau M1 (droit ou expertise-comptable). Il suffit de s’inscrire et de réussir l’examen d’accès au stage professionnel qui comporte des épreuves écrites en droit et comptabilité, et une épreuve orale. Ensuite, il faut accomplir un stage professionnel rémunéré d’au moins trois ans. C’est peut-être là le seul verrou de la profession car un professionnel ne peut avoir que deux stagiaires mais c’est un verrou qui s’explique par la nécessité absolue d’avoir une expérience pratique suffisante pour pouvoir exercer nos métiers. Enfin, il faut réussir un examen d’aptitude devant un jury dont la composition, comme celui d’accès d’ailleurs, est décidée par la Chancellerie. À noter que les professionnels y sont minoritaires, la majorité des membres de ces jurys étant composée d’universitaires et de magistrats. Les diplômés doivent enfin s’inscrire sur une liste établie par la Commission nationale d’inscription là encore composée par les pouvoirs publics et dont nous sommes purement et simplement exclus. Si l’on termine en rappelant que nous ne sommes pas titulaires de charges ministérielles (comme les greffiers des tribunaux de commerce, les notaires, les huissiers ou les avocats au Conseil par exemple), cela signifie donc qu’il peut y avoir autant de mandataires et d’administrateurs judicréé et qu’ils aient acquis une formation professionnelle solide en validant une expérience professionnelle en tant que collaborateur à une activité touchant au traitement des difficultés des entreprises. Comme cela est prévu pour les avocats, qui doivent se former dans le cadre d’un projet pédagogique individualisé (PPI), on pourrait imaginer une formation sur mesure des jeunes professionnels qui pourraient suivre une formation académique adaptée, complétée par une ou plusieurs expériences professionnelles chez des praticiens autres qu’un administrateur judiciaire ou un mandataire judiciaire. On pourrait ainsi fort bien concevoir qu’une partie de l’apprentissage du futur professionnel se fasse chez un avocat, un expert-comptable, un commissaire aux comptes, dans un cabinet d’audit, chez un commissairepriseur mais aussi au sein d’une entreprise ou, pourquoi pas, d’une banque d’affaires, spécialisée en matière de restructuration. Une autre des critiques qui vous est adressée concerne la discipline et la déontologie. Qu’en pensez-vous ? M. S. : Les faits qui nous sont reprochés sont anecdotiques. Entre 1985 et 2013, il n’y a eu que neuf condamnations. La profession a fait son devoir : le conseil n’a aucun pouvoir disciplinaire, il faut le rappeler, il n’a que celui de saisir la commission de discipline qui est majoritairement composée de magistrats, d’universitaires et de membres de la société civile désignés par le garde des Sceaux. Chaque fois que des professionnels ont été radiés, ils l’ont été sur l’initiative du Conseil national. Je ne vois pas ce que l’on peut nous reprocher sauf à tomber dans le procès d’intention. Que répondez-vous à ceux qui reprochent aux tribunaux de désigner toujours

ciaires qu’il y a de diplômés, il me semble que la démonstration est faite que nos métiers ne sont pas fermés. Malgré les garanties que cette formation vous semble apporter, êtes-vous prêts à en modifier certains aspects pour répondre à la demande des pouvoirs publics ? M. S. : Oui car nous souhaitons offrir une image moderne de nos professions et en terminer une fois pour toutes avec les idées reçues. Si cela doit passer par la suppression du stage en tant que tel, j’y suis prêt, mais à la condition que l’on densifie l’acquisition des compétences pratiques. J’ai exprimé le souhait de voir se créer un véritable centre national de formation des AJMJ, sur le modèle des centres régionaux de formation à la profession d’avocat qui existent pour former les candidats reçus à l’examen d’accès à cette profession. J’ai également proposé, comme cela a été décidé en 2004 pour les avocats, de ne plus subordonner la présentation des candidats à l’examen d’aptitude à la condition qu’ils aient accompli un stage de trois années mais à la condition qu’ils aient suivi une formation personnalisée en droit, comptabilité et analyse financière dans le centre de formation ainsi

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les mêmes administrateurs et mandataires judiciaires ? M. S. : Là encore, c’est une idée reçue et fausse que de penser que ce sont toujours les mêmes qui obtiennent les mandats au détriment de tous les autres. J’affirme même que la situation est exactement inverse sur le terrain en ce sens que la répartition est au contraire faite de manière plutôt égalitaire, ce qui peut, dans certains cas d’ailleurs, poser des problèmes en termes de promotion, de structuration et d’encouragement des meilleurs professionnels. La concurrence n’a pas que des inconvénients : elle permet de dynamiser un corps professionnel, quel qu’il soit, et donc de servir l’intérêt de ceux pour qui ces professionnels travaillent, en l’occurrence le justiciable en difficulté, ses créanciers et les tribunaux pour ce qui concerne nos professions spécifiquement. C’est donc à nos mandants et aux pouvoirs publics d’apprécier si cette voie leur paraît opportune. Comment y remédier ? M. S. : Certaines solutions existent déjà dans les textes puisque, depuis 2008, le parquet peut solliciter, à l’ouverture de la procédure collective, la désignation d’un administrateur judiciaire et/ou d’un mandataire judiciaire. Sauf cas exceptionnels, cette faculté n’est pas utilisée en pratique. L’entreprise en difficulté peut également suggérer au président le nom d’un professionnel dans les procédures amiables ou, au tribunal, d’un administrateur judiciaire dans la procédure de sauvegarde, signe que le législateur accorde de l’importance à la confiance que témoigne le débiteur à certains professionnels. Cette possibilité est plus utilisée et c’est une bonne chose. Pour le mandataire judiciaire, pourquoi ne pas réfléchir à offrir symétriquement une faculté de suggestion aux créanciers qu’il représente même si le choix final revient toujours au tribunal ? Que pensez-vous de l’idée d’introduire l’échevinage au sein des tribunaux de commerce ? M. S. : La justice commerciale est indéniablement et contrairement à ce qui se dit parfois, une justice qui fonctionne bien. C’est une institution qui a démontré, et continue de le faire, qu’elle est efficace et rend une justice de qualité. Cela se vérifie d’ailleurs dans les taux d’infirmation de ses décisions qui sont très faibles. Pour cette raison, le Conseil national souhaite que soit préservée cette institution dans ses fondements actuels, ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle ne doit pas, comme toute institution, évoluer pour être encore améliorée. Cette amélioration pourrait par exemple passer par le renforcement du volet de formation des juges consulaires par l’intermédiaire de l’École Nationale de Magistrature et par un renforcement des pouvoirs du parquet commercial en le dotant de moyens matériels et humains de nature à lui permettre d’exercer pleinement les pouvoirs qui lui sont confiés par la loi. Les auditions qui se sont déroulées devant la mission d’information de la commission des lois de l’Assemblée nationale ont démontré tout l’intérêt de cette complémentarité entre magistrats professionnels du parquet et magistrats consulaires du siège. C’est un mouvement qu’il faut encourager et accompagner de ses vœux. On vous reproche également votre coût et de vous « payer sur le dos de la bête ». Que répondez-vous à cette critique ? M. S. : Quelle injustice et quelle mauvaise foi ! Quelle autre alternative ? Si ce n’est pas l’entreprise en difficulté qui paye les honoraires de son administrateur judiciaire ou de son mandataire judiciaire, qui va le faire ? Ce n’est tout de même pas le contribuable, sauf à décider alors que la profession doit être fonctionnarisée. Soyons sérieux, la prise en charge des frais de justice par le débiteur défaillant est le principe dans tous les pays du monde. Pour ce qui concerne le montant des honoraires, celui-ci résulte principalement d’un tarif qui est décidé par la Chancellerie et qui est, comparativement, très largement inférieur à ce que peuvent toucher nos homologues étrangers, comme nous le constatons chaque fois dans les procédures présentant des enjeux transfrontaliers. Entre les juges consulaires qui sont bénévoles et notre tarif qui est raisonnable lorsqu’on le compare à celui de nos voisins, cela signifie que nous avons certainement l’une des justices commerciales les moins chères du monde ! Que craignez-vous qu’il ressorte du projet de loi sur la réforme des juridictions consulaires qui doit être présenté avant l’été ? M. S. : Nous ne craignons rien. Nous sommes des professionnels responsables et nous nous adapterons aux choix qui seront faits. Nous participons évidemment aux groupes de travail mis en place par le ministère de la Justice et tentons d’apporter notre contribution à la réflexion collective. Pour ce qui concerne spécifiquement notre statut, c’est en fait un choix politique qu’il s’agit de faire entre le système très concurrentiel et très ouvert des anglo-saxons et le système français d’une profession règlementée plus étroite et mieux contrôlée. Le souhait que je forme est que ce choix, s’il doit se faire, se fasse en connaissance de cause, c’est-à-dire en ayant bien mesuré les enjeux, les avantages et les inconvénients de l’un et de l’autre de ces deux systèmes. n

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