Formation sur le 1er mai

Mouvement des Jeunes Socialistes, 1er avril 2011
Fédération de la Manche

Par ETIENNE Baptiste, étudiant en Licence 3, à l'Université de Caen Basse-Normandie

Introduction
La Fête du travail, comme élément historique, semble dès plus difficile à analyser au premier abord. Comme de nombreux fait historique, c'est une construction sociale et culturelle. Son histoire, son héritage, sa force sont contestées, d'un bout à l'autre de l'échiquier politique. Chacun, cherchant à tirer la couette de son côté. Mais, la fête du travail présente avant tout un caractère commémoratif. Rappelant à tous, les événements de mai 1886, alors que la pression syndicale permit aux travailleurs américains d'obtenir la journées des huit heures. Le souvenir de cette journée a amené les Européens, quelques années plus tard, à instituer une «journée internationale des travailleurs» ou «Fête des travailleurs». Le 1er mai, comme fête d'importance a mis des années à s'instaurer dans le paysage politique français, mais aussi et surtout mondial (elle est célébré dans de nombreux pays, exceptés Suisse et Pays-Bas). Cette journée est aujourd'hui plus volontiers appelée « Fête du Travail », bien que l'expression prête à confusion... Cette expression est en elle même contestable, mais elle s'inscrit dans une coutume, qui bien que contestable, présente bien des aspects pratiques, qui nous pousseront à l'utiliser tout au long de l'exposé. Nous chercherons ici à comprendre quelles origines ont pourrait déceler à cette fête, comment au fil du temps elle s'est imposée dans le monde. Mais aussi et surtout, s'il y a un lien entre le muguet et cette fête?

I. L'origine américaine du 1er mai
A) Chicago ville sinistrée B) Journée de huit heures: une revendication internationale

II. L'internationale des travailleurs
A) La lutte en France et le drame à Fourmies B) Les gouvernements autoritaires à la pointe!

III. Le 1er mai et le muguet: un lien tout relatif
A) Une histoire problèmatique du muguet B) Le muguet digne remplacant du triangle rouge?

I. L'origine américaine du 1er mai
A) Chicago ville sinistrée
«La croissance de cette ville est l’une des choses les plus étonnantes dans l’histoire de la civilisation moderne » , s’exclamait la poétesse Sara Jane Lippincott, de passage à Chicago en 1870. De fait, Chicago, qui n’était vers 1830 qu’un bivouac d’Indiens et de marchands de fourrure, comptait désormais 300 000 habitants, « et la ville grandi[ssait] jours ouverts et jours fériés, et même la nuit! » De fait, le nombre des immigrants augmentant, et leur naturalisation s’effectuant rapidement, le contrôle politique de la municipalité passa de plus en plus par leur soutien électoral. Après la destruction d’un bon tiers de la ville lors du grand incendie de 1871 - une grande partie de la ville avait été bâtie en bois -, la reconstruction s’effectua en un temps record et la croissance reprit de plus belle : 500 000 habitants en 1880, 1 million en 1890, 1,7 million en 1900 ! Les migrants se bousculaient pour travailler dans les chantiers de construction mais aussi dans les usines, les compagnies de chemin de fer et, bien sûr, les abattoirs, qui transformaient la ville en « boucherie du monde » (cf. Jean Heffer) L’exploitation de ces hommes et de ces femmes, au voisinage de la richesse la plus ostentatoire, était possible parce que la politique se résumait à l’entretien de clientèles, que les hommes politiques étaient liés à de puissants intérêts privés auxquels ils accordaient des contrats pour l’éclairage urbain, le tramway ou la voirie. En 1894, le journaliste anglais William Stead (qui, pour l’anecdote, mourut dans le naufrage du Titanic en 1912) écrivait que « si le Christ venait à Chicago, il pleurerait au spectacle » .

Au cours du IVe congrès de l'American Fédération of Labor, en 1884, les principaux syndicats ouvriers des États-Unis s'étaient donnés deux ans pour imposer aux patrons une limitation de la journée de travail à huit heures. Ils avaient choisi de débuter leur action un 1er mai parce que beaucoup d'entreprises américaines entamaient ce jour-là leur année comptable. Beaucoup de travailleurs obtiennent immédiatement satisfaction de leur employeur. Mais d'autres, moins chanceux, au nombre d'environ 340.000, doivent faire grève pour forcer leur employeur à céder. Ansi, le mouvement ouvrier était organisé, le syndicalisme particulièrement actif : le 1er mai 1886, une grande manifestation fut organisée dans la ville pour réclamer la journée de huit heures. Deux jours plus tard, la police tua deux grévistes. Le lendemain, en représailles, une grenade artisanale fut lancée sur la police lors d’un rassemblement. Les tirs et rixes qui s’ensuivirent causèrent la mort de huit policiers et d’un nombre indéterminé d’ouvriers. Huit anarchistes furent arrêtés, jugés, et quatre exécutés. On raconte qu’ils chantèrent La Marseillaise en montant au gibet. Le scandale d’un procès inique eut un retentissement mondial . Voici une des représentations la plus connue de la représaille de mai 1886, à Chicago, alors que la police charge à Haymarket (célèbre place du marché d'un quartier populaire de la ville).

Représentations la plus connue de la représaille de mai 1886, à Chicago, alors que la police charge à Haymarket (célèbre place du marché d'un quartier populaire de la ville). On notera pour l'anecdote, que sur une stèle du cimetière de Waldheim, à Chicago, sont inscrites les dernières paroles de l'un des condamnés, Augustin Spies : «Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd'hui»

B) Journée de huit heures: une revendication internationale

Le procès suite au mouvement de 1886, amena, trois ans plus tard, la IIe Internationale à faire du 1er mai la journée « en mémoire des martyrs de Haymarket » et du mouvement ouvrier. Lors, de ce second congrès, les congressistes se fixent pour objectif la journée de huit heures (soit 48h hebdomadaire, le dimanche seul étant chômé). Cette revendication majeur, tient au fait que jusque là, il était habituel de travailler 10 à 12 heures par jour (pensons à Germinal d'Émile Zola, décrivant à merveille la condition ouvrière au XIXe siècle). A noter qu'en 1848, en France, un décret réduisant à 10 heures la journée de travail n'a pas résisté plus de quelques mois à la pression patronale. Ainsi, le 20 juin 1889, sur une proposition de Raymond Lavigne (militant politique et syndicaliste), la IIe International (photo du congrès de 1889), décident qu'il sera «organisé une grande manifestation à date fixe de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail et d'appliquer les autres résolutions du congrès.»

Photographie du congrès de la Iie internationale de 1889 Nous l'avons vu, cette revendication, des huit heures pas jours, n'a rien de française, et surtout a quelque chose de plus ancien. Ainsi, dès 1810, Robert Owen (socialiste réformateur gallois), réclamait une journée de 10h, qu'il imposa dans sa colonie de New Lanark. Il ne s'arrête pas là, en 1817, il invente le slogan célèbre: « 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8h de repos ». Cette revendication est reprise pas la Première Internationale, créée en 1864 à Londres, c'est d'ailleurs inscrit à son programme dès 1866. En 1891, à Bruxelles, l'Internationale socialiste renouvelle le caractère revendicatif et international du 1er mai. L'horizon paraît s'éclaircir après la première guerre mondiale, et sortir du cadre étroit des congrès. Le traité de paix signé à Versailles le 28 juin 1919 fixe dans son article 247 «l'adoption de la journée de huit heures ou de la semaine de quarante-huit heures comme but à atteindre partout où elle n'a pas encore été obtenue» !

II. L'internationale des travailleurs
A) La lutte en France et le drame à Fourmies
En France, dès 1890, les manifestants du 1er mai ont pris l'habitude de défiler en portant à la boutonnière un triangle rouge. Celui-ci symbolise la division de la journée en trois parties égales : travail, sommeil, loisirs.

Affiche du 1er mai, date et auteur anonyme

Le 1er mai 1891, à Fourmies, une petite ville du nord de la France, la manifestation rituelle tourne au drame. La ville de Fourmies, à la frontière belge, s’est fortement développée à la fin du XIXème siècle grâce à l’industrie lainière. Elle compte alors 15 000 habitants, en majorité des ouvriers. Les socialistes guesdistes (suivant Jules Basile dit Guesde, ancien journaliste radical exilé après la Commune, rallié par la suite au socialisme) très implantés dans la région organisent les mobilisations ouvrières. A Fourmies, les Délégués ouvriers désignés en Assemblée générale avaient retenu 8 revendications prioritaires (journée à 8 heures naturellement, création d'une Bourse du Travai, fixation de la paie tous les huit jours...) La veille, le 29 avril, pour montrer leur opposition aux revendications, les patrons ont fait apposer sur les murs de Fourmies, une affiche affirmant leur détermination à ne pas faire de concessions. Ils dénoncent les « meneurs étrangers » et les « théories révolutionnaires » ; ils menacent les ouvriers absents ce jour-là de licenciement. Sous l’impulsion des patrons, le maire de la ville demande l’envoi de deux compagnies d’infanterie du 145ème régiment de ligne au sous-préfet d’Avesnes. Le jour J, à 9h du matin, la plupart des ouvriers sont en grève, une seule filature reste en activité, des grévistes s’en rapprochent pour empêcher les « jaunes » de travailler. Une échauffourée avec les gendarmes se produit et 4 manifestants sont arrêtés. En fin d’après midi, 150 à 200 manifestants se regroupent sur la place pour réclamer la libération de leurs camarades, enfermés dans la mairie ; ils font face aux 300 soldats. La troupe équipée des nouveaux fusils Lebel et Chassepot (armes produites en série) tire à bout portant sur la foule pacifique des ouvriers. Elle fait dix morts dont 8 de moins de 21 ans. L'une des victimes, l'ouvrière Marie Blondeau, habillée de blanc et les bras couverts de fleurs, devient le symbole de cette journée.

Avec le drame de Fourmies, le 1er mai s'enracine dans la tradition de lutte des ouvriers européens. Puisque cet événement a eu un fort retentissement en France comme à l’étranger. De nombreux journaux comme Le Petit Parisien et L'intransigeant en font état en première page, en insistant surtout sur l'aspect tragique. Mettons en avant la une du Voleur illustré, des plus révélateur.

Une du Voleur Illustré, du 14 mai 1891, sur le drame de Fourmies

Et à titre posthume, le souvenir reste, comme en témoigne cette photo anonyme de 1891

Photo sur carte postale anonyme du monument commémoratif des évênements de Fourmies Le 5 mai, un débat s’ouvre à l’Assemblée nationale. Les radicaux, socialistes et boulangistes déposent une proposition d’amnistie pour tous les manifestants du 1er mai ; à la suite d’un débat particulièrement vif, la proposition sera repoussée. La tragédie est gardée en mémoire par des chansons populaires. Les événements du 1er mai 1891 à Fourmies deviennent en France le point de départ d’une généralisation et d’une amplification de la journée du 1er mai.

Ce n'est pourtant que le 23 avril 1919, le Sénat français ratifie la journée de huit heures et fait du 1er mai suivant, à titre exceptionnel, une journée chômée. Par la suite, les manifestations du 1er mai 1936 prendront par la suite une résonance particulière car elles surviennent deux jours avant le deuxième tour des élections législatives qui vont consacrer la victoire du Front populaire et porter à la tête du gouvernement français le leader socialiste Léon Blum.

B) Les gouvernements autoritaires à la pointe!
A partir du traité de paix 1919. Les manifestations rituelles du 1er mai ne se cantonnent plus à la seule revendication de la journée de 8 heures. Elles deviennent l'occasion de revendications plus diverses. La Russie soviétique, sous l'autorité de Lénine, décide dès 1920 de faire du 1er mai une journée chômée. Cette initiative est peu à peu imitée par d'autres pays. L'Allemagne nationale-socialiste va encore plus loin ! Hitler, pour se rallier le monde ouvrier, fait, dès 1933, du 1er mai une journée chômée et payée. La France l'imitera sous l'Occupation, en... 1941. C'est pendant l'occupation allemande, le 24 avril 1941, qu'en France le 1er mai est officiellement désigné comme la Fête du Travail et de la Concorde sociale et devient chômé. Cette mesure est destinée à rallier les ouvriers au régime de Vichy. Son initiative revient à René Belin. Il s'agit d'un ancien dirigeant de l'aile socialiste de la CGT (Confédération Générale du Travail) qui est devenu secrétaire d'État au Travail dans le gouvernement du maréchal Pétain. À cette occasion, la radio officielle ne manque pas de préciser que le 1er mai coïncide avec la fête du saint patron du Maréchal, Saint Philippe (aujourd'hui, ce dernier est fêté le 3 mai) ! Mais, comme le souligne l'historien André Kaspi, la fête du travail répond aux préoccupations du régime de Vichy. Celui-ci veut d'une part exalter, surtout celui de la terre et de l'atelier, jugés plus authentique, conforme aux tradition françaises et sources de sagesse. D'autre part, le régime, même s'il entend construire une société élitiste, où les chefs sont obéit (naturellement), il souhaite au passage renforcer la réconciliation et la collaboration entre les classes sociales.

En avril 1947, la mesure est reprise par le gouvernement issu de la Libération qui fait du 1er mai un jour férié et payé... mais pas pour autant une fête légale. Autrement dit, le 1er mai n'est toujours pas désigné officiellement comme Fête du Travail. Cette appellation n'est que coutumière... En Tchécoslovaquie, ce n'est qu'en 1948, avec l'arrivée au pouvoir des communistes, suite au coup d'État de Prague que le 1er mai devint une fête célébrant le travail et son héros, le travailleur. Valeur essentielle, le travail devait structurer la société socialiste, représentée dans sa forme idéale dans le cortège. Ainsi , les populations défilaient avec leurs entreprises, en fonction des secteurs économiques et des performances de production, les meilleurs offrant leurs réussites aux gouvernants et au peuple. Organisé en fonction de critères économiques, le défilé devait être un lieu d'apprentissage des valeurs socialistes et le 1er mai une date clé de la nouvelle symbolique du régime. Photo de la la tête du défilé du 1er mai 1950 sur la place Venceslas à Prague. Au premier plan, les portraits de Klement Gottwald et de Staline, suivis de la devise du 1er mai « Pour la paix, la patrie et le socialisme » et de l’emblème du premier plan quinquennal (disponible aux Archives nationales tchèques)

Photo de la la tête du défilé du 1er mai 1950 sur la place Venceslas à Prague (disponible aux Archives nationales tchèques)

L'historien, Roman Krakovsky, a décortiqué les défilés de 40 années de communisme tchécoslovaque, pointant les modifications engendrées par les évolutions de la doctrine et de la société. Le « succès » de ce qui est devenu avec le temps une véritable fête pose la question du quotidien d’un régime autoritaire et des pratiques du pouvoir. À travers le plaisir et le divertissement, le 1er mai a-t-il réussi à faire passer un message politique et à éduquer la population, contribuant à l’éclosion d’un « homme » socialiste ? Bref, le 1er mai, a fait figure de mouvement emblématique pour un certain nombre de mouvements autoritaires. Ayant comme attrait majeur de mettre en avant le travail, et surtout les travailleurs, de rallier ainsi les classes les plus populaires à des régimes qui se voulaient élitistes. Mais, plus étonnamement à la libération, cette fête n'est pas laissée de côté et prend un tour institutionnel beaucoup plus marqué.

III. Le 1er mai et le muguet: un lien tout relatif
A) Une histoire problèmatique du muguet
On peut considérer, dans un premier temps que trois hypothèses, ou thèses s'affrontent sur l'histoire et la place du muguet dans l'histoire. A noter que ces thèses ne s'excluent, bien au contraire, on peut considérer qu'elles s'emboitent et se conjuguent, afin de faire un muguet un élément fort de la symbolique printanière. Il semble que la fête du muguet trouve son origine dès le MoyenAge. Le muguet, aussi appelé Lys des Vallées, une plante originaire du Japon, est présent en Europe depuis le Moyen-Age. La plante à Clochette semble avoir toujours symbolisée le printemps (sans doute due à sa floraison en mai), les Celtes allant même jusqu'à lui accorder des vertus de porte bonheur. Mais, le muguet comme symbole, n'est officialisé que le 1er mai 1561, le roi Charles IX, ayant reçu à cette date un brin de muguet en guise de porte-bonheur, il décida d'en offrir chaque année aux dames de la cour. La tradition est née. Toutefois, cette version est relativement contestable dans les sources, ce qui apparaît plus clairement, c'est bel et bien qu'au XVe siècle, le premier mai était considéré comme la fête de l'amour.

Longtemps, furent organisés en Europe des "bals du muguet". C'était d'ailleurs l'un des seuls bals de l'année où les parents n'avaient pas le droit de cité. Ce jour-là, les jeunes filles s'habillaient de blanc et les garçons ornaient leur boutonnière d'un brin de muguet. Fête durant laquelle les princes et les seigneurs se rendaient en forêt pour couper des rameaux qui servaient ensuite à décorer les habitations. Ils fabriquaient également des couronnes de feuillages et de fleurs pour les porter et les offrir à la personne aimée. Une survivance de ces coutumes perdure encore dans de nombreuses régions : l'arbre de mai. Il s'agit d'un arbre coupé que l'on dépose devant une maison dans la nuit du 30 avril au 1er mai.

B) Le muguet digne remplacant du triangle rouge?
Observez quelques instant ces quelques illustrations. Cherchez les changements de 1890 à 1912!

Manifestation du 1er mai 1890 à Paris. Gravure d'après un dessin de L. Moulignié. "Le Monde illustré", 10 mai 1890. RV-938197

Manifestation 1er mai 1906, Paris .HRL-521535

Illustration du 5 mai 1907 du Petit Journal (J.-L. Charmet).

Les participants aux manifestations du 1er mai 1911 (cl. Roger-Viollet).

Vente de muguet, Paris, 1912

Avec ces quelques images de Paris le 1er mai. On peut observer quelque éléments importants. Avant 1911, il n'y a nulle trace de muguet lors des manifestations du 1er mai. Alors, qu'à partir de 1911, cela semble légion dans les défiler, avec une distribution véritablement organisée, avec charrettes et compagnie. Dès lors, une question se pose de manière claire: depuis quand le muguet et la fête du travail sont-ils associés? Nous le savons, avant 1907, le triangle est l'emblème des manifestants, symbolisant le célèbre slogan que nous avons déjà évoqué, il servait donc à affirmer les revendication du 3x8. Comme le rappel l'historien Julien Dohet, le fait est évoqué de la manière suivante par Michel Rodriguez (dans la Gazette de Liège) : « D’autres signes relèvent de la symbolique du rouge, dès la première célébration. A Paris, de petits triangles en cuir rouge – allusion aux trois huit – sont fabriqués en grande quantité pour que le manifestant puisse se distinguer de l’homme de la rue ». A partir de 1907, la revendication du 3x8, passe au second plan nous l'avons vu, se réfugiant derrière d'autres revendications plus variées. Il est donc normal, que le symbole évolue et que par conséquent le triangle rouge ne soit plus de mise. D'autant plus que dès 1895, Paul Brousse se proposait déjà de choisir un nouveau symbole pour mieux mobiliser les socialistes. D'autres symboles, font alors leur apparition, et les partisans de la fleur d'églantine et de muguet (entre autre), s'opposent à coup de pétales. Le symbolique des fleurs est un phénomène classique de la Belle Époque: des guirlandes végétales ornent les programmes des journées revendicatives... et on constate une multiplication des ouvrages consacrés aux fleurs.

Le courrier des lectrices de La Petite République propose le lilas, le myosotis, le bleuet... C'est l'églantine qui s'impose dans un premier temps, symbolisant la foi en la Révolution, devançant l'œillet encore trop associé au boulangisme (mouvement populiste et xénophobe) qui venait de connaître un succès éphémère. L'églantine était traditionnellement cueillie dans le Nord de la France, région où le 1er mai prit son essor et où l'internationale fut chantée pour la première fois. Cela a sans doute contribué à faire du chant et de cette fleure des éléments rituels de la journée. Mais en parallèle, le muguet s'est développé en France dans les premières années du XXe siècle. Et contrairement aux idées reçues, il avait tendance à être associé à une imagerie religieuse, puisque parfois appelé « larmes de la Vierge », le mois de mai étant celui de Marie. La rivalité entre les deux fleurs, est parfaitement illustrée par la couverture du Petit Journal de 1907, où les deux fleurs sont en concurrence sur le même étalage, le 1er mai. Mais, comme à partir de 1907, le travail de huit heures est passé. Et on note dès lors, la victoire de ce candidat peu probable, la presse titre le lendemain du 1er mai: «  Hier, les ouvriers ont travaillé comme de coutume et on n'aurait jamais su que l'on était au 1ermai sans l'abondance des muguets qu'on vendait sur les petites voitures et un défilé de cuirassiers sur les boulevards » (dans Le Siège).

En 1909, l'Humanité se joint au concert: « Le 1er mai, n'est pas seulement une journée de revendications ouvrières. C'est aussi la fête du muguet et des petites jeunes femmes qui s'en font offrir par leurs soupirants ». Voici, une association bien étrange, que l'on retrouve à travers ces photos parisiennes. Avec une transition entre 1907 et 1911, batailleuse entre l'Églantine et le muguet. Pour une victoire finalement assez étonnante, d'une fleur bien plus associée à l'amour qu'aux luttes ouvrières. Mais, nous étions à la Belle Époque, alors même que le Jazz se dansait partout et qu'on pensait plus à profiter de la vie qu'aux problèmes politiques.

Pour conclure, il est clair, que la fête du travail ne se résume pas au muguet. Le lien entre les deux semble d'ailleurs particulièrement ténu, voire artificiel. Mais, c'est aussi, une fête qui trouve ses racines contemporaines au près des régimes des plus autoritaires, l'instituant comme fête de référence, correspondant au mieux aux valeurs nouvelles, qu'ils cherchaient à imposer. Grèves, meetings, défilés, réunions diverses dans les Bourses de travail ou au café..., le 1er mai, c'est un peu tout cela à la fois. Une fête qui a longtemps célébré un horizon d'attente : la journée de huit heures réclamée dès 1867 par les ouvriers de Chicago, la grève générale aux moments les plus durs des luttes ouvrières, la « fête du prolétariat et de l'humanité affranchie » de l'Internationale socialiste au début du XXe siècle... Pendant tout le premier XXe siècle, les syndicats se l'approprient avant que le déclin de la classe ouvrière ne les entraîne dans sa chute ; mais certains lui attribuent aussi des origines folkloristes, la montée de la sève printanière... Toutefois, la Fête du Travail amène de nombreux questionnements. On peut notamment s'interroger sur le fait, que le Front National, tente depuis 1988, à l'associer avec la fête de Jean d'Arc. Bref, les étapes de l'appropriation, les tribulations de ces représentations diverses, sont souvent ambigües et contradictoires. Ne pourrait-on, comme l'historienne Danielle Tartakowsky, nous interroger sur la place de la Fête du Travail dans notre société contemporaine, notamment à travers les manifestations alter-mondialistes?

Articles:

Bibliographie

- Miguel Rodriguez. « Eglantine ou muguet? La bataille du 1er mai ». L'Histoire, n°144, mai 1991 - Pap Ndiaye et Caroline Roland. « La sage de la forteresse démocrate ». L'Histoire n°399, février 2009

Articles Internet:
http://fr.news.yahoo.com/13/20110430/tot-pour-en-finir-avec-lafte-du-travail-89f340e.html → Olivier Bouly. « Pour en finir avec la Fête du Travail ». Article de Yahoo. 30 avril 2011

http://www.bibliomonde.net/livre/rituel-1er-mai-tchecoslovaquie-3421 → Article de BiblioMonde, sur l'ouvrage de Roman Krakovsky, Rituel du 1er mai en Tchécoslovaquie http://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%AAte_du_Travail → Article Wikipédia, richement document sur la Fête du Travail dans le monde http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=18860501 → Article Herodote, souvent repris pour illustré la Fête du Travail http://www.le-militant.org/histoire/naissancedu1.htm → Article de la Voie Populaire n°22, août 2002, sur la naissance du 1er mai en France http://www.congres.fsu.fr/spip.php?article2 → Site du FSU Lille, richement documenté sur la fusilade de Fourmies

http://www.scienceshumaines.com/la-part-du-reve-histoire-du-1er-ma → Commentaire de l'ouvrage de Danielle Tartakowsky, La part du rêve. Histoire du 1er Mai en France http://juliendohet.blogspot.com/2007/08/triangle-rouge.html → Blog de l'historien et militant syndicaliste Julien Dohet. Article sur le triangle rouge.

Sources images:

http://www.parisenimages.fr/fr/galerie-des-collections-selection.html? → Base de données conséquente, présentant de nombreuses photos de la vie parisienne à partir de milieu du XIXe siècle. http://www.diploweb.com/forum/premiermai.htm → Photo du défilé à Prague http://www.histoire-image.org/site/zoom/zoom.php? i=95&oe_zoom=193 → Photo commémorative de Fourmies http://www.syndicalisme.wikibis.com/fusillade_de_fourmies.php → Une du journal Le Voleur Illustré http://www.paris75003.fr/histoire-du-1er-mai-et-fete-du-travail/ → Illustration origine du 1er mai

FIN

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