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MIRBEAU VU PAR LEBEN-ROUTCHKA

En juin 1909 a paru, à Bruxelles, à la Librairie du Sablon dirigée par Ernest Goossens,
un petit volume constitué de spirituelles vignettes littéraires, mince de 102 pages, intitulé
Pointes sèches et signé Leben-Routchka. Qui est donc ce Leben-Routchka inconnu des
histoires littéraires et des catalogues de bibliothèques, et qui ne s’en permet pas moins
d’épingler irrévérencieusement nombre de gloires consacrées, comme le titre le laisse
pressentir et comme l’a fait Ernest La Jeunesse quelques années plus tôt, en 1896, dans Les
Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains.? Ou, plutôt, qui sont-ils, car,
s’il faut en juger par la page de garde et l’Avertissement, il y aurait plusieurs auteurs, et ils
auraient auparavant perpétré de conserve Yor et s’apprêteraient à récidiver avec Les
Mendiantes et L’Aveugle jeu, annoncés comme devant paraître « prochainement ».
Or, si l’on en croit le catalogue de la Bibliothèque Nationale, Yor, modeste plaquette
de 35 pages publiée à Bruxelles, en 1907, chez Lamberty, l’auteur – au singulier, cette fois –
est un certain Georges Frémières, tout aussi inconnu au bataillon littéraire, et qui pourrait bien
être également un pseudonyme. Un indice cependant est fourni par un envoi à Maurice Barrès
qui figure sur l’exemplaire de Yor conservé à la B. N., ce qui, à cette date, pourrait laisser
supposer des sympathies fort droitières1. Quant aux deux œuvres programmées, nous n’en
avons pas retrouvé la trace, et il se pourrait bien qu’elles eussent .été condamnées à l’encrier
restant. Heureusement, Victor Martin-Schmets, spécialiste d’Apollinaire et de Gide, a déniché
deux textes susceptibles d’éclaircir le mystère2 : il se pourrait que l’original pseudonyme de
Leben-Routchka camoufle, soit le journaliste belge Gustave Fuss-Amoré, soit un autre Belge,
le poète et commandant d’artillerie Gaston Furst – et pourquoi pas les deux ? Mais, à vrai
dire, peu nous chaut que ce soit l’un ou l’autre de ces seconds couteaux de la production
littéraire. Intéressons-nous plutôt à ces « pointes sèches ».
Le petit volume comporte quarante-neuf portraits-charges, brefs, piquants et incisifs
comme il se doit, d’écrivains contemporains, français et belges, sagement présentés dans un
ordre qui se veut alphabétique, de Paul Adam à Colette Willy, en passant par Anatole France,
André Gide, Paul Léautaud, Maurice Maeterlinck, Octave Mirbeau, Anna de Noailles, Jules
Renard et Émile Verhaeren. L’objectif affiché de « ces petites fantaisies » est de « fustiger
ceux qui feignent, de tâcher d’enrayer le mensonge qu’ils propagent ou de les révéler à eux-
mêmes », car « toute œuvre fausse est une chose laide, révoltante, et, pour tout dire, une petite

1
Son portrait de Maurice Barrès, dans Pointes sèches, se termine cependant par cette pointe vacharde :
« L’Enchanteur de Sous l’œil des Barbares a poussé à ses limites le culte d’un “moi” qui n’était pas haïssable.
Il en a fait un “moi” antipathique. / M. Maurice Barrès est devenu véritablement homme libre » (p. 12). Mais il
est clair que cette critique d’un Barrès tombé dans « l’humanité vulgaire » qu’il méprisait naguère résulte d’une
vive admiration cruellement déçue pour l’auteur du Jardin de Bérénice. De cette déchéance témoigne, par
contraste, la citation de Huit jours chez M. Renan qui est citée en exergue.
2
Ils sont reproduits sur le site des Amateurs de Gourmont :
http://www.remydegourmont.org/vupar/rub1/lebenroutchka/notice.htm. Victor Martin-Schmets précise que Fuss-
Amoré a collaboré au Mercure de France, ainsi qu’à La Meuse et au Pourquoi pas ? ; et que Gaston Furst a
publié des vers, des contes et des critiques et sera, après la guerre, secrétaire général adjoint de la Délégation
belge à la Commission des Réparations.
infamie » (pp. 5-6) : programme que ne renierait pas Mirbeau ! Aussi bien avons-nous droit à
un déboulonnage en règle de nombre de gloires usurpées, ou du moins surestimées. Les cibles
préférées de Leben-Routchka sont bien souvent les mêmes que celles de notre imprécateur, et
sa manière de les éreinter doit beaucoup à Têtes de Turcs, ce numéro de L’Assiette au beurre
entièrement rédigé par le père de l’abbé Jules3. Dans ce chamboule-tout, où les réminiscences
mirbelliennes se combinent à celles de Willy ou d’Ernest La Jeunesse4, les têtes de Turcs les
plus maltraitées sont Francis de Croisset, « le type de l’Arriviste » (p. 29), Paul Bourget, ce
« cochon morne » qui exploite cyniquement le filon de « l’adultère élégant et chrétien » (pp.
15-16)5, Paul Adam, qui accumule « un monceau de romans mal pensés, mal composés et mal
écrits » (p. 10), Eugène Brieux, « inventeur du Prêche à la ligne » et « ami du bien »
autoproclamé (p. 19), Camille Lemonnier, « le meilleur plagiaire de Zola » qu’il a
inlassablement « traduit en belge » (pp. 60-61), Pierre Loti, « petit, petit, et mesquin,
recroquevillé, à fendre l’âme de pitié nauséeuse » (p. 63), et Henry Bataille (« Rien d’aussi
immonde n’existe », p 14). En revanche, Alfred Capus, chez qui « la vie palpite » (p. 21), Paul
Claudel, « grand tragique d’une suprême force » (p. 23), Remy de Gourmont, dont le
« cerveau est une machine supérieurement organisée » (p. 33), et Jules Renard, auteur
« d’étonnantes œuvres » (p. 83) ont droit à de grands compliments, et Maeterlinck à un
véritable dithyrambe : il est un « irréductible génie » devant lequel « il s’agit de s’incliner
profondément dans la poussière et de balbutier avec des larmes [...] le seul langage dans
lequel il convienne qu’on lui parle : une prière » (pp. 66-67)... Autant de jugements qui ne
devaient guère choquer Mirbeau, bien au contraire, et qui allaient presque toujours dans le
sens de ses propres exécrations et de ses propres coups de cœur. Voyons maintenant si le
traitement qui lui est réservé est conforme à ce qu’on est en droit d’imaginer.
Eh bien, il n’en est rien, et le découvreur de Maeterlinck et de Claudel, le défenseur de
Gourmont et de Renard, a droit aux mêmes verges que les bateleurs, imbéciles et autres
faussaires vilipendés par le pseudo-Leben-Routchka, qui semble bien instruire à charge son
procès en littérature. Comme tant d’autres critiques misonéistes et malveillants, le
caricaturiste le considère comme un incohérent et un palinodiste ; il l’accuse d’être à sa
manière « une force qui va », incapable de contrôler sa puissance d’« élément » et sa violence
de « sanguin » ; de ne pas réfréner ses « complaisances de vieillard » – probablement
libidineux... – qui font rêver « les collégiens » ; et ne chercher le succès que dans le scandale,
garantie de « gros numéros » grassement rémunérateurs. La charge est évidemment injuste,
3
Les portraits d’écrivains que comporte ce numéro sont recueillis dans notre édition des Combats
littéraires de Mirbeau (Lausanne, L’Age d’Homme, 2006, pp. 549-552).
4
D’après l’anonyme signataire d’un compte rendu paru dans Le Cri de Bruxelles du 4 juillet 1909 et cité
par Victor Martin-Schmets (loc. cit.), Leben-Routchka leur aurait emprunté des mots d’esprit, ce qui paraît en
effet probable. Mais « le Poète Monoclé » qui signe cet articulet ne relève pas l’influence, pourtant sensible, de
Mirbeau.
5
C’est Mirbeau qui, dans La 628-E8, avait cité le premier le mot d’Émile Augier sur Paul Bourget :
« Votre Bourget, mon cher, mais c’est un cochon triste ! » (Œuvre romanesque, Buchet/Chastel – Société Octave
Mirbeau, 2001, tome III, p. 598). C’est aussi Mirbeau qui avait daubé sur les innombrables romans d’adultères
mondains de Bourget dans sa série de dialogues de l’automne 1897, Chez l’Illustre écrivain.
même si tout n’est pas faux – mais c’est la loi du genre –, et il serait vain, dans ces critiques,
de faire la part de ce qui relève d’une divergence politique de fond et du “culturellement
correct”.
Mais, par-delà ces jugements fort peu amènes, on est en droit de se demander s’il n’y
aurait pas, malgré tout, une certaine admiration sous-jacente : pour « la force » dont
témoignent les œuvres de Mirbeau ; pour ses exigences éthiques de « moraliste » réfractaire à
« la vénalité » – du moins, « quand il y pense » ; pour sa “merveilleuse” absence de goût, qui
pourrait bien être le seul vrai goût dans un univers médiatique dominé par les faiseurs et les
faussaires en tous genres ; peut-être même aussi, ce qui est plus original, pour son
renouvellement des genres littéraires et son dépassement des frontières qui les délimitent et
les séparent abusivement.
Tous comptes faits, la caricature est probablement plus fine et le jugement plus
équilibré qu’il n’y paraît au premier abord.
Pierre MICHEL

* * *

GROS NUMÉROS

M. Octave Mirbeau a la puissance inéluctable d’un élément6. Il roule les yeux : on se
tait. Il ouvre la bouche : on écoute. Il parle : on courbe la tête.
Comme certaines tempêtes, il souffle de tous les côtés à la fois : sa violence n’a
d’égale que son incohérence.
Ce virulent romantique a des compréhensions de mystique7 – il découvrit et lança
Maeterlinck – et des complaisances de vieillard – il dessina minutieusement Le Jardin des
supplices.
Il sévit par bourrasques ; chacune de ses phrases est un tremblement de terre, chacun
de ses mots une éruption de lave. Il écrase ses contemporains sous la pluie de feu de son
verbe.

6
On sent comme une réminiscence de La 628-E8, dont Fuss-Amoré a précisément rendu compte dans
L’Indépendance belge en janvier 1908. Curieusement, Leben-Routchka retourne contre Mirbeau la critique que
celui-ci adressait à Émile Zola dans « Quelques opinions d’un Allemand » (Le Figaro, 4 novembre 1889 ;
Combats littéraires, loc. cit., pp. 301-304).
7
Il y a là un fond de vérité, et le matérialiste radical qu’est Mirbeau n’en continue pas moins de lutter
pour des idéaux qu’il sait pertinemment être inaccessibles (voir notre essai Lucidité, désespoir et écriture,
Société Octave Mirbeau – Presses de l’université d’Angers, 2001 ; texte accessible sur Internet :
http://home.tele2.fr/michelmirbeau/Michel_Lucidite_desespoir.pdf ) ; et, réfractaire aux illusions scientistes, il
est très sensible au mystère insondable des êtres et des choses, ce qui le rapproche de poètes tels que Georges
Rodenbach et Maurice Maeterlinck.
Ce hurleur merveilleusement dénué de goût8 est aussi un moraliste : la vénalité
l’exaspère, quand il y pense, et il compose des drames fulgurants, héroïques et
invraisemblables.
D’autres firent beaucoup mieux sans crier aussi fort.
Mais M. Octave Mirbeau est un littérateur sanguin ; il faut qu’il se dépense en tumulte.
Quel acteur pour le mélodrame !...
M. Octave Mirbeau a écrit pêle-mêle des romans qui ressemblent à des tragédies 9, des
drames qui pourraient être des nouvelles10, des contes qui feraient bien à la scène11.
Dans ce désordre d’idées, nous avons eu Le Jardin des supplices, déjà cité, Le Journal
d’une femme de chambre, sur lequel rêvent les collégiens12, Les affaires sont les affaires, Les
28 [sic] jours d’un neurasthénique, Le Foyer, qui rendit enfin M. Jules Claretie célèbre13, La
628-E8, qui fit tant de peine aux « agriculteurs du Bassin de Charleroi14 » – et bien d’autres
palinodies pleines de force.
Est-il utile de dire que le scandale est le principal élément du succès que M. Octave
Mirbeau a toujours rencontré ?
M. Octave Mirbeau, prévoyant, n’omet jamais de décorer de gros numéros le seuil de
ses pièces ou de ses livres15.
Leben-Routchka, Pointes sèches, pp. 72-73
8
Ce « merveilleusement » sous-entend que ce qu’on appelle “le goût”, loin d’être le fait d’une supériorité
intellectuelle ou d’une sensibilité esthétique particulière, est plutôt une preuve de conformisme qui ne peut que
mutiler l’inspiration créatrice.
9
C’est surtout vrai pour les romans “nègres”, que Leben-Routchka ne connaît évidemment pas, et pour
Sébastien Roch, car Mirbeau s’est par la suite émancipé de cette forme de roman-tragédie. Mais il veut peut-être
dire tout simplement que la tristesse et le comique y sont inextricablement mêlés, comme dans la vie, et comme
Mirbeau l’affirmait dans sa dédicace à Jules Huret du Journal d’une femme de chambre.
10
Leben-Routcha sait probablement que plusieurs des farces de Mirbeau sont des théâtralisations de
contes parus dans la presse, par exemple Le Portefeuille et Scrupules. Pour leur part, Les Amants, Vieux
ménages, L‘Épidémie et Interview résultent d’un rapetassage et/ou mixage de dialogues pré-publiés dans Le
Journal.
11
C’est bien vu : aussi bien nombreuses sont les adaptations théâtrales de contes de Mirbeau – sans parler
des innombrables mises en scène du Journal d’une femme de chambre.
12
On sait que la presse de l’époque a refusé de rendre compte du Journal d’une femme de chambre,
souvent considéré comme un de ces romans qu’on ne lit que d’une main... Mirbeau était particulièrement
exaspéré d’être considéré par les bien-pensants comme un pornographe amateur de scènes graveleuses.
13
En tant qu’écrivain très prolifique, Jules Claretie, administrateur de la Comédie-Française depuis 1885,
était généralement tenu pour médiocre et frappé d’académisme mortifère, et avait pour cela suscité le mépris de
Zola. Mais pour autant il n’avait pas besoin de la bataille du Foyer pour se faire connaître, car ses fonctions
prestigieuses lui conféraient beaucoup de notoriété, et aussi beaucoup de pouvoir depuis la suppression du
comité de lecture, en octobre 1901, à la suite de la bataille de Les affaires sont les affaires...
14
Allusion aux réactions de Belges blessés par le cocasse mais injuste tableau que Mirbeau y trace de leur
pays. Mais cette façon de les présenter révèle, de la part de l’auteur, qu’il n’est pas dupe de la spontanéité de ces
blessures patriotiques des « agriculteurs » wallons et qu’il ne s’agit à ses yeux que d’une orchestration ou d’une
mystification.
15
L’éditeur Fasquelle ne manque jamais, en effet, de signaler le nombre d’exemplaires déjà vendus des
œuvres de ses auteurs, ce qui est une pratique éditoriale fort répandue. Ainsi Le Journal d’une femme de
chambre atteint-il 146 000 exemplaires lors de la mort de Mirbeau et 218 000 en 1929. Pour sa part, Le Jardin
des supplices en 1901 atteint le 17e mille en 1901, le 28e mille en 1908, le 37e mille en 1913 et le 150e mille en
1949. Quant à La 628-E8 elle affiche au compteur 31 000 exemplaires au bout d’un an, ce qui est d’autant plus
étonnant qu’il ne s’agit pas d’un roman.