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Un, deux, trois, quatre, dix mille Althusser ?

-Considérations aléatoires sur le matérialisme aléatoire Mise en ligne le dimanche 25 juin 2006 par Yoshihiko Ichida, François Matheron Le « matérialisme aléatoire » ne constitue pas simplement la philosophie de ce que, dans une perspective un peu trop linéaire, on pourrait appeler le « quatrième Althusser ». Même si, dans la dernière décennie de sa vie, Althusser tente bien de construire comme une « philosophie nouvelle », conçue comme une alternative au « matérialisme dialectique », il faut plutôt y voir, derrière les arguments passés, si fermes et si tranchants, des différents Althusser, quelque chose comme une couche pratique discrète, consciente ou inconsciente, dans laquelle ils auraient trouvé leur véritable point d’ancrage. Dans cette philosophie du « commencement à partir de rien », il est d’abord question de ce qui a toujours été pour lui à la fois la question la plus nécessaire et la plus impensable : celle de la subjectivation politique. “Aleatory materialism” does not merely constitute that which, in an overly linear perspective, one would call the “fourth Althusser”. Even if, in the last decade of his life, Althusser did indeed attempt to construct a “new philosophy”, seen as an alternative to “dialectical materialism”, one should rather perceive, behind the past arguments, so assertive and sharp, advanced by the previous Althusser, something like a discreet practical layer, self-conscious or not, wherein such arguments would have found their true point of anchorage. What is at stake in this philosophy “starting from nothing” is what has always been the most necessary and the most unthinkable question, that of political subjectivation. Le « dernier Althusser », celui des années 1980, est un philosophe étonnant. Résistant à la dissolution du marxisme et à sa propre dissolution sociale, consécutive au meurtre de sa femme, il tente, par intermittence mais avec insistance, d’élaborer une philosophie en rupture profonde avec le passé. Et pour enregistrer cette rupture, il lui donne un nom nouveau : « matérialisme de la rencontre », « matérialisme aléatoire ». L’ensemble des manuscrits conservés dans ses archives est suffisamment consistant pour que l’on puisse en parler comme d’une philosophie. Pourtant elle s’interdit consciemment (comme chez Nietzsche ?) de se constituer en philosophie et s’assigne un lieu : celui d’une (nouvelle) pratique dans le sous-sol ténébreux de la construction majestueuse de la philosophie. Qui plus est, elle n’est pas vraiment nouvelle. Elle est même, en un sens, antérieure à la Philosophie, qui se serait constituée contre elle avec Platon comme savoir prédateur au service de l’ordre établi. Reléguée dans les souterrains de la Philosophie, elle n’en continuerait pas moins d’exister comme « philosophie à l’état pratique », toujours menacée d’être transformée en son contraire par la moindre velléité de se constituer en système. Nous sommes ainsi confrontés au paradoxe d’une démarche qui, pour éviter la dissolution, doit aller jusqu’au bout de la dissolution, d’une philosophie qui, pour remonter à la surface, doit descendre dans les limbes - prétendant se situer hors scène (hors du Kampfplatz, de la

au terme d’un processus plus ou moins linéaire (le premier. le tout de l’itinéraire. décide de l’action politique à partir de cette identité qu’est la Vérité. identifiant son ordre d’exposition et l’ordre du monde. mais par un discours éminemment philosophique. son mémoire sur Hegel de 1947( [4]) .( [3]) Même accompagné de quelques « interstices » et « marges ». proclame Althusser. si la « pratique ». elle doit transférer au monde réel le « vide d’une distance prise » en elle-même. impliquant un parallélisme des vides subjectif et objectif. initialement chargée de positivité. fût-il profondément auto-destructeur. la politique étant ainsi l’« application » de la vérité. l’aléatoire du monde doit correspondre à celui de la mens. conçue comme une étrange philosophie à venir. En outre. et la philosophie doit être aléatoire pour pouvoir produire un effet dans son extérieur. Mais peut on alors vraiment parler d’un « dernier Althusser » ? Si. lui qui semble dire que rien ne détermine ce que l’on doit faire dans la politique ? Selon L’Unique Tradition matérialiste( [2]). dans laquelle ils auraient trouvé leur véritable point d’ancrage ? Aléatoire ou dialectique ? « Ça dépend » Qu’est-ce que l’aléatoire dans le « matérialisme aléatoire » ? La réponse la plus simple et la plus précise est : le non dialectique. En tant que philosophe. le matérialisme aléatoire affirme ainsi l’aléa du monde par son ordre d’exposition aléatoire : c’est la philosophie elle-même qui. il s’agit justement d’une image à laquelle résistait de toutes ses forces l’Althusser de la . consciente ou inconsciente. bien présent dans plusieurs textes concernant le matérialisme aléatoire. « Aléatoire et non dialectique ». comment le matérialisme aléatoire veut-il être politique. déduit directement la politique de ses supposées « lois ». Telle le Prince de Machiavel gouvernant le peuple par le transfert d’une distance prise à l’égard de ses propres passions (celui d’un vide intérieur à lui-même). n’y aurait il pas quelque chose comme une couche pratique discrète. exige un délire textuel. « tout peut être déterminant. le deuxième. insérés dans ces manuscrits. Il devient alors nécessaire de s’étonner devant les schémas qui. c’est ce qui définit en dernière analyse la nouveauté de ce matérialisme. la « détermination en dernière instance » est celle du « ça dépend » . ne convient-il pas de l’affecter à Althusser lui-même ? Derrière ses arguments passés. existe déjà dans le passé comme « courant souterrain ». Dans le matérialisme aléatoire. donnent à ce matérialisme une forme visuelle. le matérialisme aléatoire est une proposition alternative au matérialisme dialectique qui.lutte des tendances) non par le silence. Dans la terminologie spinozienne adoptée par Althusser (« l’objet de la philosophie est pour Spinoza le vide »). « apologétique » par nature. au nom de l’identité immédiate de la forme et du contenu. le dernier Althusser était assurément cohérent. le xème Althusser). pour ouvrir un espace vide d’obstacle pour l’action politique. Si la dialectique. le « cercle des cercles » comme figure du monde renvoie immédiatement au premier travail philosophique d’Althusser. Pour s’opposer politico-philosophiquement à la dialectique. on voyait finalement apparaître une philosophie permettant de justifier. la philosophie « n’agit qu’à distance des objets réels ». cela contredirait ce que cette même philosophie répète comme un leitmotiv : « le matérialiste ne se raconte jamais d’histoire ». dans le monde. mais. ou du moins d’expliquer. Selon le dernier livre d’Althusser publié de son vivant au Mexique (1988)( [1]). c’est-à-dire que tout peut dominer » : voilà ce que veut dire « primat de la matérialité ». si fermes et si tranchants.

se renverse finalement en indétermination effective . pas toujours visible. Le travail de jeunesse avait comme par avance bouclé le processus (« la fin est le commencement et le commencement est la fin. jamais décentré. celle de la « cause absente ». des cercles décentrés. notion centrale de l’Althusser « althussérien ». est aussi. la « causalité structurale ». son psychanalyste( [6]). « Aléatoire ou dialectique ? Ça dépend » : comment comprendre autrement la présence occasionnelle de Hegel dans la liste des philosophes de la « tradition matérialiste aléatoire explicite » ? Procès sans sujet ou commencement ? Mais l’indiscernabilité. toujours le même. mais aussi « dans le système de base des catégories philosophiques classiques ». dans Lire Le Capital. il est inscrit. À la lumière de ce télescopage du premier et du dernier Althusser. l’une des façons trouvées par Althusser pour donner de la présence à ce qui est pour lui le problème par excellence : celui du « commencement ». distinguée de la causalité « linéaire » et de la causalité « expressive ». ou d’une longue lettre sur la notion de « genèse » adressée en 1966 à René Diatkine. on repère bel et bien un élément où hasard et nécessité. même dans ses textes tardifs.« maturité ». Qu’il s’agisse du thème de la « rencontre » présidant. doit être appelé par son nom : il s’agit du « commencement ». celui du vide. au surgissement du mode de production capitaliste. « à partir de rien ». bref que son essence fût surdéterminée par eux. pour qu’elle fût affectée en son centre par leur efficace. la conscience n’a qu’un centre. élaborée en 1968 et sur laquelle il ne reviendra jamais. où l’exception éclaire et constitue la règle même . celui de Pour Marx et de Lire Le Capital. au cœur de la « causalité structurale ». où la détermination. Pour aller vite : le « structural » ne désignant peut-être que le « rien » qui précède le surgissement d’une structure. Dans l’Althusser de Pour Marx et de Lire Le Capital. à la « surdétermination » où « l’heure de la détermination en dernière instance ne sonne jamais ». avant tout. on s’en doute. traquant l’identité supposée de l’Origine et de la Fin non seulement chez Hegel. y compris quand il n’est pas nommé. Mais ce n’est pas le cas ». ou encore à la « nécessité de la contingence » qui préside à la naissance de Marx. le « structural » désigne tout autre chose que ce que pourrait laisser supposer la référence explicitement « spinoziste » (un certain Spinoza) de l’Althusser des années 1960. Loin de se limiter aux préoccupations du jeune et du vieil homme. Pensons au concept de « conjoncture ». doit d’abord être comprise à partir du problème dont elle est censée être la solution. à sa rupture avec Feuerbach. Althusser n’aurait il pas définitivement établi que le procès n’est autre que ce .( [5]) C’est pourtant bien cet unique centre des cercles. Car la « causalité structurale ». celui du surgissement de « quelque chose de radicalement nouveau ». Cet élément. éternellement différée. Nous connaissons l’objection : avec la catégorie de « procès sans sujet ni fin(s) ». le contenu est un cercle ») en donnant à son commencement la puissance productive de l’être vide. Althusser n’aurait-il pas une fois pour toutes réglé ses comptes avec ce (faux) « problème » ? Rejetant toute idée d’Origine. qui seul la détermine : il lui faudrait des cercles ayant un autre centre qu’elle. le « ça dépend » du matérialisme aléatoire peut et doit aussi s’appliquer à l’aléatoire lui-même. En 1963. n’affecte pas uniquement l’aurore et le crépuscule : elle concerne tout autant l’œuvre de la maturité. aléatoire et dialectique se font indistincts. que mettent en lumière ces schémas de 1986 .et bien des textes portant sur le « matérialisme aléatoire ». il écrit ainsi : « Cercle de cercles. dont les textes sont écrits entre 1961 et 1965.

L’objection nous semble donc recevable. le procès sans sujet ni fin(s). d’origine.« le philosophe matérialiste prend le train en marche sans savoir d’où il vient ni où il va » : le train de la philosophie. dans le même moment. qui nous en apporte le premier et le plus éclairant témoignage : « Le délire de ce cours n’était rien d’autre que mon propre délire . « laisser délibérément de côté. en particulier je me souviens du thème central que j’y ai développé. qui est bien. bien plus. nier l’origine). Car.. de la Logique de Hegel ... Le Machiavel d’Althusser. mais aussi un texte comme Lénine et la philosophie.qui a toujours déjà commencé ? Si le commencement est (le) rien. l’appeler autrement que « commencement pur » ? Dans sa version proprement inaugurale. à savoir que. de la politique et de l’histoire. De fait.qui n’est autre que sa théorie. l’un des plus énigmatiques de tous ceux publiés par Althusser( [7]). du commencement. nous montrent qu’à sa façon Althusser était aussi un philosophe de l’ « ontologie pure ». « Il n’y a pas ».. celui du questionnement constant du philosophe sur la « pratique politique ». par exemple. C’est une lettre à Franca Madonia du 29 septembre 1962. peut être lu dans ce contexte. Hegel l’a assumée de manière consciente dans sa théorie du commencement de la Logique : l’Être est immédiatement non‫﷓‬Être. immédiatement recouverte par la systématisation althussérienne.. Mais à condition d’ajouter immédiatement que. toujours déjà commencé. il a transformé ce rapport à soi parfois délirant en question politico-philosophique. parfaitement unilatérale. pour la Logique. ni (ce qui n’en est jamais que le phénomène) de commencement ».expression récurrente du dernier Althusser . elle est en même temps tout à fait irrecevable. en lutte contre la « métaphysique occidentale ». alors il n’y a pas d’Origine. son commencement. en vient à conseiller aux lecteurs du Capital de . dans une première lecture » son commencement (la section I du Livre I). le problème central de Machiavel au point de vue théorique pouvait se résumer dans la question du commencement à partir de rien d’un Nouvel État absolument indispensable et nécessaire. mais en développant ce problème théorique et ses implications (en particulier la théorie de la fortune et de la « virtù ») j’avais le sentiment hallucinatoire (d’une force irrésistible) de ne rien développer d’autre que mon . Cette « nature non originaire de l’originaire ».. Je n’invente rien je ne fabrique pas cette pensée. sans doute « chez Hegel. Franca. Le commencement comme hallucination Faut il voir dans ces analyses la version marxo-althussérienne de l’« Es gibt » heideggerien ? Pourquoi pas ? Les nombreux inédits conservés dans ses archives. Althusser l’a vécue comme problème subjectif .. pourchassant la croyance encore hégélienne de Marx qu’ « en toute science le commencement est ardu ». il y a bien un Althusser (le plus visible) qui vise à supprimer jusqu’au problème du commencement : celui qui.. parlant de son cours récent sur Machiavel( [8]). « courant souterrain » pour le coup. peut on. quoi qu’en dise ici Althusser. dans le texte même où en est élaboré en 1968 le concept. et par conséquent . le « procès sans sujet ni fin » est justement considéré comme ce qui reste positivement. Mais ils nous font également découvrir autre chose : cette « question du commencement ». se présente comme le problème même du « commencement à partir de rien » : le procès n’existe que dans le commencement pur. mais cette affirmation n’empêche nullement Althusser d’écrire quelques lignes plus bas que « cette exigence implacable (affirmer et. Le commencement de la Logique est la théorie de la nature non originaire de l’origine ». lu en 1968 devant la Société française de philosophie.

qui articule. si « délirante » soit elle en apparence. est toujours de l’ordre de l’évidence. nous fait irrésistiblement penser à la célèbre théorie althussérienne de l’idéologie. On objectera sans doute que tout cela. et lorsqu’il y a de l’idéologique (c’est-à-dire toujours). n’éprouve pas la moindre raison de se constituer à nouveau. . le problème posé par ce commencement est d’opérer d’un même geste la séparation et la constitution.. les deux ordres du « commencement » : de même qu’il n’y a pas de théorie d’un objet qui ne soit subjective. La coïncidence est hallucinatoire. Si Machiavel avait « fondé » une autre anthropologie que la théorie classique pour installer l’objet de la « science politique ». « contradiction insoluble » . C’est pourtant en raison de sa nature subjective que le « commencement à partir de rien » ne tourne pas à vide comme la question métaphysique de l’origine du monde. Le sujet idéologique. sur le monde objectif-objectal. Le Je. puisqu’il n’y a aucun sujet avant l’interpellation. ou même la « théorie » du surgissement historique d’un mode de production. pour l’auteur comme pour ses lecteurs. Mais en quel sens l’« échec » peut-il être une solution ? La réponse n’est pas donné dans le cours de 1962. Sa « théorie de l’action » ne peut se manifester que comme « impossible synthèse ». mon nouvel état (qui pour Althusser signifie la sortie de la dépression cyclique). comment cela commence-t-il ? . » (23 octobre 1962). cette constitution ne se fait-elle pas. [. comment cela se réalise-t-il ? Mais sa dimension résolument métaphysique empêche d’autre part le combat psychique de demeurer en moi. « à partir de rien » ? Il nous faut cette fois répondre par la négative. sous la forme de l’impossibilité. la nécessité d’un « événement réel » : celle de l’avènement d’un Nouvel État. et que la constitution du sujet s’affirme en tant que problème nouveau. Problème dont le Machiavel du cours de 1962 semble bien esquisser la solution. au sens plein du terme.et affectif ) mais un seul. L’État italien de Machiavel est directement traduit comme l’état psychologique de « moi » : « c’est justement objectif parce que c’est subjectif » (26 avril 1963). mais c’est précisément ce qui exprime dans la théorie. la « constitution du sujet » ? Bien plus. le « commencement à partir de rien » ne peut se pratiquer que comme contre-effectuation . de ce « livre »( [9]) tout entier. construire son « objet théorique ». L’importance philosophique de ces Lettres à Franca. un fois débarrassé de ses scories « délirantes ». il aurait raté le « commencement à partir de rien » . Le « délire » de Machiavel identifié par Althusser désigne un point nodal qui sépare et qui lie . mais ne seraient jamais la contre-effectuation elle-même. vient de ce qu’elles font apparaître au grand jour une constante qui ne saute pas nécessairement aux yeux dans les textes publiés du vivant d’Althusser : « je suis incapable de rien comprendre en théorie qui n’ait pas de rapport direct avec moi » (21 mai 1963) . Machiavel.propre délire ». l’idéologie n’assure-t-elle pas justement. « Interpellant l’individu en sujet » ( [10]). Disons le autrement : par rapport à la subjectivation idéologique. une autre anthropologie et un autre objet seraient autant de choses déjà constituées à partir d’un « fond » quelconque. elle aussi. il n’y a pas non plus de subjectivité qui ne travaille. vécu sur le seul mode de l’hallucination. « il n’y a pas deux types de rapport avec le réel (rationnel . purement et simplement.] le rapport avec les objets théoriques est aussi commandé par le rapport avec soi. n’advient que comme impossible : tel est le délire de Machiavel-Althusser.. il requiert l’abstraction. pour qui l’« être sujet » va de soi. Car la subjectivation par l’idéologie est précisément là pour rendre inutile et impossible la question même du « commencement à partir de rien » sur et par moi. a échoué : il n’a pu « fonder » sa théorie. en pratique. nous dit Althusser. Ce qui est « réel » et « absolument nécessaire ».

au regard de la théorie marxiste. « Si mon silence sur la pratique politique < allait de soi >. en elle-même. le « commencement à partir de rien ». Le théorique se divise en deux : les sciences obtiennent (ou du moins visent) des solutions . est celle de la philosophie comme « lutte de classes dans la théorie ». Ce qui nous conduit à une autre particularité de la « pratique » althussérienne. ce n’est pas simplement qu’il s’agit désormais de prendre politiquement position en philosophie. c’est qu’au fond je considérais que la question de la < pratique politique > allait de soi. Autrement dit. Mais pourquoi cette absence antérieure de la politique dans la philosophie ? « Dans ce silence fait sur la question de la pratique politique de la lutte des classes.( [12]) Ce que découvre Althusser. fait justement acte de puissance en devenant un « problème spécifique ». et elle est en outre. dans laquelle s’inscrivait par ailleurs Althusser. Mais la prise est aussi ce qui lie. mais elle est indissociable de la façon dont Althusser en vient à distinguer radicalement sciences et philosophie. nous dit il. spécifique ».contre le « théoricisme » de la période précédente.on la retrouve à peu près dans tous les textes consacrés de près ou de loin au « matérialisme aléatoire ». Le même que celui du surgissement de la structure évoqué dans sa lettre à Diatkine de 1966. dans sa période « autocritique ». Que peut bien signifier. lui.ou qui ne prend pas. si la pratique politique ne posait pas de problème particulier pour la « tradition marxiste » depuis longtemps fossilisée. celle de la repolitisation de la philosophie. est quelque chose qui « prend » . mais qu’une sélection est opérée entre les < situations >. qui n’a eu de cesse de se débattre avec elle. mais la moins productive. est quant à elle « sans objet » spécifique . il y a en effet un vide. positivement cette fois. de < problème > particulier. tendanciellement identifiée à la politique. a un objet. mais elle est sans sujet (elle vaut pour tout sujet possible). C’est ici que l’intuition machiavélienne se dote d’un cadre intellectuel singulier. le « commencement à partir de rien ».Le commencement comme « prise » : subjectivation politique La « théorie sans objet ». dans les définitions successives de la philosophie élaborées par Althusser à partir de 1966. le même que celui de la « prise de l’inconscient » dans une note qui lui est contemporaine : « On note en effet dans l’expérience clinique que toute formation idéologique ne convient pas à la de l’inconscient. est toute entière animée par un souci de « prise de position » . « Ça prend » comme une contre-effectuation à l’égard de l’effectuation idéologique de l’« aller de soi ». L’autocritique d’Althusser. c’est surtout que la « prise ». cette marque de l’impuissance théorique de Machiavel. indissociablement politique et philosophique. La philosophie. ou que les < situations > sont infléchies. « vide d’une distance prise ». dès lors qu’elle ne relève pas simplement du choix d’un sujet constitué individuel ou collectif. fait sur mesures pour que l’idéologie spontanée du positivisme s’y installe »( [11]). Vers le milieu des années 70. La plus tonitruante. à la regarder de près. et donc la pratique politique. ou de l’application pratique d’une Science. fera son grand retour. constitue un problème. Toute science. cette expression ? Que la question de la < pratique politique > aille de soi ne peut < vouloir dire > qu’une seule chose : la pratique politique de la lutte des classes révolutionnaires ne pose pas. voire provoquées pour que cette prise ait lieu (j’emploie ici le terme de < prendre > au sens où l’on dit que la mayonnaise a < pris >) »( [13]) « Ça prend » « comme la mayonnaise prend » : l’expression est emblématique du dernier Althusser . assez logiquement. . lui. ce qui établit et maintient le contact. sa « politisation ». toujours à la fois subjectif et objectif. à laquelle elle s’identifie.

on pourrait même dire la « déprise » . Nietzsche. pour reprendre les mots d’Althusser. 100). nécessairement. exclusivement. quand j’y pense. n’est en réalité qu’une « idéologie spontanée du positivisme ». en pensant à la situation de ces quelques rares dont je vénère le nom. et donc la disparition . Si telle est la réalité à contacter.vient . « L’écart qui donne lieu à utopie n’est donc pas l’écart entre l’étroitesse du contenu politique et social actuel et l’universelle illusion nécessaire de l’idéologie morale. 70). Car si tel était le cas. où est abordé de front le problème du comment. La réalité de la maladie n’a pas permis à Althusser d’attendre sereinement une solution factuelle venue de l’extérieur . Rien d’énigmatique dans cette définition. extraordinaire. est une forme vide. Althusser qualifie cette pratique de processus social. et donc la pratique politique : « tout se passe aussi ainsi : comme si [. la « philosophie de la praxis » qui. il faut donc que prenne forme l’« avec » contenu dans la « prise ». Freud. et donc la pratique politique. cette nécessité. J’ai vraiment vécu plusieurs mois avec une extraordinaire capacité de contact à vif avec des réalités profondes. et qui ont dû. poussant le paradoxe à son extrémité.. elle l’a au contraire amené à écrire : L’Avenir dure longtemps .Althusser essaye de rédiger un livre.du moi dans l’immédiateté du rien d’une distance avec le monde : raison pour laquelle. par une déviation d’avec le « contact quotidien ». Souvent repensé à cette chose extraordinaire.. C’est qu’en fait le « commencement à partir de rien ».. pour avoir avec lui ce contact direct qui brûle encore en eux pour l’éternité ». qui fleure bon la « langue de bois ». Ce qui suppose précisément un savoir du comment. La positivité absolue de Machiavel . mais la mise en ensemble des personnes et des choses contactées dans le moi lisant un « livre ouvert ». c’est-à-dire par le vide historique qu’il doit remplir.] il y avait eu aussi cette sorte d’expérience directe. par la fonction qu’il doit accomplir. affirmant la solution factuelle d’un problème. Pour commencer à partir de rien. « Le Prince étant défini uniquement.expression que l’on trouvait déjà sous sa plume dans une lettre.. je veux dire insoutenables au contact quotidien que les gens ont avec la vie : [. si tel est le contact qui permet la pratique philosophique. celui qui rend tout simplement possible la pratique philosophique. et produisant des résultats d’utilité sociale ». mais le philosophe par excellence . Marx.] / Chose assez étrange. de contact comme à vif avec certaines réalités insoutenables normalement.. capable de résoudre par sa propre vertu un problème insoluble pour la théorie. nous n’aurions jamais à faire qu’à une variation sur le thème de la « décision volontariste sans fond » et de la philosophie qui le pose. avoir ce contact pour pouvoir écrire ce qu’ils ont laissé : autrement je ne vois pas comment ils eussent pu soulever cette couche énorme cette pierre tombale qui recouvre le réel. finalement non envoyée. pour l’essentiel rédigé entre 1971 et 1976. les sentant les voyant les lisant dans les êtres et la réalité comme à livre ouvert. la « prise » comme subjectivation ne produira pas la moindre identité personnelle. Spinoza..ce qui conduit parfois Althusser à en faire non seulement un philosophe. fût-elle inconsciente. à Pierre Macherey du 29 septembre 1964. mais l’écart entre une tâche politique nécessaire. Mais il ne s’agit pas simplement de la contingence de la maladie. dans une logique entièrement « marxiste ». « Comment » qui ne saurait en aucune façon être abandonné à une fantomatique « pratique ». Mais on ne peut en rester à cette impression lorsqu’on découvre dans une lettre à Franca du 21 février 1964 ce que pouvait aussi représenter pour Althusser ce « contact actif avec le réel ». un pur possibleimpossible aléatoire » (p. sur la « pratique » comme telle : « Nous appellerons donc pratique un processus social mettant des agents en contact actif avec le réel. et ses conditions de réalisation à la fois possibles et pensables mais en même temps impossibles et impensables car aléatoires » (p. doit demeurer impossible : telle est la grande leçon de Machiavel et nous( [14]).

[3] Voir dans ce numéro. Concrètement.. il aurait procédé comme le Machiavel de Machiavel et nous -pour aboutir à l’« impossible synthèse » du cours de 1962. p. qui n’est pas celui de la « pure théorie. ce qui reste d’Althusser quand on a tout oublié. dix mille Althusser ? Ça dépend. Ni indiquer la solution. impossible et pourtant nécessaire : « un dispositif théorique qui rompt avec les habitudes de la rhétorique classique. après avoir réussi à commencer à partir de rien . Et. pour être sujet il faut au contraire d’abord déplacer sa subjectivité. Elle doit bouger pour que le philosophe en tire lui-même un quatrième Althusser. où l’universel règne sur le singulier » (p. S’il en était bien ainsi.. entendons celui de la philosophie. supposé qu’elle existe ». Paris. deux. Le « délire » du dernier Althusser. n’est plus une « thèse » mais une « position » particulière : celle d’un « État qui dure ». Par son dispositif théorique. l’impossibilité. Mais y eut-il d’ailleurs un « dernier Althusser ». « Pratique théorique ». un vide. et c’est pourquoi je ne je lui ai pas donné la forme d’une quatrième thèse. les schémas contenus dans « Du matérialisme aléatoire ». le dernier Althusser nous aurait assurément donné une position philosophique nouvelle : on n’atteint pas la subjectivité après être devenu sujet. une anticipation. un saut dans le vide théorique. de faire « bouger » tout l’espace théorique dont on était parti.88). il est ouvert. en termes généraux. On hésite à en dire autant de l’Althusser du non-lieu des années 1980. mais faire surgir l’impossible lui-même dans la conjoncture qui est un « cas concret et singulier ». À inventer.de ce qu’il est parvenu à construire un « dispositif théorique » capable de poser dans la conjoncture. si vraiment il y en eut trois. mais j’ai parlé de position de Machiavel. Stock/Imec 1994. quatre. n’existe que comme espace soumis à la pratique politique.] très particulière. dans le cas de Machiavel. posé et donc créé par une « pratique théorique » particulière. Mais l’espace « pratique » n’est jamais donnée d’avance en dehors de la théorie. ni en démontrer. cyclicité. il s’est agi de faire jouer les trois thèses classiques de la « philosophie de l’histoire » (objectivité immuable. il y a un écart significatif. telle est la tâche de ce « dispositif ». . qui évoquent irrésistiblement la triade dialectique) pour en tirer une quatrième qui. « Cette nouvelle négation est [. [2] In L’Avenir dure longtemps. 467-507. c’est-à-dire sous une forme non générale mais singulière. Gallimard. 1994. changement perpétuel. donc. L’espace théorique. 58). p. attesteraient donc ce que le philosophe tente de « faire bouger » par la « pratique théorique » du matérialisme aléatoire : la subjectivité matérialiste. Un moment vient où Machiavel ne peut plus < jouer > d’une théorie classique sur et contre l’autre. une singularisation du « commencement à partir de rien ». trois. rompant avec les trois précédents. XXX. cet impensable. [1] Version française : Sur la philosophie. Machiavel a bien changé d’espace pour poser le Prince. Un. par cette disjonction même entre « thèse » et « position ». nouvelle édition Le Livre de poche. Et c’est ainsi que « prend » ce qu’en une formule inoubliable Althusser nomme « étrange vacillement de la théorie ». avec le « ça dépend » qui en est l’expression conceptuelle. son sujet. pour s’ouvrir un espace à lui : il doit sauter dans le vide » (p. Dans cette position. En synthétisant ses passés dans le « cercle des cercles ». à proprement parler.

[5] « Contradiction et surdétermination ». Sur ce texte. T. Stock/Imec. F. cf. Petite collection Maspero.W. op. 1965. Paris. Puf. cit. in Écrits sur la psychanalyse.[4] Du contenu dans la pensée de G. [9] Lettres à Franca. n° spécial « Lire Athusser aujourd’hui ». Pour Marx. 143... Stock/Imec 1995.net/article. in Lénine et la philosophie. http://multitudes.F. [6] « Lettre à D. (n° 2). 1972. [13] « Trois notes sur la théorie des discours ». [14] Machiavel et nous. « La récurrence du vide chez Louis Althusser ». avec d’autres cours d’Althusser. in Écrits sur la psychanalyse.II.. aujourd’hui repris dans Solitude de Machiavel. in Écrits philosophiques et politiques. [7] « Sur le rapport de Marx à Hegel ». Archives Imec. [10] « Idéologie et appareils idéologiques d’État ». I. Hegel. 30-32. [12] Projet de préface aux traductions étrangères de Pour Marx. p. 101. Archives Imec. Stock/Imec. 1998. T. .php3 ?id_article=1140 [8] Une édition de ce cours. p. Matheron. in Futur Antérieur. p. in Écrits philosophiques et politiques. 1993. Maspero. est en cours de préparation aux éditions du Seuil.samizdat. [11] « Note critique et autocritique pour les lecteurs de Pour Marx et Lire Le Capital ». Stock/Imec 1994. 1998. 1997. juin 1970. La Pensée.