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Pr Jean-Pierre DAVIET

HI 901 (année 2003-2004) Etats, sociétés et civilisations à l’époque contemporaine (XIXe siècle)

Cours n°3

Autour de 1848

En introduction, je me réfère à un professeur que j’ai écouté dans ma jeunesse, Ernest Labrousse. Il avait essayé de théoriser les circonstances d’une révolution, en comparant notamment 1789 et 1848. Il voyait trois ingrédients. D’abord une crise économique

conjoncturelle, expliquant la misère populaire (des signes dès 1845, en Irlande notamment avec

le mildiou, maladie de la pomme de terre due à un champignon microscopique). Ensuite une

poussée de revendications, ou peut-être simplement d’attentes de la société face aux gouvernants. Ces attentes doivent être assez vagues pour recouvrir toutes sortes de choses, chacun mettant sous un terme général ce qui lui tenait à cœur. Je pense qu’en 1789 on était contre le despotisme, on attendait une meilleure prise en considération de la « nation » et une certaine reconstruction sur des bases rationnelles. En 1848, on défend la liberté du peuple ou des peuples (on a souvent dit que 1848 était le « printemps des peuples »). Dernier élément : la faiblesse du pouvoir établi, avec une perte de prestige, des divisions internes, une incapacité à dominer la situation.

Si je reviens plus spécifiquement à 1848, il faut noter qu’il s’agit de révolutions européennes, et que le phénomène ne commence pas en France, mais à Palerme le 12 janvier

1848. C’est là un fait capital, ce n’est plus l’exportation d’un modèle français. Il y a un esprit européen de 1848, par-delà les différences entre pays : il est fait de jeunesse, notamment avec

le rôle des étudiants, d’idéalisme un peu naïf, de générosité, d’un élan de fraternité, d’idées

confuses sur un monde nouveau qui remplacerait l’ordre ancien. On est plus romantique et moins rationnel qu’en 1789. A cet égard il serait intéressant de comparer 1848 et 1968, avec des différences et des ressemblances.

En 1848 se mêlent trois flots, si j’ose dire : la composante libérale démocrate, qui pousse à changer les régimes politiques, la composante nationale de la liberté des peuples (avec des ambiguïtés sur l’idée de nation), la composante plus ou moins socialiste, ou en tout cas ouvrière.

Comme je n’ai pas encore parlé de nation (sauf pour la France de 1789), de nationalisme,

je précise certains points à ce sujet. La nation est quelque chose de très complexe, dont le sens

a varié au cours de l’histoire. Il ne faudrait surtout pas la prendre pour une essence

intemporelle. Au XIXe siècle, on discerne un apport de l’esprit de 1789 (la nation de citoyens)

et aussi un renouveau plus affectif. Le romantisme a fait redécouvrir le génie populaire, la

poésie traditionnelle, les légendes ou les mythes, et tout simplement la langue. Pour des Serbes, des Croates par exemple, on s’est attaché à un renouveau culturel, qu’il s’agisse de linguistes,

de poètes, d’historiens, voire de musiciens. La philosophie implicite de ce renouveau culturel est qu’il existe un trésor caché de l’âme des peuples. Chopin, né en 1810, s’inspire en partie d’airs de danse et de mélodies populaires. Wagner, né en 1813, puise dans les légendes germaniques etc. Il s’y glisse quelquefois une critique de la modernité : contre une civilisation

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de l’argent, de la marchandise, de la petitesse, on invoque un esprit héroïque des origines, on réenchante le monde. La nation de 1848 est encore une idée de gauche, recoupant celles de liberté, de peuple, de fraternité, mais l’idée de nation évolue par la suite, lorsqu’elle devient porteuse d’agressivité, de mépris des autres, de fanatisme, qu’elle se mélange de façon excessive avec celle de « puissance » (idée qu’une nation n’est une vraie nation que si elle est une « puissance » qui compte dans le monde).

1. Trois aires géographico-politiques : Italie, Autriche, Allemagne

Ce qu’on appelle alors empire d’Autriche (depuis 1806) se trouve à l’épicentre, puisque l’Autriche exerce une hégémonie sur l’ordre établi en Allemagne et en Italie. L’empereur Ferdinand est un débile mental épileptique, et le système autocratique autrichien est symbolisé par Metternich (75 ans).

Commençons néanmoins par l’Italie, dans la mesure où la révolution y prend son point de départ chronologique. L’Italie géographique est partagée entre plusieurs Etats, le point commun étant le régime de monarchie absolue (avec quelques nuances), l’absence des libertés publiques, la mémoire des soulèvements de 1820 et 1831 et de leur répression (rappelons ici l’existence d’une société secrète, la Charbonnerie, dont fut membre un frère de Napoléon III). L’Italie aspire à l’unité, mais il existe deux courants intellectuels, le courant républicain de la Jeune Italie avec Mazzini (constituer une république italienne), et un courant réformiste modéré, incarné par l’abbé Gioberti, qui croit à une fédération sous l’égide du pape. Un début d’ébranlement se produit en 1846 avec l’élection du pape Pie IX, né en 1792 : ce jeune pape passe pour libéral, il suscite de vastes espoirs de renouveau de l’Eglise et de l’Italie. Il crée d’ailleurs une « consulte » d’Etat en vue de réformer les Etats de l’Eglise. Pendant ce temps Léopold de Toscane et le roi de Piémont-Sardaigne Charles-Albert assouplissent le régime de la presse.

Comme le roi des Deux-Siciles Ferdinand II refuse toute idée de réforme libérrale, il voit Palerme se soulever le 12 janvier 1848. Peu de temps après, une manifestation à Naples oblige le roi à accorder une constitution (10 février). Tout s’enchaîne ensuite, avec révolution à Milan et Venise, villes principales du royaume lombard-vénitien qui appartient à l’empereur d’Autriche. Une bataille dure 5 jours à Milan, l’armée autrichienne se retire. Révolutions aussi à Parme et Modène, où règnent des archiducs autrichiens.

Charles-Albert décide de porter assistance aux Milanais en faisant une guerre à l’Autriche du 25 mars au 9 août. C’est un personnage tourmenté, libéral dans sa jeunesse, romantique aux idées généreuses et fumeuses, qui accorde une constitution à ses sujets. Il est persuadé à sa façon de remplir une mission que lui ont confiée les destinées. Il devient très populaire en Italie, des contingents d’autres Etats rejoignent son armée. Il remporte quelques victoires, mais il est indécis comme chef de guerre, et il est battu à Custoza (25 juillet).

La fin des révolutions italiennes est assez triste. L’échec de l’illusion romantique incarnée par le bon roi Charles-Albert dans l’été 1848 aboutit à une radicalisation qui divise. Une émeute à Rome le 16 novembre 1848, s’accompagnant de la mort du principal ministre du pape (Rossi), provoque la fuite de Pie IX. La république est proclamée à Rome puis en Toscane. Charles-Albert essaya de reprendre la guerre sans trop y croire (la situation était très différente de celle du printemps 1848), mais fut battu en trois jours le 23 mars 1849 à Novare

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par le général Radetsky. Il abdique au profit de son fils Victor-Emmanuel et meurt déprimé en

1849.

En Autriche, des révolutions se produisent en mars 1848 à Vienne, Budapest et Prague. Metternich s’enfuit, l’empereur Ferdinand accorde une constitution. Un congrès slave se réunit à Prague, mais la ville est bombardée par le général Windischgrätz, gouverneur autrichien (juin 1848). Windischgrätz rétablit l’ordre à Vienne en octobre. La Hongrie s’est dotée d’un gouvernement libéral dirigé par le comte Batthyány qui supprime les redevances seigneuriales. Les Hongrois sont encore aujourd’hui fiers de dire que le comte Batthyány a été leur premier dirigeant légalement élu, chose d’autant plus remarquable qu’il est mort fusillé par les Autrichiens en octobre 1849 et qu’il est honoré comme un martyr (une flamme éternelle brûle dans le square de Budapest où on l’a fusillé). Mais la situation évolue de façon tragique, les Hongrois devant affronter trois forces ennemies : a) une armée autrichienne commandée par Windischgrätz b) une armée de slaves du Sud, surtout croates, qui ne veulent pas de la domination hongroise c) une armée russe de 150 000 hommes appelée au secours en août 1849 par le gouvernement de Vienne, où Ferdinand avait été contraint par sa famille à abdiquer au profit de son neveu François-Joseph. Le gouvernement hongrois est concentré entre les mains d’un comité de défense dirigé par Kossuth, qui devient une sorte de dictateur (il prit à la fin le titre de régent). Reddition le 13 août 1849.

L’Allemagne comprend 39 Etats depuis 1815, avec une diète fédérale que préside l’empereur d’Autriche. L’aspect libéral de la révolution apparaît dans plusieurs Etats (notamment la Bavière, où le roi Louis Ier abdique), mais il faut surtout s’attacher à la Prusse où règne le roi Frédéric-Guillaume IV, très discuté par les historiens. Ce roi, monté sur le trône en 1840, est une figure attachante. Très romantique d’esprit, émotif, pénétré de l’idée qu’il remplit une mission, soucieux de faire le bonheur de ses peuples, généreux, il a été considéré comme un libéral à son avènement, mais il hésite sur les réformes. Il accorde une Patente en février 1847, convoque un Landtag qu’il renvoie ensuite. A la suite d’émeutes à Berlin, du 7 au 19 mars 1848, il revêt les couleurs noir-rouge-or de la nation, convoque une Constituante qu’il finit par dissoudre le 5 décembre. Le 6 décembre, il octroie une Constitution qui est assez équilibrée, mais que certains historiens critiquent beaucoup parce que les électeurs étaient répartis en trois collèges. Pour procéder à la répartition, on divisait par trois la masse des impôts payés. La première classe comprenait les plus riches contribuables, la mince élite qui payait à elle seule le tiers des impôts. La deuxième classe était formée de gens un peu moins riches qui payaient à eux tous aussi un tiers des impôts. La dernière classe comprenait la masse des contribuables, payant le dernier tiers des impôts. Ce système ne fonctionna pas trop mal en réalité (il correspond bien à l’esprit d’un libéralisme oligarchique). Il donnait satisfaction à la bourgeoisie, et, en ce sens, témoignait d’une certaine intuition de Frédéric-Guillaume IV.

L’aspect unitaire fut plus tourmenté. Tout commence par un grand élan populaire, avec convocation le 5 mars 1848 d’un Préparlement, puis réunion d’un Parlement de tous les Allemands à Francfort en mai. Les Etats n’ont joué aucun rôle dans les élections, c’est un phénomène spontané. Ce Parlement a longtemps discuté, a tranché sur les limites de la nation allemande en excluant l’Autriche (janvier 1849), a publié une constitution le 28 mars 1849. La couronne d’empereur allemand est alors logiquement proposée à Frédéric-Guillaume IV. Ce dernier est assez tenté, parce qu’il croit incarner les destinées de la nation allemande, mais refuse quand il perçoit l’opposition de l’Autriche et de quatre rois (Saxe, Hanovre, Wurtemberg, Bavière). Frédéric-Guillaume IV essaie de reprendre l’idée d’unité à son compte, croit y arriver un moment avec l’acceptation de 19 Etats sur 39 en avril 1849, puis voit se produire des défections et y renonce complètement le 29 novembre 1850, après menace du

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gouvernement de Vienne, c’est ce qu’on appelle la reculade d’Olmütz (nom d’une ville située sur la Morava, aujourd’hui en République tchèque, où Frédéric-Guillaume IV avait envoyé pour le représenter Manteuffel).

Quelles conclusions tirer de ces révolutions ? Elles aboutissent à des échecs. Il y a une très forte réaction, notamment en Hongrie (état de siège). Les deux souverains les plus intuitifs, Charles-Albert et Frédéric-Guillaume IV, ont néanmoins accordé des constitutions qui se maintiennent. L’élan populaire est jugé sévèrement après coup, les esprits réalistes se persuadent qu’il faut agir de façon plus organisée à l’avenir, moins romantique. Il reste dans la mémoire collective une sorte de nostalgie d’une évolution démocratique qui aurait pu être plus harmonieuse. C’est aussi la nostalgie de quelque chose qui aurait pu être plus européen, comme une fraternité européenne, car on ne reverra plus de phénomène de ce type à l’échelle de l’Europe.

2. La révolution en France

Revenons d’abord sur des préliminaires, qui sont la crise économique et la campagne des banquets. La crise économique a commencé en 1846 par une mauvaise récolte. Cela continue en 1847. Il y a eu de véritables émeutes de la faim, par exemple en Berri. La hausse du prix du pain a eu des répercussions sur les achats : on a moins acheté de vêtements, qui représentaient 70 % de l’industrie. Il s’y est ajouté une crise de la spéculation et du surinvestissement au terme d’un cycle du chemin de fer : trop d’anticipations euphoriques qui ne pouvaient pas se vérifier, trop de chantiers ouverts qu’on arrêta en 1847 (un milliard de francs de travaux furent ajournés). L’Etat avait d’ailleurs des finances malsaines, parce que le régime de Louis-Philippe avait beaucoup augmenté les dépenses (enseignement, routes et transports, armée, notamment avec la conquête de l’Algérie) sans oser trop accroître les impôts. Pour un budget de 1,8 milliard de francs en 1847, le déficit était de 257 millions, ce qui paraissait beaucoup à l’époque, on le comblait grâce à des bons du trésor dont le taux d’intérêt dut s’élever de 4,5 % à 5 % pour attirer l’épargne. Finalement le résultat économique était imparfait, puisque la France avait 1322 kilomètres de chemin de fer contre 6349 au Royaume-Uni et 3424 à la Prusse. Il y avait un certain pessimisme ambiant.

Guizot (auquel nous rendons hommage, nous autres Normands, parce qu’il était député de Lisieux), disait à Lisieux : « Toutes les politiques vous promettent le progrès, la politique conservatrice seule vous le donnera ». Il incarnait donc une politique conservatrice, qui commençait à s’essouffler. L’homme avait énormément de qualités, mais il refusait complètement toute évolution du système électoral. Très honnête personnellement, il avait toléré autour de lui des cas de corruption. Il était contesté dans sa propre majorité par de jeunes députés qui sentaient mieux l’évolution des choses. Son ministère paraissait médiocre, impuissant et sans prestige.

A. Le retour du sentiment révolutionnaire

En 1847 Michelet publie le premier volume de son Histoire de la Révolution. Le ton enflammé, prophétique, fonde un culte et une foi en l’esprit de 1789. Les lecteurs redécouvrent les ancêtres de la démocratie dans l’âme populaire, et il semble que s’ouvre une espérance. Cela dit, personne n’aurait imaginé qu’il y aurait bientôt une révolution. Comme il n’y avait pas de liberté de réunion, les opposants à Guizot lancent le 8 juin 1847 une campagne de

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banquets : il s’en tient 70 en six mois, réunissant 17 000 convives. Ces banquets réunissent tous ceux qui souhaitent une réforme. Au début, ils sont animés par des gens très modérés, mais peu à peu ils se radicalisent et le vrai leader apparaît Ledru-Rollin. Guizot interdit le banquet de Paris, et les opposants lancent l’idée d’une procession populaire dans les rues (pour ne pas employer le mot de manifestation). Elle a lieu le 22 février 1848, la garde nationale, qui devrait défendre le régime, crie « A bas Guizot ». Ce dernier démissionne le 23 février pour calmer le jeu, mais une fusillade a lieu Boulevard des Capucines, faisant 16 morts. Dans la soirée du 23 s’édifient des barricades, et le 24 février Paris est en émeute. On dit au roi qu’il est impossible de résister et il abdique. Il ne s’est pas vraiment défendu, parce qu’il a cru que la nation le défendrait, ce qui n’a pas été le cas. Même des gens qui au fond se méfiaient de l’émeute auraient refusé de se battre pour lui. En ce sens la révolution est l’œuvre d’une minorité, mais elle traduit une absence de soutiens en faveur du roi dans le pays. La république est proclamée à l’Hôtel de ville de Paris par François Arago.

La révolution est accueillie dans toute la France avec calme, il ne se manifeste aucune résistance, aucune nostalgie pour le régime de Louis-Philippe. Ce n’est communément pas l’explosion de joie, sauf dans quelques villes, mais un certain consentement. Cela dit, que pouvait-on construire de positif ?

Le gouvernement provisoire (comprenant notamment Lamartine, Arago, Ledru-Rollin, Louis Blanc) manquait d’une autorité reconnue, et il dut faire face à beaucoup de difficultés. Le point fort fut que l’on proclama les libertés, dont presse et réunion. Il se forma des quantités de clubs à Paris, on vit paraître 100 journaux à 1 sou. Il se développa pendant quelque temps un esprit fraternel et festif, on voyait des étudiants aller au peuple, parler aux ouvriers. On plantait des arbres de la liberté. Dans cette floraison d’idées une extrême gauche socialisante se faisait entendre. Elle se faisait le porte parole de la misère ouvrière et d’un certain espoir, et elle organisa presque tous les jours des manifestations après le 24 février. Il fallait lui donner quelques satisfactions, mais sans aller trop loin. Le drapeau rouge, symbole d’une extrême gauche révolutionnaire depuis les émeutes de 1834, fut évité de justesse. Le gouvernement provisoire, pour accomplir deux gestes, créa des ateliers nationaux et une Commission pour les travailleurs, dite Commission du Luxembourg. Il en résulta surtout une limitation de la durée du travail (10 heures à Paris, 11 en province). Le gouvernement provisoire ouvrit aussi largement les portes de la garde nationale.

La coupure avec l’extrême gauche était néanmoins inévitable un jour ou l’autre. Cette dernière se méfiait beaucoup des élections, en estimant que le peuple n’était pas mûr pour voter dans des conditions convenables. Elle demandait un report, Après une manifestation du 17 mars, les élections furent reportées du 9 au 23 avril, ce qui ne changeait pas profondément les choses. Ces élections, au suffrage universel des hommes, eurent lieu le jour de Pâques. Les étiquettes des députés n’étaient pas claires, mais aucun ami de Guizot ne fut élu, on élut à peu près un tiers de royalistes, 10 % de députés classés dans une gauche démocratique et sociale, la majorité étant formée de républicains modérés. Les députés étaient des hommes honnêtes, remplis de bonnes intentions, mais peu expérimentés. On devait dès lors s’acheminer vers ce qu’on appelle en science politique une institutionnalisation du jeu politique, mais le pur rapport de forces de la rue, des manifestations et des émeutes ne prit pas fin immédiatement.

Premièrement, l’extrême gauche admit mal sa défaite relative, il y eut par exemple des émeutes ouvrières à Limoges et à Rouen. On continua à exercer une pression sur le gouvernement, maintenant confié à une Commission exécutive (il y avait toujours Lamartine,

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Arago, Ledru-Rollin, qui symbolisaient l’esprit du 24 février, mais plus Louis Blanc), notamment par une grande journée le 15 mai.

Deuxièmement les hommes au pouvoir préparaient un coup d’arrêt. Ils créèrent une garde mobile pour pouvoir rétablir l’ordre. Et ils étudiaient la fin des ateliers nationaux. Ces ateliers, où l’on employait des hommes de tous les métiers à du terrassement pour 2 F par jour, commençaient à évoluer vers l’absurde. On ne savait plus que faire faire aux travailleurs, on les employait par roulement, mais en les payant quand ils ne faisaient rien (le salaire passa à 1,50 F par jour, puis à 8 F par semaine). Les effectifs augmentaient néanmoins (117 000 personnes en mai 1848), car on venait de province pour s’y embaucher. Lorsqu’on apprit que la suppression était officiellement décidée, l’insurrection fut lancée dans Paris, et une véritable bataille rangée s’engagea entre les insurgés et un rassemblement de troupes confié au général Cavaignac (polytechnicien, ministre de la guerre, de convictions républicaines anciennes), investi de tous les pouvoirs (23 au 25 juin). Il reçut notamment l’appoint de détachements de garde nationale envoyés par 200 villes de province. La révolution aboutissait donc à un bain de sang (5600 morts, en additionnant les deux camps), d’une portée symbolique considérable. La répression, menée à Vienne par des gouvernements conservateurs, fut effectuée à Paris par des hommes de ce qu’on pourrait appeler une gauche républicaine.

On peut se dire qu’il aurait été possible de résoudre le problème d’une façon plus habile, par exemple en réorganisant les secours aux miséreux, ou en distribuant des soupes populaires. Il est vrai aussi que l’extrême gauche attendait trop de l’Etat, qui ne pouvait pas mettre fin rapidement à une crise économique très grave. Une fuite en avant ressemblant à la Terreur montagnarde était totalement inconcevable, cette dernière n’ayant été justifiée que par la guerre. Qu’attendait exactement le pays ? Il me semble que trois idées se dégagent.

Premièrement, il est évident que l’on souhaitait l’ordre, non pas un ordre au sens Metternich, mais un ordre au sens anglais, pas un retour à quelque chose qui aurait rappelé l’Ancien régime d’avant 1789. Appelons cela, dans le langage français, un « ordre républicain ». Deuxièmement, les républicains modérés avaient brisé l’illusion lyrique, et leur général polytechnicien avait les mains souillées de sang : il fallait retrouver une force émotive différente, quelque chose comme un rêve raisonnable réconciliant les Français. Troisièmement, la France avait besoin d’une modernisation économique. C’est un peu tout cela qui se cristallise dans la solution bonapartiste.

B. Une sortie de crise bonapartiste

Dans un ouvrage célèbre et devenu classique, le grand historien René Rémond a théorisé l’idée qu’il y avait trois droites en France, apparues avec les différents régimes du XIXe siècle. D’abord une droite légitimiste et catholique, droite de valeurs qui refusait totalement l’esprit de 1789 et finalement la notion même de société industrielle. Ensuite une droite orléaniste, peu attachée aux valeurs, acceptant une partie de l’héritage révolutionnaire, droite gestionnaire donnant une place à l’expression politique populaire, mais souhaitant que le peuple se fie pour ses intérêts à des élites, que Guizot appelait les « supériorités ». La droite bonapartiste enfin confie le pouvoir à un homme exceptionnel qui rassemble, elle a des tentations dictatoriales, mais elle attire des hommes de gauche parce qu’elle est modernisatrice et patriote (une ambition pour la France). Cela étant, le problème de cette troisième droite est qu’elle a besoin de deux ingrédients non permanents pour occuper le pouvoir : une situation de crise, et un homme exceptionnel.

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Si nous revenons à la situation de 1848, à partir de l’été, deux faits résument l’évolution politique. D’abord, il faut adopter une constitution pour consolider les institutions françaises. Ce qui est fait le 4 novembre 1848. Ensuite Louis Napoléon Bonaparte apparaît progressivement comme une figure de premier plan, qui par ses goûts profonds penche à gauche mais réussit à devenir le candidat unique de la droite aux élections présidentielles du 10 décembre 1848. Les deux faits s’entremêlent étroitement.

Louis Napoléon Bonaparte rentre en France en septembre 1848, car il a été élu député dans cinq élections partielles (il avait déjà été élu une première fois début juin, mais son élection avait déclenché une véritable tempête à gauche, et il avait préféré démissionner, le climat était bien sûr différent après les journées de juin). Il arrive donc exactement au moment où l’on se met à travailler sur le projet de constitution. La révolution a subi un coup d'arrêt aux journées de juin 1848, le général Cavaignac a reçu des pouvoirs importants, mais il est à tout moment révocable par l'Assemblée. Deux théories s'affrontèrent, l'une voulant que le chef du gouvernement dépendît de l'assemblée (Grévy plaida en ce sens, on lui en sut gré plus tard, cela lui donna des allures de sage), l'autre qu'il fût élu au suffrage universel. Tocqueville fit adopter un système d'élection présidentielle, en pensant certainement à l'exemple américain, avec un correctif : si aucun candidat n'obtenait la majorité absolue, l'assemblée se prononcerait, en ne retenant que ceux ayant obtenu 2 millions de voix (il y avait environ 9 millions d'électeurs, on pensait, compte tenu des abstentions, que cela représenterait un quart des suffrages exprimés). Le président de la République n'est pas rééligible. La constitution est adoptée le 4 novembre.

D'emblée, Louis Napoléon fut un candidat naturel à la prochaine présidentielle. Une partie des orléanistes soutint Cavaignac, qui n'était pas aimé à gauche, à cause des journées de juin (Cavaignac obtint aussi des voix de légitimistes intransigeants de l'Ouest, qui ne voulaient pas voter pour un prince autre que Chambord). La plus grande partie du parti de l'ordre, après avoir essayé de négocier avec Cavaignac pour en obtenir des garanties, après avoir vaguement envisagé la candidature d'un prince (Aumale aurait pu convenir, mais il n'avait que 26 ans), se résigna à soutenir la candidature de Louis Napoléon Bonaparte. Thiers prétendit que c'était un "crétin" (d'autres disaient un "dandy"). Bonaparte accepta le soutien du parti de l'ordre, mais ne s'en considéra jamais comme le prisonnier. Il fit une campagne active, qui lui permit de dépasser le clivage droite/ gauche. Il obtint la majorité absolue avec 73 % des voix exprimées.

Je ne peux pas raconter le cours des événements de décembre 1848 à décembre 1851. Il me semble que cela peut se résumer en une partie très subtile entre le président et le parti de l'ordre, la gauche politique étant largement hors jeu (Bonaparte avait eu contre lui 4 candidats de gauche, Cavaignac, Ledru-Rollin, Raspail et Lamartine, aucun candidat de droite). Le premier épisode est la nomination des ministres : cabinet Barrot, le plus à gauche des conservateurs, avec une certaine place faite à un groupe de "droite catholique libérale" dont le représentant fut le comte de Falloux. Ce cabinet, un peu remanié en mai 1849 (entrée de Tocqueville notamment, auquel on avait pardonné d'avoir soutenu Cavaignac, et qui était bien considéré de la droite catholique libérale), fut congédié le 31 octobre 1849. Entre-temps il y avait en les élections de l'assemblée dite Législative, en mai 1849.

Ces élections sont intéressantes pour fixer un nouveau rapport des forces. Les républicains modérés, tendance Cavaignac, s'effondrent (60 élus, alors qu'ils représentaient la majorité de l'assemblée Constituante). La gauche se ressaisit provisoirement sous la houlette de Ledru-Rollin, à la tête d'une coalition démocrate socialiste qui obtient 40 % des voix

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exprimées. Le parti de l'ordre remporte la majorité avec 450 députés sur 750 (60 % des députés, mais autour de 51 ou 52 % des voix exprimées). Néanmoins deux phénomènes vont se dessiner dans le parti de l'ordre. D'abord, on peut dire qu'une force vraiment bonapartiste est apparue à ces élections, et René Rémond précise : un bonapartisme qui était plus que la personne de Louis-Napoléon Bonaparte, qui était une doctrine, un programme, une clientèle. Lorsque la droite était en situation précaire, elle s'est présentée unie. Mais lorsqu'elle pouvait se le permettre (là où la structure sociale était relativement différenciée, dit René Rémond, il veut dire là où les classes moyennes étaient plus fortes), elle s'est partagée. Les candidats traditionnels du parti de l'ordre parlent de défense de la famille, de propriété, de maintien de l'ordre, de répression. La branche bonapartiste de la droite parle de chemins vicinaux, de canaux, de voies ferrées, ce qui signifie qu’elle prend le progrès économique comme thème central. Ce sont des candidats qui ont été choisis hors des cercles où il y a une habitude héréditaire de commander, qui se présentent donc comme des réalistes modernisateurs, voulant améliorer le sort des populations de façon concrète. Le second phénomène est que des députés un peu indécis vont se rallier à ce "parti" bonapartiste, ou "parti" de l'Élysée : au bout du compte, sur 450 élus théoriques du parti de l'ordre, 250 vont en fait se révéler bonapartistes.

Tout le jeu de Bonaparte est de gouverner avec le soutien de la droite tout en s'en démarquant. Exemple: le problème de Rome en juin 1849. La France rétablit Pie IX, mais le président fait semblant d'écrire une lettre personnelle au colonel Edgar Ney, et cela revient en fait à dire le contraire de ce que disent les ministres. Le parti de l'ordre restreint le suffrage universel en mai 1850 (3 millions d'électeurs sont radiés, parce qu'il faut prouver 3 ans de résidence pour être inscrit sur une liste électorale dans une commune). Le président laisse entendre qu'il désapprouve.

Louis Napoléon prononce un discours très important à Dijon le 1er juin 1851 : "La France ne veut ni le retour à l'Ancien Régime, quelle que soit la forme qui le déguise, ni l'essai d'utopies funestes et impraticables. C'est parce que je suis l'adversaire de l'un et de l'autre qu'elle a placé sa confiance en moi. Si mon gouvernement n'a pas vu se réaliser toutes les améliorations qu'il avait en vue, il faut s'en prendre aux manœuvres des factions. Depuis trois ans, on a pu remarquer que j'ai toujours été secondé par l'Assemblée quand il s'est agi de combattre le désordre par des mesures de répression. Mais lorsque j'ai voulu faire le bien, améliorer le sort des populations, elle m'a refusé son concours".

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