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Reportage photo : Corentin Fohlen/Fedephoto pour La Vie Texte : Anne Guion

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L’ONDE DE CHOC GAGNE LES CAMPAGNES
Nos envoyés spéciaux témoignent des conséquences du séisme dans les endroits les plus reculés. À un moment clé pour le pays. Où, entre crise humanitaire et désir de reconstruction, l’agriculture doit jouer un rôle primordial, avec l’aide des ONG, comme le CCFD.
La Vie - 18 mars 2010

À Carrefour, dans les faubourgs de Port-au-Prince, un village de toile, organisé par un groupe de jeunes du quartier, accueille 410 familles, soit près de 2 300 personnes.

UN SOL RAVAGÉ, DES CAHUTES POUR HABITER

Ci-dessus : aux Palmes, sur les hauteurs de Petit-Goave, à 3 heures de route de la capitale, dont de 2 heures de piste. L’agriculture locale a été délaissée au profit d’une politique d’importation. Depuis, les mornes sont lessivés par l’érosion. Ci-dessous : les habitants sinistrés se regroupent spontanément en camp, où ils se fabriquent ces sortes de cahutes. Leur objectif est d’attirer l’aide alimentaire en faisant nombre. Ils sont actuellement 1,2 million de sans-abri.

LA DIGNITÉ DES DÉPLACÉS

Ci-dessus : les médecins de l’association Santé, formation, développement (SFD) envoyés par le CCFD à Digo. La petite fille ne veut plus s’alimenter. Sa mère a perdu deux enfants dans le séisme. Ci-dessous : impeccables dans leur uniforme, des collégiens à Aquin, une zone épargnée, mais qui connaît un afflux de déplacés. Plus de 100 nouveaux élèves sont venus grossir les rangs de cet établissement scolaire catholique.

REVIVRE PARMI LES RUINES

Ivrose Séramé, 30 ans, une paysanne des Palmes, a reçu des semences de l’association Concert’action, qui soutient l’agriculture. Sa tante qui vivait avec elle est morte, sa maison a été détruite, mais ce don lui permet d’envisager d’augmenter la taille de son jardin et ses revenus.

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De nos envoyés spéciaux à Haïti

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SEMER ET PRIER

Ci-dessus : aux Palmes, un agriculteur part préparer son champ, en attendant de semer. Dans ce contexte troublé, la plupart des paysans ont déjà dépensé l’argent destiné à l’achat des semences. La FAO redoute une grave crise alimentaire. Ci-dessous : cérémonie de l’Église de Dieu indépendante de la porte étroite, organisée dans le jardin, car le temple a été détruit. Une centaine de personnes ont rejoint les rangs des fidèles depuis le séisme.

Il ne cadre pas avec le paysage. Avec sa casquette plantée sur le côté et sa chaîne en argent sur une chemise ouverte, Jean-Marin Filsaimé a des airs de rappeur newyorkais. Et, forcément, ça détonne à Petit-Boucan, un village perché au sommet de la colline, sur les hauteurs de Gressier, à environ deux heures de route de Port-au-Prince. Le bout du monde. Impossible d’y arriver en voiture : il faut marcher plusieurs kilomètres, à flanc de coteau, pour rejoindre les quelques maisons dispersées du bourg. Ce charpentier de 32 ans a quitté la capitale deux jours après le séisme p o u r r eve n i r a u v i l l a g e d e s e s parents. « Il n’y a plus de travail pour moi, ma maison a été détruite complètement, confie-t-il. Je vais reconstruire ici et tenter de devenir cultivateur. » Avant de pouvoir faire sa première récolte, il est hébergé chez ses parents et compte sur la solidarité de ses amis pour se nourrir.

situation. Ces travailleurs de la capitale qui, d’ordinaire, envoyaient de maigres revenus à leur famille sont devenus des bouches à nour rir. « Après le séisme, les gens sont arrivés en nombre, affamés, déshydratés, sans rien, comme amnésiques. Certains ont même pris parfois une direction au hasard », se souvient le père Gousse Orémil, de Fonhsud, le Fonds haïtien pour le développement du Sud, une ONG d’Aquin, soutenue par le CCFD,

« Il faut éviter l’assistanat. Les Haïtiens doivent être acteurs de leur propre réhabilitation »
à trois heures de route de Port-auPrince. Ici, le séisme n’a pas détruit les bâtiments, mais a profondément bouleversé la vie quotidienne. « Le collège dont je suis le directeur héberge une centaine d’enfants en plus, témoigne le père Gousse, et ce n’est pas fini : chaque jour, je vois dans mon bureau des parents d’élèves qui insistent pour que j’accueille leur enfant. » Quasiment chaque foyer reçoit des déplacés. Pour faire face et soutenir ces familles d’accueil, Fonhsud a d’abord distribué des repas chauds. L’ONG tente aujourd’hui, tant bien que mal, de donner un coup de pouce à ceux qui en ont le plus besoin. Comme à cette famille de pêcheurs, le père, la mère et le fils, qui a logé… 10 per­ sonnes dans les deux pièces d’un baraquement à peine terminé. Mais cela semble dérisoire, tant les besoins sont énormes. À Gressier, où

le tremblement de terre a mis bas la quasi-totalité des maisons, Iteca, une ONG haïtienne de soutien à l’agriculture locale, a distribué 800 tentes dans ce village qui compte 26 000 âmes dans un habitat dispersé. Objectif  : faire en sorte que les habitants ne quittent pas leurs hameaux pour rejoindre les innombrables camps de bric et de broc installés près des routes, comme ceux que l’on peut voir le long de la nationale 2, entre Gressier et Léogâne, au plus près de l’épicentre – des centaines d’abris précaires, fabriqués avec des branches et recouverts de draps. Une façon de devancer les desiderata des ONG internatio­ nales qui, pour des raisons pratiques, organisent des distributions alimentaires dans des camps constitués. « Les Haïtiens n’aiment plus leur mère, ils préfèrent leur tente », nous a ainsi confié, en souriant, une religieuse rencontrée à Aquin, dans le sud du pays. En référence aux milliers de tentes qui ont envahi chaque place de Port-au-Prince, chaque terre-plein de la ville. « Il faut tout faire pour éviter la logique d’assistanat, affirme pourtant Chenet JeanBaptiste, le directeur d’Iteca (Institut de technologie et d’animation). Les Haïtiens doivent être acteurs de leur propre réhabilitation. » Iteca organise ainsi des distributions de kits d’aménagement des tentes et prévoit d’aider les villageois à relancer des activités d’élevage. Mais, pour l’instant, la population vit dans un entredeux inquiétant. Et la faim commence à se faire sentir. Véronique, 34 ans, a ainsi rejoint un petit camp de tentes, où vivent une trentaine de familles, installé à quelques mètres de sa maison. Chaque foyer a mis en commun la nourriture qui lui restait. Mais ils arrivent ces jours-ci au bout de leurs réserves. « C’est le premier jour , sans rien à manger » , témoigne cette commerçante sur le marché de Gressier, qui a perdu toutes ses marchandises, bloquées pendant plusieurs semaines au port de Léogâne après le séisme. La p lupart des personnes rencontrées uu ­

Aux lendemains du tremblement de terre, ils sont ainsi nombreux, comme Jean-Marin Filsaimé, à avoir quitté la capitale pour retour ner dans leur famille, ou se réfugier chez des amis. Selon Ocha, l’Office des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires, au 1er mars, 604 215 personnes, très exactement, avaient quitté Port-au-Prince. 600 000 sur 3  millions d’habitants, soit plus de 1/5 e de sa population. C’est beaucoup. Étrange retournement de

HaÏti, le carême et le CCFD
n La traditionnelle campagne de carême du CCFD n’oublie pas cette année Haïti. Objectif : soutenir l’action des partenaires du CCFDTerre solidaire sur l’île – Concert’action, Fonhsud, Iteca, KNFP – dont nous avons évoqué les actions dans notre reportage et pour lesquels le CCFD a déjà engagé 162 500 € pour des actions d’urgence. Mais aussi d’autres organisations, comme la commission Justice et paix, très active dans le domaine du plaidoyer ou encore Tèt kole, une association de paysans, et Klib Timoun, qui s’occupe des restavecs, les enfants esclaves domestiques. Il reste beaucoup à faire. Vous pouvez faire un don en ligne. http://www.ccfd. asso.fr/urgence-haiti Ou par courrier : CCFD-Terre solidaire, 4, rue Jean-Lantier, 75001 Paris. Tél. : 01 44 82 80 00. l

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uu ont déjà réduit le nombre de leurs repas quotidiens. Certains ont même du mal à se constituer un re pas par jour. Sur la route, ils sont nombreux à nous montrer leur ventre, en disant « Gan gou » , qui signifie « j’ai faim », en créole. Le tremblement de terre a aussi marqué les esprits. Comment repartir après cela ? La moindre des répliques fige, paralyse. Comme lors de cette réunion des ONG haïtiennes sur la reconstruction, organisée dans un jardin. Tout d’un coup, tout le monde s’est tu : le sol a vibré sous les pieds. Il y a eu des regards inquiets, puis des rires nerveux : c’était un engin de terrassement qui travaillait dans la rue. Le séisme a réveillé des douleurs assoupies, déclenché des stress, même dans les villages reculés comme à Digo, à quelques kilomètres de Gressier, une bourgade à une heure de la capitale. Une équipe de bénévoles, médecins de l’association Santé for mation développement (SFD), envoyée par le CCFD, y ont installé une salle de consultation sommaire dans une maison à moitié détruite : un vieux matelas par terre, quelques tables. Ils sont 200 à faire la queue depuis le petit matin. « Il y avait déjà un besoin urgent de soins avant le tremblement de terre, constate Thierry, l’un des médecins. On voit ici en une journée les cas que l’on voit en une semaine en Europe : beaucoup d ’ i n fe c t i o n s a i g u ë s e t , b i e n s û r, des chocs post-traumatiques. » Certains villageois se plaignent ainsi de « grattelles », des démangeaisons sans cause apparente. La plupart

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gouvernement a baissé les droits de douane, cela a provoqué, notamment, la chute du prix du café, explique Séide Ducange, chargé de mission pour Concer t’action. Aux Palmes, les caféiers ont été peu à peu remplacés par des champs de haricots. Une culture qui permet, certes, plusieurs récoltes dans l’année, mais dont les racines ne tiennent pas le sol. » Sans volonté politique, le secteur privé n’a jamais investi l’agriculture. Pas d’usine de transformation, cela veut dire peu de débouchés pour les agriculteurs et zéro emploi. Un phénomène en partie à l’origine de l’exode rural, et, au final, de l’engorgement de Port-au-Prince. « Résultat, poursuit-il, lorsque la capitale s’écroule, c’est l’ensemble du pays qui tombe. » Une absurdité devenue flagrante aujourd’hui. « Le tremblement de terre a éveillé les consciences. Tout ce que les ONG

Les marchandes se réinstallent, permettant une certaine reprise économique.

désignent leur poitrine, appuient dessus, disent se sentir oppressés. Un gaillard musclé, s’approche. Barbu, un peu homme des bois. Des mains et des pieds de travailleur, comme badigeonnés de glaise. Il montre sa poitrine, ses jambes, ses bras : « Le corps fait mal » , dit-il… Depuis quand ? « Depuis le 12 janvier. » Un désarroi qui remplit les églises millénaristes. À Échalotte, un hameau de Gressier, l’Église de Dieu indé­ pendante de la porte étroite, un culte évangélique, a vu gonfler ses rangs depuis le tremblement de terre… Le temple a été détruit, la célébration a donc lieu dans le jardin, à l’ombre des

206 593 € DE LA VIE pour les Scouts
n L’opération menée par La Vie et les Scouts et Guides de France a permis de récolter, 206 593,94 €, provenant des lecteurs de La Vie. Au total, ils ont récolté 402 462 €. 50 000 € ont déjà été engagés pour des actions d’urgence en soutien à l’action des scouts de Haïti. Le reste sera utilisé sans doute pour des projets cofinancés avec d’autres organisations. « Nous sommes en train d’évaluer les besoins partout dans le pays, explique Nicolas Clervil, le commissaire général des scouts de Haïti. Nous recevons beaucoup de doléances – par exemple, des familles de déplacés aimeraient une aide pour pouvoir scolariser leurs enfants. Nous aimerions que ces fonds aident à fixer ces populations, dans les départements. » l

feuilles de bananier. Les chaises ne sont pas assez nombreuses. Alors, les fidèles ont ramassé des morceaux de parpaing, et se sont assis dessus. La prière prend des airs de défouloir. Une femme, les yeux clos, clame « Fais-nous grâce, papa, fais-nous grâce pour pays d’Haïti, protégeznous… » Les mots coulent ou se bousculent. D’autres jaillissent, d’un coup, comme malgré eux. « C’est le com­ mencement des derniers jours, assure Adeline A. Saturne, la pasteure, au look des années 1950, avec sa robe à fleurs et son chapeau de paille. Il y aura d’autres catastrophes, c’est certain. » 13 personnes sont baptisées, ce jour-là, plongées dans l’eau de la rivière du village. Parmi celles-ci, une vieille dame de 74 ans. Ces thèses millénaristes ont des conséquences sur l’envie de repartir, de reconstruire : si la fin est proche, pourquoi continuer ? Pourquoi recultiver ? La relance agricole, c’est pourtant la principale inquiétude des ONG. Dans ce contexte troublé, la plupart des agriculteurs ont déjà dépensé l’argent destiné à l’achat des semences, alors que la période des semis a commencé. Une bombe à retardement s’est déclenchée. Que se passera-t-il au moment des récoltes ? La

« Nous sommes à un moment clé. Le tout est de savoir dans quelle direction le pays va s’engager »
haïtiennes prêchent depuis des années dans le désert est devenu plus audible. La décentralisation, par exemple, n’est plus une option, cela devient la priorité. L’agriculture doit devenir l’élément moteur de celle-ci », analyse Lionel Fleuristin, président de KNFP, le Conseil national de financement populaire, qui développe des mu­ t uelles de solidarité dans les campagnes haïtiennes depuis le début ­ des années 1990. « Nous sommes à un moment clé. Le tout est de savoir dans quelle direction le pays va s’engager . » Le séisme, avec ses 220 000 morts, pourrait ainsi être l’occasion de réparer 200 ans de non-choix et de mauvaises décisions depuis l’indépendance de 1804. Les ONG locales l’ont bien compris. Elles sont ainsi nombreuses à se réunir en plate-forme pour tenter de peser sur la reconstruction du pays, comme, par exemple, celle organisée par les jésuites de Haïti qui se réunit chaque dimanche depuis le 12 janvier. Objectif  : aboutir à un document commun, sorte de programme global pour un Haïti an I . Déjà, des ini­ tiatives ger ment, comme celle de uu

À Digo, avec son volatile, cet enfant possède un trésor.

FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, a d’ores et déjà alerté contre un risque de crise alimentaire grave. Un plan de relance de l’agriculture conçu avec la FAO a d’ailleurs été présenté le 17 mars. Aux Palmes, sur les hauteurs de Petit-Goave, à deux heures de route de Port-au-Prince, Concert’action, une organisation de soutien aux paysans, distribue des semences et a mis en place du Cash for work , sorte de travail collectif rémunéré. Objectif  : injecter un peu d’argent dans les foyers et réparer les conséquences du

séisme. Car le tremblement de terre n’a pas seulement détruit les maisons, il a provoqué des éboulements, creusé des failles dans la montagne, préci­ pitant un phénomène déjà en cours : l’érosion. Le panorama est révélateur : les collines sont à nu, couleur terre. Il y a 40 ans, à peine, elles étaient recouvertes de végétation, de caféiers. Vertes et luxuriantes. Aujourd’hui, les sols ne tiennent plus. Un désastre qui, lui, n’a rien de naturel, mais est le résultat d’années d’abandon de l’agriculture haïtienne au profit des produits d’importation. « En 1986, le ­

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uu R ­ acpaba, une réunion de huit coopératives de producteurs de riz de l’Artibonite, dans le nord du pays, soit 2 000 paysans. Ceux-ci ont conclu un accord avec Unitransfer, une société de transfert d’argent et de nourriture, qui permet notamment à un immigré d’envoyer, de l’étranger, des rations alimentaires à sa famille. Racpaba a négocié pour qu’une partie de ces rations comporte du riz haïtien. Un premier accord a été signé l’année der nière. Depuis le 12 janvier, l’org anisation est en p our parlers pour augmenter sa ­ p ar­ ­ t icipation. Cela paraît évident, c’est révolutionnaire ici. Une autre révolution est sans doute en train de se produire, un changement de regard sur ce pays, longtemps perçu comme maudit. « La première nuit, j’ai dor mi sur un terrain de foot, témoigne Lionel Fleu­ ristin. J’ai vu des gens partager leur eau, leurs couvertures. Je me suis dit que les médias internationaux ne montreraient sûrement pas cela, qu’ils se focaliseraient sur les pillages, les scènes de violence. J’ai eu tort. La catastrophe a été d’une telle ampleur, qu’il était sans doute indécent d’en rajouter. Or, lorsque les gestes de solidarité sont valorisés, cela a un effet d’entraînement, cela crée d’autres modèles, montre d’autres façons de se réaliser. Les valeurs haïtiennes ont été mises en avant, ainsi que la capacité des Haïtiens à se reprendre immédiatement, leur résilience. » Résilient, Jackson Masséna, 34 ans, l’est sans aucun doute. Des ruines de sa maison d’Échalotte, il ne reste plus que quelques tas de graviers. Soigneusement, méthodiquement, il a séparé la ferraille du béton, puis trié les gravats par ordre de grandeur : les petits morceaux, d’un côté, et les moellons, de l’autre. En tout, quatre, cinq monticules qui trônent autour de sa tente, installée sur les fondations de sa maison. Pour la photo, il pose avec l’une des cinq chaises qu’il a récupérées dans les décombres. « J’attends les consignes », dit cet électricien qui a hâte de reprendre le travail. Prêt pour un autre départ. l

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« Haïti, à quoi servent vos dons ? » Le diagnostic des humanitaires
Depuis huit ans, La Vie organise des Rencontres de l’humanitaire qui associent membres des ONG et grand public. Le 9 mars, les débats portaient sur l’aide en faveur de Haïti. Avec Francis Charhon, directeur général de la Fondation de France, François Danel, directeur général d’Action contre la faim, JeanFrançois Riffaud, directeur de la communication et du développement de la Croix-Rouge française, Guy Aurenche, président du CCFD, et Antoine Vaccaro, président du Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie. Extraits des débats.

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rer que l’argent n’est pas le seul aspect du don. Au-delà des sommes versées, il s’agit de montrer une solidarité : « Face à un tel drame, il est extrêmement important de réfléchir à ce que l’on peut donner en terme d’espérance. »

Comment a évolué l’émotion autour de cette catastrophe ?
« Cette crise a consacré le rôle d’Internet, comme informateur et comme collecteur de dons », estime François ­ Danel. Une montée en puissance liée, selon lui, à l’instantanéité. Les médias audiovisuels ne sont pas en reste : « Les dons ont été très forts pendant 15 jours, trois semaines, puis il y a eu un arrêt brutal, qui a suivi la soudaine disparition des images du séisme à la télévision. » Francis Charhon, directeur général de la Fondation de France, qui a recueilli 24,5 millions d’euros, fait le même constat. Pour éviter la confusion sur l’utilisation des fonds à court, moyen et long termes, la Fondation de France a prévenu dès le début de la catastrophe que son aide s’inscrirait dans la durée : « Pour le tsunami, les choses avaient été compliquées, les gens nous demandaient une semaine après avoir donné comment l’argent avait été utilisé. Or , il a fallu cinq ans pour mener à bien tous les projets ». « La nouveauté depuis le tsunami, avance Jean-François Riffaud, est que les donateurs ont compris qu’une partie des dons devait être consacrée au moyen et au long terme. Ils savent qu’ils ne donnent pas pour l’urgence, même si c’est l’urgence qui les fait donner . » Concernant l’utilisation des dons, François Danel rapporte qu’elle est soumise à de nombreux contrôles : Cour des comptes, comité de la Charte, financeurs institutionnels, Assemblée nationale. Les ONG ont elles-mêmes développé des systèmes d’audit internes pour s’autocontrôler. « Vous pouvez nous faire confiance ! », plaide-t-il.

Comment analyser la générosité des Français concernant Haïti ?
Pour Jean-François Riffaud, de la Croix-Rouge française (13 millions d’euros recueillis auprès de 120 000 donateurs), avec une soixantaine de millions d’euros collectés auprès des Français, la générosité « s’est relativement peu exprimée en France », malgré une forte médiatisation. Antoine Vaccaro, président du Cerphi, apporte un bémol à cette interprétation. Il y a une différence entre le tsunami de 2004 (330 millions collectés) et le tremblement de terre en Haïti. Visuellement, à la télévision, le raz de marée a eu plus d’impact. Les images de la vague, des corps dans l’eau ont plus marqué les esprits. En ce sens, pour un tremblement de terre, « 60 millions d’euros, c’est un record » . Pour le directeur général d’Action contre la faim, François Danel, dont l’ONG a récolté 5,5 millions d’euros, l’émotion a été effectivement moins forte que lors de la catastrophe du Sud-Est asiatique. Deux raisons à cela : moins d’Occidentaux ont été concernés, la crise économique et financière a joué un rôle de frein. Quant à Guy Aurenche, président du Comité catholique contre la faim et pour le développement, qui a levé 1,2 million d’euros, il faut considé-

À Solon, à 1 heure de route des Cayes, dans le sud du pays, les déplacés de Port-au-Prince ont vécu un nouveau traumatisme, ce 27 février, des inondations ! L’eau est montée jusqu’à 1 mètre et ils ont une fois encore tout perdu…

Comment se passe la coordination de l’aide sur place ?
Jean-François Riffaud estime inévitable que la cohue domine au moment d’une catastrophe. Mais des leçons ont été tirées depuis le tsunami. Pour s’organiser efficacement, l’Onu, qui a la charge de la coordination, a mis en place un système de clusters : un mot anglais qui désigne des groupes thématiques d’ONG qui se chargent de répartir l’aide, d’où qu’elle vienne. Ils font office d’administration. Il y a, par exemple, un cluster sur l’eau, un autre sur la santé, etc. L’Onu a ainsi attribué la direction du ­ cluster abri à la Croix-Rouge. François Danel voit dans l’instauration de cette organisation la preuve que les ONG ont vraiment appris du tsunami, car ce fonctionnement a déjà porté ses fruits. Il assure que les grandes organisations ont l’habitude de travailler ensemble, d’une crise à l’autre. Autant d’éléments qui rendent le système beaucoup plus ef ficace qu’aupa­ ravant. Malgré tout, dans un pays

très déstructuré, le manque d’une administration centrale qui identifie la pertinence de tous les acteurs se fait sentir, selon Francis Charhon, qui ajoute : « On n’a pas envie de se retrouver avec des gens qui font de l’exportation illicite d’enfants. »

Quelle est la place de la société civile haïtienne dans la reconstruction ?
C’est une question primordiale pour Jean-François Riffaud, car les ONG savent qu’à un moment il va falloir passer le relais. Or, souligne-t-il, l’État haïtien a pratiquement disparu. Francis Charhon voit un progrès dans le fait que les responsables haïtiens commencent à intég rer les clusters. Pour Guy Aurenche, les donateurs ne doivent pas être choqués qu’une partie de l’argent aille à la société civile : « Il faut souhaiter que ces Haïtiens choisissent de devenir des acteurs politiques. En leur donnant de l’argent, nous les aidons à être des facteurs de transformation poli­ tique. » Le maître mot, conclut Jean-

François Riffaud, c’est la formation. C’est elle qui garantira aux ONG qu’elles pourront se retirer en sachant que leurs installations seront bien pérennisées. Autre point important : « Appuyer la société civile, c’est souligner le fait que les humanitaires ne se comportent pas comme des colons ou comme des personnes qui veulent imposer une vision du monde. »

Quelles sont aujourd’hui les difficultés ?
Francis Charhon s’étend sur l’obligation de faire des choix, une contrainte que connaissent toutes les organisations. La Fondation de France a décidé d’agir hors Port-au-Prince, où se trouvent les zones les plus délaissées. Jean-François Riffaud revient, quant à lui, sur la difficulté de trouver les réponses les mieux adaptées. Des choix en urgence dont la logique n’est peut-être pas toujours perçue, mais où il faut faire confiance au professionnalisme des ONG. l
propos recueillis par Baptiste Charbonnel

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