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Haïti Neuf mois après le séisme, le relèvement du pays piétine. En cause, le retard de l’aide promise par les États et le manque de fonds.

où est l’argent
de la reconstruction ?
14 milliards de dollars promis par la communauté internationale. Beaucoup d’émotion, d’empathie. Et puis... rien ou pas grand-chose. Neuf  mois après le séisme du 12 janvier, Port-au-Prince, la capitale, semble toujours figée sous les gravats, selon les témoins que nous avons interrogés. Surtout, une épidémie de choléra menace de se propager dans tout le pays. Apparue dans la semaine du 18 octobre, dans la région de l’Artibonite, au nord de Port-au-Prince, la

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­ ommages est évalué à 7,9 milliards de d dollars. Du jamais vu. « Au mois de juin, se souvient François Soulage, il n’y avait pas une grue en action. J’ai vu deux bulldozers en panne au bord de la route, avec chacun un pneu crevé... » Pourtant, sur le papier, la reconstruction semblait en marche. Lors de la conférence internationale de New York, en mars dernier, le gouvernement haïtien a présenté un plan d’action pour le relèvement et le développement du pays. Une soixantaine de pages énumérant les grandes directions de la reconstruction. Un programme très ambitieux qui prévoit la construction de 600 km de routes asphaltées, et même la création de deux aéroports internationaux supplémentaires... Objectif principal : la décentralisation du pays. Des années d’exode rural ont engorgé Por tau-Prince. Résultat : quand la capitale s’écroule, c’est tout le pays qui s’effondre. Quelques semaines après ­

Très frileux au début, les pays donateurs commencent seulement à passer à la caisse
maladie a fait, selon un dernier bilan, 259 morts et 3 334 cas avérés (voir encadré page 32). Dernier épisode d’une tragédie annoncée. Car, dès les lendemains du drame, le temps s’est comme arrêté sur la perle noire des Antilles. « Au siège, à Paris, nous parlions d’urgence absolue, confie François Soulage, le président du Secours catholique, qui s’est rendu sur l’île en juin pour une mission d’observation. Et pourtant j’avais le sentiment que ça ne bougeait pas beaucoup là-bas, je voulais comprendre pourquoi ça bloquait. » Sur place, il tombe des nues : « J’ai vu les Haïtiens déblayer eux-­ mêmes avec des pelles et des pioches. La vie a repris, mais les gens sont comme des mouches dans un bocal. Ils ne se sont pas arrêtés de bouger , mais ils tournent en rond. » Les dégâts sont, certes, colossaux : 208 000 résidences endommagées, 105 000 détruites. Le montant des

le séisme, les Haïtiens parlaient volontiers de « refondation ». Refonder la perle noire des Antilles, soit tourner la page de plus de 200 ans de mauvaise gouvernance... « En terme de reconstruction, il y a un précédent : l’Europe et le plan Marshall, affirme Thomas Dichter, auteur d’un livre sur l’échec de l’aide au développement, Despite Good Intentions (Malgré les bonnes intentions), publié uniquement aux États-Unis. Pour que ça marche, les éléments de la formule sont connus : il faut un bon leadership et une capacité de programmation : comme une campagne militaire menée tambour battant. » C’est justement le leadership qui pêche. Au centre des critiques : la Commission intérimaire pour la reconstruction en Haïti, la CIRH. Codirigée par Bill Clinton et le Premier ministre haïtien, Jean-Max Bellerive, cette instance est chargée de piloter l’exécutif pendant les 18 mois que doit durer l’état d’urgence. Seul le président Préval garde un droit de veto sur ses décisions. Mais la CIRH brille par sa lenteur. Elle ne s’est réunie que trois fois depuis le 12 janvier. Son démarrage a été particulièrement laborieux. Michèle Striffler, députée européenne et rapporteuse du Parlement européen sur les affaires humanitaires, qui a passé quelques jours sur place en juin, ne cachait pas son exaspération en août dernier : « Ils en sont encore à discuter du règlement intérieur , et la présence de Bill Clinton ne change rien. »

Port-au-Prince aujourd’hui… Quelques semaines après le séisme, les Haïtiens en appelaient à une « refondation » du pays.

Ce que fait la France
n 326 millions d’euros, le montant total de l’aide de la France pour la reconstruction de Haïti. La moitié de cette somme a été dépensée ou engagée, selon le Quai d’Orsay. Cela comprend notamment : n 56 millions d’euros d’annulation de la dette. n 65 millions d’euros de participation à l’effort européen. n 24 millions d’euros de dépenses liées à l’urgence.

À sa décharge, la CIRH manque de fonds : 30 % seulement des 14 milliards de dollars promis lui sont parvenus. Très frileux au début, les pays donateurs commencent seulem e n t à p a s s e r à l a c a i s s e. P a r méfiance sans doute : difficile de se fier à un État considéré parmi les plus corrompus du monde et que le séisme a considérablement affaibli. La crise économique a aussi eu raison de la générosité de cer tains

pays. Mais ce ne sont pas les seules causes. « Les pays donateurs veulent être certains que leurs entreprises phares obtiendront des marchés lors de la reconstruction. Et tant que cela n’est pas certain, ils n’envoient pas l’argent, affirme François Soulage. Après l’émotion des premières semaines, c’est le retour du “ business as usual”. » « C’est surtout vrai pour le Canada, pour les États-Unis et pour la R ­ épublique dominicaine, précise

Christophe Wargny, historien spécialiste de Haïti et auteur de Haïti n’existe pas (éditions Autrement). Le voisin dominicain, qui exploite sans vergogne les travailleurs haïtiens, se verrait bien en parrain de la reconstruction, au profit des entreprises du bâtiment dominicaines. » La composition et le fonctionnement de la CIRH posent également problème : « Les Haïtiens ne sont pas maîtres de leur avenir, écrit ainsi uu

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Ramon Espinosa/AP/SIPA

La Vie - 28 octobre 2010

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Un précédent : l’Irak
n En 2003, au lendemain de l’invasion de l’Irak par les troupes américaines, les pays donateurs avaient rassemblé pas moins de 75 milliards de dollars pour la reconstruction du pays, dont 38 provenant des États-Unis, soit sept fois plus que pour Haïti. Sauf que l’argent n’est pas allé chez les acteurs principaux de l’économie irakienne mais dans les poches des multinationales américaines, comme le géant du bâtiment Halliburton, qui a signé des contrats mirobolants. Et tout comme les Haïtiens, les Irakiens ont été pratiquement exclus de l’élaboration du plan de reconstruction. ●

des fonds est important, ironise Christophe Wargny, le gouvernement haïtien n’a pas intérêt à ce que la société civile haïtienne soit aux premières loges. » Quitte à répéter encore et toujours les mêmes erreurs. Car certains précédents font peur, en matière de reconstruction, comme pour l’Irak (voir encadré ci-contre). Naomi Klein, l’essayiste, icône de l’alter mondialisation, et auteure d’un essai intitulé la Stratégie du choc, avait mis en garde les Haïtiens dès le 14 janvier : « Les populations dans une telle situation de désespoir acceptent n’importe quel type d’aide et ne sont pas dans la position de pouvoir négocier les termes de cet échange », affirmait-elle alors. La multinationale de l’ag roalimentaire Monsanto a ainsi promis en juin aux paysans haïtiens un don de 475 tonnes de semences hybrides. Un cadeau empoisonné puisque seulement la première génération de ces semences est fertile. Surtout, elles imposent une utilisation d’herbicides et d’engrais supérieure à celle nécessaire pour les semences traditionnelles... Sur l’île, le fatalisme semble l’emporter quelques semaines avant l’élection présidentielle du 28 novembre. Mais certains mettent en garde contre l’exaspération de la jeunesse. « La déception est grande et l’impatience aussi... », prévient ainsi Chenet Jean-Baptiste d’Iteca. On est loin désormais de l’élan né après la tragédie. Lorsque, sur les décombres, les Haïtiens imaginaient des lendemains meilleurs. « Le tremblement de terre a éveillé les consciences, analysait à l’époque Lionel Fleuristin, président de KNFP, le Conseil national de financement populaire, qui développe des mutuelles de solidarité dans les campagnes. Tout ce que les ONG haïtiennes prêchent depuis des années dans le désert est devenu plus audible. Nous sommes à un moment clé. Le tout est de savoir dans quelle direction le pays va s’engager. » Neuf  mois après le cataclysme, il semble que la voie prise ne soit pas celle espérée. ●
anne guion

Un homme atteint par le choléra, à Robine. La maladie touche déjà plus de 3 000 personnes et a causé 250 décès.

« Seule une personne représente les ONG haïtiennes au sein de la CIRH, s’insurge ainsi Chenet Jean-Baptiste, le directeur d’Iteca, une ONG locale de soutien aux agriculteurs, financée en partie par le CCFD. Elle n’a pas été élue démocratiquement par les membres de la société civile. Et surtout, elle n’a pas le droit de vote ! La paysannerie, qui compte 60 % de la population active, n’est même pas représentée ! » Pourtant l’île est riche de nombreuses ONG très actives, notamment dans le domaine agricole. Rassemblées en collectifs, comme la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (Papda), ces organisations ont une connaissance précise du terrain. Papda a

Et maintenant le choléra
Toutes les structures de santé du pays sont mobilisées pour faire face à l’épidémie de choléra qui avait fait, mardi 26 octobre, plus de 3 000 malades et 250 morts. « C’est un nouveau malheur qui frappe le pays, qui n’avait jamais connu cette maladie dans le passé », a déclaré le ministre haïtien de la Santé, Alex Larsen. La maladie a été localisée dans le département de l’Artibonite, dans le nord du pays. Une région qui a connu un afflux de réfugiés après le séisme du 12 janvier et où les ONG sont moins présentes qu’à Portau-Prince. « Les gens vivent les uns sur les autres dans des conditions difficiles depuis qu’ils ont quitté la capitale pour se réfugier dans les

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campagnes, ce n’est pas étonnant que la maladie se propage », témoigne Anne Cassiot, de l’ONG Aide et action, qui rentre de Haïti. Les médecins ont isolé la souche O1 du choléra, la plus contagieuse selon l’Organisation mondiale de la santé. La maladie se transmet par l’eau de boisson ou des aliments souillés par des matières fécales. Elle entraîne des diarrhées brutales et très abondantes qui occasionnent une déperdition importante de liquides. Un malade peut perdre 10 % de son poids en quatre heures et il faut alors le réhydrater d’urgence. Mardi, l’épidémie semblait marquer le pas, mais les organisations humanitaires se préparent à

affronter une propagation de la maladie dans tout le pays. « Nous devons nous préparer à une grave épidémie, même si nous espérons qu’elle ne se produira pas », a déclaré à l’agence Reuters Nigel Fisher, coordinateur des missions humanitaires de l’Onu en Haïti. « Nous avons augmenté le taux de chlore dans l’eau distribuée et renforcé les équipes de sensibilisation à l’hygiène, explique de son côté Pierre Tripon, chef de mission d’Action contre la faim, sur place en Haïti. Nous faisons face à une méconnaissance de la maladie car il n’y avait pas eu d’épidémie de choléra depuis un siècle. » ●
Claire Legros

uu l’économiste Daniel Altman, dans une tribune du blog Aidwatch, un site américain d’analyse des problématiques du développement. C’est la CIRH qui décide des priorités de la nation. Or, les étrangers y ont davantage de poids que les Haïtiens dans le processus de décision. » En tout, 10 voix sur 13 y sont ainsi réservées aux pays donateurs dont 9 aux États et aux institutions internationales qui ont donné plus de 100 millions de dollars. Soit le Canada, le Brésil, l’Union européenne, la France, les États-Unis, le Venezuela, la Banque interaméricaine de développement (BID), les Nations unies et la Banque mondiale. Ou comment donner le pouvoir aux puissances étrangères – tout en mettant hors circuit les ONG locales et la société civile.

Ramon Espinosa/AP/SIPA

« Pour que les choses avancent dans ce pays, il faudrait renforcer les contre-pouvoirs »
d’ailleurs dénoncé dans un communiqué « l’impasse de la CIRH » responsable, selon elle, « des funérailles officielles des institutions étatiques ». « Il n’y a pourtant qu’un seul moyen pour que les choses avancent dans ce pays : il faut renforcer les contre-pouvoirs, la société civile. Mais comme en Haïti le pourcentage d’évaporation

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