L’expression de la causation en français et en arabe : Une comparaison à la lumière de la linguistique cognitive

Abdeljabbar Ben Gharbia Université Sorbonne Nouvelle Paris 3

0.

Introduction

Ce travail s’inscrit dans le cadre des recherches en linguistique cognitive, et plus spécifiquement dans le courant représenté par la grammaire cognitive de Ronald Langacker. Il s’intéresse, comme la plupart de nos travaux, à la valeur sémantique des formes et des structures linguistiques. Deux hypothèses de base fondent ce type d’approche. La première consiste à penser que la structure de surface reflète une organisation sémantique et cognitive spécifique. La seconde consiste à considérer que les différentes formes et structures n’ont de pertinence qu’en tant que manifestation de différences conceptuelles et sémantiques. La question particulière qui va nous préoccuper dans ce travail est celle de l’expression de la causation en français et en arabe, les types d’organisation sémantique et les différents procédés de construction que chacune des deux langues sollicite. Nous commencerons par présenter un certain nombre de notions préliminaires ayant trait à ce que nous entendons par des termes tels que proposition finie, proposition complément, disposition sémantique en couches et degré d’intégration de l’événement subordonné, avant d’examiner les procédés que la langue française met en œuvre, puis les moyens que la langue arabe sollicite, pour exprimer les différentes nuances de la factitivité et de la causation. L’examen des moyens consacrés à l’expression de la causation en arabe nous conduira à nous attarder sur deux points particuliers : l’existence dans cette langue d’une causation factitive faible, et le caractère polysémique des moyens qu’elle met en œuvre dans l’expression de cette notion.

1.

La conceptualisation des phrases complexes

1.1.

Quelques notions indispensables

La valeur prototypique d'une proposition indépendante (dont le verbe est au mode indicatif) est de décrire un événement singulier et indépendant (Givón, 1980 et 1990; Haiman, 1985)1. En revanche, une proposition subordonnée décrit un événement vu et conçu comme conceptuellement dépendant de celui de la principale. Il est visionné par rapport au processus mis en profil dans la principale2. Une proposition complément élabore le site du verbe de la principale, c’est-à-dire son deuxième participant (Achard, 1998: 28). Elle est conceptuellement subordonnée en ce sens que son profil est supplanté par celui de la principale (Langacker, 1991: 439-442). Les constructions compléments peuvent être réalisées syntaxiquement de différentes manières. En français, par exemple, elles peuvent être encodées par un infinitif, par un infinitif précédé de l’une des deux prépositions de ou à, ou par des propositions qui ressemblent beaucoup plus à des phrases indépendantes (Que + P avec un verbe à l’indicatif ou au subjonctif). Ces différentes réalisations illustrent des degrés différents de dépendance par rapport au verbe principal.

1.2.

La disposition sémantique en couches d'une proposition finie

Un processus ne peut être considéré comme une proposition finie que si les quatre opérations sémantiques fondamentales (R(Q(I(T)))) lui ont été appliquées dans l’ordre, c’està-dire de la couche la plus à l’intérieur (T) de la structure, jusqu’à la couche finale la plus extérieure (R) (Langacker, 1991: 33, 51-141 ; Langacker, 2009: 148-184, 226-245 ; Achard, 1998: 48-51).

1 2


Voir
Givón,
1980
et
1984-1990;

Haiman,
1985.
 Il
 existe,
 cependant,
 au
 moins
 un
 cas
 où
 la
 subordination
 syntaxique
 ne
 correspond
 pas
 à
 une
 subordination
 conceptuelle,
comme
dans
la
phrase
Le
soir
tombait
quand
l’orage
a
éclaté,
où
l’événement
principal
est
l’orage.

2

L’opération T (pour spécification de Type) désigne l’ensemble des informations conceptuelles associées à l’entité concernée. I (pour Instanciation) est une opération qui permet de situer les informations conceptuelles dans un espace autre que l’espace des types, et de distinguer entre les différentes instances appartenant à la catégorie. L’opération Q est une opération de quantification qui réunit toutes les informations aspectuelles du verbe. Enfin, l’opération R (pour Repérage) est la dernière opération et permet de relier le processus à la situation et aux participants à l’acte du discours. Un processus ne peut être quantifié que s’il est déjà instancié. La construction jouer du piano, par exemple, dans la phrase Marie sait jouer du piano représente un type de processus. La phrase met en profil la réalisation possible par Marie d’une quelconque instance de ce type de processus. Cependant, le type n’est pas instancié parce que la construction ne met pas en profil un épisode concret, réel du processus en question. Par conséquent, il ne peut pas être quantifié3 (?? Marie sait avoir joué du piano). 4 Les prédications5 de repérage présupposent qu’une instance ait été établie et donnent des informations concernant sa relation avec les participants à l’acte du discours, notamment le locuteur et l’allocutaire. Pour les verbes, les prédications de repérage incluent les marqueurs de personne, en plus des marqueurs de temps, d’aspect et de modalité qui lient directement l’événement mis en profil à la situation du discours. Ces prédications établissent une relation entre le ou le(s) participant(s) à un événement et la situation du discours. Donc nous pouvons avoir l’infinitif pour un type de processus, et à l’autre extrémité l’indicatif qui représente l’élaboration la plus complète d’un processus, i.e. une instance repérée d’un processus. La reconnaissance de la prédication de la personne est importante parce qu’elle permet de distinguer entre l’infinitif d’un côté, et l’indicatif et le subjonctif de l’autre. L’indicatif considère la scène par rapport à la réalité, tandis que le subjonctif est concerné par la
3

La
 quantification
 verbale
 illustre
 essentiellement
 le
 côté
 aspectuel
 du
 processus,
 alors
 que
 la
 fonction
 de
 la
 temporalité
 est
 de
 situer
 le
 processus
 par
 rapport
 au
 temps
 de
 l’acte
 énonciatif.
 Par
 ailleurs,
 le
 rapport
 entre
 la
 quantification
 et
 la
 temporalité
 demande
 une
 clarification,
 voire
 une
 étude
 plus
 approfondie.

 (Voir
 à
 ce
 propos
 Gosselin,1996). 4 
 Notons
 que
 cette
 phrase
 peut
 être
 considérée
 comme
 une
 phrase
 naturelle
 dans
 le
 cas
 où
 elle
 serait
 une
 paraphrase
 de
 la
 phrase
 Marie
 sait
 qu’elle
 a
 joué
 du
 piano
 si
 Marie
 a,
 par
 exemple,
 des
 trous
 de
 mémoire,
 et 
 qu’il
ne
lui
reste
que
quelques
souvenirs
de
cet
épisode.
 5 
 L’emploi
 du
 terme
 prédication
 pour
 désigner
 une
 unité
 sémantique
 peut
 paraître
 bizarre
 à
 certains
 chercheurs
 qui
 sont
 habitués
 à
 l’emploi
 de
 ce
 terme
 dans
 son
 acception
 logique,
 pour
 désigner
 l’opération
 qui
 permet
 de
 constituer
 une
 proposition
 (voir
 à
 titre
 d’exemple
 J.
 François,
 2003).
 Cependant,
 nous
 estimons
 qu’un
 terme
 ne 
 peut
avoir
de
valeur
qu’à
l’intérieur
du
cadre
théorique
dans
lequel
il
est
employé.



3

localisation du processus complément dans un espace mental plus restreint, tel que l’espace subjectif du locuteur ou celui du sujet du verbe6 (cf. Fauconnier, 1985).

1.3. L’intégration de l’événement

Les propositions compléments sont dépendantes du verbe principal, mais ne représentent pas toutes le même degré de dépendance. Certains cognitivistes pensent qu’il y a une corrélation forte entre le niveau d’élaboration sémantique des propositions compléments, encodées par telle ou telle autre forme spécifique de complément, et le degré de leur dépendance vis-à-vis de l’événement principal. Plus une proposition ressemble à une proposition indépendante, plus elle est sémantiquement élaborée (Givón, 1980: 337, 1990: 515; Achard, 1998: 51-56). L’analyse des différentes réalisations des compléments propositionnels revient à étudier la dynamique conceptuelle de l’intégration de l’événement, i.e. des éléments qui déterminent le degré de dépendance ou d’indépendance du complément. Comme l’indépendance conceptuelle d’un événement subordonné est reflétée par la forme du complément, elle peut être évaluée. Les paramètres qui permettent d’évaluer le degré d’indépendance de l’événement subordonné par rapport à l’événement principal sont répertoriés dans Givón (1980: 338), et peuvent être résumés dans les points suivans :

1. Dans quelle mesure les marquages du sujet (agent, topic) de la proposition enchâssée reflètent-t-ils les marquages du sujet d’une phrase indépendante, ou d’une proposition principale ? 2. Jusqu’à quel degré le marquage du temps, de l’aspect et de la modalité du verbe dans une phrase indépendante est-il préservé dans la proposition enchâssée ? 3. Jusqu’à quel degré le verbe de la subordonnée forme-t-il un prédicat complexe avec le verbe de la principale ?

6

Jacques François a attiré notre attention sur le fait que cette caractérisation suppose qu’il y ait un choix entre les deux modes. Dans le cas contraire, nous pouvons faire un raisonnement historique, mais, en synchronie, la présence d’un indicatif ou d’un subjonctif ne donne pas lieu à une commutation, et est donc interprétable.

4

Dans la phrase Marie sait que Jean est parti, par exemple, le verbe subordonné est un item lexical à part et a toutes les marques réalisables d’un verbe indépendant. Son agent est au nominatif comme doit l’être tout sujet d’une phrase indépendante. Ainsi le départ de Jean est encodé comme une proposition à l’indicatif et construit avec le maximum d’indépendance que sa position de complément autorise. En revanche, dans la phrase causative Marie a fait partir Jean, le verbe subordonné est à l’infinitif, et n’a donc pas les marquages d’un verbe indépendant, et son agent est à l’accusatif 7. L’événement du départ de Jean est plus dépendant dans cette phrase qu’il ne l’était dans la phrase Marie sait que Jean est parti.

Nous pouvons, en conséquence, affirmer que l’indépendance de l’événement subordonné par rapport à l’événement principal, ainsi que les considérations relatives au sens des constructions compléments sont très importantes pour comprendre la complémentation. Cependant, deux questions restent posées :

1. Pourquoi les compléments de certains verbes ont une construction plus indépendante que ceux d’autres verbes ? 2. Lorsque le même verbe peut être suivi d’un infinitif ou d’une construction "Que + P", qu’est-ce qui motive le choix de l’une ou l’autre de ces deux constructions ?

La structure sémantique du verbe principal peut être en rapport avec la forme du complément. Givón (1980, 1990) considère que la forme du complément est une conséquence de la force de liage (binding force) du verbe principal, ou dit autrement, une conséquence de l’influence exercée par le trajecteur de la proposition principale sur son premier site8 représenté par la scène complément. Il y aurait, selon lui, une échelle de liage en haut de laquelle il y aurait les verbes de manipulation comme faire et forcer, et, en bas de laquelle se situeraient les verbes cognitifs tels que savoir. La hiérarchie de liage proposée par Givón met les verbes implicatifs manipulatifs (tels que faire, causer, etc.) au sommet de l’échelle, suivis
7


Le
 test
 de
 cliticisation
 le
 montre,
 car
 nous
 pouvons
 dire
 seulement
 Marie
 l'a
 fait
 partir.
 Nous
 disons
 cela,
 tout
 en
 étant
 conscient
 du
 fait
 que
 la notion d’accusatif en français rappelle la Grammaire de Port-Royal, et que nous ne savons pas si la notion renvoie à un marquage morphosyntaxique déterminé.
 8 En grammaire cognitive, le terme trajecteur désigne le premier participant de la relation, qui correspond au sujet du verbe dans une proposition verbale, et le terme premier site au complément d’objet du verbe. 5

des verbes non implicatifs mais encodant une émotion croissante (comme dire, demander) au milieu de l’échelle. Les verbes cognitifs encodant l’émotion (comme regretter) occupent une position plus basse dans l’échelle, et enfin les verbes cognitifs non émotionnels (tel que savoir) se trouvent en bas de l’échelle. La structure syntaxique de la proposition complément est par conséquent largement prédictible à partir de la position du verbe principal dans l’échelle du liage. La force de liage d’un verbe est liée au degré auquel la forme syntaxique de son complément est proche de celle d’une proposition indépendante. Plus le verbe est situé haut dans l’échelle, moins son complément tend à être encodé syntaxiquement comme une proposition indépendante. Les verbes implicatifs du français, situés au sommet de l’échelle, ne peuvent donc pas être suivis par un complément propositionnel dont le verbe est conjugué à un mode fini.9

2.

Les constructions de causation en français

2.1.

VpViO et VpOVi : différentes organisations de la même base10

Avec les verbes causatifs, nous nous trouvons en français devant deux réalisations syntaxiques possibles pour le complément : la structure VpViO, avec le verbe principal suivi du verbe subordonné à l’infinitif, et la structure VpOVi, avec le verbe principal suivi de l’agent du processus subordonné, puis du verbe subordonné à l’infinitif. Chacune de ces deux constructions reflète une organisation spécifique de la scène.

[1] a/ Marie a fait pleurer Jean. (VpViO) b/ * Marie a fait Jean pleurer. (VPOVi) [2] a/ Marie a laissé pleurer Jean. (VpViO) b/ Marie a laissé Jean pleurer. (VpOVi)
9

Il serait cependant intéressant de comparer des phrases comme Cela fait rire tous les invités (Vi + O) et Cela a fait que tous les invités ont ri (V que P). Une autre comparaison pourrait être intéressante entre l’emploi factitif d’un verbe réversible en construction intransitive et son emploi causatif (X fait cuire Y) / (X cuit Y). Peut-on dire que le degré de « manipulation » est supérieur dans la construction causative ? 10 L’indice p pour principal, et l’indice i pour infinitif.


6

[3] a/ *Marie a forcé à venir Jean. (VpViO) b/ Marie a forcé Jean à venir. (VpOVi)

Avec le verbe faire, seule la structure (VpViO) est possible, alors que le verbe forcer n’accepte que la structure (VpOVi). En revanche, le verbe laisser11 admet aussi bien la structure (VpViO) que la structure (VpOVi). Et comme l’analyse présentée ici retient l’hypothèse que la forme de surface reflète une organisation cognitive spécifique, et que les différences syntaxiques sont la manifestation de différences conceptuelles, nous devons essayer de voir en quoi les sens des deux constructions sont différents.

Les structures (VpViO) et (VpOVi) permettent d’organiser de deux manières différentes une même base conceptuelle. Dans le cas de la causation, le verbe principal met en profil la relation existant entre son trajecteur (l’initiateur ou l’instigateur) et une situation dans le monde, utilisée par défaut comme espace mental. La situation inclut un processus subordonné, i.e. le processus provoqué, et les participants à ce processus. Les verbes de causation12 faire et forcer mettent en profil le fait que le sujet de la principale soit l’instigateur du processus complément. Le verbe laisser, même s’il est considéré comme un verbe de causation, est proche des verbes de perception en ce que son sujet fonctionne comme un agent potentiel, mais non effectif, car il peut intervenir dans la réalisation du processus subordonné mais préfère ne pas le faire.13 Un processus dans le monde, impliquant quelques participants et provoqué par le sujet de la principale, représente la base sur laquelle opèrent les deux structures (VpViO) et (VpOVi), en organisant la base en question de deux manières différentes.

11 12


Tout
comme
les
verbes
de
perception
du
type
regarder,
voir,
entendre,
écouter,
etc.




La
différence
 entre
causation
 et
perception
semble
 être
due
 à
la
responsabilité
du
sujet
de
 la
principale
 envers
 la
scène
complément.
Les
verbes
de
perception 
ne
mettent
en 
profil
que
le
contact
perceptuel
entre
leur 
sujet
et
la 
 scène
complément.
 13 
 J.
 François
 a
 attiré
 notre
 attention 
 sur
 une
 discussion
 intéressante
 qui
 est
 déjà
 un
 peu
 ancienne
:
 en 
 1988,
 Talmy
 écrit
 «
Force
 dynamics
 in
 language
 and
 cognition
»
 où
 il
 traite
 entre
 autre
 de
 l’agentivité
 faible
 qui
 consiste
 à
 ne
 pas
 empêcher
 un
 processus
 qui
 s’exprime
 par
 to
 let
 en
 anglais.
 Il
 se
 situe
 dans
 un
 cadre
 de
 sémantique
 cognitive.
 En
 1990,
 Ray
 Jackendoff
 (Semantic
 structures)
 reprend
 à
 son
 compte
 l’analyse
 de
 Talmy,
 mais
 la
reformule
dans
un
cadre
non
plus
imagé
 mais
formel
avec
une
 échelle
d’agentivité
 causale.
 Lorsqu’il
y
a 
 agentivité
 causale
 forte,
 cela
 semble
 correspondre
 de
 près
 à
 la
 notion
 de
 «
transitivité
 sémantique
»
 de
 J.-P.
 Desclés.


7

Nous devons garder présents à l’esprit les deux aspects de la complémentation verbale signalés par Givón (1980: 337, 1990: 515) : le fait que la réalisation syntaxique d’un complément peut être déterminée par la relation conceptuelle qui le lie au verbe de la principale, aussi bien que le fait que le marquage de la subordonnée est en corrélation avec le degré auquel l’événement encodé dans cette proposition ressemble à l’encodage d’un événement indépendant.

2.2. Organisation et structure d’événement

Le pronom clitique prend place devant le verbe dont il dépend. Le test de cliticisation14 montre que (VpViO) est une structure mono-propositionnelle, et que (VpOVi) est une structure bi-propositionnelle :

[4]a/ Je fais venir Jean.  Je le fais venir.  * Je fais le venir. b/ J’ai fait faire le travail à Paul.  Je le lui ai fait faire. [5] Il laisse Paul manger la pomme.  Il le laisse la manger.  * Il le la laisse manger15. [6] Il force Jean à manger la pomme.  Il le force à la manger.  * Il le la force à manger.

La valeur schématique d’une proposition est de présenter un seul événement indépendant, avec le verbe de cette proposition mettant en profil l’événement en question (Givón, 1980, 1990; Haiman, 1980; Langacker, 1991). La construction mono-propositionnelle (VpViO) organise la scène comme un seul événement, tandis que la construction bi-propositionnelle (VpOVi) l’organise comme étant constituée de deux événements. Les deux constructions représentent différents degrés d’indépendance ( cf. Givón et ses critères).

14

Le test de la négation démontre la même chose. En effet, la négation doit porter sur tout le prédicat complexe dans (Je ne fais pas venir Jean), mais ne peut pas porter seulement sur le processus enchâssé (*Je fais ne pas venir Jean). 15 On
peut
rencontrer,
peut-être
par
un
effet
d’analogie,
avec
faire
des
emplois
comme
Il la lui laisse manger.

8

-

Avec (VpViO), le processus subordonné est totalement intégré dans le processus principal pour former en quelque sorte un verbe complexe, son trajecteur est le premier argument du verbe complexe, et la construction, dans sa totalité, représente un seul événement.

-

Avec (VpOVi), le processus subordonné est visionné comme un événement indépendant : [VpO], i.e. le verbe principal, suivi par le trajecteur de l’infinitif, représente l’événement principal, et [Vi], i.e. le processus subordonné, représente un autre événement.16

2.3.

Le verbe principal et les structures compléments

La saillance initiale d’une entité dans une scène complément est déterminée par une interaction subtile entre le sens du verbe principal, la nature du processus subordonnée et les propriétés du participant principal à ce processus. Pour comprendre la distribution (VpViO) et (VpOVi) avec les verbes causatifs, il faut explorer les conditions qui font que le trajecteur de l’infinitif soit initialement saillant. Dans (VpOVi), le participant à la scène complément est la figure la plus saillante dans cette scène, parce qu’il est construit comme étant la source d’énergie qui génère le processus infinitif. Cet aspect de la construction est encore plus pertinent lorsque le verbe de la principale est un verbe causatif qu’il ne l’est avec les verbes de perception, parce que le sujet de la principale est souvent une source d’énergie, ou conçu comme tel, pour la phrase tout entière. Cependant, le sujet du verbe de perception est certes la figure de la relation, le trajecteur et l’entité la plus saillante, mais n’est pas une source d’énergie. Quant au processus encodé par une infinitive et son trajecteur, ils se retrouvent en situation de concurrence pour une saillance initiale au niveau de la subordonnée, c’est-à-dire le niveau auquel le contact conceptuel est établi avec la scène complément. L’encodage comme (VpOVi) dans la phrase

16


 Il
 reste
 à
 étudier
 les
 cas
 où
 la
 subordonnée
 introduite
 par
 laisser
 contient
 un
 pronominal
 comme
 dans
 J’ai
 laissé
 Paul
s’exprimer
/
?
J’ai
laissé
s’exprimer
Paul,
ou
un
 possessif
comme
dans
 J’ai
 laissé
 Paul
 exprimer
ses
 idées
/
*?
J’ai
laissé
exprimer
ses
idées
à/par
Paul.


9

Pierre a vu le bateau couler ou (VpViO) dans la phrase Pierre a vu couler le bateau dépend du fait que l’une des deux entités soit initialement plus saillante que l’autre17. Lorsque la scène est encodée par (VpOVi), elle est conçue comme ayant deux sources d’énergie et les deux processus principal et subordonné sont séparés. Dans la phrase [3b] Marie a forcé Jean à venir, la première source d’énergie vient du sujet du verbe causatif Marie, et la seconde du trajecteur de l’infinitif Jean. Ce que (VpOVi) encode est le contrôle exercé par la première source d’énergie sur la seconde. Le processus subordonné est réalisé par son propre trajecteur, mais causé et provoqué par le sujet du verbe causatif. En revanche, lorsqu’une scène est représentée par (VpViO) comme dans [1a], elle est conçue comme ayant une seule source d’énergie, puisque le trajecteur de l’infinitif est traité comme un objet du verbe complexe. La construction encode la causation attribuée au sujet principal de l’événement comme un tout. En conséquence, le point clé dans la saillance initiale, et donc dans la distribution (VpViO) vs. (VpOVi), est la capacité du trajecteur de l’infinitif à être considéré comme une source valide pour réaliser le processus infinitif. Plus le trajecteur de l’infinitif est agentif18, plus il est difficile de le construire comme un simple objet par rapport
à la structure principale, et moins il est compatible avec la structure (VpViO).

2.3.1 faire et la structure (VpViO)

Le verbe faire, avec un objet inanimé, désigne et met en profil la création de cet objet. Dans la phrase Paul a fait un gâteau, le sujet est un agent et est entièrement responsable de la création de l’objet. Le sujet peut aussi, en fonction de la nature de l’objet, être responsable d’un certain type d’activité, comme dans A la maison, c’est papa qui fait la vaisselle. Le sens de faire implique ici la responsabilité de son sujet dans l’accomplissement d’une activité. Le sens de faire dans une structure (VpViO), comme dans les phrases [1a] Marie a fait pleurer Jean, [4a] Je fais venir Jean et [4b] J’ai fait faire le travail à Paul, est proche de ce dernier sens. Son sujet est un agent, et représente la force dominante par rapport au processus
17

Nous pouvons avoir l’impression que nous sommes devant deux extrêmes : (a) Pierre a vu que le bateau coulait/a coulé (activité cognitive sur la situation) et (b) Pierre a vu le bateau qui coulait (activité perceptive sur le référent). (c) Pierre a vu le bateau couler paraît plus proche de (b) (perception primaire du référent) et (d) Pierre a vu couler le bateau plus proche de (a) (perception primaire de la situation). Nous aurions donc une sorte de continuum cognitif portant sur la situation vers le perceptif portant sur le référent : a > d > c > b. 18 ce qu’on appelle habituellement le causataire (CAUSEE en anglais).

10

infinitif, sans aucune considération pour l’agentivité du trajecteur du processus infinitif. Le trajecteur de l’infinitif, bien qu’il soit traité dans [1a] et [4] comme l’objet d’un verbe complexe, est un être humain et peut être considéré comme une source d’énergie valide pour la génération du processus infinitif. Par conséquent, une analyse possible de faire dans (VpViO) fondée sur ce type d’exemples pourrait être que l’énergie provenant du trajecteur de la principale se combine avec (et annule éventuellement) l’énergie provenant du trajecteur de l’infinitif19. Cette notion de responsabilité du sujet dans la réalisation de l’objet complément ou dans l’occurrence du processus complément est présente dans tous les emplois de faire, et c’est elle qui motive l’emploi de ce verbe dans les constructions (VpViO)20. Elle donne, en outre, à faire le niveau le plus élevé de force de liage vis-à-vis du processus subordonné, et fournit par conséquent le lien le plus étroit possible entre les deux verbes, principal et subordonné21. 


 
 
 
 

Tr site Vp Trinf Vinf VV

Figure (1) : La structure VpViO (en Français) (tr) + Vp + Vinf + O

D’un autre côté, le processus infinitif est toujours saillant, parce que faire est très lié à la réalisation du processus subordonné, et non au rôle du participant dans la génération de ce processus. L’absence de reconnaissance du rôle agentif du trajecteur de l’infinitif, et le fait que faire ne permet pas une interaction directe entre les deux sources d’énergie, interaction
19

Nous pouvons admettre que si X fait faire quelque chose à Y, c’est que Y par soi-même ne souhaite pas ou ne pense pas pouvoir accomplir l’action. Sinon, nous disposons d’autres verbes moins manipulatifs comme aider, permettre, encourager, etc. 20 Le fait que la structure faire+inf. exprime un seul événement et constitue un prédicat complexe nous incite à adopter un terme connu dans la linguistique traditionnelle et à considérer faire dans ce type d‘emplois comme un semi-auxiliaire, même s’il fonctionne par ailleurs comme un verbe plein et autonome. 21 Nous tenons à insister sur le fait que faire et l’infinitif qui le suit demeurent deux verbes lexicalement distincts dans la langue française, mais qu’ils fonctionnent syntaxiquement et sémantiquement dans ce type de structures comme un seul verbe complexe qui exprime un seul événement et forme une phrase monopropositionnelle simple. L’intégration totale des deux processus est encodée par un seul verbe lexical en arabe grâce aux deux schèmes verbaux ’af
 ‘ala
 et
 fa‘‘ala comme nous le montrerons dans la section 3.2.1 consacrée à l’expression de la causation factitive forte en arabe.

11

exigée par la construction (VpOVi), explique le fait que ce verbe ne peut pas se combiner avec la construction (VpOVi). Le statut d’objet, le seul statut que faire peut offrir au trajecteur de l’infinitif, est incompatible avec le double rôle que la structure (VpOVi) accorde au trajecteur de l’infinitif, c’est-à-dire le rôle de site du verbe principal et celui de trajecteur du verbe subordonné.

2.3.2. forcer, obliger et la structure VpOVi

[7] a/ Le cambrioleur a forcé la serrure. b/ La voiture a forcé le barrage de police. [8] * Pierre a forcé la boîte de conserve pour préparer son repas22. [9] Les travaux sur l’autoroute ont forcé Jean à faire un détour. (VpOVi] [10] La situation économique a forcé Marie à renoncer à ses vacances. (VpOVi)

Le verbe forcer avec un objet inanimé implique que cet objet est destiné à empêcher le sujet de réaliser une certaine activité, et que le sujet agit pour annuler la résistance dressée sur son chemin. La phrase [8] n’est pas acceptable parce que la boîte de conserve n’est pas destinée à arrêter une quelconque progression. Forcer implique donc une interaction directe entre son sujet et son objet, et, pour ce qui nous concerne ici, une interaction directe entre le trajecteur de la principale et celui de la subordonnée qui doit inévitablement amorcer le processus infinitif, i.e. le résultat de l’interaction. Par conséquent, l’interaction entre les deux protagonistes et la résistance de l’objet représentent l’essentiel du sens de forcer. Le trajecteur de l’infinitif est reconnu comme la source d’énergie du processus subordonné. Cette caractéristique motive sa saillance, et explique la compatibilité de forcer avec la structure (VpOVi). Ce verbe n’est pas compatible avec (VpViO) parce que cette construction ne reconnaît aucune agentivité au trajecteur de l’infinitif.

22

Cette phrase n’est pas complètement exclue, notamment si Pierre a oublié l’ouvre-boîte et qu’il prend un tournevis pour avoir quelque chose à manger, il la force bien.

12

Notons par ailleurs que le trajecteur de l’infinitif dans la structure (VpOVi), même s’il est amené à agir, doit agir volontairement, avec une pleine conscience de ce que le fait d’être engagé dans le processus entraîne.

Vp

site1= Trinf Vinf site2

Tr

Figure (2) : La structure VpOVi en Français (tr) + Vp+ O (site1) +Vi (site2)

2.3.3. laisser et l’alternance VpOVi vs. VpViO

Si le trajecteur de l’infinitif est construit comme une source d’énergie valide qui génère le processus infinitif, seule la structure (VpOVi) convient au verbe laisser. Dans le cas contraire, (VpViO) est choisie. C’est pour cette raison que les trajecteurs inanimés, qui ne sont pas prototypiquement agentifs, ont tendance à être employés dans la construction (VpViO) :

[11] a/ J’ai laissé tomber mon crayon. (VpViO) b/ ?? / J’ai laissé mon crayon tomber. (VpOVi)23 [12] a/ Marie a laissé brûler la pizza. (VpViO) b/ ?? Marie a laissé la pizza brûler. (VpOVi)

Aucun des trajecteurs des infinitifs dans ces exemples ne peut être considéré comme une source d’énergie. Ils sont des patients qui reçoivent la fin d’une chaîne d’énergie dont l’origine n’est pas explicitée (la gravité dans [11] et la chaleur dans (12]). Leur statut de patient, i.e. le fait qu’ils subissent un changement (de localisation comme dans [11], ou d’état
23

Selon
 J.
 François,
 seule
 la
 longueur
 respective
 du
 sujet
 et
 du
 prédicat
 intervient
:
 *J’ai
 laissé
 tomber
 de
 la 
 table
mon
crayon
/
*J’ai
laissé
le
crayon
que
j’avais
à 
la
main
tomber.


13

comme dans [12]), n’est pas compatible avec leur emploi dans une construction (VpOVi) qui les traiterait comme source d’énergie. La difficulté de les considérer comme source d’énergie explique leur compatibilité avec la structure (VpViO). Lorsque le trajecteur du processus subordonné est un être animé, donc prototypiquement agentif, nous pouvons trouver les deux structures (VpOVi) et (VpViO). Tout dépend de la reconnaissance ou non du trajecteur en question comme une source d’énergie qui génère le processus infinitif.

Notons enfin que les autres composants de la phrase peuvent dans certains cas ‘rehausser’ l’agentivité du trajecteur de la principale ou renforcer celle du trajecteur du processus subordonné, comme c’est le cas du sujet choisi pour le verbe vouloir dans :

[13] a/ Jean laisse partir Marie quand il veut. b/ ?? Jean laisse partir Marie quand elle veut. [14] a/ Jean laisse Marie partir quand elle veut. b/ ?? Jean laisse Marie partir quand il veut.

3.

Les constructions de causation en arabe

3.1.

L’expression de la causation faible

En arabe, les verbes causatifs correspondant à forcer à faire sont tous compatibles, comme en français, avec la structure (VpOVs)24, avec tout ce que cette structure entraîne quant à l’agentivité du trajecteur du processus subordonné et sa capacité à générer ce processus. Les verbes
 ’aǧbara
 ‘alā
 ‘obliger à…’,
 ḥaṯṯa
 ‘alā
 ‘inciter à…’,
 dafa‘a
 ’ilā
 ‘pousser à…’ n'admettent que la structure (VpOVi) comme le montrent les exemples suivants :
24


 Rappelons que la structure de la phrase verbale en arabe est une structure VSO, et non SVO comme c’est le cas en français. Nous avons préféré, malgré cette particularité, garder les mêmes notations ( i.e. VVO et VOV) dans un souci d’uniformisation, même si nous avons remplacé Vi par V s pour « verbe subordonné » parce que l’infinitif n’existe pas en arabe.


14


[15]
’aǧbara
‘Aliyyun
Zaydan
‘alā
’an
yaḫruǧa.

obliger (accompli) + Ali (nominatif) + Zayd (accusatif) + à + (nominalisateur + sortir (inaccompli subjonctif-3ème pers. sing.)

« Ali a obligé Zayd à sortir. » [16]
ḥaṯṯa
‘Aliyyun
Zaydan
‘alā
’an
yaḫruǧa.


inciter (accompli) + Ali (nominatif) + Zayd (accusatif) + à + (nominalisateur + sortir (inaccompli subjonctif-3ème pers. sing.)

« Ali a incité Zayd à sortir. » (17]
dafa‘a

‘Aliyyun
Zaydan
’ilā
’an
yaḫruǧa.
25

pousser (accompli) + Ali (nominatif) + Zayd (accusatif) + à + (nominalisateur + sortir (inaccompli subjonctif-3ème pers. sing.)

« Ali a poussé Zayd à sortir. »

L'équivalent de laisser faire en arabe est, lui aussi, compatible avec la structure (VpOVs), comme en témoigne l’exemple :

[18]
taraka

‘Aliyyun
Zaydan
yaḫruǧu.

laisser (accompli) + Ali (nominatif) + Zayd (accusatif) + sortir (inaccompli indicatif-3ème pers. sing.)

« Ali a laissé Zayd sortir. »

Les constructions de ces deux types d’expression de la causation ne se distinguent en rien de celles de leurs équivalents dans la langue française, puisque les verbes causatifs concernés sont tous les deux compatibles avec la structure (VpOVs) et impliquent une interaction directe entre leur trajecteur et leur premier site, qui est en même temps l’agent du processus

25


 Le maṣdar, ou nom verbal,
 al-ḫurūǧ ‘le fait de sortir’ peut remplacer dans les exemples [15], [16] et [17] la suite
 ’an
 yaḫruǧa
 ‘qu’il sorte’ (composée du nominalisateur ’an ‘que’ suivi de l’inaccompli subjonctif
 yaḫruǧa ‘il sorte’).
 Le processus subordonné sera dans ce cas plus intégré dans le processus principal, puisqu’il sera encodé par un nominal, et nous n’aurons plus une structure bi-propositionnelle.

15

subordonné. En conséquence, nous nous intéresserons dans ce qui suit essentiellement à l’expression de la causation factitive en arabe. 


3.2. L’expression de la causation factitive

Nous avons vu dans la section 2.3.1 comment le français exprime une causation forte avec faire en faisant appel à un procédé syntaxique (i.e. l’ordre (VpViO)), dans laquelle le trajecteur du processus subordonné, qui est en même temps le site du processus principal, est conçu et construit comme étant dépourvu de toute agentivité. Le seul responsable du processus dans sa globalité est le trajecteur du verbe faire. La langue arabe, quant à elle, dispose de deux possibilités pour exprimer la causation factitive. La première est une causation factitive forte qui fait appel à un procédé morphologique, représenté par deux schèmes verbaux (la forme II et la forme IV), construits à partir de la racine consonantique, caractéristique des langues sémitiques. La seconde est une causation factitive faible exprimée par le verbe schématique ǧa‘ala
 ,
 que
 nos
 notons
 ‘FAIRE’26, (l’équivalent du verbe fairedu français).
 
 3.2.1. La causation factitive forte avec les schèmes
’af
‘ala
et
fa‘‘ala


En effet, à partir de la racine (y… s… r…), qui signifie d’une manière extrêmement générale et schématique l’idée de ’facilité’, ou de la racine (q… r… b…) qui véhicule l’idée schématique de proximité, et de la forme (II) baptisée fa‘‘ala
 par la Tradition Grammaticale (désormais TGA), nous pouvons obtenir le verbe yassara ‘rendre facile’ et qarraba ‘rendre proche’ :
 
 [19]
yassartu
‘alayhim
al-darsa.



26

Nous avons choisi ‘FAIRE’ (en majuscules) comme traduction du verbe ǧa‘ala de l’arabe pour attirer l’attention du lecteur sur le fait que ce ‘FAIRE’ exige comme site ( i.e. complément d’objet) un argument agentif qui réalise lui-même le processus subordonné, contrairement au faire suivi d’une proposition infinitive de la langue française, qui impose à son site d’être dépourvu de toute agentivité. Ce faire factitif fort est rendu en arabe par les deux schèmes ’af
‘ala
et

fa‘‘ala.

16

faciliter (accompli) + pronom affixe 1ère pers. sing. + à eux + la leçon (accusatif)

« Je leur ai rendu la leçon facile. » [20]
qarrabtu
l-kursiyya.

rapprocher (accompli) + pronom affixe 1ère pers. sing. + la chaise (accusatif)

« J’ai rapproché la chaise. » 
 De même, à partir de la racine
(ḫ…
r…
ǧ…) qui exprime l’idée très générale de ‘sortir ’, et de la forme (IV) baptisé ’af
 ‘ala
 dans la TGA, nous obtenons le verbe
 ’aḫraǧa
 ‘faire sortir’ qui permet d’exprimer la causation factitive forte.


[21]
’aḫraǧa
‘Aliyyun
Zaydan.

sortir ( forme IV) (transitif-accompli) + Ali (nominatif) + Zayd (accusatif)

« Ali a sorti Zayd. »

Avec ces deux schèmes, le site du verbe causatif principal al-dars dans [19], al-kursiyy dans [20], ou Zayd dans [21], qui est en même temps le trajecteur du verbe de base27, n’a aucune agentivité tout comme l’est le site du verbe faire en français. La scène est composée d’un seul processus complexe encodé en arabe par une racine processuelle combinée avec l’un des deux schèmes
 ’af
 ‘ala
 ou
 fa‘‘ala.
 Le schème exprime la causation, tandis que la racine exprime l’événement provoqué, et la structure obtenue est une structure monopropositionnelle constituée d’un trajecteur suivi d’un verbe complexe (une forme augmentée dérivée de la racine verbale) et de son site, là où le français utilise le verbe faire suivi de la structure (VpViO). Il s’agit donc d’une structure constituée d’un verbe complexe (à la forme II ou IV) exprimant à la fois la causation et l’événement provoqué, suivi d’un trajecteur représentant le causateur, puis du site de ce verbe complexe. Notons que ce procédé morphologique illustre une intégration optimale des deux processus, principal et subordonné, puisqu’il permet de les encoder avec une seule unité lexicale verbale, et non en faisant appel à un verbe conjugué à un mode fini pour exprimer la causation, et à un infinitif pour désigner le processus provoqué faire + inf, comme c’est le cas en français.

27


Nous entendons par le terme verbe de base la forme simple du verbe dérivé à partir de la racine.

17


 


 
 
 
 
 Figure
(3)
:
La
structure
en
Arabe
VpOVs
 Vcomplexe

(tr) 
+
O
(site)

Tr site Vcomplexe

A propos de l’emploi de ces deux formes qui permettent d’exprimer la causation factitive forte en arabe, nous pouvons faire au moins les deux remarques suivantes : - Lorsque le sens lexical du verbe de base n’impose pas à son trajecteur, c’est-à-dire à son premier participant, d’être agentif, ce verbe ne peut pas servir de base à la formation d’un verbe causatif ni avec le schème ’af‘ala
 (forme IV), ni avec le schème
 fa‘‘ala
 (forme II). 
 - Lorsque l’un des deux schèmes exprime la causation, l’autre schème exprime autre chose que la causation, ou n’est même pas attesté. En effet, nous avons en arabe ḥassana (forme II) pour exprimer la causation et dire améliorer, et ’aḥsana (forme IV) pour dire ‘faire quelque chose de bien’ ;
ǧammala
 (II) pour dire ‘embellir‘,‘rendre beau’, et
 ’aǧmala
 (IV) pour ‘faire de belles choses’ ;
 ’a‘lama
 
 (IV) pour dire ‘faire savoir’ et
 ‘allama
 (II) pour ‘enseigner’, ‘transmettre un savoir’ ;
 ’aġlaqa
 (IV) pour ‘fermer’ et
ġallaqa
(IV) pour ‘fermer à double tour’, ou ‘fermer plusieurs portes’. En revanche, si nous pouvons employer la forme IV
 ’as‘ada
 pour ‘rendre heureux’, et
 ’aǧlasa
 pour ‘asseoir quelqu’un’, nous ne pouvons pas avoir la forme II.
 *sa‘‘ada,
 *ǧallasa à partir de ces deux racines
 (s…‘…d…,
 et
 ǧ…l…s...).
 Alors que si nous pouvons employer
 qarraba
 pour ‘rapprocher ’ ou ‘rendre proche ’ et
 sawwā pour ‘égaliser ’, la forme IV (*’aqraba,
 *’aswā)
 à partir des racines (q…r…b…) et (s…w…y…) n’est pas attestée en arabe.

Ces quelques constatations nous conduisent à poser la question suivante :

18

Pourquoi certaines racines se combinent-elles avec
 fa‘‘ala
 (la forme II) pour exprimer la causation, tandis que la majorité des racines préfèrent se combiner avec
’af
‘ala
(la forme IV), pour exprimer la même notion ?
 Nous pensons qu’il conviendrait de chercher des éléments de réponse à cette question en puisant au moins dans deux pistes différentes, quoique complémentaires :

1. Il faudrait essayer d’examiner les différentes classes de processus (ou de verbes) afin de délimiter les classes qui imposent à leur trajecteur (i.e. leur premier participant) d’être fortement agentif et à leur premier site (i.e. leur deuxième participant) d’être fortement passif, réceptif, et de ne pouvoir que subir le processus initié par le trajecteur. 2. Il faudrait, en outre, essayer de délimiter le sens général et inévitablement schématique de chacun des deux schèmes
 fa‘‘ala
 et
 ’af
 ‘ala,
 pour cerner ce qui les distingue et surtout ce qu’ils ont de commun pour pouvoir être associés dans l’expression de la causation.

Nous disons bien « sens schématiques » pour plusieurs raisons. En effet, comme il s’agit du sens d’une forme morphologique, ce sens ne peut être que schématique et très général, étant entendu que l’opposition la plus pertinente entre les unités lexicales et les unités dites « grammaticales » réside essentiellement dans la spécificité des unes et la schématicité des autres. D’un autre côté, nous pouvons constater sans beaucoup de difficulté que chacune de ces deux formes morphologiques verbales est polysémique, ce qui n’est pas étonnant, puisque lorsque nous évoquons la polysémie, nous ne pouvons pas ne pas penser à l’indétermination et à la schématicité.

3.2.2. La causation factitive faible avec le verbe schématique
ǧa‘ala
 
 Nous disions que l’Arabe fait appel à un procédé lexical, à savoir le verbe schématique
 ǧa’ala, pour exprimer une causation factitive faible dans laquelle le site de ce verbe

19

schématique (Zayd dans l‘exemple [22]), qui est en même temps le trajecteur du processus provoqué, est agentif
28

et réalise lui-même l‘action de sortir, même si le trajecteur du verbe


principal
 ǧa’ala ‘FAIRE’, c’est-à-dire Ali, demeure l’initiateur et le responsable de la causation, comme dans :
 
 [22]
ǧa‘ala
‘Aliyyun
Zaydan
yaḫruǧu.

‘FAIRE’
 (accompli)
 +
 Ali
 (nominatif)
 +
 Zayd
 (accusatif)
 +
 sortir
 (inaccompli
 indicatif-3 sing.)



ème


 pers.


« Ali a sorti / fait sortir Zayd. » 
 Cette dernière phrase est multi-propositionnelle, puisqu’elle contient deux processus qui ont deux trajecteurs différents : celui de la causation et celui de l’action de sortir. 
 Nous avons donc en arabe la possibilité d’exprimer deux types de causation factitive : une causation factitive forte dans laquelle le trajecteur du processus subordonné n’a aucune agentivité, avec le schème
 ’af
 ‘ala
 ou le schème
 fa‘‘ala
 (exemples [19], [20] et [21]), et une causation factitive faible, ou molle, dans laquelle le trajecteur du processus subordonné représente, lui aussi, une source d’énergie et réalise le processus provoqué, et ce avec le verbe schématique
 ǧa’ala
 ‘FAIRE’. Ce dernier verbe représente, selon nous, un cas intermédiaire entre la causation factitive forte, et la causation faible représentée par les verbes du type
 aǧbara
 ‘alā
 ‘obliger à’ ou l’une de ses variantes (exemples [15], [16] et [17]), et avec le verbe taraka ‘laisser’ représenté par l’exemple [18]. Le sujet de ǧa‘ala ‘FAIRE’ est bel
et
 bien
l’initiateur
et
le
causateur
 de
 l’action29,
 même
 si
 le
 trajecteur
du
verbe
subordonné
 réalise
 lui-même
 l’action
 provoquée,
 et
 c’est
 pour
 cette
 raison
 que
 la
 structure
 (VpOVs)
 convient
 à
 ǧa’ala ‘FAIRE’. Zayd dans [22] est l’objet de
 ǧa’ala
 ‘FAIRE’,
mais aussi l’agent de l’action de sortir. En conséquence, nous nous retrouvons avec deux sources d’énergie : le trajecteur de
ǧa’ala
‘FAIRE’,
qui est l’agent de la causation Ali, et
28

Il suffit de constater l’inacceptabilité d’une phrase comme
*ǧa‘ala
‘Aliyyun
al-ḫizānata
taḫruǧu
(litt.
‘FAIRE’ (accompli-pers3 masc sing) + Ali (nominatif) + l’armoire (accusatif) + sortir (inaccompli indicatif-3ème pers. 
 sing.) + l’armoire (accusatif)), dans laquelle le trajecteur du verbe subordonné est inanimé, pour se rendre compte du fait que le site de ǧa‘ala ‘FAIRE’ doit être agentif.

 29 
 Cette caractéristique du trajecteur de
 ǧa‘ala
 ‘FAIRE’ est attestée dans tous ses autres emplois en arabe, notamment lorsque ce verbe est le verbe principal d’une phrase simple.

20

le trajecteur du processus de sortir qui est Zayd. Ce Zayd a un double rôle, car il est à la fois le premier site, i.e. le complément, du verbe de causation ǧa’ala ‘FAIRE’, et le trajecteur du processus sortir. Tout ceci explique que le
 verbe
 ǧa‘ala
 ‘FAIRE’
 en exprimant la causation factitive faible (ou molle) nous donne une structure bi-propositionnelle, contrairement à la causation forte exprimée par les schèmes ’af ‘ala et fa‘‘ala, qui est encodée par une structure monopropositionnelle.

Vp 


site1 site site2 Vsub


 

Tr

Figure (4) : La structure Vs O(site1) + Vs (site2) en Arabe Vs+ (tr) + O (site1) + Vs (site2)

4.

Le caractère polysémique des procédés sollicités en arabe

4.1. Le caractère polysémique des deux schèmes verbaux
Nous avons constaté que les deux schèmes verbaux peuvent exprimer la causation même pour des contenus très proches, comme avec
 qarraba
 (forme II) pour ‘rapprocher’, et ’ab‘ada
(forme IV) pour ‘éloigner’, en remarquant en même temps que la forme IV reste tout de même le schème de la causation par excellence, et que la forme II, tout en exprimant d’une manière incidente, voire accidentelle, la causation, n’en demeure pas moins avant tout le schème de l’intensif
 al-takṯīr
 wa
 l-mubālaġa ‘la multiplication et l’exagération’ selon l’expression des grammairiens arabes.
 Ces différences entre les deux schèmes peuvent encore être illustrées grâce à une investigation des sens divers et variés que chacun peut exprimer dans les différents contextes possibles. 4.1.1. Le caractère polysémique de
la forme IV ’af
‘ala

21

Les ouvrages représentatif de la TGA attribuent un certain nombre de sens à ce schème verbal. Ces différents sens peuvent être ramenés à une valeur principale commune qui est celle du « changement » et du « passage d’un état à un autre ». Ce passage peut se réaliser de différentes manières : 
 a/ Il peut s’effectuer à partir d’une évolution interne grâce à un processus interne et sans intervention extérieure, du moins en apparence, comme dans
 ’aḫṣaba
 ‘être fertile’,
 ’aṭfalat
al-mar’atu,
 i.e.
ṣārat
ḏāta
ṭiflin
 ‘La femme a eu un enfant’, et dans
 ’awraqa
 ‘avoir des feuilles,
’azhara ‘fleurir’. 
 
 b/ Il peut consister aussi en un changement de position dans le temps ou dans l’espace,
 comme dans
 ’aṣbaḥa ‘entrer dans la matinée’, ’amsā
‘se trouver au soir’, ’aḍḥā ‘être dans la matinée’ et dans ’abḥarat
 al-safīna
 (litt. ‘La barque entra dans la mer’) et dans ’aṣḥarat
al-qāfila
 (litt. ‘La caravane entra dans le désert’).
 Dans ces deux cas, nous constatons que le trajecteur du verbe subit un changement 30 sans aucune intervention extérieure. Par ailleurs, nous remarquons que le causateur de ce changement n’est pas perceptible et : ou le changement semble être dû à des causes internes (ou inconnues)
 comme dans
 ’azhara
 ‘fleurir’,
 ’aḫṣaba ‘devenir fertile’ en parlant des plantes, ’aṭfalat
 al-mar’atu
 ‘La femme a eu un enfant’, ’awraqat
 al-
 šaǧaratu
 ‘L’arbre a eu des feuilles’ et dans
 ’aṣbaḥa ‘être dans le matin’, ’aḍḥā
(être dans la matinée) et
’amsā
(se trouver au soir),
 
 ou le causateur n’est pas mis en profil car le locuteur ne focalise que sur le nouvel état survenu, l’état résultant comme dans
 ’abḥarat
 al-safīnatu
 ‘Le bateau a pris le large’ et ’aṣḥarat
 al-qāfila
 ‘La caravane s’est engagée dans le désert’. 


30

Ce qui explique le fait que tous ces verbes soient des verbes intransitifs.

22

c/ Le changement peut aussi être causé par un tiers, par une intervention extérieure, et c’est seulement dans ce cas que nous pouvons parler de causation et de factitivité, comme dans : 
 [23]=
[21]
’aḫraǧa
‘Aliyyun
Zaydan.

Sortir (ou faire sortir) ( forme IV) (transitif-accompli) + Ali (nominatif) + Zayd (accusatif)

«
Ali
a
sorti
Zayd.
»
 [24]
’a‘lama
‘Aliyyun
Zaydan
bi-wafāti
‘aḫīhi.
 faire savoir ( forme IV) (transitif-accompli) + Ali (nominatif) + Zayd (accusatif) + du décès de son frère. 








« Zayd a informé Amr du décès de son frère. » Les grammairiens arabes31 ont attribué à la forme IV, en plus de
 ma‘nā
 l-ǧa‘liyya ‘la valeur causative’, ma‘nā
 l-salb
 wa
 l-’izāla
 ‘la valeur privative’ et
 ma‘nā
 l-ta‘rīḍ
 ‘la valeur expositive’. Comme ces deux valeurs ont été analysées et présentées dans les détails par Pierre Larcher32, nous ne nous attarderons pas dessus.
 Nous nous contenterons de dire qu’il n’y a pas lieu de parler de contradictions entre ces différentes significations, mais qu’il s’agit plutôt d’un sens général qui peut se réaliser en deux sens opposés selon que la personne fait ou ne fait pas quelque chose. Si elle agit, le schème ’af ‘ala exprime le fait de faire qu’elle cesse d’agir, et si elle n’agit pas, il exprime le fait de la pousser à agir, comme l’a bien signalé Larcher. En conséquence, il s’agit toujours d’une causation, qui est positive dans un cas, négative lorsque le verbe a une valeur privative et potentielle lorsqu’il a une valeur expositive. 4.1.2. Le caractère polysémique de
la forme II
fa‘‘ala
 Les grammairiens arabes attribuent au moins deux valeurs à cette forme tout en reconnaissant que l’intensif et la multiplication33représentent sa valeur principale34 :

31

Voir à ce propos al-kitāb de Sībawayh, ainsi que Šarḥ
 al-šāfiya du grammairien du 7ème siècle de l’ère hégirienne
Raḍiyy
al-D īn
al-Astar ābāḏī. 32 Pour plus de détails, voir Pierre Larcher , 1996a et 1996b : 7-26.
33

Al-Astarābāḏī
nous dit :
«
al-’aġlabu
fī
fa‘‘ala
’an
yakūna
li
l-takṯīr
» (La 4ème forme vient la plupart du temps pour exprimer l’abondance. ),
Šarḥ
al-šāfiya,
t.1, p. 93. 23


 a) la valeur de transitivisation,
al-ta‘diya,
qui regroupe aussi bien la causation comme dans
 farraḥahu
 ‘Il l’a rendu content’ que le fait de ‘considérer quelqu’un comme tel’ comme dans
 fassaqahu
 ’ay
 nasabahu
 ’ilā
 l-fisq
 ‘considérer quelqu’un comme immoral, impie’ et
 kaffartuhu
 ’ay
 ǧa‘altuhu
 kāfiran
 bi-‘tibārī
 ‘considérer quelqu’un comme infidèle’, b) et la valeur privative comme dans ǧallada
 l-šāta,
 salaḫahā
 ‘Il a écorché chameau’.35 Cependant, la même racine combinée avec le schème
 fa‘‘ala
 peut exprimer aussi bien la causation que la privation en fonction de son site, c’est-à-dire du complément d’objet du verbe concerné. En effet, si l’objet du verbe a une peau, par exemple,
 (ǧ…l…d…)
 la phrase
 ǧallada
 l-ba‘īra
 veut dire ‘ôter la peau du chameau’, ‘l’écorcher’, alors que si l’objet n’a pas de peau, le même verbe à la forme II signifie mettre une peau à quelque chose, comme dans ǧallada
 l-kitāba ‘mettre une peau au livre, le relier’. Dans le premier emploi, le verbe a une valeur privative et dans le second une valeur causative. Ces deux valeurs, du moins en apparence, peuvent parfois opposer la forme II qui exprimera le privatif, à la forme IV qui exprimera le causatif. Ainsi, à partir de la racine
 (m…r…ḍ…)

 qui exprime l’idée très générale de maladie, nous avons
 marraḍahu
 ‘Il l’a soigné’ et
 ’amraḍahu
‘Il l’a rendu malade’. ‘’
 le mouton’ et
 
 qarrada
 l-ba‘īra,
 ’azāla
 qurādahu
 ‘ôter la teigne de la peau d’un

4.2. Le caractère polysémique du verbe schématique
ǧa‘ala
Tout comme les formes II et IV, ce verbe schématique exprime, en plus de son sens premier attesté dans les cas où son complément d’objet est un syntagme nominal, une multitude d’autres sens lorsque son objet est une proposition. 4.2.1. Les valeurs du verbe
ǧa‘ala
‘FAIRE’ dans des phrases simples
34

En effet, la forme simple combinée à la racine (ḏ
 b
ḥ)
 nous donne
 ḏabaḥa
 l-
šāta
 pour ‘égorger le mouton’, alors que la forme II donne
ḏabbaḥa
l-šiyāha
‘égorger les moutons’ avec un complément d’objet obligatoirement au pluriel, et si
 ’aġ laqa
 l-bāba
 signifie ‘fermer la porte’,
 ġallaqa
 l-‘abwāba
 veut dire ‘fermer les portes’ . Par ailleurs, si
 ǧaraḥa
 veut dire ‘blesser’,
 ǧarraḥa
 signifie
 ‘blesser
 plusieurs
 fois’,
 et
 son
 agent
 ǧarrāḥ
 désigne ‘un chirurgien’ en arabe. 35 Voir à ce propos P. Larcher, 1996b dans son article sur les verbes privatifs.

24

Le verbe
 ǧa‘ala
‘FAIRE’ peut être employé dans des phrases simples pour exprimer l’idée de création :
 
 [25]
ḫalaqa
l-samāwāti
wa
l-’arḍa
wa
ǧa‘ala
l-ẓulumāti
wa
l-nūr.
(Cor
6/
1)

créer (accompli+pers 3 masc sing) les cieux (accusatif) et la terre (accusatif) et
 ‘FAIRE’ (accompli+pers 3 masc sing) les ténèbres (accusatif) et la lumière (accusatif).

« Il créa les cieux et la terre et établit les ténèbres et la lumière. » [26]
’a
lam
naǧ‘al
lahu
‘aynayni
wa
lisānan
wa
šafatayn
…
(Cor
90/
8)

ne lui
 ‘FAIRE’ (accompli+pers 1 masc pl) deux yeux (accusatif) et une langue (accusatif) et deux lèvres (accusatif).

« Ne lui avons pas donné deux yeux, une langue et deux lèvres …» [27]
ǧa‘altu
lahu
qabran.

‘FAIRE’ (accompli+pers 1 sing) à lui un tombeau (accusatif)

« Je lui ai préparé un tombeau. » Il s’agit de créer un objet, ou de réaliser une activité qui débouche sur la création d’un objet, et éventuellement de mettre cet objet à la disposition de quelqu’un (exemple [27 ]). Le sujet de
ǧa‘ala
‘FAIRE’ est une source d’énergie, et un agent qui est entièrement responsable de la création de l’objet. 4.2.2. Les valeurs du verbe
ǧa‘ala
‘FAIRE’ dans des structures complexes
 
 4.2.2.1.
ǧa’ala
verbe de causation
 



 Ce verbe peut être un verbe de causation comme dans l’exemple [22] que nous avons vu précédemment, et son sens dans cet emploi est très proche de son sens dans les phrases simples, car son sujet est un agent et représente une source d’énergie. Mais il n’est pas seul à l’être cette fois puisque le trajecteur du processus subordonné est un être humain et est conçu lui aussi comme une source d’énergie valide pour générer le processus subordonné (le fait de sortir dans [22] ǧa‘ala
 ‘Aliyyun
 Zaydan
 yaḫruǧu
 ‘Ali a sorti / fait sortir Zayd’. Le sujet de ǧa‘ala
 est donc l’initiateur et le causateur du processus subordonné, mais n’est pas l’agent direct qui accomplit effectivement l’action. Autrement dit, il y a deux sources d’énergie : le trajecteur de ǧa‘ala ‘FAIRE’ qui est l’agent de la causation, et le trajecteur du fait de sortir qui

25

joue un double rôle, puisqu’il est à la fois le premier site du verbe causatif, c’est-à-dire son premier complément, et aussi l’agent de l’action de sortir. Tout ceci demeure vrai si le trajecteur du processus subordonné est un être animé. En revanche, s’il désigne un objet inanimé, le sujet du verbe de causation devient l’agent effectif et le responsable de tout le processus dans sa globalité en plus de son rôle d’initiateur, alors que le trajecteur du processus subordonné perd tout contrôle de la situation, comme dans : 
 [28]
wa
ǧa‘alnā
l-’anhāra
taǧrī
min
taḥtihim
…
(Cor
6
/
6)

‘FAIRE’ (accompli+pers 1 pl) les rivières (accusatif) couler (inaccompli indicatif+pers 3 fém sing) en dessous d’eux.

« Nous fîmes couler des rivières sous leurs pieds. » 
 4.2.2.2.
ǧa‘ala
et le passage d’un état à un autre
 
 Ce dernier cas nous rapproche d’un troisième emploi dans lequel le verbe ǧa‘ala
‘FAIRE’

exprime le passage d’un état à un autre, comme dans : [29]
ǧa‘ala
Zaydun
‘Amran
ḥazīnan.
 ǧa‘ala
(accompli + pers 3 masc sing) Zayd (nominatif) Amr (accusatif) triste (accusatif) « Zayd a rendu Amr triste. »

dans lequel l’objet Amr n’a aucune agentivité, et le seul agent qui contrôle tout le processus est bel et bien le trajecteur du verbe causatif
ǧa’ala
‘FAIRE’.
 
 4.2.2.3.
ǧa‘ala
et la notion de transformation Le sens de transformation n’est, selon nous, qu’une variante du sens précédent, car il permet de faire passer un objet d’un état à un autre, d’une classe d’objets à une autre, et les deux objets du verbe causatif n’ont aucune agentivité. Notons aussi que le trajecteur de ǧa’ala
‘FAIRE’,

dans ce type d’emplois, ne peut pas être considéré comme agent, puisqu’il n’a aucune

intentionnalité et ne peut pas prétendre au contrôle du processus de transformation36, comme dans :
36

Nous considérons, comme tous les cognitivistes, que les trajecteurs inanimés (ex. l’acide dans la phrase L’acide fait fondre le métal ou la fumée dans La fumée me fait tousser) ne sont pas prototypiquement agentifs,

26


 [30]
ǧa‘alat
al-nāru
l-ḥaṭaba
ramādan.

 ǧa‘ala
(accompli+pers 3 fém sing) le feu (nominatif) le bois (accusatif) cendre (accusatif) « Le feu a réduit le bois en cendre. » 4.2.2.4.ǧa‘ala
et la notion d’inchoativité

 
 Le verbe
 ǧa‘ala
 peut enfin avoir une valeur aspectuelle de
 šurū’
 ‘inchoativité’, et ce lorsque son trajecteur est coréférent avec le trajecteur du processus subordonné, comme dans :
 
 [31]
a.
ǧa‘ala
’Abu-l-Muhāǧiri
yaḏḥaku.
(Al-Aṣfahānī,
Kitāb
al-’aġānī
(le livre des chansons): II/414)
ǧa’ala
(accompli+pers 3 masc sing) Abu-l- Muhāǧ ir
(nominatif) rire (inaccompli+pers 3 masc sing)

«
Abu-l-Muhāǧiri
se mit à rire. » b.
ǧa’altu
’a‘ǧabu
(Ibn
Qutayba
:
‘uyūn
al-’aḫbār
:
II/158)
37

ǧa’ala
(accompli+pers 1 sing, nominatif) m‘étonner (inaccompli+pers 1 sing)

« Je me mis à m’étonner. » Cependant, il se distingue des autres verbes inchoatifs de la langue arabe, à savoir

 bada’a,
 šara‘a
 fī
 et
 ’aḫaḏa
 fī
 ‘se mettre à’.
 En effet, si, avec ces trois verbes dans leurs emplois inchoatifs, l’accent est mis sur le début du processus, l’accent avec le
 ǧa‘ala
 inchoatif
 est plutôt mis sur la mise en branle du sujet, sur la transformation subie par son trajecteur. Cette présentation des différentes valeurs sémantiques du verbe schématique ǧa‘ala, nous permet de noter la correspondance systématique38 entre ses différentes valeurs sémantiques et la structure syntaxique que chaque valeur requiert, à partir du moment où la

puisqu’ils ne peuvent pas être considérés comme une source d’énergie capable de générer le processus. Rappelons que l’agentivité est un terme qui est intimement et organiquement lié dans les travaux des cognitivistes à plusieurs notions telles que « la responsabilité », « la volonté », « la visée », « l’intentionnalité » et « le contrôle ». Ce lien est explicite dans tous les travaux de Langacker sur la grammaire cognitive, dans ceux de P. Achard, 1993 et 1998 sur la complémentation en français, et dans ceux de Jean-Pierre Desclès sur la polysémie verbale. Voir à ce propos plus particulièrement P. Achard, 1998, notamment le chapitre 3 intitulé « Causation/perception Construction », p. 73-121 ; Chantale Dupas,1997, ainsi que C. Veecock, 2008 dans son article publié en ligne. 37 Les deux exemples [31] sont cités par Blachère, 1975 : 361 et 268. Nous trouvons même le verbe ’aqbala ‘venir’ avec la valeur d’inchoatif dans le Kitāb
al-buḫalā’
(le livre des Avares) de
Ǧāḥiẓ (cf. Blachère, p. 481). 38 Voir l’annexe 1 à la fin de cet article.

27

structure syntaxique a comme fonction de refléter l’organisation sémantique interne de la variante de
ǧa’ala
‘FAIRE’
.

 En effet, lorsque ce verbe exprime l’idée de création d’un objet (exemples [25], [26], et [27]), il a besoin d’un seul objet comme site, et la structure syntaxique de la phrase aura la forme (V + SN1(trajecteur) + SN2 SN1(trajecteur))+ SN2
(site) 39

) . En revanche, lorsqu’il véhicule la notion de transformation, il
(site2)

exige deux sites nominaux (exemple [30]) et la phrase obtenue aura la forme (V +
(site1)

+ SN3

). Dans le cas où il exprime un changement d’état, son
(site1)

deuxième site doit être une relation atemporelle de type
 adjectival, comme dans l’exemple [29], et la phrase aura la structure (V + SN1(trajecteur) + SN2 seul site (V + SN1(trajecteur)
(T1))

+ Adjectif

(site2)

). Le sens

d’inchoativité (exemple [31]), quant à lui, se réalise lorsque la phrase a un processus comme + processus
(site = v2+SN (T2=T1)

), et exige que le trajecteur du

processus principal (T1) et le trajecteur du processus subordonné (T2) soient coréférents. Enfin, pour exprimer la causation (exemple [28]), le verbe ǧa‘ala ‘FAIRE’ réclame deux sites dont le premier doit être un objet et le second une relation temporelle (un processus)40 , et la phrase aura la structure (V + SN1(trajecteur + SN2 (site1) + processus (site2)), étant entendu que le trajecteur du processus subordonné est distinct de celui du processus principal.

5.

Conclusion

Nous sommes parti dans cette étude, dans un premier temps, d’un certain nombre d’hypothèses que nous avons empruntées à Givón, Langacker et Achard, notamment celle relative à l’existence d’une corrélation forte entre le niveau d’élaboration sémantique des propositions subordonnées et le degré de leur dépendance conceptuelle vis-à-vis du verbe de la principale dont elles dépendent, reflété par leur structure syntaxique. Ce choix nous a permis de montrer comment le français n’exploite qu’un procédé syntaxique basé sur l’ordre des composants de la proposition subordonnée, réservant la structure VpViO à l’expression de la causation factitive forte où le seul agent est le trajecteur du verbe de causation, dans le cas où le verbe de causation est le verbe faire. La structure VpOVi, quant à elle, est consacrée à l’expression de la causation faible dans laquelle le
39 40

SN1 représente le sujet du verbe, tandis que les autres syntagmes nominaux représentent ses compléments. Le terme « processus » est synonyme de « relation temporelle », qui ne peut être encodée que par une proposition dont la tête est un verbe conjugué à un mode fini.

28

trajecteur du processus principal (obliger à faire, forcer à faire ou laisser faire) n’est pas le seul participant agentif, puisque son premier site, qui est en même temps le trajecteur du processus subordonné, est lui aussi agentif et réalise lui-même l’événement provoqué par l’agent de la principale (cf. annexe 2). Par ailleurs, en examinant les données attestées en arabe, nous avons remarqué que la causation faible exprimée par les verbes ’aǧbara
 …
 ‘alā
 et
 taraka,
 tout comme en français, est compatible avec la structure VOV, qui permet de mettre en profil l’agentivité du trajecteur du processus subordonné. En revanche, nous avons constaté que la langue arabe offre la possibilité d'exprimer deux sortes de causation factitive : une causation factitive forte comparable à celle exprimée par le verbe faire +vinf du français, dans laquelle le trajecteur du processus subordonné est dépourvu de toute agentivité, en faisant appel à un procédé morphologique, principalement à la forme
 verbale IV
’a
f‘ala, et d’une manière secondaire à la forme II fa‘‘ala,
 et une causation factitive faible (ou moins forte) grâce au verbe schématique ǧa’ala
 ‘FAIRE’,
compatible avec la structure VOV (cf. annexe 2).


Nous avons tenu à souligner le fait que les deux schèmes verbaux (la forme IV et la forme II) permettent à l’arabe d’exprimer la causation factitive forte en utilisant un seul verbe dont la racine désigne le processus et dont le schème exprime la causation, illustrant ainsi l’intégration totale du processus provoqué et du processus principal de causation. La causation factitive faible exprimée par le biais du verbe schématique
 ǧa’ala
 ‘FAIRE’,
 quant à elle, est intéressante, à nos yeux, notamment parce qu’elle n’a pas d’équivalent dans la langue française.41

Après avoir focalisé dans la première partie de cet article sur les procédés sollicités par la langue française et ceux exploités par la langue arabe dans l’expression de la causation, avec comme objectif principal de montrer la corrélation systématique entre le niveau d’élaboration sémantique de la proposition subordonnée et le degré de son intégration syntaxique dans la proposition principale, nous nous sommes intéressé, dans la section 4 de
41

Il s’agit d’une causation plus faible, mais qui est différente à plusieurs égards, selon nous, de la causation exprimée par les verbes inciter à / pousser à / conduire à / mener / entraîner quelqu’un à faire quelque chose.

29

cet article, au caractère polysémique des unités linguistiques, aussi bien morphologiques que lexicales, sollicitées par la langue arabe dans l’expression de la causation. Ainsi, nous avons énuméré les différentes valeurs sémantiques des deux schèmes
 ’af
 ‘ala (le passage d’un état à un autre, la valeur de causation, la valeur privative et la valeur expositive) et
 fa‘‘ala
 (l’intensité et l’exagération, la causation, la valeur privative), en nous interrogeant sur le sens schématique de chacune des deux formes. Nous avons insisté à ce propos sur le caractère malléable et flexible de ce sens, qui lui permet de générer des significations différentes en fonction des unités avec lesquelles il se combine dans tel énoncé ou tel autre.
 Nous avons ensuite examiné de près les différents emplois du verbe schématique ǧa‘ala, mis en lumière ses différents sens (la création d’un objet, le changement d’état, la transformation, l‘inchoativité et la causation) et montré les correspondances systématiques entre ces différentes valeurs sémantiques et les contraintes que ce verbe impose d’un côté, et les servitudes syntaxiques auxquelles il est soumis de l’autre. Par ailleurs, nous avons essayé de montrer que son sens schématique et général peut être résumé dans la responsabilité entière que ce verbe impose à son trajecteur dans la création d’un objet, d’un état, d’une activité ou d’un processus.
 
 Enfin, nous estimons que nous devons expliciter au moins deux principes qui ont soustendu cette partie de notre étude. Il s’agit de deux hypothèses fondamentales selon lesquelles : 1. Si une unité est polysémique, elle doit avoir une signification fondamentale (ou un invariant sémantique)42 à la base de l’organisation de toutes ses significations situées dans un continuum. 2. Si la signification en question est fondamentale, fondatrice et première, elle ne peut être que schématique et relativement abstraite. Ces deux hypothèses nous ont permis de montrer que si une unité ou une structure linguistique est polysémique, ses différentes significations doivent correspondre à des structures syntaxiques différentes.

42

l’équivalent du signifié en puissance de Gustave Guillaume.

30

Références bibliographiques

1.

Références principales

1.1.

Références en Arabe

Ibn
 Ǧinnī
 (m.
 392
 h./1002)
:
 Kitāb
 al-ḫaṣā’iṣ,
 édition
 de
 Muḥ ammad 
 Ali
 al-Naǧǧār.
 Dār
 al-kitāb
 al‘arabī,
non
daté.
(Voir
le
chapitre
intitulé
«
bāb
fī
l-salb 
»,
(Voir
t.
3,
p.
75-83).
 Raḍiyy
 al-ḏīn
 al-Astarābāḏī
 
 (m.
 688
 h.)
:
 Šarḥ
 
 al-šāfiya,
 Dār
 al-kutub
 al-‘ilmiyya,
 Beyrouth
 1982.
 (Voir
t.
1,
p.
83-96).
 
Sībawayh 
 (m.
 177 
 h./
 793)
:
 al-kitāb,
 édition
 de
 Abdessalem
 Muḥammad
 Hārūn.
 ‘ālam
 al-kutub,
 3ème
 édition,
1983
(Voir
tome
4,
p.
56-59).
 


1.2.

Références en Français et en Anglais

Achard, M., 1993, Complementation in French : a cognitive perspective. Ph.D. Dissertation. University of California at San Diego. Achard, M., 1998, Representation of cognitive structures : Syntax and Semantics of French Sentential Complements. Berlin and New york : Mouton de Gruyter. Givón, T., 1980, « The binding hierarchy and the typology of complements », Studies in Language 4, 333-377. Givón, T., 1984-1990, Syntax : a fnuctional-typological introduction, Amsterdam; Philadelphia : J. Benjamins Pub. Co., vol. 1 (1984), vol. 2 (1990). Haiman, John (1985) : Natural Syntax. Cambridge. Cambridge University Press. Langacker, R. W., 1987, Foundations of Cogntive Grammar, vol. 1 : Theoretical Perequisites. Stanford : Stanford University Press. Langacker, R. W., 1991, Foundations of Cogntive Grammar , vol. 2 : Descriptive Application. Stanford : Stanford University Press. Langacker, R. W., 2009, Investigations in Cogntive Grammar, Mouton de Gruyter, Berlin – New york.

31

Larcher, P., 1996a, « Sur la valeur expositive de la forme ’af ‘ala de l’Arabe classique » , Zeitshrift fur Arabische Linguistik, 31: 7-26. Larcher, P., 1996b, « Y a-t-il des verbes privatifs en Arabe classique », Quaderni di studi Arabi, 14, Herder editrice. Larcher, P., 1998, « La forme 4 ’af ‘ala de Arabe classique : faire faire et laisser faire », Zeitshrift für Arabische Linguiustik, 35: 14-28. Nooman, M.1985, « Complementation », in Language Typology and Syntactic Description III, edited by Timothy Shopen, 42-140, Cambridge: CUP. Talmy, L.,1985), « Force Dynamics in Language and Cognition”, Cognitive Science, 2 : 49-100.

2.

Références complémentaires

Bat-Zeev Shyldkrot, H., 1980, « La concurrence entre la proposition conjonctive et voir + la proposition infinitive », The French Review, LVIII, 202-214. Blachère, R. et Gaudefroy-Demombynes, M., 1975, Gtammaire de l’Arabe Classique, Maisonneuve et Larose, Partis. Dupas, Ch., 1997, Perception et langage: étude linguistique du fonctionnement des verbes de perception auditive et visuelle en anglais et en français, Edts. Peeters, Louvain – Paris. François, J., 2003, La prédication verbale et les cadres prédicatifs, Bibliothèque de l’Information Grammaticale, 54, Louvain, Peeters). Gosselin, L., 1996, Sémantique de la temporalité en français: un modèle calculatoireet cognitif du temps et de l’aspect, DUCULOT, Champs linguistiques, Louvain-la-Neuve (Belgique). Fauconnier, G., 1985, Mental Spaces : Aspects of Meaning Construction in Natural Language. Cambridge,Mass : MIT Press / Bradford. Kemmer, S., and Bat-Zeev Shyldkrot, H., 1995, « The semantics of 'empty prepositions' in French ». In Eugene Casad (ed.), CognitiveLinguistics in the Redwoods, 347-388. Berlin : Mouton de Gruyter. Langacker, R. W., 1990, « Subjectification ». Cognitive Linguistics 4 : 1-38. Langacker, R. W., 1982, « Space Grammar, Analysability, and the English Passive », Language 58, 22-80. Talmy, T.,1974, « Semantics and syntax of motion ». In : John Kimball (ed.) , Syntax and Semantics, vol. 4, 181-238. New york :Academic Press.

32

Veecock, C., 2008, « Se faire + infinitif : valeurs pragmatico-énonciatives d’une construction « agentive » », Congrès Mondial de Linguistique Française (ILF), Paris. Cette communication a été publiée en ligne le 9 juillet 2008.

Wierzbicka, A., 1988, The Semantics of Grammar. Amsterdam and Philadelphia : John Benjamins.

33

ANNEXES


 
 Annexe
(1)
 
 
 Les
valeurs
sémantiques
de
ǧa‘ala
 et
les
structures
syntaxiques
correspondantes
 
 


 Valeurs
sémantiques
de
ǧa’ala
 
 Structures
syntaxiques
correspondantes
 
 
 1.
la
création
d’un
objet
 -
Structure
sémantique


















































 Tr

(objet1)


 Exemples



 [25),
[26),
et
 [27)




+
ǧa‘ala
+
site


(objet2)
















































-
Structure
syntaxique





















































 Vp
+
sujet(nominatif)
+
complément(accusatif)



 2.
le
changement
d’état


-
Structure
sémantique




















































 Tr

(objet1)
































































 [29)
 -
Structure
syntaxique





















































 Vp
+
sujet(nominatif)
+
complément1 
(accusatif) +
 complément2(=
adjectif
à
l‘accusatif)




+
ǧa‘ala
+
site1

(objet2)


+
site2

(relation
atemporelle)



 3.
La
transformation


-
Structure
sémantique



















































 Tr

(objet1)


 [30)



+
ǧa‘ala
+
site1 


(objet2)


+
site2


(objet3)


















-


Structure
syntaxique





















































 Vp

+
sujet(nominatif)
+
complément1(accusatif)
+
 complément2(accusatif)




 
 4.
L’inchoativité


-
Structure
sémantique















































 Tr 

1 (objet1) 2


 



+p
ǧa‘ala
vp
+
(site=relation
temporelle

2


[Tr +processuss])




























































1

NB:
(Tr et
Tr sont
coréférents)
























































 [31)


-
Structure
syntaxique



1


























































Vp
+
sujet 
(nominatif)
+
complément
propositionnel


34

[=verbes
+
sujet ]































































NB
:
(Sujet et
Sujet sont
coréférents)









































































1 2


2


 5.
La
causation


-
Structure
sémantique
de
(ǧa’ala
‘FAIRE’ )
 
Tr

(objet1)


 



+
ǧa‘ala
vp
+
site1

(objet2)



+
site2 
(=relation


temporelle
 :
[(Tr2
=site1)+ processus])
































 Vp
+
sujet(nominatif)
+
complément1(accusatif)
+
complément 
 propositionnel
[=verbes
+
sujet ]

2 2

[28)
 -
Structure
syntaxique
de
(ǧa’ala
 ‘FAIRE’ ) 
























































 
 


35

Annexe
(2)
 Echelles
de
la
causation
43



A.
en
Français

 


 (1) faire
+ 
Vinf


Structure
syntaxique:

 Sujet
+VpVinf
+
Objet
 Causation
factitive
forte

 
 Le
sujet
du 
verbe
faire
est
le
seul
agent.



 
 
 [1a)
Marie
a
fait
pleurer 
Jean.

 [4)
Je
fais
venir
Jean.



(2)

Rien
ne
correspond
à
la
causation
factitive
faible
en
Français


 
 
 Laisser
+
Vinf
 
 
 [2a)
Marie
a
laissé
pleurer 
Jean.
 

 
 
 [2b)
Marie
a
laissé
Jean
pleurer.

 [5)
Il
laisse
Paul
manger 
la
pomme.



(3)

Structures
syntaxiques
:

 1.
Sujet
+VpVinf
+
Objet






































 Le
sujet
du 
verbe
est
le
seul
agent,
alors
que
son 
 objet
n’est
pas
agentif
.

























 2.
Sujet
+Vp
+
Objet
+
Vinf



































 Il
y
a
deux
agents
:
le
sujet
du
verbe
causatif
 laisser,
ainsi
que
son
objet
qui
est
en 
même
temps
 l’agent
de
l’infinitif.
Le
sujet
du
verbe
principal
est
 un
causateur
poteniel,
mais
préfère
ne
pas
 intervenir.
 
 


(4)

forcer
à

+
Vinf



 


 


Structure
syntaxique
:

 [3b)
Marie
a
forcé
Jean
à
venir.

 
Sujet
+
V p
+
Objet
+
Vinf

 [6)
Il
force
Jean
à
manger 
la
pomme.
 Il
y
a
deux
agents
:
le
sujet
du
verbe
causatif
forcer
 
 (obliger) 
à,
ainsi
que
son
complément
qui
est
en 
 même
temps
l’agent
de
l’infinitif.
Le
sujet
du
 verbe
principal
est
un
causateur,
mais
son
objet
 réalise
lui
même
l’action 
provoquée.



43

Les différents types d’expression de la causation sont classés de haut en bas en fonction du degré d’intégration du processus de la subordonnée dans celui de la subordonnée.

36


 B.
en
Arabe
 
 

 (1)
’af
‘ala
(forme
IV)
ou

fa‘‘ala
(forme
II)


 Structure
syntaxique

 
Vcomplexe
+Sujet
+
Objet
 Causation
factitive
forte

 
 Le
sujet
du 
verbe
’af
‘ala
(ou

fa‘‘ala)
est

 l'agent,
et
la
phrase
est
une
phrase
monopropositionnelle,
composée
d'un
seul
verbe
dont
 le
schème
exprime
la
causation
et
la
racine
le
 processus.
 



 [20)
qarrabtu
l-kursiyya.

























 ère rapprocher
(accompli) 
+
pro.
affixe
1 
pers.
sing.
 +
la
chaise
(accusatif)






































 «
J’ai
rapproché
la
chaise.
»
 [21)’aḫraǧa
‘Aliyyun 
Zaydan.
sortir























 (forme
IV)
(transitif-accompli)
+
Ali
(nominatif)
+
 Zayd
(accusatif)







































 «
Ali
a
sorti
Zayd.
»




























 (2)
ǧa‘ala
‘FAIRE’


 Structure
syntaxique

 
Vp

+
Sujet
+
Objet 
+
Vs

 Causation
factitive
faible

 

 Il
 y
 a
 deux
 agents
 :
 le
 sujet
 du
 verbe
 causatif 
 ǧa‘ala,
ainsi
que
son
objet
qui
 est
en 
même
temps
 l’agent
 du
 verbe
 subordonné.
 Le
 sujet
 du
 verbe
 principal
 est
 un
 causateur,
 mais
 son
 objet
 réalise
 lui
même
l’action
provoquée.
 



 
 [22)
ǧa‘ala
‘Aliyyun 
Zaydan
yaḫruǧu.









 ǧa‘ala

(accompli) 
+
Ali
(nominatif)
+
Zayd
 ème (accusatif)
+
sortir
(inaccompli
indicatif-3 
pers.
 sing.)


 «
Ali
a
fait
sortir
Zayd.
»
 
 



 (3)
’aǧbara
‘alā




 Structure
syntaxique

 
Vp


+

Sujet
+
Objet 
+
Vs

 Causation
faible

 

 Il
 y
 a
 deux
 agents
 :
 le
 sujet
 du
 verbe
 causatif 
 ’aǧbara,
 
 ainsi
 que
 son
 objet
 qui
 est
 en
 même
 temps
 l’agent
 du
 verbe
 subordonné.
 Le
 sujet
 du
 verbe
 principal
 est
 un
 causateur,
 mais
 son
 objet
 réalise
lui
même
l’action 
provoquée.





 
 [15)
’aǧbara
‘Aliyyun
Zaydan
‘alā
’an
yaḫruǧa.






 obliger
(accompli)
+
Ali
(nominatif)
+
Zayd
 (accusatif)
+
à
+
(nominalisateur
+
sortir
 ème (inaccompli
subjonctif-3 
pers.
sing.) 











 «
Ali
a
obligé
Zayd
à
sortir.

 
 
 

 



 (4)
taraka


 Structure
syntaxique

 
Vp

+
Sujet
+
Objet 
+
Vs

 Causation
faible

 

 Il
 y
 a
 deux
 agents
 :
 le
 sujet
 du
 verbe
 causatif 
 taraka,
 ainsi
que
son
objet
qui
 est
en 
même
temps
 l’agent
 de
 l’infinitif.
 Le
 sujet
 du
 verbe
 principal
 est
 un
 causateur
 poteniel,
 mais
 préfère
 ne
 pas
 intervenir.
 



[18)
taraka
‘Aliyyun 
Zaydana
yaḫruǧu.








 laisser
(accompli) 
+
Ali
(nominatif) 
+
Zayd
 ème (accusatif)
+
sortir
(inaccompli
indicatif-3 
pers.
 sing.)

































































 «
Ali
a
laissé

Zayd
sortir.
»




 


37

Système
de
transcription
 
 Nous indiquons ici les correspondances entre les signes employés pour la transcription de l’alphabet arabe. Seules sont présentées les transcriptions des sons étrangers à la langue française. Les voyelles :

Les
voyelles
brèves
 Les
voyelles
longues
 
 a
i
u
 ā
ī
ū


Les
consonnes
:
 ’
 ṯ
 ṭ
 ḏ
 ḍ
 š
 ṣ
 ẓ
 ǧ
 ‘
 ḥ
 ḫ
 q
 ġ

glottale
occlusive
sourde
 interdentale
fricative
sourde
 dentale
occlusive
sourde
 interdentale
fricative
sonore
 dentale
occlusive
sonore
(emphatique)
 prépalatale
fricative
sourde
(chuintante)
 dentale
fricative
sourde
 interdentale
fricative
sonore
(emphatique)
 prépalatale
fricative
sonore
 pharyngale
constrictive
sonore
 pharyngale
constrictive
sourde
 vélaire
fricative
sourde
 uvulovélaire
doublement
occlusive
sourde
 vélaire
constrictive
sonore


38

39

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