Nous n’avons d’autre choix que le noir (V.

Hugo)

LA VACHE QUI LIT
Mai 2013 - N° 138
EDITO : Chers lecteurs, quand arrive le mois de mai, ça sent bon les vacances proches. Ce coup-ci, c’est encore le cas : les visages se montrent un tout petit peu plus souriants ; on rit un peu malgré les temps pas toujours faciles ; on parle de festivals aux champs … Y en a d’ailleurs quelques uns qui vont fleurir par chez nous : les Veyracomusies, par exemple, qui seront passées quand vous lirez ça, mais ça fait rien … Encore un événement qui se déroulera dans les jours qui viennent : Armand Gatti de nouveau sur le Plateau (voir plus loin). Bien sûr encore une énième fois, on s’éloigne un peu du polar. Toujours la même réponse : et alors ? On a quelquefois envie de saluer des manifs qui vont vers l’avant, qui nous aident, qui nous proposent les utopies. Soyons raisonnables. Pour une fois. S.V.
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SOMMAIRE :
- LES LECTURES DE BERNARD par Bernard Hecquet - LA P’TITE M.G. Critiques par M.G. - INFOS en différé ou en temps réel - INFOS

e.mail: serge.vacher@wanadoo.fr

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LES LECTURES DE BERNARD
400 COUPS DE CISEAUX Thierry Jonquet Policiers Seuil - 2013 L'apparition sur la table des libraires d'un livre de Thierry Jonquet est une bonne surprise. Thierry Jonquet est mort en 2009 mais les éditions du Seuil ont décidé de publier un recueil de quelques unes de ses nouvelles, la plupart déjà parues dans des anthologies, journaux ou magazines. La plus longue, qui donne son titre à l'ouvrage, est toutefois inédite. Thierry Jonquet est un auteur majeur du roman noir français. Du roman franchement noir. Ses personnages sont souvent terriblement antipathiques et ses histoires tellement noires qu'elles frôlent la limite du supportable. Le pire c'est qu'en les lisant on a toujours à l'esprit que leur auteur a travaillé comme ergothérapeute ou enseignant dans des milieux particulièrement difficiles, parmi les handicapés physiques ou les délinquants. On peut donc imaginer que ses personnages ont un fond de réalisme. La lecture de ses œuvres (Les Orpailleurs, Mygale, Moloch…) serait donc particulièrement éprouvante sans son style très fluide et son grand sens de la narration. Après une préface d’Hervé Delouche (Président de l’Association 813), l'ouvrage commence par une brève autobiographie qui justifierait à elle seule sa publication. Elle nous révèle une personnalité attachante par la sincérité de ses engagements politiques, son désir de justice sociale, les quelques mots sur la femme de sa vie ou la mélancolie de la perte des illusions. Elle nous permet surtout de mieux connaître les motifs de sa vocation littéraire. Thierry Jonquet n'a pas peur d'avouer que la fréquentation prolongée des milieux les plus défavorisés humainement pouvait devenir insupportable et qu’il a cherché alors à tout prix à s'en éloigner. Ce besoin est bien plus une preuve d'humanité que de faiblesse. Le temps et l'habitude n’a pas diminué chez lui la sensibilité à la douleur d’autrui. Sans faire de psychologie simpliste, on peut quand même imaginer que Thierry Jonquet a donc utilisé la littérature pour évacuer le trop-plein de souffrance dont il a été le témoin. En peignant des personnages plus terrifiants que nature, on l'espère du moins, il s'est délivré des obsessions générées par ses activités. Si on en juge par le résultat, la thérapie a dû être efficace. Cette lecture de l'œuvre de Thierry Jonquet ne s'oppose pas à celle, plus politique, qui y voit la dénonciation d'une société s'enfonçant dans la barbarie sous 2

toutes ses formes. Thierry Jonquet a su associer une vision globale de la société et une perception des sentiments douloureux de cas isolés. A la suite de l’autobiographie, les vingt nouvelles rassemblées dans ce nouveau livre sont, à l'exception des « 400 coups de ciseaux » et de « La chaîne du froid...», moins sombres que les romans les plus connus. Certaines ne sont pas du domaine de la littérature noire. On chemine ainsi d’histoires en histoires avec un plaisir chaque fois nouveau. Le genre varie, on passe de tableaux de la vie (presque) courante aux récits fantastiques, de la critique d’un certain art contemporain au drame des immigrés, de personnages dangereusement cyniques aux rêveurs inoffensifs. Et on arrive ainsi à la dernière nouvelle, particulièrement étrange si on considère qu’elle pourrait être le dernier texte publié de Thierry Jonquet. Son titre même « Le vrai du faux » donne le ton. Outre que ce pourrait-être une définition de la littérature, ce titre et le texte associé jettent un trouble. Ce n’est peut-être qu’une impression toute personnelle, chacun se fera une opinion. B. H.

LA VERITE SUR L’AFFAIRE HARRY QUEBERT Joël Dicker Editions de Fallois-L'Age d'homme - 2012

« Joël Dicker, jeune auteur suisse de 27 ans, a été couronné jeudi 25 octobre 2012 par le Grand Prix du roman de l'Académie française pour son deuxième roman, La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, paru aux éditions Editions de Fallois-L'Age d'homme. Le lauréat a été choisi par les académiciens au premier tour. » « Le 25e Goncourt des lycéens a été décerné, jeudi 15 novembre 2012, à Joël Dicker pour La Vérité sur l'affaire Harry Quebert ». Deux nouvelles qui seraient banales si le roman en question n'était qualifié de thriller, de roman noir ou même de roman policier. Ainsi, l’Académie se pencherait sur notre genre favori et aurait pris un coup de jeune incroyable en votant comme les lycéens, à moins que les lycéens n’aient été subitement atteints par la sénilité précoce ou, troisième hypothèse, que le bouquin soit vraiment bon. 3

Dans tous les cas, il semblait fort intéressant de se pencher sur l'ouvrage avec trois questions à l'esprit. Est-ce vraiment un polar ? Est-ce un bon roman ? Et, si la réponse à la première question est positive, estce un bon polar ? Nous sommes dans le Nord-Est des Etats-Unis, proche géographiquement de New-York mais à des milliers de miles de son agitation. Le roman commence par la découverte d'un cadavre dans la propriété d'un écrivain américain célèbre. Le cadavre est celui d'une toute jeune fille disparue 30 ans auparavant et le fait qu'elle ait été assassinée ne fait aucun doute. Un disciple de cet écrivain, écrivain lui-même, va mener l'enquête. Sa collaboration avec la police permettra, presque 700 pages plus tard, d’expliquer cette sinistre affaire. Nous avons donc bien un crime, un enquêteur, et la recherche d'un meurtrier (ou d’une meurtrière). Il y a aussi plusieurs policiers qui ont un rôle important. Pas de doute, nous sommes en présence d'un polar. La classification plus précise du genre, roman à énigme, roman noir ou thriller, est un peu compliquée comme souvent dans les romans contemporains. Au tout début on apprend que l'écrivain et la jeune fille ont eu une relation amoureuse clandestine, puisqu'à l’époque des faits la fille était mineure et l'homme âgé de 35 ans. L'écrivain est donc un coupable idéal. Mais on comprend vite qu'il va être mis hors de cause, son disciple faisant tout pour l’innocenter. Interviennent alors un grand nombre de personnages qui vont singulièrement compliquer l'énigme en fournissant autant de coupables potentiels. Nous voyons apparaître un riche industriel antipathique (évidemment), son chauffeur atrocement défiguré par un passage à tabac mais cachant de grandes ressources et un cœur amoureux (Cyrano rode toujours), une amoureuse déçue, une mère tyrannique et son époux falot (évidemment) et des policiers locaux qui n'ont pas été très curieux au moment de la disparition de la fille. Parallèlement à cette histoire, le livre raconte l'élaboration de deux œuvres littéraires, celle écrite 30 ans plus tôt par l'écrivain soupçonné de meurtre et celle que va écrire son disciple. Le rapport entre l’intrigue policière et l’écriture des romans est direct. Le plus ancien raconte l’idylle de l’homme et de la jeune fille, le second la réhabilitation de l’écrivain injustement accusé. La grande trouvaille de l’auteur est de faire du syndrome de la page blanche un personnage important. On ne peut pas en dire plus pour des raisons que le futur lecteur comprendra. Nous fréquentons donc du beau monde. Les héros principaux sont des écrivains de grand talent dont l’un est professeur d'université. On rencontre également un agent littéraire et un éditeur pour le moins cynique (évidemment). Il est d’ailleurs probable que la mise en scène de ce beau monde ne soit 4

pas étrangère à l'intérêt manifesté par nos académiciens. Pour les lycéens, il y a cette idylle transgressive qui peut faire rêver les adolescents. Enfin, on ose espérer que ce ne soit pas l’inverse. Bref, le roman à tout pour plaire au plus grand nombre et il faut reconnaitre qu’il se lit avec une grande facilité car il est écrit dans un style très fluide et dans un français impeccable, ce qui reste bien agréable. Maintenant, le regard d'un amateur de romans policiers est plus sévère. Sur le chemin de la découverte de la vérité, les rebondissements sont nombreux, vraiment très nombreux. Dès lors le risque est de tomber dans l’invraisemblance. Ce n’est pas grave si le lecteur joue le jeu mais il faut qu’il soit très tolérant pour accepter qu’à une heure de la fermeture du dossier survienne un événement totalement fortuit qui permette de changer totalement le cours des choses. Si l’intrigue finit par être cohérente sa conduite fait parfois penser à un roman de débutant (dans le domaine policier) qui se croit obligé de plonger le lecteur dans un labyrinthe inextricable, preuve de son imagination débordante. Les lecteurs peu habitués au genre policier, académiciens et lycéens confondus, y trouvent à l'évidence leur compte, les autres subissent un moment le charme d'un récit bien écrit mais, a posteriori, ont tendance à ne se souvenir que des facilités dans la conduite du récit. Le genre policier, dans son expression la plus talentueuse, est bien plus subtil que ne laisse croire sa réputation et c’est à la lecture d’ouvrages comme La Vérité sur l'affaire Harry Quebert que l’on en prend pleinement conscience. On ressent alors un léger sentiment de supériorité… Le monde change ! Ne faisons toutefois pas la fine bouche, c’est un livre d’une série blanche qui ne s'intéresse pas au nombril de l'auteur au milieu du désert, qui ne décrit pas les petits bobos à l’âme de la grand-tante ou la dernière expédition de Versailles à Neuilly. Il s’y passe quelque chose. Et puis La Vérité sur l'affaire Harry Quebert conduira peut-être ses lecteurs à la découverte du monde passionnant de notre polar bien aimé. B. H.

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LA P’TITE M.G. CRITIQUES
VENDETTA Roger Jon ELLORY Le livre de poche thriller.

GLOP !

Bon, c’est un bouquin qui commence mal, enfin pour un des personnages, pas pour nous : en effet, un type est retrouvé salement amoché dans le coffre d’une superbe américaine (Mercury Turnpike Cruiser, si ça vous dit quelque chose) garée dans une rue de la Nouvelle Orléans (Louisiane). Et alors, croyez-le si vous voulez, l’auteur de cet horrible meurtre se dénonce et exige de se confesser auprès d’un dénommé Ray Hartmann qui n’a rien à voir avec tout ça et a déjà bien assez de souci avec ses problèmes d’alcool, sa femme et sa gamine. Ray habite New York. Il travaille, si je me souviens bien, au bureau du Procureur et le samedi suivant la découverte du crime, il a justement rendez-vous avec les deux femmes de sa vie pour essayer de recoller les morceaux. Ce n’est donc pas de gaieté de cœur qu’il se retrouve transbahuté en Louisiane par le FBI pour écouter ce qu’a à raconter le présumé coupable et ça le barbe. Par contre, ça n’a pas du tout été mon cas et cette longue histoire m’a plutôt scotchée, si je puis me permettre. Et je dirai même plus, elle m’a vraiment scotchée !
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En gros, c’est une histoire de mafia : le “narrateur”, Ernesto Cabrera Perez, est un séide de l’organisation, tueur à gages appelé à toutes les basses besognes parce qu’il connaît très bien son job : tuer sans poser de questions. Il y a du suspens car on ne cesse de se demander pourquoi ce type est allé de jeter dans la gueule du loup, tout en se disant que professionnel comme il l’est, il va finir par s’en sortir, mais comment ? Ce que l’on se demande aussi c’est pourquoi, en plus de s’être livré, il avoue être l’auteur d'un autre forfait, à savoir le kidnapping de la fille du gouverneur, alors qu’il aurait pu, toujours grâce à son professionnalisme, la descendre, se tirer avec la rançon, et basta. Bon, eh bien je ne vous le dirai pas car je ne veux pas vous gâcher le plaisir de découvrir la fin : elle en vaut la peine. Vendetta, donc, et à travers cette histoire de vengeance (car c’est, en définitive, une histoire de vengeance), c’est une véritable fresque de la mafia que nous peint Ellory. Je ne sais pas si, depuis la parution, il a un contrat sur sa tête et j’espère que le lecteur, lui n’en a pas… M. G.

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RETOUR AUX FONDAMENTAUX

Tirez sur le pianiste David GOODIS Folio.
En résumé, c'est l'histoire d'un gars qui, venu d'un milieu plus que modeste, a connu son heure de gloire grâce à la musique. Sauf que quand commence le roman, la musique lui sert surtout à ne pas mourir de faim car après bien des malheurs, il se retrouve à jouer du piano dans un bouge minable et que son seul objectif est de se faire oublier, et de s'oublier lui-même. Malheureusement pour lui, et tant mieux pour nous parce que sinon il n'y aurait pas d'histoire, ça ne va pas se passer comme ça. En effet, bien malgré lui, il va devenir un homme traqué, d'où le titre. L'originalité du roman tient à mon avis à l'utilisation de la technique de l'introspection pour décrire cette traque, c'est à dire qu'on est pratiquement en permanence dans la tête d'Eddie, et que c'est par son intermédiaire que l'on sait ce qui se passe, mais aussi ce qu'il voudrait qu'il se passe tout en espérant finalement que ça ne se passera pas, étant précisé que quelquefois, il est bien content que ce qu'il craint sans le craindre arrive (par exemple dans ses rapports avec Léna, la serveuse du bar louche dans lequel il travaillait
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avant que les ennuis ne le rattrapent), et d'autres fois, non. J'espère que vous êtes bien perdus, mais je vous rassure, dans le livre, on ne l'est pas du tout. Donc, le procédé est original en soi, l'histoire se tient grosso modo, si l'on pardonne quelques invraisemblances. Mais peut être parce que je l'ai lu dans l'édition de 1957, j'ai trouvé que ce roman avait pris un coup de vieux. Quand même un joli passage pour finir : "Tu as levé les mains. Tu les as posées sur le clavier et tes doigts ont frappé les touches. Et les sons qui naquirent, c'était de la musique". M. G.

Le roman de RJ ELLORY VENDETTA a déjà fait l’objet d’une critique dans notre fanzine. Mais, comme je l’ai dit dans un numéro précédent, nous faisons le choix de proposer à nos fidèles lecteurs plusieurs regards sur un même bouquin. Le rédac’chef

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INFOS
En différé ou en temps réels LIRE A LIMOGES
« Lire à Limoges » est un salon du livre qui se tient chaque année en avril. Ce dimanche les organisateurs avaient eu la bonne idée de prévoir une table ronde dont le sujet concernait le polar. Animée par Gérard Meudal, elle rassemblait Hervé Claude (Les mâchoires du serpent, Actes Sud) Pierre d’Ovidio (Paradis pour demeure, Presses de la Cité) et Olivier Truc (Le dernier Lapon, Métailié) sur le thème "Les aventuriers du cercle polar". Le terrain des aventures était l'Australie pour le premier roman, la Laponie et… La Vienne, en France, pour le roman de Pierre d’Ovidio. La priorité d'une intrigue passionnante pour le lecteur étant posée, les participants se sont attachés à montrer que le polar pouvait aborder la question délicate des minorités ethniques. Le gros travail d'investigation nécessaire était familier aux deux journalistes (Hervé Claude et Olivier Truc) mais on a découvert que l'immersion dans la France profonde (de Pierre d'Ovidio) pouvait également être source de riches enseignements. il fallait oser à Limoges, au cœur d'une Haute-Vienne rurale, considérer le milieu paysan au même titre que les aborigènes d'Australie et les Lapons. L'intelligence des participants et une dose de bonne humeur a permis de le faire sans problème. C'est encore une fois notre genre préféré qui a été le grand vainqueur de cette table ronde. Le polar, bien documenté et bien écrit, est une source d'information sur des problèmes lointains ou proches de notre réalité quotidienne. Bernard 012

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ROSA COLLECTIVE SUR LE PLATEAU

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INFOS / INFOS / INFOS / INFOS / INFOS
Il en sera plus longuement question dans notre numéro de juin. Toutefois, notez sur vos agendas la date suivante : Rue Haute-Vienne, LIMOGES, VINS NOIRS - 2e édition 15 JUIN 15 AUTEURS 15 VIGNERONS Liste des auteurs présents ce jour :

Laurence Biberfeld, Patrick K Dewdney, Nicolas Bouchard, Jean-Pierre Alaux, Michaël Mention, Dominique Forma, Antonin Varenne, Jean Hugues Oppel, Serge Quadruppani, Marc Villard, Jérôme Leroy Franck Linol, Joël Nivard, Franck Bouysse, Serge Vacher
La liste des vignerons n’étant pas encore entièrement établie, nous préférons vous en faire part dans notre numéro de juin. A bientôt !

BULLETIN D’ADHESION

ISSN 0999-8276
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