Tarantino : une nouvelle mythologie de la violence.

« Quand on a la tête en forme de marteau, on voit tous les problèmes en forme de clou": Les obsédés de la confrontation inter-ethnique, ceux qui finissent par voir du choc de civilisation partout, auront récemment voulu voir dans le dernier film de Quentin Tarantino une provocation, et une tentative délibérée d’attiser des tensions raciales entre noirs et blancs nord-américains. La controverse fit long feu. Les quelques rares afro-américain pour penser que « Django Unchained» était un appel à la haine entre ethnies furent des figures tel Spike Lee ou l'organisation catholique National Action Network de Al Sharpton, qui brûlèrent le film avant même sa sortie, et jurèrent aux grands dieux... de ne jamais aller le voir.
L’icône activiste afro-américain Dick Gregory (voir annexe 1), écrivain aux épaules larges et à l'esprit critique tranchant, qui surtout s'est toujours

véritablement battu pour l’égalité et la réconciliation entre blancs et noirs sans être un poseur, a défendu le film pour tout ce qu'il représentait, à savoir, dixit l’intéressé, "l'histoire d'un homme noir qui, par amour, terrasse l'esclavagisme." La violence est un élément centrale de l’œuvre cinématographique de Quentin Tarantino. Elle peut y être présente comme un outil au service de truands et assassins bavards (Reservoir Dog, Pulp Fiction) , au service de l'une vengeance implacable (Kill Bill), mais jamais au service de conflit interethnique. Ce qu'il propose est bien autre chose, et sert un propos bien plus profond. - Une mise en scène de rapports oppresseurs / opprimés, En regardant plus particulièrement 3 de ses derniers films ; « Death Proof », « Inglorious Basterds », « Django Unchained » et , on peut plutôt y voir une mise en scène de rapports oppresseurs/opprimés, une sorte d'invention d'une mythologie de la violence inversant et remontant le rapport d'oppression classique ou la hiérarchie sociale logiquement en place. Une violence qui vient frapper l'oppresseur comme il ne l'a jamais été dans l'histoire. Cette mystification s'opère grâce à un remodelage de l’histoire très particulier dans ces 3 films. Respectivement - « Death Proof » un gang de jeunes beautés fatales faisant la peau à un tueur de femmes, peut être le moins réussit des films de Tarantino. - « Inglorious Basterds » une juive massacrant la crème du 3eme Reich par vengeance et 2 soldats d'un commando juifs transformant Hitler et Goebbles en passoire. - « Django Unchained » un noir esclave libéré et entrainé par un blanc d'origine Allemande, qui fini par faire exploser la grande maison blanche du maitre esclavagiste. Respectivement encore, 3 des communautés les plus identifiées comme opprimées sur des moments plus ou moins longs de l’Histoire: les femmes le sont communément partout, tout le temps (comme le disait Lennon en 1972;« Women are the niggers of the worlds »), les juifs dans l'Europe nazi, et les noirs afro-américains sous l'esclavage.

Dans les 3 cas la ficelle du rafistolage historique est grosse, et on ne peut pas vraiment l’accuser de révisionnisme sans échapper au ridicule. Pointer par exemple que "Inglorious Basterds" est inexacte historiquement, car Hitler n'est pas vraiment mort canardé par des soldats juifs dans un cinéma parisien n'indique en rien que vous connaissez bien votre Histoire; cela indique simplement que vous n'avez probablement rien compris aux intentions de l'auteur. Tout le monde sait que les juifs n’ont pas abattu eux même le 3eme Reich. Loin de là. A part une rébellion réussie dans le camps de Sobibor, avec le meurtre de 11 soldats allemands et 300 prisonniers évadés, les juifs prisonniers de cette époque ont marché le plus souvent docilement vers leur mort. Les femmes continuent d'être des souffres douleurs à travers le monde, battues, violées, tuées, le plus souvent impunément. (Seul 36% des violeurs condamnés en France font effectivement de la prison.). De même, les esclaves noirs américains n'ont jamais eu de mouvement de révolte significatifs contre leur maitres Américains. Lorsque John Brown tenta de les armer lors de son raid sur un stock d'armes, la plupart étaient encore beaucoup trop conditionnés à leur soumission. Effrayés par la liberté, il quittèrent l’expédition de Brown pour retourner à leur sort d'hommes exploités. Dans ces 3 cas, Tarantino maltraite l'Histoire afin de faire s'approprier la résistance violente par des communautés, des minorités, ou groupe sociaux qui ne l'ont jamais fait lorsque l'occasion leur était présentée, ou leur était en tout cas nécessaire. On parlera d'ailleurs ici plus justement de contre-violence. Il créé de toute pièces et donne a ces groupes historiquement oppressés une mythologie basée sur un fantasme, clairement éloignée de la réalité, mais néanmoins susceptible d’être source d'inspiration dans la mesure ou dans ces trois film, la mort du "bad guy", le terrassement de l'oppresseur, est un événement catharsique libérateur pour le héros, et un moment du film jouissif pour le public. - Une mise en scène de la violence volontairement exagérée. La genèse de Django, pour Tarantino, prend ses origines dans son admiration pour la figure historique John Brown, un blanc Americain anti-esclavagiste qui pris les armes pour défendre son idéal politique. (Voir annexe 2)

Sur John Brown, Tarantino déclare en aout 2009 dans une interview au site web Charlie Rose - http://www.charlierose.com/view/interview/10567 - « Il y a une biographie qui pourrait m’intéresser, mais ce serait sans doute l’un de mes derniers films », « Mon héros favoris de l’histoire américaine est John Brown. C’est mon américain préférée de tous les temps . Il a tout simplement ouvert à lui tout seul la voie pour mettre fin à l’esclavage, et le fait est qu’il a tué des gens pour le faire. Il a décidé : « Si nous commençons à faire couler le sang blanc, ils commenceront à comprendre ce que nous voulons. »

La dernière phrase explicitant son admiration pour ce personnage historique (dont la condamnation a mort indignât à l’époque nombre d'intellectuels et écrivains, dont Victor Hugo.) lève le voile sur ses motivations quant à l'utilisation de la violence dans ses films: Elle n'est pas gratuite. La mise à mort finale de l'oppresseur, événement catharsique par excellence, est généralement appuyée par une mise en scène ultra violente quasi grotesque, (le cowboy se prenant un balle dans les parties et hurlant de douleur comme un goret, les Nazis finissant en chair saucisse dans un barbecue géant, le tueur misogyne de "Death Proof" qui succombe démonté a coup de pieds); c'est non seulement la mort physique de l'oppresseur mais aussi sa désacralisation complète, sa profanation dans le but ultime de l'abattre

symboliquement en le réduisant pratiquement a l’état de matière première fumante. Concrètement, et au cours de l'Histoire, c'est Louis XVI guillotiné en place publique, c'est le corps de Mussolini pendu par les pieds devant la foule, c'est l’exécution du Tsar Nicholas II et de sa famille à coups frénétiques de pistolets et de baïonnettes ... etc Enfin, et pour ceux qui trouverait toujours que la fin de "Django Unchained" reste inutilement violente, arrêtons nous un instant sur ce qu'il advint en réalité de Dangerfield Newby, l'esclave complice de John Brown qui fut l'inspiration évidente pour le personnage de Django (voir Annnexe 3). Pas de happy-end pour lui, dont l’épopée contre les esclavagiste s'arrêta toute net, ainsi que le raconte l’écrivain historien Stephen D. Brown dans "Ghosts of Harpers Ferry":

"Quand John Brown s'attaqua au dépôt d'arme de Harper Ferry, en octobre 1859, un homme de la ville avait chargé son mousqueton avec des pics en fer de 15 cm. Ce fut un ces pics qui toucha Dangerfield a la gorge. Il fut tué sur le coup. Les gens de Harpers Ferry, dans leur furie contre John Brown et ses acolytes, prirent le corps de Dangerfield Newby, et le poignardèrent de leurs longues lames rouillées, puis amputèrent ses extrémités. Ils laissèrent ensuite le corps mutilé dans une allée ou il fut dévoré par des cochons affamés."
La brutalité de Django qui semble jouir de la souffrance de ses ennemis est donc finalement l'élément le plus réaliste du film. Pour Tarantino, sur-jouer la brutalité à l'écran n'est pas un moyen d'horrifier le spectateur. Il sait faire mal a ceux qui vont voir ses films par d'autres moyens plus subtils, comme lorsqu'il cache la « découpe de l'oreille » dans la scène bien connue de « Reservoir Dogs », la scène la plus douloureuse de sa filmographie, ou tout ce que l'on voit est le dos du tortionnaire.

Au final, cette approche idéologique de la violence reste rare, car elle se penche sur son usage politique par des opprimés, une contre-violence remontant la hiérarchie sociale. Une nouvelle mythologie en quelque sorte, quasi unique à Hollywood, qui préfère d'habitude célébrer des héros ayant une "légitimité" institutionnelle, ou qui respect en tout cas la bonne morale néoconservatrice Américaine, quand il s'agit de l'usage de la force.

Pour le cinéma US, la mythologie politiquement correcte érige la non-violence comme la seule voie politique raisonnable pour ceux qui se soulèvent. La seule violence légitime étant, par nature et naturellement, celle de l’État... - L'anti "Gandhi". Cette mythologie de la non-violence, telle qu'elle est soutenue aujourd'hui par la plupart des activistes politiques, se base très souvent sur l'admiration que suscite les parcours de Gandhi et Martin Luther King. Le film « Gandhi » dirigé par Richard Attenborough et sorti en 1982, a largement contribue la quasi déification de son personnage principale. Ce film est l’antithèse de ce que propose Tarantino. La comparaison est intéressante car "Gandhi" est aussi une relecture de l'histoire complètement erronée, et donc le but est de romancer et renforcer une mythologie plus que de raconter des faits précis. A ce titre, ce film récompensé de 8 Oscars n'est pas plus fidèle historiquement que ne l'est "Inglorious Basterds" La légende est la suivante: grâce a quelques grèves de la faim, Mahatma Gandhi aurais mis a genou l’empire Anglais. La vérité est que des mouvements de révolte violents contre des Anglais épuisés par la Guerre Mondiale ont forcé ces derniers à désigner un pacifiste éduqué en Angleterre comme unique négociateur légitime. Choisir un interlocuteur qui ne leur voulait aucun mal leur permis de garder la main. L'indépendance qui suivit n’en fut pas vraiment une. Ce fut plus concrètement une transition d’une colonie a une néo-colonie ou l'Empire gardait une grande partie du contrôle sur les ressources et l’économie. Le peu que Gandhi aura tout de même obtenue, c'est grâce à la peur que suscitait d'autres personnages qui au même moment prenaient les armes. On pourra citer Baghat Singh (Annexe 4) et Batukeshwar Dutt dont les actions envoyèrent un message brutal et très clair au Anglais. De la même manière que Gandhi profite en fait du travail de sape du pouvoir Britannique initié par d'autres, le peu que Martin Luther King aura obtenu vient en fait de la pression de mouvements violents ou qui prônaient la violence: Black Panthers, Malcolm X.

La mystification autour de Luther King va tout aussi loin, celui ci ayant même un jour férié à son nom aux USA, alors que son rêve (I had a dream..) ne sera finalement resté qu'un doux rêve... Pour ceux qui en doute, aujourd'hui, 60.21% des 7.2 millions de prisonnier aux USA son d'origine Afro-Americaine, 65% des afro-américain sont pauvres, et leur espérance de vie est de 6 ans inférieure à la moyenne nationale. Un approvisionnement constant et abondant en drogues et en flingues aura même permis de leur confier le lynchage de leurs semblables. Le gouvernement a toujours intérêt - en dernier lieu et lorsqu’il est forcé à négocier - à se trouver des interlocuteurs pacifistes, dont le mode d'action est l'action symbolique. Ceux-ci sont au final une moindre menace, et sont surtout des bonnes poires a qui l’on peut accorder des victoires tout aussi symboliques. Quand Quentin Tarantino imagine l'action violente de juifs contre le 3eme Reich, cela donne "Inglorious basterds". Imaginons un instant ce qu'aurait donné l'action non-violente façon Gandhi contre les horreurs du Nazisme. L'exercice est facile, celui-ci s'est lui même penché sur le sujet alors que se déroulait la Seconde Guerre Mondiale. En l’occurrence, il recommanda aux Anglais de se rendre aux Nazis pour éviter tout conflit, et demanda aussi dans la foulée que les Tchèques et les juifs se suicident en masse. En 1946, alors que tout les éléments majeurs du génocide juif étaient connus, Gandhi déclara à son biographe Louis Fischer: -"Les juifs auraient du se coucher d'eux même sous la lame du boucher. Ils auraient du se jeter dans la mer du haut des falaises" Tarantino apporte une contradiction radicale au mythe de la non violence, et ses propres mystifications cinématographiques sont faites pour souligner à l'évidence que ce sont toujours des mouvements violents ou potentiellement violents qui font plier l'oppression, ou tout au moins mène les oppresseurs à traiter leurs souffre-douleurs différemment. - « Django Unchained », un appel a la revolte ? Si certains doutent encore que Tarantino soit capable d'un propos révolutionnaire, je livre à la louche et pour finir certains éléments de lecture de « Django Unchained ».

Le film a véritablement 2 sales types, Calvin Candy l'esclavagiste, grand propriétaire terrien (Leonardo Di Caprio), et Stephen son fidèle esclave et serviteur (Samuel L. Jackson). Dans la photo plus haut, utilisée pour illustrer cet article, on voit que Candy meurt en s'effondrant sur un globe terrestre, un symbole qui ne tient pas du hasard. Dans le film il est le commerçant, celui qui vend et achète, les marchandises comme les hommes. Il est l'homme de pouvoir, l'incarnation de la « World Company » - la corporation toute puissante. A son service comme intendant et maitre de sa « maison blanche » au milieu des champs arrive Stephen. Il est esclave lui même, noir, mais détient tout de même l'autorité et le pouvoir dans la maison, notamment celui de punir les autres esclaves quand le maitre n'est pas la. Il est non seulement un traitre aux siens , mais aussi le pouvoir exécutif au service de Calvin Candy. Je ne mâche pas la suite de l'interprétation, désormais facile, et la transposition possible a une autre maison coloniale blanche outre Atlantique. A tout un chacun de le faire sans trop de mauvaise fois.

Annexes:
1 # Dick Gregory, sur Django et sur Spike Lee (Vidéo en anglais). http://www.huffingtonpost.com/2013/01/15/dick-gregory-django-unchainedspike-lees-comments_n_2481918.html 2 # John Brown (9 mai 1800 Torrington - 2 décembre 1859 Charles Town), était un abolitionniste, qui en appela à l’insurrection armée pour abolir l’esclavage. Il est l’auteur du massacre de Pottawatomie en 1856 au Kansas et d’une tentative d’insurrection sanglante à Harpers Ferry en 1859 qui se termina par son arrestation. Les historiens sont aujourd'hui d'accords sur le fait qu'il joua un rôle déterminant dans le démarrage de la Guerre Civile. 3 # Lors de l'attaque que John Brown initia pour s'emparer des armes stockées à Harper Ferry, la première victime dans son commando fut un esclave affranchi noir, Dangerfield Newby, (ci-contre) un colosse de 1,90 mètre. Une lettre de sa femme fut retrouvée sur son corps (ce qu'il en restait), lettre ou elle le suppliait de venir la racheter à son propriétaire. Dangerfield réussit une première fois à réunir les 1500 dollars nécessaires à ce rachat, mais le propriétaire de la plantation décida au dernier moment d'augmenter le prix, refusant ainsi la vente. Dangerfield décida ensuite de rejoindre John Brown. Le parallèle avec l'histoire de "Django Unchained" est flagrant.

4 # Baghat Singh. "En 1922, quand Gandhi met fin au mouvement de non-coopération qui visait à boycotter tous les produits étrangers, Bhagat Singh, déçu de l'échec de la résistance passive, choisit de radicaliser son action. [...] Les faits d'armes du jeune Bhagat commencent en 1928 : il tue Saunders, l'officier anglais qui avait battu à mort le patriote Lala Rajput Ray. En avril 1929, Bhagat Singh place deux bombes inoffensives dans le Parlement et se laisse capturer afin d'expliquer les motivations des antiimpérialistes au monde entier. Au cours de son procès, il lance la fameuse phrase: "Pour que les sourds entendent, le bruit doit être très fort." Il est pendu le 23 mars 1931."

Vladivostok1919 – 14 mai 2013.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful