Le web fait-il les révolutions ?

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Article de la rubrique « Nos vies numériques » Mensuel N° 229 - août - septembre 2011 Nos vies numériques

Le web fait-il les révolutions ?
Fabien Granjon

Les révolutions arabes ont confirmé le rôle d’Internet et des réseaux sociaux dans les contestations politiques contemporaines. Mais qu’apportent vraiment ces technologies aux mobilisations ? Les révolutions arabes l’ont définitivement établi : les capacités d’expression, d’organisation et de mobilisation ouvertes par Internet jouent un rôle non négligeable dans la construction et la réussite de certains conflits sociaux. Si c’est aller bien vite en besogne que d’affirmer, comme cela a pu être le cas pendant l’hiver 2011, que Twitter et Facebook avaient fait la révolution à Tunis ou au Caire, le rôle du Web participatif dans les mobilisations collectives mérite que l’on s’y intéresse de près. Reconnaître les potentialités qu’offrent les plus récents réseaux d’information et de communication ne doit certes pas conduire à en faire les causes ou ressources exclusives de l’action contestataire, laquelle ne saurait exister sans prendre appui sur des engagements politiques préalables. En la matière, les visions déterministes et romantiques de l’action doivent être récusées et ce sont précisément ces utopies technicistes que s’applique par exemple à dénoncer Evgeny Morozov dans The Net Delusion (1), rappelant que « ce ne sont pas les tweets qui font tomber les gouvernements, mais bien la population ». Pour le chercheur biélorusse, les usages contestataires d’Internet sont systématiquement mal interprétés et surévalués : le réseau des réseaux n’est pas en mesure de structurer des mobilisations citoyennes susceptibles d’étendre « réellement » la démocratie.

Si même les boys bands coréens… A contrario, pour Manuel Castells, « les réseaux de communication » mettent en scène «  une diversité culturelle et une multiplicité de messages à une échelle beaucoup plus large qu’aucune autre forme de l’espace public dans l’histoire (…). Dans un monde

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comme les immolations.. les arrestations ou le récit des répressions policières. mais aurait été lancée par de jeunes fans d’un boys band coréen. à un moment donné. notamment ceux à forte charge symbolique. en avril 2008. toujours plus nombreuses sont celles qui. aux Philippines. polarisé leurs discussions légères (gossip) sur ce thème plus politique et lancé l’idée d’une protestation publique. en 2003. les activités en ligne dénonçant les abus du régime dictatorial semblent bien avoir été l’expression d’«  un contre-projet face au monde hiérarchique du pouvoir. Clay Shirky relate même l’improbable mobilisation de jeunes Sud-Coréen(ne)s. Facebook est devenu. contre la réouverture des importations de viande bovine états-unienne. de ses cérémonies officielles et de sa discipline quotidienne ». sans doute est-il utile de prendre la mesure du rôle non négligeable qu’ont pu jouer les technologies de l’information et de la communication (Tic) en général et le Web participatif en particulier dans certaines mobilisations sociales récentes. ajoute-t-il. auraient.Le web fait-il les révolutions ? http://www. à la fois le média et la plateforme d’échange les plus populaires en Tunisie. fréquentant le forum du groupe. Dans son dernier ouvrage (3). mais aussi à la constitution d’un potentiel de mobilisation et à l’activation de la révolte (mobilisation pour l’action).php?lg=fr&id_a. En l’espèce. d’une manière ou d’une autre. selon les termes de Jürgen Habermas (4). Plus récemment. il a été fait grand cas du rôle qu’ont pu jouer les réseaux sociaux dans la crise sociale conduisant le président Ben Ali à quitter le pouvoir. Dans un pays frappé par la censure.. Sans tomber dans l’un ou l’autre de ces travers. lesquels. Celle-ci n’aurait pas été conduite à l’initiative d’organisations associatives ou politiques. etc. marqué par la communication de masse individuelle. lorsque des manifestations contre la guerre en Irak ont été organisées simultanément dans 600 villes de par le monde . avec deux millions de comptes. Castells fait du Web participatif la nouvelle panacée numérique. De fait. Cela a indéniablement contribué à la construction de l’indignation et à la convergence du sens sur les réseaux sociaux (formation du consensus). Morozov tend à nier l’existence d’une forte homologie entre le programme d’action des médias sociaux et certaines formes contemporaines d’engagement. Là où E. M. en 2009. ont pris appui sur les potentialités offertes par Internet : en 2001. Facebook a notamment permis que se déterritorialisent des événements locaux. lors des soulèvements contre le président Joseph Estrada . Encore faut-il préciser que cet investissement numérique n’est pas tout à fait nouveau et 2 sur 6 11-12-01 14:42 . les mouvements sociaux et la rébellion (insurgent politics) ont la chance d’entrer dans l’espace public à partir de sources diverses (2) ».com/articleprint2. lors des mobilisations populaires en Iran contre la République islamique de Mahmoud Ahmadinejad.scienceshumaines.

des protestations furent ouvertes à l’encontre du pouvoir via des forums. ce sont aussi les blogueurs et les collectifs dissidents de contre-information qui aujourd’hui parviennent à faire émerger des voix contestataires et à rendre visible et publique (à l’intérieur et à l’extérieur des frontières) une certaine conflictualité sociale. Tunezine.scienceshumaines. etc. Les formes de la contestation se trouvent alors étroitement articulées à des outils comme Twitter. Les mobilisations en ligne (6) constituent alors souvent les principales voies d’expression de la dissidence et de la contestation. etc. une étape essentielle dans l’émergence d’un mouvement de solidarité international.Le web fait-il les révolutions ? http://www. Alternatives citoyennes. Il aurait aussi contribué à attirer l’attention des médias occidentaux (France 24 et Al Jazeera reprendront par exemple des vidéos tournées par des manifestants). qui permettent. notamment lors du second volet du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) de Tunis. notamment via des attaques contre des sites gouvernementaux. des sites et des listes de diffusion (Takriz. mais par la censure et le contrôle de pouvoirs autoritaires (interdiction des rassemblements. que ce soit en Chine ou en Syrie.) parfois très suivis. L’émergence d’un mouvement de solidarité internationale Il semble également que le réseau « hacktiviste » Anonymous a permis une extension de la surface des conflits à la toile. Réveil tunisien. de partis d’opposition.php?lg=fr&id_a. parfois à des individus isolés... C’est donc progressivement que la blogosphère puis les sites de réseaux sociaux sont apparus comme des espaces majeurs de la contestation. les médias alternatifs numériques offrent à l’évidence une des principales ressources pour constituer des collectifs et faire naître des mobilisations. ou bien lors d’initiatives telle que la manifestation en ligne Yezzi fock !. Tunisnews. etc. dont celui du Premier ministre ou encore en piratant le site de la télévision nationale TV7. en Birmanie. en Tunisie ou en Égypte. Dans les pays où sévit un contrôle étatique de l’information. la force du participatif n’est-elle jamais si apparente que dans les nombreux pays où la liberté d’expression et de la presse n’est pas simplement menacée par les effets de la professionnalisation.). Lorsque le 3 sur 6 11-12-01 14:42 . s’inscrit dans une histoire de la « cyberdissidence » tunisienne (5). Al Jazeera. Nawaat.com/articleprint2. En Chine.). assez largement reprise par des médias étrangers (CNN. À l’évidence. en Iran. de la concentration économique ou du sensationnalisme. d’exprimer et de faire circuler des informations en échappant aux contrôles et aux censures. Dès la fin des années 1990.

d’un lien ou d’un document audiovisuel sur Facebook ou Twitter s’enrichit en effet des appréciations.Le web fait-il les révolutions ? http://www. (7)) susceptible de porter des contestations et des revendications sur la place publique. En dehors des cas de censure les plus explicites. composé de sujets interconnectés. manque de liberté d’expression entrave l’émergence d’une opposition conséquente (associations. les mobilisations en ligne se construisent (tout) contre l’espace public médiatique dominant. ni même la possibilité d’opinions critiques autonomes. des traits d’humour. détournements ironiques. avec qui l’on peut échanger sur le mode de la conversation et qui sont susceptibles de s’associer à des projets politiques critiques. syndicats. Des écrans vers la rue Ces arènes peuvent être appréhendées comme une forme de réponse citoyenne à l’évolution de l’espace public médiatique dominant. partis. réservant la prise de parole à un petit nombre de figures « médiatiques ». etc. plus curieux et plus critiques. et à envisager ses publics comme de simples destinataires.. La diffusion d’une information. Elles s’appuient alors sur la dimension participative du Web afin de faire émerger des arènes publiques où se donnent notamment à voir des expressions alternatives aux formes narratives des médias dominants. Celui-ci tend à soumettre ceux qui ont la prétention d’y participer à des contraintes de sélection importante. les potentiels de résistance tendent à s’exprimer sur Internet. marquent le ton des informations et des conversations d’Internet. des 4 sur 6 11-12-01 14:42 . Contrairement au rôle que jouent les publics silencieux des médias de masse dominants. investissement d’affects. mais plutôt parce que le réseau des réseaux permet de s’adresser à un public élargi. à l’instar du film The French Democracy qui met en scène dans un environnement de jeu vidéo les préjugés racistes de la police française au moment des émeutes de banlieue de 2005. On y constate ainsi une part plus grande de subjectivité : énonciation à la première personne. ceux des mobilisations typiques du Web participatif sont dotés de capacités d’intervention et de réaction susceptibles de les rendre plus actifs. Ces nouveaux formats se nourrissent également d’un affaiblissement de la frontière entre information et divertissement. Quand il est patent que ni l’État ni les médias de masse n’autorisent l’autoorganisation politique de la société. Les arènes numériques rompent avec cette logique. dans une volonté de réarmer l’opinion publique et d’augmenter la capacité de pression des citoyens.php?lg=fr&id_a.scienceshumaines. Non parce que l’engagement y serait plus aisé ou plus confortable. etc. celles-ci se font jour dans le domaine numérique.. entre culture de masse et culture politique (8).com/articleprint2.

Presses de Sciences po. à Madrid. (6) Dominique Cardon et Fabien Granjon. ni même l’élément principal de l’action collective. New York University Press. récemment. approbations ou désapprobations des internautes. comme cela a pu être le cas à Tunis. immédiats et réactifs. vol.php?lg=fr&id_a. 5 sur 6 11-12-01 14:42 . que ce qui se présente comme une conversion vers l’action politique hors ligne dépend de dynamiques préalables (un mécontentement. (2) Manuel Castells. Penguin Press. 2006. Payot. (3) Clay Shirky. par exemple.. tic&société. « Internet et la reconfiguration de l’espace public tunisien : le rôle de la diaspora ». 2011. New Media & Society. Communication Power. 2009. vol. Il importe néanmoins de saisir la portée effective de ces alternatives.) et. Le bruissement des critiques et des commentaires ne s’exprime ainsi plus seulement dans les coulisses de la sphère privée. juin 2003. n° 1-2. Ils semblent.scienceshumaines. Cognitive Surplus: Creativity and generosity in a connected age. au Caire ou. Public Affairs. d’une part. d’autre part. 2009. n° 2. III. etc. L’Espace public. 2010.Le web fait-il les révolutions ? http://www. pouvoir donner naissance à des formes d’association citoyenne quittant les écrans pour investir la rue.. Certains mouvements populaires récents tendraient à démontrer que ces investissements en ligne. Mais encore faut-il rappeler. Le réseau des réseaux peut être un fabuleux catalyseur. L’Espace public oppositionnel. (9) Mark Deuze. mais n’est certainement pas la cause. 2007. Elle est désormais indissociable de la communication et de la circulation d’informations sur les « sites de discussion et de partage » comme les définit Mark Deuze (9). décentralisés. que son succès tient également à d’autres logiques (comme l’établissement de rapports de force) qui n’ont que peu avoir avec Internet. 2010. The Net Delusion: The dark side of Internet freedom.com/articleprint2. (7) Oskar Negt. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise. Convergence Culture: Where old and new media collide. NOTES (1) Evgeny Morozov. « The Web and its journalism: Considering the consequences of different types of newsmedia online ». Oxford University Press. V. (4) Jürgen Habermas. Médiactivistes. 1997. (5) Romain Lecomte. participent à l’intéressement de nouveaux publics. Payot. (8) Henry Jenkins. une crise.

.com/articleprint2.Le web fait-il les révolutions ? http://www. avec Dominique Cardon. Fabien Granjon Sociologue au Centre d’études sur les médias. 6 sur 6 11-12-01 14:42 . les technologies et l’internationalisation (Cemti.. université Paris‑VIII) et au Laboratoire des usages de l’Orange-lab. 2010.php?lg=fr&id_a. il a publié. Médiactivistes. Presses de Sciences po.scienceshumaines.

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