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C.T.E.L 2001-2002 Cours de LMD 110 - LMD W10 Enregistrement N° 1 Mme Goubier-Robert

UN SIECLE DE ROMAN EPISTOLAIRE Tout d’abord, quelques mots sur le programme. Les quatre textes retenus permettent de jalonner chronologiquement notre période : Guilleragues pour la fin du XVII° siècle, Montesquieu pour la première moitié du XVIII° siècle et l’esprit des lumières, Laclos pour la seconde moitié du XVIII° siècle et la crise des lumières, enfin Louvet pour la fin du siècle et la période révolutionnaire. Le choix du sujet – roman épistolaire – pose plusieurs questions : 1°/ Le problème du roman et de sa réception. 2°/ La question de définition du roman épistolaire et les modalités de son fonctionnement. 3°/ L’adaptation du genre aux modifications politiques de l’époque. Sur le problème du roman et de sa réception, je rappelle simplement qu’il est un genre mal reçu par la critique, au XVII° et au XVIII° siècle, bien que les lecteurs soient séduits par la fiction romanesque. On condamne généralement le roman au nom de deux critères : 1°/ Au nom du bon goût. Le bon goût, c’est à dire le goût aristocratique, privilégiait le théâtre et la poésie. Le roman, genre mal défini, souffre de son hétérogénéité et n'est pas considéré comme un genre littéraire autonome. De nombreux romanciers doivent d’abord leur gloire au théâtre et nombreux sont les auteurs qui vont chercher au théâtre une reconnaissance du public : Mercier, Rétif de la Bretonne ou Marivaux. Il faut attendre Rousseau et Diderot pour voir une remise en question de ce « bon goût ». On considère aussi que ce genre, mineur et mensonger, s’adresse à la partie la moins cultivée et la plus méprisable de la société : Les femmes, les petits bourgeois, les esprits futiles, etc… Or, les études des historiens de la littérature (cf. Alexandre Stroev, Les Aventuriers des lumières) prouvent le contraire. Quant à la littérature de colportage, destinée aux classes plus populaires, elle ne comporte pratiquement pas de romans(cf. les travaux de Darnton, Mandrou). 2°/ On condamne le roman au nom de la morale. Le roman est le laboratoire de la vie morale et permet, par sa souplesse formelle, l’intégration des nouvelles idées philosophiques(cf. les contes de Voltaire). Or, on reproche aux romanciers de peindre des passions condamnables et de contribuer au relâchement et à la corruption des mœurs. Voir, par exemple, la condamnation de Manon Lescaut ou l’interdiction du roman vers 1738. Il faut Rousseau et La Nouvelle Héloïse pour rendre au roman sa vocation morale et didactique, déjà annoncée dans la préface de Manon Lescaut. En dépit du discrédit qui pèse sur lui, le roman se développe et évolue.

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Le roman de l’époque classique voit apparaître le récit à la première personne, sous forme de mémoires, lettres ou récits de voyage. Les lettres qui revêtent l’apparence de la plus grande authenticité, tentent en outre de répondre à l’accusation de fausseté qui pèse sur le roman. Si bien que le roman, fondamentalement fictif, se donne les allures d’une histoire vraie. Les lettres, souvent accompagnées d’un paratexte explicatif quant à leur découverte, contrent parfaitement le reproche de fiction adressé au roman. Bien que le topos du manuscrit trouvé évolue et ne trompe pas le lecteur, il fonctionne parfaitement pendant cette période. Les lettres Portugaises bénéficient du doute. Le procédé de datation orientale utilisé par Montesquieu sert à authentifier la correspondance de ses deux Persans. Laclos joue sur le procédé, mais en brouillant les pistes avec la juxtaposition d’une préface et d’un avertissement contradictoires. Quant à Louvet, il s’inscrit pleinement dans les procédés épistolaires chers à Laclos. Le roman épistolaire s’épanouit pleinement au XVIII° siècle, âge d’or du roman. Au XVII° siècle, sont publiés 1 200 romans. De 1700 à 1750, on compte 946 romans et de 1750 à 1800, on recense plus de 2 000 romans. La croissance de la production romanesque est évidente, même si elle n’est pas toujours constante et marque des périodes de fléchissement, en particulier au moment de la Révolution. De 1715 à 1761, le roman est utilisé pour l’examen des croyances religieuses et philosophiques et trace le tableau d’une société en mutation. L’avènement des lumières trouve dans le roman sa meilleure voie d’expression. L’orientalisme et l’exotisme mis au goût du jour par la traduction de Galland des Mille et une nuits stimulent l’imaginaire des romanciers. Mais à travers l’extravagance des lieux ou des situations, la réalité reste aisément identifiable, comme dans les Lettres persanes. Pendant cette période, comme pendant tout le siècle, le récit à la première personne domine dans un tiers des fictions. La première personne devient le témoin privilégié de la sensibilité et autorise un recul entre le personnage principal et l’auteur, qui ne se présente souvent que comme l’inventeur puis l’éditeur d’un texte authentique qui lui est parvenu par hasard. En 1761, Rousseau publie la Nouvelle Héloïse, révolution morale et esthétique. La bourgeoisie se reconnaît dans le système des valeurs du roman, dont le succès relance l’écriture et la lecture des romans. La crise des lumières, accompagnée d’une crise du classicisme, apparaît vers 1770 et remet en question les acquis de la raison. Le roman de Laclos témoigne du désarroi de ses contemporains. Pendant la Révolution, le roman se modifie considérablement, surtout en devenant engagé politiquement, ce que nous verrons avec Louvet et Emilie de Varmont, qui est un plaidoyer en faveur du divorce et du mariage des prêtres. En ce qui concerne l’historique du roman épistolaire, dont on fait remonter l’origine au roman Grec, je vous renvoie au premier chapitre du Roman épistolaire de Versini, texte indiqué dans la bibliographie. Je ne reprendrai donc pas ici les informations historiques qui se trouvent dans cet ouvrage. Quant à la technique du roman épistolaire, nous nous y intéresserons au fur et à mesure de l’étude de nos textes. Rappelons simplement quelques éléments : 1°/ Problème de définition. Qu’est-ce qu’un roman épistolaire ? Faut-il qu’un texte soit intégralement composé de lettres pour être considéré comme un roman épistolaire ? Peut-il être partiellement composé de lettres et, si oui, dans quelles proportions ? Les réponses des critiques diffèrent sur ce point. Dans cette incertitude, j’ai choisi délibérément de ne considérer que des textes intégralement

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épistolaires, estimant que ceux-là seuls, sans doute, méritent pleinement cette appellation. 2°/ Le roman épistolaire peut être monophonique ou polyphonique, avec une tendance à privilégier la technique polyphonique au fur et à mesure que l’on avance dans le siècle. Guilleragues offre l’exemple d’un texte monophonique et nos trois autres textes choisissent le procédé de la polyphonie. Les quatre textes seront étudiés, bien sûr, dans l’ordre chronologique avec des synthèses partielles et finales. GUILLERAGUES Lettres portugaises Le texte parut en 1669. C’est un texte bref qui se compose de cinq lettres, écrites par une religieuse portugaise qui se nomme elle-même par deux fois Mariane. Ce sont cinq lettres d’amour écrites à son amant, un officier français rentré en France, et dans lesquelles elle exprime sa tristesse, ses plaintes, son désespoir d’avoir été abandonnée et, pour finir, sa résolution de ne plus l’aimer et de ne plus lui écrire. Le succès du texte fut très vif, d’autant que le public crut sans peine à l’authenticité de cette correspondance. On identifia l’amant comme étant Noël Bouton de Chamilly (1636 – 1717 ), qui fut maréchal de France en 1703. Chamilly avait effectivement servi au Portugal. Il y eut quelques sceptiques pour douter de l’authenticité de ces lettres, dont Rousseau, qui y voyait l’œuvre d’un homme car, disait-il, les femmes ne savent « ni décrire ni sentir l’amour même ». Le succès du texte engendra une exploitation commerciale sous forme de suites : Des réponses de l’amant qui entraînent de nouvelles lettres de Mariane. Au cours du XIX° siècle, la critique biographique établit qu’une religieuse portugaise, nommée Mariana Alcoforada ou Alcoforado, avait très certainement eu, entre 1661 et 1669, une liaison avec Chamilly qui l’avait ensuite abandonnée. La tentation était grande de désigner cette religieuse comme auteur des cinq lettres du texte. Guilleragues avait peut-être eu connaissance de cette liaison, pas si secrète que cela si l’on en croit quelques remarques que fait Mariane dans ses lettres. Pourquoi le choix d’une religieuse ? Peut-être pour des raisons biographiques, dont nous avons parlé, ou des raisons commerciales ( les amours d’une religieuse ont toujours quelque chose de scandaleux ), ou pour des raisons de vraisemblance, si l’on en croit en tout cas ce que dit Challe dans les Illustres Françaises. Il écrit : « Le papier ne rougissant pas, les religieuses s’expliquent bien plus hardiment qu’elles ne parleraient, et s’engagent bien d’avantage. (…) Les religieuses n’épargnent ni le temps, ni le papier, et donnent carrière à leur passion, qui seule les occupe faute de dissipation » ( Histoire de M. de Terny et de Mlle de Bernay ). Le choix d’une religieuse tiendrait alors à des questions de vraisemblance psychologique et matérielle. Un des problèmes que pose ce texte est un problème de cohérence dans la composition : L’ordre des lettres prête beaucoup à discussion, en raison de quelques incohérences présentes dans le texte. Certains éditeurs ont d’ailleurs cru bon de modifier l’ordre donné par Guilleragues dans l’édition originale de son texte. Pour cerner le problème, je reprendrai d’abord le texte lettre par lettre, afin d’en définir le contenu et d’en relever les incohérences.

Mais. donc. Même si l’amant n’écrit plus. que je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes sens : Je me défendis de revenir à une vie que je dois perdre pour vous. un long évanouissement : « Je fus si accablée de toute ces émotions violentes. Cette rupture a provoqué chez Mariane une crise violente. nous sommes donc obligés de croire Mariane. la lumière ».réelle ou feinte – que leur amour est éternel et que rien ne pourra les séparer : « L’amour qui est plus puissant que le destin a uni nos cœurs pour toute notre vie. » Une première lettre. Mariane reste heureuse. Dans son désespoir. mais qui n’est pas encore totalement désespérée. la possibilité de correspondre grâce à la complicité de son frère : « J’avoue cependant que l’occasion que mon frère m ‘a donnée de vous écrire a surpris en moi quelques mouvements de joie. nous n’avons pas les lettres de l’amant . elle continue à mettre en lui sa raison de vivre et d’espérer : « Je me flatte de vous avoir mis en état de n’avoir sans moi que des plaisirs imparfaits.Tout d’abord. Mariane reproche à l’officier son silence : « Je n’ai pas reçu une seule lettre de vous depuis six mois ». Dès cette première lettre. » . occupée par sa passion. je revis enfin. On suppose qu’il n’y a pas eu de lettre de Mariane depuis la première. rien en tout cas ne le laisse supposer. et je suis plus heureuse que vous puisque je suis plus occupée ».Enfin. la religieuse se nomme : Mariane infortunée.La deuxième raison d’espérer est qu’elle pense qu’un prochain retour de l’amant est possible.» . Mariane. Elle décrit en tout cas dans cette première lettre cette douleur liée à l’absence. Deuxième lettre : Elle est écrite après ce que l’on pense être un long silence de six mois de la part de l’amant. En dépit de l’absence et du silence de l’amant. l’est aussi par la nouvelle fonction qu’elle occupe : elle est devenue portière de son couvent. confiante dans l’avenir. et surtout de croire l’interprétation qu’elle donne des lettres de son amant. On devine que les lettres précédentes de l’amant étaient bien éloignées de ce qu’attendait Mariane : « Ne remplissez plus vos lettres de choses inutiles». et elle envisage ces retrouvailles : « Je n’oublie pas aussi que vous m’avez fait espérer que vous viendriez passer quelques temps avec moi. La lettre précédente de l’officier est présentée comme une lettre de rupture : « J’appris que vous étiez enfin résolu à un éloignement qui m’est si insupportable qu’il me fera mourir en peu de temps ». la troisième raison d’espérer est la certitude . et qu’elle a suspendu pour un moment le désespoir où je suis. Nous n’avons dans ce texte aucun repère chronologique car les lettres ne sont pas datées et il faut déduire la chronologie du contenu des lettres. elle se soutient par un triple espoir : . malgré moi. puisque je ne puis la conserver pour vous .4 Première lettre : Elle est écrite quelques temps après une lettre de l’officier français qui a eu un effet terrible sur la religieuse. du fait de la technique monophonique utilisée par Guilleragues. qui rend compte de la douleur d’une séparation. Cet emploi lui permet une ouverture sur le monde extérieur et elle peut ainsi avoir – .

votre départ. et que tout vous est odieux . les doutes reviennent à la fin de la lettre et on peut penser que Mariane s’évanouit de nouveau : « Je suis au désespoir.Le dépit. Didon reproche à Enée cet abandon). mais pour lui : « Il est bien malheureux celui qui manque ainsi de sensibilité et de cœur. dépourvue de sensibilité. si j’étais assurée que vous n’avez jamais aucun repos. et que vos lettres seraient fort longues.L’amour-propre : « Je vois bien que vous aurez seulement pitié de moi. mais. de la plainte. » Mariane reproche à son amant de n’avoir considéré leur passion que comme une victoire. comment pourrais-je supporter la douleur que me donneraient les vôtres. Il ne reste à Mariane que le plaisir de la contemplation : « Je regarde sans cesse votre portrait ». ou je mourrais de douleurs sans me tuer. votre pauvre Mariane n’en peut plus. je ne puis suffire à mes maux. que votre vie n’est que trouble. fondé sur d’assez méchants prétextes. de n’avoir su profiter qu’en cette manière de mes emportements ? Et comment est-il possible qu’avec tant d’amour. et qu’agitation. ayez pitié de moi ».[…] Vous n’avez regardé ma passion que comme une victoire. et celui qui se prive de nombreux plaisirs. qui me seraient mille fois plus sensibles ? » Mais c’est un argument de mauvaise foi : Si l’officier était malheureux. qu’il présentait comme forcé. » . et votre cœur n’en a jamais été profondément touché . n’était pas en fait un départ volontaire : « La froideur de votre passion et de vos derniers adieux. et je ne veux point de votre pitié. Elle dit en souffrir. l’apparition la plus célèbre étant le fameux portrait de madame de Clèves dans La princesse de Clèves . non pas pour elle. et n’avez-vous pas bien peu de délicatesse. et s’il l’aimait. L’amant n’a toujours pas répondu aux lettres : « J’espérais que vous m’écririez de tous les endroits où vous passeriez. en fait elle explique qu’elle voudrait mourir si elle savait l’officier malheureux : « Je me tuerais.5 indirectement. Troisième lettre : C’est une lettre d’amour désemparée. sur le ton de l’élégie. » Mariane en vient à soupçonner la bonne foi de son amant et à se demander si son départ. quand je fais réflexion sur tout ce que je vous ai sacrifié : J’ai perdu ma réputation. se traduit par : . pour l’amour de vous seulement les plaisirs infinis que vous avez perdus : Faut-il que vous n’ayez pas voulu en jouir ? » Mariane . à la sévérité des lois de ce pays contre . .des nouvelles du français : « Un officier français a eu la charité de me parler ce matin plus de trois heures de vous ». et qui touche votre cœur et votre goût en France. Le retour à la vie. que vous pleurez sans cesse. le regret : « J’ai bien du dépit contre moi-même. Cependant. elle s’évanouit en finissant cette lettre. Ce thème du portrait est un véritable topos qui apparaît dans plusieurs romans . un peu dans la tradition de L’Enéide (longues plaintes de Didon à Enée : Lorsque Enée descend aux enfers et rencontre Didon qu’il a abandonnée. elle ne voudrait certainement plus mourir. la réalité. N’êtes vous pas bien malheureux. je me suis exposée à la fureur de mes parents. je n’ai pu vous rendre tout à fait heureux ? Je regrette. cela signifierait qu’il l’aime .avec un ton tragique . le remords.La jalousie : « Je suis jalouse avec fureur de tout ce qui vous donne de la joie. Adieu.souhaite mourir mais avec un retournement de raisons : on attendrait qu’elle souhaite mourir parce qu’elle est malheureuse. adieu.

et vous seriez. que l’officier a subi une tempête pendant la traversée. c’est une mort éclatante. et je vous en demande pardon. » Après ce bref instant de lucidité. sa douleur n’a plus de référent extérieur pour être mesurée et le silence de l’amant tend à lui faire perdre toute réalité. et qu’au moins la violence de ma passion vous donne du dégoût et de l’éloignement pour toutes choses . un vaisseau partait. ma mémoire vous serez chère. Il faudrait que l’amant écrive pour que la vérité de cette passion soit évidente. et n’est peut-être pas aussi altruiste qu’il y paraît. que l’amant avoue être malheureux. je voudrais bien ne vous laisser pas à une autre. que ne le laissiez-vous partir ? Votre famille vous avez écrit. On peut effectivement y trouver un certain nombre de points obscurs : . marqué par l’appel à la mort et le regret. cet amour n’est pas exempt d’amour-propre. ne savez-vous pas toutes les persécutions que j’ai . » Humiliée et désespérée. on retrouve le délire amoureux. par le lieutenant. et s’il faut que je vous abandonne pour toujours. comme elle le dit à la fin : « Que j’ai de choses à vous dire ! ».6 les religieuses. même si ce sont toujours les mêmes choses qu’elle lui répète. » Cette solitude qui est le résultat du silence de l’amant. elle lui dit adieu cinq fois sans pouvoir cesser d’écrire . encore une fois.à parvenir au lieutenant. » Son malheur est accentué par sa solitude : « Je suis toute seule malheureuse. s’assimile à une trahison : « Je vous ai vu partir. son amant ne connaisse plus les joies de l’amour : « Adieu. puis à Mariane : « Votre lieutenant vient de me dire qu’une tempête vous a obligé de relâcher au royaume d’Algarve : Je crains que vous n’ayez beaucoup souffert sur la mer. en tout cas pour la place qu’elle occupe. Mariane découvre enfin la mauvaise foi de son amant en même temps qu’elle ne regrette rien : « Il vaut mieux souffrir par amour que ne jamais avoir éprouvé de passion. et je respire cependant : je vous ai trahi. qui me paraît le plus grand de tous les malheurs.On voit également que Mariane se plaint du départ de l’officier comme s’il venait de se produire : « Vous avez voulu profiter des prétextes que vous avez trouvés de retourner en France .Mariane apprend. Quatrième lettre : C’est la plus contestée du recueil. promettez-moi de me regretter tendrement. pour elle. si je meurs de douleur. de ne pas être morte. On le voit. et à votre ingratitude. La survie. je ne puis espérer de vous voir jamais de retour. On a quand même du mal à croire que cette nouvelle ait mis six mois au moins. puisque Mariane souhaite qu’après sa mort. » . peut-être. surtout. pour que Mariane mesure sa propre détresse à la sienne. pour échapper à l’ensevelissement dans l’oubli : « Une fin tragique vous obligerait sans doute à penser souvent à moi.et certainement plus si l’on considère que la seconde lettre était déjà probablement écrite six mois après la précédente. Et il faudrait. Cet appel désespéré s’adresse à l’amant. La seule solution qu’elle envisage ici. On a l’impression que dans cette lettre. c’est que je ne vous aime pas assez . Mariane appelle une mort éclatante comme gage et garantie de souvenir. d’ailleurs. Le raisonnement est le suivant : Si je ne suis pas morte. cette consolation me suffira. sensiblement touché d’une mort extraordinaire. du fond de la solitude abominable de cette religieuse. met Mariane dans une situation difficile. » C’est un long monologue désespéré que Mariane a du mal à clore. » On le voit.

Mariane se plaint du silence de l’officier comme s’il venait de se produire : « Pourquoi ne m’avez vous point écrit ? Je suis bien malheureuse. » Elle lui reproche son silence.Mariane fait allusion au fait que sa liaison avec l’officier dure depuis presque un an : « Il y aura un an dans peu de jours que je m’abandonnai toute à vous sans ménagement ». Pourquoi. Donc. que des lettres froides . un retour en arrière sur des lettres maintenant anciennes (elles datent forcément de plus de six mois. au moment de la quatrième lettre. il ne reste plus grand chose pour la liaison : Un mois ? Deux mois ? Peut-être moins. la moitié du papier n’est pas remplie. et vous demeurez dans une profonde indifférence. Si l’on enlève à cette durée un peu plus des six mois qui se sont théoriquement écoulés depuis la première lettre. » Mariane évoquait déjà ces lettres pleines de futilités dans sa première lettre. On est bien obligé. et probablement presque d’un an)? Il semble plus probable qu’il s’agit de lettres récentes. à tel point que certains éditeurs ont changé arbitrairement l’ordre des lettres. faire. et probablement huit ou neuf mois. Un certain nombre de problèmes se posent au sujet de la chronologie de cette lettre et à sa place en quatrième position dans le recueil. . pleines de redites . . il ne reste plus grand chose. tout en lui reprochant de ne lui avoir écrit depuis son départ que des lettres insignifiantes : « Tout le monde est touché de mon amour. si l’on veut tenir une chronologie entre la première et la quatrième lettre. si vous n’en avez trouvé aucune occasion depuis votre départ.7 souffertes de la mienne ? Votre honneur vous engageait à m’abandonner. ai-je pris quelques soins du mien ? etc… ». et il paraît grossièrement que vous mourez d’envie de les avoir achevées. mais quand Mariane les a-t-elle reçues ? Et pourquoi ne fait-elle pas allusion à la réception de ces lettres dans les deuxième ou troisième lettres ? . si on enlève ce temps. sans m’écrire. de supposer qu’il y a plus de six mois.

On a à ce moment là : 1.8 C. Cinquième lettre : C’est la dernière lettre de Mariane. assimiler les cinq lettres aux cinq actes d’une tragédie : « Je vous écris pour la dernière fois ».3. mais Mariane affirme n’avoir reçu de l’officier aucune lettre depuis six mois. elle revit le départ de l’amant. l’officier était en mer. Mariane a enfin reçu une lettre de l’officier. mais il y a cinq ou six mois.5. . et surtout elles ne font qu’éluder le problème au lieu de le résoudre. si on s’en tient en tout cas aux repères chronologiques indiqués. Le renoncement se traduit par la restitution des lettres et des cadeaux reçus de l’officier : Le portrait. et que cela provoque une reprise du désespoir de Mariane qui réactualise ses souffrances.2. ont autorisé certains éditeurs à modifier l’ordre des lettres dans le texte.T. On peut penser que la nouvelle de la tempête. mais c’est une lettre décevante dans laquelle.4. Les incohérences de la quatrième lettre. difficile à résoudre : Mariane parle d’une confidence que l’officier lui aurait faite il y a cinq ou six mois : « Vous me fîtes.E. Donc. Ce qui pourrait expliquer cette réactualisation des souffrances. que je viens de relever. a réveillé des souvenirs qui s’étaient affaiblis pendant le long silence des six mois d’absence. il y a cinq ou six mois. comme certains critiques. une fâcheuse confidence.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . qui est la lettre du renoncement. sous les formules polies.LMD W10 Enregistrement N° 2 Mme Goubier-Robert Je continue sur les problèmes liés à la chronologie du texte et à l’ordre des lettres.Soit cette confidence a été faite par lettre. Il reste tout de même une dernière incohérence.3. Ces démarches sont critiquables car elles ne correspondent pas à l’édition originale et à l’ordre voulu par Guilleragues. et qu’il subsiste un certain nombre de difficultés à propos de cette quatrième lettre. elle devine l’indifférence de son amant : .Soit cette confidence a été faite oralement . De deux façons : . les bracelets. puis qu’elle qualifie ensuite de « bagatelles ». et qu’au moment où elle a cette nouvelle.5. deux hypothèses : .Soit en intervertissant l’ordre de la deuxième et la quatrième lettre. souvent considéré comme la lettre du dénouement.Soit en plaçant la quatrième lettre avant la deuxième lettre. et vous m’avouâtes de trop bonne foi que vous aviez aimé une dame en votre pays ». .2. Il faut bien avouer ici qu’il y a une incohérence tout à fait difficile à résoudre.4. ce dont justement elle se plaint. On a donc : 1. C’est-à-dire qu’on part de l’idée que la nouvelle de la tempête a effectivement mis longtemps à parvenir à Mariane. si on veut bien. même si elle est ancienne. qu’elle appelle d’abord « gages de notre amour ».

intimement. elle le menace : « Croyez-vous avoir pu impunément me tromper ? Si quelque hasard vous ramenait dans ce pays. L’agitation est immédiate chez Mariane. On a donc dans ce texte des problèmes de cohérence. Mariane évolue d’une lettre à l’autre. Mariane affirme dans la quatrième lettre qu’elle écrit comme elle parle. » Elle lui reproche d’avoir abusé de son innocence. elle lui avait reproché. j’étais crédule. On suit donc. et elle pense l’affermir de plusieurs façons : . de la Phèdre de Racine. et un peu aussi des Maximes de la Rochefoucauld. Le texte se nourrit de toute une tradition littéraire : Les plaintes de Didon à Enée dans L’Enéide. d’avoir écrit. elles ne sont point détournées par mille choses qui dissipent et qui occupent dans le monde. Malgré tout. Un style encore marqué par le baroque et la préciosité. et que cependant vous les avez lues. mettant ainsi fin à l’incertitude de son amour. de la passion. et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les premières.9 « J’ai éprouvé que vous m’étiez moins cher que ma passion. par un raisonnement bizarre. Mariane a du mal à assumer sa décision. » Cette dernière lettre qu’elle écrit devrait aussi pour Mariane donner des regrets à l’amant. correspond à une conception pessimiste de l’époque classique : C’est l’affrontement de la passion et de la raison. ce qui donne un style changeant. je n’avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment . demande dans une lettre ce qu’elle refuse dans la suivante. afin de ne retomber plus dans mes faiblesses ».En demandant à son amant de ne plus jamais lui écrire : « je ne veux plus rien de vous ». j’ai eu d’étranges peines à la combattre. Il y a une immédiateté du sentiment autorisée par la forme épistolaire. La présentation de l’amour. un peu du Don Juan de Molière. avec des phrases parfois déséquilibrées. au plus près les évolutions psychologiques du personnage. de sa crédulité : « J’étais jeune. des Elégies de Catulle. je vous déclare que je vous livrerais à la vengeance de mes parents. bien qu’elle affirme à la fois le détester et ne pas le haïr : « Cependant je crois que je ne vous souhaite point de mal ». . […] les civilités ridicules de votre dernière lettre m’ont fait voir que vous aviez reçu toutes celles que je vous ai écrites. et le lecteur participe directement. » Bien que décidée à rompre définitivement. qu’elles n’ont causé dans votre cœur aucun mouvement. que les religieuses sont les meilleures maîtresses car elles n’ont rien d’autre à faire que de songer à l’objet de leur passion : « Rien ne les empêche de pencher incessamment à leur passion. Avec cette forme épistolaire. d’ailleurs. . l’auteur s’efface totalement derrière son personnage et derrière ce procédé choisi.Par une sorte de thérapie : En conservant les lettres indifférentes de l’amant afin de se persuader que son amour n’était pas partagé : « En vous renvoyant vos lettres. On supprime ainsi le décalage entre l’émotion et son expression. aux souffrances du personnage. et entre son expression et sa lecture. je n’avais vu que des gens désagréables. avec une certaine mauvaise foi. qui sont peut-être liés au désordre caractéristique de la passion. je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez écrites. Après. » Elle souhaite qu’il ne rencontre plus de passion et qu’il comprenne enfin. on m’avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance. il me semblait que je vous devais les charmes et la beauté que vous me trouviez et dont vous me faisiez apercevoir. avec la forme épistolaire.

on aurait immédiatement une autre tournure. » Il y a une inéluctabilité de la passion qui se concrétise par une aliénation. c’est-à-dire aux caractéristiques de la passion amoureuse telle qu’elle est exprimée dans ce court roman. et éprouve le dégoût de toutes choses. le premier lecteur de ses appels au secours. qui m’est mille fois plus cher que ma vie. qui est pourtant la lettre du renoncement : « Je connais trop bien mon destin pour tâcher à le surmonter . I. à une séparation brutale. qui favorise l’expression de la passion selon elle. qui est d’un usage banal dans la relation amoureuse puisqu’elle prolonge l’intimité des amants séparés. Nous reviendrons sur ce thème. du destin. Le sujet amoureux qui est abandonné sombre dans un ennui profond. » Ce que l’on voit aussi dans la cinquième lettre. et que l’état religieux. mais à structure active ou cinétique : Les lettres exercent une influence sur le déroulement de l’action. Elles créent la trame de l’intrigue et les sentiments qu’éprouvent les personnages. touche plus immédiatement le cœur d’un lecteur invité à identifier le présent de l’héroïne avec le sien. Dans ce texte. » Nous avons un roman épistolaire ici monophonique. paru chez Aubier en 1989. Elle est de l’ordre de la fatalité. Si nous avions les lettres de l’amant. C’est exprimé dans la deuxième lettre : « Je sors le moins qu’il m’est possible de ma chambre où vous êtes venu tant de fois et je regarde sans cesse votre portrait. Je vais maintenant essayer de m’intéresser justement à ce qui fait l’intérêt de ce texte.10 et la raison ne peut rien contre la passion. » Ce malheur intérieur continu trouve un mode d’expression privilégié avec la lettre. On peut partir d’une analyse de la passion que l’on trouve chez Jacques Hassoun. on peut ajouter le désenchantement. Un peu avant. L’impression de vérité et de sincérité qui émane de la lettre en fait donc le vecteur privilégié de la passion. une dépendance paroxystique envers l’objet de la passion. Les constantes de la passion Traits caractéristiques de la passion qui apparaissent dans ce texte mais qui pourraient se retrouver dans beaucoup d’autres romans : 1°/ L’expression d’un état obsessionnel. je serai malheureuse toute ma vie. ce qui apparaît dans la deuxième lettre : « Votre absence rigoureuse. La forme obsessionnelle est visible lorsqu’on s’aperçoit que rien ne peut distraire Mariane du souvenir de son amant. et qu’elle sert ici à Mariane de mode d’épanchement. Il n’y a pas de possibilité de bonheur lié à la passion. On le voit bien quand on pense qu’il y a une lettre de l’amant reçue entre la quatrième et la cinquième lettre de Mariane. elle disait : « depuis que . parce que la passion est un aveuglement. Jacques Hassoun écrit : « Une passion ne peut s’éviter. La passion fait passer de l’enchantement au désespoir. à se croire le destinataire. Il me donne quelque plaisir. d’abord. dans un texte intitulé Les Passions intraitables. Laurent Versini écrit : « Le roman par lettres apparaît comme le plus ouvert à l’image de la vie. L’absence de l’amant est liée. » A l’état obsessionnel. ne diminue en rien l’emportement de mon amour. Hassoun définit ainsi la passion : « Tension assujettissante qui aurait pour nom malheur intérieur continu . ce que Mariane exprime dans sa première lettre. mais il me donne aussi bien de la douleur ». et peut-être éternelle. accentue aussi l’obsession .

» La dramatisation. c’est le besoin d’écrire. Le trouble trouve son aboutissement dans la nécessité de l’écriture. et cette admiration entretient la passion. Lettre 4 : « Je vous aime mille fois plus que ma vie. C’est le texte déjà cité que vous trouvez dans la cinquième lettre. C’està-dire qu’il y a une admiration pour l’objet de la passion. » Lettre 3 : « Ma passion augmente à chaque moment. à peu près : Lettre 1 : « Comment se fait-il que les souvenirs des moments si agréables soient devenus si cruels ? Et faut-il que contre leur nature. » La lettre devient un substitut. et en même temps à son destinateur. et à ne voir jamais personne [. éperdument. » Et c’est ce qu’exprime Mariane. Il se développe ainsi une situation pathétique à un moment donné de la passion. c’est donc une espèce d’enchaînement cyclique dont il est difficile de se sortir. mais surtout on écrit pour matérialiser le contact et exorciser l’absence. Mariane exprime dans la troisième lettre : « Je ne sais pourquoi je vous écrit » .] s’il m’était possible de sortir de ce malheureux cloître […] j’irais. L’admiration du sujet pour l’objet de sa passion le pousse à un discours bien particulier. Et ainsi de suite. vous suivre. Il s’agit de susciter l’intérêt du lecteur qui s’émeut pour des amours malheureuses. afin de ne jamais retomber dans ces illusions et ces égarements. Barthes explique dans le nouveau désordre amoureux : « Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre. sans garder aucune mesure. ils ne servent qu’à - . ne subliment rien : C’est le commencement de l’écriture. à une appréhension qui tendent à dramatiser la situation. dans la quatrième lettre : « Il me semble que je vous parle quand je vous écris. Ce discours se caractérise par : L’exubérance des sentiments : Lettre 2 : « Je ne mets plus mon honneur et ma religion qu’à vous aimer. et dans la quatrième : « j’écris plus pour moi que pour vous. je n’ai pas eu un seul moment de santé. qui est le reflet. en d’autres termes. toute ma vie. et mille fois plus que je ne pense. ces deux lettres pleines de futilités. » Lettre 5 : « Tous les mouvements que vous me causez sont extrêmes. et vous aimer par tout le monde. 2°/ Le discours amoureux.11 vous êtes parti. éventuellement pour recevoir une réponse. On voit apparaître ce malaise dans toutes les lettres. c’est son premier objectif : On écrit pour être lu. » La lettre entretient le contact. » Autre caractéristique de la passion. et qui. vous chercher. le témoin de la fascination ressentie. Mariane avoue qu’elle conservera les deux dernières lettres de l’amant. » La détermination de Mariane est d’ailleurs engendrée par cette admiration. je ne cherche qu’à me soulager.. savoir que ces choses que je vais écrire ne compensent rien. à la fois s’identifie au destinataire de cette lettre. et que vous m’êtes un peu plus présent. l’ardeur fait place à un malaise.. Face à l’engouement de la passion. Lettre 1 : « Je suis résolue à vous adorer toute ma vie. et je n’ai aucun plaisir qu’en nommant votre nom mille fois le jour.

même. que je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes sens. je me suis exposée à la fureur de mes parents ». L’épistolier. Lettre 3 : « Je ne sais ni ce que je suis. Lettre 4 : « Ce que l’on fait pour me soulager aigrit ma douleur.D’abord parce qu’il y a une incompréhension de l’objet face au délire du sujet. je ne sais ce que je lui ai répondu. » « Je vous remercie dans le fond de mon cœur du désespoir que vous me causez. ma mère m’en a parlé avec aigreur.12 tyranniser mon cœur ? […] Hélas ! votre dernière lettre le réduisit en un étrange état . il leur donne même quelque considération. s’engage dans une sorte de délire passionnel atteignant parfois d’extrêmes limites. il me semble que je lui ai tout avoué. et quelque ménagement pour moi . Cette démesure peut accentuer l’éloignement entre le passionné et l’objet de sa passion pour deux raisons : . Lettre 4 : « Tout le monde s’est aperçu du changement entier de mon humeur. Je fus si accablée de toutes ces émotions violentes.92. de le toucher : Lettre 3 : « J’ai bien du dépit contre moi-même […] J’ai perdu ma réputation. ce semble. » On arrive à un discours passionnel contradictoire. » 3°/ La démesure dans la passion amoureuse. Lettre 3 : « Je suis jalouse avec fureur de tout ce qui vous donne de la joie. . Le sujet amoureux laisse aller son imagination et ses fantasmes dans un discours sans retenue. Mariane fait en quelque sorte un « bilan » de sa passion malheureuse. des efforts pour se séparer de moi et pour vous aller trouver . ni ce que je désire : Je suis déclinée par mille mouvements contraires […] Je voudrais bien ne vous avoir jamais vu […] J’aime bien mieux être malheureuse en vous aimant que de ne vous avoir jamais vu. Lettre 4 : « Pourquoi avez-vous empoisonné ma vie ? Que ne suis-je née en un autre pays ? » Lettre 5 : P. » L’expression de la douleur. devenu irraisonnable et excessif dans ses propos. de mes manières et de ma personne . » Etat que l’on retrouve dans la lettre 2. Lettre 2 : « Mes douleurs ne peuvent recevoir aucun soulagement ». - . Elle est fréquente dans les lettres et c’est un élément indispensable de la dramatisation.Ensuite parce qu’il y a un quasi oubli chez le sujet de la passion de l’objet pour ne se consacrer qu’au sentiment lui. il eut des mouvements si sensibles qu’il fit. tout le monde est touché de mon amour. et vous demeurez dans une profonde indifférence. ni ce que je fais. afin sans doute d’émouvoir son amant. et ensuite avec quelque bonté . Les religieuse les plus sévères ont pitié de l’état où je suis. Je ne re-cite pas tout. » « Ne seriez-vous pas si cruel de vous servir de mon désespoir […] pour faire voir que vous avez donné la plus grande passion du monde. » La jalousie.

il y a bien une liaison. » Il y a. Lettre 2 : « L’on m’a fait depuis peu portière en ce couvent . On finit par aimer la passion plus que l’objet de sa passion. pour ensuite s’en détacher et prévaloir sur lui. l’envie de suicide est fréquente. » Donc. à ses désirs. je ne sais ce que je leur réponds. comme vous savez. « Pathologie » étant employé par métaphore. Roland Barthes écrit : « Dans le champ amoureux. il se livre entièrement à sa passion. C’est la méthode utilisée par Mariane dans la lettre 3 : « Mandez-moi que vous voulez que je meure d’amour pour vous ! » . avant qu’elle vous aimât. qui ne l’était pas.La mort est l’ultime recours pour susciter l’intérêt d’un amant indifférent et que l’on cherche à culpabiliser. » L’attachement se confond d’abord avec l’objet. Lettre 4. chez le sujet. cependant je ne me plains point de toute la violence des mouvements de mon cœur.13 On arrive ainsi à une attitude démesurée. puisque le sujet amoureux n’est ni malade. Bien qu’elle souffre. sa souffrance. Barthes écrit : « Le sujet amoureux est traversé par l’idée qu’il est ou devient fou. au milieu de mille douleurs. La satisfaction du malheur d’aimer vaut mieux que la paix et l’indifférence.La mort est la seule issue à la souffrance. Un rien la provoque […] L’idée en est légère : C’est une idée facile. ni fou. Selon deux motifs : . qui conduit à une perte de toute autonomie du sujet. Lettre 4 : « Je vois bien que je vous aime comme une folle. » « Je suis indéfectiblement moi-même. que l’on retrouve en particulier dans la lettre 4. et il faut que les religieuses soient aussi insensées que moi pour m’avoir cru capable de quelque soin. et c’est en cela que je suis fou : Je suis fou parce que je consiste. simple. » On pourrait donc dire qu’il existe une pathologie de la passion amoureuse. Ce qui conduit à une tragédie de la passion. Il vaut mieux souffrir que de n’avoir jamais éprouvé d’amour. je m’accoutume à ses persécutions. Mariane aime son mal. tous ceux qui me parlent croient que je suis folle. à ses contradictions. une sorte d’algèbre rapide dont j’ai besoin à ce moment-là de mon discours. C’est le contraire de la morale finale de la Princesse de Clèves. mais sujet à une folie consciente qui le distingue des autres et s’explique par l’euphorie habituellement liée au sentiment amoureux. . à ses impulsions. sensible dans la deuxième lettre. Lettre 5 : « J’ai éprouvé que vous m’étiez moins cher que ma passion. une suppression des barrières et des interdits. et je ne pourrais vivre sans un plaisir que je découvre et dont je jouis en vous aimant. » Le sujet amoureux tend à banaliser l’idée de la mort à laquelle il se réfère constamment. explicitée par Mariane. entre l’état amoureux et la folie. » Lettre 3 : « J’ose espérer que vous aurez quelque indulgence pour une pauvre insensée. Le thème de la mort ou du suicide est une composante essentielle de la passion amoureuse.

et comment un officier français a-t-il pu rencontrer une religieuse portugaise . la passion a-t-elle pu se développer. et laisse apparaître ici le trouble. 1°/Nécessité romanesque de la lettre. En particulier sur la rencontre. l’instinct. car l’auteur disparaît au profit de l’épistolier. Jean Rousset établit un parallèle entre le héros épistolaire et le héros de théâtre. Il y a également une affinité naturelle entre la lettre et la passion. Le récit prend alors la forme d’un discours subjectif sur les événements. La première personne reste un outil perfectionné d’analyse intérieure. On a bien sûr. et qu’ils se rendent compte eux-mêmes de leur situation actuelle. dans cette technique. surtout. On a une impression d’immédiateté par rapport à l’action. On se demande comment l’officier peut entrer aussi librement dans un couvent et y passer la nuit ou plusieurs moments dans la cellule d’une religieuse en la présence de celle-ci. La mise en forme de la passion dans le roman épistolaire. sans intervention moraliste de l’auteur. une approche partielle de l’information et de l’intrigue.14 II. Il y a une prédominance de la première personne. On arrive à un accord parfait de la forme et de la situation. dans la mesure où tout deux s’adressent directement au public. . Il y a des moments qui mériteraient des explications . La première personne contribue à l’impression de vérité et à la connaissance des expériences intérieures de l’individu. La vision du lecteur se réduit à celle de l’épistolier. et comment. La lettre est le genre romanesque le plus apte à créer l’illusion de la vérité. On n’en sait jamais plus sur l’officier que ce que veut bien nous en dire Mariane. en particulier lorsque Mariane évoque les moments que l’officier français passe avec elle dans sa chambre. l’émotion et les incohérences d’un cœur qui ne se gouverne plus. La passion renverse le vieil édifice galant et courtois de la dignité féminine et de la possession de soi-même . et nous restons totalement ignorants sur les moments d’histoire qu’elle ne raconte pas.

On attend donc. marqué par l’emploi du conditionnel passé.Premier mouvement : Depuis « je demeure d’accord que vous avez de grands avantages sur moi » jusqu’à « vous faisiez tout ce qu’il fallait pour me donner de l’amour ». Il y a toutefois une certaine diversité de tons et d’humeurs dans les lettres de Mariane qui permet d’échapper.E. aucune date n’est donnée dans ces Lettres Portugaises. Le lecteur se trouve ainsi contemporain de l’action.LMD W10 Enregistrement N° 3 Mme Goubier-Robert Je reprends donc sur l’emploi de la première personne : La première personne permet la focalisation interne du récit. On peut dire aussi que la monotonie est peut-être une qualité du texte. qui est celle du dénouement du roman. La première personne se couple avec le présent de l’indicatif. « La monophonie expose à la monotonie ». selon Versini. et par suite de l’écriture et de la lecture. et je vais jusqu’à la fin du texte. Cette pseudo-simultanéité est renforcée par l’absence d’indication temporelle. Ce deuxième mouvement projette Mariane dans le futur. Le lecteur a l’impression d’une pseudo–simultanéité de l’action et de l’écriture. Mariane semble avoir enfin compris que son amant ne l’aime pas.15 C. un peu. marqué par le futur simple. à ce danger de monotonie.T. en cette fin de texte. et ramène l’action à un seul personnage narrateur. Je vais passer maintenant à l’étude de la fin de la cinquième lettre. . futur réalisable.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . une lettre d’adieu définitif. ce qui entraîne une certaine actualité de ce qui s’écrit. et elle est décidée à renoncer à lui. Je procéderai sous la forme d’une explication de texte linéaire. correspondant aux trois mouvements du texte : . ou futur irréalisable. . ce qui est différent du roman polyphonique. et à la fois écrivain. et destinataire des lettres. ce qui entraîne une certaine intemporalité du texte et de ce récit. Je commence à : « je demeure d’accord que vous avez de grands avantages sur moi ». dans la mesure où elle reflète l’aspect obsessionnel du récit. La lettre remplira-t-elle cet objectif ? La fin proposée est-elle une véritable fin ? S’inscrit-elle ou non dans la logique du texte ? Est-elle attendue par le lecteur ? L’explication linéaire se fera en trois parties. Il s’agit ici de la cinquième et dernière lettre de Mariane.Deuxième mouvement : Depuis « mais je suis enfin revenue de cet enchantement » jusqu’à « si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé ! ». Ce premier mouvement est consacré à un rappel du passé et se signale par l’emploi de l’imparfait et du plus-que-parfait.

qu’il n’est même pas besoin qu’il soit souligné explicitement. Si on rétablit un connecteur logique.Troisième mouvement : Depuis « Je connais bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches » jusqu’à la fin du texte. car elle ôte à l’individu la maîtrise de ses facultés intellectuelles. je n’avais vu que des gens désagréables. La malheureuse Mariane se croit alors victime d’un complot. La tournure passive. elle fournit un portrait très dépréciatif de l’officier. j’étais crédule. Il se pose alors un problème quant au référent de « tout le monde ». etc… Telle une héroine classique. périphrase et euphémisme pour désigner les religieuses. » Les grands avantages. insistant sur la facilité de sa victoire. Il apparaît comme un séducteur habile et aguerri. Le couvent apparaît comme une prison.16 . Elle ne dit pas qu’elle a choisi d’être enfermée au couvent. et utilise le présent. et retour au présent. Don Juan et ses ruses : « J’étais jeune. tel Don Juan. je n’avais jamais entendu les louanges que vous me faisiez incessamment . mais il est peu vraisemblable . une nouvelle fois. enfermée dans ce couvent qui la coupe d’une connaissance du monde. donc j’étais crédule. Cette fin de lettre se présente comme un bilan : Passé. futur. . a su exploiter à son profit. donc je n’avais vu que des gens désagréables. Mariane rappelle ensuite son histoire et les circonstances d’une séduction qui évoquent. Toute passion est dévalorisée. j’entendais dire du bien de vous. peuplée de gens désagréables. s’efface devant des expressions telles que « tout le monde » ou la deuxième personne du pluriel qui ne fait plus de la religieuse qu’un objet. que l’officier. Le jeu sur les temps verbaux souligne la tentative de cohérence du renoncement de Mariane et de son raisonnement. vous faisiez tout ce qu’il fallait pour me donner de l’amour. cela pourrait donner : « J’étais jeune. en fait. on m’avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance. tout comme Don Juan avec Elvire ou Valmont avec Cécile dans les Liaisons dangereuses. La passion est opposée à la raison dans une perspective pascalienne. elle dit : « On m’avait enfermée ». où la première personne disparaît. qu’évoque Mariane. Le couple antithétique (opposition passion/raison) du roman réapparaît dans cette dernière page : « Vous m’avez donné une passion qui m’a fait perdre la raison ». on m’avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance. Mais la parataxe renforce ici l’enchaînement logique des propositions. De qui s’agit-il ? Des religieuses. que l’on peut dire si évident. En même temps. Jouant de ces circonstances favorables. sans connecteur logique. des faiblesses de Mariane. Les circonstances sont favorables au Français : Mariane est jeune et naïve. et la formule est probablement ironique : Il s’agit. tout le monde me parlait en votre faveur. sans doute. vont être détaillés dans la suite du texte. mais vous devez en tirer peu de vanité. Ce troisième mouvement présente la résolution finale de Mariane. mettant en évidence la logique d’une fatalité qui échappe à Mariane. imposée à Mariane. Mariane voit se dérouler son destin sans avoir de prise sur lui. l’impersonnel (on) et le verbe « enfermer » laissent penser qu’il s’agit.Premier mouvement : Le temps du rappel du passé. l’officier utilise la flatterie (louanges) et s’empresse (incessamment) à développer l’amour-propre de Mariane. il me semblait que je vous devais les charmes et la beauté que vous me trouviez et dont vous me faisiez apercevoir. » Mariane développe son histoire dans une suite de propositions indépendantes juxtaposées. peut-être d’une vocation forcée. qui obtient aisément ce qu’il veut. On peut dire qu’un lien de conséquence s’établit d’une proposition à l’autre. Ce mouvement débute sur le constat de la supériorité de l’amant : « je demeure d’accord que vous avez de grands avantages sur moi .

il contient les informations suffisantes pour qu’un lecteur averti puisse en combler les manques. la formule est aussi euphémique. On retrouve ici le thème de la fatalité. Les deux lettres qu’elle garde ont pour elle une valeur thérapeutique. Dans un deuxième temps. témoigne du retour à une perspective chrétienne : « L’aveuglement passionnel devait cesser ». puis abandonnée. La restitution de la correspondance est un acte symbolique. L’histoire de Mariane raconte aussi. réel ou irréel. La formule correspond plutôt à une amplification passionnelle. Elle se rapproche ainsi de l’héroïne tragique soumise à la fatalité. je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez écrites.Deuxième temps : Celui d’une projection dans le futur. dans d’autres romans : l’histoire d’une religieuse séduite. ce que les lecteurs peuvent trouver ailleurs. Le besoin dont parle Mariane. Les « grands secours » dont elle remercie l’officier. elle a tout sacrifié à ce qu’elle nommait passion et qui n’était que manœuvres de la part de son amant. et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les premières. puisqu’elles sont destinées à guérir d’éventuels regrets de Mariane.Deuxième mouvement : Il se décompose en deux temps : . qui est devenu son aide la plus efficace. et un deuxième moment qui est l’évocation de ce qui aurait pu être et qui ne sera pas. a un sens très fort au XVII° siècle. Le premier moment projette Mariane dans un futur proche : « En vous renvoyant vos lettres. qu’utilise Mariane. sont à prendre de façon ironique. . et j’avoue que j’en avais un extrême besoin ». puisque Mariane s’est trouvée envoûtée par une force surnaturelle et impossible à combattre. De nouveau. outre l’adversatif « mais ». . qui implique une rupture complète entre le passé et le présent.Premier temps : Celui du retour à la raison. qui en assurent l’équilibre et l’harmonie. une exagération rhétorique. Cette phrase repose sur des unités métriques récurrentes.17 qu’elles lui fassent l’éloge du Français. Ironique. Mariane se pose donc en victime. qui marque la fin d’une liaison. en raccourci. La rupture avec le passé. vous m’avez donné de grands secours. Le terme « enchantement ». souligné par le superlatif « extrême ». afin de ne retomber plus dans mes faiblesses ». la passion est présentée comme une faiblesse dangereuse et coupable. Il se pose un problème de vraisemblance romanesque : Quelles sont ces deux lettres ? L’une est sans doute celle reçue entre la quatrième et la cinquième lettre. comme les « grands avantages » évoqués plus haut : C’est en fait l’abandon de l’officier. elle-même décomposée en deux moments : Un premier moment. est soulignée par l’emploi du passé composé. Mariane se déculpabilise en se représentant comme une victime aisément abusée dans ses sentiments. comme Phèdre qui voit son destin s’incarner en la personne d’Hippolyte. et c’est également un thème très classique. on a une projection vers le futur. la lettre de rupture . Dans le premier temps. qui est celui de l’évocation d’un futur proche . le retour à la raison est marqué par l’adversatif « mais » : « Mais je suis enfin revenue de cet enchantement. Dans ce rappel du passé. Cet art de la litote est typique de l’expression classique. sujet d’affliction. puisque les « secours » renvoient aux tourments de l’héroïne. Bien que le récit soit ici elliptique. il signifie « ensorcellement » ou « envoûtement ».

Le texte lui-même avait pris. corrompu par le pêché originel qui lui interdit la perfection. à nouveau. Mais le suicide n’est . Mariane contredit ainsi sa résolution précédente. Le second temps expose les arguments raisonnables de Mariane : « Mais souvenez-vous que je me suis promise un état plus paisible. et qui va être l’objet du second temps de sa réflexion. Le deuxième moment se réfère à un futur hypothétique. une décision et le contraire de cette décision. évoquée par la périphrase à valeur tragique : « Quelque résolution extrême ». comme par exemple dans Phèdre ou Andromaque. L’évocation d’une perspective heureuse.18 définitive. ce statut d’objet amoureux. Le repos se gagne soit par la maîtrise sur soi-même. ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir . mais l’autre ? Quelle est cette autre lettre ? La lettre. d’où l’emploi du conditionnel passé. Le rythme de cette phrase est très régulier. car elle est la conséquence de la nature faillible de l’homme. L’adjectif « occupée » rappelle le thème pascalien du divertissement. augmente la cruauté qu’elle prête à l’officier. et témoigne de sa difficulté à renoncer à son amour. Cette première évocation du futur est placée sous le signe de la raison. de la fin de l’amour. teintée de regrets. et par conséquent. . devient ici l’objet du désamour.Troisième mouvement : C’est celui de la résolution finale. c’est un mouvement que l’on retrouve dans toutes les lettres. On peut décomposer en trois temps cette dernière longue phrase : Le premier temps expose le thème : « Je connais bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité ». d’où l’emploi du futur simple. Ce mouvement est également caractéristique de l’état passionnel de la religieuse. Ce dernier mouvement se compose d’une seule longue phrase. Le terme « faiblesses ». Il marque le retour de la passion. Phèdre qui rêve de ce qu’aurait pu être sa vie s’il n’y avait pas Thésée et s’il n’y avait qu’Hippolyte. Ce mouvement de balancement entre une chose et son contraire. objet symbolique de l’amour et palliatif de l’absence. son état passionnel. et de sa conduite incohérente. et des espérances déçues. soit par la mort. qui rappelle l’argument du repos utilisé par la princesse de Clèves lors de son entrevue avec Nemours. mais je ne veux plus rien de vous ». irréel. d’où cette difficulté à mettre un terme à la correspondance. qui traduit la difficulté de Mariane à cesser d’écrire. et qui sont introduits par les deux adversatifs « mais ». La position de soumission excessive. qu’emploie Mariane. renvoie à une morale chrétienne qui déprécie la passion. Cette agitation de l’âme. Il est marqué par l’utilisation du présent dans la fin de la lettre. En effet. de témoignage déposé entre ses mains. le silence sera la preuve tangible de la rupture. mais interdite et impossible. dans laquelle se place Mariane. des regrets. puisqu’on y trouve une alternance d’unités métriques proches de l’alexandrin et de l’octosyllabe. est caractéristique de tout le texte . Mais la détermination raisonnable de Mariane est immédiatement suivie de l’évocation d’un autre avenir. s’oppose à l’apaisement qu’elle recherche. et que j’y parviendrai. Premier argument : La détermination au calme. dans laquelle se trouve Mariane. Mariane expose ici les deux arguments qui doivent lui permettre de retrouver la raison. Mariane évoque ici. pour le lecteur. Cette dernière page s’inscrit donc bien dans ce qui a été la marque de tout le texte. augmente son statut de victime. se retrouve dans la tragédie.

invite à une question : Est-ce sûr. une fois de plus. par l’usage de l’adjectif « mêmes ». La troisième proposition. la détermination de la religieuse s’exprime par un verbe d’obligation à l’impersonnel. d’ailleurs. et que l’officier semble l’avoir précédée dans la décision. et enfin par l’usage de l’adverbe « si souvent ». qui semble appeler une réponse ? Le compte exact des divers mouvements de Mariane rappelle la fonction de la lettre d’amour : Conjurer l’absence et rapprocher les amants par le récit qu’ils se font de leurs journées respectives. L’emploi du verbe « quitter » peut surprendre. puisque Mariane prend une résolution mais ne semble pas agir en conformité avec celle-ci. à refuser d’avoir des nouvelles. Rappeler. par l’usage du verbe avec préfixe « re ». en même temps. dans les Lettres de la marquise de M*** au Comte de R***. La fin de la lettre est donc très ambiguë. La première de ces propositions. « Il faut vous quitter et ne penser plus à vous ». de plusieurs manières. comme celle du roman.19 envisagé que comme moyen de mettre en évidence. cette détermination suffit à laisser penser qu’elle n’est pas évidente pour la religieuse : Déclarer ne plus vouloir de nouvelles. qui laisse planer un doute sur la résolution de Mariane. Le portrait négatif de l’officier est dû seulement à la religieuse. Les mêmes techniques et les mêmes effets se retrouveront quelques années plus tard sous la plume de Crébillon fils. et le lecteur aurait sans doute aimé connaître le contenu des lettres du Français. au fond. « il n’y aura plus de lettre ». afin de le confronter à l’interprétation donnée par la religieuse . cette dernière page propose une fin ouverte. redit l’assimilation classique entre passion et folie. si l’on considère la tournure interrogative de la proposition suivante. Dans la seconde proposition évoquée par Mariane. c’est par elle que l’action progresse. Cette dernière page est fidèle à l’esprit du roman. la parataxe entre les propositions souligne en fait l’enchaînement logique de ces propositions. de ses incohérences et de ses hésitations. Mais le terme se comprend cependant dans le contexte de la fin de la correspondance. « Je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent ». si l’on considère que Mariane. . et insiste sur la réitération obsessionnelle. Le second argument qu’elle évoque consiste à couper toute relation avec l’officier. c’est laisser entendre qu’à un moment donné on a espéré continuer à en avoir. On y retrouve aussi le problème de limitation du point de vue du roman monophonique. dans la mesure où nous avons un tableau classique de la passion et de ses effets néfastes. justifie ici l’aspect répétitif des propos de Mariane et transforme ce qui aurait pu passer pour une faiblesse romanesque en témoignage d’authenticité et en garantie de réussite de son roman. amplifié par l’intensif « si ». avec une suite de propositions juxtaposées qui reprennent les décisions de notre héroïne : « Je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent. Ceci confère à la lettre son rôle dramatique dans le roman épistolaire. On en arrive ainsi au troisième temps de cette fin de lettre. qui est en fait la véritable rupture entre la religieuse et l’officier. l’indifférence et l’insensibilité de l’officier. suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements ? » Comme précédemment. ce qui renforce l’idée d’une morale imposée plus que voulue par l’héroïne. En conclusion. n’a guère le choix. il faut vous quitter et ne penser plus à vous. Guilleragues. je crois même que je ne vous écrirai plus .

. Maupeou tente en 1771 une réforme parlementaire. Il s’enfuit. son procès est instruit de décembre 1792 à janvier 1793. on a proclamé l’état civil laïque. cela ne nous intéresse pas directement. Laclos et Louvet). Louis XVI. . . l’esprit.1715 à 1723 : Période de Régence de Philippe d’Orléans. les mouvements du XVIII° siècle. qui ne sera jamais appliquée puisque c’est la constitution qui dote la France d’une monarchie parlementaire. je donne simplement ici quelques petits rappels : . Ils vont se déclarer assemblée nationale. surtout la perte du Canada et de la Louisiane. C’est un règne qui commence bien mais qui se terminera très mal. . il est guillotiné le 21 janvier 1793. puis la Régence. . il y a eu évidemment pas mal de problèmes et de mouvements divers. Entre-temps. après un très long règne de 72 ans.1723 : Fin de la Régence et prise de pouvoir par Louis XV.1715 : Mort de Louis XIV. je ne reviens pas là-dessus. lui succède. en raison de son jeune âge -13 ans. je rappelle simplement que l’événement qui va nous intéresser par la suite. . et son fils meurt au temple en 1795. aggravée par la participation de la France à la guerre d’indépendance américaine (1774/1783). il y a une crise profonde de la monarchie : on reproche au roi ses dépenses. Louis XVI supprime la réforme parlementaire de Maupeou. Je rappelle que Louis XV est l’arrière petit fils de Louis XIV.Mai 1789 : Louis XVI convoque les états généraux. ensuite Consulat et Empire. guerre de sept ans (1756/1763) – entraînent la perte des comptoirs aux Indes. et hérite d’une situation financière catastrophique. que je ne vais pas détailler . plus généralement.1723 à 1774 : Règne de Louis XV. Des guerres – guerre de succession d’Autriche (1740 /1748). qui va être immédiatement annulée par Louis XVI quand il arrivera au pouvoir. même si. mais nous y reviendrons à propos de Louvet.20 Je vais. qui va être le premier signe de la révolution. il ne gouverne pas réellement durant les premières années.. Cette mort est rappelée par Montesquieu dans les Lettres Persanes. son petit-fils. Il y a la fin du règne de Louis XIV. puisque Louis XV n’a que cinq ans. il est rattrapé à Varennes le 20 juin 1791. que je vous invite éventuellement à compléter. . . Je vous invite à re-préciser vos connaissances historiques sur le siècle. pour présenter les auteurs qui suivent (Montesquieu. rétablit donc la fronde parlementaire. au 9 thermidor de l’An II (27 juillet 1794). et la Corse en 1768. puis assemblée constituante . Le séjour de son Persan à Paris s’articule autour de la mort de Louis XIV. sa vie dissolue. rétablit les anciens parlements et. Juste avant. Pour calmer la révolte. Il est renversé par l’insurrection populaire du 10 août 1792. c’est l’arrestation des Girondins en juin 1793. la France acquiert la Lorraine en 1766. faire un petit rappel sur la philosophie.1774 : Mort de Louis XV. et que Louis XVI refuse de cautionner et de ratifier. c’est-à-dire pour Louvet. En contrepartie. c’est le début du processus révolutionnaire qui amène à la constitution de 1791. Après ce petit rappel historique. ramené à Paris et obligé de prêter serment à une nouvelle constitution qui ne lui laisse plus que le droit de veto. je vais maintenant m’intéresser. aux mouvements d’idées pendant le XVIII° siècle.Ensuite vient la période révolutionnaire : On considère que la révolution prend fin au moment de la chute de Robespierre.1795 – 1799 : La révolution s’achève par le Directoire . Mais surtout.

E.T.LMD W10 Enregistrement N° 4 Mme Goubier-Robert Cours de présentation sur la pensée et la philosophie des lumières Š Plan du cours : Introduction I..– La Crise des Lumières 1 – Remise en question de la raison 2 – Les manifestations de la sensibilité Conclusion Bibliographie .21 C.L 2001-2002 Cours de LMD 110 .Caractéristiques des Lumières 1 – Raison et empirisme 2 – Le développement scientifique II.Ténèbres et Lumières 1 – La question de l’esclavage 2 – Le statut du peuple III..

qui trouve son propre intérêt à traiter l’homme.] Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement : telle est donc la devise des Lumières. Conclusion optimiste de Kant sur l’apport de la raison : “lorsque donc la nature a dégagé de sa dure enveloppe le germe sur lequel elle veille le plus tendrement. alors ce penchant agit en retour sur la sensibilité du peuple (grâce à quoi celui-ci devient de plus en plus capable d’avoir la liberté d’agir) et finalement en outre même sur les principes du gouvernement. c’est à dire le penchant et la vocation à penser librement. c’est pour l’homme sortir d’une minorité qui n’est imputable qu’à lui. qui désormais est plus qu’une machine. conformément à sa dignité.la liberté d’utiliser sa raison publiquement dans tous les domaines.22 LA PHILOSOPHIE DES LUMIÈRES INTRODUCTION Janvier 1783 : question du pasteur Zöllner : Qu’est-ce que les Lumières ? Réponse de Kant. - Prise de conscience des freins sociaux.” Les lumières sont ainsi conçues comme collectives. le 30 septembre 1784 : “Les Lumières. […. Conditions de cet Aufklärung : . religieux et politiques qui bloquent le processus d’émancipation individuelle puis collective. car pour Kant c’est le public qui doit s’éclairer lui-même. .” . Supprimer l’une revient à supprimer l’autre.la liberté de penser implique celle de communiquer.

selon lui. les habitudes des peuples)  Lumières  la théorie : “réflexion raisonnable sur les choses de la vie humaine en fonction de leur importance et de leur influence sur la destination de l’homme”. Š Mendelssohn : intellectuel juif. connaisseur du Talmud. mais publie plusieurs ouvrages philosophiques. l’irréligion et l’anarchie. prendre soin de faire coïncider les lumières de l’homme et les lumières du citoyen. Il faut.23 Réponse à la question de Moses Mendelssohn. conduit à la dureté. influencé par l’enseignement des rabbins. Kant est plus optimiste dans la foi qu’il a en la raison. d’autant plus horrible que les Lumières auront eu d’éclat : “Plus elles ont été nobles pendant leur période de floraison. . Mendelssohn prévoit une décomposition possible des Lumières. Ex : Jérusalem ou le pouvoir religieux et le judaïsme (1783) etc… Il distingue la civilisation en deux parties :  Culture ¤ la pratique (le savoir-faire. tandis que Mendelssohn prévoit de possibles abus néfastes aux intentions initiales des Lumières. parue en septembre 1784. l’égoïsme. et plus elles sont détestables lorsqu’elles se décomposent et se corrompent. Ì 2 points de vue différents sur les Lumières et leurs conséquences. Prend parti et s’engage dans une activité militante juive. L’abus des Lumières affaiblit le sens moral. Carrière de comptable.

Le philosophe remplace le prêtre. Plus de définition métaphysique de l’homme et surtout droit au bonheur immédiat et non dans le salut de l’au-delà.24 I – CARACTÉRISTIQUES DES LUMIÈRES 1.le rationalisme cartésien. Confiance des Lumières dans la raison et le savoir. du dogme du péché originel). l’homme est un être en devenir. .L’empirisme ou le sensualisme (< Locke) : l’expérience sensorielle est à l’origine de toute activité intellectuelle ou morale.Raison et empirisme Les Lumières héritent des apports du courant libertin du XVIIe siècle : refus des préjugés et refus de l’autorité qui repose sur des préjugés (religion par ex. Le développement de la raison et du savoir doivent assurer le progrès social. . ¤ permet de se débarrasser de la conception cartésienne des idées innées. Cristallisation des thèmes autour de l’Encyclopédie (1er volume paru en 1751 – 4000 exemplaires).). la plupart des philosophes des Lumières sont déistes. en particulier.. (refus. A part quelques matérialistes convaincus comme La Mettrie. Double héritage de la philosophie des Lumières : . mais anticléricaux et opposés à une religion dogmatique. Pour les lumières. qui se développe grâce à l’expérience et à l’éducation. moral et donc le bonheur. qui refuse les préjugés et l’autorité de la tradition au nom de la capacité de chaque individu à penser par luimême et permet de se dégager de la scolastique. Idée de progrès : on croit à une amélioration progressive de la vie collective grâce à la diffusion des connaissances et grâce au progrès économique. Rousseau dénonce ce système et pense qu’il existe une distorsion entre le progrès économique et le progrès social.

Mais grâce aux caractères typographiques et à l’usage que nous en faisons. ROUSSEAU Discours sur les Sciences et les Arts Réponse à l’Académie de Dijon. la bienséance ordonne : sans cesse on suit des usages. Illustration par deux prosopopées. . Discours sur l’origine de l’inégalité : la politesse est le signe d’une société inégalitaire et injuste. 1750 : “si le rétablissement des Sciences et des Arts a contribué à épurer les mœurs.25 Cf – Discours sur les Sciences et les Arts dont les thèses sur le luxe s’opposent radicalement aux Lettres Philosophiques de Voltaire. les dangereuses rêveries des Hobbes et des Spinoza resteront à jamais. Š On n’avait point encore inventé l’art d’éterniser les extravagances de l’esprit humain. “nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection”. et tous les esprits semblent avoir été jetés dans un même moule : sans cesse la politesse exige.” Š Uniformité des hommes “il règne dans nos mœurs une vile et trompeuse uniformité.  Prosopopée de Fabricius (image du grand homme vertueux)  Prosopopée de nos descendants qui suit une critique de l’imprimerie qui permet la survivance de tous les écrits. jamais son propre génie.” Š Dépravation des hommes cf.

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Prière de nos descendants, pour retrouver l’ignorance heureuse et vertueuse des premiers temps. Faut-il comprendre que Rousseau s’oppose aux sciences et aux Arts ? Non, à condition qu’ils soient au service de grands idéaux, qu’ils élèvent des monuments à la gloire de l’esprit humain et qu’ils se développent dans une société vertueuse et juste. Les Sciences et les Arts doivent bannir futilités et facilités. Ì “L’âme se proportionne insensiblement aux objets qui l’occupent, et ce sont les grandes occasions qui font les grands hommes.” But des savants : contribuer au bonheur des peuples à qui ils auront enseigné la sagesse. Il faut, pour éviter la corruption des sciences et des arts, l’alliance du pouvoir et de la sagesse. “Tant que la puissance sera seule d’un côté, les lumières et la sagesse seuls d’un autre ; les savants penseront rarement de grandes choses, les Princes en feront plus rarement de belles, et les peuples continueront d’être vils, corrompus et malheureux. Quant aux simples citoyens, la seule connaissance qui leur est utile est celle de la vertu, dont la perception est immédiate : O vertu ! Science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d’appareil pour te connaître ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même et d’écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions ? Importance de la raison, de l’expérience et donc de la relativité des croyances et des connaissances. La vérité n’est ni uniforme ni universelle. Cf.Montesquieu, Lettres persanes. Recours nécessaire à l’expérience pour :  Acquérir la connaissance. Pas d’idée innée mais une connaissance progressive, qui se constitue au fur et à mesure des expériences de l’individu.

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 Vérifier les connaissances et dénoncer les préjugés. (cf.les Contes de Voltaire). Rationalisation que l’on tente d’appliquer aussi au domaine de l’affectif : réhabilitation des passions mais à condition qu’il y ait distinction entre bonnes et mauvaises passions et maîtrise de ces passions. Le refus d’une référence métaphysique par les philosophes matérialistes pose le problème du fondement légitime de la morale et invite à penser plutôt une immanence de la morale à la vie sociale. (cf. Diderot, les Contes en particulier). Ì la philosophie des Lumières ne se définit pas comme un ensemble homogène ou cohérent. Elle se construit sur un certain nombre de paradoxes (l’idée de nature manifeste un certain retour des idées innées) et sur des tendances diverses (du déisme au matérialisme athée). Les philosophes des Lumières se séparent également dans la question du progrès et sur celle de la place de la sensibilité par rapport à la volonté de rationalisation liée au développement des sciences.

2.- Le développement scientifique A – Diffusion des Sciences L’enseignement joue un rôle essentiel dans la diffusion et le développement des sciences. Les collèges des Oratoriens et des Jésuites (¤ fermeture en 1762) suivent de près les progrès de la recherche. Les collèges des Jésuites possèdent des laboratoires de physique, possédant des instruments d’optique, des microscopes, des téléscopes ainsi que d’importantes collections de minéraux, de fossiles et de coquillages, d’animaux naturalisés. Cet enseignement scientifique est largement subventionné par les notables locaux et les familles d’élèves assistent aux exercices publics.

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Jusqu’en 1730, c’est la physique cartésienne qui domine en France : croyance à l’univers-machine et à l’image d’un Dieu-horloger Bien que la physique newtonienne (1687) ait été introduite en France depuis le début du siècle, méfiance envers elle, pas seulement à cause d’une attitude rétrograde mais au nom même de la rationalité : L’attraction de Newton est suspectée d’occultisme et d’irrationalité ! Par leur enseignement, les Jésuites perpétuent l’attachement à la physique cartésienne. 1732 : Maupertuis fait pénétrer la physique newtonienne en France. 1738 : Eléments de la physique de Newton, Voltaire. Dévloppement de l’astronomie, lié à l’intérêt suscité par les comètes : 1759 (comète prévue par Clairaut) 1773 (comète prévue par Lalande) Ì Création d’observatoires privés. Rousseau lui-même est un passionné d’astronomie. Développement des sciences naturelles. Š Buffon, Théories de la Terre, 1749 Epoques de la Nature, 1778 Grand intérêt du siècle pour les fossiles, dont l’étude touche à la question religieuse de la recherche de l’origine du monde. Réaumur, Jussieu, Buffon prouvent l’origine marine (et non diluvienne) des coquilles fossiles trouvées à l’intérieur des terres. Ces découvertes entraînent une révision des thèses préformationnistes. On remet en doute l’idée d’un Dieu qui a créé

29 l’homme à son image. Pour La Mettrie. certains auteurs continuent à défendre une idée ordonnée de la nature et font l’apologie d’un Dieu créateur et bienfaisant : 1732 – 1750 : Spectacle de la Nature. (St Louis…) La science se développe jusqu’à devenir une sorte de curiosité mondaine. l’origine de la vie est un processus chimique. Linné et Buffon avancent la thèse de l’évolution et de l’adaptation des espèces et annoncent Darwin. sans aucune finalité. coquillages et les objets archéologiques. . Les matérialistes imaginent ainsi un monde créé sans aucune intervention divine et. Maillet. la nature combine les molécules au hasard. Voyage au Sénégal. hommes) trouvent leur origine dans des êtres marins. surtout. animaux. Abbé Pluche 1786 : Etudes de la Nature Bernardin de Saint-Pierre Harmonies de la Nature Plus. dans un ouvrage intitulé Telliamed (clandestin puis imprimé en 1748) propose une théorie selon laquelle la Terre a été jadis entièrement recouverte par les mers – tous les êtres vivants (plantes. dans la mesure où elle n’est dirigée par aucune intelligence. Pour Diderot. dont s’occupe le jeune Vivant-Denon. travaux importants des botanistes : − les frères Jussieu − Adamson. On se passionne pour les minéraux. Face à ces ouvrages d’inspiration plus ou moins matérialiste. Madame de Pompadour possède ainsi une importante collection de médailles. Une communauté européenne de riches amateurs constitue d’importantes collections. commet des erreurs et sa réussite n’est jamais intentionnelle. Vers 1750 se répand la mode des cabinets de curiosités et cabinets d’histoire naturelle.

décorent cette salle”. La chimie des lumières se fonde toujours sur l’interprétation théorique de la combustion. au Jardin du Roy. .30 Cf. Diderot et Rousseau. Développement de la médecine et de l’hygiène. minéralogistes. Expériences publiques sur l’électricité de l’abbé Nollet. est suivi par de futurs chimistes comme Macque et Lavoisier. et dans l’appartement de bains : “des cristaux et des coquillages. Buffon. considéré comme le premier ouvrage moderne de chimie. Goût pour la botanique et l’herborisation. disposés dans la laiterie. Le cours de Rouelle. 1789 = Traité élémentaire de chimie de Lavoisier. B – Chimie et électricité Cours et manuels de chimie en Europe pendant le 17e siècle. Bastide. médecins. Carrefour d’intérêts de plusieurs métiers : apothicaires. nommé intendant du Jardin du Roi en 1739 (Jardin des plantes) en augmenta les collections. + nouvelles techniques par précipitations et cristallisations ⇒ étude des sels La chimie devient une curiosité mondaine. But : comprendre la composition des substances de la nature. sur la notion de phlogistique (principe du feu) élaborée au début du siècle par Georg – Ernst Stuhl ⇒ classification des éléments par rapport à leur combustion. entremêlés avec intelligence. mais aussi par Condorcet. Turgot. La petite maison (1758) : “ménagerie peuplée d’animaux rares et familiers…un chenil où sont renfermés des chiens de toute espèce” Goût pour les coquillages. Développement de la chimie en Europe lié à l’essor des mines et de la métallurgie. etc… Le fourneau reste l’instrument principal.

Plus pragmatiques. mais absence de preuve expérimentale sur la nature de la foudre. Invention défendue par Voltaire (qui en installe un à Ferney) et par Robespierre. Il les dispose dos contre dos. La machine électrique est un élément important dans les collections des riches amateurs.31 Grand succès de l’électricité de frottement vers la fin du siècle. et en face des coussinets de frottement. Interrogation également sur la liaison possible entre l’électricité et le processus de la vie. Nollet prouve que l’électricité favorise la germination des graines. Analogie entre les étincelles électriques et l’éclair. séparé par la seule épaisseur de la roue de verre. de manière que le bas des reins se touche parfaitement et forme un frottoir naturel. les étincelles jaillissent . Mesmer met en évidence les relations entre fluide électrique et fluide nerveux. Certains vont même jusqu’à élaborer une “théologie de l’électricité” : l’étincelle électrique serait le principe de vie d’origine divine. il les lie avec 4 courroies de cuir aux poteaux qui supportaient la grande roue de verre. la plupart des savants cherchent des applications thérapeutiques à l’électricité. mais méfiance envers le paratonnerre. Machine électrique utilisée par Révéroni Saint-Cyr dans Pauliska : “Une immense machine électrique était au milieu du cabinet […] il prend les petits enfants. Mais difficultés pour maîtriser cette électricité statique (de frottement) si bien que les expériences ne réussissent pas toujours. bientôt le mouvement rapide du verre échauffe ces chairs délicates. Perception vitaliste de l’électricité qui se développe. Il tourne ensuite la grande roue avec vivacité . on reconnaît à l’agitation de ces enfants la cuisson que ce contact brûlant leur cause”. . 1752 : expérience de Franklin à Paris. Machine électrique : frottement d’un grand disque de verre mis en rotation par une roue et provoquant des étincelles de plusieurs dizaines de centimètres de longueur.

créée en 1776. Š peste (1720-21 à Marseille) Š la variole Š le typhus (équipages et villes portuaires) Š grippe (1742-43 à Paris) Š dysenterie (épidémie terrible en France en 1779) (cf. Principe clinique fondamentalement empirique. de l’hydraulique etc…) L’Europe subit alors des maux réguliers : importance de la syphilis (traitée par le mercure. qui rend fou cf. La Mettrie et son étude dans ce cas). traité de La Mettrie) Š paludisme (bas quartiers et régions de marécages) Š phtisie Š débilité liée aux carences alimentaires ⇒ Développement des traitements. Š “c’est l’usage ordinaire dans presque tous les villages d’avoir les courtines précisément dessous les fenêtres : il s’en exhale . Avis au peuple sur sa santé – Août 1761 Conseils d’hygiène élémentaire donnés par Tissot pour éviter le développement et la propagation des maladies. de la chimie. cimetières) cf. grâce à de meilleures connaissances de la maladie liées à l’invention du microscope. conception mécanique de l’homme (fluides et solides soumis aux lois de la physique. TISSOT.32 C – Médecine et chirurgie Importance de l’apport du hollandais Hermann Boerhaave (1668-1738). dont les ouvrages furent traduits par La Mettrie. Société Royale de Médecine. qui a pour mission de lutter contre les maladies épidémiques et endémiques : Š envoi dans les campagnes de boîtes de médicaments Š tentatives d’amélioration de l’hygiène (égoûts.

Planches de l’Encyclopédie : beaucoup sont empruntées à André Vésale (Padoue. et très rarement pendant les six autres. Cires anatomiques de l’abbé sicilien Gaetano Giulio Zummo (mort en 1701). 74) Chirurgie 2 types Ç Å Chirurgie appliquée.didactique. Il y a de très petites chambres. et démonstrative. Š “le peu de soin que le paysan a d’aérer sa chambre […]. 37) Š l’eau stagnante des mares “eau pourrie. qui croupit pendant toutes les chaleurs [et qui] laisse exhaler ses vapeurs”. qui ne s’ouvrent jamais pendant six mois de l’année. farines gâtées. opératoire et réparatrice Chirurgie fondamentale. si on le peut” contrairement à l’habitude qui est de ne changer ni le linge du lit ni celui du malade. Production anatomique très artistique. 38) Š la mauvaise alimentation : aliments mal conservés. avec les planches en couleurs de Jacques Gauthier Fabien d’Agothy (1717 – 1786). à la longue. 37) ¤ développement de fièvre putride épidémique. 1514 – 1564). L’abbé exécuta des têtes obtenues ª par moulage direct sur des cadavres ª par injection de cire dans les conduits et cavités Cires anatomiques de Felice Fontana (1730-1805) . ne peuvent que nuire et contribuer à produire des maladies ?” (I. pain mal cuit. il convient de changer les draps et le linge du malade “tous les deux jours. (I. qui renferment jour et nuit le père. qui. la mère. sept ou huit enfants et quelques animaux. liée à l’anatomie.33 continuellement des vapeurs corrompues.” (I. (I. Š en cas de maladie. tartes indigestes et grasses.

le naufrage ou le scorbut . sous l’influence de la Compagnie des Indes.La question de l’esclavage Rapidement évoquée par Voltaire avec le texte concernant le nègre de Surinam (dans Candide).34 II – TÉNÈBRES ET LUMIÈRES 1. Ce même code imposait pourtant à ces nonpersonnes. […] : on conviendra qu’il n’arrive point de barrique de sucre en Europe qui ne soit teinte de sang humain. Helvétius. marquées comme du bétail. Existant depuis le XVIIe siècle. veut que. de la cupidité et du pouvoir arbitraire d’un maître . mais Montesquieu est loin d’entraîner avec lui toute la pensée des Lumières. L’humanité. tant par les guerres que dans la traversée d’Afrique en Amérique . qu’enfin on y ajoute celui des matelots qui meurent pendant leur séjour à Saint Domingue. qu’on ne peut. et la mort de mes compatriotes et celle de tant d’Africains […]. arrivés à leur destination. sans frémir. deviennent la victime des caprices. à la vue des . Le Code Noir remet en question la vision naïve d’une philanthropie des Lumières. dans la traite des nègres. l’obligation d’être baptisées ! Dès 1748. je mette également au rang des malheurs. des passages du livre XII et du livre XV de l’Esprit des lois ironisaient sur les contradictions entre liberté et nécessités économiques. le Code Noir a été encore renforcé en 1728. L’article 44 définit ainsi les esclaves : “Déclarons les esclaves être meubles”. Or. quel homme. considérer celle que suppose notre commerce d’Amérique. dans une note du chapitre III de De l’Esprit (1758) condamne la colonisation à cause de la trop grande consommation d’hommes qu’elle entraîne.. Si l’on suppute le nombre d’hommes qui périt. ou par les maladies affectées à la température particulière de ce climat. qui commande l’amour de tous les hommes. qu’on y ajoute celui des nègres qui. “Cette consommation d’hommes est cependant si grande. et qu’on joigne à ce nombre celui des citoyens qui périssent par le feu.

Il prend . Dans la 1ère moitié du siècle. La Chalotais publie un Essai d’éducation nationale dont il exclut le peuple. dont l’économie repose sur l’esclavage. (Abolition de l’esclavage par Victor Schoelcher en 1848) 2. A l’époque de la publication de l’Encyclopédie. qui en est jugé indigne par Voltaire. Ainsi sur les 130 000 habitants de Saint-Domingue. 3/2/1769). déclaré “inhumain et barbare” mais ce décret ne sera jamais appliqué. (Correspondance. mais il fait aussi l’éloge de la République de Lacédémone. en lui donnant une place essentielle dans sa théorie politique. Ambiguïtés de Voltaire. refuserait de s’en priver. se crée la Société des Amis des Noirs..Le Statut du peuple Voltaire porte un jugement péjoratif sur le peuple. il est encore bestial et vicieux.35 malheurs qu’occasionnent la culture et l’exportation de cette donnée. d’Holbach. la diffusion des idées éclairées des Lumières ne passe pas par le peuple. et ne renoncerait pas à un plaisir acheté par les larmes et la mort de tant de malheureux ?” Rousseau parle peu de l’esclavage. Le peuple est non seulement ignorant. Jugement partagé par Helvétius. 100 000 sont des esclaves… En 1788. il sera toujours sot et barbare […]. partie prenante dans les bénéfices de la Compagnie des Indes. un aiguillon et du foin. Le gros du genre humain en est indigne”ou “il faut que la lumière descende par degrés : celle du bas peuple sera toujours confuse. En 1793. Ce sont des bœufs. Position soutenue par Voltaire : “La vérité n’est pas faite pour tout le monde. Diderot est séduit par l’idée d’une philosophie populaire. sur la populace : “A l’égard du peuple. mais cela n’empêche pas le rétablissement légal de l’esclavage par Napoléon. un décret de la Convention Nationale supprime l’esclavage. la “République des Lettres” d’Helvétius). En 1763. en 1802. à laquelle il finit par renoncer. mais par les élites. Rousseau modifie l’image négative du peuple. les Princes (cf. ⇒ Pas d’éducation pour le peuple. sinon pour le condamner vigoureusement dans le Contrat Social. auxquels il faut un joug. la Mettrie… La grande question est de savoir si l’on peut éclairer le peuple.

(Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes –1755) ª “je vais vaincre enfin mon dégoût et écrire une fois pour le peuple. de vice. nagent à la superficie de leur âme […]” Encore une fois. qui s’appuie sur des principes pseudobiologiques pour établir une inégalité naturelle des femmes. et même de toute possibilité d’éducation. Sur les femmes : “[…] n’oubliez pas que. La misogynie est grande. En marge du texte de Rousseau. siècle de la raison. c’est Rousseau qui adopte à ce sujet la position la plus novatrice. Diderot. Cette nouvelle conception divise les philosophes.” ⇒ La philosophie des Lumières est loin de profiter à tout le monde. faute de réflexion et de principe. fut aussi celui des superstitions.36 résolument parti pour l’égalité naturelle de l’homme. que les idées de justice.Le peuple reste exclu. rien ne pénètre jusqu’à une certaine profondeur de conviction dans l’entendement des femmes .même si les membres de l’aristocratie ou certains hommes célèbres jouissent d’une protection importante et de l’impunité. de bonté. On pourrait ajouter. en signalant que le XVIIIème siècle. . les femmes. à la liste des exclus. Cf. Terminons sur ces ténèbres. de méchanceté.” Dans le Contrat Social (1762) le peuple est souverain et le reste pour toujours. de toute véritable réflexion politique. à l’exception de Rousseau. Voltaire note : “Voilà la philosophie d’un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres. Il y eut plus de procès pour sorcellerie et de condamnations au bûcher au XVIIIème siècle que pendant le Moyen-Age. de vertu. Enfin certains tabous restent forts. comme celui de l’homosexualité masculine.

surtout si elle est utilisée à des fins de satisfaction personnelle (ex : le libertinage). grande influence de l’Angleterre. elle les accentue au contraire. Elle devient même une arme dangereuse qui renforce le pouvoir des privilégiés. A partir de 1774.. Cependant les désillusions sont importantes : Voltaire avec Frédéric II et Diderot avec Catherine II. Gray. Les Nuits (1769) 1777 – Ossian Å Vogue des méditations nocturnes et des .CRISE DES LUMIÈRES 1. La mode est à Richardson. Poésie anglaise qui séduit les âmes sensibles : Elégie dans un cimetière de campagne. 2. Il s’instaure ainsi une méfiance envers la raison. C’est ainsi que l’analysait Rousseau..Les manifestations de la sensibilité L’âme sensible prend le relais de l’esprit raisonneur. mais ils savent aussi que la raison isolée ne suffit pas. qui estimait que le rationalisme ne servait que les privilégiés qui pouvaient s’offrir le luxe de l’athéisme ou de la liberté de penser. dans les années 1770. alors le rationalisme devient mortifère. Certains philosophes croient pouvoir exercer une influence positive auprès des rois : despotisme éclairé. Il faut qu’il soit accompagné de la volonté et de l’énergie du changement pour tous et qu’il cesse d’être au service des égoïsmes et des particularismes. Les philosophes continuent à croire à la raison.Remise en question de la raison La confiance dans la raison laisse espérer un progrès régulier.. La raison ne comble pas les inégalités. Si la raison devient un simple organe de constat. 1765 Young.37 III. plus admiré qu’auparavant. qui fait apparaître le sentiment comme la valeur véritable.

Sénac de Meilhan : “on ne parle que de sensibilité. de mages. Dès 1760. Plus découverte de Shakespeare. Le sentiment est à la mode. Grande prolifération de sectes. influence allemande : Gessner. et il semble qu’il n’y ait qu’à vivre en Suisse pour être sensible”. Invention du paysage. Idylles (1766-1772) 1776. . L’âme sensible s’attendrit ainsi devant un spectacle touchant et profite de la satisfaction de sa propre bonté. Ex : le Comte de Saint-Germain Joseph Balsamo.  Le sentiment. qui permet de percevoir l’harmonie de l’univers. Cf.38 promenades parmi les tombeaux. La sensibilité est une qualité naturelle. C’est en 1769 que “sentimental” entre dans la langue française avec le Voyage sentimental de Sterne (traduction). car elle apporte plus de questions que de réponses. Š Multiplication des Sociétés Secrètes (dans toute l’Europe) Trois thèmes principaux définissent la sensibilité des années 1780 :  La nature. c’est-à-dire à retrouver un état non vicié par les défauts de la société européenne. c’est-à-dire de la relation entre l’homme et la nature. Goethe. Le thème se retrouve dans le mythe du sauvage : le progrès consiste alors à retourner en arrière. Comte de Cagliostro Magnétisme de Mesmer Š Développement rapide de la franc-maçonnerie. Les souffrances du jeune Werther Š Passion pour les sciences qui entretient l’inquiétude. déjà amorcée dans La Nouvelle Héloïse.

ce qui explique en partie le succès de Rousseau dans les années révolutionnaires et post-révolutionnaires. publication des arrêts relatifs aux privilèges de la librairie. Sensible dans Les Confessions : “je veux peindre un homme dans toute la vérité de la nature. Désormais.Le mot “romantique” apparaît en 1776. ce sera moi”. ‘ L’exaltation du moi. L’incertitude finale du dénouement. Malgré tout. censé remplacer le prêtre dans la conduite de la vie. . La philosophie des Lumières a permis la reconnaissance du métier d’écrivain et l’invention de l’intellectuel. il est décidé que le privilège des librairies est limité au temps nécessaire pour amortir les frais de publication. Reconnaissance qui passe par plusieurs étapes : Š 30 août 1777. employé par Le Tourneur dans sa préface à sa traduction de Shakespeare. le chaos moral qui marque la fin du roman témoignent d’un grand septicisme. Le philosophe est devenu un personnage autonome. Début du romantisme. Dans la 5ème Réverie Rousseau qualifie de “romantiques” les rives du lac de Bienne. Rêverie qui conduit souvent à la mélancolie. la raison ne domine plus et cède la place à la sensibilité. dans les Liaisons dangereuses de Laclos. que le seul vrai propriétaire de l’ouvrage est l’auteur. implicitement. de préférence dans une nature sauvage. en 1782. CONCLUSION La philosophie des Lumières se délite dans la crise qui la frappe dans les années 1770. d’une remise en question de tous les systèmes de valeurs. Ecrire cesse d’être une occupation pour devenir un métier. aussi bien le libertinage que la sensibilité. et cet homme. Ce qui revient à reconnaître.39 La sensibilité incite aussi à la rêverie (1782. c’est le septicisme qui domine et qui éclate. Sur l’intervention de Louis XVI. Rousseau).

Paris. Colin. 1996. sous la direction de Michel DELON. Paris. par rapport au statut de l’écrivain. Beaumarchais : “Il vaut mieux qu’un homme de lettres vive honnêtement du fruit avoué de ses ouvrages que de courir après les places ou les pensions”. . BIBLIOGRAPHIE ª COULET Henri. Paris. un changement des mentalités. En 1780. afin d’obtenir une meilleure participation aux recettes. à l’initiative de Condorcet.40 Š 1777 : Fondation par Beaumarchais de la Société des Auteurs dramatiques. ª Dictionnaire européen des Lumières. Paris. Š 1791 : création des droits d’auteur. nouvelle édition 2000. PUF. 1997. 1997. ª DELON Michel et MALANDAIN Pierre. PUF. Le Roman jusqu’à la Révolution. ª STROEV Alexandre. la part des auteurs passe d’1/9ème à 1/7ème de la recette. Littérature française du XVIIIème siècle. Les Aventuriers des Lumières. PUF. Ì La philosophie des Lumières a permis.

Livourne et Paris. celle d’Ispahan où règnent les intrigues. Usbek est le personnage essentiel. donc pendant la régence. On a pu identifier de très nombreux modèles. Pour ce qui est des dates. en particulier L’espion du grand Seigneur de Jean-Paul Marana. les paradoxes du caractère de Montesquieu. Le texte est composé de 161 Lettres qui vont du 15 de la lune de Saphar 1711 (15 avril 1711). permettent une diversité des points de vue et représentent. parce que ce mois. il les fait coïncider. selon certains critiques. si bien que le goût lui en vient . Usbek et Rica. mais nous n’avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connaissances.41 C. les mois lunaires et les mois solaires qui ne coïncident pas. de la fin de1717 à la fin de 1720. tandis que Rica est plus gai.LMD W10 Enregistrement N° 5 Mme Goubier-Robert MONTESQUIEU Les lettres Persanes Le texte a été rédigé en trois ans. Tauris. Si on veut établir un tableau de correspondance.E. Smyrne. Le prétexte à l’enrichissement intellectuel est évoqué dans la première lettre du texte : « Nous sommes nés dans un royaume florissant . » Ce souci d’éclectisme intellectuel. en se lançant dans un périple initiatique qui est aussi un itinéraire géographique : Ispahan. Montesquieu établit une correspondance entre les mois lunaires persans et les mois solaires du calendrier grégorien. et il place le début de l’année au mois de mars. mais que le lecteur européen peut aussi aisément identifier comme celle de Versailles. masque cependant une autre raison du départ du Persan : Il avoue. dans la lettre 8.T. avoir fui le despotisme et les intrigues d’une cour corrompue. on obtient : Maharam = mars Saphar = avril Rebiab I = mai Rebiab II = juin Gemmadi I = juillet Gemmadi II = août Regheb = septembre Chehban =octobre Rhamazan = octobre Chalval = décembre Zilcadé = janvier Zilhagé = février Le texte met en scène deux persans. Montesquieu fait paraître son texte anonymement en 1721 à Cologne. c’est-à-dire qu’il mêle plusieurs traditions . à la recherche du savoir. publié en 1684. fondé sur une relativité de sa propre culture par Usbek. complémentaires par leurs différences. en y ajoutant un millésime chrétien. Jean Starobinski suggère de voir dans Rica l’abréviation de ricaneur. mélancolique et méditatif. Pour fuir les manœuvres courtisanes. à l’origine était le premier de l’année romaine. au 8 de la lune de Rebiab 1 1720 (8 mai 1720). Ces deux Persans. c’est aussi le plus âgé des deux hommes.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . Usbek feint de se réfugier dans l’amour des sciences. et que la lumière orientale dût seule nous éclairer. Usbek décide de quitter Ispahan. Il apparaît souvent comme un homme sombre.

et je dérobai une victime à mes ennemis. de septembre 1715 jusqu’à la fin du texte . au 4 mai 1712. c’est la découverte. se promener. à la fois morale et satirique de la société européenne et française. On les voit sortir.Les femmes. Il va quitter la Perse. toutefois. puisqu’on a une exposition. se livrer à diverses activités. tout simplement parce que les Persans observent les bouleversements que subit la société française après la mort de Louis XIV. Mais ce qui domine aussi. » Il y a trois étapes chronologiques dans ce voyage : La première. Je trouvai grâce devant ses yeux . Les événements du sérail sont très rapides : Le grand eunuque meurt le 5 juillet 1718. dans laquelle elle le maudit. Cette intrigue est construite sur un modèle quasi-théâtral. du 8 février 1716. pour décrire la Régence de Philippe d’Orléans. à peu près. une série de péripéties. puisqu’ils sont annoncés dès la lettre 96. départ d’Usbek. c’est-à-dire l’observation. jusqu’à septembre 1715. Ils sont vindicatifs et envieux. datée du 15 avril 1711 : « Hier. à la fin. qui va du 19 mars 1711. On dénombre 23 lettres pour ce début. aussi bien pour étudier que pour échapper aux complots de ses ennemis : « J’allai au roi. il découvre la trahison de Roxane. du 1 septembre 1717. je lui marquai l’envie que j’avais de m’instruire dans les sciences de l’occident . 2°/ Les rivalités et revendications dans le sérail à Ispahan. ne sait pas l’accorder à ses femmes. La deuxième époque du séjour. c’est après la mort de Louis XIV. la fin du texte en 14 lettres qui sont toutes très rapides. c’est-à-dire dans la lettre 153. avec cette fois-ci. des réflexions qui vont être beaucoup plus sociologiques. La dernière du recueil est la lettre de Roxane à Usbek. Cette mort est annoncée dans la lettre 92. . qui s’articule autour de la mort de Louis XIV. cinq ans. dont on décrit la condition misérable qui les place en dessous de l’espèce humaine. Solim règne sur le sérail à partir de cette date. De l’arrivée des Persans à Paris. qui se donne la mort le même jour. et Solim reçoit d’Usbek les pleins pouvoirs le 4 octobre 1719. Ce Persan éclairé qui nous vante la liberté. Donc. c’est le temps du voyage. arrivée à Paris. la rivalité entre ces femmes qui veulent . je partis. le séjour à Paris et en Europe. et il y a 69 lettres qui vont décrire la fin du règne de Louis XIV. et son discours éclairé se heurte à des limites culturelles. vingtcinquième jour de notre départ d’Ispahan… ». qui mènent leur vie après le départ d’Usbek. et sur cette déclaration finale de Roxane permet de remettre en question l’éducation d’Usbek. et dont ils se vengent. évidemment. Ensuite. qui relate le drame final du sérail.42 réellement et le pousse à solliciter l’autorisation de quitter la Perse pour étudier. Deux intrigues romanesques se croisent ainsi dans les Lettres Persanes : 1°/ La découverte progressive des mœurs de l’occident par Rica et Usbek. et le 8 mai 1720. Cette durée de voyage correspond à celle remarquée par les voyageurs européens qui se rendent en Orient. Le thème dominant. du 4 septembre 1715. s’écoulent donc trois ans et demi. Ils semblent ensuite être laissés de côté pour ne réapparaître qu’à la lettre 147. Terminer sur l’intrigue de sérail. c’est la jalousie. et un dénouement tragique avec la mort de Roxane. pour arriver jusqu’à la mort du roi. Enfin. en mai 1712. On peut dater ce départ du 19 mars si on se réfère à ce qu’il dit dans la première lettre. Les troubles du sérail n’arrivent pas. leur seul plaisir est celui du commandement exercé sur des femmes qu’ils ne peuvent plus aimer.Les eunuques. L’intrigue se complète également de portraits psychologiques : . je lui insinuai qu’il pourrait tirer de l’utilité de mes voyages.

3 lettres / premier eunuque blanc. 2 lettres / premier eunuque noir. Méhémet-Ali / 1 lettre chacun . reçoit 32 lettres. Là encore. après les plaintes. soit 15 lettres au total. Usbek. une sorte de justice naturelle car la nature. qui sont envoyées au voyageur non-identifié. En comptant qu’il y a des destinataires qui n’écrivent pas. Du côté des scripteurs. 2 lettres / grand eunuque noir. on arrive à avoir une grande variation des points de vue. et à trois destinataires privilégiés. 1 lettre / Nathanaël Levi. Usbek et Rica. 1 lettre / Roxane. 5 lettres . un décalage exotique qui est introduit dans le texte grâce à l’intrigue de sérail. Usbek en reçoit 45. Usbek écrit à peu près 75 lettres. à Smyrne. 1 lettre / Ibbi. alors que Zébis représente plutôt la soumission et la tradition (lettre 62 sur l’éducation de cette fille). ce qui évite la monotonie. 2 lettres / Solim. Roxane. délaissée . 1 lettre / le frère d’Usbek. 1 lettre / Nessir. les deux principaux sont. 2 lettres. mais il y a des destinataires privilégiés : Rhédi. Pharan. Parmi les autres personnages qui écrivent. 1 lettre / Hassein. Ibben. à eux deux. et de Rhédi. 1 lettre / Fatmé. mais d’une justice fondée sur les exigences fondamentales du cœur et de la raison. Zéphis paraît dominée surtout par l’orgueil. 3 lettres / Gemchid. plus le destinataire anonyme . et parmi ces 28 personnages. Fatné par la sensualité (lettre 7) . 6 lettres / chef des eunuques noirs. 1 lettre / Solim. Jaron. . 4 lettres / Zephis. 1 lettre / Pharan. 1 lettre / Zélis. bien sûr. Malgré tout. la polyphonie des scripteurs se trouve réduite par l’importance quantitative des lettres d’Usbek et Rica. l’idéal qui motive Montesquieu. Le texte se prête à des lectures et des interprétations multiples. Ce qui fait que tous les autres personnages vont écrire peu. Rica 45. c’est bien sûr l’indépendance. ou des scripteurs qui ne reçoivent pas de lettres. et surtout. 1 lettre / Narsit. Chaque femme reçoit une psychologie différente.43 toutes être la favorite. 4 lettres / Roxane. Donc. c’est important car c’est lui qui va recevoir les 4 lettres sur les Troglodytes / Rustan. et trouve probablement aussi sa cohérence grâce à l’importance quantitative des lettres d’Usbek et Rica. 4 lettres / Jaron. Donc. soit les deux tiers environ de la correspondance du roman. Mirza. mais très peu : Rustan. à Venise. Restent les amis. Même si elles écrivent peu. 1 lettre / les femmes du sérail. 2 lettres pour Ibben et Nargum / Rhédi. Montesquieu insiste sur ses plaintes d’être abandonnée. On peut quand même penser que la grande idée des Lettres Persanes. Ce roman est un roman polyphonique. c’est celui de la justice. et 23 destinataires différents. nos Persans écrivent 120 lettres sur 161 du recueil. on voit apparaître l’ennui et les revendications de liberté. on a ceux du sérail : Zachi. c’est un roman polyphonique. on arrive à les discerner : Zachi est une sentimentale. 1 lettre / Zélis. qui reçoivent 107 lettres. Cette polyphonie est cependant réduite. la revendication. et Ibben. 21 scripteurs différents. Rhédi. 1 lettre / Narsit. Il y a également 18 lettres de Rica. c’est évidemment la majorité. on peut compter 28 personnages différents. avec de très nombreux personnages. 3 lettres. Hagi Ibbi. 1 lettre / le juif Ben-Josué. 26 lettres en ce qui concerne le sérail. de ceux qui écrivent des lettres. 2 lettres / Rica. et Ibben comme destinataires. c’est-à-dire. puisqu’on a une variété des styles et des tons. en reçoit 26. Viennent ensuite les destinataires. et 4 lettres d’Usbek. Après la rivalité. celui qui est indiqué par les ***. ils sont très variés. Tous les autres reçoivent fort peu de lettres : Mirza en reçoit 5 . qui écrivent un peu. mais avec une polyphonie réduite du fait de l’importance d’Usbek et Rica comme scripteurs. 1 lettre / le Mollah MéhémetHali. avec un très grand nombre d’intervenants. Donc. Usbek.

Il congédia les eunuques. je cite simplement la lettre 18. le recueil. et c’est certainement une riche succession : car il a des trésors immenses et un grand pays sous sa domination ». » Les mauvais Troglodytes. celle des Troglodytes. en particulier. qui n’est guère plus favorisée. La religion est l’élément essentiel. va goûter les joies du paradis et de ses plaisirs. c’est la religion catholique. qui va être tuée par son mari Ibrahim. C’était une chose singulière de les voir dans les festins parmi des hommes aussi libres qu’eux ». On peut justifier cette interprétation du texte en rappelant que l’histoire des Troglodytes ouvre. Malgré cet interdit. il est question de l’interdit du paradis aux femmes. côté orient et côté occident. qui se lamentaient de la belle manière. un enfermement contre-nature. Il est intéressant de voir que l’homme céleste. qui explique l’interdit alimentaire du porc.La lettre 12. Deuxième aspect de la religion. La religion est vue. lui aussi. Côté orient. rendit sa maison accessible à tout le monde . est imposé aux femmes par les hommes. Donc. un de ces hommes célestes chasser et remplacer le jaloux Ibrahim dans son sérail. c’est-à-dire l’envoyé de Dieu. pour le plus grand plaisir des femmes qui restent sur terre. ne respectent pas les règles d’humanité et de justice de la nature. C’est dans la lettre 29 : « Le Pape est le Chef des Chrétiens. Notre père Noé ayant été au conseil de Dieu. par le statut qu’il impose aux femmes. en quelque sorte. ainsi que les richesses accumulées par l’église. ils sont évoqués plusieurs fois. Il se dit successeur d’un des premiers Chrétiens. lorsqu’il arrive dans le sérail. » . il y a aussi une revendication à suivre les lois de la nature : « J’ai pu vivre dans la servitude.44 finalement. Plusieurs thèmes vont être évoqués à propos de la religion : . le statut d’enfermement du sérail. d’ailleurs. on a l’Islam. par l’histoire du cochon dans l’arche de Noé : « Nous mîmes les ordures de tous les animaux dans un côté de l’arche . également. il lui commanda de prendre l’éléphant et de lui faire tourner la tête vers le côté qui penchait. de la justice : . et découvrir ces hommes célestes qui sont destinés au plaisir des femmes. et surtout odieux. commence par y faire régner un vent de liberté : « Le nouveau maître prit une conduite si opposée à celle de l’autre qu’elle surprit tous les voisins. d’Allah. ce qui la fit si fort pencher. et que la dernière lettre de Roxane répond au thème. finalement. ridiculisé par ses croyances. le statut des femmes. qui se déchirent et se détruisent. C’est une vieille idole qu’on encense par habitude. que nous en eûmes une peur mortelle : surtout nos femmes. Du côté des tabous alimentaires. de même que le sérail représente. insiste sur l’humanité et la justice : « Il y avait dans ce pays deux hommes bien singuliers : Ils avaient de l’humanité. c’est l’originalité du texte. l’histoire d’Anaïs et d’Ibrahim. Ce grand animal fit tant d’ordures qu’il en naquit un cochon ». c’est la perception de la justice. en particulier dans la lettre 141. et non par Dieu. Anaïs. ils connaissaient la justice. et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance. Le conte se termine toutefois sans aucun commentaire des Persans sur ce récit. Plus intéressant peut-être que l’histoire du cochon. Elle envoie. Dans cette lettre 141. ses tabous alimentaires. Nos Persans critiquent. ils aimaient la vertu . il ne voulu pas même souffrir que ses femmes se voilassent. qu’on appelle Saint Pierre. le fait que la personne du pape soit idolâtrée. évoqué. Il était autrefois redoutable au princes mêmes […] Mais on ne le craint plus. de cette obstination des peuples malheureux qui ne respectent pas la nature. mais j’ai toujours été libre : J’ai réformé tes lois sur celles de la nature.Dans la lettre 161. celle de Roxane.

il n’y a plus de places imprenables . et. les guerres de religion qu’elle a menées . c’est l’ordre naturel. . mais à l’homme en tant que croyant. puisque dans les deux cas. Usbek. L’idéal..il ne faut pas oublier que Louis XIV a révoqué. la restriction de la liberté. c’est-à-dire prêt à accepter toutes contraintes et toutes superstitions. dit-il. depuis l’invention de la poudre. des discussions qui agitent l’opinion. Course au profit et à l’enrichissement. La société dérive de la nature. Lettre 94 : « [Les hommes] naissent tous liés les uns aux autres . Il fallut que le parlement terminât le différend. On arrive ainsi à une conception naturelle du droit. autour de la prononciation de la lettre « Q » . il y a peu de temps.45 son côté magique. et surtout. au moment où Montesquieu écrit . le prêtre apparaissant comme un magicien au moment de la communion. qui tourne en ridicule la futilité des discours : « La dispute s’échauffa si fort que quelques uns furent dépouillés de leurs biens. qui travaille sans cesse et court ce risque d’accourcir ses jours. Futilités. Montesquieu va critiquer également le célibat des prêtres. Montesquieu prend en exemple la querelle de l’université de Paris. Exemple dans la lettre 10 : « J’ai parlé avec des mollahs. à ne jamais remettre en cause les dogmes par l’examen de la raison. et l’instinct de sociabilité est aussi fort. Lettre 105 : « Tu sais que. Je tremble toujours qu’on ne parvienne à la fin à découvrir quelque secret qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes. mais comme homme. car la famille. tout ceci pour arriver à une espèce de religion naturelle. non pas à l’homme en tant que citoyen ou en tant qu’être raisonnable. Cet équilibre idéal. également. par un arrêt solennel. à tous les sujets du roi de France de prononcer cette lettre à leur fantaisie. fallait-il dire « Q » ou « K » ? C’est particulièrement absurde évidemment. qu’il n’y a plus d’asile sur la terre contre l’injustice et la violence. c’est de trouver une société fondée sur la famille. Aussi bien l’Islam que la religion catholique sont impropres à satisfaire Montesquieu. Il faisait beau voir les deux corps de l’Europe les plus respectables occupés à décider du sort d’une lettre de l’alphabet ». On travaille au-delà de ses besoins et on abrège son existence. est constamment compromis dans notre société. que l’instinct de reproduction. l’Edit de Nantes. en particulier par le mauvais usage du développement scientifique. de quoi vivre ». Ce que Montesquieu critique. qui est l’instinct de conservation. qui va à l’encontre d’un instinct fondamental. Lettre 106 : « Vous voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu’au jour du jugement. qui me désespèrent avec leurs passages de l’Alcoran : Car je ne leur parle pas comme vrai croyant. c’est-à-dire. c’est évoqué dans la lettre 109. qui consiste à exercer les devoirs de charité et d’humanité. pour Montesquieu. c’est-à-dire le côté inaccessible à la raison de la religion catholique . on va également beaucoup critiquer son intolérance. comme père de famille ». détruire les peuples et les nations entières ». pour amasser. on s’adresse. c’est un développement scientifique qui permet le perfectionnement des armes et donc. et il accorda la permission. comme citoyen. un fils est né auprès de son père et il s’y tient : Voilà la société et la cause de la société ».

d’autres qui viennent précisément de ce qu’on en change ». que Montesquieu évoque dans la lettre 112. ce sont nos eunuques. mais qui. ensuite. et des enfants mal portants : « Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche . Montesquieu en donne comme cause la polygamie : parce que la polygamie épuise le mari. Autre cause du dépeuplement. Il faut remarquer que c’est un dépeuplement qui touche aussi la Perse. comme chez les Romains. pour ainsi dire.T. parce qu’ils perçoivent les guerres. sans peupler ceux où on les envoie.E. beaucoup de gens pensent. qui en tiraient. elle ensevelit l’autre avec elle et la rend aussi inutile qu’elle l’est elle-même. dans le chemin. enseveli sous ses propres triomphes ».LMD W10 Enregistrement N° 6 Mme Goubier-Robert C’est le dépeuplement de l’Europe. ou en tout cas les musulmans. et il dit que ces populations dépeuplées ne font pas d’enfants. Il faut que les hommes restent où ils sont : il y a des maladies qui viennent de ce qu’on change un bon air contre un mauvais . de deux personnes ainsi liées. Montesquieu. il y en a une qui n’est pas propre au dessein de la Nature et à la propagation de l’Espèce. Chez les chrétiens. Toutes les républiques en sont une . Curieusement.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . languit dans le champs même de la victoire et se trouve. C’est un thème cher à tous les contemporains. Dernière cause de dépeuplement. le mauvais gouvernement et la misère qu’il évoque dans la lettre 122 : « La douceur du gouvernement contribue merveilleusement à la propagation de l’Espèce. va à l'encontre d’une pratique et aussi d’une idée reçue. que la France est en train de se dépeupler. au XVIII° siècle. et qui s’entretient au dépens de toutes les autres. Lettre 121 : « L’effet ordinaire des colonies est d’affaiblir les pays d’où on les tire. successivement dans les mains de plusieurs maris. soit par son âge. Lettre 147 : « Ce métier de continence a anéanti plus d’hommes que les pestes et les guerres les plus sanglantes n’ont jamais fait. des famines et des épidémies. c’est-àdire nos prêtres et nos religieuses forcés au célibat. les désastres de guerres. On voit dans chaque maison religieuse une famille éternelle. les écrivains . Le divorce est aboli . évidemment. parce qu’elle éloigne les époux et réduit donc les naissances. et qu’il n’a donc plus que peu d’enfants. Lettre 116 : « Si. c’est l’interdiction du divorce qui va réduire le nombre d’enfants. Autre cause encore. les femmes ne passent plus. bientôt faible et accablé de ses premières fatigues. dans la lettre 121. Les causes de ce dépeuplement sont évoquées dans la lettre 114. puisque c’est l’époque où on peuple les colonies en déplaçant les populations . où il ne naît personne.46 C. Il ne faut donc pas s’étonner si l’on voit chez les chrétiens tant de mariages fournir un si petit nombre de citoyens. Là. Ces maisons sont toujours ouvertes comme autant de gouffres où s’ensevelissent les races futures ». le meilleur parti qu’il était possible ». les mariages mal assortis ne se raccommodent plus . la colonisation. soit par son tempérament.

qui pourraient achever de déranger sa fortune. qui impose sa sagesse et sa conformité avec la volonté divine. nous place dans le contexte d’une parabole exemplaire. Au-delà. des mésaventures d’un croyant égaré dans la multiplicité des pratiques religieuses. en forme d’apologue. qui assure. C’est donc ici la deuxième partie d’une lettre D’Usbek à Rhédi. de la religion naturelle. il ne se mariera pas . On peut distinguer trois parties dans cet extrait : 1°/ De « Un homme faisait tous les jours à Dieu cette prière ». dont le point commun sera le ridicule ou l’absurdité. et enfin la troisième partie tire les conclusions de l’expérience. bonheur et prospérité aux peuples qui l’habitent. déjà abordée avec les Troglodytes. la seconde partie vérifie ce constat par la recours à l’expérience. la religion. il craindra d’avoir un trop grand nombre d’enfants. 3°/ De « Toutes ces choses. et qu’il sente qu’il fera des enfants plus pauvres que lui. jusqu’à « Si je ne me fais pas couper en petit morceau de chair » : On a la bonne volonté d’un croyant perdu dans la multiplicité des dogmes.» On peut donc en conclure que Montesquieu prône une société fondée sur une justice naturelle. par le récit. Ce sont donc des thèmes qui seront exclus de la religion naturelle. depuis : « Un homme faisait tous les jours à Dieu cette prière ». jusqu’à la fin de la lettre : Appel en faveur de la religion naturelle. 2°/ De « Il m’arriva l’autre jour de manger un lapin » à « Si l’âme de votre père n’était pas passée dans cette bête ? » : Anecdote qui illustre les propos précédents. jusqu’à la fin de la lettre. se voit définie par des principes simples : L’observation des lois. sous forme d’explication de texte. la première partie pose un constat. Dès le début de la lettre. En effet. quasi-intemporelle. Par cette démarche. Ce sont là les premiers. Je vais prendre la seconde moitié de cette lettre 46. car la vraie connaissance résulte de l’observation et de l’expérience. seigneur ». et le terme générique « homme ». La première partie présente le héros de l’apologue : « Un homme faisait tous les jours à Dieu cette prière ». quelle qu’elle soit. Ce texte a une valeur démonstrative. la piété envers les parents. c’est la religion naturelle. et le complément de temps « tous . Cet homme est présenté comme un homme pieux et pratiquant : L’imparfait a une valeur de réitération. s’il se marie. sur le thème de la religion et. vont être examinées différentes pratiques religieuses et différents dogmes. La première partie de la lettre consiste en une suite de réflexions sur les devoirs du croyant et les véritables exigences de la religion. et peut-être aussi les seuls devoirs du croyant. l’amour pour les hommes. le texte est très représentatif de l’esprit des lumières : Ne rien accepter qui n’ait été auparavant vérifié. On voit également que les pratiques religieuses. en particulier l’interdiction du divorce et le célibat des prêtres. vont à l’encontre de la bonne marche de la société et de son intérêt. par un bon gouvernement. A partir de ceux-ci. L’indétermination. ou.47 preuve constante […] Si un homme est mal à son aise. plus précisément. La deuxième partie de la lettre illustre l’exposé théorique de la première partie. par l’article indéfini « un ». Je vais m’intéresser maintenant à la lettre 46. et surtout l’éloignement des véritables devoirs du croyant. et qui descendraient de la condition de leur père .

termes qui évoque une position imposée et peu naturelle. conditionnel. ici. « Selon votre volonté » s’oppose à la sienne. La description. va être démontrée dans la suite du constat. » Les pratiques concernent maintenant la position de la prière . dit le croyant. ce qui leur donne plus de poids. marque la soumission du croyant. destiné à montrer la substitution de la volonté humaine à la volonté divine. Montesquieu utilise une démonstration à fortiori : Les interrogations sur les pratiques religieuses ne viennent pas d’un athée. en particulier de la Sorbonne.…exige ».…veut. neutre. traduisant le caractère de plus en plus intolérant des préceptes : « Dit. « Je ne sais pas non plus en quelle posture je dois me mettre : L’un dit que je dois vous prier debout . l’autre exige que mon corps porte sur mes genoux. La phrase suivante repose sur un effet de symétrie. Pourquoi s’adresseraiton à Dieu dans une autre langue que sa langue maternelle ? Les philosophes critiquent cet usage du latin. je n’entends rien dans les disputes que l’on fait sans cesse à votre sujet. Ces exigences humaines sont d’autant plus absurdes qu’elles varient sans fin. à d’autres hommes. L’erreur de notre homme vient. « Ce n’est pas tout : Il y en a qui prétendent que je dois me laver tous les matins avec l’eau froide . mais chaque homme que je consulte veut que je vous serve à la sienne.. Les postures. presque selon les individus : « Chaque homme ». qui permet au clergé d’exercer son pouvoir sur la foule des gens qui ne le parlent pas. sont des ferments de discorde et éloignent la religion de son véritable objectif. proche de l’oralité. or. l’autre. en s’attachant à l’aspect mécanique. parfois violentes et souvent stériles. Les « disputes » renvoient aux discussions théologiques... langue que ne comprend pas la majeure partie des chrétiens. nous dit Montesquieu.. pour celui qui impose un dogme. donc par des gens dont on ignore la légitimité à légiférer dans ce domaine . « Ce n’est pas tout ». relance l’attention du lecteur et annonce une gradation. parce que celle-ci se trouve interprétée en fonction de l’exégète. absente ici. L’ironie vient du décalage entre les actes et leur signification. d’autres soutiennent que vous me regarderez avec horreur si je ne me fais pas couper un petit morceau de chair ». de ne pas nommer Dieu. présent. et l’impérialisme de ces décisions humaines : « Voudrait ». l’autre veut que je sois assis . il ne s’agit pas de se mettre à genoux mais de faire que le corps porte sur les genoux. » Le terme « Seigneur » classique pour s’adresser à la divinité. Je voudrais vous servir selon votre volonté . on passe au pluriel indéfini –« il y en a qui […] . tiennent plus d’une gesticulation que de la prière. l’autre ». « Lorsque je veux vous faire ma prière. Viennent ensuite les doutes de ce croyant : « Seigneur. qui confine à l’absurde. mais d’un homme pieux et de bonne volonté.s’accompagne d’une gradation. Ces discussions. La critique s’adresse ici à l’église catholique et à l’usage du latin. Ainsi. l’autre »-. je ne sais en quelle langue je dois vous parler ». pour le croyant. et « veut ». la formule. ôte à la position toute sa signification religieuse. de ses scrupules et de ce qu’il demande conseil : « Consulte ». Un changement stylistique est introduit afin d’éviter la monotonie des énumérations : Du singulier indéfini. Il a aussi l’avantage d’être vague. autour de questions telles que la transsubstantation. La critique peut viser ici plusieurs religions. renforce l’intérêt. L’absurdité vient de la multiplicité d’opinions émises par des anonymes – « l’un. Cette multiplicité. mais en premier lieu la religion catholique et le protestantisme. On en arrive ensuite à des pratiques beaucoup plus spécifiques. et ainsi de ne pas placer notre homme dans la mouvance d’une des grandes religions monothéistes. La médiation entre Dieu et les hommes est nécessairement falsification de la volonté de Dieu. Le rythme ternaire -« l’un. au fond.48 les jours » insiste sur la régularité des prières de cet homme. se mettre à genoux est un acte de piété et de respect religieux.

Les verbes utilisés –« prétendre […] soutenir ». évoquées plus haut. mais il s’agit . A la fin de cette première partie. l’autre enfin. Paul Vernière. dans la suite. L’expérience est triviale. Pour le juif. qui impose à l’homme qui veut prier des exigences qui n’ont rien de spirituel et qui paraissent bien éloignées de la foi ellemême. Quant à l’arménien. c’est-à-dire que l’ironie vient du fait que ces pratiques sont décrites mécaniquement. encore une fois. par le complément de temps « l’autre jour ».49 d’autres »-. invite le lecteur au constat malheureux d’une situation absurde. dont l’absurdité doit d’autant plus frapper le lecteur européen que celui-ci en est exclu. Usbek.renforce l’oppression du héros. On retrouve ici. l’autre parce qu’il était étouffé .traduisent à la fois la fragilité des arguments et la relativité de la vérité pour « prétendre ». en-dehors de leur signification spirituelle et qu’elles paraissent ainsi absurdes. ce qui justifie. Ces querelles concernent deux pratiques : Les ablutions. pratiquées par les musulmans. la présence de plusieurs personnages appartenant à des religions différentes. entre musulmans et juifs : « Le cochon leur est défendu. puisqu’il mange du lapin sans problèmes. en usage à la fois chez les musulmans et les juifs. c’est parce que le lapin a été étouffé. d’un tabou alimentaire. Les causes de l’interdit sont diverses. Montesquieu. réduit à une position objéctivale et encadré par les trois hommes qui sont en position de sujets. s’attaque aux pratiques religieuses mais jamais à la religion elle-même. dans d’autres lettres. Deuxième partie : « Il m’arriva l’autre jour de manger un lapin. Le procédé est le même que précédemment. Le passage à l’anecdote est souligné par l’emploi du passé simple. Le verbe « soutenir » reprend le lexique de la querelle religieuse. le groupement ternaire cher à Montesquieu. cite en note à ce propos une référence au voyage en Orient de Chardin. D’où Montesquieu tire-t-il ce détail ? Peut-être faut-il supposer que l’aventure survient un vendredi. qui ne doit pas être consommé. elle va engendrer des réactions disproportionnées. parce que cet animal était immonde. La disposition en chiasme –« Trois hommes […] me firent trembler […] me soutinrent tous trois ». et le troisième est arménien. « Trois hommes qui étaient auprès de là me firent trembler : Ils me soutinrent tous trois que je vous avait grièvement offensés ». le lapin est un animal impur. Pourquoi cet homme tremble t-il ? Parce que. dans un caravansérail ». jour où la consommation de viande est interdite aux chrétiens. c’est aussi un lieu de passage. par l’intermédiaire de son croyant désorienté. la réponse est absurde : Parce que le lapin n’est pas un poisson. on lui dit : « L’un. anodine. le lièvre et tous les autres animaux qui sont interdits par le religion judaïque ». Il est question. texte dont Montesquieu s’est inspiré. dans les trois cas. Notre malheureux croyant est terrifié –« trembler »-. l’interdit du porc chez les musulmans. le second est un turc. Il y a également une gradation entre « se laver à l’eau froide » et « se couper un petit morceau de chair ». est un lieu exotique. Ces deux termes renvoient aux disputes. Le lieu choisi –caravansérail-. c’est-àdire qu’il n’a pas été abattu selon les règles de l’égorgement des animaux. il faut le souligner. Pour le turc. face aux jugements de trois hommes. pour signaler le rapprochement dans les interdits religieux. et la circoncision. L’aventure relatée dans la seconde partie va illustrer et confirmer cette situation. Montesquieu a déjà évoqué. dans son édition des Lettres Persanes. déjà évoqué dans le début de la lettre. Pourtant. et apparemment dénuée d’intérêt : « manger un lapin ». Les commentateurs de Montesquieu soulignent qu’aucun auteur ne parle de cette interdiction dans le christianisme arménien. Les notes mises par Montesquieu renvoient ces trois hommes à trois grandes religions monothéistes : Le premier est un juif. parce qu’il n’était pas poisson ». et l’acharnement pour « soutenir ».

La suite va développer. au nom de la métempsycose. L’anecdote invite à apprécier la variété. mais je crois que le meilleur moyen pour y parvenir est de vivre en bon citoyen dans la société où vous m’avez fait naître. car il est sans doute plus facile de ne pas manger de lapin.50 là d’une hypothèse que rien dans le texte ne permet de confirmer ( « l’autre jour » dit cet homme. de peur de troubler l’âme d’un de leur parents qui y fait pénitence ». Si fait. comme la conclusion d’une expérience. et comptable de l’emploi qu’il en fait. il reprend. et en bon père dans la famille que vous m’avez donnée ». qui résulte des contradictions relevées dans l’exercice de la religion. cependant je voudrais vous plaire et employer à cela la vie que je tiens de vous ». il ne s'agit pas de renoncer à Dieu. Cette troisième partie se présente comme un bilan. exigences déjà exposées dans le début de la lettre : L’observation des lois. qui vient de ce qu’il se sait redevable à Dieu de la vie. or c’est un autre interdit qui apparaît. comme dans toute religion. Remarquons au passage la prudence de Montesquieu : Son personnage. donc la relativité des pratiques religieuses. pour notre homme. une conclusion. Mais il y a une bonne volonté de l’homme. « Ils ont tort » semble annoncer un discours raisonnable. qui en acceptera d’autant plus facilement l’appel à la religion naturelle. me jettent dans un embarras inconcevable : Je ne puis remuer la tête que je ne sois menacé de vous offenser . la piété envers les parents. la technique de l’exagération : « Je ne puis remuer la tête que je ne sois menacé de vous offenser ». me dit-il d’une voix sévère. Ce sentiment est à la base de toute religion naturelle. « Je ne sais si je me trompe . les indiens ont horreur de tuer quelque animal que ce soit. La précaution rhétorique « je ne sais si je me trompe » a pour effet de renforcer l’affirmation qui suit. L’anecdote se poursuit avec le recours au style direct. car c’est lui qui fonde la conscience : Plaire à Dieu et employer sa vie à cette tache. me dit : Ils ont tort : car apparemment vous n’avez pas tué vous-même cet animal. d'où la sagesse exprimée dans la troisième partie du texte. mais il ne précise pas de quel jour il s’agit ). l’amour pour les hommes. La lumière. Seigneur. « manger un lapin » qui est qualifié d’« action abominable que Dieu ne vous pardonnera jamais […]voix sévère ». Notre croyant se trouve dans ce qu’il nomme un embarras inconcevable. Ce dernier acte de l’anecdote repose sur les mêmes effets que précédemment : Ironie qui vient du décalage entre l’acte commis et les conséquences. Devant un tel chaos. Tavernier écrit : « D’après ce système de métempsycose. Comme notre croyant n’est cependant pas dépourvu d’un certain sens de l’humour. un credo –« mais je crois ». et que je pris pour juge. Il faut suivre les lois de l’utilité sociale et de la . autre grand voyageur dont il a lu les récits. et que Dieu ne vous pardonnera jamais. viendrait-elle d’une quatrième personne ? « Un brahmane qui passait par là. « Toutes ces choses. que de toujours suivre la voix de sa conscience. lui aussi. La présence du brahmane est justifiée par le lieu de passage : Un caravansérail. c’est-à-dire un grand désarroi.qui expose deux croyances fondamentales : vivre en bon citoyen et en bon père de famille. ce qui rend l’identification aisée pour le lecteur. C’est une connaissance que Montesquieu a sans doute puisé chez Tavernier. mais à des pratiques absurdes qui en éloignent. afin de rendre la dialogue plus percutant et d’éviter la monotonie du récit. Montesquieu joue sur des effets de retardement et d’attente. homme sage qui mange du lapin. Que savez-vous si l’âme de votre père n’était pas passée dans cette bête ? ». Ah ! Vous avez commis une action abominable. se rapproche du catholique européen. celui de tuer des animaux. Le programme est à la fois aisé et difficile. lui dis-je. La formule « toutes ces choses » et la reprise du terme « Seigneur » annoncent un bilan.

que le croyant doit faire le bon père de famille et le bon citoyen. est dans une relation immédiate avec la divinité. le texte privilégie la démarche de la philosophie empiriste. En bon déiste. Il n’y a ainsi aucune contradiction entre la pratique religieuse et la vie sociale. c’est-à-dire quelque chose qui s’impose à l’individu avant même toute réflexion ou toute démarche . dans laquelle le croyant.Lettre 13 : La vertu des Troglodytes et leur victoire. il sait que la religion est un ciment essentiel de la société. On voit ainsi que le salut individuel n’est plus le but de la religion. soumis au seul examen de sa conscience.Lettre 12 : Les deux bons Troglodytes qui ont survécu au désastre. au contraire. Montesquieu ne peut que condamner les religions existantes.Lettre 14 : La sagesse politique des Troglodytes. L’impuissance de la religion à répondre à cette question est constatée. vertueuse et heureuse ? Ce récit. non à la raison. Expliquemoi. En conclusion. on ne peut envisager qu’une religion non révélée. expériences et bilans -.Lettre 11 : Les mauvais Troglodytes et les malheurs qui leur arrivent. mais qui peut aussi se lire comme l’histoire rêvée et idéale de l’humanité. et le respect des lois est une assurance de protection pour sa famille. et que la justice est une qualité qui leur est aussi propre que l’existence. mais à la sensibilité. Comment passer des affrontements barbares et néfastes à une vie sage. Montesquieu ne remet jamais en question la religion. pour définir la morale. vient en illustration et en réponse aux interrogations de Mirza sur les plaisirs et la vertu comme source de bonheur. qui s’imposent précisément par leur caractère sacré. Ces quatre lettres racontent l’histoire d’un peuple : . Emile. qui coïncident : L’amour des hommes pousse à aimer sa famille et ses concitoyens. mais ses pratiques extérieures. . » Et c’est cette explication que Usbek va donner dans les quatre lettres qui vont suivre : . Ce faisant. que celle-ci doit. ce que tu veux dire. La religion devient alors un objet de connaissance et d’étude comme un autre et le sacré ne doit pas échapper à la raison. et qui prospèrent. Par sa forme argumentative – constats. C’est l’histoire d’un peuple. Mirza écrit à Usbek : « Je t’ai souvent ouï dire que les hommes étaient nés pour être vertueux. qui associe l’expérience cognitive à l’expérience sensible. je te prie.Lettre 11 : Montesquieu fait appel. considérées absurdes et inutiles. Je vais maintenant m’intéresser à quatre lettres. citoyen et père de famille. Dans la lettre 10. .51 nature. c’est-à-dire les lettres sur les Troglodytes. dans la mesure où elles respectent les lois d’une société et les lois de la nature. . livre IV. on peut dire que ce texte est très représentatif à la fois de l’esprit des lumières et des intentions des Lettres Persanes. qui sont les lettres 11 à 14. cet apologue. C’est cette religion naturelle que pratiquent les bons Troglodytes. Mais un tel type de religion montre aussi ses limites : La religion naturelle suppose des esprits éclairés et débarrassés du joug des terreurs superstitieuses. Pour satisfaire l’exigence de rationalité. Peu importent finalement les formes extérieures d’une religion. sans dogme ni clergé. et c’est aussi celle qu’exposera Rousseau dans la profession de foi du vicaire savoyard. donc. Les Mollahs ne savent que citer le Coran et non répondre à ce que Mirza définit déjà comme la religion naturelle. c’està-dire la sagesse de l’homme. se fondre dans l’intérêt collectif. Parce que la justice est un sentiment. indépendant d’un examen par la raison.

On est donc dans un gouvernement illégitime. Parce que dans cette société. » Ces mauvais Troglodytes sont affectés. » Montesquieu choisit pour son anecdote exemplaire. et Montesquieu va nous proposer une démonstration par l’absurde ou un raisonnement à contrario : Tout ce qu’il faut faire quand on veut être malheureux. Montesquieu les définit ainsi : « Il n’y avait parmi eux aucun principe d’équité ni de justice. c’est l’intérêt personnel. . Telles sont les vérités de morale. il les possède dans sa bibliothèque. auxquels ils attribuent une nature animale. ensuite parce que ce roi est d’origine étrangère . bestiale. nomment des magistrats. d’un mauvais gouvernement : D’abord parce qu’ils ont un roi . Le recours aux Troglodytes permet un exotisme à la fois géographique et historique. que le gouvernement est très dur. les Troglodytes chassent leur roi. Montesquieu connaît bien les historiens antiques. injuste. alors que les historiens antiques les situent plutôt au sud de la Libye. ce qui domine. tout simplement parce qu’ils vivent dans des cavernes. il reprend aux historiens antiques leur description des Troglodytes. féroce. mais qu’il faut encore faire sentir. au détriment de l’intérêt général. Il les déplace quelque peu. on pouvait s’y attendre.52 intellectuelle : « Il y a certaines vérités qu’il ne suffit pas de persuader. puisqu’il les situe en Arabie. ce qui entraîne la révolte. inhumain. Cependant. qui sont signalés par les historiens de l’Antiquité comme étant plus proches des animaux que des hommes. Il n’existe aucune solidarité. et les massacrent. qui ne sert pas à légiférer mais où continue à régner la loi du plus fort. comme Ponponius Méla ou Hérodote. les Troglodytes.

L’ironie est perceptible dans la formule « cette résolution unanime flattait extrêmement tous les particuliers ». L’ironie vient. on fait venir un médecin . . à la façon de la famine. Les exemples néfastes de ce gouvernement des Troglodytes vont être exprimés de plusieurs façons : . et un des deux va se venger en lui enlevant sa femme. 2°/ Exemple plus particulier du rapt des femmes : un Troglodyte convoite la femme de son voisin. ou un raisonnement à contrario : tout ce qu’il ne faut pas faire quand on veut un système de gouvernement juste et un peuple heureux. Entre ces deux extrêmes – famine.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . Montesquieu va procéder par exemples qui vont aller du groupe au particulier. pour revenir vers le collectif – l’épidémie -. les gens épargnés par les inondations souffrent de sécheresse et ne peuvent pas trouver d’aide auprès de ceux qui ont eu des récoltes. on prend un troisième Troglodyte pour juge qui refuse de se prononcer. le meurtre -. bien sûr. après. qui. qui justifient la nécessité de la solidarité : une moitié du peuple est inondée et meurt de faim parce que l’autre moitié ne veut pas le nourrir . des « tables de la loi » version mauvais . Cette anecdote met en évidence le droit du plus fort. Montesquieu propose une démonstration par l’absurde. le médecin n’est pas payé. 4°/ On a. on a l’exemple des intempéries. si l’on peut risquer l’expression.D’abord. bien sûr.53 C. 3°/ On a ensuite le meurtre par intérêt : deux associés. vers le particulier – le vol. ce que l’on pourrait appeler le vol commercial : le mauvais commerçant qui escroque son client. va toucher l’ensemble du peuple Troglodyte. qui créent la discorde générale et le malheur collectif. 5°/ L’épidémie : au cours d’une épidémie qui dévaste le peuple Troglodyte. c’est l’inverse. de l’opposition entre « unanime » et « particulier ». Ce sont un peu. puis de nouveau du particulier au groupe : 1°/ Exemple des intempéries. épidémie -.Ensuite. c’est-à-dire la lettre 11. de revenir quand les Troglodytes sont à nouveau frappés par une autre épidémie. et il refuse. On va donc du groupe. du collectif – la famine -.T. l’année suivante. Montesquieu énumère donc les mœurs et les crimes des particuliers. l’un est tué par l’autre qui veut garder la ferme pour lui seul.E. la vengeance et l’injustice.LMD W10 Enregistrement N° 7 Mme Goubier-Robert Dans la première lettre consacrée aux Troglodytes. de la famine.

alors qu’une religion révélée procède plutôt de haut en bas. Encyclopédie). charité pour nous. Donc. Les prières des Troglodytes sont simples : . puisqu’on y retrouve exposés des commandements. Ils se sont tous exterminés. » Malgré cet aspect un peu païen ou polythéiste. sans véritable dogme.54 Troglodyte. qui ressemble aux fêtes paysannes souvent décrites dans les utopies de l’âge d’or. est fondée sur la pitié. les richesses. L’union nouvelle. c’est vouloir se perdre . Elle découle directement de l’élévation des cœurs vertueux vers Dieu. c’està-dire que ce n’est pas une religion révélée. La société des bons Troglodytes évoque une sorte de tableau de l’âge d’or. il ne reste que deux hommes aux qualités d’humanité et de justice : vertu. la violence sexuelle. et que la justice pour autrui est une charité pour nous ». fondé sur l’amour conjugal et sur l’éducation directe des enfants par les parents : « Ils aimaient leurs femmes. c’est la confusion entre intérêt collectif et intérêt particulier : « ils leur faisaient surtout sentir que l’intérêt des particuliers se trouve toujours dans l’intérêt commun . Comme il y a tout de même une morale. qui va sortir de l’union de ces deux hommes. l’escroquerie. qui s’exprime par le respect de la famille. les rencontres. » Et surtout. la malhonnêteté commerciale. La religion pratiquée par les bons Troglodytes est une religion naturelle. justice pour autrui. art. Amour de la vertu. le meurtre crapuleux. et les jeunes garçons les célébraient par leurs danses et par les accords d’une musique champêtre. ornées de fleurs. Il n’est pas venu de prophète pour enseigner la religion. que la vertu n’est point une chose qui doive nous coûter . tout se retourne contre ces hommes mauvais qui n’obtiennent finalement que le malheur. Dernière caractéristique de ces Troglodytes : ils augmentent en nombre sans changer moralement. On faisait ensuite des festins où la joie ne régnait pas moins que la frugalité. élèvent leurs troupeaux. L’idéal de l’âge d’or est un idéal rustique qui exclut l’argent. fondée sur un sentiment mutuel de pitié et sur une notion de responsabilité envers autrui. que vouloir s’en séparer. c’est-à-dire la société des bons Troglodytes. c’est-à-dire sur la première qualité de l’être humain. on peut dire quand même que c’est une religion naturelle parce que ce n’est pas une religion révélée. utile. agréable. c’était le motif d’une union nouvelle ». Le culte rendu à ces Dieux est un culte festif. On a donc une religion du cœur. qu’il ne faut point la regarder comme un exercice pénible . droiture. puisque c’est là que se font les mariages. et ils en étaient tendrement chéris. de bergers : les bons Troglodytes cultivent la terre. solidarité. Toute leur attention était d’élever leurs enfants à la vertu. intérêt collectif et intérêt particulier se confondent . Ils sont unis par la vertu et par la solidarité. c’est sur cette confusion que Rousseau établira plus tard son Contrat Social. pitié : « Ils voyaient la désolation générale et ne la ressentaient que par la pitié . que suivent les Troglodytes mais que. ce qui est assez surprenant. « vertu ». Il est vrai que Montesquieu la présente à ses proches comme un polythéisme un peu païen : « Ils instituèrent des fêtes en l’honneur des Dieux : les jeunes filles. Ces assemblées religieuses ont également une fonction sociale. celle qui le distingue de l’animal (Cf. bien sûr. ce qui va permettre la cohésion idéale. L’âge d’or concerne un peuple de paysans. le commerce. spontanée. et surtout sans clergé. La lettre 12 est consacrée à la fin des mauvais Troglodytes. il n’est jamais question de prêtre. on a donc une société solidaire. la vie urbaine. ce sont les Troglodytes qui ont ressenti le besoin de Dieu par l’élévation de leurs cœurs jusqu’à la divinité. C’est donc un mouvement de bas en haut. un homme vertueux ne saurait suivre : l’adultère. probablement inspiré par Fénelon.

On le voit dans l’exemple du Troglodyte qui va planter des arbres : « il y a un champ qui touche celui de mon père. afin que ces pauvres gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur ombre. grâce à une société fondée sur le principe de la justice naturelle. mais c’est aussi parce qu’on veut la frugalité qu’on reste en autarcie. la seule loi que les Troglodytes sont invités à respecter. qui est à la fois la cause et la conséquence de l’autarcie : c’est parce qu’on est en autarcie qu’il y a la frugalité. Ces exemples vont concerner : . Cette lettre 13 est en deux parties : .Justice fondée sur la conscience de chacun et sur le remords du crime. On arrive ensuite à la lettre 13 qui prolonge l’esprit de la lettre 12 en donnant de nouveaux exemples de la vertu des Troglodytes. Montesquieu instruit par l’exemple : la lettre 11. La lettre 13 est à nouveau l’antithèse de la lettre 11. Le souci d’autrui. Cette égalité empêche l’envie et la haine. Donc. Montesquieu reconnaît lui-même l’aspect répétitif de la lettre 13 par rapport à la 12. disent les jeunes Troglodytes. . Effectivement. car ils illustrent l’humanité des Troglodytes. La jalousie exclue. la justice et l’humanité sont avant tout des sentiments. . c’est le mauvais exemple . . Cette lettre 12 est un tableau mythique. cette suite de tableaux est destinée à l’instruction. et ceux qui le cultivent sont tous les jours exposés aux ardeurs du soleil . c’est celle de leur conscience. La raison intellectuelle s’efface devant cette dernière. La vie champêtre et l’innocence se trouvent naturellement alliés. puisse-t-il mourir le dernier de sa famille ! » « S’ils n’étaient pas injustes.1ère partie : suite de tableaux. . en faisant dire à Usbek : « je ne saurais assez te parler de la vertu des Troglodytes ».L’amour filial : le fils qui va labourer le champ de son père. c’est-à-dire toujours l’intérêt collectif avant l’intérêt particulier. on peut la considérer comme une suite d’exempla. il faut que j’aille y planter deux arbres. ou peutêtre de vertus en action. il va continuer à nous en parler afin de toucher le cœur. Ce tableau d’un passé mythique est peut-être aussi celui de l’avenir si on identifie certains des thèmes que Montesquieu reprendra dans l’Esprit des lois. la frugalité. l’amour . Comme toute société de l’âge d’or. » . s’il l‘a fait. idyllique de l’âge d’or. la lettre 12 c’est le bon exemple. qui repose sur l ‘égalité de tous les Troglodytes.L’amour fraternel : le frère qui se dévoue pour sa sœur. destinés à toucher la sensibilité.L’amour des Dieux. c’est une longue vie. l’union. qui doit permettre au Troglodyte coupable d’exprimer tout son remords : « Nous ne croyons pas qu’il ait commis ce crime. C’est une société parfaitement unie : « le peuple Troglodyte se regardait comme une seule famille ». […] je souhaiterais que les Dieux leur en donnassent un plus long usage qu’à moi. En même temps. comme Usbek l’a annoncé dans la lettre 11 : « la morale touche avant tout le cœur ». La législation n’est pas extérieure.L’entraide. la sensibilité.55 ils demandent la santé. mais. la preuve en est le « sommeil du juste » de nos bons Troglodytes. c’est une société fondée sur l’autarcie.Le partage. On a donc une humanité heureuse. il n’y a pas une loi extérieure qui contraint . » . la punition du crime. et assure la solidarité et l’entraide dans une économie rurale. le refus des richesses.

le désir de conciliation non plus. celui-là. ils sont prêts à donner à leurs éventuels assaillants des biens et des troupeaux pour partager avec eux -. opposée à la guerre de conquête des ennemis. puis de passer ensuite au niveau collectif. va permettre de mettre en évidence le courage des Troglodytes. pour ses amis . celle de la guerre. mais fondée sur la conscience. l’affrontement. parce que la liberté est un bien inaliénable. en forme d’interrogation. le discours de paix des ambassadeurs Troglodytes. Peu importe quel est le Troglodyte concerné. l’autre. La menace est simple. Il est donc tout à fait logique de procéder d’abord au niveau individuel. on entendait dire. dans un mouvement. celui-ci pour ses frères . et ils préviennent : « Nous vous regarderons comme un peuple injuste. A cette menace. la mort est préférable à l’humiliation et à la servitude. La lutte se fait pour la famille et pour la patrie. la société sera de même.] nous vous traiterons comme des bêtes farouches. pour le peuple Troglodyte. qui. un autre. de sagesse. ils répondent d’abord par une tentative de conciliation : ils envoient des ambassadeurs qui délivrent un discours de paix. Il résulte de tout cela une sorte d’intemporalité propre à l’apologue. La justice naturelle. sans lois. la guerre est motivée par l’envie et par la jalousie. Mais ils ont également le sens de la patrie. . Cette fois-ci. qui concerne l’ensemble des Troglodytes – parce que la société repose sur la famille. est-ce que chacun est disposé à suivre la voix du bien plutôt que celle du mal ? Ce texte a une allure de parabole. c’est la patrie entière qui va combattre et qui est exposée -. sont celles qui font le bon citoyen. pour sa femme et ses enfants . le sens du partage. et le frère. outre la cause commune. suppose en tout homme l’existence d’un sentiment inné du bien et du mal. Si la famille est unie et harmonieuse. tous. mais c’est aussi. toujours. C’est le déisme de Montesquieu. Les Troglodytes sont menacés d’une guerre d’invasion. qui tient à son caractère d’oralité et à l’indétermination des personnages qui montrent leur union et le fait qu’ils sont interchangeables : l’un. cette indétermination est là en fait pour sceller l’union – l’un ou l’autre. C’est le seul type de guerre juste et légitime que reconnaissent les Lumières. qui insiste avant tout sur l’idée de justice – le respect d’autrui. la défense de sa famille. On voit alors que la vertu n’est pas une faiblesse. la limite de ce type de justice : chaque homme est bien capable de reconnaître le bien et le mal mais. c’est le vol des troupeaux. La stratégie des Troglodytes est simple : ils combattent en mettant au milieu d’eux leurs femmes et leurs enfants. Cette guerre est composée de plusieurs moments : La menace. c’est la même chose -. et la victoire. qui va du particulier au collectif : les Troglodytes se battent d’abord pour leur père. ce qui montre aussi l’union de la patrie – quand la patrie est attaquée. la sœur.2ème partie : l’anecdote de la guerre. [. La troisième étape. avait . Les qualités de justice et d’humanité témoignées envers le père. Pour des hommes libres. ce qui correspond bien au statut patriarcal évoqué plusieurs fois dans les lettres . puis pour leur patrie : « l’un voulait mourir pour son père . on vînt dire. Les menaces pèsent sur ces bons Troglodytes. La place de celui qui expirait était d’abord prise par un autre.. » La guerre que les Troglodytes vont être obligés de conduire est une guerre de défense. presque de colonisation. on part de la famille pour arriver à la société – l’amour filial. soucieux du bien-être d’autrui. avant tout. qui arrive à la justice. La défense de la patrie est un devoir sacré car c’est.56 Dans les exemples. peut-être.

idéal. En même temps qu’est exaltée cette vertu militaire des Troglodytes. en tous cas. et donc peu de chances de gagner. Cette opposition des deux termes – injustice et vertu – montre bien que le fondement de la vertu. on peut penser que le système de démocratie directe. devient difficile quand la population augmente. opposée à injustice. chaque citoyen est soldat . ou qui s’enrôlent par nécessité économique – les paysans qui meurent de faim n’ont souvent pas d’autre solution . terme qui ici. La dernière lettre consacrée aux Troglodytes. désigne simplement des envoyés. devient ici un équivalent de justice. il refuse la couronne. Montesquieu explique qu’un système politique devient nécessaire quand le peuple grossit : « Comme le peuple grossissait tous les jours. qui va se dessiner plus tard. C’est un peu paradoxal avec ce qui est dit dans la lettre 12. bien sûr. à l’unanimité – « ils jetèrent tous. c’est la justice naturelle. ne sont pas des faiblesses. Montesquieu complète dans cette lettre le tableau de ses Troglodytes : leur bienveillance. les Troglodytes crurent qu'il était à propos de se choisir un roi ». » -. la lettre 14. au peuple Troglodyte. en grande partie suisses. à ceux-là. .57 encore une mort particulière à venger. et il accuse les Troglodytes de préférer une loi extérieure et imposée. le vieil idéal de la république romaine. Ces Troglodytes vont donc se choisir un roi. une armée dangereuse parce que c’est une armée qui ne dépend pas de la patrie. et ils l’ont choisi à l’unanimité. composée d’hommes qui sont le plus souvent enrôlés de force. Le système qu’ils choisissent. Ils ont donc choisi le meilleur d’entre eux. » Là encore. par ces fameux sergents recruteurs. où l’on trouve cette idée que même si le peuple Troglodyte augmente. présente toutes les garanties d’une réussite. La victoire revient. est une armée de métier. n’a pas d’idéal. leur désir de paix. qui. il faut ajouter les mercenaires. Curieusement. et la confusion de l’intérêt particulier et de l’intérêt collectif. à l’époque. moins rigides que vos mœurs ». et ils jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable par son âge et par une longue vertu ». Ils savent parfaitement réaliser l’union quand la patrie est en danger. il n’y a chez les Troglodytes aucune armée permanente. C’est une armée qui coûte cher. à laquelle il est difficile d’échapper : « vous aimez mieux obéir à un Prince et obéir à ses lois. on peut dire. puisque vertu. C’est donc. En tous cas. de conciliation. On y retrouve. qui est celui des Troglodytes. ou l'idéal. On envoie donc au vieillard des députés. ne sont pas un signe de mollesse.. l’alliance du particulier et du collectif. dans une allégorie de l’injustice et de la vertu : « Tel fut le combat de l’injustice et de la vertu ».La respectabilité. qui n’est pas composée de patriotes. et qui composent une grande partie de l’armée. il pleure. Le choix du roi est fondé sur des critères objectifs : . pour lui faire la proposition. un peu.L’âge. plutôt que de devoir se soumettre sans cesse à la loi de la conscience. puis il se met en colère. qui est toujours une garantie à cause de l’expérience de l’individu.. on retrouve ce qui fait le ciment de la société Troglodyte . aux yeux de Montesquieu. Et les réactions du vieillard surprennent : il est triste. et qui surtout. Montesquieu fait une critique sous-jacente de l’armée française qui. est un système. ni aucune armée de métier. On peut tirer plusieurs conséquences de ce refus du vieillard : . va s’attacher à la question de la forme du gouvernement. d’abord parce que c’est un système qui repose sur une élection directe. la vertu reste la même. du soldat-paysan de Rousseau. C’est une monarchie élective : « ils convinrent qu’il fallait déférer la couronne à celui qui était le plus juste.

Helvétius et d’Holbach. A la fin du texte. admirateur des bons Troglodytes. finalement. on réforme aussi celles du peuple.58 1°/ Aucun gouvernement. parce que le peuple est contraint d’imiter ceux qui le gouverne.vous que je les afflige. « Je vais bientôt revoir vos sacrés aïeux. bien sûr. on peut dire que le texte est très symbolique. de sa patrie. C’est une loi intérieure à laquelle il est impossible d’échapper. Donc. en particulier les tableaux de la société européenne. d’une certaine façon. Ces Troglodytes s’opposent également aux épisodes de l’intrigue de sérail. qui sont placés à la fin du texte : Tout en étant admirateur de la vertu des Troglodytes. quelques années plus tard. diront le contraire et affirmeront qu’en réformant les mœurs du gouvernement. Cette loi intérieure s’oppose. 3°/ On peut en conclure que Montesquieu n’expose pas ici un traité de droit politique . Il enferme et il opprime au nom d’une loi illégitime qui lui donne le pouvoir sur ses femmes. même le plus juste en apparence. 2°/ Il est préférable de rester dans un système sans gouvernement. Usbek. et on peut dire. et que je sois obligé de leur dire que je vous ai laissé sous un autre joug que celui de la vertu ? » L’anarchisme vertueux et patriarcal s’exprime ici. lui qui la ferait tout de même sans moi et par le seul penchant de la nature ? » Soit l’homme n’est pas vertueux et agit sous la contrainte de la loi. 4°/ On ne peut jamais commander à la vertu. comme un mauvais Troglodyte. Ces textes. Ces textes sur les Troglodytes vont également trouver tout leur sens si on les confronte avec ce qui va suivre. celui de la justice fondée sur des critères naturels : l’amour de ses parents. Donc. et la distance qu’il peut y avoir entre un homme prêt à être éclairé par les lumières de la raison. Il s’agit plutôt d’une aspiration morale que d’un réel programme politique. Soit l’homme est vertueux et il agit de façon vertueuse. On ne peut donc en aucune façon imposer la vertu par un système politique. par sa position à l’ouverture des Lettres Persanes. tout simplement parce qu’elle résulte d’une contrainte extérieure. ne peut assurer la moralité de ses citoyens. Invitons le lecteur à s’interroger sur la distance qu’il peut y avoir entre la théorie et la pratique. efficace ou légitime. . Laissons finalement toute l’ambiguïté du portrait d’Usbek. dans la fin du texte. mais un anarchisme vertueux. se conduit. donnent peut-être la clef de l’interprétation de l’ensemble du recueil. c’est-àdire dans un anarchisme. le début et la fin du texte se répondent pour s’opposer. ce qui n’est plus un acte de vertu mais un simple fait d’obéissance ou de crainte. Pourquoi voulez. C’est un peu ce que Kant nommera plus tard le « tribunal de la conscience ». Usbek se conduit cependant dans son sérail en tyran intolérant et inhumain. qu’ils vont servir de repoussoir ou de contre-exemples à certains autres tableaux suivants. corrompue et injuste. l’anarchisme vertueux n’est pas un système politique viable. de son prochain. En conclusion sur ces Troglodytes. Il paraît même y avoir une distorsion entre vertu et gouvernement politique. 5°/ Pour un homme libre. La solidarité entre les citoyens est assurée par l’entraide et l’instinct d’humanité. il n’existe aucune loi acceptable. le vieillard dit . à la loi extérieure toujours plus facile à respecter ou ne pas respecter. mais plus comme une exigence morale que comme un programme politique réaliste. sauf celle de la vertu. sans qu’il y ait besoin de lui ordonner de le faire : « Voulezvous qu’il fasse une action vertueuse parce que je la lui commande. Ces textes exposent le thème essentiel de tout le recueil. et un homme prêt à appliquer concrètement ces lumières de la raison.

T. que l’on invente quelque manière de destruction plus cruelle que celle qui est en usage. par exemple. Rhédi s’inquiète du développement dangereux des sciences. et Usbek réfute les arguments de Rhédi : d’abord sur le problème des armes destructrices . permettent des points de vue sur l’Europe . ornementale et sans grand intérêt. il ne faut pas la séparer du reste du texte. Les personnages. Pendant longtemps. puisque le but de Montesquieu. qui interviennent dans l’intrigue de sérail. Si une si fatale invention venait à se découvrir. Après ce point de vue négatif.E. en particulier de l’invention néfaste de la poudre .59 C. 2°/ Le roman épistolaire permet d’engager des dialogues sur un sujet. on a les arguments contraires exprimés dans la lettre 106. elle serait bientôt . que j’ai déjà évoqué dans la prosopopée finale : « Mon Dieu. en tous cas. la connaissance et l’intrigue romanesque. en faisant valoir le pour et le contre : une lettre va être consacrée aux arguments « pour ». ne seront pas les mêmes.LMD W10 Enregistrement N° 8 Mme Goubier-Robert Synthèse sur la technique du roman épistolaire dans les Lettres Persanes.La réflexion sur le développement des sciences. Plusieurs groupements de ce type existent . ou. par exemple. c’est bien de concilier à la fois le traité philosophique et le roman. Il a le sentiment. Je vais m’attacher à plusieurs points : 1°/ La multiplication des correspondants. cette invention n’est pas à redouter car. qui concerne les lettres 105 et 106. dis-tu. la lettre de Nargum permet d’élargir à une connaissance de la Moscovie . Il écrit : « mes Lettres Persanes apprirent à faire des romans en lettres ». qui permet de multiplier les points de vue et aussi d’élargir l’information : Les correspondants qui sont à Ispahan permettent des points de vue sur le monde oriental . et Rica transmet. la conviction d’avoir initié un nouveau genre. et à l’intérieur même des femmes. d’avoir donné une technique au genre épistolaire qui en manquait peut-être jusque là. on a considéré dans les Lettres Persanes que l’intrigue de sérail était tout à fait secondaire. et il redoute que les inventions scientifiques ne se retournent contre les hommes et ne servent à exterminer l’humanité. les princes n’en feraient jamais usage : « Tu crains. Rhédi qui se trouve à Venise. vous me rappelez toujours la naïveté des anciens temps et la tranquillité qui régnait dans le cœur de nos premiers pères ! » C’est un peu ce que l’on retrouvera dans le « Discours sur les Sciences et les Arts » . une lettre sur les espagnols. si chérie de notre saint Prophète. qui est une lettre de Rhédi à Usbek. celui des différentes intervenantes. permettent plusieurs réflexions sur ce sujet : il est évident que les points de vue d’Usbek. Usbek et Rica qui voyagent. immédiatement. On a donc une pluralité des points de vue et une multiplication des sujets divers.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . et une lettre aux arguments « contre ». délivrez-nous des lumières ». je prends quelques exemples : . Dans la lettre 105. En fait. celui des eunuques. Non. Sa lettre va se terminer sur un éloge de l’ignorance : « Heureuse l’ignorance des enfants de Mahomet ! Aimable simplicité. celui des femmes. pour lui. réponse d’Usbek à Rhédi.

fait augmenter la dot. et je demeurai tout le jour dehors. met en évidence la distorsion dans les points de vue.60 prohibée par le droit des gens . à qui on vient de renvoyer sa fille. Et Zélis se lamente. en particulier par les femmes moscovites. à mon retour. et ce qu’il ne dit pas. qui.que Rhédi avait accusé d’amollir les mœurs -. Tout d’abord. » Donc « pour et contre ». On a. est celui qui amollit le plus le courage. qui raconte ce mariage désastreux. Je crus. Si les Européens disent qu’il n’y a pas de générosité à rendre malheureuses les personnes que l’on aime. c’est que le développement des arts . de tous les vices. consent finalement à recevoir sa femme. s’oppose aussi à l’opinion des femmes dans le sérail. La réponse d’Usbek. on va noter des différences notables entre les femmes : Roxane. on ne parle pas du moins des gens qui s’y appliquent. et ils vivent de la meilleure intelligence du Monde. plus soumise. qu’il ne l’assomme soudain. et lui taillade le visage pendant la nuit sous prétexte qu’elle n’est plus vierge. La lettre 51. Il est évident que la sensibilité du lecteur européen ne l’invite pas à réagir de la même façon. mais il ne me dit pas un seul mot. ces mauvais traitements peuvent être ressentis comme une marque d’amour dans certaines cultures. elle ne peut pas regarder un homme. » Donc. dans laquelle une jeune fille est conduite à son mari qui refuse de la laisser entrer. ce sont les lettres concernant la liberté des femmes. les histoires que racontent les femmes invitent également le lecteur à des réflexions sur le traitement qui leur est réservé. Maltraiter les femmes est indigne dans certaines cultures. Il n’est point de l’intérêt des princes de faire des conquêtes par de pareilles voies : ils doivent chercher des sujets. qui va élever sa fille dans des principes extrêmement conservateurs. on part du principe qu’il va y avoir un conflit dans les jugements sur ce plan-là entre l’orient et l’occident. et qui vont entrer en relation. distorsion des points de vue : l’avis de la femme moscovite s’oppose au jugement européen. et à l’histoire d’Anaïs (histoire d’Anaïs et d’Ibrahim). A l’intérieur même du sérail. pour la culture européenne . Usbek déplore seulement le danger où se trouve l’honneur des familles : « Je trouve cette loi bien dure d’exposer ainsi l’honneur d’une famille aux caprices d’un fou ». je sortis. va exactement dans le même sens : le malheureux sort de la mariée mutilée n’est pas évoqué . malgré tout.Deuxième groupement de lettres intéressant. » Le deuxième argument. nos asiatiques répondent qu’il y a de la bassesse aux hommes de renoncer à l’empire que la Nature leur a donné sur les femmes. Ils s’aiment beaucoup aussi. de Nargum. C’est ce qu’explique Rica dans la lettre 38 : « C’est une grande question. dans la lettre 71. j’avais mille affaires dans la maison . mais sur le sort du père. de Zélis à Usbek. qu’il me battrait bien fort . Les anecdotes du sérail. Ma sœur est bien autrement traitée : son mari la bat tous les jours . la lettre 70. et Zélis. n’amollit que ceux qui en profitent mais pas ceux qui les produisent . ou en tous cas. » . et le développement des arts permet au contraire l’activité très intense des artisans : « Quand on dit que les arts rendent les hommes efféminés. puisqu’ils ne sont jamais dans l’oisiveté. pour Usbek. et non pas des terres. non pas sur le sort de cette pauvre femme. c’est-à-dire les réflexions qu’il invite le lecteur européen à se faire. plusieurs arguments vont se développer tout au long du texte. par exemple. en conflit. Il y a bien sûr dans la lettre que retranscrit Montesquieu. parmi les hommes. beaucoup d’ironie : « Hier. cette lettre de la femme moscovite à sa mère. et le consentement unanime des nations ensevelirait cette découverte. de savoir s’il est plus avantageux d’ôter aux femmes la liberté que de la leur laisser . en résonance . Il y a ce que le texte dit. il me semble qu’il y a bien des raisons pour et contre. qui va revendiquer sa liberté.

Ibben. on confisque leurs biens. et un dialogue qui va au-delà du texte. et le suicide de l’héroïne. devrait avoir le droit de disposer de son existence. Usbek prend parti pour une liberté du suicide : chacun. au XVIII° siècle. un dialogue à l’intérieur même du texte entre les personnages. ils sont traînés indignement par les rues . Montesquieu ne se donne aucun des Persans comme porte-parole privilégié. c’est un peu plus difficile. parfois. il revêt des masques multiples : il est parfois en accord avec ce que dit Usbek. Il faut toutefois remarquer que souvent. Ibben revient rapidement pour dire que ne pas se tuer est une loi à la fois morale. on les note d’infamie . pourquoi veut-on m’empêcher de mettre fin à mes peines. on a la lettre « contre ». La confrontation des arguments s’anime. que ces lois sont biens injustes. semble bien donner raison à Usbek : on se donne la mort quand on refuse de continuer à faire partie d’une société que l’on n’approuve pas. Parfois. de misère. Dans l’introduction. » On peut interpréter ce morceau de phrase comme le désir d’anonymat. Montesquieu insiste beaucoup sur son désir d’anonymat. ajoutée par Montesquieu (cette lettre ne figurait pas dans la première version). Quand je suis accablé de douleur. en accord . et sur sa simple fonction de traducteur des lettres : « Je ne fais donc que l’office de traducteur : toute ma peine a été de mettre l’ouvrage à nos mœurs . bien sûr. la partie que l’on attendrait. est important . La lettre 77 est la réponse d’Ibben. Il est multiple. Toutefois. Evoqué dans la lettre 76 d’Usbek à Ibben. par la technique du roman épistolaire. la lettre 161. ou en tous cas.Troisième thème qui fait l’objet d’un groupement de lettres aussi.61 avec ce qu’expriment certains personnages des Lettres Persanes. de Roxane. il sera repris par Rousseau dans la Nouvelle Héloïse. il est clair de savoir où se situe Montesquieu . mais peut-être aussi comme le désir de ne pas se reconnaître dans un porte-parole privilégié. dès ce moment je me tais. Il me paraît. Cela est particulièrement sensible dans les lettres sur le suicide. une seconde fois . Ce troisième temps de la réflexion. On a donc. le « contre ». et me priver cruellement d’un remède qui est en mes mains ? » Le débat sur le suicide. La lettre a l’avantage de permettre l’effacement de l’auteur derrière ses personnages. qui l’approuve. et échappe ainsi à la sécheresse de l’argumentation philosophique. c’est-à-dire la synthèse du pour et du contre n’est pas faite : on a le « pour ». ce temps de la synthèse est à faire par le lecteur. auquel on reprochait de se livrer à une apologie du suicide. la position de Montesquieu n’étant pas toujours facile à déterminer. et civile. parfois en accord avec ce que dit Rica. La technique épistolaire permet ainsi la mise en scène romanesque du « pour » et du « contre ». religieuse donc. à l’intérieur même du texte (dialogues entre les personnages). c’est le suicide. quand les conditions d’existence sont devenues insupportables : « Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes : on les fait mourir. On a donc ici une autre variante du dialogue à l’intérieur des Lettres Persanes. entre ce que disent les personnages et ce que pense le lecteur. et on a les événements qui permettent au lecteur de trancher en faveur de l’une ou de l’autre des lettres sur le suicide. Usbek qui comprend le suicide. en particulier. et souvent on en reste là. pour ainsi dire. finalement. ou dans la lettre sur la liberté des femmes. » Son désir d’anonymat s’exprime ainsi : il publie ces lettres mais « c’est à condition que je ne serai pas connu : car si l’on vient à savoir mon nom. . Elle a été ajoutée par Montesquieu. de mépris. et de laisser parfois planer un doute sur la position de Montesquieu. on a bien la lettre « pour ».

en plus. 157 de Zachi. on m’apporta une de tes lettres qui lui était adressée . qui sont intercalées. la lettre 147. par contre. La lettre 153 du 4 octobre 1719. le courrier met cinq mois et demi. Narsit explique qu’il n’a pas lu la lettre d’Usbek et qu’il attend toujours les instructions : « Deux jours après sa mort. Mais on s’aperçoit. mon impatience me les allonge toujours ». c’est-à-dire qu’il n’y a plus d’autres lettres. qu’entre Ispahan et Paris. six mois à peu près. La lettre 149. dans les lettres 156 de Roxane. mais c’est une fausse impression. que le grand eunuque envoie à Usbek pour décrire la situation catastrophique du sérail. du 1er septembre 1717. c’est-à-dire que la lettre urgente du grand eunuque. appelle vraiment Usbek à réagir de façon immédiate. je me suis bien gardé de l’ouvrir : je l’ai enveloppée avec respect et l’ai serrée jusque à ce que tu m’aies fait connaître tes sacrées volontés. La situation est urgente lorsque le grand eunuque écrit. » Le lecteur a l’impression que la réponse est immédiate parce que les lettres se suivent mais. il y a eu cinq mois et demi puisque la lettre 148 est datée du 11 février 1718. et 158 de . entre les deux. et donnent. 3°/ Montesquieu joue sur le décalage temporel qu’autorise le roman épistolaire. c’est-à-dire 1er septembre 1717. dans la lettre 148 : « Recevez par cette lettre un pouvoir sans borne sur tout le sérail : commandez avec autant d’autorité que moi-même. Usbek envoie donc sa réponse à l’eunuque cinq mois et demi après que ce dernier a envoyé sa demande. semble t-il. adressée à Solim.62 avec ce que dit Roxane. » Donc. du 5 juillet 1718. n’est pas très important à ce moment-là . donc. il ne peut plus le faire lorsque celui-ci est présenté comme le tyran du sérail. il est. et Paris et Ispahan bien sûr. d’où l’exaspération d’Usbek dans la lettre 150. on ne peut pas avoir de porte-parole privilégié. etc…Mais en tous cas. et vous demeurez tranquille sous un vain prétexte ! » Il y a un effet d’ironie. bien sûr. Cette lettre va trouver sa réponse immédiatement après. C’est-à-dire que le présent de l’écriture n’est pas celui de la lecture dans le texte. qui est sensible dans les lettres concernant la société. et n’a pas été lue. L’accélération finale du dénouement de l’intrigue de sérail est trompeuse. intéressant au moment de l’intrigue de sérail. le moindre retardement peut me désespérer. qui suit.. si on regarde les dates. Cette lettre date du 1er de la lune de Rhegeb 1717. La conséquence de cette lettre va se faire sentir à partir de mars 1720. Le lecteur pense que les événements vont vite parce que les lettres sont juxtaposées. Les délais entre l’écriture et la lecture restent longs. l’impression de rapidité. je compte tous les instants qui s’écoulent . C’est une technique qui sera très largement utilisée par Laclos plus tard. Dans cette lettre. ne peut pas avoir de réponse avant le milieu de l’année 1719 -« le moindre retardement peut me désespérer »-. Cette lettre décrit la situation comme urgente et. sur la société par exemple. on le voit bien avec Usbek : il est évident que si Montesquieu peut adhérer aux propos d’Usbek lorsqu’il s’agit des bons Troglodytes. exclusivement consacrée à l’intrigue de sérail. annonce la mort du grand eunuque. parce que cette lettre date du 25 décembre 1718. du 25 décembre 1718 : « Malheureux que vous êtes ! vous avez dans vos mains des lettres qui contiennent des ordres prompts et violents . On a donc une impression d’accélération. ainsi que Usbek le rappelle dans sa lettre 155 : « j’attends quelquefois six mois entiers des nouvelles du sérail . La fin du texte est. et que les ordres d’Usbek sont toujours décalés par rapport à la réalité des faits dans le sérail. et qu’il avertit Usbek des troubles. Ce décalage. Exemple. la lettre du 11 février est parvenue au sérail en juillet 1718. C’est une lettre de Narsit. lui donne les pleins pouvoirs : « je te mets le fer à la main ».

Montesquieu tire du décalage temporel des effets dramatiques. tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? » Donc. de côté les Lettres Persanes. Exemple dans la lettre 158 de Zélis : « votre âme se dégrade. de nouveau très active depuis que les parlements Maupeou ont été supprimés par Louis XVI et que les anciens parlementaires ont réintégré leurs fonctions. finalement. en pleine période de crise des Lumières. va à l’essentiel. Même si l'idée d'une grande révolution est encore éloignée des esprits. 159. On peut situer en 1770 le tournant des Lumières. une profonde crise des valeurs morales secoue une société. Ce risque est évité par le regroupement final de toutes les lettres et le fait qu’elles soient présentées à la suite. presque trois ans. La noblesse. de son côté. l’intensité dramatique d’une intrigue se voit augmentée . puisqu’une grande partie de la technique épistolaire utilisée par Montesquieu va se retrouver chez Laclos. qui a bien compris qu'elle jouait un rôle économique déterminant et qui revendique maintenant une reconnaissance politique. momentanément. Le dénouement s’exprime dans les trois dernières lettres. c’est ce qui apparaît dans l’intrigue de sérail des Lettres Persanes. Usbek : homme sage et éclairé .. De ce fait. marqué par une crise du classicisme. Il aurait pu résulter de ce décalage un éparpillement de l’intrigue – quand il s’écoule six mois entre deux lettres. qui est par définition condensée et résumée. comme les libertins. La monarchie est confrontée à un retour de la fronde parlementaire. Louis XVI hérite des dettes de son prédécesseur et les dépenses de la reine (en particulier l'aménagement coûteux du petit Trianon) sont fort mal acceptées. il s’écoule. Montesquieu donne ainsi un portrait contradictoire de son persan. a de plus en plus de mal à justifier ses privilèges. entre le début des troubles du sérail (septembre 1717) et leur dénouement ( fin 1720). la société traverse une crise profonde. quand même. Enfin. l'utilisent à des fins personnelles ? L'amour et les sentiments seraient-ils devenus impossibles dans une société aliénée ? Peut-on encore sauver une société qui semble incapable de se réformer ? Il est certes aisé de définir. toutes datées du 8 mai 1720. Laclos publie son texte au printemps 1782. Le texte de Laclos paraît dans un horizon d'interrogations diverses : la raison serait-elle devenue le privilège de ceux qui. ». après coup. tout ce qui appartient au récit. Donc. pendant que tu te permets tout. Soyez sûr que vous n’êtes point heureux. Et aucune autre lettre ne vient parasiter l’intrigue de sérail à la fin du roman. . et tyran. partagée entre le cynisme des libertins et le pragmatisme de la morale bourgeoise. Je laisse. La lettre. et la lettre 161 de Roxane : « Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le Monde que pour adorer tes caprices ? que. et qui ne parviendront pas à Usbek avant la fin 1720. 160 et 161. ces années 1782 comme prérévolutionnaires. Les Liaisons dangereuses : Présentation. un éparpillement . dont la cruauté est dénoncée par ses femmes. La crise sociale est provoquée par le mauvais état financier de la France. le roman épistolaire permet de garder l’intensité d’une intrigue en en supprimant.63 Zélis. face à une bourgeoisie revendicatrice. on aurait pu avoir une sorte de dilution de l’intrigue. pour commencer à présenter les Liaisons Dangereuses de Laclos. et vous devenez cruel.

L’agencement des lettres confirme la duplicité de la lettre. Laclos travaille à ce roman probablement depuis 1779. d’où le contre-sens. Il en résulte un grand scepticisme et une profonde méfiance envers les systèmes existants. Ce texte ne verra jamais le jour. la séduction devient difficile. La composition du roman est particulièrement complexe. l’éloignement . en raison.Le statut de la lettre est immédiatement défini comme ambigu. comparée à la femme sociale. comme une nécessité dans cette histoire : d’abord parce qu’il est essentiel que Valmont et Mme de Merteuil ne se rencontrent pas. mais il en décrit le motif dans sa correspondance : « Le motif de l’ouvrage est de rendre populaire cette vérité qu’il n’existe de bonheur que dans la famille. qui implique la nécessité d’un échange épistolaire.Il y a des lettres qui peuvent être prises comme telles et celles qui jouent sur un double sens. mais leur succès est cependant plus limité que celui de la Nouvelle Héloïse. se prête particulièrement bien à l’éclatement des règles classiques tout en restant une technique bien connue. il prévoyait. La lettre apparaît. en quelque sorte. des adaptations cinématographiques qui mettent en présence les personnages. par sa souplesse. vivant dans une société contraignante. . Le roman épistolaire. Laclos annonçait d’ailleurs. parce que avec l’éducation naturelle réservée aux femmes dans ce petit traité. la publication d’un autre texte. » Après Les Liaisons dangereuses. considérée comme heureuse. dans les lettres. à la suite de ce roman. Après le chaos. .Enfin. de la maîtrise dont fait preuve Laclos de la technique du genre. un échange de confidences à la fois audacieuses et cyniques . en particulier. d’ailleurs. je suis en fonds pour prouver cela . Les Liaisons dangereuses connaissent un énorme succès de scandale. Il faudrait le style des premiers volumes des Confessions de Rousseau . il y a des lettres délibérément omises ou écartées par Laclos. c’est la distance. il publie les Essais sur les femmes. Une des raisons évidente de la « guerre » finale entre Valmont et Mme de Merteuil. Il use en effet de tous les artifices romanesques que lui propose le genre épistolaire. De plus. Assurément. . et je ne suis pas embarrassé de savoir où je prendrai le sujet de mes tableaux . on est alors bien loin de la liberté revendiquée par Mme de Merteuil. autrement dit. considérée comme malheureuse. Les Liaisons dangereuses sont considérées comme un sommet du genre épistolaire. la remise en ordre des valeurs. . parce qu’en dehors de toute présence physique. en effet. permet aussi. l’éloignement physique. pour plusieurs raisons : . C’est un texte également surprenant.64 L'Eglise a souffert de l'examen rationnel des croyances pratiqué par les philosophes des Lumières. Ce texte n’est pas celui annoncé par Laclos. mais les événements sont difficiles à arranger et la difficulté presque insurmontable sera d’intéresser sans rien de romanesque. on écrit ce que l’on ne dirait peut-être pas. et cette idée est décourageante. trois petits traités consacrés à l’éducation des femmes et qui sont un éloge de la femme naturelle. qu’il envisageait comme la démonstration du bonheur familial. très probablement. Il est également beaucoup plus facile de différer un rendez-vous quand l’interlocuteur est absent que de refuser une faveur quand il est présent. Cette crise affecte les formes littéraires et remet en question le classicisme.

L 2001-2002 Cours de LMD 110 . Certains agencement sont intéressants. Je reviens au problème de la lettre et de l’authenticité des lettres. Les Liaisons dangereuses.U. Le Roman épistolaire. que ce qui lui plaît d’avantage ».LMD W10 Enregistrement N° 9 Mme Goubier-Robert Sur Les Liaisons dangereuses .Les lettres 1 à 7 . c’est surtout vrai de personnages comme Mme de Tourvel. .Henri Coulet. en particulier au début du texte . Le Roman jusqu’à la révolution. tandis que le lecteur en a une vision beaucoup plus globale. quand vous écrivez à quelqu’un.Laurent Versini. Mme de Merteuil et Valmont. Mais l’authenticité de la lettre est mise en doute au sein même du roman. L’agencement des lettres est également significatif. c’est que vous dites tout ce que vous pensez. chapitre sur Laclos. La lettre permet. l’action avance par prises de parole successives et les personnages ont une vision limitée des événements : Tout ce qui n’entre pas dans leur champ de vision et dans leur champ d’action leur est inconnu . L’agencement des lettres n’est pas gratuit.E. P.65 C.. collection Etudes littéraires. . on sait que Laclos l’a modifié. chapitre sur Les liaisons dangereuses.U. Dès le début. Je vois bien d’où cela vient .F. Colin.F.. les sept premières lettres sont altérnées : Cécile.Michel Delon. et rien de ce que vous ne pensez pas […] Vous voyez bien que. c’est pour lui et non pas pour vous : vous devez donc moins chercher à dire ce que vous pensez. Ils ont une vision lacunaire et parcellaire de la réalité et de l’action dramatique engagée. La duplicité fondamentale de l’écriture de la lettre est exprimée par Mme de Merteuil dans une lettre à Cécile (lettre 105) : « Vous écrivez toujours comme un enfant. l’authenticité même des lettres est mise en doute dans l’avertissement de l’éditeur : « nous avons même de fortes raisons de penser que ce n’est qu’un roman ». Comme au théâtre. l’effacement feint du romancier derrière ses personnages. P. C’est par la lettre que l’action progresse. il a apporté un certain nombre de changements dans l’ordre initial de son manuscrit – vous pouvez trouver trace de ces changements dans l’édition « Pléïade » des « œuvres complètes » de Laclos -.T. je vous reprécise quelques références bibliographiques : . il est vrai. .

on a donc une opposition entre le machiavélisme des libertins. Cécile et sa mère demandent toutes deux des conseils à Mme de Merteuil. comme vous le dites si bien. On a. est une lettre de Cécile à Mme de Merteuil. la naïveté. après l’épisode malheureux de la découverte de la correspondance de Danceny. 126 et 128. des conseils de débauche. tel que celui du mariage. Cécile et Mme de Volanges. . d’un côté. » Une série de conseils de prudence et de sagesse. 104 et 105. est une lettre de Mme de Volanges à Mme de Merteuil . . la naïveté de l’une ressort face à la noirceur des autres.La lettre 104. C’est alors qu’une mère. Laclos joue sur les décalages temporels : . Ces lettres vont recevoir leurs réponses : .La lettre 97. qui doit être très en colère contre vous . d’un côté. va être significative de tout le roman. également. et comme il faut savoir réparer ses sottises. en même temps que la naïveté de ses deux destinataires.66 1 = Cécile 2 = Merteuil 3 = Cécile 4 = Valmont 5 = Merteuil 6 = Valmont 7 = Cécile Dès le début. l’hypocrisie de Mme de Merteuil.La lettre 105. également sage et tendre. alors que les conseils qu’elle envoie à Cécile vont être. Dans ces deux lettres. On voit que Cécile va être une proie facile pour les libertins. et met en évidence la duplicité. ne craignez pas de lui faire quelques avances . et la manipulation de l’autre. à ce qu’il me semble. également du 4 octobre. aussi bien apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les premières. quand on dispose du sort des autres . Exemple dans la lettre 104 : « La prudence est. 125. et de l’autre côté. crée bien sûr un effet d’ironie. le groupement qui correspond aux lettres 97. Dans le groupement des lettres 124. de vous raccommoder avec Valmont. au contraire. aider sa fille de son expérience. du 2 octobre. Dès le début aussi. est la réponse de Mme de Merteuil à Cécile. nous sommes presque toujours obligées de faire les secondes. par exemple. » La juxtaposition des deux lettres contraires dans leur esprit. Les conseils que donne Mme de Merteuil à Mme de Volanges sont des conseils de prudence. celle qui faut préférer. est la réponse de Mme de Merteuil à Mme de Volanges. et inversement. datée du 4 octobre. 98. 104 et 105 : . et cette opposition entre la naïveté. datée du 1er octobre. des exemples plus particuliers d’agencement de lettres . l’innocence. voire la sottise de Cécile de Volanges. et surtout quand il s’agit de le fixer par un lien indissoluble et sacré.La lettre 98. si vous êtes sage. la noirceur des libertins est alimentée par la présence de la naïveté de Cécile. doit. alors que c’est l’inverse qui est envoyé dans la lettre 105 à Cécile : « Vous tâcherez donc.

et depuis hier. la réponse à la lettre 124 . que l’impression faible et passagère que j’avais faite sur lui est entièrement effacée ! Je verrai ses regards se porter sur moi. Ces deux lettres peuvent se lire. » La lettre suivante. d’un côté comme la théorie d’exposer les principes. parce que l’une est l’illustration de l’autre. Leur proximité et leur place privilégiée au centre du recueil attirent sur elles l’attention. J’ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal. Si quelque jour. Là. de Valmont. elle me sera précieuse. de ne rien faire qui ne fût digne et d’elle et de vous ! » La lettre de félicitations pour la sauvegarde de la vertu arrivera à Mme de Tourvel après. et de l’autre. entièrement à moi . se trouve ici être la victime d’une femme beaucoup plus habile que lui. mon amie. je l’entendrai me dire lui-même que je ne lui suis plus rien. évidemment. et mon parti est pris. de mes actions. sans émotion. La lettre 128. tandis que la crainte de déceler la mienne me forcera de baisser les yeux. . la chute de cette même vertu. qui nous a été présenté comme un libertin qui manipule les femmes. Cette affaire confirme la mise en place d’un système dans lequel les schémas traditionnels sont inversés . elle n’a plus rien à m’accorder. » Les lettres 81 et 85 sont intéressantes aussi. et dans laquelle elle met déjà Valmont en garde. ce qui. dans laquelle il marque la défaite de Mme de Tourvel : « La voilà donc vaincue. c’est pour lui que je me suis perdue. la lettre 126. Tant que ma vie sera nécessaire à son bonheur. il en juge autrement…. il n’entendra de ma part ni plainte ni reproche. et qui est la lettre de victoire que Valmont envoie à Mme de Merteuil. la pénible visite de M. est la réponse de Mme de Rosemonde à Mme de Tourvel. Mme de Tourvel écrit à Mme de Rosemonde pour lui parler de son amour pour Valmont. Mme de Merteuil relate la mise en application de ses principes avec l’affaire Prévan. lettre dans laquelle Mme de Rosemonde félicite sa chère fille pour sa vertu et sa constance : « Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux où vous l’aviez perdu. de Mme de Tourvel à Mme de Rosemonde. » Cette lettre 124 fait contraste avec la 125 qui suit. quelle distance il y a encore de vous à moi ! » Et dans la lettre 85. et je la trouverai fortunée. de mes sentiments. accentue l’effet d’ironie. La lettre de victoire de Valmont (125) et la lettre de félicitations de Mme de Rosemonde à Mme de Tourvel (126) sont écrites le même jour. et qui les maltraite moralement. Il est devenu le centre unique de mes pensées. La lettre 81 est la fameuse lettre autobiographique de Mme de Merteuil. 30 octobre. qui en profite. le rapport de force entre les sexes et le jeu de séduction se trouve bouleversé : Prévan. En même temps.67 Dans la lettre 124. en lui exposant combien elle est plus habile que lui : « Ah ! mon pauvre Valmont. marque le bonheur de Mme de Tourvel d’avoir enfin succombé à la tentation : « C’est donc à votre neveu que je me suis consacrée . venez surtout vous réjouir avec votre tendre mère. évidemment. et de sa décision de renoncer à sa passion : « j’ai enfin consenti à recevoir. d’avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée. cette femme superbe qui avait osé croire qu’elle pourrait me résister ! Oui. dans laquelle elle énonce ses principes de vie. comme la mise en application de ces mêmes principes. jeudi prochain. le groupement de ces deux lettres devrait permettre à Valmont de comprendre les mises en garde que lui expose Mme de Merteuil. elle est à moi.

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Dernier groupement intéressant, les lettres 130 et 131, qui confrontent deux points de vue féminins sur l’amour, très différents : La lettre 130 est une lettre de Mme de Rosemonde à Mme de Tourvel, datée du 4 novembre, et qui définit des rôles entre l’homme et la femme : pour Mme de Rosemonde, le bonheur de la femme est essentiellement de plaire à l’homme : « L’homme jouit du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe pourtant, d’une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir de l’un est de satisfaire ses désirs, celui de l’autre est surtout de les faire naître. » Dans la lettre 131 qui suit, datée du 6 novembre, que Mme de Merteuil adresse au Vicomte de Valmont, les rôles vont être un peu différents. Le système qu’expose Mme de Merteuil n’oppose pas l’homme et la femme dans des rôles définis à l’avance, et pour toujours ; il oppose l’homme et la femme dans des positions qui peuvent être modifiées, c’est-à-dire que le rapport de force n’existe pas une fois pour toute, il peut être modifié : « N’avez-vous donc pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l’unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux ? et que s’il est précédé du désir, qui rapproche, il n’est pas moins suivi du dégoût, qui repousse ? C’est une loi de la nature, que l’amour seul peut changer ; et de l’amour, en a-t-on quand on veut ? Il en faut pourtant toujours ; et cela serait vraiment fort embarrassant, si on ne s’était pas aperçu qu’heureusement, il suffisait qu’il en existât d’un côté. La difficulté est devenue par là de moitié moindre, et même sans qu’il y ait eu beaucoup à perdre ; en effet, l’un jouit du bonheur d’aimer, l’autre de celui de plaire, un peu moins vif à la vérité, mais auquel se joint le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre ; et tout s’arrange. » Donc, « l’un », « l’autre », ça peut être aussi bien l’homme que la femme. Mme de Merteuil reconnaît bien un rapport de force, comme le reconnaît Mme de Rosemonde ; mais alors que Mme de Rosemonde distribue les rôles à l’avance, et pour l’éternité, entre l’homme et la femme, Mme de Merteuil avertit Valmont que les rôles sont interchangeables. Elle continue d’ailleurs en lui disant : « Mais, dites-moi, Vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper l’autre ? » Ces quelques exemples montrent que l’agencement des lettres n’est pas gratuit, qu’il est significatif, qu’il produit des effets, évidemment, souvent d’ironie, en tous cas d’opposition. On peut citer également, dans ces agencements significatifs, la fameuse lettre 48 que Valmont écrit lors d’une nuit passée avec Emilie ; cette lettre 48, adressée à Mme de Tourvel, peut se lire comme une déclaration d’amour tout à fait respectueuse si on l’isole de ce qui précède ; mais si on la replace dans son contexte, dans le voisinage de la lettre précédent, on comprend à ce moment-là le double sens de la lettre de Valmont, et l’obscénité, en fait, de toutes les expressions qu’il adresse à Mme de Tourvel. On a aussi dans ce roman de vraies lettres et des fausses lettres. « Vraies » et « fausses », ce sont des termes difficiles à utiliser pour Les Liaisons dangereuses, puisque, à la limite, toutes les lettres sont fausses, ou en tous cas, nous sommes invités à les prendre toutes avec beaucoup de suspicion. Mais il y a aussi dans le texte, les lettres qui sont désignées comme délibérément fausses : ainsi, la fameuse lettre 34, que Valmont envoie à Mme de Tourvel, pour avancer dans la séduction de sa dévote ; Valmont imite le timbre de la poste de Dijon, où se trouve le Président de Tourvel, et il déguise son écriture : « Cependant,

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j’écrivis ma lettre. Je déguisais mon écriture pour l’adresse, et je contrefis assez bien, sur l’enveloppe, le timbre de Dijon. Je choisis cette ville, parce que je trouvai plus gai, puisque je demandais les mêmes droits que le mari, d’écrire aussi du même lieu ; et aussi parce que ma belle avait parlé toute la journée du désir qu’elle avait de recevoir des lettres de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir. » On sait aussi, dans la lettre 44, que Valmont va prendre connaissance, grâce à une ruse, du courrier que reçoit Mme de Tourvel, et en particulier, des lettres qu’elle reçoit de Mme de Volanges ; lettres dans lesquelles son amie lui conseille de se méfier de M. de Valmont. C’est d’ailleurs à partir de cette lettre 44, c’est-à-dire à partir de la découverte de l’opposition de Mme de Volanges, que Valmont décidera de séduire Cécile, non pas pour entrer dans le projet de vengeance de Mme de Merteuil sur Gercourt, mais bien pour se venger de Mme de Volanges, qui retarde son entreprise auprès de Mme de Tourvel. Il y a aussi un certain nombre de lettres qui sont dictées. Valmont dicte ainsi à Danceny ce qu’il doit écrire à Cécile, exemple dans la lettre 66 : « Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux lettres ci-jointes, si j’ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deux soient datées d’aujourd’hui, elles ont été écrites hier, chez moi et sous mes yeux : celle à la petite fille dit tout ce que nous voulions. » Valmont s’offre aussi d’ailleurs le plaisir de la réciproque, puisqu’il va dicter à Cécile une lettre pour Danceny, ce qui va lui permettre d’ironiser sur le rôle qu’il joue auprès du jeune homme ; c’est la lettre 115 : « Ayant donc trouvé hier votre pupille occupée à lui écrire, et l’ayant dérangée d’abord de cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé, après, de voir sa lettre ; et comme je l’ai trouvée froide et contrainte, je lui ai fait sentir que ce n’était pas ainsi qu’elle consolerait son amant, et je l’ai décidée à en écrire une autre sous ma dictée ; où, en imitant du mieux que j’ai pu son petit radotage, j’ai tâché de nourrir l’amour du jeune homme, par un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver parler si bien ; et dorénavant, je serai chargé de la correspondance. Que n’aurai-je pas fait pour ce Danceny ? J’aurai été à la fois son ami, son confident, son rival et sa maîtresse ! » Ajoutons qu’il y a un détournement de la correspondance, qui vient du fait que les lettres reçoivent plus d’un destinataire, qu’elles sont transmises à un autre destinataire que celui qui est désigné : Valmont recopie les lettres à Mme de Tourvel pour les envoyer à Mme de Merteuil ; toute la correspondance de Cécile et de Danceny, lorsqu’elle est dictée par Valmont, est également recopiée et envoyée à Mme de Merteuil. Valmont se fera piéger à son propre jeu, puisque la lettre de rupture à Mme de Tourvel va lui être dictée par Mme de Merteuil. On a donc un dialogue épistolaire biaisé, perverti totalement : les vraies et fausses lettres se croisent dans l’espace romanesque et jettent un doute sur la vérité de la relation épistolaire. Ajoutons qu’il y a un certain nombre de lettres qui ont été délibérément omises ou écartées par Laclos. Je prends, pour les présenter, le classement que propose Michel Delon dans l’ouvrage que je vous ai indiqué. Il distingue quatre séries de suppression : La première série concerne la correspondance entre Valmont et Merteuil avant la période du texte. On sait, bien sûr, qu’il y a eu une liaison entre Valmont et Merteuil ; la note de la lettre 2 donne quelques unes des circonstances de cette liaison : « Pour entendre ce passage, il faut savoir que le comte de Gercourt avait

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quitté la marquise de Merteuil pour la présidente de ***, qui lui avait sacrifié le vicomte de Valmont, et que c’est à cette époque que la marquise et le vicomte s’attachèrent l’un à l’autre. Comme cette aventure n’avait rien que d’ordinaire et qu’elle était d’ailleurs fort antérieure à l’époque des événements dont il est question dans ces lettres, on a cru devoir en supprimer toute la correspondance. » On apprend tout de même dans la note, que Valmont et Merteuil ont été autrefois victime d’un double abandon, et qu’ils se sont, à cette occasion, réunis. La correspondance qu’ils ont échangée à cette époque est écartée par Laclos ; on aurait pourtant pu, peut-être, y trouver des éléments permettant de tempérer les jugements que l’on porte sur eux, ou trouver des éléments permettants de mieux comprendre leur comportement actuel. On va tout de même avoir quelques allusions qui vont être faites à l’ancienne liaison qu’ils ont eu tous les deux, comme dans la lettre 125 : « Adieu, comme autrefois…Oui, adieu, Mon ange ! je t’envoie tous les baisers de l’amour. » ; ou dans la lettre 131 : « Dans le temps où nous nous aimions, car je crois que c’était de l’amour, j’étais heureuse ; et vous, Vicomte ? Mais pourquoi s’occuper d’un bonheur qui ne peut revenir ? Non, quoi que vous en disiez, c’est un retour impossible. » ; et dans la lettre 134 : « Ne dirait-on pas que jamais vous n’en avez rendu une autre heureuse, parfaitement heureuse ? ». Donc, quelques petites allusions dans le texte, mais qui restent au niveau des allusions ; en éliminant toutes autres précisions, Laclos laisse planer le doute sur la réalité du sentiment qui a pu unir autrefois Mme de Merteuil et Valmont. Deuxième série de lettres supprimées : les lettres de Sophie Carnay, certaines lettres de Cécile à Sophie, et certaines lettres échangées entre Cécile et Danceny. Laclos justifie ces suppressions au nom de la concentration de l’intérêt romanesque ; il écarte les lettres jugées de peu d’intérêt, ou redondantes, en signalant, d’ailleurs, que la correspondance de Cécile est déjà en partie redondante. L’échange de lettres entre Cécile et Danceny est plusieurs fois défini comme fade, enfantin, par Mme de Merteuil ; ce qui explique que ne soient gardées par Laclos que les lettres les plus exemplaires. C’est dans ce sens que vont les notes qu’il donne, lorsqu’il indique qu’il a fait des suppressions dans la correspondance, au nom de l’intérêt romanesque. Exemple, note de la lettre 61 : « On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la Marquise de Merteuil qui ne contenait que les mêmes faits de la lettre précédente, et avec moins de détails. Celle au chevalier Danceny ne s’est point retrouvée : on en verra la raison dans la lettre 63, de la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont. » Troisième série de lettres supprimées : certaines lettres de Valmont, les lettres qui, par exemple, ont été retournées sans avoir été lues, c’est le cas de plusieurs lettres adressées à Mme de Tourvel ; et puis surtout deux lettres, délibérément omises, et qui auraient pu éclairer sur l’interprétation de l’œuvre : ce sont les lettres qu’envoie Valmont à Mme de Tourvel, quand elle est cloîtrée et frappée de folie, et à Mme de Volanges, qui soigne Mme de Tourvel. Laclos avait tout d’abord rédigé cette seconde lettre, datée du 4 décembre, et dans laquelle il fait dire à Mme de Volanges, écrivant à Mme de Rosemonde : « Mais que diriez-vous de ce désespoir de M. de Valmont ? D’abord faut-il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde, et jusqu’à la fin ? Si pour cette fois il est sincère, il peut bien dire qu’il a lui-même fait son malheur. » Ce texte a été rayé dans la manuscrit, remplacé par une note, qui maintient jusqu’au bout l’ambiguïté : « C’est parce qu’on a rien trouvé dans la suite de cette correspondance qui pût résoudre ce doute, qu’on a pris le parti de supprimer la lettre de M. de Valmont. » Quatrième et dernière série de documents supprimés : c’est tout ce qui concerne l’avenir de Cécile, de Danceny, de Mme de Merteuil. On sait que les documents

dans la dernière lettre de Mme de Volanges. ni donner au lecteur la suite des aventures de Mlle de Volanges. qu’il y aura une amélioration du sort de Cécile . toutes ces éventualités sont écartées par Laclos. mais que le lecteur en est volontairement exclu. infirme ou confirme le dénouement. peut-être. et une fin incertaine : on ne sait pas si la suite. et qu’il a le projet de s’y fixer. On peut laisser penser. toutefois. il y a prés de quinze jours. une fin très largement ouverte. nous croirions encore devoir auparavant consulter le goût du public. peuvent laisser présager une aggravation du sort de Mme de Merteuil. ou le pseudodénouement. Danceny a quitté Paris. Quelques indications. qui n’a pas les mêmes raisons que nous de s’intéresser à cette lecture.71 existent. un mariage entre Cécile et Danceny ? En tous cas. dans ce moment. Mme de Volanges écrit : « M. qui s’est enfuie avec l’héritage volé aux héritiers du mari. que Laclos ne livre pas. mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce sujet : et quand nous le pourrions. C’est la note finale de l’éditeur : « Nous ne pouvons. ni lui faire connaître les sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la punition de Mme de Merteuil. déjà donné. qui a justifié que l’on donne de très nombreuses suites aux Liaisons dangereuses. On dit qu’il va passer à Malte. également. . Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet ouvrage . Il serait peut-être encore temps de le retenir ? » Y aura-t-il. privé. » Donc.

que nous avons dans ce roman une trame épistolaire avec des manques : en plusieurs endroits. c’est-à-dire à l’avertissement de l’éditeur et à la préface du rédacteur. je n’ai demandé […] que la permission d’élaguer tout ce qui me paraîtrait inutile […] ».72 C. L’auteur. ou le vide.LMD W10 Enregistrement N° 10 Mme Goubier-Robert Je termine sur les problèmes du roman épistolaire. Ainsi. C’est ce que Genette nomme le genre crypto-auctorial ou pseudo- . ouvre et termine le roman : il s’ouvre sur le silence initial de la réalité d’un amour antérieur entre Mme de Merteuil et Valmont . malgré le titre de cet ouvrage et ce qu’en dit le rédacteur dans sa préface. en particulier toutes celles qui auraient permis de sceller définitivement la duplicité du genre.T. avant même que la lecture n’en soit commencée. Leur rôle est toutefois essentiel dans la compréhension du roman.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . quant à lui. et l’absence de certitudes sur le roman. Henri Coulet fait remarquer ainsi : « parmi les lettres ainsi éliminées figurent toutes celles où un personnage aurait pu s’exprimer avec sincérité. » On peut dire finalement que le silence. ou des absences . et le roman se clôt sur le silence final du repentir de Valmont. nous avons des silences. les suppressions des lettres font. beaucoup de lettres ont disparu. Je vais maintenant m’intéresser au paratexte de ce roman. Chargé de la mettre en ordre par les personnes à qui elle était parvenue. ou plutôt ce recueil […] ne contient […] que le plus petit nombre des lettres qui composaient la totalité de la correspondance dont il est extrait. ici. L’éditeur met ainsi en garde contre les affirmations de l’auteur : « nous croyons devoir prévenir le public que. qui se dissimule dans cette préface. le texte est frappé de suspicion et accusé de mensonge et de fausseté. dévoiler un fragment de la vérité enfermée dans l’œuvre. pour se présenter comme le simple inventeur puis ordonnateur de cette correspondance : « Cet ouvrage. dans la mesure où ils mettent en garde le lecteur contre une trop grande confiance ou une certaine naïveté à la lecture des lettres. nous ne garantissons pas l’authenticité de ce recueil. et que je savais dans l’intention de la publier. use du procédé classique du manuscrit trouvé.E. et que nous avons même de fortes raisons de penser que ce n’est qu’un roman ». pour dire que l’agencement des lettres. L’auteur des deux textes est bien sûr Laclos. confié même. Il y a une opposition flagrante entre ces deux textes qui se présentent comme contradictoires. Le lecteur se trouve ainsi sans cesse renvoyé à l’indécision quant à l’interprétation à donner au roman.

plusieurs des personnages qu’il met en scène ont de si mauvaises mœurs.73 allographe. 2°/ Le rédacteur précise que son travail a été un travail de mise en ordre du manuscrit afin de le rendre publiable. est aussi la preuve que les Lumières n’ont rien changé : avant et après. puisque l’auteur ne revendique que l’écriture de la préface. nous appuierons notre opinion d’un raisonnement que nous lui proposons avec confiance. Si ces lettres ont donc été authentiques. les modifications et l’agencement qu’apporte Laclos vont les transformer en un objet littéraire. plus longue. avec soixante mille livres de rente. pour transformer le texte en objet littéraire. et que cependant nous ne voyons point aujourd’hui de demoiselle. C’est que sans doute les mêmes causes ne manqueraient pas de produire les mêmes effets . Il feint de ne pas croire à l’authenticité des lettres en un siècle illuminé par la raison et la sagesse des lumières. inscrit dans un effet de brouillage. se faire religieuse. jeune et jolie. s’il est possible. pas plus à notre époque qu’à l’époque du recueil : « Pour préserver au moins. non réalisé précise Laclos. parce qu’il nous paraît victorieux et sans réplique. En effet. le lecteur trop crédule de toute surprise à ce sujet. se développe en plusieurs points : 1°/Le rappel de l’origine du texte : il s’agit de lettres authentiques confiées à l’auteur par les détenteurs de la correspondance. où les lumières.C’est aussi. on ne peut plus croire aux avantages de l’esprit des Lumières et la raison a bien mal profité entre les mains des libertins. n’a pas progressé. répandues de toutes parts.Puis la sélection d’un petit nombre de lettres dans un ensemble beaucoup plus vaste. mourir de chagrin. » Le raisonnement par analogie. contre laquelle on trouvera beaucoup de fautes. contrairement à ce qu’envisageait l’optimisme des Lumières. l’être humain. le désir. c’est-à-dire celui des Lumières (1782). ni de présidente. entre le vrai et le faux. . qu’il est impossible de supposer qu’ils aient vécu dans notre siècle : dans ce siècle de philosophie. En cette période de crise et de profond scepticisme. et presque tous relatifs à la pureté de diction ou de style. également indécidables l’un et l’autre : qui a raison ? L’éditeur ou le rédacteur ? L‘avertissement de l’éditeur fonctionne sur le mode ironique. La préface du rédacteur. Le manuscrit confié à l’auteur fonctionnera de la même manière. qui va se retrouver dans le cours du texte avec les notes indiquant des suppressions de lettres. tous les hommes si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées. Ce texte est donc d’un autre temps : « Il nous semble de plus que l’auteur.C’est d’abord la mise en ordre de lettres. Le paratexte. ont rendu. c’est la même chose. l’a détruite lui-même et bien maladroitement. La dénégation ironique de cet avertissement invite bien sûr le lecteur à comprendre le contraire de ce qui est dit et le pousse à s’interroger sur le bénéfice des Lumières. Quelles sont ces modifications ? . qui paraît pourtant avoir cherché la vraisemblance. . comme chacun sait. . » Cet autre temps. participe déjà de la fiction. Le procédé est ici tout à fait classique. l’éditeur appuie son argumentation par un raisonnement par analogie : on ne meurt pas d’amour et on n’entre pas au couvent quand on est jeune et riche. par l’époque où il a placé les événements qu’il publie. De façon cynique. autant qu’il est en nous. d’unifier le style et de corriger les fautes : « J’avais proposé des changements plus considérables.

Laclos affirme qu’il ne saurait exciter qu’un intérêt de curiosité. Deux thèmes vont être envisagés pour traiter de cette réception de l’ouvrage : l’agrément et l’utilité. et non pas un réel intérêt de sensibilité. qui. après avoir lu le manuscrit de cette correspondance. que de huit à dix personnes qui ont concouru à cette correspondance. les libertés de langage ou les incorrections. ainsi que le définissait Prévost dans la préface de Manon Lescaut. Malgré tout. Si toutes les mères de famille en pensent ainsi. en raison de la fausseté des sentiments qui sont exprimés dans ce texte : « presque tous les sentiments qu’on y exprime. je me féliciterai éternellement de l’avoir publié. Le roman est l’école de la vie. rendre un vrai service à ma fille. Quant au contenu même des lettres. » Ainsi. plus tard dans la préface. » Cette variété stylistique va d’ailleurs être. qu’il serait autant contre la vraisemblance que contre la vérité. » L’argument est ironique car c’est bien sûr le jeu de la fausseté et de la perversion qui constitue l’agrément essentiel du lecteur à la lecture du texte. et non pas seulement un ouvrage fait d’après elles . que ceux-ci s’opposent sans cesse au seul désir qu’on veuille satisfaire. Laclos explique que l’on juge un ouvrage selon deux critères. n’aurait pas suffi sans doute pour donner du mérite à l’ouvrage mais lui aurait au moins ôté une partie de ses défauts. ne peuvent même exciter qu’un intérêt de curiosité toujours bien au-dessous de celui de sentiments. et laisse d’autant plus apercevoir les fautes qui se trouvent dans les détails. que ce roman semble constituer un excellent cadeau de mariage. et il a toujours une utilité morale. et je crois que ces lettres peuvent concourir efficacement à ce but. il me paraît très important d’éloigner d’elle toutes celles de ce genre. que de dévoiler les moyens qu’emploient ceux qui ont de mauvaises raisons pour corrompre ceux qui en ont de bonnes. » Reste. pour justifier les disparités stylistiques.74 J’aurais désiré aussi être autorisé à couper quelques lettres trop longues. reconnue comme qualité de l’ouvrage. étant feints ou dissimulés. me paraît ici trop à craindre . une question de vraisemblance : « On m’a objecté que c’étaient les lettre mêmes qu’on voulait faire connaître. Le roman devient. que les mères prévoyantes devraient offrir à leurs filles sous peine de les voir devenir de nouvelles Mme de Tourvel : « Je croirais. toujours si près du bien. tient essentiellement à la variété des styles. malgré tout.L’utilité est immédiatement définie comme morale. en quelque sorte. porte moins à l’indulgence. but d’instruction morale. un traité de morale en action : « Il me semble au moins que c’est rendre un service aux mœurs. Ce travail qui n’a pas été accepté. l’ambiguïté du projet moral ressort et Laclos reconnaît que le livre peut aussi être dangereux ou choquant pour les jeunes gens : « Cependant l’abus. loin de conseiller cette lecture à la jeunesse. d’objets tout à fait étrangers l’un à l’autre. en deviennent la principale qualité car l’authenticité des lettres s’en trouve ainsi assurée. me disait-elle. celui de l’agrément et celui de l’utilité : . » Donc. pour lui. toutes eussent écrit avec une égale pureté. en lui donnant ce livre le jour de son mariage. et. . et presque sans transition. » .L’agrément. et dont plusieurs traitent séparément. à l’origine défauts du texte. surtout. Laclos évoque. 3°/ Les interrogations de Laclos sur la réception de l’ouvrage.

les deux textes liminaires des Liaisons dangereuses présentent le mode de fonctionnement du recueil : prudence à la lecture des lettres et de la morale supposée qu’elles contiennent.74). personnage éminemment important. comme le fait Rousseau dans la préface de la Nouvelle Héloïse. L’originalité. mais ainsi que le dit Laclos ironiquement. ici. autant se taire tout de suite : « Mais on doit sentir que pour qu’il fût nécessaire de répondre à tout. Pour ce qui est du choix. . pour laisser place à un scepticisme qui n’épargne rien. Ainsi. pour que le système fonctionne. que le séducteur ne soit jamais séduit.Le choix. Le ton est ironique. les libertins recherchent plutôt les femmes à la mode. Il ne reste donc qu’un public restreint. ce qui n’est pas son cas. et puis surtout le fait que Valmont se trouve surpris par les contradictions de sa propre nature.La séduction. qui racontent aussi les mésaventures d’un libertin. quand même.75 4°/ Laclos termine. et que si j’en avais jugé ainsi. on ne peut pas envisager de plaire à tous. que Valmont ne respecte pas tout à fait les critères libertins : d’abord parce que Mme de Tourvel n’est pas une maîtresse valorisante pour un libertin . c’est le projet. en ces temps de crise des Lumières. Le nom de Valmont a déjà été rendu célèbre avec les Mémoires du Comte de Valmont. Dans la lettre 36. » Sur un mode ironique. il faudrait que l’ouvrage ne pût répondre à rien . Roger Vaillant a défini ce qui lui semblait être les quatre étapes de l’entreprise libertine au XVIII° siècle : .La chute. même s’il lui faut pour cela les constants rappels à l’ordre et les vexations de la marquise de Merteuil. de l’abbé Gerard. Valmont s’en remet là à un hasard qu’il refuse par la suite. ni aux esprits forts. il lui rappelle qu’il ignorait qu’elle fût à Rosemonde (cf p. ni aux personnes d’un goût délicat. il témoigne en tous cas des incertitudes d’une époque dont Laclos se fait ici le porte-parole. ou si on envisage de plaire à tous. . Le jeu contradictoire du paratexte met en place le système de perversion qui est celui de tout le roman : l’authenticité prêtée au roman épistolaire a vécu. c’est le hasard et les circonstances qui la lui imposent. . lettre 49 : « Je ne veux rien devoir à l’occasion ». Ce recueil n’est pas destiné aux hommes et aux femmes dépravées. A partir du personnage de Valmont.La rupture. Ensuite parce qu’il ne choisit pas véritablement Mme de Tourvel. on peut dire. Je vais maintenant m’intéresser au personnage de Valmont. cf. Etapes que Valmont semble parvenir à mener à bien. en évoquant la difficulté du livre à trouver son public. j’aurais supprimé à la fois la préface et le livre. de Valmont qui séduit Mme de Tourvel . ni aux dévots. cynique. ni même au commun des lecteurs. Le personnage de Valmont est la reprise et le perfectionnement d’un type littéraire bien connu au XVIII° siècle. le livre qui passe pour un traité de libertinage est aussi celui qui établit le mieux la précarité fondamentale du système libertin : il faut. . peut-être désabusé.

C’est cette permanence de la lettre qui va permettre tout doucement de briser l’harmonie et la sérénité de Mme de Tourvel. obliger Mme de Tourvel à prendre conscience de la présence de Valmont . est tout à fait traditionnelle du libertin : aristocrate. on sait que mêmes si certaines lui sont renvoyées déchirées. Valmont écrit trois fois. et il la laisse rentrer à Paris.portraits faits par Mme de Volanges . parce qu’on envisage pas que la Présidente de Tourvel puisse se laisser dire des mots d’amour par M. Le 2 octobre. La lettre est donc le moyen de faire passer un message que Mme de Tourvel refuserait d’écouter autrement. Tous les efforts de Valmont vont être d’obtenir le maintien de la correspondance. Dans la lettre 24. et qu’il va. développer une liaison assez régulière avec elle. elles ont été auparavant recopiées par Mme de Tourvel. en tous cas. Valmont ne veut pas profiter de sa faiblesse. parce que c’est cette proximité qui va petit à petit le séduire. c’est-à-dire entre le 12 septembre et le 2 octobre. il aurait pu obtenir un dénouement facile qu’il refuse. de Valmont. avec la ruse grossière de la troisième lettre (le cachet falsifié de la poste de Dijon. Ce ton d’honnêteté va. du 28 octobre. avide de conseils moraux pour sauver son âme.de Mme de Tourvel se fait par lettres. en fait. et puis surtout. à partir du 30 septembre. Du 12 septembre au 27 octobre. le premier mot que vous prononcerez décidera pour jamais de mon sort. et en l’obligeant à prendre conscience de sa présence. Valmont veut persuader la Présidente qu’il ne lui demande que son aide . le ton peut être respectueux. la compagnie de la Présidente est tout de même dangereuse pour Valmont. l’argument qu’il utilisera ensuite pour la convaincre de succomber : « songez surtout que placé par vous entre le désespoir et la félicité suprême. et ses gestes. Il est déjà si sûr de lui qu’il emploie. il peut également recourir à l’effronterie (lettre 36). petit à petit. déstabiliser ses convictions libertines. il va également l’obliger à réfléchir sur l’effet que lui fait cette présence . riche célibataire oisif . fait d’adoration respectueuse devant la beauté et la bonté qu’elle représente. même les plus involontaires. il se présente comme un homme soumis. En même temps.et la lettre 23 . vont être analysés par elle. Il peut écrire souvent : du 21 au 23 août. jusqu’à ce fameux après-midi du 28 octobre. il aura à peu près les mêmes termes : « oui. Les lettres de Valmont sont lues. la séduction que représente Mme de Tourvel. relues . Mme de Tourvel s’évanouit dans ses bras. La séduction – deuxième étape . j’en fais le serment à vos pieds. Les premières lettres sont des lettres amicales. . et vont.portrait fait par lui-même-. il lui envoie trois lettres seulement qui sont trois rendez-vous. Les tons sont très différents. Mais Valmont va tirer son originalité du fait de sa confrontation avec les tentations du sentimentalisme . le 12 septembre étant la date de son retour à Rosemonde.76 La personnalité de Valmont. l’obliger à découvrir la passion qu’elle éprouve pour lui. il lui peint un amour platonique. la lettre est un moyen de perversion par sa permanence. et ne peut sans doute pas se faire autrement. La lettre est le seul moyen de rester en contact constant avec la Présidente. dès le 23 août. lettre 34). c’est l’archétype même du libertin. C’est aussi dans cette période qu’il entreprend la vengeance sur la personne de Cécile. qui apparaît dans les lettres 9 et 32 . vous posséder ou mourir ». » Dans la lettre 75. Avant cette fameuse scène dramatique du 2 octobre.

le point d’orgue à cette aventure libertine. la confusion la plus complète règne entre les deux libertins. dès le début du texte. est le point d’orgue à l’entreprise libertine – je rappelle que Valmont avait écrit à Mme de Merteuil. » L’attachement de Valmont pour Mme de Merteuil est évident. il faudra la fameuse lettre dictée par Mme de Merteuil. toutes ses fins de lettres expriment son désir de la revoir. Pour arriver à la rupture avec Mme de Tourvel. dans le texte. exemple dans la lettre 57 : « Adieu. sur le mode ironique. était une lettre de repentir sincère ? Ou est-ce que c’était. et ses mises en gardes ont été réitérées de façon très explicite dans les lettres 81 et 85. On peut ainsi avoir des remarques de Valmont assez curieuses. Valmont rend Mme de Tourvel heureuse : dans la lettre 132. Adieu. Vous me volez un moment du plaisir de la voir. ma très belle amie. les hésitations. . qui est supprimée. lorsque Mme de Tourvel est au couvent. Est-ce que cette dernière lettre. d’autant plus que la Marquise semble lui préférer le pâle Danceny. je défie tous les baisers du chevalier d’avoir autant d’ardeur. toutefois. ma belle amie. je vous promets de ne pas m’occuper tellement d’elle. il est très difficile de savoir si Valmont reste toujours fidèle au système libertin ou pas . Je m’y prosterne pour obtenir mon pardon. » Jusqu’à sa rupture avec la marquise. la Présidente exerce sur Valmont un grand magnétisme. que le plus beau finalement. en tous cas. qui m’amène naturellement à vos pieds. supprimée par Laclos. justement. ma belle amie . l’une plus que l’autre. Mme de Merteuil a mis en garde Valmont.Son obsession de la Présidente. la préoccupation de l’une peut lui faire oublier la plus élémentaire des galanteries avec l’autre. sans rancune. à l’opposé du libertin qui met sa gloire à ruiner sa victime en la faisant souffrir. On ne sait pas non plus si cette fameuse lettre. maintenant. je vous embrasse comme je vous désire . A ce moment-là. puis lettre 153. de l’aventure. On ne sait pas. exemple dans la lettre 4 adressée à la marquise : « J’ai dans ce moment un sentiment de reconnaissance pour les femmes faciles. Parce qu’elle est différente de toutes les femmes qu’il a rencontrées. Valmont reprend généralement deux thèmes : . et j’y finis cette trop longue lettre. il est jaloux de ses rivaux. c’est au contraire Mme de Merteuil qui l’emporte : « quel que soit l’empire de cette femme. Adieu. L’une ou l’autre de ces deux femmes est évoquée. c’est au contraire le souvenir de Mme de Tourvel qui l’emporte : « Adieu. récupérer Mme de Tourvel pour montrer toute la maîtrise qu’il a sur elle ? On ne sait pas. serait de reprendre cette femme -. Valmont menace jusqu’à la fatale déclaration de guerre : lettre 151. de croire que la guerre n’est déclarée qu’à la lettre 153 . ou s’il accepte volontiers de se laisser dicter cette lettre. Parfois même. si Valmont se laisse dicter la lettre de façon contrainte. vexé et humilié. la perte de maîtrise évidente à certains moments du texte. Dans la conclusion des lettres. » Mais dès la lettre 23. montrent que c’est tout de même un système fragile. en fait. En fait. On aurait tort. elle n’hésite pas à rappeler combien elle est heureuse. qu’il ne me reste le temps de songer beaucoup à vous. Et d‘ailleurs. .77 La plupart des lettres de Valmont à la marquise contiennent le récit des événements qui sont racontés sur le mode libertin.Son désir de renouer avec la marquise. ma belle amie. cependant. en particulier du chevalier . Repoussé. selon la préoccupation du moment de Valmont. » Dans la lettre 21.

de sa spontanéité. La raison domine l’individu. L’envoi de cette lettre est une sorte de catharsis : c’est par là qu’il pourra regagner le monde des libertins et leur confiance. de toutes façons. et que la raison ne suffit pas à rendre compte de la totalité d’un être. est en train de montrer ses limites face aux sentiments. Et c’est certainement dans ce contexte un peu plus philosophique que l’on peut véritablement comprendre la personnalité ou les hésitations de Valmont . finalement. Il faut sans doute. car le triomphe ou la déchéance de sa maîtresse devient pour Valmont une question de vie ou de mort sociale. . Si le système libertin est faillible. chez Valmont : il est peu concevable qu’un libertin de l’envergure de Valmont se laisse si facilement séduire par Mme de Tourvel. C’est par fidélité envers la propre conception qu’il a de lui-même et envers le système qu’il défend. et cette faiblesse sentimentale ne suffit pas à expliquer l’échec. Mais obéir au système libertin. c’est ici lui aliéner sa liberté d’homme.78 Il faut pourtant sacrifier Mme de Tourvel. Il y a un malaise latent. qui sont. ou les sentiments qu’il peut éprouver pour Mme de Tourvel. que Valmont envoie la fameuse lettre de rupture. sur laquelle s’appuie le système libertin. mais la raison prive l’individu d’une part de lui-même. c’est parce qu’il ampute l’individu d’une partie de lui-même. la replacer dans le contexte de crise des lumières : c’est-à-dire que la raison. indécidables pour le lecteur dans la mesure où Laclos a brouillé toutes les pistes dans ce sens là. pour comprendre cette faiblesse de Valmont. beaucoup plus qu’en s’interrogeant sur un pseudo-amour.

rende leur autonomie aux femmes. Je vous rappelle les précautions qu’elle prend. et qui attend le bon moment pour en venir à bout.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . mais qui est obligée d’être plus prudente que lui. ainsi qu’elle y est contrainte par la société. Dans cette première partie.E. ni d’une femme occupée d’affaires sentimentales. Le pacte conclu entre eux est en fait un faux pacte. Le ton des lettres de Mme de Merteuil est à peu près celui de Valmont. je brûlais de vous combattre corps à corps ». et craindre de la faire en ce moment. si une fois je réponds. ce projet de vengeance sur . si elle éprouve des sentiments à l’égard de Valmont – ce qui reste à prouver -. C’est une femme libre grâce à son veuvage. […] j’ai besoin de vous. vicomte.LMD W10 Enregistrement N° 11 Mme Goubier-Robert Je continue sur Les Liaisons dangereuses. qui au XVIII° siècle. autour de son aventure avec Prévan. en tous cas lorsqu’elles ne sont pas prostituées. Nous avons là une femme qui revendique une rivalité avec Valmont. quatre étapes peuvent être distinguées : 1ere étape : 4 août – 11 septembre. Elle est donc plus hypocrite que Valmont. les repousse également fermement car Valmont représente le dernier obstacle à vaincre pour maîtriser le sexe dominateur. » . mais d’une hypocrisie qui est peut-être plus imposée que véritablement voulue par elle. ou dans la lettre 140. qui est un personnage tout à fait intéressant et original. il me semblait que vous manquiez à ma gloire . Dans cette première partie. mais c’est une séduction tout à fait facile qu’elle lui propose. est une occupation somme toute à l’image de Valmont : c’est un libertin. par exemple.T. C’est un projet essentiel. quitte aussi à faire alterner un ton cajoleur et un ton de chantage. ou en tous cas ce n’est pas celui d’une femme qui cherche à regagner l’attention d’un ancien amant. la séduction d’une jeune fille fait partie de ses occupations habituelles. avec le personnage de Mme de Merteuil. quitte à le leurrer sur ses véritables intentions. ma réponse sera irrévocable . c’est peut-être déjà en dire trop ».79 C. puisque les femmes libertines sont rares dans la littérature. Toutefois. et Mme de Merteuil. Dans ce duel. à ne pas perdre de vue puisque toutes Les Liaisons dangereuses sont bien l’histoire de ce combat entre Valmont et Mme de Merteuil. mon cher vicomte. Ce projet de domination sur l’autre est exposé avec netteté dans la lettre 81 : « Séduite par votre réputation. ce qu’elle propose à Valmont – la séduction de Cécile -. Exemple dans la lettre 2 : « Revenez. mais bien le ton d’une femme occupée à harasser un adversaire. Merteuil cherche à obliger Valmont à collaborer à son projet de vengeance sur Gercourt. puisque c’est un des rares statuts. lettre 2 à lettre 70 (1ere partie du texte). une mise en garde qui est la première déclaration de guerre : « Prenezy garde. revenez.

son éducation d’autodidacte. son « réchauffé ». Mme de Tourvel. puisqu’il avoue. ce qui somme toute est une aventure peu glorieuse pour le vicomte . en tous cas. ce qui est évident. exemple dans la lettre 10. elle le menace : « dans l’alternative d’une haine éternelle ou d’une excessive indulgence. et dans laquelle Merteuil expose son système. vous feriez chérir le despotisme ». et sa fidélité sans failles aux principes du libertinage. dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre. Cette partie est également marquée par la présence très importante de la lettre 81. puisqu’il lui répond dans la lettre 4 : « vos ordres sont charmants . Dans toute cette partie. mais remportée avec des procédés fort douteux – le chantage . pendant cette période. en tous cas il ne répond pas. qui ne fait au fond que préfigurer la sienne. Ces menaces. sur laquelle je reviendrai. même si Cécile y éprouve certaines satisfactions par la suite.80 M. Prévan est un autre Valmont. et l’idée même de ce projet disparaît également assez vite. puis dans la lettre 85. votre façon de les donner est plus aimable encore . ne seront pas d’avantage comprises par Valmont. la présence de Tourvel est tout au plus une gène. Pour Mme de Merteuil. ne réagit pas aux provocations . lettre 71 à 89. l’inviter à considérer avec beaucoup de précautions les possibilités de Mme de Merteuil. de Gercourt apparaît dès le début comme secondaire. Merteuil a remporté sa grande victoire sur Prévan (lettre 85). mais avec une infériorité des résultats obtenus par Valmont. Il me releva. de part et d’autre. puisqu’elle semble écarter Valmont de l’entreprise « Cécile ». Le nom même de Gercourt disparaît très vite de la correspondance de Mme de Merteuil. alors que dans cette même partie.. qui occupe Valmont. Menaces que Valmont ne saisit pas. . et mon pardon fut scellé sur cette même ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la même manière note éternelle rupture. c’est que dès la première lettre que Mme de Merteuil lui envoie. et on peut donc légitimement se demander quelle est la part de sincérité incluse dans cette lettre 81. il est un prétexte. 3ème étape : 27 septembre – 30 octobre. ce qui est évidemment beaucoup plus éclatant que le malheureux « réchauffé » du vicomte. certaines d’entre elles devraient pourtant piquer son orgueil. lettre 90 à lettre 126 C’est la partie consacrée au mois d’octobre. » 2ème étape : 14 septembre – 26 septembre. il y a la réussite dans la séduction de Cécile. avec la vicomtesse de***. l’éducation de la jeune fille et sa dépravation systématique . C’est une victoire éclatante. bien sûr. D’une certaine manière. les principes qu’elle y énonce sont très largement confirmés dans la lettre 85 et la victoire éclatante qu’elle remporte sur Prévan. il s’agit plus d’un viol que d’une véritable séduction. Il faut prendre cette lettre avec prudence. Valmont devrait s’inquiéter très largement de cette défaite de Prévan. Par contre. et qui devrait. qui est le mois des réussites pour Valmont : D’abord. Dans cette première partie. votre bonheur veut que ma bonté l’emporte ». Valmont entreprend. lorsqu’elle évoque la venue de Belleroche : « Vous jugez de l’effet de ce discours sentimental. n’occupe guère encore Mme de Merteuil qui concentre ses efforts sur Cécile. c’est une autre grande figure du libertinage masculin. que Mme de Merteuil va réitérer dans la lettre 81. Valmont est finalement très soumis aux ordres de Mme de Merteuil. car la marquise s’y vante de son hypocrisie et de ses mensonges. c’est-à-dire la lettre 2. Mme de Merteuil domine très largement cette deuxième étape. Quoiqu’il en soit. comme il le dit élégamment. en tous cas. C’est une période consacrée aux exploits libertins.

Elle est arrivée. mais c’est un registre qu’elle abandonne très vite. Donc. Mme de Merteuil est momentanément éloignée à la campagne. Et Mme de Merteuil ironise beaucoup sur cette grandeur d’âme de Valmont : « en voyant votre retenue. et je me prépare à vous le prouver. vient d’en éprouver les charmes auprès de Mme de Tourvel ? On voit bien d’ailleurs que Mme de Merteuil reste toujours maîtresse d’ellemême et n’hésite pas à dire quelques vérités tout à fait déplaisantes à Valmont. ou. probablement parce que c’est là. de compliquer le jeu avec Cécile . qui joue sur cette sensibilité parce que Valmont. ceci afin. » 4ème étape : 31 octobre – 6 décembre. Elle écrit cette lettre 106 après la fuite de Mme de Tourvel – lorsqu’elle s’évanouit dans les bras de Valmont. et la déclaration de guerre de Merteuil qui s’en suit. vicomte . mais bien plutôt d’assouvir sa propre vengeance contre Mme de Volanges qui éloigne Mme de Tourvel de lui autant qu’elle le peut. C’est une manière. vous recourez à moi ! Il semble que je n’ai rien d’autre à faire que de les réparer. pour bien affirmer la lutte qu’elle mène avec Valmont. c’est en tous cas montrer à Valmont qu’elle se passe fort volontiers de ses services. Deux exemples de cette « sensibilité » à laquelle Mme de Merteuil fait appel. depuis le début. comme dans la lettre 106. Elle cherche d’abord à jouer un peu sur une corde sensible. D’où la réponse de la lettre 153 : « de ce même jour. de façon très brutale. et elle écrit plusieurs fois à Valmont avant son retour à Paris. c’est surtout une façon de porter un coup à l’amour. En fait.propre de Valmont : c’est en quelque sorte choisir le novice à la place de l’initié. d’ailleurs.81 il veut lui enseigner. la lettre 153 est préparée depuis la lettre N°2. et qu’elle quitte le château de Mme de Rosemonde pour rentrer à Paris -. Le ton est. parfaitement heureuse ? ». « le catéchisme de la débauche » . momentanément. lettre 127 à lettre 162. une période difficile parce que Mme de Merteuil s’aperçoit que Valmont s’éloigne de plus en plus de ses principes en s’attachant à Mme de Tourvel. Mme de Tourvel cède enfin. La mort de Valmont. Mme de Merteuil manipule parfaitement le jeu et reste maîtresse du jeu. comme il dit. malgré mes querelles. par une série de manœuvres – et même si la . parce que ce n’est pas son registre habituel. j’ai dit vingt fois : « Voilà une affaire manquée ! » […] et quand vous avez fait sottises sur sottises. non pas de satisfaire Mme de Merteuil dans sa vengeance sur Gercourt. Pour corser un peu les relations. parfois très dur dans les lettres que Mme de Merteuil adresse au vicomte de Valmont. comme dans la lettre 152. mes malices et mes reproches. finalement. qui peut être interprétée très différemment selon les critiques. en tous cas. n’est pas forcément un échec de Mme de Merteuil. digne des plus beaux temps de notre chevalerie. Mme de Merteuil intervient en choisissant Danceny pour amant. le 28 octobre. et aussi probablement parce que ce n’est pas en jouant sur ce registre-là que l’on peut ramener un libertin à ses principes. je serai ou votre amant ou votre ennemi ». qu’il choisit de l’épargner. est-ce un accès de sensiblerie de Mme de Merteuil ? ou est-ce. Après de nombreuses péripéties. que veut en venir Mme de Merteuil. C’est une période de flottement. elle est peut être même sa réussite : c’est la marque éclatante de la victoire de Mme de Merteuil sur le sexe dominateur. une grande habileté stratégique de Mme de Merteuil. et lettre 145 : « Adieu. bien sûr. peutêtre plus vraisemblablement. et qui sont un souvenir de l’ancienne liaison : lettre 134 : « Ne dirait-on pas que jamais vous n’en avez rendu une autre heureuse. je vous aime toujours beaucoup. » Alors.

sont deux systèmes de protection contre la violence de la passion. défenseur du roi. et la dévote. très curieusement. On est pas loin. Les Amours du chevalier de Faublas. et puis je reviendrai ensuite sur la grande lettre de ce texte. Je vais momentanément laisser Laclos de côté.82 dernière n’était pas prévue. Louvet se signale de nouveau à l’attention des députés en portant à l’assemblée une pétition qui demande la mise en accusation des princes et des émigrés. L’attirance. et il est l’auteur d’un pamphlet qui va le rendre célèbre. on ne peut plus. et devient ensuite célèbre en publiant son grand roman libertin. de ce qui va être plus tard l’esprit des lois de la terreur. auquel il va donner plusieurs suites pour exploiter. qui s’affrontent dans ce texte. intitulé Paris justifié. Quoiqu’il en soit. pour commencer la présentation de Louvet. perdu la maîtrise du jeu libertin. ceci afin de vous donner des pistes pour vos lectures . n’est pas un club strictement Montagnard comme il le deviendra par la suite . il n’est pas condamné. Ce brouillage final des Liaisons dangereuses marque la crise des Lumières et la fin du classicisme en littérature. c’est parce qu’il a perdu la maîtrise de ce jeu libertin. et qui. on cherche ailleurs ce qui nous manque. Le 25 décembre 1791. On ne peut plus s’attacher à des systèmes de valeur précis . écrire le roman comme on l’a écrit jusque là. Valmont et Merteuil se trouvent discrédités parce qu’ils ont peut être. Jean-Baptiste Louvet est né à Paris le 12 juin 1760. c’est-à-dire l’intervention de Danceny -. tout simplement. elle. momentanément. Louvet s’engage ensuite dans les idées révolutionnaires. et avec elle une certaine conception classique de la littérature. espère contrôler son désir en l’ignorant. L’ancienne idée métaphysique de vérité a disparu totalement. ce qui est l’élément qui provoque sa fuite -. au début de la révolution. toutes les factions de l’assemblée y sont donc représentées. à rester la seule maîtresse du terrain. peut provenir de ce manque. Le libertinage et le sentimentalisme. où ils n’offrent que des systèmes de valeur imparfaits pour l’individu. c‘est beaucoup plus pour des raisons judiciaires – l’héritage qu’elle vole aux héritiers de son mari. mais deux systèmes voués à l’échec parce qu’ils dépossèdent l’individu d’une part de lui-même : le libertin espère contrôler son propre désir en contrôlant celui d’autrui. ici. de cette faille du système : on cherche dans l’autre. le succès commercial de l’ouvrage. Le libertinage est démystifié. Libertinage et morale se trouvent un peu. après les journées d’octobre 1789 ( invasion du palais de Versailles par la foule). ou en feignant de l’ignorer. la mort de Valmont ou le départ forcé de Mme de Merteuil ne sont pas des punitions morales. vidés de leur sens. justement. et si Mme de Merteuil s’enfuit. Il débute comme commis de librairie. nommé ainsi parce qu’il est établi dans le couvent des jacobins. ennemi des débordements populaires) qui accusait les parisiens d’exaction. rue St-Honoré. En tous cas si Valmont meurt. pas plus d’ailleurs qu’il n’est exalté. qui est une réponse à Mounier (député démocrate. ici.et mort à Paris le 25 août 1797. non plus. dans la mesure. qui est la lettre 81. il devient membre du club des jacobins. A la suite de ce pamphlet. ou de la dévote pour le libertin. . partisan d’une monarchie constitutionnelle. finalement. du libertin pour la dévote.

il choisit un roman épistolaire. par le département du Loiret. Donc. et qui lui semblent très inférieurs. Ils s’opposent également sur le problème de la mort du roi : les Montagnards étant pour la mort. il retrouve sa place à la Convention en mars 1795. il est décrété d’accusation avec tous les autres députés Girondins . journal financé par Roland. les lettres qui sont retardées. Il reprend donc. Varmont. et surtout avec l’année 1782. une vision beaucoup plus décentralisée du pouvoir . il lance La Sentinelle. Dorothée. Louvet a pourtant toujours affirmé mépriser le genre épistolaire. Je rappelle que Louvet est un très grand admirateur de Rousseau. qu’il accepte très mal les romans épistolaires publiés après. avec Emilie de Varmont. qui sont tous des députés élus de province. genre qui connaît un très grand essor depuis la Nouvelle Héloïse (1761) à la révolution. bien sûr. tout en dénigrant la facilité du genre. Bovile. c’est le curé Sévin . Dorothée reste parfois assez longtemps sans avoir de lettres d’Emilie. Mme d’Etioles. ceux qui vont. et les Girondins proposant la mort. qu’il considère trop facile et trop commun en dépit de la réussite Rousseauiste. qui est le sommet du roman épistolaire. mais avec sursis.. et ils ont une vision centralisatrice du pouvoir . c’est la grande opposition Montagnards-Girondins : les Montagnards sont en grande partie d’origine parisienne ou de départements limitrophes de Paris. Il s’était déjà essayé. peut-être. qui est l’assemblée législative du Directoire. parce que ce genre est en parfaite relation avec le libertinage. alors que Emilie de Varmont. il s’y engouffre quand-même. être surnommée les Merveilleux et Incroyables. Tous les personnages impliqués écrivent et reçoivent des lettres. à la littérature polémique . est un roman. prévenu. Il rentre à Paris en octobre 1794. mais Paris justifié reste un pamphlet. puis à Bordeaux et dans le Jura suisse. Le journal des hommes libres salue ainsi son décès : « Louvet est mort : il a succombé sous un travail excessif. Les auteurs des lettres sont très nombreux : Emilie. c’est sur ce plan-là essentiellement qu’ils s’opposent. il prêche alors la clémence et s’attaque à la jeunesse dorée. ou en reçoit plusieurs à la fois. Il est élu député à la Convention. Murville et Dolerval. Il fut un des premiers à dénoncer le caractère royal de la réaction ». à 37 ans. Il est élu par huit départements au conseil des cinq-cents. ont. Louvet. au contraire. Le seul à écrire indirectement. évidemment. il s’enfuit dans l’ouest. dit-on. s’illustre ainsi dans le roman à thèse. dans l’idée d’une sorte de monarchie constitutionnelle. écrit dans un style enflammé et grandiloquent. sous le Directoire. avec Paris justifié. les Girondins. Emilie elle-même ne peut pas envoyer ses lettres régulièrement. Curieusement. Lors du procès de Louis XVI. et que c’est probablement parce qu’il place la Nouvelle Héloïse au dessus de tout. le Girondin. et subissent les aléas de la correspondance : Emilie évoque ses difficultés d’écrire. Louvet vote pour la mort du roi. elle les envoie parfois par paquets. Lafleur. Donc. il y a peut-être une exploitation du genre épistolaire. la publication de La sentinelle. et à la Convention. il attaque constamment Robespierre et fait paraître des libelles contre lui . en référence aux Liaisons dangereuses qui est un des modèles d’Emilie de Varmont.83 Le 1er mars 1792. après la chute de Robespierre . dans laquelle il place sa fiction – c’est l’année des Liaisons dangereuses. Le 2 juin 1793. à ce moment-là. au modèle. Mme de Varmont. et meurt d’épuisement. mais avec le sursis. c’est une hypothèse.

et lorsqu’il est éloigné d’Emilie. Dans Faublas. de longues fiançailles qui permettent. ne peut venir que de l’extérieur. Il est amoureux. c’est-à-dire que Bovile devra payer. qui font le malheur des femmes. c’est-à-dire de la loi et des bienfaits de la révolution. donc la proximité rend inutile l’écriture . si sa sœur meurt sans enfant. La seule issue au mariage est le veuvage. il est fou. . Marguerite quitte son mari en 1789 et rejoint Louvet installé à Nemours. comme celui de Mme de Varmont ou de Mme d’Etioles dans le roman. c’est parce qu’il doit quitter la France pour la Martinique. au XVIII° siècle. plus âgé qu’elle. sa dot reviendra à la famille. un bijoutier du palais-Royal. les 200 000 écus à Varmont qui a déjà. si elle existe. Le roman se déroule sur une courte période de huit mois. or celle-ci a été contrainte d’épouser. Le mariage étant un sacrement religieux exclusivement. souvent reléguées dans quelque couvent. d’où les complications finales. ne peut épouser Dolerval. Emilie est invitée à vivre hors de France. mais celles-ci se font rarement au bénéfice des épouses. puisque Bovile est roturier. il paiera 200 000 écus au frère et devra reconnaître avoir reçu cette somme en dot. En ce qui concerne le divorce. non pas aux futures époux de se connaître. Louvet est directement concerné. une seconde fois. mais surtout aux familles de passer leurs tractations financières. projeté de tuer sa sœur pour profiter de cette aubaine. ou qui les obligent à prendre des amants pour compenser le désespoir de leur condition. et surtout parce qu’il accepte les arrangements financiers proposés par Varmont : au lieu de recevoir la dot d’Emilie. évidemment. il est auprès d’Emilie. bien sûr. depuis son enfance. mais si Mme d’Etioles devient bien opportunément veuve. à 15 ans (en 1775). Comme dans Les Liaisons dangereuses. comme dans Les Liaisons dangereuses. Varmont précise que. les histoires amoureuses se croisent et vont conduire à une situation inextricable : Bovile est bigame et sa seconde femme est enceinte. C’est un mariage de convenance. Si Louvet demande l’institution légale du divorce. et sa folie. sa nièce. Un engagement librement consenti devrait être plus durable et la possibilité de rupture devrait inciter les époux à faire des efforts l’un envers l’autre. Louvet avait déjà dénoncé ces mariages arrangés. il est indissoluble. La solution.84 : il écrit à Mme d’Etioles mais la lettre n’apparaît pas directement. il va du 11 mai 1782 au 9 janvier 1783. Bovile est un faux veuf et Emilie une fausse veuve. le curé est fou et Emilie. son protecteur. probablement parce que la correspondance du curé est inutile : lorsqu’il pourrait écrire. comme il s’agit d’une mésalliance. Si Bovile emporte rapidement l’autorisation d’épouser Emilie. c’est qu’il en espère un bénéfice pour le mariage lui-même. Cette indissolubilité du mariage avait effrayé Bovile mais il avait suivi son honneur et le devoir de reconnaissance envers M. Le mariage est souvent précédé. comme pour Mme de Merteuil. même si des séparations de corps peuvent être prononcées au XVIII° siècle. toujours mariée à Bovile. frappe l’écriture d’impossibilité. Enfin. de Varmont. de Marguerite Denuelle. c’est la condition qu’y met Mme de Varmont.

Le divorce est réclamé. les religieuses.E.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . sur la raison. Il écrit : « le divorce impose l’étroite obligation de continuer dans le mariage ces mutuels égards. qui sont les prêtres. puisqu’il est. évidemment. à ce moment-là. proche de notre législation actuelle. c’est parce que le mariage est indissoluble. Pour Louvet. ces attentions délicates. Quant au mariage des prêtres. donc. La loi a assoupli à l’époque considérablement le sort des enfants naturels en leur donnant le même droit à l’héritage que les enfants légitimes. ces empressements flotteurs dont leur amour naquit et pourra un jour s’accroître ». finalement. peut enfin divorcer en septembre 1792 et épouser Louvet. par Olympe de Gouges. que j’évoquais tout à l’heure. comme Varmont. » Cette loi. s’engage là dans un courant d’idées important au moment de la discussion de l’état civil laïque. à la fin du . sur la justice. à l’époque. les moines. souvent d’ailleurs pour des raisons natalistes. sera abolie pendant le Directoire et le code civil fixera de façon négative le sort des enfants nés hors mariage. Je vous renvoie également à Montesquieu. Rétif de la Bretonne. Marguerite Denuelle. dans lequel il demande le mariage des prêtres pour. ou comme le futur enfant de Bovile et d’Eléonore. le frère d’Emilie. Rétif de la Bretonne fait paraître un petit pamphlet qu’il appelle Curé patriote.LMD W10 Enregistrement N° 12 Mme Goubier-Robert Je continue la présentation de Louvet. devrait permettre aussi de réduire le nombre croissant d’enfants illégitimes ou adultérins. et dans lequel aussi il évoque le problème du divorce. puisque si un divorce peut exister. devant également servir au repeuplement. donc. par d’autres auteurs. Le divorce. Il semble que le législateur l’ait suivi dans cette intention morale et peut-être un peu naïve puisque la constitution définit ainsi le divorce : « Fondé sur la nature. il est réclamé depuis longtemps car le célibat de la fonction ne date pas des premiers temps de l’église. Je vous rappelle la critique de Montesquieu dans les Lettres Persanes : si l’Europe a peu d’enfant. qui est la deuxième grande thèse défendue par Louvet. ces tendres soins. avait été réclamée par Louvet. devront faire des efforts l’un envers l’autre. Louvet. y participe d’ailleurs activement. Le curé de Rétif de la Bretonne. les époux. Cette loi du 12 brumaire de l’An II. Donc Louvet. demande l’institution du divorce pour des raisons morales.T. le divorce est le surveillant et le modérateur du mariage. la jeune femme qu’aime Louvet. qui parlait de ces fameux eunuques que nous avons en France. c’est avant tout un bénéfice moral. etc… Le mariage des prêtres devrait permettre l’expansion et le repeuplement de la France.85 C. le repeuplement. pour Louvet.

là encore. lui. l’accepte. Mme de Varmont. carcan qui va peser longtemps sur la société civile. revue de façon plus fine par Louvet : les gentils – les méchants. il ne trouve d’issue à sa souffrance que dans la folie. et de trois lettres de Murville à Dolerval. Pendant cette première partie. et dont certaines perdurent encore. c’est-à-dire la législation sur le divorce. l’heureux père de 72 enfants ! Il propose. Le Directoire. Lafleur. bien-sûr. de deux lettres de Dorothée à Emilie. on voit apparaître tous les personnages : Emilie. etc… Donc on peut dire qu’on a une quasi-longue lettre d’Emillie à Dorothée. ou plus précisément de trente-sept lettres et de trois billets. On peut dire qu’en fait on a deux blocs pour ces neufs correspondants. soit vingt-six lettres au total. c’est l’échange entre Emilie et Dorothée. puis de nouveau un bloc Emillie-Dorothée. L’assemblée constituante va voter la constitution civile du clergé. et le bloc MurvilleVarmont et ceux qui gravitent autour –Lafleur-. Bovile. Je vais regarder rapidement l’aspect épistolaire du roman de Louvet : le roman est composé de trois livres d’à peu près égales longueurs. Murville. sans autoriser formellement le mariage des prêtres. dont une sage législation viendra sans doute le guérir. Dolerval. puisque seuls les prêtres constitutionnels sont autorisés à célébrer le culte. de quatre lettres de Dolerval à Murville. puis ensuite une lettre de Dolerval. vite reconduite par le Directoire dans des limites plus conservatrices. huit lettres de Murville à Varmont. en gros. sur le statut des enfants naturels et sur le possible mariage des prêtres seront abolies ou considérablement réduites par le nouveau code civil. souffre d’une législation contre-nature. trois lettres de Dorothée à Emilie. avant son exécution. Murville. Le deuxième livre –6 juillet 1782 au 10 août 1782. ou plus précisément les lettres qu’Emilie envoie à Dorothée. puis une lettre de Murville. et cinq lettres de Varmont à Murville. dix lettres sur les trente-sept. Exclu du genre humain. le bloc EmilieDorothée = les persécutés. va ainsi refuser les secours du prêtre constitutionnel qu’on lui a envoyé. et que cette lettre est coupée par la correspondance DolervalMurville qui intervient à intervalles réguliers dans ce second livre. Mme d’Etioles. puisqu’on a en fait un bloc de lettres d’Emilie à Dorothée. le bloc EmilieDorothée et ceux qui gravitent autour –Mme d’Etioles et Dolerval-. L’assemblée. 52% des prêtres vont prêter serment. puis de nouveau un bloc Emillie-Dorothée. Les avancées de la révolution sur l’état civil. et de l’autre côté les méchants = Varmont. Varmont. qui contraint un homme à la chasteté et à la solitude affective tout en faisant de lui le témoin et le garant du mariage. qui oblige les ecclésiastiques à prêter le serment constitutionnel. que ce début de roman invite à une partition quasi-manichéenne. et de marier ensemble les moines et les religieuses. Dorothée. condamné au célibat. Vingt-six lettres disposées de façon tout à fait intéressante. Marie-Antoinette. L’essentiel de la correspondance. et peut-être Mme de Varmont. On peut dire. Le premier livre. qui va du 12 mai 1782 au 5 juillet 1782. est composé de quarante lettres. qui doivent se cacher ou s’exiler. de fermer les couvents et les monastères.86 roman. On a donc deux . Les lois sur l’état civil de 1792-1793 avaient finalement établi une société plus libérale. mais le clergé va se trouver divisé entre prêtres constitutionnels et prêtres réfractaires.se compose de dix-sept lettres d’Emilie à Dorothée. et le Concordat aura plus tard à régler la situation difficile de ces prêtres mariés. les autres personnages écrivent assez peu. qui va être ensuite. Sévin. ceci afin de séparer la religion du pouvoir monarchique. va régresser par rapport à la révolution.

en fait. c’est donc Dorothée à Emilie. et la dernière lettre du livre 3. mais en tous cas une alternance duopolyphonie que Louvet a très probablement empruntée à Rousseau. en rappelant sa propre aliénation. en tous cas pour ce qui est des ordres contemplatifs. et en expliquant que toutes les catastrophes qui viennent d’être évoquées viennent en partie de cette aliénation. pour retrouver à la fin du texte de nouveau le duo amoureux. Varmont est finalement un libertin moins inventif que l’était son modèle. sur nos quatre épistoliers de ce second livre : le premier duo. Le livre trois va retrouver la polyphonie initiale. du coup. ne fait que recevoir les lettres et émettre quelques avis qui relancent l’intérêt de l’action. Donc l’essentiel du livre 3 est composé de lettres d’Emilie à Dorothée. sur lequel Louvet ne s’étend pas. finalement. c’est bien plutôt le modèle de la Nouvelle Héloïse. en particulier. de l’autre côté les deux frères. c’est le couvent. Valmont. dans l’argumentation. et la dernière de Mme de Varmont en rajoute. Donc ce modèle n’est pas celui des Liaisons Dangereuses. si on veut. et le second c’est Dolerval-Murville. d’un côté les deux sœurs. On a donc. avec vingt-sept lettres qui vont du 16 août 1782 au 23 décembre 1782. parce qu’elle est tout simplement inutile. renoue en fait le lien maternel. puis qui continue par une polyphonie. les autres personnages. La moitié du roman. à la limite. dix-sept lettres sur les vingtsept . bien sûr. mais sans en tirer toutes les possibilités que Laclos en a tiré . en se plaignant de cet enfermement au couvent . Les lettres sont parfois agencées de façon significative . Donc. donc. dans lequel on a un roman qui commence par un duo amoureux. tout simplement parce qu’en 1791 les couvents commencent à être fermés. un roman qui s’ouvre et se clôt sur deux types d’aliénation. finalement. quatre correspondants dans le livre 2 avec deux dialogues qui se croisent. va se trouver assuré par Emilie. Première aliénation. et neuf correspondants de nouveau dans le livre 3. c’est-à-dire la moitié. c’est Emillie-Dorothée. Donc. Emilie va écrire à sa sœur 44 lettres sur les 93 du roman. Dorothée renie leur mère. Le livre 3 se clôt sur l’aliénation dans un mariage forcé de Mme de Varmont . ce qui justifie le titre du roman. Dorothée. . vont écrire très peu mais on retrouve les neufs personnages du début. et explique les raisons de ses gestes par sa propre aliénation dans un mariage forcé. Emilie écrit à Dorothée de façon très importante. Au total. de rajouter encore un argument : tout le roman montre l’absolue nécessité du divorce. Louvet utilise la tradition du roman épistolaire. un roman polyphonique très équilibré : neuf correspondant dans le livre 1. Donc. quant à elle. de lettres dictées. de lettres volées. la lettre de Mme de Varmont à ses filles. de fausses lettres. on aurait le schéma inversé de la Nouvelle Héloïse.87 duos. c’est un moyen. qui s’intéressent tous les deux aux incertitudes du coeur. Donc la lutte pour demander la fermeture des couvents serait stupide. Donc deux échanges. dans lequel la polyphonie est assurée de bout en bout . et qui met en évidence le statut important de son point de vue. il y a ainsi une évidente correspondance entre la première et la dernière lettre : la première lettre du livre 1. on n’a pas.

. il n’est d’autres ressources que le crime s’ils sont méchants. Le monde infernal d’avant la révolution traque sans répit des innocents qu’il opprime sous des formes diverses. mais pour les confondre aux yeux du vulgaire avec des faiblesses intéressantes. mais dont Emilie semble se désolidariser. l’espérance passive. le plaidoyer de Louvet. je rappelle que la première édition d’Emilie de Varmont paraît en 1791 à Paris. non seulement pour voiler des vice révoltants. du moins. génèrent certes une vertu mortifère. la vertu Rousseauiste. Henri Coulet a écrit que « pour les individus victimes de cette situation. ne prescrivait presque en général que des formes élégantes et délicates. que Louvet se trompe en rédigeant ses mémoires. et les inclinations de Louvet oscillent au gré de sa sensibilité ou de son engagement . patente chez le curé Sévin. pour les méchants comme pour les bons. perd de son impact puisque l’interdiction des vœux religieux et la suppression des ordres contemplatifs datent du 13 février 1790. donc. j’imprimais un petit roman en trois volumes intitulé Emilie de Varmont ou le divorce nécessaire et les amours du curé Sévin ». je le rappelle. pousse jusqu’à la sainteté laïque. ou une immolation d’eux-mêmes que le personnage principal. furent écrit vers le but de la révolution ». « Je sais bien ». et susceptible de la mise à jour d’un renouveau social. et souvent même. Emilie. L’accablement du ciel et l’acharnement des méchants.88 Je vais regarder maintenant un petit peu plus ce qui concerne l’intérêt du roman. qui n’a pas sombré dans la faiblesse. et s’ils sont bons. celle que Mme de Genlis baptisait autrefois politesse réfléchie. je rappelle que lorsque Louvet publie. si on rappelle qu’il est question dans le roman des vœux religieux prononcés de force par Dorothée : en 1791. et quelquefois la nécessité du divorce et du mariage des prêtres ». Donc. la vertu est pour elle une obligation de fait. non une règle intérieure de sa conscience. Ce problème de dates n’a pas grand intérêt sauf. la résignation. en 1791. il dit : « en 90. écrit Dorothée à sa sœur. et non sur la morale. tu repousseras leurs odieuses menaces ». c’est-à-dire le passage très significatif dans ces années révolutionnaires à ce qu’on peut appeler une énergie vertueuse. Dans ses mémoires. Mme de Genlis y définit la vertu comme le bon ton. prodigues en événements fâcheux. c’est-à-dire qu’il n’enseignait au fond qu’une hypocrisie assez raffinée. elle est vouée au martyre par le régime. se régénère-t-elle en détermination morale et conscience politique chez Bovile et chez Emilie. plusieurs conceptions de la vertu vont s’opposer ou se mélanger. Louvet situe un an plus tôt l’impression de son roman. la politesse réfléchie de la bonne société. il laisse clairement paraître son intention de faire rentrer en lice la fiction romanesque : « Tout mes ouvrages. qui dresse avec une certaine complaisance le tableau noir des oppressions individuelles légitimées par l’ancien régime. Elle ajoute que « ce code des gens du monde. Dans ce roman. c’est ce qu’il écrit dans ses mémoires . On peut penser. Donc. suscitée dans l’innocence opprimée. » Cette vertu d’apparence. avec des vertus. de convenance et de convention. Ainsi. le rejet et la condamnation d’une énergie contraire à la vertu s’accompagnent de la revalorisation de la force des impulsions de révolte. fondé sur le bon goût. Il existe. et il ajoute qu’« Emilie de Varmont fut entrepris dans l’intention de prouver l’utilité générale. plus d’une ressource. « que tu n’est pas autant que moi faible et craintive. » Cette citation de politesse réfléchie est extrait d’un texte de Mme de Genlis intitulé De l’esprit des étiquettes. que ces choix bourgeois distancient d’une vertu de bon ton. en fait. Emilie de Varmont.

justement. avec l’énergie haineuse de Mme de Varmont. ne le sont point ». l’héroïne qui apparaît dans Faublas. le couvent et l’hymen. et même. Dans Faublas. Les volontés propre et les desseins individuels sont écrasés sous le joug des convenances et de l’obéissance à un ordre coercitif. peut s’honorer de ressembler au type du libertin le plus accompli. en rappelant fort opportunément que si dans le mariage. Mme de Genlis écrit : « on dispensait assez facilement de la vertu. Dorothée manifeste sa compassion pour un destin de femme brisée. L’ouverture et la fermeture du roman. il ne leur appartient même plus de choisir les rets qui signifient un même asservissement. mais en devenant telle. Mme de Varmont pratique l’assassinat symbolique de son mari. lui aussi. Rousseau. Alors que Mme d’Etioles met toute son énergie dans l’abnégation. telle est l’unique alternative imposée par l’impossible conciliation de l’ordre social et de l’énergie individuelle. dans les Champs-Elysées républicains. et devient mortifère ». préfère la relégation dans un cloître à une immolation répétée. Se révolter ou se soumettre. Emprisonnées sous un voile de mariée. « Notre mère ». Plus intéressante pour nous est l’énergie de la haine qui anime Mme de Varmont. gaiement conduite en son temps au sacrifice. et elle quitte son mari sur une superbe déclaration d’indépendance et de liberté : « je vivrai célibataire mais je vivrais libre. parce qu’elles conviennent si mal. et infériorité juridique participent du traitement inhumain réservé aux femmes dans les pratiques matrimoniales en vigueur. déclare Dorothée après la confession de cette dernière. peut-être. ou réduites au silence sous un voile de nonne. condamne une réaction aristocratique qui n’est plus de mise en 1791. En redonnant à Mme de Varmont le titre et le nom de mère dont elle l’a dépouillée au début du roman. on ne dispensait jamais de la bienséance ».89 se trouve admirablement résumée dans une formule lapidaire de l’auteur. déjà. l’esclave. secouait courageusement le joug matrimonial dans son refus du devoir conjugal. La vengeance de Mme de Varmont prend la . les corps. Le jeune Varmont. le meuble de personne. je cite : « les cœurs sont assujettis. Michel Delon écrit : « Ainsi réprimée. L’énergie libertine apparaît comme le vecteur privilégié de l’expression d’une rébellion exclusive de tout sentiment vertueux. eux. car l’innocence bafouée se venge parfois dans le sang. dans l’enfer de l’ancien régime. La mort de Varmont. sa vertu va devenir force agissante. Louvet s’insurgeait contre ces unions dites de convenance. Une des héroïnes de Faublas. je ne serai plus le bien. dans ses tentatives fratricides. d’autant plus beaux qu’ils restent à imaginer. je n’appartiendrai qu’à moi ». Mme de Baie. de surpasser son modèle. il en est une autre qui l’exclut. impératifs économiques. dont les exploits sont donnés au public précisément en 1782. et dont les derniers représentants s’éteignent sans descendance. Ce n’est pas cette vertu-là que pratique Emilie. qui est odieux jusqu’à son ultime souffle. l’élan vertueux parvient-il à se maintenir complètement dans la sphère de la morale ? Dans l’ancien régime finissant des années 1782. sur les deux mises à mort institutionnelles de la femme. et après. à une lettre près. la vertu féminine se heurte à la conjugaison désastreuse d’éléments répressifs : sclérose de la société. l’énergie féminine ne parvient pas toujours à s’accorder à l’ordre social. en lui ôtant la paternité de l’héritier du titre et du nom. Mais s’il est une réaction qui inclut la vertu. symbolisent une rhétorique simple. « aurait peut-être mérité que ses filles pussent venir lui fermer les yeux ». Cette rhétorique met en scène la confrontation de l’inertie vertueuse de Dorothée ou de Mme d’Etioles. fondée sur le manichéisme et une opposition avant-après : avant. avait dénoncé cet abus dans Emile.

A la révolte haineuse. donc. ne fut. bien sûr. dénonce en 1783 l’esclavage des femmes. de même sexe et également opprimées. dans le cloître. que sa rigueur morale oblige à honorer un mariage qu’elle déteste. doit se comprendre comme le geste désespéré de l’esclave qui assassine son maître. ni l’enfant de l’amour. dont la forme verbale apparentée. C’est pourquoi dans sa lettre posthume. obtenu grâce à un adultère programmé. Eléonore vit dans la certitude rassurante de l’adéquation idéale de la vertu et du bonheur. et à renoncer à Bovile qu’elle adore. au sein d’une vie d’ennui. l’homme est fort et tyran. cruelle et vaine. il ne peut y avoir éducation . être libre en persécutant sa femme. dans la république attendue. consécutives d’une vertu qui retourne contre elle son énergie et condamne les femmes à la déploration passive de leur malheur. on peut préférer la soumission vertueuse. caractérise une détérioration progressive. dans toutes sociétés. elle réagit au contraire en retournant contre elle l’énergie de sa haine. n’occasionne aucun déchirement. Il ne peut pas y avoir de place pour un débat intérieur. qui les rend inaptes à toutes éducation car. L’exigeante dialectique Rousseauiste. toujours opprimé ». contre vents et marées. et de sa critique d’un système politique arbitraire qui autorise l’homme à se conduire en tyran domestique : nul ne saurait. Louvet la présente désolidarisée de ses filles. je cite Louvet : « ni l’enfant de l’hymen. . « s’étioler ». ainsi que le font Dorothée et Mme d’Etioles. Et Laclos continue en ajoutant que « dans tout l’univers connu. là où il y a adhésion inconditionnelle à un système de valeur. L’indulgence finale de Dorothée témoigne de l’engagement de Louvet. Laclos. La révolte de Mme de Varmont. son mari pardonne. accepte. et scelle une odieuse réconciliation en lui faisant encore deux filles . fondée sur une dynamique entre vertu et bonheur. malgré mes larmes. pour douloureuse qu’elle soit. à la suite de Rousseau. Le jeune Varmont. d’indolence et d’abandon qu’ils ont appelée la vie religieuse. Murville le remarque d’ailleurs fort bien. Dans la même situation que Mme de Varmont. Elle parle d’elle en ces termes : « mon sexe. Hélas pour Mme de Varmont. auprès de l’époux mystique qu’elle n’a pas choisi. relèvent du même rituel sacrificiel. consommé sans plaisir. Digne héritière de ses sœurs qui peuplent le roman sentimental. il me donna dans ses tendres fureurs deux enfants ». Dorothée. qui représentent les pulsions féminines mortifères. et se rejoignent dans ce que Rétif nommait les « holocaustes barbares ». s’est dévoyée au profit d’une assurance béate . L’arbitraire royal se décline dans l’arbitraire conjugal. mis une certaine malignité dans le choix du patronyme d’Eléonore. la femme faible et esclave ». mais le fruit prémédité de l’adultère et de la prostitution ». et la prise de voile pour Dorothée. et en se condamnant à un lent dépérissement. Eloignée de toute considération politique. attend aussi. l’attitude de Mme de Varmont n’est cependant odieuse qu’à cause du poids de l’oppression masculine qui la contraint à de tels actes. Cette fidélité infaillible à la vertu. Louvet a. aucune remise en question. et insensible à toute conscience morale. et Eléonore attend. à Dorothée et Emilie. les femmes sont esclaves » (L’éducation des femmes). de recueillir les fruits de sa vertu. Le mariage pour Mme de Varmont et pour Mme d’Etioles. Abandonnée derrière ses grilles. devenue obsolète. Ainsi vont les choses pour Mme d’Etioles. rendu possible par la seule énergie de la haine. je cite le texte : « le prétendu héros fut assez lâche pour tourmenter encore de son odieux amour une épouse froidement infidèle . en s’adressant. promises à un autre système social. je le cite : « partout où il y a esclavage. depuis sept ans qu’elle est mariée ».90 forme de la naissance délibérée d’un bâtard. puisqu’il constate que sa sœur « sèche sur pied. La fin attendue de la monarchie absolue rejette dans le passé la solution de Mme de Varmont.

il ne faut jamais se hasarder à raisonner avec eux ». ne l’est pas encore autant que la pauvre Dorothée ! » Emilie. lui. montre-leur cette lettre. ma chère Emilie. Contrairement à Suzanne Simonin. écrit-elle à sa sœur. Incontestablement. mais ne songe jamais à briser les chaînes qui l’entravent. témoigne. et constate que. Louvet ne plaide ni pour l’énergie vertueuse. c’est ce qui apparaît. Dorothée attend d’autres qu’elle-même une hypothétique délivrance.91 Dorothée ne devient que la récipiendaire des lettre de sa sœur. si je te faisais le tableau de celles qui m’assiègent ici. tu n’as plus de sœur ! ta sœur ne tient plus au monde que par ses regrets. par ses regrets qui dureront autant que sa vie ». je la cite : « si l’on veut toujours remplir des devoirs pénibles. qui tente d’obtenir l’annulation de vœux arrachés sous la contrainte. Morte-vivante. à laquelle elle prodigue de maladroits conseils. Un peu plus loin. qui sont deux solutions passéistes destinés à l’extinction. pleure sur nous. il ne lui reste que la déploration : « Emilie ». Dorothée ne garde d’énergie que pour une vie par procuration. dans le livre 2 : « cette vie n’est qu’un temps d’épreuves et de peines. reconnaît avec amertume le bien-fondé d’une telle attitude. « s’ils te disent. tu trouverais peut-être que Juliette si malheureuse. c’est-à-dire sans division de leur être ni remise en question de leur choix. Morte-vivante. Dorothée souffre. Dans cette espérance. traversant des moments de doute. baignée de mes pleurs et signée de mon sang ». Va. Dorothée et Eléonore restent cependant tranquilles. Au sein même de leur douleur. d’un déchirement de l’âme propre à la vertu Rousseauiste. Au contraire. dans la première lettre : « Pleure sur moi. bien sûr. s’ils osent te dire que Dorothée vit tranquille ou contente. . la religieuse de Diderot. le curé Sévin. elle lui dit. ni pour la soumission morbide.

en célébrant le mariage dont il est exclu. L’entrée en religion du curé Sévin s’est accomplie dans un sacrifice semblable à celui de Dorothée. le souvenir au moment de sa proscription dans ses mémoires. Les yeux rougis du curé. on peut dire que Louvet donne une version masculine de Julie d’Etanges. Mais c’est dans son ministère que le curé Sévin rencontre ses plus grandes douleurs. car la compagnie de la jeune fille confronte le curé à ses ennemis les plus dangereux. et se persuade que pour entrer. Julie se heurte. Son fils explique qu’elle en voit déjà les portes toutes grandes ouvertes pour elle. J’aborde maintenant le problème du curé Sévin. Mme Sévin oblige son fils a troquer le tablier de maréchal ferrant contre l’habit noir de l’ecclésiastique. par ses tourments. dans la Nouvelle Héloïse. et dont il évoque. réduit à la portion congrue et chichement nourri du pain qui fait le fond de sa cuisine. Avec le curé Sévin. d’un amour non seulement illicite mais aussi inavouable. Ce déchirement de l’âme s’accroît avec l’arrivée d’Emilie. fournit la manifestation la plus éclatante. de surcroît. à ces mêmes forces redoutables.E. elle aussi. ses sautes d’humeur. Incapable de flatterie et de flagornerie. qui ne peut ainsi goûter les douces consolations des pleurs partagés. le masque de l’ambition sociale et de la peur de l’enfer chez sa mère. il lui suffira de décliner son nom.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . plus que Julie. Ainsi peut-elle s’endormir tranquille. le curé Sévin souffre. d’ailleurs. ses insomnies. relégué dans ce qu’il nomme un vrai cul-de-sac apostolique. et espère ainsi son salut financier et religieux.92 C. Je rappelle que Louvet est un grand admirateur de Rousseau. pour le curé Sévin. attestent du déchirement d’une âme que sa tranquillité a fui.T. . Dans un Clarens. saisi alors d’une jalousie poignante envers le marié. ses troubles. transplanté au presbytère de Saint-Cyr.LMD W10 Enregistrement N° 13 Mme Goubier-Robert Je poursuis sur le thème de la vertu et de l’énergie vertueuse dans Emilie de Varmont. notre brave curé se retrouve. il rend compte de la conception rousseauiste de la vertu. L’avarice de Mme de Varmont prend. et les défaillances toujours possible de la volonté. sûre qu’elle est désormais du paradis. c’est-à-dire la permanence de la présence. qui est un personnage intéressant parce que. dont il emprunte les raisonnements. dont la promenade sur le lac. la proximité du désir.

La mort. de penser que Louvet. Le curé Sévin pourra être tiré de sa folie par le miracle laïque de l’institution d’un nouvel état civil. pensif. Le curé Sévin subit dans toute son ampleur l’effrayante rigueur de la morale rousseauiste. puisqu’elle y reconnaît les inflexions passionnées et tendres utilisées par Dolerval lorsqu’il lui chante une romance. « arriver l’instant où le sentiment de ses maux. peut-être. et j’étais coupable ». il va loin de moi. Sévin rassure Emilie sur ce point car. la liberté contraint alors à faire de la tension douloureuse qui en résulte. est bien un cri d’amour. invite son lecteur à ces rapprochements. l’égarement de la raison est préférable à celui des sens. Les termes qu’elle utilise trouvent leur écho dans les termes utilisés par le curé Sévin avant de sombrer dans la folie : « encore un jour. date à laquelle le mariage des prêtres devient possible. Julie. va lui en arracher l’aveu. la lutte entre la force de la tentation et la puissance de la volonté. « il peut être malheureux. jamais. suppose la corrélation constante du désir. comme Julie de la Nouvelle Héloïse. comme le suicide . dans le calendrier qu’il connaît par cœur. qu’un grand malheur m’épargne un malheur plus grand ». profondémént préoccupé du curé : « Je vois d’avance ». jamais. et de peur que je ne l’entende. Les déchirements . le nom le plus digne d’Emilie.93 Louvet. Toutefois le rousseauisme de Louvet se module de l’optimisme du républicain. et il choisit Julie. comme celle de Julie. par le choix du pseudonyme de la jeune fille. se félicite de cette issue qui la met définitivement à l’abri de la faute : « un jour de plus. de peur de m’affliger sans doute. écrit-elle. Le curé cherche. L’adhésion à cette vertu suppose le refus des solutions lâches. Lui-même s’en aperçoit. qu’il juge plus en rapport avec sa condition. dés l’entrée d’Emilie au presbytère. prêt à convoquer non le pays des chimères. devenus trop vifs. parfois injustement classé parmi les « Rousseau du ruisseau ». Sévin appelle la séparation au secours de sa vertu chancelante : « que le grand déchirement se fasse. mais le soumet corollairement à l’éventualité constante de la faute. lui dit-il. et peut-être je perds tout le fruit de ma pénible résistance ». Au moment de quitter la vie. toutefois. le plus doux. La note finale de l’auteur laisse présager une suite heureuse. il me quitte. La vertu du curé Sévin. dans sa lettre posthume. l’unique rachat possible. Le curé Sévin met toute sa force vertueuse à respecter un état qu’il n’a pas choisi . nous convie ici à du sousRousseau. gémir ce fatal « on devrait marier les prêtres » ». que le bon curé patiente jusqu’au 10 août 1793. Les défaillances devant se compenser dans le dépassement des écarts. assez charmante pour ressembler beaucoup à sa Juliette. qui vient mettre un terme aux tourments de Julie. pour laisser libre cours à l’expression de son désir. Il serait faux. Sévin. mais la révolution en cours. Emilie ne s’y trompe pas. grâce à cette femme. à l’air rêveur. se transforme en folie chez le curé. il se lève brusquement. Emilie pressent ces moments de crise. Le libre arbitre dont il dispose donne le véritable prix à sa vertu. le plus beau de tous. ainsi que Julie avec Saint-Preux. pour cette issue idyllique qui lui promet Dorothée pour femme. Quand la tension atteint son paroxysme. il ne sera criminel ». remplacé par son diminutif Juliette. L’affiliation est évidente de Rousseau à Louvet : la chute dans la folie vaut mieux que la chute dans l’abîme. sans cesse réitéré. explique-t-elle à sa sœur. il repousse la commode institution des nièces de curé. il s’éloigne d’Emilie. indissociable de l’éventualité de la faute. peut s’enorgueillir d’une volonté qui n’a jamais failli. et qui a pu rendre au bon curé la raison et le bonheur. Ce gémissement. Les hésitations du curé traduisent les intermittences de ses résolutions. Les difficultés sont évidentes à soutenir une pareille morale aussi exigeante. écrit-il. Il faudra cependant.

La vertu tétanise. La détermination vertueuse d’Emilie lui fournit. la texture romanesque croise ainsi la trame de la fiction sentimentale et la chaîne du pamphlet politique. soucieuse de sociabilité. seulement par les accents de sa voix si douce. Elle survit aux attaques de Varmont. La contrainte morale trouve son sens dans l’élan passionnel de l’être vers l’unité. mais d’un effet induit du comportement vertueux. elle tente aussi d’influer sur son existence. « Il ne dépend pas des hommes de rendre misérable celui qui sait vouloir être heureux ». source du vrai bonheur. à la noyade . Elle sait aussi. La réussite d’Emilie. dont la patience semble sans borne. L’engagement politique de Louvet l’incite à moduler cette conception. et les libertins qui les y poussent. comme elle est forte de sa faiblesse ». se satisfaire des accommodements sordides avec la morale et ses exigences. Mais à terme. l’énergie libertine cède devant la constance inébranlable de la vertu. en fait. ou à toutes les menaces. cette vertu demeure cependant individuelle et vaine. dont il combattrait mieux la colère que la tranquille confiance. au terme d’une situation proprement intenable. Le frère d’Eléonore représente le type bien connu du libertin. Exemple : « Je le sens à cette fierté noble qui accompagne la force dont on a besoin pour supporter courageusement le malheur ». c’est cette détermination au bonheur qui se transforme en énergie vertueuse chez Emilie et Bovile. qui conduit Murville au constat de son impuissance face à Emilie. s’anéantit dans la mort ou dans la folie. Emilie utilise d’ailleurs fréquemment le terme de force pour désigner le courage de la vertu. et la permanence d’un choix parfois douloureux. elle convainc Sévin de l’accueillir avant de s’éloigner de lui pour l’épargner. et à doter Emilie et Bovile d’une énergie vertueuse. et le fait hésiter entre la dérision et la peur. La logique narrative mise en place par Louvet distribue admirablement les rôles entre les sensibles. de transformer sa vie en destin. Emilie ne se dit-elle pas capable de tout souffrir. inscrite dans la conciliation entre sensibilité et énergie. La vertu d’Emilie dans ces épreuves questionne en permanence les formes de son oppression . L’énergie mobilisée par la tension de l’âme. que de hardies résolutions son timide regard fait évanouir. Murville regarde Emilie en enchanteresse dont la vertu le fait trembler : « Que d’ardentes passions sont calmées. qui agit sur lui d’une manière inexplicable. reflète des mutations idéologiques importantes. touché par la force de la conscience morale. son arme la plus redoutable pour réduire les pulsions libertines de Murville. qui cesse de voir dans la sensibilité l’apanage des tempéraments faibles : sentir n’est plus seulement souffrir. dissimuler et mentir. elle désarme par sa candeur la férocité de Lafleur . Apparemment faible. Emilie n’est pas uniquement vouée à la désolation et à la résignation. les ardeurs des libertins les moins endurcis. toujours agitée mais toujours constante. la conscience vertueuse jouit en fait d’une force redoutable. La première énergie de la vertu réside dans la force d’inertie qu’elle est capable d’opposer à toutes les tentations. La faillite aristocratique se double d’une avancée des valeurs bourgeoises. qui pourrait être dite passive au sens où elle ne résulte pas d’une volonté délibérée. L’assurance de la vertu constitue une première énergie. si besoin est. excepté la honte du vice ? L’élimination de Varmont et la conversion de Murville attestent de la force conjointe de la sensibilité et de la vertu. feindre et cacher pour ménager Eléonore et conserver Dolerval. sans qu’elle le sache.94 tourmentés de l’âme vertueuse ne sauraient. . vertueux destinés au malheur. la constance de la volonté. écrit Rousseau dans la Deuxième promenade. en effet. Pour terrible qu’elle soit dans ses exigences.

en adressant vos plaintes à Mme d’Etioles. dont elle ne peut que vanter tous les procédés ». En ces temps d’abolition des avantages. dans le livre 2 : « Le brave commandant de la Palas a soutenu pendant trois heures le combat le plus inégal. c’est exposer une femme au milieu d’un bois ». le courage change tout naturellement de classe. chasse gardée de la noblesse. Bovile espère certes jouir de la satisfaction du devoir rempli. vous rendaient si précieuse. C’est la protection de M. et une vertu farouche qui regrette les ravissements d’une union imposée par les circonstances. et possèdent. retenu sur son bord par le serment qui oblige tout capitaine à ne quitter son vaisseau que le dernier. voit dans le divorce l’unique loi garantissant la prompte régénération des mœurs. On en voit l’exemple dans le courage manifesté par Bovile au moment de la bataille. je le cite : « d’un trésor précieux dont il commençait à sentir le prix. Ce qui fait dire à Murville que « mettre un roturier dans notre marine royale. Le sentiment du devoir n’apparaît chez Bovile qu’après les considérations sur le bonheur possible à attendre de cette union. oublier votre Eléonore au point de l’obliger à lire tout ce que vous lui avez écrit ? Qu’elle est heureuse dans la nuit du tombeau. au profit d’une bourgeoisie qui reconnaît l’exaltation de ses vertus. par l’intermédiaire de Bovile. Il pleure la perte. se heurte au complot d’une aristocratie militaire qui défend jalousement ses privilèges de castes. il n’est question d’un mariage blanc. Comment le sublime du sacrifice vertueux pourrait-il composer avec une opportunité de plaisir ? une telle corrélation remet en cause le fondement moral du choix de Bovile. la vertu la plus problématique. et le sacrifice n’est peut-être pas si considérable. Mais. à Mme d’Etioles. à l’affût des chances de bonheurs offertes par les bouleversements sociaux. Frémissant de l’indissolubilité vraiment effrayante des liens conjugaux. Au moment où le jour tombait. criblée de coup de canon. L’hymen salutaire se consomme bel et bien. dans leur quête personnelle du bonheur. désertant une noblesse qui ne le sert plus ou mal. d’ailleurs. il peut difficilement se défendre de l’accusation de mener un plaidoyer pro-domo. autrefois méprisées. l’intrépide Bovile a du s’ensevelir avec lui sous les flots ». jamais. quoiqu’il ne le possédât que depuis quelques jours . Mme d’Etioles. et dont les tout-puissants attraits vous ont inspiré tout d’un coup un amour naissant ! ». L’émergence du plaisir entache de suspicion l’action vertueuse de Bovile. que sa franchise n’a pas épargnée. Bovile. proche de . qui a permis à ce dernier de quitter la marine marchande pour la marine de guerre. mais la détermination au bonheur d’Emilie et Bovile témoigne de l’impatience d’une époque et de la foi de Louvet dans les idéaux républicains. Sans remords. dans le livre 1. si bien que le supposé veuf ne peut dissimuler à Eléonore sa douleur d’avoir été ravi à des délices à peine découverts. cette Emilie que ses vertus. à aucun moment. couler bas. lui reproche cette franchise : « deviez-vous. elle se lamente sur la disparition d’un époux. La gratitude et l’attachement filial de Bovile pour son protecteur. de Varmont. de fait. le roturier entré dans la royale grâce à la protection de Varmont. La véritable vertu cède la place à une vertu plus conjecturelle. et promettant à des millions d’individus la fin de leur infortune ou le commencement de leur bonheur. Voilà un vertueux sensible qui s’arrange fort bien d’un mariage contracté en dehors de toute inclination. mais compte aussi sur des jouissances plus concrètes . apparemment inimitables. l’incite à présenter à Emilie sa généreuse demande en mariage. La chaloupe a sauvé quelques matelots. on a vu sa frégate. Bovile retournera. Quant à la prétendue veuve.95 Emilie et Bovile focalisent sur eux tous les préjugés de l’ancien régime. Si Louvet. sensible au mérite de Bovile. à fleur d’eau. Bovile frissonne aussi du plaisir de son geste : « tout me dit que je fais une chose louable ».

Exemple dans le livre 3 : « Un jour. La vertu délaisse alors le domaine de la spéculation pour celui de l’action. de quelques côtés que je tourne mes regards. dans l’imposture de la poursuite d’intérêts particuliers. les vertus si longtemps persécutées et l’innocence si tard reconnue. qu’en dépit de ses déclarations en faveur du divorce. via les méandres évoqués dans un Clarens tourangeau. En effet. Le roman abonde en commentaires sur les persécutions de la fatalité. où la vertu se définira à l’aune des besoins d’une société inventant le bonheur. peut-être. la dévoie de la réflexion éthique au motif esthétique. Dans notre roman. Louvet situe la régénération vertueuse où il lui plaît. en tranchant le nœud gordien des passions stériles. à savoir celui de la vertu persécutée. c’est sur une proposition du député Louvet que les femmes ont été exclues des débats des Jacobins. rendues obsolètes par la configuration des événements politiques et sociaux. le 10 février 1792. de ce motif d’ancien régime en manifeste plus le . L’emploi. La vertu qu’il prête à ses personnages va de la résignation désolée à la farouche énergie. toutefois. permettra à l’homme de réaliser ses espérances. convie le lecteur à y reconnaître l’un des topoi les plus productifs de la littérature contemporaine. Louvet congédie les formes anciennes. ainsi que le rappelle Michel Vovelles. Le roman à thèse n’est pas loin de sombrer. exemple dans le livre 3 : « O ma sœur. que Louvet puise abondamment et sans scrupule dans un inventaire romanesque bien établi . La prophétie de Bovile invite à entrer dans un monde en voie de régénération. et du libre arbitre matrimonial. On peut dire. L’émergence d’une nouvelle conception de la sensibilité. donc. j’en suis sûre. ma sœur. la source même de l’énergie du changement. commentaires sur la vertu persécutée. époque de la coïncidence idéale de la vertu et des aspirations individuelles. commentaires aussi sur le triomphe dont jouissent. Dans les perspectives radieuses annoncées par Bovile. le ciel le créa tout exprès pour épuiser sur moi sa colère et faire le tourment de tous ceux qui me connaîtraient […] Partout où je me suis montrée. par leur conscience morale et leur détermination politique. Partagé entre les exigences impitoyables de la dynamique vertueuse de Rousseau et l’optimisme béat de la réconciliation républicaine de la vertu et du bonheur. pour porter sur les mers leurs chagrins et leur espérances –pour aller. le difficile maintien de la vertu à un niveau moral. entr’aperçus par Bovile. atteste d’une révolution déjà accomplie : Les vertueux ont cessé d’être condamné à la déploration passive pour devenir. Quitter le vieux monde. mais la quête du plaisir et du bonheur en altère le fondement éthique. annoncent le retour de l’âge d’or. et de poursuivre ses plaisirs en toute innocence. s’engager dans la guerre d’indépendance des Etats-Unis-. il ne faudrait pas voir en Louvet un défenseur acharné de la liberté des femmes. La distribution dans la fiction des attributs de la vertu et du vice à deux groupes distincts. son insistance sur la nécessité du divorce le montre. qui projette dans l’espace du futur une vie conforme aux libres aspirations des individus. j’ai porté le désordre. puis justifiée. Donc. patente ailleurs que chez Louvet. au sein même de l’infortune. des malheureux que j’ai fait ». l’innocence calomniée n’en paraîtra que plus intéressante ». Je signale. ou à la mesure des exigences personnelles de Louvet. Les lendemains radieux de la république. quel revers ! maintenant. La réalisation de ce miracle ne dépend que de la constitution d’un état civil laïque. bonheur et vertu s’accorderont aisément. La loi républicaine. doit s’entendre au sens d’une géographie symbolique. en fait. comme le font Bovile et Dolerval. il met en scène une fiction à la charnière de deux idéologies et de deux modes narratifs. je ne vois que des malheureux. au passage.96 l’imposture.

et qui signifie l’humeur belliqueuse de Mme de Merteuil. 4ème partie : paragraphe 34 à 38. . On peut donc s’interroger sur le but véritable de cette lettre. Votre lettre m’a vraiment donné de l’inquiétude. et son éducation d’autodidacte qui la différencie des autres femmes. Je vais reprendre maintenant Les Liaisons Dangereuses pour m’intéresser à la lettre 81. Les formes anciennes de la vertu. . Mme de Merteuil répond à Valmont afin de lui prouver qu’elle est en mesure de triompher de Prévan. Mme de Merteuil relate son enfance. où Mme de Merteuil prétend avoir le dessus. c’est à vous de voir si vous voulez ajouter à sa gloire. Mme de Merteuil y relate sa vie actuelle. son adolescence. datée du 18 septembre. et qui reprend. sa vie conjugale. 1/ 1ère partie : Mme de Merteuil y marque sa distance envers Valmont. Pour la commodité. 1ère partie : paragraphes 1 et 2 : C’est une partie d’introduction qui donne le ton de la lettre. Donc. C’est un retour au présent. cette très longue lettre que Laclos place au centre de son roman. Mme de Merteuil y traite des habituelles relations hommes-femmes. et un niveau un peu plus général. On peut distinguer cinq temps dans cette longue lettre. 3ème partie : paragraphe 13 à 33. cette lettre du 20 septembre est une réponse à la lettre 79 de Valmont. Je cite : « Voilà l’histoire de Prévan . piquée dans son orgueil.Dévoiler les véritables enjeux de la lutte. Il y a deux niveaux dans cette lutte : un niveau personnel. 5ème partie : paragraphe 39 et 40. On peut peut-être en distinguer deux : . et les précautions qu’elle prend pour préserver son libertinage. sur les intentions réelles de Mme de Merteuil. l’introduction de la lettre. C’est une conclusion. Dans le nouvel ordre. la lutte Valmont/Merteuil. et qui est la lettre dite « autobiographique » de Mme de Merteuil. il ne s’agit plus d’une illusoire relation de complicité. mais exclusivement de vertu heureuse.97 déclin que la persistance. de ce fait. c’est-à-dire relater son éducation autodidacte. lettre dans laquelle Valmont met la marquise en garde contre Prévan. Elle écrit : « Non. déclinent et disparaissent. qui est aussi une mise en garde adressée à Valmont. sans faire réellement une explication linéaire parce que la lettre est très longue. j’ai gardé et numéroté les paragraphes. Vexée. et vous atteler à son char de triomphe. et j’attends avec impatience une réponse plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite ». Je vais prendre le texte de façon linéaire. tout l’orgueil de votre sexe ne suffirais pas pour remplir l’intervalle qui nous sépare ». il ne serait plus être question de vertu persécutée. comme les formes anciennes du roman. et mettre Valmont en garde. mais bien d’une rivalité et d’une lutte. Mme de Merteuil envoie cette lettre à Valmont le 20 septembre .exposer quelles sont ses armes. prophétisé par Bovile. 2nde partie : paragraphe 3 à 12. c’est la lutte de Mme de Merteuil contre les hommes.

ces mêmes liens que vous auriez rompus. c’est une femme en moins . Mme de Merteuil insiste sur la différence entre le libertinage masculin et le libertinage féminin. et qu’une femme ne peut quitter un homme si celui-ci menace de révéler leur liaison : « Ce n’est qu’en tremblant qu’elle essaie d’éloigner d’elle l’homme que son cœur repousse avec effort. alors que la défaite d’une femme est très grave. et qui parfois même. c’est l’homme qui séduit et qui abandonne. tout lui a été donné soit par le hasard. S’obstine-t-il à rester. les paragraphes 6 et 7 le reprennent. 2/ 2ème partie : Elle va traiter des relations entre les hommes et les femmes en plusieurs étapes. Sa prudence doit dénouer avec adresse. ce qu’elle expose dans le quatrième paragraphe. provient de ce que les hommes ne courent aucun risque : « combattant sans risque. L’inégalité hommes/femmes. Il est donc. inférieur à Mme de Merteuil mais également inférieur à toutes femmes et même à Mme de Tourvel : « votre présidente vous mène comme un enfant ». ce qu’elle accordait à l’amour. ce n’est pas très grave. elles sont acquises par l’usage et par le jargon qui remplacent l’esprit. parce qu’il lui est inférieur . s’il est sans générosité. Il n’y a donc de la part de Valmont aucun réel mérite à remporter des succès. D’abord. une très grande inégalité dans les relations amoureuses : c’est l’homme qui fixe les règles du jeu amoureux. sur laquelle Mme de Merteuil revient dans le paragraphe 5. et elle va prendre pour exemple Valmont : Valmont a séduit de nombreuses femmes. Dans le troisième paragraphe. La défaite d’un homme. . s’il a des grâces. certes. la première et l’unique fois de tout le roman où Mme de Merteuil va témoigner d’une quelconque sympathie envers Mme de Tourvel. d’ailleurs. C’est un peu ce qui va arriver à Mme de Merteuil à la fin du roman. il a ensuite été bien servi par sa position sociale . Mme de Merteuil réagit en dépréciant Valmont. n’hésite pas à perdre la réputation de son ancienne maîtresse. Donc on a le tableau d’un rituel amoureux. dans lequel la femme est avant tout objet et victime. il a été bien servi par le hasard. elle perd son honneur. c’est ce qu’elle va s’efforcer de démontrer dans la suite de cette lettre. il a une belle figure . et le déshonneur signifie la mort sociale d’une femme. ».98 Blessée dans son orgueil par la lettre que Valmont lui a envoyée. et en lui montrant combien sa victoire sur Mme de Tourvel est une victoire facile : « vous m’étaliez comme un triomphe d’avoir déconcerté un moment cette femme timide et qui vous aime ». Il y a donc. etc…. et c’est contre cet état de fait que Mme de Merteuil se révolte. mais il n’a pas beaucoup de mérite à cela parce qu’il n’a pas eu d’obstacles à franchir. A la merci de son ennemi. C’est bien. soit par sa position sociale. elle est sans ressource. Le paragraphe 8 explique que l’homme maîtrise même la femme par le chantage. Elle expose très clairement dans ce début son refus d’écouter ou de suivre les conseils de Valmont. vous devez agir sans précautions ». il faut le livrer à la crainte : ses bras s’ouvrent encor quand son cœur est fermé.

99 C. Mme de Merteuil. c’est-à-dire qu’elle a choisi et mené le jeu. dans le paragraphe 9. Les trois paragraphes suivants. dans cette partie. 11 et 12. là. 7 et 8 sont consacrés aux autres femmes. Mme de Merteuil. L’autobiographie est indispensable puisque le libertinage de Mme de Merteuil est un libertinage caché. Au milieu. les femmes à sentiment. J’en étais au paragraphe 9 de la deuxième partie de le lettre. marquent un retour aux autres femmes.E. envers Valmont : « Tremblez surtout pour ces femmes actives dans leur oisiveté.L 2001-2002 Cours de LMD 110 . s’il a envie de s’inquiéter. mais si dangereuses à écrire . expose sa singularité. 11 et 12. dont on voit de . et ne craignent pas de confier ces preuves de leur faiblesse à l’objet qui les cause : imprudentes. c’est-à-dire celles qui se livrent en victime aux hommes. que vous nommez sensibles. dans lequel Mme de Merteuil expose sa différence.T. qui sentent le besoin de s’en occuper encore. 10. Aucun autre personnage du roman ne pouvait écrire la biographie de la Marquise. les femmes vulnérables. 3/ 3ème partie : C’est l’autobiographie proprement dite de Mme de Merteuil. si douces. j’avais su me créer des moyens inconnus jusqu’à moi ? ». à la fois son orgueil et son unicité. n’avez-vous pas dû en conclure que. ce qui suppose un savoir-faire redoutable . ce qui souligne donc. de même que les paragraphes 10. Les paragraphes 5. au milieu de ces révolutions fréquentes. et s’abandonnant sans réserve à la fermentation de leurs idées. Mme de Merteuil expose sa singularité. parce que personne ne la connaît réellement. est très ironique. les femmes à sentiments. pas même Valmont.LMD W10 Enregistrement N° 14 Mme Goubier-Robert Je continue et termine sur la lettre 81 des Liaisons Dangereuses de Laclos. Elle est donc en position centrale. Elle n’a pas joué le rôle habituel des femmes. et dont l’amour s’empare si facilement de toute l’existence . ma réputation s’est pourtant conservée pure. ce sont pour elles que Valmont devrait s’inquiéter. Et en fait. qui dans leur amant actuel ne savent pas voir leur ennemi futur ! ». et c’est la première mise en garde qu’elle adresse à Valmont : « si. et le rôle qu’elle a joué est un rôle quasi-masculin. même alors qu’elles n’en jouissent pas . enfantent par elles ces lettres brûlantes. 6. née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre.

mais dont les hommes peuvent se dispenser. Elle va y signaler. Ici. Donc. Le paragraphe 18 donne le premier bilan. Peut-on encore vraiment parler d’hypocrisie dans une société qui impose aux femmes de tout dissimuler. Le libertin. se comporte même de façon grossière : il interrompt les conversations. l’hypocrisie : « Dès ce moment. la démarche est tout à fait similaire à celle de Cécile. c’est ce que l’on pourrait appeler l’étape de l’initiation. condition de passivité : se taire et attendre. dans tout roman libertin. ne rien laisser paraître de ce que l’on ressent : « C’est ainsi que j’ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné ». soit sous forme de mémoire. Son éducation. Donc. mais à Mme de Merteuil. Mme de Merteuil expose la condition d’une femme débutante. qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes ? ». semblable à tous les traités libertins des romans du style . Crébillon explique que le libertin se fait remarquer. Alors que Mme de Merteuil explique que le comportement des femmes est très différent. des usages. a consisté pour Merteuil essentiellement à développer les outils de la . soit sous forme de traité. en ne respectant pas les règles de ce que l’on nomme alors la science du monde. d’une jeune fille qui entre dans le monde. les principes que va exposer Mme de Merteuil sont très proches de ceux qu’expose Versac chez Crébillon : il faut savoir d’abord. donc de se conformer à ce que l’on attend d’elle. son opposition par rapport aux autres femmes : « Mais moi. ce que fait Laclos. c’est-à-dire les règles de la bonne conduite en société. donner en société les discours attendus. paragraphe 15. C’est un comportement indispensable pour les femmes. elle déchiffre. à l’homme. il ramène toute l’attention sur lui. mais il y a de notables différences. il y a toujours un moment où le libertin prend la parole et expose ses principes. c’est-à-dire que les femmes sont obligées de suivre cette science du monde. Il faut ensuite. et je ne montrais plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir ». ma façon de penser fut pour moi seule. se conformer aux usages. On peut distinguer plusieurs étapes. bien sûr. lorsqu’il arrive dans une assemblée. paragraphe 16. encore et toujours. Paragraphe 17 : l’étude de soi ouvre sur l’étude des autres . Mais l’intelligence de Merteuil transforme cette position de passivité en position active : elle écoute. Dans le discours de Versac. qui va ouvrir sur une connaissance des autres. y compris leur intelligence ? On va ensuite avoir un traité libertin. C’est donc une connaissance en deux étapes : connaissance de soi.100 plus en plus en avançant dans le roman qu’il n’en a qu’une connaissance très imparfaite. la dissimulation. sa singularité. Le portrait de Mme de Merteuil ne pouvait être qu’autobiographique. elle masque son intelligence. ce n’est pas Mme de Merteuil qui aurait pris le cordonnier pour son futur époux. lorsqu’il expose les théories de Versac dans Les égarements du cœur et de l’esprit. introspection. c’est-à-dire que. c’est que le véritable exposé libertin n’est pas dévolu à Valmont. il ne parle que de lui. Mme de Merteuil va exposer ses principes et le résultat de sa démarche autodidacte : « je puis dire que je suis mon ouvrage ». lorsqu’elle a quinze ans. La première étape. c’est un peu le modèle de ce que fait Crébillon. dissimuler ses émotions. du paragraphe 14 à 18. elle réfléchit. Ce qui est remarquable ici. la perspicacité sur soi-même développe la faculté d’appréhender autrui. avec ce que l’on pourrait appeler des raisonnements par analogie. C’est une entrée dans le monde. ce qui renforce. justement.

tout à fait le contraire de Cécile : Cécile est une jeune fille menée par ses sens. Mme de Merteuil travaille en fait à éradiquer sa sensibilité. il s’adresse avant tout à l’intellect au détriment de l’affect : « Ma tête seule fermentait . qui était celui de la connaissance. Merteuil réaffirme sa singularité. et souvent des idées fausses. est dévoilé dans le paragraphe 19 . M. l’étude. Laclos critique les éducations de couvent : « n’ayant jamais été au couvent. etc… ». Or. Le paragraphe 22. finalement. On va donc en venir à la deuxième étape. de la science. eu qu’un seul désir. qui va être la première véritable expérience de Mme de Merteuil. C’est-à-dire quelque chose qu’elle vit sans passion ni dégoût. L’amour n’est pas pour elle un sentiment. expose son grand principe qui est celui de la maîtrise des sentiments. je n’avais pas l’idée de jouir. n’ayant point de bonne amie […]. Innocemment. l’amour. il est une intrigue intellectuelle. comment connaître un objet. j’observai tout exactement. seule son intelligence est en éveil dans son désir de s’instruire : « Cette première nuit. que des faits à recueillir et à méditer ». qu’elle évoque dans le paragraphe 21. quels que soient les sentiments ressentis. qu’on nous vante comme la cause de nos plaisirs.101 connaissance. Ce rôle trouble du confesseur est assez fréquent également dans les romans. Troisième moyen de s’instruire. je voulais savoir . en fait. . qui va en fait servir d’entremetteur entre Mme de Tourvel et Valmont. L’insensibilité qu’elle manifeste envers son mari et envers les autres. leur permettent de développer des idées sur l’amour. qu’elle vit comme une expérience. Mme de Merteuil retirée à la campagne développe ses expériences. le confesseur va révéler à Mme de Merteuil ce qu’elle ignore. le désir de m’instruire m’en suggéra les moyens ». paragraphe 23. une sensation. ne me présentait qu’une occasion d’expérience : douleur et plaisir. finalement. Paragraphe 24. paragraphe 18 à 24. Il faut éradiquer la sensibilité : « Cette froideur apparente fut par la suite le fondement inébranlable de son aveugle confiance ». Critique des éducations de couvent qui. Elle a développé ses sens. de protéger les jeunes filles. On a. par définition interdit aux jeunes filles ? Premier moyen : le confesseur. un jeu cérébral . qui est l’objet de la connaissance. que comme toutes les jeunes filles. et n’a. de Merteuil a tout à fait confiance en sa femme parce qu’il la croit insensible. Elle dit que le mariage. ». et elle a développé les conditions d’utilisation de ses capacités sensorielles. c’est celui de Mme de Tourvel. L’objet de la connaissance. dont on se fait pour l’ordinaire une idée si cruelle ou si douce. Deuxième moyen. et confirme ses principes sur l’amour : « je m’assurai que l’amour. paragraphe 20. de l’amour physique. étend le champ de la connaissance. pas par son intellect. et ne voyais dans ces diverses sensations. je n’avais que des idées vagues et que je ne pouvais fixer. alors que Mme de Merteuil a toujours refusé de se laisser mener par ses sens. c’est pour elle. c’est une entreprise qui sera menée plus tard systématiquement par les personnages de Sade. c’est bien sûr l’amour et ses plaisirs : « Vous jugez bien. Au passage. et on va retrouver un autre confesseur au rôle assez trouble dans Les Liaisons Dangereuses. n’en est au plus que le prétexte ». la certitude du savoir. c’est la découverte. donc. je cherchais à deviner l’amour et ses plaisirs. au lieu. le mariage. ici.

elle mène le jeu. La place du roman est intéressante. paragraphe 30. Mme de Merteuil manifeste là son habileté à manipuler la société. de Merteuil. allant jusqu’à s’autoriser des écarts de conduite afin qu’on la laisse tranquille. paragraphe 33 à 38. Mme de Merteuil expose son souci de conserver sa liberté. c’est le moment où Mme de Merteuil va exercer ses armes. L’étude de romans. Mme de Merteuil réussit ainsi l’exploit d’être estimée des prudes et des coquettes. paragraphes 25 à 29. c’est donc l’étape du retour à Paris. Elle profite de son veuvage pour se retirer à la campagne. Le « alors » marque une rupture. paragraphe 31. cette fois-ci par l’étude. Avant tout. qu’elle va donc exposer à partir de ce paragraphe 33 : « Alors je commençai à déployer sur le grand théâtre les talents que je m’étais donnés ». mais Laclos la réactualise. la mort de M. Tout est donc prêt pour la cinquième étape. et elle permet de rendre compte du jeu dissimulé. et perfectionner sa connaissance. La quatrième étape. Mme de Merteuil peut quitter sa retraite. et elle sait admirablement bien jouer le double . à manipuler les apparences. en refusant. Dans une société d’apparence. véritablement. à jouer de l’hypocrisie de la société. paragraphe 30 à 32. paragraphe 29. en tous cas. puisqu’il permet d’étudier les mœurs . parler d’hypocrisie ? En tous cas. et on voit que c’est. de philosophes. peu de temps après . ce qui est tout à fait caractéristique de la conduite libertine. Mme de Merteuil est parvenue à créer son personnage : femme sensible mais effarouchée par l’amour. elle n’hésite pas à se donner mauvaise réputation. qui signifie avant tout la liberté pour sa femme : « Il mourut. sous le masque qu’elle s’est créé. l’usage qu’en fait Mme de Merteuil. Enfin. de se conformer à ce que l’on attend d’elle : « Ma mère comptait que j’entrerais au couvent. Mme de Merteuil ne fait que s’adapter . Après la théorie. en quelque sorte. paragraphe 26. paragraphe 27. le projet de Laclos : instruire sur les mœurs. avoir bien affûté ses armes. je n’eusse pas à me plaindre de lui.102 Vient ensuite la troisième étape de la vie de Mme de Merteuil. de moralistes. dans le paragraphe 32. paragraphe 28. et il occupe dans l’éducation de la marquise une place déterminante. mais aussi ritualisé de la bonne société. de son éducation. Dans ce but. En manoeuvrant très habilement pour réparer cette mauvaise réputation. finalement. et les coquettes ne la craignent pas car elles ne voient pas en elle une rivale. elle affiche donc une pruderie feinte qui lui permet. et rentrer à Paris après. La métaphore du « grand théâtre du monde » n’est pas très originale. Je rappelle que le veuvage est la seule position de liberté pour une femme au XVIII° siècle. On s’exerce dans l’art de feindre l’amour. Les prudes la jugent tout à fait morale. c’était son projet donné dans l’avant-propos des Liaisons Dangereuses. Le paragraphe 25 évoque la maladie. Il justifie. et quoique à tout prendre. Elle met donc tout en œuvre pour décourager d’éventuels prétendants. je n’en sentis pas moins vivement le prix de la liberté qu’allait me donner mon veuvage. c’est le veuvage. c’est la fin du deuil. grâce aux bons soins qu’elle accorde aux prudes et aux vieilles femmes. la pratique. Mme de Merteuil affirme de nouveau sa singularité. Mme de Merteuil dévoile son habileté. un retour dans le monde. et on revient toujours à la question initiale : peut-on encore. et je me promis bien d’en profiter ». c’est-à-dire l’activité libertine. comme vous savez. Je refusai l’un et l’autre parti ». ou reviendrais vivre avec elle.

et elle sait se faire reconnaître des libertins. elle va nous le livrer dans le paragraphe 34 : abréger les préliminaires. non pas une faiblesse sentimentale. Elle invite. plus exactement. et sa réputation est demeurée parfaitement intacte. Le paragraphe 37 est une réponse à une objection précédente : la présence de la femme de chambre. Il s’agit pourtant bien d’un combat pour déterminer la supériorité de l’une sur l’autre. n’est pas sans force pour les gens de cet état ». Cela ne signifie pas forcément qu’elle aime Valmont. elle va continuer à dévoiler ses secrets. Valmont à reconnaître qu’elle a été la plus forte. Ce . Mme de Merteuil a besoin. parce que ce sont les préliminaires qui trahissent les femmes. Cette suprématie qu’elle affiche. ne tiens-je pas la chevelure sous le ciseau ! » Autrement dit. elle les flatte. C’est sa sœur de lait. c’est-àdire qu’elles ont eu la même nourrice . cette fille est ma sœur de lait. aucune preuve de leur liaison n’a jamais été fournie. et cette confusion peut abuser Valmont. c’est parce qu’elle a la faiblesse d’écrire à Valmont qu’elle va se perdre. les moyens. Les métaphores sont communes entre la guerre et l’amour. C’est un double chantage . devrait faire réfléchir ce dernier. en se compromettant beaucoup. Mme de Merteuil exerce le chantage qui lui permet de conserver son impunité. Séduite par votre réputation. elle expose dans le chapitre 38. En tous cas ne jamais écrire. Mme de Merteuil veut un adversaire à sa taille. en tous cas. aucun soupçon. Mme de Merteuil invite Valmont à reconnaître qu’elle n’a jamais dérogé à ses principes. Dans le paragraphe 36. et elle veut un homme dont la défaite assure sa suprématie incontestable : « je vous désirais avant de vous avoir vu. une passion qui lui fait un peu perdre l’empire qu’elle a sur elle. qui pourrait la dénoncer. même. et qu’elle prouve à Valmont par leur propre histoire. l’amant choisi n’est jamais celui avec qui elle se montre. et ce lien qui ne nous en paraît pas un. Il est étonnant. de complice . et elle rompt quand elle sent que la situation peut devenir dangereuse. que Mme de Merteuil a été nourrie par la mère de sa femme de chambre. ce n’est pas ça . elle ne maîtrise plus réellement le projet qu’elle s’est fixé : « C’est le seul de mes goûts qui ait jamais pris un moment d’empire sur moi ». D’où l’utilisation de la métaphore biblique de Samson et Dalila : « De combien de nos Samsons modernes. avec tout le mépris pour ces gens du peuple qui sont sensibles à ce type de lien. le chantage qu’elle exerce sur sa femme de chambre. Premier moyen : ne jamais écrire. ou. je brûlais de vous combattre corps à corps ». Mme de Merteuil avoue même une faiblesse passagère. qui affirme que Valmont est un ennemi potentiel. va écrire. affectif. C’est peut être l’aspect peu vraisemblable de cette lettre. ne jamais révéler les siens. Pour ceux qui sont inattaquables par le chantage. tout de même. ici. Dans le paragraphe 35. n’est jamais apparu. finalement. il me semblait que vous manquiez à ma gloire . c’est-à-dire ne jamais manifester un intérêt qui pourrait être décelé . de voir qu’une femme qui affirme ne jamais déroger à ses principes. elle a auprès d’elle une femme de chambre. qui peut perdre Mme de Merteuil. Mais. et elle renouvelle sa déclaration de guerre. c’est plutôt que le désir qu’elle a de combattre Valmont devient pour elle une véritable passion . Paradoxalement. Il faut donc être rapide dans la décision : « Vous savez combien je me décide vite : c’est pour avoir observé que ce sont presque toujours les soins antérieurs qui livrent le secret des femmes ». premier chantage. ne jamais donner de signes à l’amant. Donc. en fait. en tous cas. une faiblesse intellectuelle . et surtout surprendre les secrets des autres. C’est d’abord un chantage affectif : « Premièrement. qu’elle met en œuvre pour rester inattaquable.103 jeu de la libertine : elle cache la réalité. Le secret de la réussite amoureuse.

il y a une absence de solidarité qui exclut l’idée de féminisme. que Valmont devrait bien s’inquiéter. qu’après m’être autant élevée au-dessus des autres femmes par mes travaux pénibles. assez forte pour vaincre Prévan. devrait trouver lui-même : « A ces précautions que j’appelle fondamentales. Vicomte. elle n’hésite pas à provoquer la mise à mort de Mme de Tourvel . mais pour Mme de Merteuil. il y a bien une lutte entre les hommes et les femmes. et je l’aurai . tout de même. La lutte de Mme de Merteuil est une lutte singulière. victime d’une folie de l’amour. radicalement. au cours du roman.] Elle sait donc que j’ai son sort entre les mains . définitivement des autres femmes. Donc. On la devine. les femmes qui rampent : « Mais de prétendre que je me donne tant de soins pour n’en pas retirer de fruits . dans ce qu’il a de plus dangereux pour les femmes. Ils s’adressèrent à moi […. et mieux encore . sans doute beaucoup plus efficace. Donc. ces moyens puissants ne l’arrêteraient point. Ce n’est pas du féminisme . Adieu ». non plus. Mme de Merteuil avoue qu’il y a encore beaucoup d’autres précautions. Valmont représentant « les hommes ». je consente à ramper comme elles dans ma marche. sa singularité et son mépris pour les autres femmes. si vous voulez parvenir à les connaître ». Deuxième chantage. pour lesquelles elles ne donne pas de précisions. elle est la femme debout. c’est avant tout une lutte entre elle et Valmont. Valmont. Quant à Prévan. au sens où c’est une lutte personnelle. c’est évident . et qu’il faut vous donner la peine de recueillir dans l’ensemble de ma conduite. Donc. dont le détail serait minutieux. si Victoire ne veut pas se retrouver en prison. on ne peut pas parler du féminisme de Mme de Merteuil comme certains critiques ont pu le faire. le 40. tout hérissés d’honneur. ne voulaient pas moins que la faire enfermer. ou une lutte entre elle et les hommes. que surtout je puisse redouter un homme au point de ne plus voir mon salut que dans la fuite ? Non. et Valmont devrait bien s’inquiéter de cet étalage de supériorité. qu’elle n’hésite pas à les utiliser. n’a rien de commun avec l’attitude de Mme de Merteuil. elle était perdue si je ne l’eusse sauvée. c’est le chantage judiciaire : « j’ai son secret. mais qu’elle ne détaille pas. Donc. Viennent ensuite les deux paragraphes de conclusion. ou l’ « homme ». s’il est un peu sagace. . l’activité libertine de Mme de Merteuil est garantie par toute une série de dispositions. une détermination résolue. voilà notre roman. nous.104 lien est un lien affectif pour la femme de chambre. jamais ». je veux l’avoir. ou locales. et la brièveté très sèche de la fin de la lettre : « Il faut vaincre ou périr. à utiliser Cécile comme instrument de sa vengeance. Paragraphe 39. alors qu’il n’est pour Mme de Merteuil qu’un lien de type financier. Ensuite. Ses parents. par féminisme. ici. ou d’occasion. Elle n’hésite pas à duper Mme de Volanges. et quand bien même elle la trahirait. elle a tout intérêt à ne pas trahir Mme de Merteuil . la femme combattante qui ne cède jamais. le 39 et le 40. C’est donc toute une série de dispositions. n’est-il pas évident que sa conduite dévoilée et sa punition authentique ôteraient bientôt toute créance à ses discours ?». ici. D’abord. et il ne le dira pas : en deux mots. mais dont la pratique est importante. s’en joignent mille autres. au milieu de ces femmes qui rampent. elle n’hésite pas. il veut le dire. que la réflexion et l’habitude font trouver au besoin . parce que Mme de Merteuil se désolidarise totalement. et quand. qui a mis en elle toute sa confiance . parce que le terme féminisme est un peu anachronique. qui lui garantissent l’impunité. Dernier paragraphe. Elle affiche. On voit bien. sa conduite passée rendrait absolument caduques toutes ses déclarations. et que. des « rampantes ». Mme de Merteuil y réaffirme une fois encore. entre l’imprudence et la timidité . mais dont on devine. ce que nous entendons. Donc. dont la violence apparaît dans la métaphore guerrière. par impossible.

donc. S’il n’y a pas de solidarité ou de complicité entre les femmes. soit cinq jours après cette fameuse lettre. vous allez juger qui de lui ou de moi pourra se vanter ». est ici. qui vient à l’esprit. il n’y en a pas non plus dans le monde libertin. J’ai mis à fin mon aventure avec Prévan . et cette prise de parole montre la supériorité évidente de Mme de Merteuil sur Valmont. faut-il croire absolument à ce discours ? Le texte étant sui-référentiel. . aucun élément extérieur ne peut venir infirmer ou confirmer les propos de Mme de Merteuil. pour plusieurs raisons. c’est un jeu de société. est ici tenu par une femme. Ecoutez. transformé . Deuxième question que pose cette lettre. mais c’est un jeu de solitaire . c’est bien sûr celle de l’authenticité. et surtout vous me rendrez justice. Mme de Merteuil y affirme à nouveau sa singularité. cette lettre manifeste une volonté de puissance qui sera démontrée par l’expérience dans la lettre 85 qui date du 25 septembre. parce que le discours de la pratique libertine. Enfin. Elle est celle qui détient le savoir et la parole libertine. Cette lettre est également une mise en garde explicite adressée à Valmont.105 En conclusion. et Valmont devrait bien y lire le signe de sa future perte. habituellement tenu par les hommes. et ne me confondez plus avec les autres femmes. Je cite : « Enfin vous serez tranquille. il n’y a ni solidarité. On voit bien que le libertinage. ni complicité réelle. c’est une lettre très intéressante. Le modèle de Versac. à fin ! entendez-vous bien ce que cela veut dire ? A présent. sa victoire – l’affaire Prévan -. D’abord.