You are on page 1of 14

Madras, 9janvier 1966

Notre vie telle quelle est, notre vie de tous les jours, est faite de relations. La vie est relation. Être relié suppose un contact, non seulement physique, mais psychologique, affectif, intellectuel. Il ne peut y avoir de relation sans grande affection. Il n’existe aucun lien entre vous et moi si ce qui existe entre nous est purement intellectuel, verbal ; cela, ce n’est pas une relation. Il n’y a relation que s’il y a sens du contact, de la communication, de la communion, ce qui suppose une affection immense. Telle quelle est en réalité, notre relation est pleine de confusion, de tristesse, de contradiction et d’isolement, chacun de nous s’efforçant d’établir pour soi, autour de soi, en soi, une enceinte inabordable. Regardez-vous, non tel que vous devriez être, mais tel que vous êtes. Vous êtes tellement inabordable, chacun à votre façon, car vous avez tant d’obstacles, d’idées, de tempéraments, d’expériences, de malheurs, de soucis, de préoccupations. Votre activité quotidienne vous isole constamment. Même si vous êtes marié, si vous avez des enfants, vous continuez de fonc­ tionner, d’agir dans un mouvement qui reste centré sur vous-même. Il n’y a donc guère de rapports entre un père

88

et une mère, une fille et son mari, et ainsi de suite, dans la collectivité. Faute d’établir des relations justes, toutes nos vies ne seront qu’une lutte constante, tant individuelle que col­ lective. Vous pouvez dire qu’en votre qualité de travailleur social ou de socialiste, vous travaillez pour la collectivité en vous oubliant vous-même, mais il n’en est rien. Vous ne pouvez vous oublier en vous identifiant à l’entourage plus vaste, c’est-à-dire la collectivité. Cette action n’est pas une dispersion du « moi », une dissolution de l’ego. Au contraire, c’est une identification du « moi » à des réalités plus vastes, ce qui fait que la lutte continue, comme c’est si manifestement le cas dans les pays où l’on parle beau­ coup de la collectivité. Le communiste parle sans cesse de la collectivité mais il s’y est identifié. La collectivité devient alors le « moi » pour lequel il est prêt à se battre et à subir une discipline et des tortures de toutes sortes, car il s’est identifié à la collectivité, tout comme l’homme pieux s’identifie à une idée qu’il nomme Dieu. Et cette identifi­ cation est encore le « moi ». On peut donc constater que la vie est relation et repose sur la façon dont se passe cette relation. Je suis en relation avec vous, comme mari, comme femme, en tant que par­ tie intégrante de la société. La relation que j’ai avec vous ou avec mon patron suscite une action qui n’est pas seulement et avant tout à mon avantage, mais à celui de la collectivité, et le mobile de mon identification à la collectivité me sera aussi profitable. Je vous prie de suivre attentivement car il faut comprendre les mobiles de nos actes. La vie telle qu’elle est chaque jour est une lutte perpé­ tuelle. Elle est faite de détresse, de confusion constantes,

89

avec quelques rares éclairs de joie, quelques manifestations de plaisir profond. S’il ne se produit pas une révolution fondamentale dans nos rapports, la lutte se poursuivra, et dans ce cas, il n y a pas de solution en vue. Il faut que vous vous en rendiez compte. Il n’y a aucun moyen de se sortir de cette guerre des relations, et cependant c’est ce que nous tentons de faire. Nous ne disons pas « La relation doit changer, la base de nos relations doit se transformer ». Mais comme nous sommes en conflit, nous essayons d’y échap­ per en ayant recours à divers systèmes philosophiques, à l’alcool, au sexe, à toutes sortes de divertissements d’ordre intellectuel et émotionnel. Faute d’une révolution inté­ rieure radicale qui touche nos relations— ces relations qui sont notre vie, les relations telles qu’elles sont actuelle­ ment : « ma femme », « ma communauté », « mon patron », « ma relation » — faute donc d’une mutation radicale de la relation, faites ce que bon vous semble, ayez les idées les plus nobles, parlez, discutez sans fin de Dieu et de tout le reste, tout cela n’aura aucun sens car tout cela n’est qu’une échappatoire. C’est alors que se pose le problème : comment puis-je, alors que je vis en relation, transformer radicalement cette relation ? Je ne peux pas échapper à la relation. Je peux m’hypnotiser, je peux me retirer dans un monastère et me faire moine ou que sais-je encore, mais je continue d’exis­ ter en tant qu’être humain lié par des relations. Vivre c’est être relié. Il faut donc que je comprenne cet état de choses et que je le modifie. Je dois trouver le moyen de faire adve­ nir un changement radical de ma relation car, après tout, c’est d’elle que viennent les guerres. C’est ce qui se produit dans ce pays entre Pakistanais et Indiens, entre musul­

90

mans et hindous, entre Arabes et Juifs. La solution ne passe ni par le temple, ni par la mosquée, ni par les Églises chré­ tiennes, ni par les arguties sur le Vedanta, sur ceci ou sur cela, ou par tous les autres systèmes. Il n’y a pas de solution si vous, en votre qualité d’être humain, ne changez pas radicalement vos relations. Le problème est alors de savoir comment je peux changer, sans rester dans l’abstraction, la relation qui repose actuellement sur des préoccupations et des plai­ sirs égoïstes ? C’est là la vraie question, n est-ce pas ? Cela suppose que l’on comprenne réellement ce que sont le désir et le plaisir. Les comprendre et non pas dire «Je dois réprimer le désir, je dois me débarrasser du plaisir », ce que vous faites depuis des siècles— «Vous devez travailler sans désir »— Je ne sais pas ce que cela veut dire — «Vous devez être sans désir aucun » — cela n’a pas de sens, car nous sommes pleins de désir, nous brûlons de désir. Cela ne sert à rien de réprimer le désir ; il est toujours là, refoulé, et vous l’étouifez, vous vous contraignez à repousser le désir. Que se passe-t-il ? Vous devenez dur, impitoyable ! Il faut donc comprendre le désir et le plaisir, car nos valeurs et nos jugements reposent sur le plaisir, non pas sur de grands et nobles principes, mais tout simplement sur le plaisir. Vous désirez Dieu, parce que vous éprouvez du plaisir à vous échapper de cette vie monotone, sinistre, stu­ pide, qui n’a guère de sens. De sorte que le principe actif de notre vie est le plaisir. Vous ne pouvez renoncer au plai­ sir. Voir ce coucher de soleil, voir les feuilles dans cette lumière, en voir la beauté, la délicatesse vous remplit d’un immense plaisir. C’est un spectacle plein de beauté. Parce que nous avons nié et réprimé le plaisir, nous ne savons

91

plus reconnaître la beauté. Dans notre vie, il n’y a pas de beauté. En fr't, il n’y a pas de beauté, même pas de bon goût. On peut apprendre le bon goût mais on ne peut apprendre la beauté. Pour comprendre la beauté, il faut comprendre le plaisir. Nous devons donc comprendre le plaisir, ce qu’il signi­ fie, comment il se produit, sa nature, sa structure, au lieu de le nier. Ne nous racontons pas d’histoires en disant « Mes valeurs sont saintes, j’ai un noble idéal ». Lorsque vous examinez ce qui se passe au plus profond de vous, vous verrez que vos valeurs, vos idées, votre point de vue, votre façon d’agir reposent tous sur le plaisir. Nous allons donc l’examiner, et pas seulement de façon verbale et intel­ lectuelle ; nous allons réellement chercher à savoir com­ ment il faut traiter le plaisir, quelle est sa juste place, quelle place il faut lui refuser, s’il vaut la peine d’être vécu. Voilà qui appelle un examen attentif. Pour comprendre le plaisir, nous devons étudier le désir. Nous devons découvrir ce qu’est le désir, comment il sur­ vient, ce qui lui confère une durée, et s’il peut finir un jour. Nous devons comprendre comment il se produit, comment il se poursuit, et s’il peut — comme il le doit — prendre fin. Faute de le comprendre réellement, faire sem­ blant de n’éprouver aucun désir, lutter pour être sans désir n’a aucun sens et ne fait que détruire votre esprit, le déna­ turer, pervertir votre être. Pour comprendre ce qu’il y a à comprendre, vous avez donc besoin d’un esprit très sain, sensé, clair, et non d’un esprit tordu, dénaturé, contrôlé, malmené au point d’avoir perdu toute clarté. Nous allons donc découvrir comment naît le désir. Je vous prie, suivez tout cela car nous allons aborder autre

92

chose. Vous devez commencer au commencement pour comprendre où nous mène cet examen. Si vous n’êtes pas capable d’examiner ce point, vous ne serez pas capable de comprendre ou d’examiner le suivant. Alors, ne dites pas « Je vais faire l’impasse sur ce point ». Vous savez, c’est vraiment très simple de comprendre comment naît le désir. Je vois ce merveilleux coucher de soleil. Il y a cette vision et, au spectacle de sa beauté, de sa couleur, du feuillage délicat qui se découpe sur le ciel et de ses noires ramures, s’éveille en moi le désir de continuer à regarder. Il y a donc perception, sensation, contact et désir. C’est bien cela ? Il n y a là rien de très compliqué. Je vois une belle voiture aux lignes pures, impeccablement lustrée — perception. Je la touche — sensation. Puis vient le désir. Je vois un beau visage et tout le mécanisme du désir, de la concupiscence, de la passion, se met en marche. C’est simple. Vient alors la question suivante, un peu plus compli­ quée : qu’est-ce qui ; onne au désirune durée et une conti­ nuité ? Si je peux le comprendre, je saurai comment abor­ der le désir. Vous me suivez ? La difficulté commence quand il existe une continuité du désir. Alors je me bats pour le satisfaire, alors j’en veux toujours plus. Si je peux savoir quel est l’élément temporel du désir, je saurai comment y faire face. Nous allons essayer de le com­ prendre, je vais vous l’expliquer. Nous voyons comment apparaît le désir : en voyant la voiture, le coucher de soleil, un beau visage, un merveil­ leux idéal, l’homme parfait (expression qui en elle-même nie déjà l’homme). Nous voyons comment advient le désir. Nous allons examiner ce qui donne au désir le pou­

93

voir, la force de durer. Qu est-ce qui le fait durer ? C’est manifestement la pensée. Je vois la voiture ; j’éprouve un vif désir et je dis : « il me la faut ». En y pensant, je lui confère la durée. La durée tient au plaisir que me procure la pensée de ce désir. C’est bien cela ?Je vois une superbe maison, remarquable quant à l’architecture et au fonc­ tionnement, et j’éprouve un désir. Puis la pensée inter­ vient et dit « Comme j’aimerais l’avoir ». Ensuite, je me débats. C’est là que le problème commence. Je ne peux pas me l’offrir parce que je suis pauvre, ce qui m’inspire frus­ tration et haine, et c’est ainsi que tout commence. Dès que la pensée en tant que plaisir se mêle au désir, le problème se pose. Au moment même où la pensée, qui s’inspire du plaisir, s’immisce dans le désir, se pose le problème du conflit et de la frustration. Si donc l’esprit peut comprendre l’ensemble de cette structure du désir et de la pensée, il saura comment faire face au désir. Autrement dit, pour peu que la pensée ne se mêle pas au désir, le désir s’éteint. Comprenez-vous ? Regardez ! Je vois une belle maison et je peux dire qu’elle est superbe. Quel mal y a-t-il à cela ? La maison a de belles proportions et elle est impeccable. Mais dès que la pensée dit « Comme ce serait bon d’avoir cette maison et d’y habi­ ter », les problèmes commencent. Ainsi, le désir n’est pas mauvais, il n’est jamais mauvais, mais c’est la pensée qui, en interférant avec lui, crée le problème. Ainsi, au lieu de comprendre le désir et la pensée, nous tentons de réprimer le désir, de le contrôler, ou de le régenter, n est-ce pas ? J’espère que vous suivez tout cela, que vous ne vous contentez pas d’écouter, mais que vous vous donnez autant de mal que l’orateur. Faute de quoi, vous ne parti-

94

cipez pas. Vous ne faites qu’écouter d’une oreille ce qui s’échappera par l’autre ; c’est ce que nous faisons tous. Écouter c’est être attentif. Et si vous écoutez réellement, de tout votre cœur, vous verrez et vous saurez alors ce qu’est la vie, une façon de vivre totalement différente. Nous examinons donc le mécanisme de la pensée. Ce mécanisme de la pensée repose pour l’essentiel sur le plai­ sir : on aime ou on n’aime pas. Ét dans le plaisir, il y a tou­ jours de la douleur. Évidemment !Je ne veux pas avoir mal mais je voudrais que le plaisir dure éternellement. Je veux me débarrasser de la douleur. Mais pour me débarrasser de la douleur, il faut aussi que je me débarrasse du plaisir ; il n’est pas possible de les séparer, ils ne font qu’un. Si je comprends la pensée, je vais donc savoir si le principe de plaisir peut être remis en cause. Vous comprenez ? Notre pensée repose sur le plaisir. Même si nous avons beaucoup souffert, non seulement physiquement mais intérieurement, même si nous avons éprouvé beaucoup de chagrin, de peur, de terreur, de désespoir, ces sentiments résultent tous de notre besoin de vivre et de fonder toutes les valeurs sur le plaisir. Cela ne veut pas dire que vous devez vivre sans plaisir ou vous complaire dans le plaisir. Mais si nous comprenons toute cette structure de l’esprit et du cerveau qui est essentiellement basée sur le plaisir, nous saurons comment considérer le désir sans intervenir, et donc comment mettre fin à la confu' on et à la douleur qui peuvent naître de sa prolongation. D ’accord ? La pensée est mécanique. C’est un très bon ordinateur. Elle a beaucoup appris, vécu de très nombreuses expé­ riences, individuelles, collectives, mais aussi humaines. Elle est dans le conscient comme dans l’inconscient. La

95

conscience totale est le résidu, le mécanisme, de toute pen­ sée. Cette pensée se fonde non seulement sur l’imitation et le conformisme, mais toujours sur le plaisir. Je me conforme à quelque chose parce que cela me procure du plaisir. Je suis le disciple de quelqu’un parce que cela me fait plaisir. Je dis « Il a tort », parce que j’en éprouve du plai­ sir. Quand je dis « C’est ma patrie, et je suis prêt à mourir pour elle », c’est parce que cela m’apporte du plaisir, qui repose à son tour sur le plus grand plaisir de la sécurité, et ainsi de suite. Donc la pensée est mécanique, quel que soit celui qui pense, que ce soit vos gourous, vos maîtres, vos philo­ sophes. C’est la réponse des souvenirs accumulés dans la mémoire et cette mémoire, si vous l’examinez de plus près, repose sur le principe de plaisir. Vous croyez à l’atman, à l’âme, que sais-je encore ; si vous creusez un peu, vous ver­ rez qu’il s’agit de plaisir ! Parce que la vie est si pleine d’in­ certitude, parce que la mort et la peur sont là, vous espérez qu’il existe quelque chose de beaucoup plus profond et vous lui donnez un nom, ce qui vous apporte un immense réconfort, et ce réconfort n’est autre que plaisir. C’est ainsi que la pensée, le mécanisme de la pensée, aussi subtile, aussi originale vous semble-t-elle, se fonde sur ce principe. Vous devez donc le comprendre et vous ne pouvez le faire que si vous êtes parfaitement attentif. Quand vous écoutez ce qui est dit avec votre pleine attention, vous voyez immédiatement ce qui est vrai et ce qui est faux. Il n’y a rien de faux dans tout cela, car il s’agit de faits. Nous nous occupons de faits et non d’idées dont nous pouvons débattre ou au sujet desquelles vous avez une opinion, la vôtre ou celle de quelqu’un d’autre. Ce sont des faits, aussi

96

affreux ou aussi beaux soient-ils. Pendant des siècles, nous avons pensé, nous nous sommes dit : « La pensée peut tout changer ». La pensée repose sur le plaisir et la volonté est le résultat du plaisir et nous disons « À partir de là, nous allons tout changer ». Si vous y regardez de près, vous constaterez que vous ne pouvez rien changer, à moins de comprendre ce principe de plaisir. Lorsque vous comprenez tout cela, le conflit cesse. Vous ne mettez pas délibérément fin au conflit, il cesse, ce qui ne signifie pas que vous vous transformez en légume. Vous devez comprendre le désir, observer son fonctionnement quotidien et voir comment la pensée s’en mêle, donnant au désir un élément temporel. Cet examen et cette com­ préhension supposent une discipline. Regardez ! Pour écouter ce qui se dit ici, il faut de la discipline ; pour écou­ ter, pas uniquement sur le plan verbal, mais de l’intérieur, profondément, sans suivre un modèle. Il ne fait aucun doute que l’acte même d’écouter est une discipline — n’est-ce pas ? Lorsque l’esprit comprend la nature du plaisir, de la pensée, du désir, l’examen même s’accompagne de disci­ pline. Plus question de se laisser aller ou pas, de « il faut » ou « il ne faut pas » : tout cela disparaît. C’est comme un certain aliment qui vous fait mal au ventre. Si le plaisir du goût est plus fort que le mal au ventre, vous continuez à en manger tout en répétant « Je ne dois pas manger cela ». Vous vous dupez mais vous continuez à manger, mais quand la douleur s’aggrave, vous faites attention à ce que vous mangez. Mais si vous aviez été attentif dès le début, quand vous avez commencé à avoir mal, le conflit entre le

97

plaisir et la douleur n’aurait pas eu lieu d’être. Me suivezvous ? Tout cela nous amène à dire que nous devons absolu­ ment être notre propre lumière. Ce n’est pas le cas : nous nous reposons sur les autres. Tandis que vous écoutez, vous comptez sur l’orateur pour vous dire quoi faire. Mais si vous écoutez très attentivement, l’orateur ne vous dit pas ce que vous devez faire. Il vous demande d’examiner ; il vous dit comment examiner et ce que représente cet exa­ men. En examinant très attentivement, vous êtes affranchi de toute dépendance et vous êtes votre propre lumière. Cela veut dire que vous êtes entièrement seul. Nous ne sommes pas seuls ; nous nous sentons seuls. Vous avez été formé par des siècles de culture, de propa­ gande, d’influences, de climats, d’habitudes alimentaires ou vestimentaires, de ce que les uns et les autres ont dit ou n’ont pas dit, etc. ; donc vous n’êtes pas seul. Vous êtes un aboutissement. Or, pour être votre propre lumière, vous devez être seul. Lorsque vous avez éliminé toute la struc­ ture psychologique de la société, du plaisir, du conflit, vous êtes seul. Cette solitude n’est pas une chose à redouter, une chose douloureuse. Ce n’est que s’il y a isolement ou sentiment de solitude qu’il y a douleur, puis angoisse et peur. La soli­ tude, c’est tout autre chose car c’est uniquement l’esprit qui est seul, qui n’est pas influençable. Cela veut dire que l’esprit a compris le principe de plaisir et que rien ne peut donc l’atteindre ; rien, pas plus les flatteries, la célébrité, les aptitudes que les dons — rien ne peut le toucher. Et cette solitude est essentielle.

98

Lorsque vous regardez attentivement le coucher du soleil, vous êtes bien seul, n est-ce pas ? La beauté est tou­ jours seule — et pas dans le sens stupide de l’isolement. C’est la qualité d’un esprit qui a dépassé la propagande, les affinités et les antipathies personnelles, qui ne marche pas au plaisir. L’esprit ne peut percevoir la beauté que dans la solitude. L’esprit doit accéder à l’état extraordinaire où il n’est pas influençable et s’est donc délivré du condition­ nement de l’environnement, de la formation, etc. Seul un tel esprit peut avancer dans sa solitude pour observer ou examiner ce qu’est le silence. Ce n’est que dans le silence qu’on entend hululer les hiboux. Si vous êtes en train de bavarder, de parler de vos problèmes, vous n’allez jamais entendre ces hiboux. Grâce au silence, vous entendez. Grâce au silence, vous agissez. Et l’action c’est la vie. Dès lors que vous comprenez le désir, le plaisir, la pen­ sée, vous avez rejeté toute autorité, car l’autorité quelle qu’elle soit, intérieure, extérieure, ne vous a mené nulle part. Sur le plan intérieur, vous n’accordez plus le moindre crédit à une autorité quelconque, donc vous ne comptez sur personne. Tout au long de votre examen de la pensée et du plaisir, vous êtes donc seul. La solitude suppose le silence ; vous ne pouvez être seul si vous n’êtes pas silen­ cieux. Et de ce silence procède l’action. Voilà qui mérite d’être étudié de plus près. Pour nous, l’action repose sur une idée, un principe, un dogme et c’est en fonction de cette idée que j’agis. Si je peux rapprocher cette action de mon idée, je pense être un homme très sincère et très noble. Mais il y a toujours une différence entre l’idée et l’action, ce qui veut dire qu’il y a conflit. Lorsqu’il y a un quelconque conflit, il n’y a pas de

99

clarté. Vous pouvez avoir l’air d’un saint, mener une vie dite très simple, les reins ceints d’un simple linge, vous contentant d’un repas par jour. Ce n’est pas une vie simple. Une vie simple est bien plus exigeante et plus profonde. Une vie simple est une vie sans conflit. Ainsi, le silence survient parce qu’il y a solitude et ce silence est au-delà de la conscience. La conscience est le plaisir, la pensée et le mécanisme de tout cela — conscient ou inconscient. Dans ce domaine, le silence ne peut jamais se faire et c’est pourquoi dans ce domaine toute action s’ac­ compagne de confusion, de tristesse, de douleur. Ce n’est que si l’action naît de ce silence que la douleur cesse. Faute d’être délivré de toute douleur, personnelle ou autre, l’esprit vit dans l’obscurité, dans la crainte et l’an­ goisse. Quelle que soit son action, elle s’accompagnera donc toujours de confusion, quel que soit son choix, il sus­ citera toujours le conflit. Lorsque l’on comprend tout cela, il y a silence et là où il y a silence, il y a l’action. Le silence lui-même est action ; ce n’est pas silence suivi d’action. Il ne vous est sans doute jamais arrivé d’être complètement silencieux. Si vous êtes silencieux, vous pouvez parler à partir de ce silence, bien que vous ayez vos souvenirs, vos expériences, vos connaissances. Si vous ne saviez rien, vous ne seriez pas capable de parler. Mais là où il y a silence, de ce silence vient l’action et cette action n’est jamais compli­ quée, jamais confuse, jamais contradictoire. Lorsqu’on a compris ce principe du plaisir, de la pensée, de la solitude et de cette vacuité, lorsqu’on est parvenu jusque-là, non pas dans la durée mais en réalité, parce que l’attention est totale, il y a un acte de silence dans lequel l’inaction est totale et cette inaction est action. Parce

100

quelle est totalement inactive, une explosion se produit. C’est seulement lorsqu’il y a une explosion totale que quelque chose de nouveau se passe — nouveau, c’està-dire qui ne se fonde pas sur la reconnaissance et ne peut donc être éprouvé. Il ne s’agit donc pas de dire «J’éprouve, et vous attendez de moi que je vous apprenne comment on éprouve ». Ainsi, toutes ces choses se produisent naturellement, facilement, lorsque nous comprenons ce phénomène de l’existence qui est la relation. Pour la plupart d’entre nous, la relation est synonyme de confusion et de détresse. Pour qu’intervienne un changement profond, il nous faut com­ prendre le désir, le plaisir, la pensée et aussi la nature de la solitude. Alors, de là émerge le silence. Et ce silence, parce qu’il est totalement inactif, agit lorsqu’il lui est demandé d’agir ; mais comme il est complètement inactif, et donc sans qu’il y ait aucun mouvement, il se produit une explo­ sion. Vous savez que les scientifiques disent que les galaxies se constituent quand la matière cesse de se mouvoir et qu’une explosion se produit. C’est seulement lorsqu’une explosion se produit que survient un nouvel esprit, un esprit véritablement religieux. Or seul l’esprit religieux peut résoudre les problèmes de l’humanité.